Un hamburger, des frites et mon cœur avec (5)

Chapitre 5

Dimanche

Le corps de Mathieu s’enfonça un peu plus dans la couette comme il se détendait. Nu sur son lit, il savourait les effets de son orgasme, fermant les yeux pour prolonger un peu plus longtemps le plaisir qu’il avait ressenti. Ce n’était pas vraiment comparable avec le fait de s’envoyer en l’air avec quelqu’un mais la masturbation permettait aussi de se plonger plus facilement dans ses fantasmes. Il n’avait encore jamais eu besoin de penser à un autre pendant qu’il couchait avec quelqu’un, préférant pour cela les plaisirs solitaires. Il considérait que lorsqu’on en était là, c’est qu’il y avait un problème. Enfin, sans doute que certains avaient de bonnes raisons et chacun voyait midi à sa porte. En ce qui le concernait, celui qu’il aurait aimé voir à la sienne était Ludovic. La petite conversation du vendredi n’avait cessé de tourner dans son esprit et plus que cela, la façon dont il s’était approché de lui. Il avait cru à un moment qu’il allait tenter de l’embrasser et, bureau ou pas, il n’était pas certain qu’il l’en aurait empêché.

Il était clair que fermer la porte n’avait guère été une bonne idée. Il l’avait fait au départ pour ne pas déranger ses collègues mais la relative protection qu’elle offrait et le charme de Ludovic avait suffi à avoir raison de lui, très rapidement. Sans doute beaucoup trop rapidement. Ils commençaient à manquer de discrétion et si personne ne suspectait quoi que ce soit, Sonia s’était quand même amusée à lui faire une réflexion, profitant qu’ils soient seuls dans son bureau. Il avait démenti mais son visage avait affiché une expression clairement dubitative avant qu’elle n’enchaine sur un : « N’empêche, s’il était gay, je suis sûre que tu craquerais et, si ça se trouve, il l’est. Il l’est ? ». Il avait répondu ne rien en savoir et ne pas avoir abordé ce genre de thèmes très personnels avec lui. Elle n’avait eu l’air que moyennement convaincue et il lui avait alors rappelé que cette chère Emeline – paix à son âme, avait complété sa collègue, elle admettait être une vraie langue de pute quand elle le voulait – pensait avoir toutes ses chances. Cela avait paru d’apaiser un peu les soupçons de Sonia. Et fort heureusement pour lui, une fois son repas avalé et la pause-café arrivée, les misères de Nadia du service paie avaient assez occupé son amie pour qu’elle ne revienne pas sur le sujet.

Quoi qu’il en soit, il lui faudrait être plus discret et plus distant, physiquement en tout cas. L’avoir là, sur le coin de son bureau, à porter de mains et de bouche était beaucoup trop tentant. Suffisamment pour que l’idée de balancer tout ce qui se trouvait dessus pour le rapprocher de lui et le prendre là sans autre forme de procès lui effleure l’esprit plusieurs fois au cours de leurs vingt minutes de conversation. C’était beaucoup en si peu de temps. Dans la réalité, il ne l’aurait jamais fait, bonjour le boulot de tri pour récupérer les pièces comptables qui jonchaient son espace de travail. Il fondait littéralement sur son physique, mais aussi sur son esprit et sa capacité à rebondir sur ce qu’il lui disait. L’espèce de petit ping-pong auquel ils jouaient lui plaisait particulièrement. C’était sans doute ce qui l’avait retenu de renchérir quand Ludovic avait parlé de dégustation. Et en soi, le dialogue avait été à ce point amusant qu’il ne le regrettait pas. Mais, il savait aussi qu’il ne tiendrait plus très longtemps et qu’un lapsus finirait par passer ses lèvres. Il était certain que Ludovic ne serait pas surpris, et qu’il savait à quoi s’en tenir quant à son attirance envers lui. Il lui semblait être terriblement transparent dans leurs échanges. Heureusement pour lui, il ne restait que trois jours à résister, après quoi, il pourrait l’inviter tout à loisir à dîner et pourrait l’attirer jusqu’à son lit.

Et cette idée, terrible idée l’avait titillé sans cesse au cours du week-end. Même son footing matinal n’était pas parvenu à faire redescendre son excitation et si tôt sorti de sa douche, il s’était retrouvé sur son lit, son sexe fermement en main à penser au jeune homme et à tout ce qu’il aimerait lui faire et il y avait beaucoup de choses.

Il poussa un soupir de satisfaction. Au moins, se sentait-il maintenant rassasié. Il tendit paresseusement le bras et attrapa un des mouchoirs se trouvant sur sa table de nuit pour essuyer sa main et son ventre, après quoi, il le lança nonchalamment à côté de ses camarades propres. Il le jetterait plus tard, pour l’heure, il voulait savourer la petite brise qui pénétrait par sa fenêtre ouverte.

Il s’était presque endormi lorsqu’on sonna à sa porte. Il grogna. Qui pouvait bien venir chez lui à près de midi ? La sonnerie retentit de nouveau et son visage se ferma. D’un bond, il sauta du lit et passa rapidement un jean et un polo, avant de se rendre à sa porte. La sonnette avait déjà retenti pour la troisième fois quand il y parvint et il savait déjà qui il allait y trouver. Et l’envie de ne pas répondre était forte mais il l’ouvrit quand même.

– Bonjour, madame Rochas !

Son regard se baissa pour voir l’horrible vieille, qui portait à son habitude une de ses tuniques immondes.

– Il faudrait baisser votre musique, c’est insupportable, c’est tous les dimanches, hein ! C’est quand même incroyable ça. Vous n’êtes pas tout seul…

Mains sur les hanches, elle se lança dans sa diatribe sur le boucan de cette musique de fous et le respect qu’on devait avoir en collectivité. Avant qu’elle ne puisse enchainer sur le « Vous, les homos, vous ne respectez rien, même pas le mariage » qui la démangeait sûrement, il l’arrêta.

– Madame Rochas, au cas où vous ne l’auriez pas remarqué, trop occupée que vous êtes à parler, il n’y a aucune musique dans mon appartement. Je la plains d’avance, mais je crois que le bruit provient de la jeune étudiante du studio. Alors, je vous laisse régler vos comptes avec elle et la musique imaginaire qui monte chez vous, hein ! alors que personnellement je n’entends rien une fois ma porte close.

Et il referma ladite porte. Non, parce qu’il voulait bien être poli, mais il y avait des limites quand même.

Et il ne voulait pas être poli de toute façon.

Un hamburger, des frites et mon cœur avec (4)

Chapitre 4

Vendredi

– Encore un hamburger et des frites ! Sérieusement ?

La remarque provoqua un éclat de rire chez Mathieu. Il détourna le regard de son écran d’ordinateur pour le reporter à la porte de son bureau où se tenait Ludovic.

– Quoi ?

– Vous le faites exprès ? Vous avez perdu un pari ? Quelque chose ?

– Absolument pas.

– Vous avez conscience que c’est hyper mauvais pour la santé !! s’exclama le jeune homme en s’avançant jusqu’à son bureau où il déposa néanmoins ledit repas.

– Vous faites partie de la brigade anti-graisse saturée ou quoi ?

– Exactement !

– C’est moi où vous vous faites enrôler dans toutes les organisations possibles ?

– Je fais aussi partie des témoins de Jéhovah, je ne vous l’avais pas dit ?

Une fois de plus, Mathieu rit, avant de secouer négativement la tête. C’était idiot, mais c’était agréable cette petite pause dans la journée. En un peu plus d’une semaine, il en était venu à attendre Ludovic avec un intérêt croissant. Apprendre que le jeune homme était cent pour cent homo lui avait permis de le voir sous un autre jour, ou plutôt, il était tout d’un coup devenu accessible. Et cette accessibilité était terriblement tentante.

Néanmoins et, comme il le lui avait dit, il ne désirait pas afficher ouvertement son attirance au boulot. Aussi essayait-il de se montrer amical mais sans aller vraiment plus loin.

Autant l’admettre… c’était clairement compliqué : ce type était vraiment craquant.

Ce jour-là, la grisaille parisienne avait fait troquer à son livreur son pantacourt pour un jean droit mais qui mettait incroyablement bien ses fesses en valeur, comme il avait pu le constater à l’instant. La chemise et le pull qu’il portait changeaient aussi son apparence et il perdait un peu de son côté vadrouilleur, mais conservait quand même son charme. Charme auquel il était difficile de résister.

Il n’était pas le seul, d’ailleurs. Ses collègues étaient folles de lui. Même le départ d’Emeline, que tout le monde s’était accordé à trouver malheureusement normal, n’avait pas entaché ce nouveau petit rituel : surveiller la venue de Ludovic. Il avait honte de l’admettre, mais c’était Sonia qui lui avait appris le prénom du jeune homme. Au milieu de leurs courts échanges et de leurs plaisanteries, il n’avait pas pensé une seule fois à lui demander avant que l’information ne lui soit rapportée. Reconnaissons qu’elles parlaient beaucoup de lui. Il avait le sentiment que Ludovic monopolisait le sujet de conversation de onze à quinze heures.

C’était d’ailleurs hallucinant l’importance qu’il avait prise en si peu de temps. Les filles guettaient son arrivée comme dans cette vieille pub pour Coca-cola, où le gars vidait sa bouteille comme si c’était le truc le plus sexy qu’un type puisse faire. Il avait vraiment l’impression d’assister à une sorte de remake tous les midis.

Et s’il ne poussait pas les mêmes soupirs énamourés, il n’était pas mieux. Sa porte était ouverte sur le coup des douze heures, et il surveillait lui aussi le passage de Ludovic qui ne manquait jamais de lui faire un coucou avant de venir le rejoindre une fois débarrassé de sa petite cour. Le plus drôle était sans doute de constater que certaines de ses collègues qui insistaient sur le fait de déjeuner à l’extérieur au moins un jour sur deux ne décollaient plus. Même leur patron avait fini par s’intéressait au cas Ludovic et s’en était beaucoup amusé, demandant ce que ce jeune homme avait de si particulier, question reprises par deux de ses collègues masculins. Mathieu s’était bien gardé de participer à cette conversation là.

La seule qui s’était permis d’insister à ce sujet était Sonia, un matin dans son bureau, la porte bien fermée, car aussi curieuse qu’elle ait été, elle savait respecter son choix. Mais elle avait quand même remarqué que ça rigolait bien le midi quand Ludovic passait le voir. Néanmoins, et aussi sympathique que soit leur relation, il avait gentiment coupé court à la conversation par un :

– Je refuse de m’engager dans cette voie, Sonia. Je ne veux pas me retrouver à potiner avec toi.

– Parce que ce n’est pas déjà ce que tu fais devant Thérèse peut-être.

– Je t’écoute débiner l’ensemble de nos collègues, tout en savourant mon café, nuance !

– Salaud ! lui avait-elle lancé. Je suis certaine qu’une partie de toi est jalouse de ne plus être le centre des discussions entre filles, hein !

– Absolument pas.

– Ouais, tu devrais te méfier, maintenant qu’on a viré super gourdasse, je ne serais pas surprise que Virginie choisisse un autre mec, rien que pour te faire chier.

Mathieu avait repoussé la menace d’un vague geste de la main.

– Qu’elle fasse, qu’elle fasse. De toute façon, je sais qu’elle me garde un chien de sa chienne.

Sonia avait hoché la tête. La jeune femme n’avait pas digéré la façon dont Mathieu lui avait parlé, pas plus que le jugement qu’il avait porté sur son travail et ses qualités de recruteuse. C’était d’autant plus mal passé que tout le monde s’était accordé à dire qu’Emeline était mauvaise, même si certaines avaient nuancé par des « Il lui aurait sans doute fallu plus de temps ». Et le fait que Patrick tranche en faveur de Mathieu sur les prochains recrutements, l’avait encore plus agacée. Du coup, elle ne lui adressait la parole que du bout des lèvres et affichait un air pincé en permanence. Si ça pouvait lui faire plaisir, franchement, il avait d’autres chats à fouetter.

– Quoi qu’il en soit, si vous prenez un autre type, tu n’auras plus ton poulailler personnel ?! continua Sonia.

– Tu as conscience que tu es incluse dedans ?

– Non ! pas de sexe au bureau, c’est ma religion, tu le sais très bien.

– Parce que tu ne baves pas sur notre nouveau livreur.

Sonia avait affiché un sourire amusé.

– C’est différent. Il est trop jeune pour moi et je ne me verrais pas lui demander son numéro ou lui proposer de sortir boire un verre au milieu de nos collègues. Mais ça ne me dit pas ce que tu en penses.

Mathieu avait attrapé le dossier qu’elle était venue chercher et le lui avait tendu.

– Tiens de quoi t’occuper !

– Rabat joie, s’était-elle plainte avec une moue.

Quoi qu’il en soit, ce qu’elle avait dit résumait parfaitement bien les pensées de Mathieu, même s’il songeait de plus en plus à inviter Ludovic, il le repousserait au dernier jour. Ce serait plus simple. Ludovic était déjà tellement tentant sans y avoir goûté qu’il n’imaginait pas ce que cela donnerait si c’était le cas. Et puis, parviendraient-ils, l’un comme l’autre, à maintenir une façade de simple camaraderie s’ils savaient qu’ils allaient se voir. Franchement, avec ce que lui avait balancé Ludovic le premier jour et les regards qu’ils se lançaient de temps en temps, il était évident que ça aboutirait forcément dans un lit. Il ne pourrait pas en être autrement. Il fallait être réaliste.

Il n’était pas un grand spécialiste de l’approche en douceur. C’était un des avantages d’être gay pour lui, pouvoir se montrer direct et ouvert sur ses envies. Quand il voulait tirer un coup, il se trouvait un mec et le faisait. Si cela débouchait sur plus, il n’était pas contre, bien sûr. Et franchement, avec Ludovic, c’était peut-être une possibilité. Il appréciait de plus en plus leurs petites conversations dont il était évident qu’elles duraient toujours plus longtemps à chaque nouvelle journée. Et ils n’en étaient, fort heureusement, pas restés à ses choix alimentaires. La veille, ils avaient parlé cinéma parce que Ludovic arborait un tee-shirt du Seigneur des anneaux. La discussion avait rapidement dérivé sur les romans adaptés sur grand écran, ceux qu’ils jugeaient réussis et les ratés.

Et si Ludovic était clairement baisable, leurs échanges lui montraient qu’il était aussi beaucoup plus intéressant que ça. Qu’il y avait bien plus à découvrir avec lui qu’un un joli petit cul. A commencer par sa répartie et son humour. Et aujourd’hui ne semblait pas vouloir faire exception.

 – Vous allez essayer de me convertir ? demanda-t-il, rebondissant sur la réplique de Ludovic sur son appartenance aux témoins de Jéhovah.

– Ah non, je ne mélange jamais deux missions ! Et je ne vante les mérites et la gloire de Jéhovah qu’au domicile des gens.

Il pouffa à nouveau.

– Ah oui, au bureau, c’est lutte contre la malbouffe !

– Je ne vous permets pas de dire que mon cousin fait de la malbouffe.

– C’est vous qui critiquez mon alimentation.

– Oui parce que vous pourriez changer.

– J’ai pris des pâtes vendredi dernier et mercredi aussi ! se défendit Mathieu.

– Deux jours de pâtes, huit jours de hamburger, je suis épaté par tant de diversité.

– Ce n’est pas le même tous les jours.

– Et les légumes ?

– Y’en a dedans. Salade, tomates, céréales, protéines, un repas parfaitement équilibré. Je vous accorde que les frites, on peut faire mieux.

– Vous avez conscience que vous ne vous défendriez pas autant si vous jugiez qu’il n’y avait aucun problème avec vos repas !

– Absolument pas ! insista-t-il.

Ludovic secoua négativement la tête, avant de poser une fesse sur le coin du bureau de Mathieu. C’était la place qu’il s’était attribué ces derniers temps. La place qu’il attendait de prendre chaque matin. S’il avait pensé que Mathieu n’était pas intéressé le lundi précédent, les jours passant tendaient à mettre à mal ses certitudes. Mathieu soufflait le chaud et le froid. Ce n’était pas tant dans ce qu’il disait, même s’ils plaisantaient beaucoup, c’était plus dans les regards qu’il lui lançait et dont, peut-être, il ne semblait pas toujours avoir conscience. Il avait l’impression d’y lire une gourmandise, une envie qui était clairement sexuelle. Il s’était vu détaillé plusieurs fois, comme lors de leur première rencontre et, il voulait bien ne pas se faire de films, mais toutes les fois où il s’était fait mater de cette façon, cela s’était fini dans un lit, quand le gars lui plaisait bien évidemment.

Et franchement, il aurait dit oui tout de suite. Il avait conscience que Mathieu n’était sans doute pas aussi sexy que l’impression qu’il en avait, pas aussi beau non plus. S’il était objectif, il aurait reconnu qu’il avait déjà vu mieux, seulement son objectivité était passée par la fenêtre depuis belle lurette ou plus réalistement, elle s’était envolée avec la fumée de cette satanée cigarette dont il ne s’était pas remis. Est-ce qu’on pouvait tomber amoureux juste sur une connerie comme celle-là ? Y avait-il un évènement marquant comme ça, un truc qui faisait basculer ? Il n’en savait rien. Et honnêtement, il n’aurait pas non plus dit qu’il était amoureux, mais clairement, il était obsédé. Il n’arrêtait pas de penser à lui. Le matin, il s’effrayait du temps qu’il lui fallait pour choisir sa tenue, quelque chose qui soit suffisamment confortable pour jouer les livreurs mais qui le mette en valeur. Et il constatait que ses efforts n’étaient pas vains. La veille, son pantacourt fétiche, celui qui lui moulait vraiment bien les fesses lui avait valu sa part de regards appuyés. Soit dit en passant, il avait noté qu’il n’y avait pas que chez Mathieu que cela avait fait son petit effet. Les filles l’avaient zieuté encore plus que d’habitude même si elles avaient essayé de le faire le plus discrètement possible. Elles n’étaient pas très douées pour ça et il soupçonnait certaines de ne pas chercher à l’être réellement. Aucune d’elles n’avait osé lui demander d’aller boire un verre ou de se voir à l’extérieur mais les questions sur sa vie sentimentale avaient fusé. Il était volontairement resté discret.

Bien sûr, il avait plaisanté avec Mathieu à ce sujet, pour caser, l’air de rien, qu’il était parfaitement célibataire. Parce que s’il ne désirait pas qu’elles soient informées de cela, il escomptait bien que celui qui l’intéressait le soit. Mathieu n’avait pas vraiment eu de réactions, si ce n’était d’aller dans son sens, par rapport à ses collègues. Il n’avait pas cherché à insister davantage. Il avait compris que cela ne servait à rien. Mathieu réorientait toujours la conversation pour la maintenir dans le cadre de la virile camaraderie. Malgré cela, et surtout parce que Mathieu avait reconnu de lui-même le lundi ne pas souhaiter exposer son orientation sexuelle au travail, il supposait qu’il y avait de cette volonté de discrétion dans ses réactions. Du moins, était-ce ce qu’il pensait la plupart du temps mais par moment le doute le prenait et il se disait qu’il analysait mal les regards dont le gratifiait son beau comptable.

N’empêche que s’il en jugeait par celui qu’il recevait pour l’heure, il lui plaisait. Une fois de plus, il hésita à lui proposer discrètement d’aller boire un verre. L’idée le tentait de plus en plus. Il avait même failli le faire le mercredi, ne serait-ce que pour arrêter de s’interroger, de savoir si oui ou non il l’intéressait, mais ils avaient été interrompus juste comme il ouvrait la bouche. Il l’avait de nouveau envisagé la veille, mais… en fait, aussi contradictoire que cela était, il aimait bien cet état, ignorer exactement sur quel pied danser et quoi dire ou faire. S’il posait la question, il n’aurait plus le loisir d’analyser, de se prendre la tête, d’imaginer. Et, il adorait ces moments, il adorait se sentir envahi de la sorte par quelqu’un, avoir l’impression de le croiser dans la rue, de le voir dans une silhouette, se surprendre à penser à lui en plein milieu de la journée, et l’utiliser pour ses petits plaisirs du soir… Il se laissait aller à imaginer ce que cela ferait de défaire complètement cette cravate, de déboutonner cette chemise, de passer ses mains le long du torse qu’il trouverait en dessous, d’y déposer sa bouche, sa langue, d’y naviguer jusqu’à descendre au pantalon. Empressé de le sentir poursuivre plus bas, Mathieu le déferait rapidement et il pourrait s’agenouiller devant ce fauteuil de bureau, entre ses jambes et découvrir son sexe, le voir tendu d’excitation pour lui, par lui. Le toucher du bout des doigts serait ce qu’il ferait en premier, avant de faire glisser le long de sa paume, d’entendre les soupirs que cela provoquerait chez Mathieu, et puis de porter sa langue dessus, de le taquiner juste un peu, juste assez pour qu’il en demande plus, pour qu’il murmure son prénom. Et après, il le prendrait en bouche et le sucerait avidement, goûterait sa texture, sa douceur, sa forme autrement que par ses yeux et ses mains, le dévorerait et s’arrêterait juste à temps, juste au moment où Mathieu serait prêt à jouir. Il le forcerait ensuite à reprendre cette attitude qui l’avait tant excité quand il était sorti de ce bureau en colère, se ferait attraper, déshabiller et poser sur ce bureau, embrasser avec passion alors que les mains désireuses de Mathieu dévoreraient son corps de leurs caresses et l’envahiraient d’une toute autre façon, satisfaisante d’une toute autre manière. Enfin, ils feraient l’amour sur ce bureau, avec ses collègues, toutes ces femmes qui fantasmaient sur lui et sans aucun doute sur Mathieu aussi, à deux pas d’eux, ignorantes du plaisir qu’ils s’offraient l’un et l’autre, n’imaginant à aucun moment que ces deux mâles soient en train de prendre leur pied derrière cette porte fermée, maigre rempart qui protégerait leur intimité. Et il jouirait, jouirait en ayant Mathieu en lui, fermement ancré dans son corps, se collerait à lui, l’enserrerait de ses bras tandis qu’il surferait sur la vague de son plaisir, tairait son orgasme contre sa bouche, son épaule, son cou, aspergerait son ventre de sa semence tandis que la sienne se répandrait en lui, chose qu’il n’avait jamais fait dans la réalité, mais à laquelle son fantasme lui permettait de s’adonner sans aucune culpabilité, risques ou autre chose. Et l’idée finissait de l’achever.

– Ludovic ?

– Hein ?

Mathieu éclata de rire.

– Je ne sais pas où vous êtes parti, mais je vous ai perdu là ! se moqua-t-il.

– Oui, désolé, je pensais à… enfin… j’étais ailleurs.

– Vous cherchiez comment me convaincre d’abandonner mon régime alimentaire malsain ?

– C’est ça. Je vais dire à mon cousin de mettre plus de légumes et moins de frites.

– Allez, je vous fais une promesse, lundi, je commande un truc sain.

– Et je gagne quoi si vous perdez ?

– Je ne perdrai pas.

– Vous êtes bien sûr de vous.

– En même temps, j’en suis à commander des légumes, hein ! pas à tenter la traversée de la Manche à la nage.

Ludovic éclata de rire.

– Oui, c’est vrai. Mais vous ne devriez pas sous-estimer votre addiction au hamburger.

– Il y a bien d’autres choses auxquelles il me serait plus difficile de renoncer.

– La cigarette ?

Mathieu oscilla légèrement du chef.

– Oui et non. Mais, certains jours au boulot, c’est difficile de ne pas s’en griller au moins une.

– Pas le week-end.

– Jamais le week-end.

– Même en soirée ?

– Rarement, en fait.

Dommage, pensa Ludovic, l’idée de pouvoir le voir fumer de nouveau suffisait à l’émoustiller. Sérieusement, peut-être devrait-il envisager de consulter s’il en était à se dire qu’il encouragerait presque Mathieu à fumer.

– Donc pas la cigarette, continua-t-il. L’alcool ?

– Non plus, même si j’aime boire comme tout le monde et que parfois, c’est sans doute un peu trop. Encore que tout dépend pour combien de temps je dois m’en passer, en fait, s’amusa-t-il ensuite.

– OK, donc, j’ai un alcoolique en face de moi, le taquina Ludovic.

– Non, mais un bon plat avec un bon vin, c’est quand même agréable et sur certains fromages, c’est juste un sacrilège de boire de l’eau.

– Ah, je sens qu’on s’approche de quelque chose là : fromage ?

Mathieu lui adressa un grand sourire.

– Oui, définitivement, là ce serait vraiment, vraiment difficile.

– Connaisseur ?

– C’est un de mes péchés mignon, en réalité. J’ai mon fromager attitré et jamais, je dis bien jamais vous ne me verrez manger un truc acheté au supermarché ou sous vide !

– Pas de babybel ? se moqua Ludovic, lui-même adepte de ces fromages de son enfance.

– Autant ronger un Tupperware si vous voulez manger du plastique.

Il éclata de rire, à tel point qu’une tête passa par la porte du bureau pour voir ce qu’il se passait.

– C’est malin, on est en train de se faire repérer, le réprimanda gentiment Mathieu alors qu’il se levait pour fermer la porte.

– Je vous fais perdre votre statut de chef méchant ?

– Non, quand même pas.

– Bien, donc le fromage, reprit Ludovic tandis que Mathieu regagnait sa place.

Et puisqu’il était incapable de ne pas s’embarquer sur cette voie qui paraissait bien tentante, et qu’ils étaient seuls tous les deux, avec cette fameuse porte pour les protéger, il enchaina avec :

– Le sexe ?

Le sourire qu’afficha alors Mathieu gagna jusqu’à son regard. Il avait cette expression qui semblait vouloir dire qu’il s’attendait parfaitement à ce que la conversation en vienne là et qu’il était, en fait, amusé d’y être parvenu. Peut-être était-ce pour cela qu’il avait fermé la porte d’ailleurs. Et l’idée que cela en soit la cause, excita un peu plus Ludovic. Ses petits fantasmes pourraient-ils trouver prise dans la réalité ?

– Ce sera un nouveau « définitivement difficile » mais là encore, ça dépend sur combien de temps, répondit Mathieu.

– Si je vous suis, plus difficile de vous passer de fromage que de sexe ?!

 – L’un est plus facile à trouver que l’autre.

– Oh, vraiment ?

Mathieu haussa les épaules.

– Ca dépend, commença-t-il en s’accoudant un peu plus près de lui.

Quand il plongea son regard dans le sien, avec une lueur chaude, et en même temps sérieuse, Ludovic ne résista pas à s’approcher lui aussi. Dire qu’il suffirait de se pencher pour capturer ses lèvres. Il était certain que Mathieu ne le laisserait pas faire mais comme il était tentant de l’envisager. Le petit silence que ce dernier laissa planer emballa son imagination. Allait-il enfin saisir la perche qu’il lui tendait ? Oserait-il ? Avait-il envie qu’il le fasse ? Oui ? Non ?

– Certains bons fromages sont difficiles à obtenir, continua Mathieu.

Il sourit mais ne se démonta pas. Si Mathieu s’amusait visiblement à botter en touche, lui s’ingéniait à le ramener en terrain glissant. Le jeu auquel ils s’adonnaient tous les deux était plaisant. Il se pencha, Mathieu ne bougea pas, le fixant. Il lui serait facile de reculer à n’importe quel moment, mais il le laissa faire, le laissa s’avancer vers lui. Il choisit volontairement de s’approcher de son visage. Dieu qu’il l’embrasserait bien ! Il sentit son ventre se contracter d’envie et de désir de céder, mais il dévia. Il vint coller sa bouche à son oreille, inspira, l’air de rien, son parfum et son odeur.

– Certains bons amants aussi, chuchota-t-il, son sourire devenant taquin.

Le regard que Mathieu lui adressa alors qu’il se reculait tout doucement suffit à le faire bander cette fois. C’était exactement comme cela qu’il avait envie d’être regardé, c’était avec cette expression qu’il voulait que l’autre lui fasse l’amour. La porte fermée était en train de leur faire complètement perdre les pédales.

 – C’est ce qu’on dit, mais c’est plus difficile d’avoir un morceau pour la dégustation, s’amusa Mathieu.

– Ca dépend. Il suffit parfois de demander.

Mathieu allait-il répondre ou allait-il se retirer de la conversation et si oui, comment ?

 – Vous croyez ?

Moi, je dirais oui. C’était tentant de lui répondre ça mais en même temps, beaucoup trop facile. Plus tard, il s’en voudrait probablement mais pour l’heure, leur jeu de séduction demandait autre chose.

– J’en suis certain. Une belle gueule et un peu de politesse, ça ouvre bien des portes, affirma-t-il.

– En tout cas, ça m’a déjà ouvert celle de nombreuses caves d’affinage.

– Rassurez-moi, ce n’est pas vraiment dans une cave que vous espérez obtenir du sexe ?

– Vous savez que ça existe, n’est-ce pas ?

Ludovic opina positivement du chef.

– Mais non, à ce niveau, poursuivit Mathieu et rien qu’à son expression, il sut que c’était à ce moment qu’il allait ramener la conversation dans le droit chemin, je me passe des années d’affinage et de l’odeur !

Ludovic grimaça. Ce type allait le rendre fou.

– Vous me rassurez. Je ne vous voyais pas adepte des partenaires vieux et odorants.

– Je préfère la chair fraîche, comme pour mes hamburgers, conclut-il avec un clin d’œil.

Il réfléchit à ce qu’il allait répondre. Se proposer en tant que chair fraîche à dévorer ? Il y avait un certain nombre de très mauvais jeux de mots qu’il aurait pu sortir mais avant qu’il n’ait pris sa décision, on frappa à la porte.

– Oui ? lança Mathieu alors qu’il reculait légèrement mais suffisamment son siège.

 La porte s’ouvrit sur Sonia, si Ludovic ne se trompait pas.

– Ça rigole bien là-dedans.

– On ne s’ennuie pas, en effet.

– J’en conclus que tu n’as pas encore déjeuné.

– Non, mon hamburger est encore bien au chaud dans son emballage. Quoi ? demanda-t-il en voyant l’expression de Sonia.

– Rien, toi et tes hamburgers.

Ludovic pouffa gentiment.

– Je lui ai justement fait promettre de commander autre chose lundi, vous êtes témoin.

– Je commanderai pour lui, lança la comptable avec un clin d’œil.

– La confiance règne, remarqua Mathieu.

– Complètement. Tu me rejoins pour un café après ?

– Tu as des commérages à faire ?

– Des tas !

Ludovic sentit qu’il était temps de les laisser poursuivre leur journée. Il observa une dernière fois Mathieu. Mercredi prochain, pensa-t-il. Je lui donne mon numéro et je l’invite en toute discrétion, sauf si… la situation s’y prête avant.

– Je vais vous laisser à vos papotages alors, dit-il.

– Hé, je ne voudrais pas vous faire fuir.

– Ce n’est pas le cas mais il faut bien que j’y aille.

Il adressa un grand sourire à Mathieu.

– Je compte sur vous pour les légumes lundi donc ! sinon, vous aurez droit à un gage.

– Vendu !

– Bonne fin de journée, lança-t-il aux deux comptables alors qu’il passait la porte.

Un hamburger, des frites et mon cœur avec (3)

Chapitre 3

Deuxième semaine

Lundi

Lundi matin filait comme à son habitude et l’heure avait déjà bien avancé lorsque Mathieu poussa un long soupir de soulagement. Il venait d’enregistrer sa dernière déclaration de TVA.

– Fait, souffla-t-il.

Fait et débarrassé jusqu’au mois prochain, pensa-t-il alors en s’étirant. Un coup d’œil sur l’heure et il réalisa qu’il était un peu tard pour aller se prendre un café, aussi tentante que soit l’idée. Il rangea ses dossiers, prêt à attaquer la suite. Il y avait toujours des choses à faire. Heureusement pour lui, le week-end écoulé lui avait permis de recharger ses batteries et d’en vider d’autres, s’amusa-t-il.

Il était sorti le samedi soir, après avoir profité de la matinée pour faire une monstrueuse grasse mat. Son bar préféré lui avait donné l’occasion de lever un beau petit lot. Il l’avait ramené chez lui et si le sexe n’avait pas été extraordinaire, il n’avait pas été mal, suffisamment pour lui vider aussi un peu la tête et passer un bon moment. Et bonus non négligeable, il s’était beaucoup amusé de la tronche qu’avait tirée cette chère Madame Rochas quand elle les avait croisés le matin alors qu’il le raccompagnait en bas. Il faut reconnaitre que la tenue de son coup d’un soir était plutôt parlante. En tout cas, clairement étiquetée gay. Le jean laissait voir bien trop de peau, le tee-shirt était trop court. Quant au tatouage qui recouvrait une grande partie de ses bras, il ne faisait pas homo mais suffisamment voyou pour qu’elle soit au bord de la syncope. Pas assez pour qu’elle en fasse vraiment une, dommage. En tout cas, il en avait bien ri.

Un petit coup retentit à sa porte et le sortit de ses pensées.

–  Oui.

– Coucou, le salua Sonia alors qu’elle pénétrait dans son bureau. On va commander à manger pour midi. Tu déjeunes là, je suppose ?

Mathieu sourit avant de soupirer.

– Oui. J’ai fini mes TVA, mais il faut que j’attaque le dossier Emerick Conseil.

C’était le nouveau client dont il avait désormais la charge. Un petit client certes, mais intéressant pour la boite et qui allait leur rapporter pas mal de pognon. Ils avaient hérité de toute la compta, mais aussi de tout leur volet social. Et s’ils étaient aussi bien organisés sur ce second point, il souhaitait bien du courage à la cellule sociale. Lui avait trois mois de compta complète à enregistrer et, vu la tête de celle que leur client avait jugé bon de faire lui-même au premier trimestre, il aurait aussi vite fait de tout reprendre à zéro. Au moins ne manquait-il pour l’heure aucune pièce et, si leur gourdasse de nouvelle avait bien fait son boulot, il n’aurait qu’un travail de vérification et cela pourrait aller relativement vite. Suffisamment pour pouvoir analyser tout ça et proposer des solutions plus adaptées à leur client : la partie qu’il préférait.

–  C’est ce que tu as donné à Emeline hier ?

– Espérons qu’elle m’ait fait gagner du temps. Elle t’a posé des questions ?

– Non, elle a eu l’air de se débrouiller toute seule.

– Je crains le pire.

– Franchement, si elle n’est pas fichue de faire de la simple saisie, le b-a-ba de notre métier, il faut qu’elle change de voie.

La remarque le fit sourire.

– Tu ne l’aimes pas, hein ! s’amusa-t-il.

Sonia éclata de rire.

– Parce que toi, tu la portes dans ton cœur peut-être ?

– Oh non !

– Entre nous, elle use ma patience et tu sais à quel point je suis patiente.

C’était vrai. Sonia était toujours une crème avec les stagiaires et les nouveaux. Mathieu était admiratif. Lui n’avait aucun sens de la pédagogie. Il était incapable d’expliquer plusieurs fois quelque chose qui lui paraissait évident. Et les « Mais vous êtes stupide ? » lui venaient bien trop rapidement. Du coup, il ne s’occupait jamais de ça. Sonia le lui avait même interdit. Elle, au contraire, pouvait reprendre trois fois, quatre fois une explication, de manière différente sans jamais perdre son calme. Il ne savait pas comment elle arrivait à faire ça.

– Je sais, tu aurais dû être prof.

– Je devrais. Quoi qu’il en soit, elle…

Sonia soupira.

– Je ne comprends pas.

– Moi non plus. J’ai presque envie de faire un courrier à son école pour leur dire tout le bien que je pense de leurs étudiants et de leur niveau et aussi qu’il faudrait voir à augmenter leurs critères d’attribution de diplômes.

– En même temps, elle est peut-être l’exception qui est passée entre les mailles du filet.

– J’aurais aimé qu’elle passe au travers de ceux de Virginie.

Sonia hocha la tête positivement.

–  En attendant, je te prends quoi ?

– Comme d’hab.

– OK.

– Tu sais qu’elle pourrait se charger de ça, ça doit quand même être dans ses cordes de passer une commande, plaisanta-t-il.

– Tu es fou ! Je veux être sûre de ce que je mange, moi !

Il sourit.

– Tu n’as pas tort, elle serait capable de me prendre un hamburger végétarien.

– Elle le ferait peut-être exprès pour se venger de tes remarques blessantes.

– J’évite de lui parler, je ne vois pas ce qu’elle peut me reprocher.

Même s’il imaginait bien que parfois son visage parlait pour lui.

– Et il n’y a qu’avec toi que je la surnomme la gourdasse, continua-t-il. Je te fais suffisamment confiance pour que cela reste entre nous.

Sonia acquiesça.

– Evidemment et tu n’es pas le seul à lui donner des noms doux ne t’inquiète pas.

– Je m’en doute.

– Allez, j’y vais. Avec un peu de chance, on aura le même livreur qu’en fin de semaine.

Elle appuya son commentaire d’un clin d’œil.

– Tu aimerais !

– Nous aimerions toutes ! Tu as vu comme il est mignon. Emeline craque totalement, je crois qu’elle veut lui demander son numéro.

– Espérons pour elle qu’elle soit plus douée avec les hommes qu’avec les chiffres.

– Il lui a fait quelques compliments qui lui ont mis des étoiles dans les yeux. Peut-être qu’elle a ses chances. En tout cas, c’est ce qu’elle pense.

Définitivement bi, donc, regretta Mathieu. Dommage.

– Allez, je m’y remets, lança-t-il.

Sonia était une des rares avec laquelle il s’offrait le loisir d’une pause. La plupart de ses collègues étaient agréables et il était facile d’échanger avec elles, mais avec Sonia, ils partageaient de nombreux points communs, des goûts qu’eux seuls semblaient avoir et elle était unique, voilà tout. Il leur arrivait même de se voir en dehors du travail, même si c’était assez sporadique. Mais, elle l’avait plusieurs fois invité à diner chez elle et Mathieu y avait toujours passé un très agréable moment. Victor son mari était amusant et d’excellente compagnie.

– N’en fais pas trop, après le boss ne va jamais nous croire quand on lui dit qu’il faut embaucher.

Mathieu sourit. Il en faisait beaucoup, c’était vrai. Il était celui qui partait le plus souvent en dernier ? Encore que leur boss était lui aussi un adepte des journées à rallonge. Il débarquait bien souvent vers sept heures du matin et il n’était pas rare de le voir rester jusqu’à plus de vingt heures. Comme il le disait parfois en plaisantant : au moins n’avait-il pas le temps de se disputer avec sa femme ! En réalité, l’homme prenait régulièrement les vacances scolaires pour profiter de sa famille. Mathieu aimait travailler pour lui. Il leur demandait peut-être beaucoup mais il n’était pas injuste, reconnaissait les efforts et les récompensait. Par ailleurs, Mathieu pouvait se permettre ce genre d’efforts parce qu’il était célibataire, n’avait et n’aurait jamais d’enfants et il reconnaissait avoir beaucoup d’ambition. Et, s’il devait faire carrière, c’était maintenant. Il avait pour objectif de devenir expert-comptable, il commençait à préparer le concours tranquillement pour le passer l’année suivante. Après ça, il deviendrait associé du cabinet, celui-là ou un autre si les opportunités ne se présentaient pas assez vite. Patrick, leur patron et fondateur de la boite, était parfaitement au courant et la paye qu’il touchait à la fin du mois prouvait qu’il reconnaissait ses capacités et son engagement. C’était donnant-donnant. Ce n’était pas non plus pour rien qu’il avait hérité de la supervision du service à peine un an et demi après son arrivée, personne n’avait protesté à cette nomination, en tout cas pas devant lui.

– Je crois qu’il sait très bien à quoi s’en tenir.

– Oui, mais fais quand même gaffe à ne pas accepter plus que tu ne peux gérer.

– Ne t’inquiète pas.

Un clin d’œil plus tard, Sonia sortait de son bureau et lui se plongeait sur le dossier de son nouveau client.

– Putain ! cria-t-il à peine une demi-heure après s’être mis au boulot.

Cette fois, c’était trop. Il allait virer cette conne et il allait la virer aujourd’hui. Foi de Vasseur, sa patience avait des limites, de sérieuses limites certainement mais là, là… Elle avait juste fait n’importe quoi !

– C’est pas possible, putain de merde, jura-t-il à nouveau en serrant les poings.

Il savait qu’il avait ce qu’on appelait du tempérament, avec une tendance à être colérique mais au boulot, il prenait sur lui la plupart du temps. Mais là, il pouvait sentir la colère bouillir en lui. S’il ne se rendit pas directement auprès d’Emeline pour la pourrir, ce ne fut qu’au prix d’un gros effort. Au lieu de ça, il se leva, le visage fermé et prit la direction du bureau de Virginie. Les deux collègues qui le croisèrent l’observèrent bizarrement et se décalèrent.

Il ne poussait pas souvent de gueulante mais quand c’était le cas, les autres rasaient généralement les murs. Patrick disait que c’était ce qui faisait de lui un bon meneur. Lui-même haussait le ton une fois de temps en temps, suffisamment fort pour que tout le monde s’en souvienne, assez rarement pour que cela marque encore plus les esprits. Mathieu était exactement comme lui, et les quelques fois où cela lui était arrivé, jamais Patrick ne lui avait donné tort. Et franchement, il était tellement énervé à cet instant qu’il se fichait ouvertement de savoir s’il aurait ou non l’aval de son patron.

Quand il ouvrit la porte de Virginie sans y avoir frappé, elle sursauta et poussa même un petit cri de surprise. Il ne lui laissa pas le temps de comprendre qu’il était déjà devant elle.

– Cette fois-ci, ça a assez duré, commença-t-il, tu me prépares ses papiers, sa période d’essai c’est fini ! ordonna-t-il en mimant un couperet.

– De que… qui ? bredouilla-t-elle.

– Emeline ! cracha-t-il. Je veux ses putains de papier sur mon bureau dans une heure maximum, elle ne passera pas une journée de plus ici.

A l’entente du prénom de la nouvelle, Virginie reprit légèrement contenance. Elle se redressa sur son siège.

– Ecoute, elle est là depuis quatre semaines, ce n’est…

– C’est largement suffisant et j’ai autre chose à foutre que de rattraper ses conneries.

Elle n’allait quand même pas essayer de la sauver ? Pour Mathieu, les choses étaient claires, nettes et ce n’était plus l’heure de discuter. Virginie s’était plantée, point, ça arrivait à tout le monde mais il était grand temps qu’elle répare son erreur. Cette dernière se leva pour aller fermer la porte de son bureau.

– Je crois que tu es trop dur, elle a un excellent dossier et m’a fait très bonne impression, la défendit-elle, en reprenant sa place.

– Elle est idiote, incapable et totalement empotée. Excuse-moi mais si c’est tout ce que tu es fichue d’embaucher, j’en viens à me poser des questions sur tes capacités en terme de recrutement.

– Je ne te permets absolument pas de remettre en question mes capacités ! Tu es peut-être un bon comptable mais les RH c´est ma spécialité ! répliqua-t-elle en haussant le ton.

– Hormis que moi, j’ai besoin de comptables, de gens qui sont capables de faire de la saisie sans me coller n’importe quel chiffre n’importe où. Il serait peut-être bon que tu envisages de leur poser des questions de comptabilité quand tu fais passer des entretiens !

Il savait que Virginie avait les compétences pour son poste, mais ce n’était pas la première fois qu’il jugeait ses recrutements en dessous de leurs besoins. Patrick lui-même l’avait déjà remarqué, et elle avait promis d’être plus attentive. Le seul hic était qu’elle faisait trop confiance à ses feelings et que si le contact passait bien, elle semblait capable d’être aveugle sur d’autres points. Il avait déjà demandé à pouvoir rencontrer les candidats, mais elle ne voulait pas lâcher la main sur le recrutement et avait réussi à s’en tirer en prétextant qu’il avait trop de travail.

– Pardon ?

– Tu m’as très bien compris ! Maintenant, je ne te demande pas ton avis. Tu me fais ces putains de papiers. Je la convoque à quatorze heures dans mon bureau !

– Ce n’est pas à toi de…

Sa paume claqua de nouveau sur le bureau.

– Mon service, mon choix ! Tu es spécialiste RH, alors fais ton boulot et prépare-moi ces papiers !

*************

Ludovic sortit de l’ascenseur, guilleret. C’était sans doute idiot de se mettre en joie parce qu’il allait croiser Mathieu, mais il était content. Durant le week-end, il avait pensé plusieurs fois à lui et plus il le faisait, plus il avait envie de le revoir, de plaisanter de nouveau avec lui et même plus si affinités et si bien sûr Mathieu se révélait intéressé par lui. Mais même en cas contraire, il avait vraiment apprécié leurs échanges et il se faisait une joie d’en avoir de nouveau.

Il sonna et entra directement dans les locaux. Il avait à peine refermé la porte, fait quelques pas dans le couloir qu’il sentit que quelque chose clochait. Les employés semblaient terrés derrière leurs ordinateurs et comme il s´approchait du coin détente, il entendit les sons étouffés d’une dispute. Il tourna la tête en direction du bureau concerné et son visage afficha une petite moue. Ne cherchant pas plus, son attention s’en détourna et il pénétra dans la salle.

Cela lui était déjà arrivé plusieurs fois d’avoir cette impression très nette de tomber comme un cheveu sur la soupe et c’est exactement ce qu’il ressentit à cet instant. Dans un coin, vers la fenêtre se tenaient trois employées qui discutaient à voix basse. Il y reconnut une des plus âgées – celle qui avait été la première à se lancer dans les compliments à son égard. Elle et l’autre femme entouraient Evelyne, s’il se souvenait bien ou peut-être était-ce Emeline. S’il en jugeait par sa mine décomposée et les larmes au bord de ses yeux, elle semblait en avoir besoin.

– Bonjour, dit-il après s’être raclée la gorge.

– Oh bonjour, Ludovic, l’accueillirent les deux plus âgées.

Emeline, ou Evelyne, essaya de rependre contenance et le salua avec un petit sourire. Il le lui rendit. Quoiqu’il soit en train de se passer, elle avait clairement le moral dans les chaussettes. Il préféra ne pas se lancer dans son badinage habituel. Ce n’était pas le moment.

– Je vous pose tout ça là, précisa-t-il comme il commençait à sortir les emballages individuels.

– Oui, merci.

Un éclat de voix plus fort que les autres leur parvint et elles se raidirent toutes. Ludovic se demanda bien ce qu’il se passait et qui pouvait les mettre dans cet état, probablement leur patron. A vue de nez, il aurait parié qu’il était en train de passer un savon à quelqu’un, quelqu’un qui ne se laissait pas faire s’il en jugeait par le peu qu’il entendait. Sans même le vouloir, il accéléra le rythme et il ne resta bientôt dans la glacière que le plat de Mathieu. Celui-là, il se le réservait. Il sursauta lorsqu’une porte s’ouvrit avec fracas et se crispa un peu, gagné par la tension qui régnait tout autour de lui.

– Quatorze heures, Virginie, sinon je les prépare moi-même !

Il reconnut cette voix, même si en cet instant elle possédait des accents particulièrement rageurs. Les trois femmes se courbèrent et se concentrèrent sur leur tâche du moment : trier les plats qu’il avait posé. Curieux, il jeta un coup d’œil dans le couloir. Mathieu y fit son apparition. Il marchait rapidement et son visage était fermé, pour ne pas dire crispé. Il se détendit très légèrement quand il l’aperçut.

– J’ai votre déjeuner, l’informa-t-il

Un hochement de tête lui répondit. Mathieu scruta la salle de repos.

– Emeline, je veux vous voir dans mon bureau à deux heures.

Si la jeune femme répondit, Ludovic ne l’entendit pas. Il la vit se tendre et se réfugier derrière ses deux autres collègues.

Le visage de Mathieu se referma un peu plus et de l’agacement, peut-être même du dégoût se mêla à son expression colérique. Quand son regard se porta sur Ludovic, il possédait une telle intensité que ce dernier se sentit frémir. Il y avait quelque chose de furieusement sexy dans ce qui émanait de Mathieu à cette minute. Quelque chose d’animal et de dominateur qu’il aimait trouver dans ses partenaires. Il adorait les mecs capables d’agir de la sorte, capables d’avoir ce genre de facette très forte et virile, dans la vie et surtout dans un lit. Son esprit ne résista pas à lui envoyer des images de Mathieu le dominant avec cette passion, cette volonté. Il savait qu’il s’y serait soumis avec délectation. Il savait aussi que c’était une pensée bien malvenue à cet instant.

D’un nouveau mouvement de tête, Mathieu lui signifia de le suivre. Il acquiesça avec empressement. Et tandis qu’il lui emboîtait le pas dans le couloir, ses yeux détaillèrent, dévorèrent la silhouette devant lui, la rigidité que la colère conférait à son dos et ses épaules, la véhémence de sa démarche, les muscles de ses fesses quand ils se contractaient. Il réalisa que l’homme était décidemment tout ce qu’il aimait.

Une fois dans son bureau, Mathieu attrapa un stylo et cela sans aucune douceur. Sa brusquerie l’alluma encore un peu plus.

– Je vous signe votre reçu.

– Oui, bien sûr.

Ludovic sortit le plat et son document et les déposa devant Mathieu. Il pouvait presque sentir la colère vibrer à l’intérieur de son interlocuteur. Ce dernier parapha énergiquement, jeta plus qu’il ne lâcha son stylo, avant de fouiller dans la poche de sa veste posée sur sa chaise. Il y prit un paquet de clopes.

– Je vous raccompagne en bas, faut que je m’en grille une, là.

– Oui, avec plaisir.

Ludovic lui sourit et Mathieu sembla faire un effort pour le lui rendre. Il ne le prit pas contre lui. L’homme tentait visiblement de reprendre le contrôle sur son énervement. Ils sortirent du bureau en silence. La seule employée qu’ils croisèrent baissa le regard et Ludovic aurait parié qu’elle essayait de disparaitre dans le mur. Il avait bien compris que Mathieu avait un poste d’une certaine importance dans la boite, mais à cet instant, il aurait presque juré que c’était lui le boss. Et pourtant, il savait que ce n’était pas le cas. Quoi qu’il en soit, il était impressionnant.

Dans l’ascenseur, Mathieu n’ouvrit pas la bouche, le regard dans le vide. On voyait qu’il ruminait encore et Ludovic se demanda ce qu’il avait bien pu arriver pour qu’il soit dans cet état et que l’ambiance générale soit aussi mauvaise, même s’il avait deviné que cela devait avoir un rapport avec Emeline. Elle allait visiblement passer un sale quart d’heure. S’il jugeait Mathieu affreusement attirant, il n’aurait pas aimé être celui qui lui ferait directement face.

Ils marchèrent rapidement jusqu’à la porte de l’immeuble.

– Vous êtes garé où ? l’interrogea-t-il.

– Juste là.

– OK.

Mathieu avança jusqu’à se retrouver au niveau de sa mobylette et s’adossa au mur avant de sortir une cigarette. Ludovic s’appuya à la barrière séparant le trottoir de la rue. Ses yeux suivirent les mains de Mathieu quand il secoua d’un mouvement du poignet son paquet pour en extraire une clope qu’il porta à sa bouche. Il y avait un côté très habituel dans ces gestes. Il lui tendit le paquet, mais Ludovic déclina d’un mouvement de tête. De la main gauche, Mathieu alluma sa cigarette. Le léger grésillement qui accompagnait le rituel rompit le vague silence de la rue. Mathieu ferma les yeux alors qu’il prenait une longue inspiration, faisant rougeoyer le bout de sa cigarette. Il l’éloigna à peine de sa bouche, retenant sa respiration comme s’il savourait cette première taffe. Quand il expira lentement, une longue volute de fumée s’échappa de ses lèvres.

Ludovic était littéralement captivé, suivant chaque geste, analysant chaque expression qui passait sur le visage de Mathieu. Observer quelqu’un fumer ne lui avait jamais paru particulièrement passionnant, mais il y avait quelque chose dans la façon de faire de Mathieu qui retenait son attention. Il avait cet air cool qui motivait les gamins à se mettre à la cigarette comme si le simple geste faisait de vous un homme et, dans son cas, c’était vrai. Il avait l’air encore plus masculin, là, adossé à son mur. Il renversa la tête en arrière et Ludovic suivit la ligne de sa trachée pour remonter jusqu’à sa mâchoire. L’envie de parcourir le même chemin de sa langue, l’audace qu’il faudrait pour le faire, la tentation d’y céder lui vrillèrent le bas-ventre. A un autre moment, sans doute se serait-il senti ridicule à s’exciter tout seul comme ça, devant ce type qui regardait le ciel en s’empoisonnant les poumons. Finalement, Mathieu reporta son attention sur lui.

– Désolé, dit-il, je ne sais pas comment sont vos collègues mais putain…

Il ne termina pas sa phrase et replaça la cigarette entre ses lèvres. Ludovic aurait pu regarder ça pendant des heures.

– Je n’ai pas à me plaindre, en tout cas pour ceux que je vais avoir au CAMPS que j’intégrerai fin août.

– Vous quittez votre boulot de livreur ?

Mathieu ferma de nouveau les yeux alors qu’il prenait une autre taffe.

– Je ne fais que dépanner mon cousin jusqu’à mercredi prochain, en fait.

Mathieu hocha la tête. Il semblait plus calme mais il n’avait pas encore retrouvé la jovialité de leurs échanges habituels.

– Mes collègues vont être déçues d’apprendre ça.

Ludovic sourit.

– Qu’elles ? ne put-il retenir.

Il espérait bien entendre un « moi aussi ». Après tout, en dehors de toute attirance potentielle – il n’était pas réellement parvenu à déterminer de quel bord était Mathieu – leurs conversations avaient été plutôt sympathiques. Il n’était peut-être que le livreur avec lequel on est poli, mais il avait quand même la nette impression qu’il y avait plus, même si ce n’était qu’une certaine camaraderie.

– Vous aussi peut-être, répondit Mathieu. Encore que si vous vouliez choper Emeline, je vous conseille de remonter chercher son numéro parce que je la vire tout à l’heure.

– Qu’est-ce qu’elle a fait ? demanda-t-il.

– Elle est incompétente, précisa Mathieu alors qu’il reportait son regard vers le ciel.

Ludovic jugea bon de ne pas commenter ce dernier point. Au lieu de ça, il contempla son expression pensive. Qu’il vire Emeline n’avait rien d’étonnant compte tenu de ce qu’il avait observé et entendu. C’était même une des hypothèses qu’il avait envisagé. Par contre, les propos de Mathieu sur le fait de récupérer son numéro le surprenaient déjà davantage. Il ne voyait pas bien ce qu’il avait pu faire pour lui laisser supposer qu’il était : de une attiré par les femmes (est-ce qu’un hétéro lâchait à un autre homme qu’il le trouvait sexy ?), de deux : attiré par Emeline en particulier. Peut-être était-ce simplement parce que c’était celle qui semblait le plus proche de son âge. Quoi qu’il en soit, cela répondait sans doute à sa question. Mathieu était tellement hétéro qu’il n’imaginait naturellement pas que lui ne soit pas de son bord.

 – Je comprends. Mais je ne suis pas intéressé. Je ne sais pas ce qui vous l’a fait croire.

Une nouvelle taffe avant que Mathieu ne réponde.

– On m’a rapporté qu’elle en avait l’impression.

Il hocha la tête.

– Elle aura mal compris, je suis branché par les hommes si je n’avais pas été assez clair quand je vous ai dit que vous étiez sexy.

Il ne désirait pas être lourd. Mathieu avait l’air d’être à des kilomètres d’avoir envie de se faire draguer, surtout par un gay si lui ne l’était pas, en tout cas la pensée l’effleura, mais puisqu’il n’était pas vraiment certain, il préféra bien recadrer les choses. Il fut toutefois incapable d’analyser l’expression de Mathieu, qui semblait toujours à moitié perdu dans la dégustation de sa clope qui se consumait doucement.

– En fait, je pensais que vous étiez bi.

– Pas du tout.

Mathieu hocha la tête et reporta son attention sur lui. Il eut cette étrange impression que l’autre l’étudiait ou le voyait sous un autre jour. Mais peut-être était-ce lui qui se faisait des idées, sans doute d’ailleurs. Mathieu détourna finalement le regard.

– Et qu’allez-vous faire dans ce CAMPS, quoi que cela puisse être ?

Ludovic ressentit une vive frustration en voyant qu’une fois de plus, Mathieu bottait en touche et changeait de sujet. Et cela d’autant plus que cela ne faisait que confirmer son hypothèse sur la sexualité de Mathieu. C’était agaçant, énervant même. Ce n’était pas qu’il avait du mal à trouver des mecs qui lui plaisait mais autant, c’était déjà plus rare. Ses sensations étaient probablement plus fortes en raison de l’excitation qu’il avait ressentie et éprouvait encore face à lui. C’était comme avoir un super plat devant soi et avoir interdiction d’y goûter. Il n’aimait pas devoir se priver. Il retint son soupir de dépit.

– Centre d’Action Médico-Sociale Précoce. Je suis psychomotricien. J’ai obtenu mon diplôme ce mois-ci et comme j’ai effectué mon dernier stage là-bas et que ça s’est très bien passé, ils m’ont proposé le poste qui se libérait. Et voilà.

Une fois de plus, Mathieu se contenta d’un hochement de tête. Il jeta son mégot dans le caniveau d’une pichenette.

– Psychomotricien, c’est de la rééducation donc ?

– Oui et un peu plus que ça au final. Il faut de la technique mais aussi beaucoup d’écoute et d’imagination pour s’adapter aux patients. On peut utiliser la danse, les arts plastiques, c’est vraiment top !

 La remarque fit sourire Mathieu.

– Ca vous plait ?

– Oui, j’adore mon métier.

Mathieu hocha de nouveau la tête. Il attrapa une seconde cigarette, l’observa, hésita et la reposa dans son paquet.

– Et pourquoi psychomotricien, alors ?

– Parce que gamin j’y ai eu recours et que ça m’a sauvé la vie. J’ai été en échec scolaire très tôt, je savais lire couramment en entrant en CP mais j’écrivais toujours horriblement mal arrivé en CE2. J’étais assez associable et je fichais le bazar en cours. C’est la directrice de l’école qui a orienté mes parents vers une de ses amies psychomotriciennes qui a rapidement déterminé que j’étais un enfant à haut potentiel.

Ce n’était pas la première fois qu’il faisait son petit laïus. Avec le temps, il parlait plus facilement de ses capacités sans avoir l’impression de se vanter, sentiment qu’il avait longtemps éprouvé. Il savait que les gens s’ouvraient difficilement sur ce genre de choses, si ce n’était dans des groupes spécialisés. Mais après des années de travail sur lui, il avait appris à passer outre son appréhension et la peur des réactions des autres. Après tout, il était aujourd’hui un de ceux qui devait aider certains gamins dans son cas et d’autres avec des handicaps à mettre des mots sur leurs maux, à accepter par leur corps mais aussi par leur esprit qui ils étaient et non ce qu’ils étaient. Il aurait donc été malvenu que lui-même n’y parvienne pas.

Mathieu fronça les sourcils.

– Précoce ? demanda-t-il en guise de confirmation.

– On ne parle plus d’enfants précoces de nos jours mais oui, c’est ça. Les séances m’ont changé la vie, mettre des mots là-dessus c’était… libérateur.

Ludovic se souvenait très bien de la sensation de renaître qu’il avait éprouvée au fur et à mesure des séances, celle de s’ouvrir, de prendre le contrôle qu’il avait tant de mal à ne pas avoir. Il se remémorait à quel point cela avait été bon d’avoir un interlocuteur qui lui parlait enfin comme s’il n’était pas un idiot qui ne comprenait rien, qui lui proposait des choses intéressantes à faire, même si pour certaines il les avait trouvées débiles à l’époque. Maintenant qu’il était de l’autre côté, il savait combien ces activités qu’il avait jugées stupides avaient été essentielles dans sa réhabilitation, dans sa reconstruction. Sans doute que, comme de nombreux enfants dans son cas, il serait retombé sur ses pieds mais tout aurait été tellement plus difficile, l’adolescence, la découverte de son homosexualité.

Quand il avait commencé à comprendre qu’il n’était pas attiré par les femmes, cela avait été dur. Il avait eu la violente sensation de revenir en arrière, d’être de nouveau différent. Mais le travail qu’il avait effectué jusque-là, celui qu’il poursuivait, lui avait permis de passer outre ces difficultés, d’accepter plus facilement qu’une fois de plus, il était autre.

Mathieu perdit visiblement la bataille contre son envie de nicotine et sortit cette seconde cigarette.

– Toujours pas ?

– Non merci.

– Vous avez raison. Je ne devrais pas non plus, mais…

Il fit une pause pour allumer sa clope et, de nouveau, Ludovic suivit ses gestes avec attention.

– Elle m’a tellement énervé que je ne vais pas tenir si je ne retrouve pas pleinement mon calme et je n’ai pas envie de la voir fondre en larmes dans mon bureau. Chose qu’elle serait capable de faire si je me mettais à hausser la voix.

– Vous avez l’air de leur faire peur. Et j’avoue que vous étiez plutôt impressionnant, ajouta Ludovic avec un petit sourire.

Cela fit rire Mathieu.

– Il parait que c’est une qualité, commenta-t-il en tirant une taffe. En tout cas, c’est ce que me dit mon boss.

– Si c’est le chef qui le dit, il faut le croire.

Ludovic s’appuya un peu plus contre la barrière, hypnotisé une nouvelle fois par les mains et les mouvements de Mathieu. Ce type avait un don pour transformer un geste pourtant banal en truc le plus sexy du monde : hallucinant.

– Si je suis bien, j’ai donc un petit génie devant moi.

Cette fois, ce fut à son tour de laisser échapper un léger rire.

– Pas un génie non, je n’ai pas non plus le QI d’Einstein, mais je n’ai jamais eu besoin de beaucoup travailler pour avoir de bonnes notes, enfin après mon début de primaire désastreux. Et puis, je me suis intéressé à beaucoup de choses à côté pour me nourrir. On va dire ça comme ça.

– Longues études pour devenir psychomotricien ? interrogea Mathieu, sa voix légèrement modifiée par la présence de fumée dans sa bouche.

– Non. J’ai effectué ma PACES d’abord et…

– Votre quoi ?

– PACES, c’est la première année d’étude commune aux études de santé. Donc, avec les futurs médecins, kiné, etc. que j’ai validé tout de suite. Et puis, j’ai passé le concours et j’ai été pris à la Pitié-Salpêtrière. Après ça, c’est trois ans et un autre concours à la fin pour devenir psychomot’ et voilà.

Mathieu hocha la tête.

– Je vais vous poser une question, c’est juste de la curiosité, ne le prenez surtout pas mal mais…

Nouvelle pause pour une taffe.

– Quitte à avoir fait la première année et à l’avoir réussie, et tout le monde sait à quel point c’est difficile du premier coup, même les gens comme moi qui n’ont pas du tout fait ce genre d’études, pourquoi ne pas avoir fait kiné ou médecin ? Vous aviez visiblement les capacités.

Ludovic éclata de rire.

– Pitié, j’ai l’impression d’entendre mon père et son laïus sur mon potentiel gâché.

– Hum, les pères, soupira Mathieu.

– Vous avez des problèmes avec le vôtre ? se permit-il, car son ton le laissait clairement supposer.

Mathieu tira une nouvelle taffe, très longue.

– Oui, on ne se parle plus.

– J’en suis désolé.

Mathieu haussa les épaules. Une façon de dire que c’était la vie sans doute, mais son expression, son ton montraient qu’il n’était pas aussi détaché qu’il voulait le laisser paraitre.

– Le mien ne me parle plus vraiment non plus. Ma mère oui, mais lui… entre mes études et mon orientation sexuelle, il estime que je gâche ma vie et visiblement une partie de la sienne. Il a continué à m’aider financièrement mais ça ne va pas plus loin. Il a toujours ce regard dépité quand il me voit. Je crois qu’il aurait accepté ma carrière mais être gay en plus, c’était trop pour lui. Au moins n’avez-vous pas ça.

Un moment Ludovic se demanda pourquoi il racontait sa vie comme ça et s’il n’allait pas mettre Mathieu mal à l’aise. Mais ce dernier l’observait, comme s’il le jaugeait.

– En l’occurrence, c’est exactement pour cela qu’il ne me parle plus.

Ludovic hocha la tête, camouflant sa surprise. Voilà qui répondait à la question et pour le coup, il n’avait même pas volontairement tendu la perche à ce sujet. Et si Mathieu était gay alors son manque de réactions à ses compliments ne pouvait que signifier son désintérêt. Sans doute qu’il ne lui plaisait pas. Il ne savait pas si c’était plus frustrant que de se dire que c’était seulement une histoire de genre. Mais, c’était la vie, comme on le disait si bien.

– Je suis désolé, répéta-t-il. C’est difficile quand on vous reproche quelque chose contre lequel on ne peut rien.

– Hum.

Nouvelle taffe.

– Sa réaction n’était pas une surprise. C’est un connard homophobe, je le savais, alors avoir un fils pédé comme il le dit si bien, ce n’était pas envisageable. Je crois qu’il me considère comme mort ou quelque chose comme ça.

– Ca n’en est pas plus facile à accepter.

– Sans doute. En tout cas, vous êtes courageux de lui avoir annoncé pendant vos études. Personnellement, j’ai attendu de gagner ma vie et d’être installé pour le faire. J’ai eu raison. Ils m’auraient coupé les vivres et j’aurais dû me démerder pour terminer mes études sans leur appui financier. Ça aurait été faisable mais bien plus compliqué.

– C’est sûr. Je crois que j’ai pas réfléchi à tout ça. Mais peut-être parce qu’il n’était pas ouvertement homophobe.

– Hum. Je pars du principe qu’il vaut toujours mieux se méfier. Aujourd’hui, sans dissimuler mon homosexualité, j’évite de l’étaler. Au boulot aussi, continua-t-il, désignant le bâtiment derrière lui d’un mouvement de tête.

– Je comprends. J’avoue que je ne m’en cache pas pour le moment, j’ai pas envie de me prendre la tête à réfléchir à ce que je dois dire ou non.

– J’ai remarqué, s’amusa Mathieu. Vous savez que certains types accepteraient très mal qu’un autre mec leur avoue les trouver sexy.

Ludovic sourit, presque malgré lui, content de voir Mathieu se détendre enfin. Il haussa les épaules.

– Je prends le risque, des fois le jeu en vaut la chandelle.

– C’est une philosophie. Personnellement, je choisis les endroits pour l’afficher. Dans mon immeuble par exemple, on a une vieille peau homophobe, je ne dirais pas que j’étale volontairement mon orientation mais si je dois sortir de chez moi avec un mec, je le fais sans me poser la moindre question.

Ludovic hocha la tête. En soi, Mathieu avait raison. On ne savait jamais trop sur qui on pouvait tomber et sans doute, ferait-il mieux de ne pas exposer ses choix sexuels avec ses patients ou leurs parents.

Mathieu jeta son nouveau mégot.

– Je devrais y retourner, dit-il finalement.

– Votre hamburger va être froid !

– Ouais, ce serait dommage. Elle m’a déjà gâché ma matinée, je ne vais pas la laisser en faire autant avec mon déjeuner.

Ils se sourirent. Étonnement, la petite conversation qu’ils venaient de tenir, en plein milieu de la rue (tu parles d’un endroit approprié pour ce genre de confidences), ne les mit nullement mal à l’aise.

– Et puis, j’ai appris des choses sur la psychomotricité. C’était intéressant.

– Je suis à votre service pour vous en dire plus.

Mathieu hocha la tête.

– A suivre demain, alors, conclut-il.

– Oui.

Un nouvel échange de sourires et Mathieu se détacha du mur avant de reprendre le chemin de l’immeuble, avec un signe de main.

Ludovic remit son casque. Il poussa un petit soupir. C’était vraiment dommage qu’il ne lui plaise pas, mais il devait reconnaitre que la façon de faire de Mathieu avait une certaine classe. Au moins, ne se sentait-il pas mal à l’aise et puisqu’ils devaient se voir une fois par jour pendant un peu plus d’une semaine, c’était sans doute pour le mieux.

Un hamburger, des frites et mon cœur avec (2)

Chapitre 2

Jeudi

Mathieu bâilla devant sa tasse de café dont il ne restait qu’une gorgée à avaler. Elle ne l’avait pas aidé à être plus réveillé que la douche qu’il avait prise en se levant vingt minutes plus tôt. Ce n’était guère étonnant. Arès tout, il était rentré à vingt-deux heures passées chez lui et avait dîné de restes avant de comater devant la télé. Il était habitué à ce genre de rythme, il l’acceptait parce que ce n’était pas toute l’année et qu’il avait aussi la paye qui allait avec. Un coup d’œil à l’horloge du micro-onde lui indiqua qu’il était temps de se mettre en route. Un détour par la salle de bains, un lavage de dents et il attrapa sa veste.

Ses clefs dans la poche, sa sacoche à la main, il sortit de son appartement et décida volontairement d’éviter l’ascenseur au profit de l’escalier. Il y poussa un long soupir. Une fois de plus, une sale odeur de soupe aux poireaux y régnait. C’était à croire que cette vieille peau de voisine en cuisinait à longueur de journée et qu’elle se levait exprès à cinq heures du matin pour être sûre de ne rater personne. Elle devait y prendre un malin plaisir. Mathieu l’imaginait se frotter les mains avec un sourire pervers tandis qu’elle ouvrait en grand sa porte pour que les odeurs se répandent partout. Et s’il n’y avait eu que cela…

Madame Rochas de son petit nom, cette foldingue ne laissait pas une semaine s’écouler sans venir le faire chier parce qu’il n’y avait pas d’autres termes. Visites, petits mots dans la boite aux lettres, dans le hall, elle persécutait l’ensemble des locataires. Elle était un cliché vivant à elle toute seule, et cela allait de ses blouses, issues des pages trois cent et quelques de la Redoute, au bruit de ses chaussures orthopédiques grinçant sur le carrelage, pour finir par ses vieilles mains fripées qui s’accrochaient à la rambarde quand elle descendait à deux à l’heure les escaliers. Il avait aperçu une ou deux fois une lueur meurtrière dans les yeux de ses voisins lorsqu’ils y croisaient la vieille peau. Lui-même avait plusieurs fois été tenté de la pousser quand elle lui lâchait des « Faut penser à poser vos chaussures quand vous rentrez, surtout à des heures pareilles » de sa voix aiguë et désagréable. La sale emmerdeuse, il vivait à l’étage du dessous, comme si elle pouvait l’entendre ! Les plus à plaindre étaient, bien sûr, le couple avec enfants qui habitaient au-dessus. D’un autre côté, depuis plusieurs mois, ils prenaient un malin plaisir à faire courir leurs bambins sur le parquet entièrement débarrassé des tapis qui auraient pu assourdir les bruits. Il va s’en dire que l’absence de tapis et moquette n’était qu’une préférence d’ordre esthétique, bien sûr. C’était la petite guerre que chacun lui menait. Lui se faisait une joie de la laisser galérer avec ses sacs de courses quand l’ascenseur était en panne. Il ne pouvait cacher son sourire à la voir peiner. Elle était à ce point insupportable qu’elle parvenait à réduire à zéro toute tentative de gentillesse. Si, il y avait bien sa voisine, Hélène, qui s’acharnait à rester aimable. Cette fille était une sainte ou complètement à la masse, il n’avait pas encore tranché. Lui n’avait aucune pitié. De toute façon, il n’était qu’un dégénéré qui préférait les hommes et après s’être pris quelques remarques particulièrement déplacées et homophobes quand elle l’avait croisé avec un de ses amants, il avait été définitivement vacciné.

Il faut dire que les homos, les PD, les tantouzes, Madame Rochas n’aimait pas ça et quand elle le prenait à partie pour lui parler du mariage gay, il avait parfois la terrible envie de l’encastrer dans sa boite aux lettres. Il se retenait et tentait de l’ignorer, quitte à être tout à fait impoli. Il n’était pas le pire. Yohan et David, qui vivaient au même étage qu’elle, n’y allaient pas mollo. Enfin, surtout David. Celui-ci l’envoyait paitre, exposait volontairement son homosexualité et s’il pouvait rouler une pelle à son homme, option « je te colle au mur » quand la vieille faisait son apparition, il ne s’en privait jamais. Mathieu s’en réjouissait toujours et ne cachait même pas son rire devant les expressions outrées qui s’affichaient alors sur le visage de leur chère voisine. Elle était d’autant plus horrifiée que le frère de David et sa femme, la fameuse Hélène, vivaient aussi dans l’immeuble et que, si cette dernière ne cautionnait pas le comportement de son beau-frère, son mari, lui, l’encourageait clairement en ce sens. Ils se tapaient parfois de bons fous-rire tous ensembles. Quoiqu’il en soit, ce matin-là, c’était elle qui l’emportait. Il soupira une fois de plus, espérant ne pas la croiser. Il n’était pas d’humeur.

Au bureau, un peu plus de quatre heures plus tard, son esprit n’était plus du tout à son horripilante voisine et tout aux chiffres qu’il traitait. Son client gérait tous les taux de TVA possibles et avec de l’import et de l’export, un vrai plaisir. Et pour couronner le tout, il était joyeusement bordélique, autant dire qu’avoir la totalité de ses factures tenait presque du miracle. Et ça gavait sérieusement Mathieu, ce n’était pas son taf à lui, mais ils étaient en sous-effectifs et il fallait bien que quelqu’un s’y colle et c’était pas l’autre tanche qui allait les sortir d’affaire.

Il soupira et ferma les yeux un instant. Ils fatiguaient à force d’être rivés sur l’écran. Des lignes, des colonnes encore et encore, à tel point que parfois, il ne parvenait plus à les distinguer. Il lui arrivait de les voir la nuit, option j’ai joué à Tetris toute la journée. Il s’étira légèrement et enregistra son fichier.

Un coup d’œil sur la droite pour constater que sa pile de boulot n’avait pas vraiment baissé. Il soupira. Un « toc » retentit à la porte de son bureau.

– Entrez, lança-t-il, s’accordant encore quelques secondes avant de relever le regard vers sa visiteuse, qui s’avéra à sa surprise être un visiteur.

Il lui fallut bien deux secondes pour atterrir avant qu’un sourire ne naisse sur ses lèvres. À la porte de son bureau se tenait le même livreur que la veille. Même livreur mais tenue plus sexy, ne put-il s’empêcher de remarquer. Le jeune homme avait troqué le pantacourt baggy pour un autre plus près du corps et le tee-shirt aussi s’était resserré, mettant en valeur un torse musclé, un ventre plat et de belles épaules, autant de choses qu’il avait notées la veille mais qui étaient ici bien plus visibles. Dans d’autres circonstances, il l’aurait sans doute dragué très ouvertement. Mais pas au boulot et s’il était franc, le côté bisexuel était un frein aussi. Pourtant et malgré ses résolutions, il ne put s’empêcher de lancer la conversation sur un ton badin.

–  Livré à même le bureau, vous avez le sens du service. Je suis impressionné !

– C’est pour compenser le retard d’hier, répondit le livreur.

– Vraiment ?

– Bien sûr !

L’expression sérieuse ne resta présente que le temps d’une respiration et rapidement les traits migrèrent vers un sourire amusé en réponse à la moue dubitative que Mathieu affichait.

– Non, en réalité, vos collègues m’ont informé que c’était vous qui signiez mon bordereau de livraison. Je n’avais pas d’autre choix que de venir vous débusquer.

Mathieu ne put s’empêcher de rire.

– Je me disais aussi !

Ludovic sourit. Il n’y avait pas à dire, il trouvait ce Mathieu tout aussi craquant que la veille. Un autre costume, une chemise bleu clair, une cravate mais négligemment relâchée, ce qu’il trouvait terriblement sexy et toujours ces deux boutons défaits et ce petit triangle de peau et de poils qui lui donnaient envie d’en découvrir plus, beaucoup plus. Là, maintenant, ce qu’il souhaitait, c’était lui faire le rentre-dedans du siècle.

– Je serais passé quand même, vous savez, répondit-il.

Ne serait-ce que pour me rincer l’œil, pensa-t-il très fort mais il se retint. Ce n’était pas moins direct que son « sexy » de la veille mais il préféra s’abstenir pour l’heure.

– Je ne voudrais pas que vous mouriez de faim sous le joug de votre boss, je suis pour le bien-être au boulot, choisit-il.

La remarque lui gagna un sourire.

– Vous faites partie d’une association ou un truc comme ça ?

– C’est ça le… Front de libération des employés opprimés !

– Le… FLEO… waouh. Vous êtes bien sûr du nom ?

Ludovic éclata de rire.

– Reconnaissez que ça a le mérite d’être clair !

– C’est certain.

– Donc votre acte militant à vous, ce n’est pas la lutte pour les trente-cinq heures et les avantages sociaux.

– Non, c’est surfait tout ça, confirma Ludovic. Le marché est déjà saturé !

Mathieu se recula dans son siège, secoué d’un léger rire que Ludovic trouva encore plus craquant. Il s’était approché du bureau, sur lequel il avait posé la nourriture et où ses mains s’appuyaient.

– Vous avez raison, la livraison en main propre, c’est nettement moins répandu. Un peu petit joueur si vous me le permettez !

– Hé comme vous y allez ! J’arrive à peine dans votre boite, laissez-moi un peu de temps pour mettre mon plan en action. Je ne peux pas tout révolutionner en un jour.

– Vous avez carrément un plan ?

– Un peu oui ! D’ici la fin de semaine, je vous force tous à manger dans votre coin détente, sans vos ordinateurs et sans vos dossiers.

Il appuya la déclaration d’un vif mouvement de tête.

– Ouh là, c’est ambitieux.

– Le début d’une révolution vous voulez dire !

Une fois de plus, ils échangèrent un regard complice et amusé.

– Notez, si mes collègues vous ont fait le même accueil qu’hier quand elles ont réalisé qu’elles avaient de la chair fraîche et jeune sous la main, je ne doute pas que vous parveniez à les scotcher dans la zone détente.

– Je ne sais pas si je dois vous remercier pour la comparaison avec de la garniture de saucisse.

– De la chair, on peut en mettre dans les tomates.

– Et les courgettes aussi si on joue à ça.

Et l’espace d’un instant, Ludovic jugea toutes ces analogies bien phalliques et se demanda s’il y avait un message inconscient là-dedans. De sa part en tout cas, il n’était que très, très moyennement inconscient en réalité.

– Quoi qu’il en soit, concernant vos collègues, il n’y a que des femmes ? remarqua-t-il au passage, j’avoue avoir réussi à en sortir plusieurs de leurs bureaux.

Et en effet, comme la veille, il avait été suivi par plusieurs d’entre elles et s’était amusé de les voir s’étonner que ce soit de nouveau lui qui vienne les livrer et d’à quel point c’était agréable. Et est-ce que ce serait toujours lui dorénavant ? avaient-elles ajouté. Parce que si elles avaient leur mot à dire, elles prenaient un abonnement. Une fois de plus, il s’était montré charmeur et  les avait fait glousser. Il aimait bien ça et sans doute était-ce facile parce qu’il n’y avait aucun enjeu. Aucune de ces femmes ne l’attirerait jamais. Il n’avait pas l’impression de devoir justifier de sa virilité auprès d’elles. Et elles jouaient le jeu elles aussi, c’était certain. La moitié devait être en couple mais c’était amusant. Et pendant qu’il paradait (et se récoltait un nouveau pourboire fort sympathique) il avait surveillé la porte. Il avait été déçu de ne pas voir son beau comptable pointer le bout de son nez. D’autant que la présence du même hamburger/frites que la veille lui avait fait espérer qu’il serait là. Ce qui était idiot vu qu’il y avait d’autres hamburgers dans la commande ce jour-là. Mais, il n’avait pas eu la possibilité de voir s’il était dans son bureau en passant devant, ce dernier n’était pas vitré et la porte était fermée. Ludovic avait donc été ravi quand une des jeunes femmes s’était proposée pour aller le prévenir. Il s’était empressé de l’interrompre en disant que c’était sur le chemin du retour et qu’il allait s’y arrêter. L’idée de pouvoir discuter, de nouveau, en tête à tête avec le charmant Mathieu  n’était pas faite pour lui déplaire, bien au contraire. C’était plus simple pour tâter le terrain, encore que là, la conversation avait sérieusement dévié.

– Il y a une majorité de femmes en effet, répondit Mathieu, et je ne doute pas une minute de votre réussite à les attirer hors de leurs bureaux, confirma-t-il en le détaillant de la tête aux pieds.

Ludovic sentit une agréable chaleur le parcourir sus ce regard.

– Merci, je prends ça pour un compliment. Ca rattrape la chair à saucisse.

– Mais je ne vous ai pas traité de chair à saucisse, vous déformez mes propos.

– Si vous le dites !

– J’insiste même !

Ils se sourirent et Ludovic pensa que ce type avait le sourire le plus craquant qui soit.

– En tout cas, reprit-il, je trouve flatteur de plaire à ses dames, pas vous ?

– C’est toujours bon pour l’égo en effet, acquiesça Mathieu.

Pas de « mais », un mais qui aurait pu ouvrir la voie à un « je suis déjà en couple », quand bien même Ludovic n’avait remarqué aucune photo de famille ou de femme dans le bureau, mais tout le monde n’affichait pas forcément sa vie privée au boulot. Ca aurait pu être aussi  un « je ne suis pas attiré par les femmes » qui lui aurait beaucoup plu et qui aurait bien collé avec les regards gourmands que Mathieu lui envoyait et qu’il avait du mal à analyser autrement que comme une attirance. Et puisqu’il avait bien envie d’avoir une réponse, il enchaina par un très subtil :

– Votre femme n’est pas jalouse de vous voir entourer de toute cette gente féminine ?

Ou l’art de pas y aller par quatre chemins.

– Je ne suis pas marié.

– Oui, enfin, femme, conjointe, copine,… ajouta-t-il l’air de rien.

Un petit sourire en coin éclaira le visage de Mathieu. Visiblement, sa pêche aux informations ne passait pas inaperçue. Il n’avait pas forcément prévu de s’en cacher.

– Je suis célibataire, donc pas de jalousie.

Une réponse sur deux, c’était pas mal. Et il avait la sensation que Mathieu n’irait pas au-delà. Et puisqu’il ne cherchait pas à le mettre mal à l’aise ou à le forcer à dire quelque chose qu’il cachait peut-être au bureau, il préféra s’arrêter là.

– Bon, je vais peut-être y aller. Je ne voudrais pas vous empêcher de manger.

– Je croyais que votre but était de nous forcer à faire une pause.

Le ton et le sourire de Mathieu était toujours avenant et Ludovic en fut rassuré au moins ne l’avait peut-être pas gêné avec ses questions.

– C’est déjà fait. Maintenant, je dois peaufiner mon plan de révolution.

– Et moi, finir ma tonne de boulot, répondit Mathieu en indiquant d’un mouvement de tête la pile de chemises à côté de lui.

– Vous en avez pour un moment.

– Oui ! Je vous signe votre reçu.

– Oh oui, j’allais oublier.

– Trop pris par vos plans de révolution ?

– Ca doit être ça, s’amusa Ludovic tout en pensant plans de séduction plutôt.

Il tendit le document à Mathieu qui le signa d’un geste habituel, rapide et sûr. Cela lui plut.

– En tout cas, bon peaufinage de plans, reprit Mathieu en le lui rendant. Je suis curieux de voir ce que vous allez mettre en œuvre pour demain.

– Vous verrez, vous verrez. J’ai…

Mais le téléphone sonna à cet instant.

– Ah, dit-il.

– Hum.

Mathieu décrocha.

– Mathieu Vasseur, dit-il alors qu’il posait le combiné contre son oreille. Oui, je vous écoute.

Il repoussa légèrement l’appareil.

–  Bonne fin de journée, chuchota-t-il.

– Vous aussi, répondit Ludovic.

– J’ai ça juste là, attendez.

Mathieu commença à fouiller dans une de ses piles de dossiers et Ludovic se résigna à le quitter. Il lui adressa un petit signe de main que Mathieu lui rendit, avant de prendre sa glacière. Il s’arracha à regret du bureau. Il le verrait le lendemain et au moins l’homme avait l’air curieux de le revoir lui aussi. C’était mieux que rien.

Un hamburger, des frites et mon cœur avec (1)

Autrice : Hope Tiefenbrunner

Genres : MM, contemporain, novella.

Résumé : Quand Ludovic accepte au pied levé de gâcher son premier jours de vacances pour dépanner son cousin, c’est juste pour un jour. Jusqu’à ce qu’il aille livrer un cabinet comptable où il tombe sur Mathieu. Peut-être qu’il va faire un jour de plus finalement !

Le petit mot de l’autrice : Voici le début d’une petite novella MM, j’espère qu’elle va vous plaire! Pour ceux qui ont lu Une bière, des mangas et un sourire charmant, vous pourrez croiser Yohan & David qui en sont les héros. Vous y aviez d’ailleurs déjà croisé Mathieu.

Liens vers les différents chapitres

Chapitre 1 –  Chapitre 2Chapitre 3Chapitre 4Chapitre 5Chapitre 6Chapitre 7Chapitre 8Chapitre 9 (fin)

Chapitre 1

Première semaine

Mercredi

Mercredi matin, un matin comme tant d’autres à Paris, entre grisaille et pollution, coups de klaxon et injures balancées d’une fenêtre à peine entrebâillée. Paris, la capitale de l’amour et du glamour… Ludovic s’en amusa en entendant le « Va te faire foutre, connasse, si tu sais pas conduire, faut pas prendre ta voiture ». Il passa son chemin alors que la connasse en question répliquait de façon très imagée. Ces deux-là étaient partis pour égayer le quartier pour quelques minutes.

Il adorait cela. La nature humaine l’avait toujours fasciné et observer ses contemporains s’était révélé une source inépuisable de divertissement. Les mains dans les poches de son pantacourt, il se décala pour éviter un minet, le nez plongé dans son téléphone et qui ne le remarqua même pas. Il tourna à droite et poursuivit quelque temps sur le boulevard avant de parvenir en vue du restaurant de son cousin. Ce dernier avait monté son affaire depuis cinq ans maintenant et, s’il travaillait comme un forçat, il était heureux. Devant la simple devanture, deux mobylettes attendaient sagement l’heure de la livraison. C’était, dixit Bruno, ce qui lui avait permis de survivre à la première année. Ludovic était content pour lui, il avait suffisamment trimé avant d’avoir gagné assez pour devenir son propre patron. Il vivait essentiellement grâce aux employés du quartier qui venaient déjeuner chez lui ou commandaient pour le bureau quand ils n’avaient pas l’occasion de sortir et, visiblement, ils étaient nombreux dans le coin.

Il passa la porte du restaurant et fut accueilli par d’alléchantes odeurs. La salle était déjà bien remplie de costumes cravates et de tailleurs occupés à combler leurs estomacs, entre autres. Certains riaient entre collègues, d’autres continuaient à travailler, smartphones, ordinateurs ou tablettes dégainés à côté du repas. Ludovic sourit, ravi de ne jamais appartenir à cet univers. Au comptoir, l’activité battait son plein, Marie et Fatima ne ménageaient pas leur peine pour servir le plus vite possible leur clientèle, le sourire bien ancré sur les lèvres. Il nota que Ludivine était au téléphone, sans doute à enregistrer une nouvelle commande.

Ludovic dépassa la queue et traversa la barrière invisible qui délimitait la zone autorisée au personnel. Fatima lui adressa un petit coucou avant de reprendre la constitution du plat à emporter de son client. Encore une porte à franchir et Ludovic pénétra dans le cœur du restaurant : sa cuisine. L’activité y était dense mais tout était réglé comme sur du papier à musique. Bruno savait tenir son affaire. Il avait bien réfléchi à son concept et l’avait peaufiné pour gérer au mieux. Pourtant, Ludovic fut surpris de ne pas le découvrir à son poste habituel, derrière les fourneaux.

– Dans son bureau, lui indiqua Henrique, son plus fidèle appui. Il va être content de te voir.

Ludovic hocha la tête, ne cherchant rien de particulier dans ces propos. Il ouvrit la porte du bureau de son cousin pour le trouver occupé à feuilleter frénétiquement les pages d’un carnet.

– Hello, je te ramène tes… waouh, ça n’a pas l’air d’être la grande forme, commenta-t-il devant l’expression dépitée du maître des lieux.

Ce dernier poussa un long soupir.

– C’est rien, c’est juste la cata.

La tournure de phrase amusa Ludovic.

– Etonnamment, moi quand je parle de cata, c’est rarement parce que ce n’est rien.

– Non, mais ce n’est pas la fin du monde, mais Nordine est en vacances et Jerem vient de m’appeler. Il a la jambe dans le plâtre. Arrêté pour au moins trois semaines et je suis gentil.

– Et il ne te prévient que maintenant ?

– Il sort juste des urgences, il y est depuis sept heures ce matin et tu sais comment c’est, tu sais quand tu y rentres jamais quand tu en sors.

– N’empêche qu’il aurait peut-être pu te prévenir quand il y est allé, non ?

De nouveau, Bruno poussa un long soupir.

– Oui, je sais, un texto pour que je puisse m’organiser ça aurait été le minimum. Mais…

Il leva les mains en l’air de dépit.

– On n’peut pas vraiment compter sur lui. Quoi qu’il en soit, ça n’aurait pas changé grand-chose. J’ai cinq commandes en attente de livraison. Les deux autres font le max, mais à un moment donné, ils ne sont pas magiciens et moi non plus. Deux gars en moins, je ne peux pas faire face, c’est clair.

– Ca veut dire que ça tourne bien.

– C’est sûr. En attendant, les clients commencent à appeler pour savoir ce qu’il se passe. On n’a jamais eu de retard comme ça. J’ai bien contacté deux, trois potes, mais ils bossent ou…

– T’as essayé Tom ?

– Tom, une mob, Paris ! Y’a pas un truc qui te fait peur là-dedans ?

Ludovic ne retint pas un sourire. Tom était un autre de leurs cousins…

– Ouais, non, c’était pas une bonne idée… je… j’ai le cerveau fatigué, en mode relâche depuis que j’ai fini.

Le visage de Bruno s’éclaira tout à coup.

– Hé, c’est vrai, t’es en vacances. Tu commences pas ton boulot avant au moins deux mois ?

– Euh… Moi, une mob, Paris ?

– Tu t’es planté une fois, OK, le scoot n’a pas survécu mais c’était il y a longtemps. Tu conduis bien, maintenant. Et franchement, ça me sauverait la vie. S’il te plaît ?

Bruno accompagna sa demande d’un beau regard de cocker. Ludovic leva les yeux au ciel. Comment voulait-il qu’il lui dise non ?

– OK, soupira-t-il. Mais seulement pour aujourd’hui, précisa-t-il.

L’expression de soulagement et de joie qui passa sur le visage de son cousin suffit à finir de le convaincre. Il avait pris la bonne décision.

– Super, c’est cool, c’est cool, commenta celui-ci comme il se levait pour lui offrir une accolade. Tu es génial, tu me sauves la vie.

– Je sais, tu me l’as dit !

– Allez viens, je vais te donner les clefs, un casque et je t’accorde même dix minutes supplémentaires pour faire ton itinéraire.

– Waouh, vous êtes trop généreux, mon bon prince.

La claque qu’il se prit sur l’épaule le fit sourire.

– Je te pose tes DVD là, en attendant, indiqua-t-il avant de sortir.

— Oui, merci. J’ai notre sauveur, lança Bruno en passant devant la cuisine.

Le regard que lui adressa Henrique lui fit penser qu’il savait depuis le départ que Bruno lui proposerait de jouer les livreurs d’un jour et que bien sûr, il accepterait. Etaient-ils aussi prévisibles que ça ? Il haussa les épaules. Peu importait en fait.

***

Mathieu aspira une nouvelle taffe de sa clope, savourant le plaisir de la nicotine et accessoirement de toutes les autres saloperies que les fabricants de cigarettes jugeaient bon de coller dedans pour vous rendre accro.

Accro, il ne l’était pas. Il fumait occasionnellement, mais sans doute trop  régulièrement pour ne pas se considérer comme un fumeur, mais jamais il n’allumait la moindre cigarette le week-end et il lui arrivait parfois de ne pas toucher à son paquet pendant plusieurs jours. Sauf les fins de mois. Elles mettaient toujours à mal sa consommation, et certains auraient dit ses résolutions, mais Mathieu n’avait jamais prétendu vouloir arrêter. Et des jours comme celui-ci, il savait que c’était inutile, pas avec la tonne de boulot qu’il avait à abattre, pas avec le stress, pas avec son boss qui était à cran et pas avec les heures sup à gogo qu’il s’enfilait.

Une nouvelle taffe, un regard sur les deux autres types en train de se pourrir les poumons eux aussi. Il ne se souvenait pas les avoir déjà vus. D’un autre côté, il était rare qu’il fume juste avant le déjeuner mais ce satané livreur se faisait franchement attendre. Un coup d’œil à sa montre lui apprit qu’il était treize heures dix-huit, plus d’une heure qu’ils avaient passé leur commande. Sérieusement ? Il était parti la chercher en Chine leur bouffe ou quoi ?

Une nouvelle taffe.

S’il n’y avait eu que la faim, il n’aurait pas ressenti le besoin de venir se détendre mais bon Dieu, la gourdasse, parce qu’il n’y avait pas d’autres mots, qu’on venait d’affecter à son service commençait très sérieusement à lui taper sur les nerfs. Franchement, il se demandait bien comment elle avait obtenu son fichu BTS de compta en étant aussi conne. Même Sonia, d’ordinaire si calme, perdait le sien face à autant de bêtises et pourtant c’était toujours elle qui s’occupait des stagiaires. Elle avait l’habitude des débutants qui devaient tout apprendre, qui ne savaient pas forcément où se mettre et quoi faire. Mais là…

Il soupira, des volutes de fumée franchirent ses lèvres.

Il faudrait qu’il aille voir Virginie des RH pour lui en toucher deux mots. Elle lui demanderait sans doute de lui laisser sa chance mais pour lui l’affaire était pliée. Ils étaient dans un cabinet d’experts-comptables pas dans une école, hors de question de seulement renouveler sa période d’essai et si ça n’avait tenu qu’à lui, elle aurait dégagé aussi sec. Il avait trop de boulot pour devoir s’occuper de passer derrière quelqu’un. Une dernière taffe… Son ventre grogna… Il était temps de retourner dans l’arène. Comme il écrasait son mégot, son téléphone sonna. Il le sortit de sa poche et quitta la courette où tous les fumeurs du bâtiment se retrouvaient.

Un SMS de Sonia : Elle a pété la photocopieuse !!! #grosboulet #jevaislatueroufilermadem.

Mathieu éclata de rire, gagnant un regard curieux de la jeune femme qu’il croisa. Il textota rapidement en retour.

Quelle conne ! Cette aprem, on la colle au café.

Il venait de pénétrer dans le hall quand la réponse lui parvint.

NOON !!! je ne survivrai pas sans Thérèse ! #ineedmycoffee

Mathieu sourit. Le besoin qu’avait Sonia de conclure tous ses SMS par des hashtags l’amusait autant que sa manie de prénommer les choses. Soi-disant que ça rendait le cadre de travail plus agréable. Il ne voyait pas vraiment la différence mais se pliait de bonnes grâces aux lubies de sa collègue, tant qu’il pouvait lui refiler les stagiaires, ça lui convenait parfaitement bien.

Il releva le nez de son portable et son sourire augmenta encore d’un cran. Devant le bureau d’accueil où l’hôtesse était en ligne, patientait un livreur. Reconnaissable à son casque et surtout à la glacière qui trônait à ses pieds. Faites qu’il soit là pour nous, pensa-t-il. Ils étaient nombreux dans l’immeuble à commander dans un des restos du coin. Encore qu’eux avaient désormais trouvé leur cantine. Leur boss, royal, avait carrément ouvert un compte là-bas. C’était plus simple que les chèques déj, plus facile que de courir après des notes de frais et ça convenait à tout le monde. Les végétariens pouvaient commander des salades, et autres plats légumineux, lui se régalait plutôt de leurs viandes, leurs hamburgers étaient juste une tuerie. Et son patron, grand carnivore devant l’éternel, en faisait tout autant. Ils n’étaient pas naïfs non plus, il savait très bien que la pause au bureau durait bien moins longtemps que s’ils déjeunaient à l’extérieur, quand ils ne dévoraient pas leur repas face à leurs ordis, ce qui serait probablement le cas aujourd’hui. Encore une petite semaine à ce rythme et les choses se tasseraient un peu avant le mois prochain.

 Il s’approcha de lui en quelques grandes enjambées.

– Vous venez pour JHP ? demanda-t-il.

Le livreur se retourna vers lui.

– Oui, acquiesça-t-il, ses yeux bruns pétillants.

Beau regard, pensa alors Mathieu et belle gueule aussi.

– Suivez-moi, je vous guide, l’invita-t-il d’un petit mouvement de tête.

– OK.

D’un léger geste de la main, il indiqua à l’hôtesse que tout était bon et qu’il se chargeait du livreur. Cette dernière lui offrit un sourire en retour et poursuivit sa conversation. Sans plus attendre, Mathieu se mit en route, direction l’ascenseur et le huitième étage.

Ludovic observa le type devant lui. Beau cul, pensa-t-il en reluquant son postérieur bien mis en valeur dans un pantalon de costume gris. Il remonta le long de son dos, clairement musclé, il pouvait le deviner malgré la chemise blanche dont la coupe était suffisamment cintrée pour souligner ce genre de détails. La nuque dégagée était agréable à regarder. Il souriait quand il pénétra dans l’ascenseur.

Il posa sa glacière, ne conservant à la main que son casque qu’il avait ôté en entrant dans le bâtiment, question d’éducation, trouvait-il, même s’il comprenait que certains livreurs ne prennent pas la peine de perdre du temps. Mais hé, ce n’était pas son métier et ce n’était pas comme si Bruno allait exiger de lui d’être le plus diligent possible. Quand il releva le nez, il constata qu’il était en train de se faire détailler des pieds à la tête. Ça ne le dérangeait pas, surtout quand le type était pas mal, pas mal du tout en réalité, aussi bien côté pile que face. La chemise mettait en valeur des pectoraux, ni trop, ni pas assez développés, l’absence de cravate lui plaisait bien aussi et les quelques poils qu’on devinait par son dernier bouton ouvert attiraient son attention. Il poursuivit son petit tour d’observation par le visage qu’il trouvait tout à fait charmant. Il aimait bien son nez un peu fort, ses lèvres charnues, ses joues impeccablement rasées, la mâchoire était peut-être une chouille un peu trop marquée mais elle se mélangeait très bien à l’ensemble. Il lui sourit.

Mathieu répondit naturellement à son sourire par un autre. C’était toujours étrange d’être enfermé dans un ascenseur avec un inconnu, encore que la plupart du temps l’observation mutuelle se faisait plus discrète mais il trouvait que, le temps passant, les mecs se reluquaient davantage. Il n’y avait pas forcément une question d’attirance sexuelle, il matait parfois d’autres types parce qu’il les jugeait bien fringués ou que leurs pompes lui plaisaient. Des choses futiles mais l’apparence avait sa petite importance dans le monde d’aujourd’hui. Bon, là, le style n’était pas du tout le sien. Le pantacourt baggy, le tee-shirt avec un Yoda à lunettes roses était fun mais il n’aurait jamais porté ça. Mais ça collait au look décontract et moderne et s’assortissait au crâne presque rasé qu’arborait le livreur.

Ses pensées furent chassées par un incongru bruit de ventre qui lui rappela qu’il avait sérieusement les crocs. Il remarqua que l’autre s’en amusait.

– Faim ? lança celui-ci.

– Oui, je commençais à me demander quand vous alliez arriver, on est toujours livré assez vite mais là…

Le livreur lui offrit un grand sourire et Mathieu ne put s’empêcher de penser qu’il était décidément craquant ce garçon. Il ne se souvenait pas l’avoir déjà vu, pas qu’il ait vraiment enregistré le visage des autres. Il était souvent bien plus occupé par le fait de prendre sa bouffe et, s’il y avait toujours des mercis et des banalités échangées, ça n’allait pas plus loin. Et pourtant, c’était lui qui signait le papier de livraison à chaque fois, mais les gars étaient généralement pressés, leurs casques bien ancrés sur la tête.

– Désolé pour ça, on a des absents et j’ai accepté de filer un coup de main au pied levé d’où le retard. Et puis, je connais le quartier mais pas super bien non plus. Je me suis perdu ! avoua le jeune homme avec amusement.

Le timbre de voix attira une nouvelle fois l’attention de Mathieu. Il avait toujours eu quelque chose pour les voix un peu graves comme celle-ci.

–  Je commençais à me dire que vous étiez parti chercher les plats en Chine, plaisanta-t-il.

– Je dis ça, je dis rien mais Pékin/Paris en mob… waouh ! Perso, je passe mon tour ! J’aime bien l’aventure mais y’a des limites.

Il allait répondre quand son téléphone sonna. Sonia de nouveau : Check pour le livreur #onaladalle #onvaluisauterdessus.

Mathieu sourit.

–  Vous êtes attendu, annonça-t-il en tendant son smartphone afin que l’autre puisse y lire.

– Ouh là, c’est pas dangereux au moins ? Vos collègues ne vont pas vraiment me sauter dessus ?

Mathieu précéda sa réponse d’une petite moue.

–  Tout est possible. Mais…

Il indiqua le 8 sur l’écran de l’ascenseur.

–… je suis navré de vous annoncer que c’est trop tard !

Le livreur laissa échapper un petit rire.

– Je peux encore faire demi-tour en me jetant sur le bouton du rez-de-chaussée.

 Mathieu remua négativement la tête.

– J’ai trop faim pour vous laisser partir.

– Non, mais je peux vous donner la glacière, s’il n’y a que ça.

– Pas sûr que votre patron soit d’accord. Surtout sans ma précieuse signature qui lui permettra de se faire payer !

– C’est mon cousin. Mais je pense qu’il ne serait pas ravi, en effet.

Mathieu retint la porte qui menaçait de se refermer sur eux. Le livreur poussa un soupir théâtral.

– Je n’ai plus qu’à prendre mon courage à deux mains alors.

– Je crois qu’il ne vous reste que ça.

Ils échangèrent un regard amusé, presque complice.

Ludovic empoigna sa glacière et suivit son charmant guide. Le palier sur lequel ils débouchèrent desservait trois portes. Ils empruntèrent la seconde. Il observa les lieux, curieux. C’était distrayant de faire cette petite plongée dans le monde des entreprises. Ils parcoururent un long couloir, croisant quelques bureaux vitrés où des employées avaient pour la plupart les yeux rivés sur leur écran d’ordinateur ou le nez dans des piles de papiers. Pourtant leur passage leur faisait redresser la tête et même se lever. La faim devait avoir raison d’eux, pensa-t-il, car ils avaient déjà trois personnes sur les talons quand ils parvinrent en vue de l’espace détente.

–  C’est juste là, l’informa son guide.

– OK.

Ludovic posa la glacière.

– Ah enfin la nourriture ! s’enthousiasma une jeune femme qui l’avait suivi.

– J’ai super faim, s’exclama une autre.

Et avant qu’il n’ait compris ce qu’il se passait, il se retrouva entouré par une dizaine de demoiselles et dames de tout âge occupées à se servir directement dans sa glacière, regardant les notes et distribuant. On aurait dit une nuée de moineaux devant des miettes de sandwich. La scène était cocasse, la cacophonie ambiante tellement drôle et inattendue qu’il éclata de rire.

Mathieu qui se tenait légèrement en retrait reporta son attention, comme toutes dans la pièce, sur leur livreur qui se bidonnait au milieu d’eux.

Il le trouva encore plus craquant. Il n’était pas le seul. Ses collègues connurent un blanc, réalisant tout à coup qu’il y avait un beau mec, juste là, sous leur nez et de l’avis de Mathieu sans doute tout aussi appétissant que la nourriture qu’il amenait, surtout lorsqu’il avait les yeux brillants d’amusement.

– Désolé, s’excusa le livreur, mais on dirait que vous n’avez pas mangé depuis des lustres. On vous affame ici ou quoi ?

– Non mais vous savez travailler ça creuse, se justifia l’une.

– C’est vrai que… on vous a un peu sauté dessus, rit une autre.

– C’est rien, je comprends. En tout cas, je transmettrai au chef votre enthousiasme à l’arrivée de ses plats !

– C’est vrai qu’ils sont bons.

– Oh et puis, un beau garçon comme vous, vous devez avoir l’habitude ! renchérit Françoise, cinquante-cinq ans, trois enfants et deux petits-enfants au compteur.

Le livreur sourit mais joua les modestes qui se fit rapidement contredire.

Mathieu s’adossa à un pan de mur et s’amusa de voir son petit poulailler personnel roucouler pour un autre. Il n’était pas le seul homme du cabinet, même si la gent féminine était très largement majoritaire, mais il était l’unique célibataire, celui dont elles ignoraient totalement les penchants, si ce n’était Sonia, parce qu’il la connaissait depuis longtemps, qu’elle était sans doute plus observatrice et maline que les autres et qu’il lui faisait confiance. C’était sa politique, de ne pas afficher son homosexualité, même s’il ne comptait pas non plus en faire un secret d’État. Mais ce n’était pas si difficile à garder pour soi. Passé un certain âge, ce serait sans doute plus complexe. On se demanderait pourquoi il n’était pas marié, pourquoi il n’avait pas d’enfants. Pour l’heure, il était épargné par ce genre de considérations. L’inconvénient était qu’il était la cible des flirts de ses collègues, même s’il faisait rapidement comprendre qu’il n’était pas intéressé et ne souhaitait pas de relations autres que professionnelles. Mais ça n’empêchait pas les conversations et les « minaudages » comme les qualifiait parfois Sonia, qui présentement ne faisait pas mieux que ses petites camarades.

 Mathieu savait avoir du charme. Il n’avait pas non plus un physique à faire tomber les filles. Mais, il avait parfois cette impression très simpliste et qu’il reconnaissait limite machiste que pour peu que vous ayez une gueule potable et que vous soyez grand – il mesurait un mètre quatre-vingt-quatre, cinq selon la pièce d’identité que vous consultiez, ayant gagné un centimètre à l’établissement de son passeport – vous faisiez déjà craqué une bonne moitié des minettes. Le côté rassurant de sa taille et de sa carrure exploitant l’Œdipe que beaucoup de demoiselles n’avaient pas réglé. Simpliste donc, un peu insultant sans doute, mais pas complétement faux.

Une chose était certaine, s’il plaisait, il n’était pas le seul. Leur livreur savait y faire : ça riait, ça plaisantait, ça rougissait même un peu devant certains compliments et comme par enchantement, un premier pourboire finit par arriver, qu’il refusa poliment mais qu’on lui remit dans la main de force.

En retrait, Mathieu ne ratait rien des regards gourmands de ses collègues, ni de leur communication muette. Même l’autre greluche semblait avoir découvert un terrain d’entente avec Sonia, car elles échangèrent un sourire complice quand le coursier les gratifia d’un compliment. Mathieu trouvait tout cela très drôle, peut-être plus s’il avait pu récupérer sa commande.

Finalement, il jugea qu’il était temps que tout le monde se remette au travail et libère ce pauvre garçon.

– Ce n’est pas le tout, mesdames, mais l’heure tourne et je suis certain que vous avez encore du boulot et ce jeune homme aussi.

– Oh c’est vrai !

– En effet.

Les unes et les autres attrapèrent leurs plats et se dirigèrent vers leurs bureaux.

– Rabat-joie, lui lâcha Sonia comme elle passait à côté de lui.

Il lui offrir une petite courbette.

– Vous êtes un vrai bourreau, remarqua le livreur. Vous les forcez à bosser en mangeant !

L’indignation paraissait réelle sous le ton de la plaisanterie.

– Hé ! Ne m’accusez pas, se défendit-il en levant ses deux mains en l’air en signe d’apaisement, c’est notre boss. Je dois lui rendre des comptes à la fin et plus vite nous nous y remettons, moins tard nous resterons ce soir. Elles me remercieront toutes en fin de journée.

– Vous savez qu’on a aboli l’esclavage depuis 1848, précisa son interlocuteur.

– Le monde moderne est une autre forme d’esclavagisme.

– Hum, philosophe en plus d’être… Vous êtes quoi, au fait ?

Mathieu éclata de rire.

– Comptable.

– Sérieux ?

– Oui, pourquoi ?

– Je ne voyais pas les comptables aussi…

– Jeune ? proposa-t-il.

Encore que du haut de ses trente et un ans, il ne se jugeait pas forcément si jeune que ça.

– Sexy.

Et le regard brun prit une lueur appréciative. Waouh, direct, pensa Mathieu.

– Merci, répondit-il, légèrement décontenancé.

Ce type draguait homme comme femme, en fait. Cela le mit mal à l’aise. Il avait un problème avec les bi, le côté je pioche dans les deux le dérangeait. Lui-même n’était absolument pas attiré par les femmes et aussi intolérant que cela était, il en avait bien conscience, mais il ne prétendait pas être ouvert sur tous les sujets, il ne comprenait pas qu’on puisse coucher avec les deux sexes. Il y avait un choix à faire là-dedans, un positionnement à prendre.

 – Il me reste donc un hamburger et des frites, je suppose que c’est pour vous, continua le livreur comme si de rien n’était.

– En effet.

– Moins diététique que vos collègues.

– Je laisse la salade à ces dames, acquiesça-t-il. Et ne vous y fiez pas, elles ne mangent pas aussi léger tous les jours, les hamburgers sont souvent légions.

– Un truc contre la verdure, s’amusa le livreur après un hochement de tête.

Il sourit, s’approcha et prit son plat des mains propres qui le lui tendait.

 –  Absolument rien, mais j’assume mon côté carnivore !

La façon dont le comptable lâcha cela eut, pour Ludovic, un petit quelque chose de terriblement attirant, un côté « je mords dans la vie à pleines dents » qui alluma son bas-ventre. S’ils avaient été dans un autre cadre, s’il avait été certain de son orientation, il lui aurait sans doute fait des avances directes, enfin suffisamment directes pour ne pas avoir à tourner autour du pot. Mais ce n’était pas parce que le type l’avait détaillé des pieds à la tête qu’il pouvait sauter aux conclusions. D’un autre côté, il n’avait pas non plus eu l’air choqué par le « sexy » qu’il lui avait balancé juste avant, mais heureusement tous les hétéros ne s’offusquaient pas quand on les complimentait.

–  Ça vous réussit, lui lança-t-il alors.

– Je fais du sport à côté, ça compense.

– C’est une bonne façon de pratiquer.

– Ca me permet de manger ce que je veux.

– C’est sûr.

Ils se sourirent et un petit silence tomba dans la pièce. Il fut interrompu par le portable du comptable.

Mathieu s’excusa et le sortit. Il éclata de rire quand il lut le message.

Arrête de draguer le livreur et va bosser toi aussi #fauxcul.

– On dirait que je suis rappelé à l’ordre, moi aussi, précisa-t-il sans prendre la peine de répondre à Sonia.

– Il faut reconnaitre que ça parait injuste de les renvoyer au travail et de rester à papoter, s’amusa le livreur.

– Je finirai plus tard.

– Vous devriez parler à votre patron, ce n’est pas sain de se tuer au boulot.

– Je vais faire ça, un jour. Je vous signe votre reçu en attendant.

– Oui.

Le livreur le lui tendit et Mathieu y apposa sa signature après avoir cherché un stylo pendant une bonne trentaine de secondes.

– Eh bien, je vous souhaite bon courage alors, lui lança le livreur quand il eut récupéré son dû.

– Vous aussi.

– J’ai fini. Vous étiez ma dernière livraison.

La der des ders, pensa Ludovic. Et c’était presque dommage. Un instant, il fut tenté de proposer au type de se revoir, mais… il chassa cette idée. C’était le hasard des rencontres qui ne débouchaient sur rien, des gens que vous croisiez, qui attiraient votre attention mais avec lesquels rien ne se passaient par manque de temps ou d’autres choses.

–  Alors bonne fin de journée, conclut le comptable.

– Merci, vous aussi.

Ils se saluèrent d’un petit mouvement de la tête. Ludovic reprit sa glacière et le casque qu’il avait posé. Le billet de vingt euros qu’on lui avait mis de force dans les mains bien au chaud dans sa poche, il se laissa raccompagner jusqu’au bureau de son guide, accrocha son nom au passage : Mathieu Vasseur et poursuivit son chemin direction l’ascenseur.

Quand il revint au restaurant de Bruno, il avait encore ce nom en tête. Le type lui plaisait vraiment bien.

– Ca s’est bien passé ? lui lança Fatima.

– Comme un chef. A qui je donne mes reçus et mon argent ?

– Directement au big boss, l’informa-t-elle d’un mouvement de tête.

Il se rendit donc de l’autre côté. Un coup d’œil dans la cuisine lui apprit que Bruno avait repris les commandes.

– J’ai tes sous, annonça-t-il.

– Ah super. Va dans le bureau, je te rejoins.

– OK.

Ludovic s’assit dans le siège qui faisait face au bureau de Bruno, déposant les trois reçus et l’argent qui lui avait été remis, pas tant que ça au final, puisque son cousin évitait au maximum le paiement à la livraison.

– Ca s’est bien passé ? lui demanda Bruno comme il rentrait dans la pièce en s’essuyant les mains sur un torchon d’un blanc immaculé.

– Nickel. Et toi ?

– Sauvé pour aujourd’hui, grâce à toi.

Il se posa lourdement et soupira.

– Tu es sûr que tu ne veux pas me dépanner jusqu’au retour de Nordine dans vingt jours ? Je te fais un CDD si tu veux ou au black. Je suis sérieux !

Ludovic sourit.

– J’imagine, mais bon… Tu n’as pas de solution ?

– Si, j’ai un gars qui devrait pouvoir me dépanner, mais je préférerais que ce soit toi, au moins tu es revenu entier et la mob avec !

Ludovic laissa échapper un petit rire.

– Enfin bref, merci pour aujourd’hui en tout cas.

– De rien, la famille est là pour ça comme on dit.

– Ouais, ça tu sais ce que j’en pense.

Ludovic lui sourit, avant de réfléchir un instant. Il n’avait pas vraiment envisagé de bosser pendant ses vacances. Il avait même plutôt prévu de souffler avant de « rentrer dans la vie active » comme on le disait. Tout juste diplômé de l’institut de formation en psychomotricité, il avait tout de suite trouvé un boulot au sein d’un Centre d’Action Médico-Sociale Précoce privé où il avait réalisé son dernier stage. Le contact était incroyablement bien passé avec le directeur et l’ensemble de l’équipe, tout comme avec la patientèle et, puisqu’il y avait une place à prendre suite au départ d’un de leurs membres, on le lui avait naturellement proposé. Il avait accepté immédiatement, même si le poste était à pourvoir à la fin de l’été. Avec sa formation, trouver un emploi n’était pas bien difficile, mais là, ça avait été encore plus simple qu’il ne l’avait imaginé. Il adorait bosser avec les enfants, c’était pour ça qu’il avait cherché un stage dans ce type d’environnement et non dans des structures plus généralistes ou orientées vers la gériatrie. Alors quand on lui avait parlé du poste, il avait sauté sur l’occasion. Il pourrait tenir avec l’argent qu’il avait jusque-là.

Du coup, il s’était dit qu’il profiterait de ces quelques semaines pour se reposer, récupérer la tonne de bouquins qu’il avait en retard et déménager. Ça, c’était le petit truc qu’il n’avait pas prévu. Son colocataire lui avait annoncé une semaine plus tôt qu’il comptait s’installer avec sa chère et tendre. Heureusement pour lui, la demoiselle en question lâchait son logement et s’était arrangée avec son proprio qui avait été ravi de lui accorder l’absence de préavis si elle trouvait quelqu’un pour reprendre à sa place. Ludovic avait visité le studio qui lui avait plu. L’immeuble était sympa, bien entretenu, l’appart propre, le loyer et les charges tout à fait décents et il paraissait que le voisin était gay et sexy ! Il ne l’avait pas vu. Quoi qu’il en soit, quand il avait présenté son contrat de travail et avec la caution de ses parents, c’était passé comme une lettre à la poste.

Toujours était-il qu’un déménagement, c’était nécessairement des frais donc un peu d’argent en rab, ça pourrait lui évitait de bouffer des pâtes pendant tout un mois derrière. Et puis…

– Ils commandent souvent le truc d’expert-comptable ?

– JHP ? Oui, quasi tous les jours, je peux te dire que je suis super content d’avoir réussi à les choper. Prélèvement en fin de mois, c’est un vrai bonheur et ça m’a permis d’en faire signer d’autres après ça.

Ludovic hocha la tête.

– Tu sais quoi ! je ne vais pas te laisser dans la merde quand tu en as besoin. Après tout, Nordine revient dans deux semaines et demie comme tu l’as dit, ce n’est pas le bout du monde. Je peux dépanner, va.

– Sérieux ?

– Oui. Vraiment.

Le sourire de Bruno grimpait jusqu’à ses oreilles.

– A une condition néanmoins.

– Laquelle ?

– Je me réserve les livraisons pour J machin.

Ce coup-ci, le sourire fut accompagné d’un petit rire à la fois pervers et amusé.

– Ah oui ? Et pourquoi donc ?

Ludovic se leva.

– Comme ça.

– Et tu crois que je vais avaler ça.

– Non, mais on n’est pas des gonzesses, on va pas se raconter nos petites histoires.

Bruno balaya l’objection d’un mouvement de main.

– Y’a un mec qui t’a tapé dans l’œil, affirma-t-il.

– Tu te doutes bien que je ne me suis pas pris de passion pour la comptabilité tout à coup.

Bruno acquiesça.

– Je te vois demain, lança Ludovic.

– Ouais, onze heures tapantes.

– Onze heures tapantes, répéta Ludovic.

Quand il sortit du restaurant, ses lèvres affichaient un sourire satisfait. Il ignorait totalement où cela mènerait et si ça mènerait même quelque part, mais il était curieux et pas mécontent d’avoir une chance de revoir ce charmant Mathieu.

Calin chez beau-papa & belle-maman

Autrice : Hope Tiefenbrunner.

Genres : MF, soft, humour, tranches de vie

Résumé: La première fois que Léa et Pierre font l’amour chez les parents de ce dernier resterait dans leurs mémoires comme : un souvenir à la fois comique et embarrassant pour Léa, un exemple typique de la façon dont « tu te prends la tête pour des choses futiles que n’importe qui d’autre laisserait couler » pour Pierre.

Câlin chez beau-papa et belle-maman

La première fois que Léa et Pierre font l’amour chez les parents de ce dernier resterait dans leurs mémoires comme : un souvenir à la fois comique et embarrassant pour Léa, un exemple typique de la façon dont « tu te prends la tête pour des choses futiles que n’importe qui d’autre laisserait couler » pour Pierre.

Sans vouloir prendre la défense de Léa, et au risque de paraître, de par ma condition de femme, de parti pris, je dirais quand même que cette dernière n’avait pas vraiment tort. Mais, je m’en voudrais de vous imposer mon propre jugement et je vous propose donc de vous faire votre idée. Remontons donc légèrement dans le temps.

La scène se déroule dans l’ancienne chambre d’enfant de Pierre, depuis longtemps transformée en chambre d’amis. Étroite, le lit double qui a pris la place de celui une personne en occupe la majeure partie, n’offrant à ses occupants qu’un petit espace, de chaque côté, pour passer, plus large vers l’entrée pour poser leurs affaires et se dévêtir. Comme dit plus tôt, c’est là la première fois que le jeune couple a l’occasion d’y dormir. Léa n’a rencontré ses beaux-parents qu’à deux reprises avant cela, autant dire qu’elle n’est pas encore complètement à l’aise en ce lieu étranger, pas plus qu’avec eux.

Cette dernière se trouve déjà sous les couvertures, pieds bien au chaud dans une paire de chaussettes et un long pyjama (dont elle avait presque oublié l’existence, cadeau de sa grand-mère maternelle trois ans plus tôt), extirpé d’un fond de tiroir, sur le corps. Reconnaissons pour sa défense que : d’une, elle ne peut décemment pas descendre le lendemain matin dans la cuisine de ses beaux-parents en petite nuisette sexy de deux : ma foi le chauffage, bien qu’ouvert le matin même par la mère de Pierre, n’a guère eu le temps de faire son office, malgré la petitesse de la pièce et la jeune femme est gelée.

Pierre, lui, habitué sans doute, se tient devant le lit, sa petite idée en tête. Tendons donc un peu l’oreille.

« Allez.

— Non.

— Oh, allez.

— Non, pas avec tes parents à côté.

— Ils ne sont pas à côté, ils sont à l’étage au-dessus. Et puis, à partir de demain, il y a toute la smala qui débarque et là, c’est clair que c’est mort pour les cinq prochains jours.

— Eh ben, tant pis. »

Léa s’enfonce alors sous les couvertures, comme pour appuyer ses dires. Hors de question de faire l’amour maintenant. Bien sûr, son cher et tendre, lui, n’abandonne pas aussi vite. Petit sourire charmeur en coin, il lance son offensive.

« Franchement ? Tu résisterais à ça ? ».

Il fait alors voler son tee-shirt, dévoilant un torse musclé et commence à danser sur une musique imaginaire. L’humour a, jusque-là, toujours été un bon moyen d’obtenir ce qu’il voulait avec elle. Et se ridiculiser dans le processus ne lui pose absolument aucun problème, comme peuvent en attester ses déhanchements pour le moins… sujets à amélioration. Léa cache son sourire derrière la couette, mais ses yeux rieurs la trahissent déjà.

« Pense que tu ne pourras pas profiter de mon superbe petit cul pendant quatre lonnnnngs jours. »

Le dandinement de fesses qui s’en suit la fait glousser bêtement.

« Et ça non plus ! » ajoute-t-il en se retournant, son sexe à moitié érigé. Quand il reprend sa petite danse, faisant balancer ses testicules par la même occasion, la scène est si cocasse et idiote que sa compagne éclate de rire : vaincue.

Pierre saute alors sur le lit, fier de lui, cela va s’en dire.

« D’accord, mais rapide », cède finalement Léa.

Il négocierait bien sur ce dernier point, mais lui et sa verge ne prennent que deux secondes avant de conclure qu’un petit coup rapide vaut mieux que rien du tout.

Il pénètre alors sous la couette. Léa ne retient pas un grognement quand la chaleur que son corps avait commencée à transmettre aux draps s’envole en un coup de vent.

Au départ, tout va bien. Le baiser, simple contact des lèvres, s’approfondit rapidement, leurs langues s’emmêlent et se taquinent, un peu de salive se répand entre eux et autour de leurs bouches mais ils ne s’en plaignent pas. Pierre défait hâtivement sa compagne de son bas de pyjama et, au vu du grognement qu’elle émet parce qu’elle a froid, n’envisage même pas de la débarrasser de ses chaussettes. De toute manière, il n’a pas plus envie que ça de se taper ses pieds froids sur les cuisses et les fesses, déjà que ses mains lui filent la chair de poule. Son haut de pyjama se fait ouvrir par contre et si elle râle, pour la forme, quand l’air froid s’attaque à ses tétons humides d’avoir été léchés par son amant, elle en apprécie bien trop la caresse pour l’empêcher d’y revenir. L’entrejambe humide, elle écarte les cuisses naturellement quand il y glisse la main, lui rendant la pareille en le masturbant. Elle ne retient pas un sourire quand Pierre grogne un coup quand ses doigts congelés (dont on se demande si le sang y circule) se posent sur sa verge brûlante.

Ils en sont aux choses sérieuses quand justement tout se corse.

Pierre vient de pénétrer Léa et commence à bouger et :

« C’est le lit qui fait ce bruit ?! s’exclame celle-ci, ses yeux observant leur couche comme si elle était vivante.

— Ah ben, qui dit vieux lit en bois dit grincements, s’amuse son compagnon, reprenant ses mouvements que la jeune femme avait interrompu d’un plaquage des mains sur son torse.

— Non, mais on va rameuter toute la maison, c’est pas possible.

— Mais non. Ce n’est pas la première fois que je fais l’amour dans ce lit et personne ne m’a jamais rien dit.

— Ça ne veut pas dire qu’ils n’ont rien entendu. Hors de question que tes parents sachent qu’on fait l’amour. »

La remarque a le don de faire éclater de rire Pierre.

« Tu imagines bien qu’ils se doutent que nous avons une vie sexuelle, n’est-ce pas ? »

Léa émet un grognement agacé avant de poursuivre.

« Évidemment, mais entre savoir et être témoin, y’a une différence.

— Mais allez, détends-toi.

— Non ! »

Pierre lève les yeux au ciel, c’est pas que ça le ferait débander le petit débat mais clairement, son excitation en prend un coup. Mais, il ne sera pas dit qu’il n’a pas de la ressource.

« Mets-toi dans l’autre sens, ça devrait moins grincer. »

Léa lui adresse un regard suspicieux, avant de se décider à obtempérer. Maintenant qu’ils en sont là… Ils se meuvent sur le côté, version amibe pour que Pierre ne quitte pas son corps. La position est moins confortable, surtout pour lui qui déborde du matelas mais il ne se plaint pas et reprend rapidement son activité.

Le lit grince bien toujours un peu mais le plaisir que Léa ressent lui fait oublier cette gêne jusqu’à…

« C’était quoi ça ? demande-t-elle en se contractant vivement.

— Quoi ?

— Ce bruit-là, y’a quelqu’un dans le couloir ? chuchote-t-elle.

— Si c’est nul à chier ce que je te fais, tu peux me le dire directement.

— Rhô, fais pas l’andouille, ronchonne Léa alors qu’elle se redresse, l’oreille à l’affût, là, là, tu as entendu. »

Effectivement, on entend des grincements.

« C’est du parquet au sol, ça travaille c’est tout. Il n’y a personne.

— Et moi, je te dis que si. Pousse-toi », insiste-t-elle, alors qu’elle se dégage de son étreinte.

Pierre jette un coup d’œil à sa verge, comme si elle était capable de lui répondre et de lui dire « Oui, je suis d’accord, elle fait chier là. »

« Non, mais Léa franchement, faut arrêter la parano. Je te dis qu’il n’y a personne, c’est une vieille maison, les vieilles maisons, c’est comme les vieux lits, ça craque, ça grince. Alors, est-ce qu’on pourrait passer à autre chose et finir ce qu’on a commencé ? »

La jeune femme décide quand même d’en avoir le cœur net et se lève, réajustant son haut de pyjama avant de se diriger vers la porte et de l’ouvrir en mode ninja. Pierre l’observe en se disant que sa nénette est foldingue.

Bien sûr, comme il l’a prévu, le couloir est désert.

« Je te l’avais dit, se vante-t-il.

— Mouais.

— On peut reprendre avant que j’aie définitivement perdu l’envie ?

— Hé, t’es pas le seul que ça coupe alors ça va bien, hein !

— Tu vas quand même pas m’accuser de…

— Laisse tomber. »

Avec autant de grâce qu’un colonel des paras, elle revient vers le lit, s’allonge devant son compagnon et écarte les jambes.

« Bon, on y va ou tu attends la Saint-Glinglin ? »

Pierre s’arrête et la contemple un instant.

« Quoi ?

— Tu as conscience que ça ne me donne pas du tout envie là ? et la Saint-Glinglin ? Sérieusement, j’ai pas entendu cette expression depuis des lustres.

— On est là pour faire de la rhétorique ou pour faire l’amour. »

Le « ce que tu peux être chiante » est suffisamment marmonné pour qu’elle fasse semblant de ne pas l’avoir entendu et ils reprennent leur petite affaire.

Si Pierre n’était pas aussi proche de sa délivrance, il réagirait au fait que Léa n’est pas du tout dans ce qu’ils font mais qu’elle reste à l’affût du moindre bruit. Mais, il sait qu’il ne lui en faut pas beaucoup plus pour jouir et ma foi, ce serait une fin plutôt positive à ce fiasco.

Et alors qu’il y est presque, Léa l’arrête de nouveau.

« Mais quoi merde ! crie-t-il de frustration.

— Un bruit dans le couloir.

— Putain Léa, y’a pas de bruit ailleurs que dans ta tê… »

Mais le léger toc qui retentit à la porte, le coupe dans sa phrase. Pierre s’arrête, tend l’oreille : un nouveau toc.

« Euh… oui ? », tente-t-il.

Sous lui, Léa lui adresse le regard qu’il sait traduire par : « je te l’avais bien dit ».

« C’est moi, je me demandais si vous vouliez une couverture supplémentaire ? »

La voix de la mère de Pierre leur parvient un peu étouffée au travers de la porte.

« Non, non, ça va, répond son fils.

— Vous êtes sûrs ?

— Oui, oui.

— D’accord. »

Pour Pierre, il est certain que si sa mère s’est permis de frapper c’est qu’elle n’a rien entendu et il s’apprête à le dire à Léa parce qu’il est hors de question qu’elle ait le dernier mot quand il est clair qu’elle a tort.

« Mais laisse, Régine, je crois qu’ils ont trouvé comment se réchauffer. »

Indigne père, pense Pierre alors que Léa s’extirpe une nouvelle fois en mode panique.

« Oh mon Dieu, murmure-t-elle, je ne vais jamais pouvoir les regarder en face demain. »

Pierre soupire, la semaine va être longue…

La chambre d’Adélaïde

Autrice : Hope Tiefenbrunner.

Genres : Nouvelle, Past/present, drame, M/F, M/M, F/F, M/M/F/F.

Résumé : Un petit essai sur le thème du passé/présent et de ce que des murs peuvent voir passer. Pas plus de précision pour ne pas gâcher le texte.

La chambre d'Adélaïde

La porte claqua contre le mur de la chambre, faisant trembler les bibelots qui se trouvaient dessus. Un magazine en chuta au sol. Le pied qui glissa sur une des pages ne provoqua qu’éclats de rire.

— Attention, Lenee.

Adélaïde rattrapa sa meilleure amie par le coude, l’accompagnant comme elle le pouvait au milieu du désordre de sa chambre, jusqu’à ce qu’elles ne s’écroulent sur le lit, qui grinça sous leur poids combiné. Leur ridicule chute les fit pouffer à nouveau alors même qu’elles échangeaient un regard complice et joyeux.

Grand Dieu, elle avait trop bu et trop fumé mais elle s’en fichait. Lenee était belle, allongée sous elle, ses cheveux bruns s’étalant autour de son visage, les fleurs qu’elles y avaient tressées un peu plus tôt complétant un tableau bucolique et romantique à la fois. Oui, elle était belle avec ses yeux qui brillaient d’amusement et de tendresse, belle avec cet esprit de liberté qui émanait d’elle.

La main qui claqua ses fesses la sortit de sa rêverie et la fit rire mais moins que le haussement de sourcils de Lenee.

— Hé les filles, commencez pas sans nous.

Deux poids enfoncèrent un peu plus le lit. Adélaïde conserva les yeux rivés sur sa meilleure amie. Celle-ci lui sourit, de ce sourire taquin, celui qu’elle avait quand elle s’apprêtait à faire une bêtise, celui qu’elle avait eu quand elle l’avait entrainée dans cette manif en mai de cette année-là, celui qu’elle avait eu en jetant ces pavés, celui qu’elle avait eu quand elles avaient fini au poste dans la même cellule qu’une dizaine d’autres étudiants. La cellule dans laquelle ils s’étaient tous rencontrés. Celle dont le père de Lenee les avait fait sortir quelques heures plus tard, après qu’ils aient eu chanté toutes les chansons des Beatles qu’ils connaissaient.

Tout ça paraissait étrangement loin et proche en même temps. Elles avaient promis qu’on ne les y reprendrait plus, pour un temps. Juste assez pour que leurs parents se calment et cessent de faire des remarques sur ce mouvement hippie soi-disant ridicule mais dans lequel elles se retrouvaient pourtant toutes les deux.

Oui, elle aimait ce sourire et quand sa meilleure amie s’avança pour l’embrasser, elle lui rendit son baiser avec envie. Les garçons sifflèrent mais ce fut le léger rire à la porte qui lui fit relâcher la bouche gourmande de Lenee.

Elle se retourna. Yann les observait. Comme toujours il l’a soufflée. Avec son pantalon moutarde et son tee-shirt vert, il était solaire. Les cheveux un peu longs qui englobaient son visage, ses petites lunettes rondes qui camouflaient son regard et sa moustache lui donnaient ce côté viril qui la faisait littéralement fondre.

Un baiser vorace dans son cou attira son attention. Pierre. Le meilleur ami de Yann.

— Bas les pattes, elle est à moi, s’amusa Lenee alors qu’elle le repoussait gentiment.

Ils pouffèrent. Elles n’étaient pas les seules à avoir trop abusé de l’alcool et de ce joint qu’ils n’avaient cessé de se passer tandis qu’ils écoutaient la musique de plus en plus enivrante de ce groupe dont elle avait complètement oublié le nom. Mince ! Ce n’était pas grave, ça et le fait qu’ils soient stones. Ils étaient libres, jeunes, conscients que le monde avait besoin de changement, besoin de plus d’amour.

L’amour.

Elle avait envie de faire l’amour.

Alors elle embrassa Pierre, sans se décoller de sa meilleure amie, leurs deux poitrines si différentes s’écrasant l’une contre l’autre. La langue du jeune homme s’insinua dans sa bouche tandis que sa barbe chatouillait agréablement son visage. La morsure dans son cou la fit se tendre, puis relâcher les lèvres de son compagnon.

— Ne m’oublie pas, Adel, soupira Lenee avec une petite moue craquante.

— Jamais.

Elles s’embrassèrent à nouveau. Ce n’était pas la première fois, loin de là et elle y prenait toujours autant de plaisir. Les doigts de Lenee qui remontaient son léger débardeur étaient doux en comparaison de ceux de Pierre plus fermes.

Elle s’agenouilla, levant les bras pour les laisser lui ôter son haut. Ses seins lourds suivirent le mouvement. Les mains de Jonathan les empaumèrent. Cela la fit rire, ces trois paires de mains qui parcouraient son corps, flattaient ses courbes, titillaient ses points sensibles.

Elle se sentait belle et désirable.

Elle se retourna.

— Tu ne viens pas ?

— Je regarde, répondit Yann qui avait remonté ses lunettes sur son front.

— Ne boude pas pour lui, chuchota Jonathan à son oreille.

— Je ne boude pas.

Et comment l’aurait-elle pu alors qu’ils étaient tous les trois occupés à l’exciter ? Un de plus serait de trop ? Peut-être pas, pensa-t-elle lorsque Lenee se redressa, usant de sa souplesse pour glisser entre ses jambes et se mettre debout sur le lit. D’un rapide mouvement, elle fit voler sa tunique avant de hausser ses sourcils d’une manière aguicheuse. Et puis mue par une musique imaginaire, elle se mit à danser sur un rythme lent et sensuel.

Adel s’allongea et l’observa, émerveillée. Lenee était maladroite et magnifique, ses bras et ses mains créant des arabesques dans les airs tandis que ses hanches se balançaient doucement. Moulée dans son pantalon pattes d’ef, ses longs cheveux couvrant en partie ses seins, Adel sentit les siens se tendre un peu plus.

La bouche gourmande d’un des garçons se posa dessus et commença à l’aspirer et le titiller. Un lourd soupir de plaisir lui échappa tandis que la chaleur de son entrejambe augmentait. Une main glissa le long de son abdomen, passa sous sa jupe, sous sa culotte et continua au milieu de son épaisse toison. Elle se pâma sous la caresse. Lenee se pencha vers elle et chassa Jonathan qui tentait une approche.

Adel éclata de rire.

Un clic attira leur attention, elle renversa la tête en arrière, retenant de justesse un gémissement quand le doigt qui s’activait jusque-là sur son clitoris la pénétra. Yann avait sorti son appareil et immortalisé la danse de Lenee. D’un ample mouvement de tête, celle-ci balança sa chevelure sur le côté, dévoilant de nouveau ses seins.

Et comme Adel avait envie de les toucher. Mais quand elle tendit les mains vers son amie pour l’inviter à s’allonger sur elle, cette dernière la tira à elle. Pierre la retint tandis que Jonathan essayait d’attraper Lenee pour la ramener à eux.

Le tout fini en roulé-boulé sur le lit.

Le clic, clic de l’appareil de Yann résonna de nouveau, ne s’arrêtant pas quand les vêtements commencèrent à voler dans tous les sens, quand les mains, les langues s’égarèrent sur l’un ou l’autre des corps qui se présentaient. Perdue sous les caresses qu’elle recevait et qu’elle donnait, Adélaïde ne prêtait plus attention à l’homme qu’elle aimait et qui tournait autour d’eux à la recherche du meilleur angle. Lenee ne lâchait guère sa bouche, s’intéressant plus à elle qu’aux garçons, comme souvent. À tel point que ces derniers finirent par les séparer, chacun s’appropriant l’une d’elles.

— Hé, se plaignait Lenee en riant, tandis qu’elle finissait assise sur les genoux de Jon.

Adélaïde, de son côté, sourit quand Pierre la fit passer sur les siens et que sa verge tendue frotta contre son intimité.

Elle avait envie de lui, envie de Yann qui n’avait toujours pas lâché son appareil.

— Tu nous rejoins ? demanda-t-elle.

— Tout à l’heure.

Elle haussa les épaules. Yann était un artiste et c’est ce qu’elle aimait chez lui. Par ailleurs, le sexe de Pierre qui la pénétrait était bien assez pour l’occuper et lui apporter le plaisir que son corps désirait. Écrasant le visage du jeune homme entre son imposante poitrine, elle observa sa meilleure amie.

Celle-ci lui adressa un regard brûlant et tendit les mains vers elle. Un appel auquel Adélaïde, malgré le plaisir qui commençait à vriller ses reins, ne sut pas résister. Et puis, mues par le même instinct, elles tirèrent. Les garçons cédèrent facilement et s’allongèrent, leur offrant ainsi toute la liberté qu’elles souhaitaient pour reprendre leur baiser.

La bouche de Lenee, le sexe de Pierre qui la pénétrait de plus en plus rapidement.

C’était parfait.

***

La porte claqua contre le mur de la chambre, faisant trembler les bibelots qui se trouvaient dessus. Un magazine en chuta au sol. Le pied qui glissa sur une des pages ne provoqua qu’éclats de rire.

Nathan se rattrapa aux bras de Paul pour éviter de tomber.

— Attention, murmura ce dernier.

— T’inquiète. Tu crois que c’est quoi ? Un magazine de tricot ?

Paul  rit un peu plus.

— Probable. Ou un truc de coincé, répondit-il. En tout cas, je doute qu’il s’agisse d’un magazine porno et même un truc de déco, je n’y croirais pas. C’est…
Paul engloba la pièce du regard.

— Pas le genre, finit-il.

Cela fit sourire Nathan. Oui, pas le genre du tout même.

— Ne critique pas ainsi cette chère tante Adélaïde, répliqua-t-il néanmoins.

— Loin de moi cette idée. Je ne critique pas la main qui nous loge. Même si elle doit déjà être en décomposition à l’heure qu’il est, non ?

— Tu es horrible.

— Réaliste plutôt, non ? Mais rassure-toi, je lui suis avant tout très reconnaissant.

Ils se sourirent. Reconnaissant, Nathan l’était lui aussi. Etonné aussi, toujours autant. Avoir hérité de la maison d’Adélaïde, c’était le coup de chance que vous n’attendiez pas dans la vie. L’héritage surprise qu’on n’imagine jamais recevoir. Et pourtant, le notaire le lui avait bien signifié : Adélaïde l’avait expressément désigné comme légataire de la demeure et de ce qu’elle contenait. Adélaïde… Quelle mouche avait donc bien pu piquer cette vieille bigote pour faire un geste pareil ? Il la connaissait à peine, ne l’avait vu qu’à de rares réunions familiales et elle semblait tellement soulante qu’il l’avait toujours fui.

Bien sûr, elle n’avait pas de descendants directs, mais ils étaient nombreux dans la famille à être de potentiels héritiers, des couples avec enfants ou en passe de devenir parents pour lesquels une maison comme celle-ci aurait été parfaite et surtout, surtout des couples hétérosexuels dignes de ce nom ! Lui et Paul avaient beau être un couple solide, ils ne collaient tout bonnement pas à l’image qu’il avait d’Adélaïde.

Elle n’avait jamais rien dit sur son orientation sexuelle, contrairement à d’autres, il devait bien le reconnaitre, mais elle semblait si « classique », si « étroite d’esprit », si dépressive et rabat-joie que ce choix était illogique. D’ailleurs, personne n’avait compris pourquoi c’était à lui qu’elle avait fait ce legs.

Avec son frère aîné, il avait plaisanté en supposant qu’il y avait peut-être un cadavre caché et qu’elle avait réservé cette funeste découverte à l’homo de la famille. Paul avait proposé que la cave ou le grenier étaient en fait un donjon BDSM. Avant qu’ils ne poursuivent, sa belle-sœur, les avait fait taire, non s’en avoir pouffé au préalable. Nathan avait simplement conclu qu’avec plus de 50 % de droits de succession, il n’était peut-être pas gagnant. Au final, ce n’était pas le cas et au pire, il pourrait toujours revendre. En tout cas, c’est ce que lui avait dit le notaire qui semblait convaincu qu’ils faisaient là une bonne affaire.

Alors voilà, il avait accepté l’héritage, sous la pression de ses parents qui avaient promis de lui donner un coup de main au besoin, celle de son frère, celle de Paul qui parlait déjà de chien, de chat, de barbecues au soleil. Les clefs lui avaient été remises en milieu de semaine et ils profitaient de leur samedi matin pour effectuer un premier tour du propriétaire, voir un peu ce qu’il y avait à faire, quel meuble garder, donner, et si vraiment, vraiment ils allaient conserver la demeure.

La visite avait commencé sagement. La maison était parfaitement entretenue. La décoration vieillotte et dépassée et les pièces étroites. Paul avait parlé de deux murs à abattre. C’était un bon bricoleur, il avait déjà des tas d’idées. Visiblement, il n’envisageait pas qu’ils revendent. Quand ils avaient gagné le premier étage, les idées de Paul avaient suivi un tout autre chemin. La faute aux escaliers : avoir ainsi ses fesses sous le nez l’avait irrémédiablement excité, avait-il dit.

Se faire coincer contre le mur du couloir et ravager la bouche avait suffi à rendre Nathan tout à fait réceptif aux avances de son compagnon.

 La première chambre se trouvait être celle d’Adélaïde, mais peu importait. Le regard que Paul portait sur lui à cet instant pouvait complètement lui faire oublier que le lit vers lequel il reculait avait accueilli une vieille fille pendant des années.

— Embrasse-moi, réclama-t-il.

— Tout ce que tu veux.

La main de Paul passa le long de son visage, jusqu’à l’arrière de son crâne, alors que sa bouche se posait sur la sienne, l’épousant à merveille. D’un mouvement du bassin, il l’incita à poursuivre et Nathan fut son obligé jusqu’à ce qu’il bute sur le lit où il se laissa tomber. Le regard taquin, il commença à y reculer tout en se défaisant de son tee-shirt qu’il envoya voler, il ne savait où.

Paul grogna d’envie, ses yeux le détaillant avec gourmandise. Nathan adorait cela, être au centre de son attention, voir l’excitation tendre son pantalon. Il passa la main sur son torse, avant de masser sa propre érection.

— Tu sais que ces murs n’ont jamais dû être témoin d’un spectacle aussi érotique, commenta Paul.

Cela le fit sourire.

— Je n’en doute pas. Et rassure-moi, on va leur montrer bien plus que ça ?

Paul se débarrassa de sa chemise et commença à déboutonner sa braguette.

— J’envisage même de faire rougir ces draps qui n’ont certainement jamais vu une queue de leur vie.

Nathan pouffa.

— Voilà un programme qui me plait bien.

Et quand Paul descendit son pantalon, il l’imita.

***

Bobby MCGee de Janis Joplin résonnait dans la chambre. Sur le lit, le corps encore humide de sueur, Adélaïde fumait. La tête de Yann reposait sur son ventre et de sa main libre de cigarette, elle caressait sa chevelure avec amour. Dieu seul savait l’heure qu’il pouvait être, le soleil couchant colorait la pièce d’une lumière orangée particulièrement apaisante.

Lenee porta un joint à ses lèvres et l’alluma.

Il faudrait qu’Adélaïde aère, entre le tabac, l’herbe et le sexe, l’odeur de sa chambre rendrait fous ses parents. Fort heureusement, ils ne seraient pas là avant deux jours encore, alors pour l’heure… Elle attrapa le joint et en tira une taffe avant de le passer à Pierre. Sa cigarette avait fini dans la bouche de Jonathan.

— J’ai faim, lança-t-il.

— Moi aussi, répondit Lenee mais j’ai pas envie de bouger.

D’un bond, Pierre se redressa.

— Je vais chercher quelque chose.

Nu, comme au premier jour de sa naissance, il sortit de la pièce.

Adélaïde poussa un petit soupir de bien-être. La vie était parfaite ainsi. Elle voulait les avoir tous les quatre pour encore de nombreuses années. Ils ne feraient pas comme leurs parents, ils ne s’enfonceraient pas dans le conservatisme et la rigueur. Elle quitterait cette maison et tout ce qui allait avec sans une once de regret. Avec Lenee et Yann, ils parlaient souvent de rejoindre une communauté. L’Ardèche en abritait de très sympas. D’autres gens qui partageaient leurs avis sur le monde, le sexe, la paix et l’amour.

— À quoi tu penses ? demanda Lenee.

— À nous, à l’avenir.

Elle récupéra le joint qui avait fait le tour.

Lenee lui sourit paresseusement.

— Et ?

Yann se retourna.

— Je vais continuer à faire des photos, vous allez finir votre année et cet été, on prend ma voiture et on part, loin.

Les deux filles se sourirent, avant d’acquiescer en même temps.

Et tandis qu’elle prenait une nouvelle bouffée, Adélaïde ne voyait pas comment sa vie pourrait tourner autrement.

***

Bobby MCGee de Janis Joplin résonnait dans la chambre. Sur le lit, le corps encore humide de sueur, Nathan fumait.

— Cigarette et Janis Joplin, elle en découvre des choses cette chambre.

Nathan sourit.

Le soleil éclairait la pièce et les rideaux en atténuaient la luminosité, la rendant agréable. Le lit confortable avait à peine grincé quand le rythme s’était accéléré.

— C’est triste, dit-il.

— Quoi ?

— Adélaïde. Elle…

Nathan se retourna pour se mettre sur le ventre, bousculant l’iPhone de Paul qui le reposa correctement pour que la musique ne soit plus étouffée.

— Elle a vécu là toute sa vie. Tu imagines ? Cette chambre, elle l’a toujours occupée, même quand ses parents sont morts.

— En même temps, elle est très agréable et grande.

— Je te reconnais bien là, toujours pratique.

Paul haussa les épaules et Nathan admira son dos et ses fesses.

— Plus sérieusement, tu te vois vivre toute ta vie dans ta chambre d’enfant, d’ado ?

Paul éclata de rire.

— Grand Dieu, non ! Je tolère mes parents en les voyant une fois par an et je déteste leur maison.

Cela fit sourire Nathan.

— Oui, les igloos ne sont faits que pour les Esquimaux.

Il fit tomber sa cendre dans un petit pot qu’il avait trouvé sur la table de nuit. Adélaïde commençait peut-être à se retourner dans sa tombe si elle le voyait faire.

— Je suis certain que le chauffage peut y être augmenté, rétorqua Paul, mais je déteste cette baraque. Elle est mal foutue, sombre et… non, je la hais, y’a rien à sauver.

— Je n’envisagerais pas d’y vivre, pas plus que dans celle de mes parents.

Paul s’approcha pour embrasser son épaule.

— Et celle-ci ?

Nathan observa la chambre. Il ignorait encore comment étaient les autres, mais celle-ci dégageait quelque chose de très paisible. La maison lui plaisait vraiment, en tout cas ce qu’ils en avaient vu, l’extérieur, le rez-de-chaussée, la cuisine était grande et lumineuse, la déco était à chier avec ses meubles rustiques mais il savait que Paul pourrait en faire quelque chose de moderne et confortable, si possible à petits prix !

— Oui.

Il tira une latte.

— Toi ?

— Aussi.

Ils se sourirent.

***

La boite sur la table contenait bien des babioles. Adélaïde aimait à y entasser ses petites choses qu’elle raccrochait à de beaux souvenirs. C’était un bric-à-brac, des fleurs, des bouts de papier avec des poèmes, un morceau de chaine, des photos. Beaucoup de photos, des moments qu’elle chérissait. Elle s’imaginait les regarder dans quelques dizaines d’années, lorsque son visage serait ridé et son corps flasque. Yann se moquait d’elle, en disant qu’elle serait toujours belle mais puisqu’il était l’auteur de la plupart des clichés, il pouvait difficilement critiquer qu’elle les conserve.

Elle sourit devant les nouveaux. Si ses parents tombaient là-dessus, elle chevauchant Pierre et tendant les mains à Lenee qui en faisait tout autant sur Jonathan. Elle ricana. Elles étaient chouettes ces photos, elle se trouvait belle dessus et heureuse. Ils en feraient d’autres, des tas d’autres. Encore quelques mois et ils partiraient tous dans le centre de la France. Pierre avait des amis qui y vivaient et il leur tardait à tous de les rejoindre.

Elle poussa un soupir de contentement et referma la boite avant de la cacher à nouveau.

***

La boite sur la table contenait bien des babioles. Nathan l’avait trouvée dans un autre carton, dans le grenier. Ils habitaient la maison depuis quelques jours seulement et s’ils avaient en grande partie trié le rez-de-chaussée, l’étage restait encore à finir, quant au grenier, c’était une friche complète. Mais Nathan ne pouvait pas poser de congés, aussi avaient-ils bossé essentiellement sur les week-ends. Heureusement, ils avaient eu l’aide de la famille et des amis.

— Qu’est-ce que tu regardes ? demanda Paul.

— Des photos ?

— Merci, j’avais remarqué.

Nathan lui tira la langue. Paul s’approcha jusqu’à être au-dessus de lui et des clichés qu’il avait étalés devant lui.

— Chaud ! dis donc.

— C’est Adélaïde, se contenta de répondre Nathan en pointant une des deux jeunes femmes.

— Non !

— Je te promets que si, regarde.

Et il lui tendit un des rares albums photo de la maison. Adélaïde y était présente sur de nombreux clichés, plus tout à fait une enfant, pas encore une adolescente et pourtant la jeune femme dévergondée, en train d’embrasser cette autre, de se déshabiller au milieu de deux hommes ne pouvait être qu’elle et, quand il l’avait compris, Nathan avait buggé. Il n’aurait jamais cru cela possible.

— Alors, ça alors ! s’exclama Paul qui prit la chaise à côté de la sienne.

La trouvaille méritait certainement de s’asseoir.

— Et c’est dans sa chambre ? continua Paul.

— Oui.

— Moi qui pensais qu’on lui avait fait découvrir des choses à cette pièce, je réalise qu’elle…

— En a vu des vertes et des pas mûres.

— Purée !

Paul passa les clichés en revue.

— Mais comment…

— Comment elle est devenue cette vieille fille ?

— Mais ouais.

— J’avoue que ça m’interroge.

— Sérieux, on dirait des photos pornos des années 70 ! Je… T’as vu ces touffes ?

Nathan pouffa.

— Les mecs aussi sont bien poilus, précisa-t-il en tapotant un des clichés.

— Clair ! J’apprécie d’autant plus que tu tailles tes poils.

La remarque lui fit lever les yeux au ciel, mais il ne pouvait pas lui donner tort.

— J’en reviens pas, reprit plus sérieusement Paul. On a vidé ses affaires, je veux dire… Je…

Nathan lui sourit. Lui non plus n’en croyait pas ses yeux. Vider la maison avait été un plongeon dans la vie et la personnalité d’Adélaïde. Et jusque-là, rien n’avait jamais contredit l’image qu’ils avaient d’elle.

Ça le perturbait.

Ça n’avait probablement pas vraiment d’importance, mais passer des jours à pénétrer ainsi l’intimité d’une personne, en triant tout ce qui avait fait sa vie et son quotidien jusqu’à ses culottes, et Dieu qu’ils en avaient ri comme des idiots, créait une sorte de lien. Ils avaient naïvement pensé la connaitre.

— Qu’est-ce qu’on en fait ? demanda finalement Paul.

— Je ne sais pas. Je suppose qu’il faudrait les jeter ?

— Sans doute.

Ils se fixèrent.

— Ou on les remet au grenier, on ne manque pas vraiment de place, non ? proposa Nathan.

Paul lui sourit.

— Ouais. C’est une bonne idée.

Nathan continua à vider la boite. Plus tard, quand il aurait le temps, il essaierait sans doute de comprendre comment cette jeune femme en train de s’envoyer en l’air avec trois autres personnes, qui respiraient la liberté, les années 70 et le flower power était devenue cette vieille fille, triste et grincheuse.

— Tu viens m’aider à déballer les cartons ? appela Paul depuis le salon.

Un dernier coup d’œil.

— Oui.

Il replaça tout dans la boite et la referma.

Tout cela serait pour une autre fois.

***

Morts.

Le mot tournait dans sa tête encore et encore, à tel point qu’il n’avait plus de sens, il était vide, comme elle.

Creuse.

Comme si rien ne pouvait l’atteindre, comme si elle ne parvenait ni à comprendre ni à ressentir.

Morts.

Cinq petites lettres qui allaient à jamais changer sa vie.

Amour.

 Un autre mot qui aurait dû être bien plus fort.

 Joie, bonheur… Il y avait tellement d’autres mots bien plus beaux que celui-là.

Morts.

 — Adélaïde?

 La voix de sa mère lui parvint à travers le brouillard de ses pensées.

 — Adélaïde.

 La voix de Son père  lui fit relever le visage. Que veut-il

— Il faut y aller.

Aller où ? Faire quoi ?

Elle devrait être morte elle aussi, avec Lenee, avec Yann et Pierre, morte comme eux, percutée par ce camion dans la petite deux chevaux de Yann. Ecrasée, écrabouillée, à peine reconnaissable.

Partir.

Ils devaient partir dans deux semaines. Tout était prêt. Lenee était tellement excitée qu’elle en était usante.

Et maintenant… Maintenant.

Un flot de larmes la rattrapa alors qu’elle éclatait en sanglots une nouvelle fois. Sa gorge était douloureuse de ces sons informes qui s’échappaient de sa bouche mais qu’elle ne pouvait contrôler, comme si elle vomissait son chagrin et son mal.

Des mains sur ses épaules, des bras autour des siens. Rien de tout cela ne l’atteignait, ne pouvait apaiser sa douleur, rien, même la présence lointaine de Jonathan qui s’effondrait comme elle.

Rien.

Plus rien.

Il n’y aurait plus jamais rien.

***

Morts.

Nathan n’aurait pas dû en être surpris. Il avait forcément fallu quelque chose d’aussi fort et dramatique que cela pour transformer cette jeune femme.

Une fois de plus les clichés d’une Adélaïde jeune et libre étaient posés devant lui, à côté d’un article de journal jauni.

Joie, bonheur, amour.

C’était les mots qui lui venaient à l’esprit quand il les regardait.

Ses doigts caressèrent le visage d’Adélaïde.

Comme il regrettait maintenant de n’avoir jamais parlé à cette femme, de n’avoir jamais essayé de comprendre ce qui se cachait derrière la façade. De n’avoir vu que cette vieille fille, d’avoir naïvement pensé qu’elle avait toujours été comme cela et rien de plus, même lorsqu’il triait ses affaires.

Le bruit de la serrure résonna dans la maison et Nathan se leva presque d’un bond.

— C’est moi, cria Paul.

Et avant qu’il n’ait ne serait-ce que le temps de poser sa veste, Nathan l’avait déjà pris dans ses bras.

 — Je t’aime.

— Wahou, quel accueil !

Nathan releva le visage et l’embrassa, goulûment avec autant de passion qu’il pouvait en mettre.

S’il devait perdre Paul, il ignorait comment il réagirait mais il voulait profiter au maximum de lui. Il voulait le chien dont ils avaient parlé, le chat aussi et putain même des gosses ! Il voulait de la vie dans cette maison. Il voulait remercier Adélaïde de son geste en vivant encore plus fort, en remplissant cette maison de joie, de bonheur, de rire et tout ce qu’il y avait sur ces photos et qu’un chauffard avait volé.

Un soir comme un autre

Autrice : Hope Tiefenbrunner

Genres : Tranche de vie, duo MF, sexualité.

Résumé : Un soir comme un autre, un couple comme un autre.

Un soir comme un autre

— Tu fais quoi ?
— Je lis ?
— Tu lis quoi ?
— Un livre.
Allongé sur le lit, Pierre soupira quand la jambe de Linda se glissa contre son torse.
— Tu n’étais pas censé être au téléphone avec ta mère ?
Raison pour laquelle, il s’était pris un bon bouquin et s’était glissé (à poil certes) dans son lit pour une soirée peinarde. Parce que Linda et sa mère, c’était un cliché à elles toutes seules. Et qu’il ne voulait absolument de chez absolument pas connaitre l’étendu de ce qu’elles partageaient, aussi s’isolait-il lors de ces séances papotages.
— Elle avait rendez-vous.
— Huhum.
—Tu ne me demandes pas avec qui ?
— Non, je lis.
Un petit coup de pied.
— Allez.
Il soupira. Il la sentait mal sa soirée lecture là.
— Qui ?
— Un nouveau mec avec qui elle tchat depuis quelque temps sur meetic.
— Super.
— Hé, je suis contente pour elle moi !
— Pas moi, si elle se retrouve un mec, elle sera moins disponible pour vos interminables conversations et j’aurais moins de temps pour moi.
— Tu sais que normalement ça soule les mecs ce genre de truc.
Il haussa les épaules.
— Je ne suis pas comme tous les mecs. En attendant, je peux m’y remettre ? demanda-t-il en montrant son livre.
— C’est quoi ?
— Comme le port-salut, c’est marqué dessus.
Linda lui tira la langue, lui se replongea dans sa lecture. Pas longtemps, le pied qui jusque-là n’avait été posé que sur son torse commença à s’y balader. Un mouvement de main le repoussa et un petit rire résonna dans la chambre. Il refusa de relever le nez.
— Tu trouves que mes pieds sont jolis ?
— Huhum.
— Et mes chevilles ?
— Ahhum
— Et mes jambes, tu les aimes mes jambes?
— Quand tu auras fini avec ton remake du Mépris, tu me laisseras lire ? D’autant que chérie, le prends pas mal mais Brigitte Bardot avait 20 bons kilos de moins que toi.
— Oh ! Salaud !! hurla Linda avant de lui balancer un oreiller. C’est petit, bas et mesquin.
Il pouffa.
— Oui, mais c’était trop tentant.
Linda croisa les bras sur sa poitrine, une moue faussement boudeuse sur le visage, essayant de se retenir de rire, mais ses yeux la trahissait, comme toujours. Il posa son livre.
— Et tu sais quoi ?
— Quoi ?
Il se redressa et s’avança jusqu’à sa femme.
— Je préfère. Même si BB était une femme superbe, j’adore tes rondeurs.
Il embrassa son pied, grignota sa cheville avant d’attaquer son mollet. Elle gloussa lorsqu’il souleva sa jambe pour lécher le dessous de son genou.
— J’adore tes jambes. J’adore la culotte de cheval juste là dont tu passes ton temps à te plaindre.
— À juste titre !
Il embrassa sa cuisse.
— Elle te fait un cul superbe, auquel j’adore m’accrocher quand on fait l’amour et que j’adore voir quand je te prends en levrette.
— Ah oui ?
— Huhum.
Il continua à parsemer sa peau de baisers, suivant sa hanche pour redescendre entre ses jambes.
— J’adore l’intérieur de tes cuisses, si accueillantes.
— Ah ah ?
Linda s’allongea.
— J’aime tes petits bourrelets, j’adore sentir ta chair chaude et tendre sous mes mains.
Ces dernières caressèrent le ventre rebondi de sa compagne.
— Ça compense avec ma minceur.
— Laurel et Hardy, commenta Linda.
On les appelait de temps en temps comme ça. Il s’en foutait. Linda était une des premières femmes pour laquelle il ne s’était jamais posé de questions. Elle était son évidence.
— J’adore tes seins.
— Ils tombent.
— Pas quand je fais ça, lança-t-il en les empaumant.
Le sourire de Linda s’agrandit.
— Ils sont parfaits pour une bonne branlette espagnole, je ne peux pas leur retirer ça !
Il lui adressa un clin d’œil et embrassa son ventre, sa langue s’immisçant dans les lignes entre les monts de son ventre.
— Ça chatouille.
Il poursuivit jusqu’à ses seins, les embrassant, les titillant. Linda poussa un long soupir de bien-être.
— J’aime la façon dont tu te tends sous mes caresses, dont tu t’humidifies juste ici.
Ses doigts avaient de nouveau parcouru l’étendue de ses cuisses pour venir caresser son sexe. Il bandait depuis de longues minutes déjà.
— Et tu sais ce que j’aime aussi.
— Quand tu me fais un cunnilingus ?
— Non, ça c’est toi qui aime.
— Je ne suis pas la seule, je crois bien.
— Certes. Non, j’aime aussi la rondeur de tes joues, la bonne humeur qu’elles te confèrent, car elles sont le signe extérieur de qui tu es : généreuse, riche, tendre, aimante, maternelle, chaude et gaie. Et puis, franchement quelle femme accepterait de se faire balancer dans la tête qu’elle a vingt kilos de plus que BB, sans me faire une scène ?
— En même temps c’est vrai.
— Oui, mais tu sais que j’ai raison.
— C’est parce que de toi, je peux accepter n’importe quoi.
— Parce que tu me le rends bien, hein ! La crevette, un surnom tellement viril.
Linda sourit. Des vannes, elle n’était pas la dernière à lui en balancer quand elle le pouvait, sur sa finesse, ses cheveux qui commençaient à tomber. Ça hallucinait les gens, encore plus que leurs différences de morphologie. Combien avaient prédit qu’ils ne resteraient pas ensemble ? Beaucoup.
Il gagna ses lèvres et l’embrassa passionnément. Leurs langues se trouvèrent et les mains de Linda coururent sur son corps, caressant son dos, ses côtes qu’il trouvait trop saillantes, qu’il n’avait pas osé mettre au soleil pendant des années, passant sur son petit cul, comme elle aimait à le décrire. Ils n’étaient pas parfaits pour les standards en cours et les magazines et les images de « belles gens » sur Facebook et internet. Mais putain, quand ils s’embrassaient comme ça, quand ils se touchaient, ils étaient bien. Ni mieux, ni pire que les autres, juste bien et le reste ne comptait pas. Et tandis qu’il se glissait dans le corps rond et en chair de sa femme et que ses reins se mettaient en mouvement pour leur offrir le plaisir de la jouissance, rien d’autre ne comptait.
Il aimait Linda, elle l’aimait aussi.

Point final.