Mariée, oui mais avec qui ? (5)

Chapitre 5

Mercredi

Collonges-au-Mont-d’Or est la ville la plus stupéfiante que l’on peut rencontrer dans le pourtour lyonnais. J’aime Lyon. J’y ai toujours vécu et je ne pourrais vivre nulle part ailleurs. Tout me plaît ici : les quais, la presqu’île, le merveilleux quartier de Saint-Jean, la cathédrale de Fourvières dominant le fleuve… Et puis, soyons honnêtes, j’adore aussi cette métropole pour ses bars, ses sorties, ses hauts lieux de vie étudiante et ses bas lieux de sorties sexuelles, pour sa diversité et ses rencontres. Mais il faut bien admettre une chose : Lyon et la verdure, ça fait deux. Des murs, il y en a beaucoup : des hauts, des gris, des longs… qui donnent parfois une sensation d’enfermement, comme s’ils empêchaient de percevoir le passage des saisons. À Collonges, en revanche, à quelques kilomètres de là seulement, on se sent déjà à la campagne. Enfin une campagne où tout transpire le fric, ce qui me donne une idée du genre de famille à laquelle doit appartenir Marc. Je sais déjà que son père dirige une entreprise et que sa mère est femme au foyer. Ça nous fait un point commun côté paternel. Côté maternel, par contre, je crains le choc, parce que si Chantal (oui, c’est le prénom de ma belle-mère) est du genre carré Hermès, Anémone (la mienne, on sent déjà l’écart de milieu) serait plutôt du style bab’ à pantalons fleuris.

Quand nous arrivons, je n’en crois pas mes yeux. C’est… spectaculaire. Passé le haut mur d’enceinte, une interminable allée bordée de platanes mène à une demeure qui s’apparente à un petit manoir, avec une cour immense côté entrée et, si je ne me trompe (mais il semble que non), un accès direct à la Saône un peu plus loin derrière. Tranquille, quoi.

Dans ma tête, ce qui était jusque-là une forte probabilité s’impose désormais comme une certitude : je ne vais jamais parvenir à faire illusion !

La voiture s’arrête dans l’allée, à côté d’une Audi TT et d’un Porsche Cayenne. Garée en retrait, une Twingo rouge qui a visiblement bien vécu fait tache. J’imagine qu’elle appartient au jardinier ou à je ne sais quel employé de maison. Vu la taille de la baraque, ils en ont forcément plus d’un.

– Tout va bien se passer, chérie, je te jure, tente de me rassurer Marc.

J’émets un coassement qui doit lui donner une idée de mon scepticisme.

– Tu crois qu’ils vont penser que j’en veux à ton argent ?

Il éclate de rire et, franchement, je ne vois pas ce qu’il y a de drôle. Après tout, ce serait plausible.

– Premièrement, c’est l’argent de mes parents. Et ils ont toujours insisté sur le fait que Jérém et moi devions apprendre à gagner le nôtre.

« Jérém », c’est Jérémy, son cadet de deux ans, dont je ne sais pas grand-chose de plus que les deux mots qu’il a bien voulu m’en dire.

– Deuxièmement, tu gagnes très bien ta vie toute seule.

Je hoche la tête. Je n’ai pas à me plaindre, c’est vrai.

– Troisièmement, je m’en fous royalement.

Sur quoi, il sort de la voiture et vient galamment ouvrir ma portière. OK, s’il s’en fout, alors je vais essayer d’en faire autant. Je lisse ma robe, que j’ai choisie volontairement passe-partout. Marc s’approche de moi et mêle ses doigts aux miens. Ça paraît idiot mais quand nous sommes comme ça tous les deux, j’ai l’impression que je pourrais conquérir le monde. Donc ses parents…

Il me guide sur le perron et ouvre la porte comme chez lui – ce qui est logique, en fait. Je suis presque surprise de ne pas voir un bichon foncer sur lui en jappant. Ça collerait bien avec la maison.

– C’est nous ! annonce-t-il joyeusement.

– Dans la cuisine ! répond une voix féminine.

Je suis Marc à travers cette demeure très claire, à la déco chic, classique et élégante, pas mon genre, mais de bon goût.

Nous slalomons entre les vases et les guéridons et, avant que je sois totalement prête, nous débarquons dans la cuisine. Chantal est là, avec son jean impeccable et son polo Ralph Lauren rose pâle.

– Mon chéri, lance-t-elle en contournant le plan de travail pour venir l’embrasser. Et Rose, je suppose.

Son sourire est éclatant et elle semble ravie de me voir.

– Enchantée.

– On s’embrasse.

Deux bises plus tard, elle me détaille de la tête aux pieds.

– Vous êtes magnifique !

– Merci.

Je me sens cruche et mal à l’aise. Il faut reconnaître que mes expériences en matière de belle-mère sont proches du néant. Je ne suis jamais vraiment restée assez longtemps avec un mec pour en arriver là. Une fois encore, je réalise à quel point tout ceci ne me ressemble pas, à quel point je me sens paumée dans cette aventure.

– Venez, Philippe est sur la terrasse. Marc, tu peux prendre le plateau avec la citronnade, s’il te plaît ?

Je dois être débile parce que rien que les mots « plateau » et « citronnade » me donnent envie de pouffer. Pourtant, ce n’est pas drôle, en soi (si ?).

– Bien sûr.

Chantal me prend le bras et m’entraîne par la porte-fenêtre grande ouverte.

– Alors, racontez-moi tout. Marc nous a parlé de vous, mais j’étais vraiment curieuse de vous rencontrer.

– J’imagine… Moi aussi, je suis ravie. À vrai dire, j’appréhendais un peu.

– Mais pourquoi, voyons ?

– Oh ! euh… la… situation.

– Ah ça, avec Marc, soupire-t-elle, nous avons l’habitude.

Je hausse un sourcil curieux sans oser rien dire. Dieu que je me sens mal à l’aise…

– Philippe !

Un peu plus loin, j’aperçois un homme à la carrure proche de celle de Marc, en version bedonnante. J’espère que ce n’est pas une vision de ce qui m’attend !

– Laisse ces rosiers tranquilles et viens donc rencontrer notre magnifique belle-fille.

On va dire que je suis parano si je trouve que tout se passe trop bien ? Philippe de Servigny s’approche de nous et me détaille à son tour. S’il se montre courtois et avenant, je constate aussitôt qu’il est moins enjoué que Chantal ce qui, paradoxalement, m’aide plutôt à me détendre. J’observe son visage marqué par les rides et aussi bronzé que celui de son épouse. Ils font peut-être du golf ? Cliché, certes, mais qui collerait bien avec l’ensemble.

Il me tend une main que je serre avec fermeté. Je sais que ça ne représente que la première étape dans son évaluation de sa future belle-fille et reste donc sur mes gardes. Je lui souris. Convaincre un interlocuteur, qui plus est de sexe masculin, ça, je sais faire. Et puis s’il a fait jouer ses relations pour nous faire passer devant tout le monde à la mairie, c’est bien qu’il n’est pas opposé à ce mariage.

– Allez, allez, asseyons-nous ! lance Chantal.

Nous prenons place tous les quatre autour d’une petite table d’extérieur appartenant à un salon de jardin moderne. Marc s’assied tout près de moi et pose une main sur ma jambe. C’est terrible, parce que ce n’est vraiment pas le lieu, mais ça m’échauffe un peu, comme chaque fois qu’il me touche. Oh ! gentiment, hein ? Je ne suis pas non plus (totalement) nymphomane, mais très légèrement quand même. Je tâche de ne rien laisser paraître et lui adresse un sourire qu’il me rend aussitôt. Il semble parfaitement détendu, comme s’il se fichait éperdument de l’issue de cette rencontre.

Chantal nous sert, je la remercie poliment et elle m’explique comment elle fabrique sa citronnade à base de citrons bio qu’elle achète au marché. Quelques instants, nous échangeons sur des petits riens, avant que Philippe ouvre enfin les hostilités.

– Alors Rose, racontez-nous un peu.

Je me prépare mentalement.

– Eh bien, par quoi voulez-vous que je commence ?

– Papa, tu ne vas pas lui faire passer un interrogatoire !

– Je n’ai jamais dit une chose pareille.

– Je te connais.

– Marc, laisse ton père parler, tempère sa mère d’une petite tape sur le bras. J’ai très envie d’en apprendre plus sur Rose également.

Et moi, j’ai très envie de m’enfuir à toutes jambes mais je n’en laisse, bien évidemment, rien paraître.

– Marc m’a dit que vous étiez manager de l’équipe commerciale dans la société de votre père.

– En effet. Je l’ai rejointe à la fin de mes études.

… Parce que je n’avais pas foutu grand-chose à l’IUT pour tout dire, et que mon père m’a catapultée là histoire de me garder à l’œil en me disant que je faisais assez de conneries comme ça dehors et qu’il voulait s’assurer que j’aie de quoi assurer ma pitance. Hum… Je vais peut-être éviter de dire ça. Je sens que ça ne colle pas trop à l’esprit « de Servigny ». D’autant qu’au final, je m’en suis très bien sortie !

– Ça ne doit pas être toujours évident d’être la fille du boss, relève Marc.

J’acquiesce d’un mouvement de tête.

– Il est certain que ça crée quelques jalousies.

– Ça, je veux bien le croire, commente Philippe avec un sourire plus sympathique.

– C’est pour ça que je n’ai jamais voulu travailler avec toi, papa.

– Et je le regrette. J’ai toujours été déçu que mes enfants ne marchent pas dans mes traces.

– Je comprends. Pour ma part, j’aime vraiment travailler avec mon père.

C’est la vérité. J’adore mon père et, professionnellement parlant, je l’admire. J’adore le voir mener son entreprise, sa manière de gérer ses affaires, ses employés. J’ajoute :

– Et puis, sans ça, je n’aurais pas rencontré Marc.

Je me tourne vers lui et lui souris. Mon Dieu, ai-je suffisamment remercié mon père pour cela ?

– Et j’en suis ravi, me souffle Marc avant de m’embrasser.

– Nous aussi, commente Chantal. Ce projet de mariage m’enchante !

– Un peu rapide, si je peux me permettre.

Je ne peux retenir une grimace.

– Philippe, arrête de jouer les rabat-joie.

– Non, je le comprends. J’avoue que je suis surprise que vous soyez aussi compréhensifs.

– Oh ! Marc est comme ça. Les dix premières années, ça surprend, les dix suivantes, on se dit que ça va se calmer et puis après, on se fait une raison et on essaye de suivre.

La phrase de Philippe me fait rire.

– C’est donc ça, le mode d’emploi ?

– Comme vous dites !

Nous nous sourions. Je l’aime bien !

– Et vos parents, qu’en disent-ils ? reprend mon futur beau-père.

– Ils sont contents. Papa connaît déjà Marc et l’apprécie autant pour ses qualités professionnelles que personnelles. Je crois qu’il n’en espérait pas moins pour moi.

– On veut toujours le bonheur de ses enfants, commente Chantal. Et je suis tellement heureuse que Marc ait trouvé quelqu’un avec qui il envisage enfin de se poser.

Elle me ferait limite peur, en fait. Elle semble absolument adorable, mais elle est si contente de caser son fils que j’en viendrais presque à me demander s’il n’y aurait pas un vice caché quelque part.

– Vous verrez, vous aussi, quand vous aurez des enfants… Vous voulez des enfants ?

Aleeeerrrttte ! ! ! La voilà, la raison : elle veut des petits-enfants ! Mon Dieu, est-ce qu’elle ne voit que la mère porteuse en moi ? Est-ce qu’elle ne se montre aussi aimable que parce qu’elle a été rassurée de constater que mes gènes n’endommageront pas les siens ?

– Heu…

Marc éclate de rire.

– Maman, on va peut-être commencer par le mariage et on verra après, non ? Je crois qu’on va déjà assez vite comme ça.

– Oui, bien sûr, je ne m’attends pas à ce que…

– Il ne m’épouse pas parce que je suis enceinte, rassurez-vous !

Je sursaute en entendant le rire de Philippe, si semblable à celui de Marc. Ces deux-là ne peuvent pas se renier, c’est certain.

– Et si vous n’êtes pas enceinte, pour quelles raisons vous épouse-t-il ?

– Papa !

J’avoue qu’un « parce que je suce comme une déesse » me vient en tête mais est-ce que je peux vraiment répondre ça ? Non.

– Parce que nous sommes sans doute un peu rêveurs tous les deux. Mais après tout, eh bien, pourquoi faudrait-il attendre des années avant de savoir si c’est ce que l’on veut ?

Philippe hoche la tête et m’offre un grand sourire, comme si j’avais dit pile-poil ce qu’il attendait, le mot de passe pour entrer dans cette famille.

– Je ne vous le fais pas dire. Quand j’ai rencontré Chantal, elle était fiancée à un autre mais j’ai su que c’était elle à l’instant où je l’ai vue. Et regardez-nous : des années plus tard, et toujours heureux.

OK, ça explique beaucoup de choses. À commencer par cette manière de garder leur calme devant notre mariage express.

– Mais contrairement à vous, elle m’a fait patienter deux longues années.

Ça, c’est parce que je suis une fille facile. Mais je vais aussi éviter de le leur dire. Oui, ce sera mieux.

– Je suis un homme chanceux !

– Alors, ce mariage ? Marc vous a-t-il dit que nous serions ravis de mettre la maison à votre disposition ? J’adore recevoir et j’ai déjà des tas d’idées. Mais attention, je ne veux pas être la belle-mère qu’on déteste alors je vous propose et vous avez obligation de dire non si quelque chose ne vous plaît pas.

Un peu gênée (non, franchement horrifiée), j’écoute Chantal dérouler son programme. Repas, invitations, décoration, invités, vin d’honneur, champagne, animations… Waouh ! Chantal a dû être wedding planner dans une autre vie, parce qu’elle semble avoir déjà pensé à des millions de choses. Ou alors elle attendait décidément d’avoir une belle-fille comme le Messie. Redevrais-je me poser des questions à ce sujet ? En tout cas, avant que j’aie pu comprendre l’ampleur de ce guêpier, elle réussit à m’extorquer le numéro de ma mère et me farcit la tête à la faire déborder. D’ailleurs, ça marche : alors que Marc semble suivre la conversation et donne régulièrement son avis, moi je capitule. Il a visiblement déjà bien réfléchi à tout, sa mère aussi, et je me fais l’impression d’être le vilain petit canard du groupe – pas que ce soit un sentiment qui me soit inhabituel, remarque. Voyant Philippe m’observer du coin de l’œil, je suis certaine qu’il a compris à quel point je suis paumée. Bientôt, il va réaliser que son fils fait la plus grosse connerie de sa vie.

Quand Chantal me propose d’aller voir l’une de ses amies couturière pour confectionner ma robe, j’ai beau être terrifiée, je me retrouve quand même une carte de visite pleine de dentelle à la main. Je la fixe, confuse.

– Rose, les toilettes sont juste à côté de la cuisine.

Je fronce les sourcils. Philippe m’adresse un clin d’œil et je comprends qu’il m’offre une échappatoire. Je crois que je tombe amoureuse du deuxième de Servigny de ma vie.

– Merci, Philippe.

Je me lève et m’éclipse un instant pour regagner la maison. La pause est bienvenue et puis Marc et Chantal sont tellement à fond que je me sens limite de trop. Enfin… j’ai aussi besoin d’encaisser un peu avant de me lancer dans ces préparatifs de folie. Si ça continue, je vais finir par paniquer ! Comme si j’avais une raison de le faire, ha, ha.

Puisque je suis là, j’en profite pour faire la fameuse pause pipi qui m’a servi d’excuse pour m’absenter. Lorsque je reviens dans la cuisine, un jeune homme me tourne le dos. Ça doit être l’employé de maison. Comme je suis une fille polie, je ne vais pas sortir en catimini rejoindre les autres sans saluer le personnel.

– Bonjour.

Il se retourne et, après un instant de surprise, son expression se fait plus méfiante. Booon… J’ai fait quelque chose qui n’allait pas ? Je recommence.

– Bonjour…

– J’avais entendu la première fois.

Bon, bis. Je rétorque, par réflexe :

– Et la politesse est une notion qui vous échappe ?

– Ça dépend. Vous êtes ma future belle-sœur express, je présume ?

Drôle d’appellation mais pourquoi pas ? Ce n’est donc pas l’employé de maison mais le fameux Jérémy, alias futur beau-frère express, lui aussi. Il a l’air sympa, le frangin… Un instant, j’hésite à le planter là et rejoindre Marc et ses parents dans le jardin, mais ça ne le ferait sans doute pas. Allez, va pour le faisage de connaissance.

– On dirait bien que c’est moi.

Il hoche la tête et s’approche tout en me détaillant des pieds à la tête. Limite grossier, quand même ! Mais puisqu’il ne se prive pas, eh bien, j’en fais autant.

Une chose est claire, les deux frères ne se ressemblent pas. Jérémy est un peu plus petit, plus fluet aussi, sans être catastrophique. En tout cas pour ce que je peux deviner sous son immonde jogging. Non, mais sérieusement, de quand date cette horreur ? 1986 ? 1989 ? Pourquoi se faire du mal comme ça ? Je relève les yeux pour tomber sur les siens.

– Alors, lui dis-je, je passe le test ?

Un léger sourire en coin s’affiche sur son visage et le rend plutôt mignon. Il faut juste éviter de regarder plus bas.

– Et moi ?

Il croise les bras sur le torse. J’esquive :

– J’ai posé la question la première.

Ses lèvres s’étirent avec un peu plus de malice et il s’avance pour me tourner autour. Je me raidis. Mon futur beau-frère est-il réellement en train de me reluquer le cul ? Mais dans quelle famille ai-je atterri ?

– Beau cul.

Ben, alors ça ! Je n’en reviens pas mais je me reprends bien vite. S’il croit que je vais me laisser démonter, il est mal tombé.

– On me le dit souvent.

– J’imagine.

– Et vous ?

– Je n’ai pas à me plaindre.

Je hoche la tête et, puisque c’est lui qui a commencé, je l’imite et en profite pour le mater ouvertement, même si je ne peux décidément pas voir grand-chose avec le sac à patates qu’il porte. Quand je reviens devant lui, je me contente d’un :

– Ah oui…

– Ça veut dire quoi ?

Je fais une petite moue.

– Rien, rien. Joli jogging.

Sa bouche affiche un pli de contrariété et je ne retiens pas mon sourire.

– C’est… C’est une longue histoire, je ne…

– Pas la peine de vous défendre. Ça a le mérite d’être confortable, je suppose.

– Je ne… Ce n’est pas à moi.

– D’accord.

– Vraiment !

On dirait bien que j’ai touché un point sensible.

– Je vous crois, il ne faut pas être sur la défensive comme ça.

– Je ne le suis pas.

– Si vous le dites.

Nos regards s’affrontent un moment et, s’il croit que je vais baisser les yeux la première, il rêve.

À travers la porte-fenêtre, j’entends Marc m’appeler depuis le jardin :

– Rose, ça va ?

– Oui, très bien. Je fais connaissance avec ton frère.

Pas un instant, je ne dévie de notre petit duel oculaire, et lui non plus. Enfin, jusqu’à ce que Marc arrive et l’attrape. Je souris, heureuse qu’il me rejoigne.

– Ah, dit-il, mon petit frère.

Puis il le coince sous son bras avant de lui ébouriffer les cheveux en un geste dont je devine tout de suite le caractère rituel.

– Putain, Marc, arrête.

– Jérémy, ton langage, lui reproche sa mère qui arrive, elle aussi.

Je ne peux m’empêcher de rire doucement. Je crois que j’aime beaucoup Chantal aussi.

Jérémy se recoiffe.

– C’est sa faute, se plaint-il.

– Arrête d’agir comme un gamin, dit Marc.

– Commence par grandir et on en reparlera. Et c’était de la triche, ça ne compte pas ! lance-t-il à mon intention.

Je vais répondre mais Marc, qui n’a rien suivi de notre petit duel, reprend :

– J’y travaille. Je vais bientôt devenir un homme marié, s’amuse-t-il en venant passer son bras autour de ma taille.

Une douce chaleur se répand en moi au contact de sa peau et je lèverais presque les yeux au ciel en sentant une pointe d’excitation me gagner.

– C’est ce que j’ai entendu dire.

– Et alors ? Et nos félicitations ? lance Marc.

– C’est vrai ça. Et nos félicitations ?

Je ne sais pas pourquoi mais j’ai, moi aussi, envie de me montrer taquine. Peut-être est-ce la manière dont le petit frère m’a accueillie ou sa façon de me regarder avec défi, ou encore la relation entre eux deux… Encore que là, le Jérémy, il me fusillerait plutôt du regard.

– Félicitations, Marc.

– Et pas moi ?

– Je le félicite d’avoir déniché un aussi joli lot que vous. Par contre, vous, franchement, vous auriez pu faire mieux.

Estomaquée, j’ouvre des yeux ronds comme des soucoupes. En même temps, il me fait rire… Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il est désarçonnant. Mais, entre nous soit dit, s’il avait la moindre idée du genre de fille que je suis, il ne tiendrait pas de tels propos. Marc le traite d’imbécile, leur mère claque dans ses mains pour les faire taire et, à la porte de la cuisine, leur père sourit. Je réalise qu’aussi étonnante que soit la famille de Marc, j’ai une chance incroyable d’y être tombée. Et je me demande à quel moment elle va tourner.

L’heure qui suit file à une vitesse folle et, lorsque Marc me propose de faire le tour du jardin, je prends plaisir à parcourir les allées à ses côtés. L’herbe me chatouille les pieds et la sensation de sa main sur ma taille est douce et rassurante.

– Viens, dit-il enfin en m’entraînant plus au fond de la propriété.

Nous passons à côté d’une haie d’arbustes, continuons dans un verger puis, après un petit parcours dans les massifs de fleurs, nous parvenons à un endroit où le grondement de la Saône se fait entendre derrière une rangée d’arbres. Je peux même deviner les maisons de l’autre côté de l’eau, à travers les feuillages.

– En allant de ce côté, il y a une petite chapelle qui se trouvait sur le terrain bien avant que la maison ne soit construite, m’indique-t-il.

Je suis la direction qu’il me montre du doigt.

– Quand j’étais môme, j’y ai élevé des crapauds.

J’éclate de rire.

– Sérieux ?

– Oui, je leur donnais des croquettes pour chatons. En cachette de mes parents, bien sûr.

Je souris. Depuis le début, je trouve Marc étonnant, mais j’ai l’impression que toute la famille l’est aussi.

Mon attention est attirée par le fleuve dont je me rapproche, avant de m’arrêter.

Là, le haut mur des de Servigny s’efface pour laisser une barrière métallique qui, seule, nous isole encore de la Saône. Le soleil dépose des flaques d’or sur les eaux et quel que soit l’endroit où je pose mon regard, tout est superbe : les bâtiments anciens sur la rive opposée, le ciel qui luit d’un bleu serein, les plantes qui descendent sur les berges ou le fleuve en lui-même.

– Il y a une ouverture un peu plus loin pour accéder directement à la Saône, me dit Marc.

Je me retourne pour lui sourire.

Quand il m’embrasse, je savoure de toutes mes forces ce moment de bonheur, cet instant hors de tout, où le reste du monde semble loin et l’avenir radieux.

Puis nous retournons vers la maison.

À peine arrivés, Philippe intercepte Marc et part en grande conversation avec lui. Je me retrouve donc inoccupée et, comme il est question de préparer un petit quelque chose à grignoter, je propose de donner un coup de main. Chantal, elle, a filé à l’étage pour faire je ne sais quoi que font les belles-mères, et je rejoins donc Jérémy en cuisine. Il y a quelque chose de très amusant chez lui, qui me donne envie de profiter plus de sa présence.

– Marc m’a appris que tu étais chef.

– En effet. Et toi ? À vrai dire il n’a pas dit grand-chose te concernant.

J’imagine. Un instant, j’observe mon futur époux dehors, incapable d’éviter de me demander à nouveau si je ne fais pas n’importe quoi, mais je tâche d’éluder la question. En fait, je me demande surtout pourquoi personne dans cette maison ne semble le penser.

– Tu ne sembles pas très choqué par notre mariage, dis-je.

Jérémy hausse les épaules.

– Marc nous a habitués à ses coups de tête.

La tournure de phrase est drôle.

– J’aime l’idée d’être un coup de tête.

Cela le fait sourire. Il est mignon, finalement. Totalement différent de Marc, mais craquant.

– Je dois reconnaître que tu es le plus joli lot qu’il ait ramené à la maison. Pas très loin devant sa Harley Davidson.

– Question de carrosserie, je suppose.

– Ça va les chevilles ? me balance-t-il.

– Quoi ?

– Rien, rends-toi utile et passe-moi le couteau.

– Oui, chef !

– Voilà une belle-sœur comme je les aime.

– Dans tes rêves.

C’est si facile de jouer au chat et à la souris avec lui, de lui balancer des vannes et d’en encaisser en retour… Cela m’amuse follement. Au bout d’un moment, alors que nous sommes toujours en train de nous envoyer des piques en riant, Marc nous rejoint. Lorsqu’il vient se coller contre moi et que ses bras entourent ma taille, je pousse un long soupir de bien-être.

– Eh bien, je vois que vous vous entendez bien, tous les deux, dit-il.

– À merveille, répond Jérémy.

– N’essaye pas de me la voler, petit frère, poursuit Marc. Tu n’as aucune chance cette fois-ci.

– Ça reste à prouver.

– Elle m’aime trop !

D’un geste de la main, Jérémy balaye l’objection de son frère.

– Elle te connaît à peine, elle n’a pas eu le temps de vraiment s’attacher.

Qu’il est gonflé ! J’éclate de rire.

– En plus, je la fais rire, reprend-il.

– Mais moi aussi, se défend Marc. N’est-ce pas, chérie ?

– Tout à fait.

Encore qu’en réalité, maintenant qu’on en parle, nous avons échangé des petits rires oui, mais… Bon, en même temps, on ne peut pas baiser comme des lapins et se taper des barres de rire non plus.

– Ne te sens pas obligée d’acquiescer pour lui faire plaisir. On sait à quoi s’en tenir dans la famille. Marc a hérité de la beauté éclatante, moi, de l’humour et du talent en cuisine. Je dis ça, je ne dis rien, mais la beauté se fane, l’humour et la bouffe restent.

– Et l’intelligence, dans tout ça ?

– Je lui accorde que nous en avons hérité à parts égales.

– Quelle magnanimité, se moque Marc.

Mais il sourit, preuve une fois de plus que ce genre d’échanges est habituel ente eux. Ils m’amusent. D’ailleurs, finalement, tout m’amuse cet après-midi : l’humour des conversations, la tolérance surprenante de la famille de Marc, l’aspect décalé de cet univers à la fois bourgeois et un peu foufou, jusqu’à la perspective de ce mariage vers lequel je me dirige mais qui me paraît encore très abstrait. C’est comme si je m’étais embarquée dans un bateau aux couleurs séduisantes et que je suivais le cours de la rivière mais en touriste, sans parvenir à me rendre compte de la destination vers laquelle ce voyage va me mener. Pinocchio en route vers l’Île des plaisirs, dans l’espoir de devenir un « vrai » garçon… Finirai-je moi aussi avec des oreilles et une queue d’âne, pour me punir de ma légèreté ?

#

Quand je rentre chez moi, le soir, je me sens bien. J’ai passé après-midi, la famille de Marc est formidable, je dois rencontrer demain sa bande d’amis (ce qui, après l’épreuve du jour remportée haut la main, me parait un jeu d’enfant) et je commencerais presque à me sentir moins angoissée. Je fais comme dans les sitcoms américaines : je balance mes chaussures à talons de deux longs coups de pieds, je me prends une douche chaude avant de m’enrouler dans un adorable déshabillé tout confort, et je passe la tête dans mon bar pour faire mon choix. Enfin, je me prépare une tequila sunrise avec des glaçons, parce que je le vaux bien, et je m’affale dans mon canapé.

Et là, je me rappelle que je suis une femme moderne et que poser mes pieds nus sur ma table basse où trône un rabbit rose, avec un cocktail dans la main, n’a rien d’inhabituel dans ma vie…

Me marier, en revanche, si.

Le rabbit lui-même a l’air de me sermonner. Quoi, lui aussi, il trouve que je fais n’importe quoi ? Pourquoi les doutes reviennent-ils dès lors que je me retrouve seule ? Et pourquoi toujours plus fort ?

Mon portable sonne.

Je hausse un sourcil. Je commence à me méfier des appels téléphoniques, mais vu la mélodie, je sais au moins qu’il ne s’agit pas de Geoffroy. Ce doit être Jo ou… bingo : Fée. Je décroche et laisse tomber ma tête en arrière sur le dossier du canapé, lasse.

– Bureau des célibataires perdues, j’écoute ?

J’entends la voix familière dans le téléphone.

– Ici l’office des mariages arrangés… Madame, vous ne vous seriez pas trompée dans vos rendez-vous ?

Je souris.

– Pourquoi donc ?

– Parce qu’on vous avait programmé une rencontre torride avec trois de nos meilleurs clients : Rocco alias Marteau-pilon infernal, Samouel le stripteaseur le plus sexy de l’Ouest et Paulo-dégaine-plus-vite-que-son-ombre, et qu’il semble que vous ayez finalement eu un rencard avec le père Santo di Marco la vertu de la chapelle… Or je ne suis pas sûre qu’il soit bien adapté à votre cas.

– Si ça peut vous rassurer, je vous jure qu’il n’a pas eu l’air malheureux, madame.

– Non, mais vous êtes-vous bien présentée sous votre pseudo ? Parce que, d’après nos sources, il semble qu’il ne se soit pas rendu compte que c’était avec Diabolessa, la nymphomane démoniaque au fouet de feu, qu’il avait passé la journée. Vous ne lui auriez pas caché votre queue fourchue, j’espère ?

Fée est toujours très forte pour me faire marrer.

– Allez, arrête, dis-je.

Sous l’éclat de rire, mon soupir ne lui échappe pas.

– Tout va bien ?

– Je ne sais plus où j’en suis.

– État des lieux ?

Je prends un moment pour réfléchir.

– Marc est toujours aussi charmant, sa famille est adorable, accueillante, compréhensive, son frère est, en dehors de ses goûts vestimentaires pour le moins discutables, tout à fait craquant, beaucoup trop craquant pour mon bien, son bien, le bien de la famille, tout le monde, et… (Il me faut un temps pour le reconnaître. Je m’envoie une grande rasade de ma tequila sunrise.) Et je crois que j’ai échoué à oublier Geoffroy.

Pas que « je crois », d’ailleurs. Échec est mon deuxième prénom.

– Tu parles ! confirme Fée, sans pitié.

– Moque-toi.

– Tu avais déjà échoué avant de partir à Venise.

– Mais Venise m’a propulsée dans une merveilleuse pause hors de la réalité…

– Rebienvenue dans la vraie vie.

Je ne réponds rien, parfaitement consciente qu’elle a raison. Je bois une nouvelle gorgée de mon cocktail.

– Tu en as parlé à ton futur époux, au moins ?

– Tu plaisantes ?

– Pourquoi ?

– Qu’est-ce que tu voudrais que je lui dise ? Que mon ex a rappelé et puis… et puis quoi ? Je ne suis pas la seule fille que son ex rappelle.

– Non, mais…

Elle marque une pause. Elle sait qu’elle s’aventure sur un terrain glissant.

– Qu’est-ce que t’a dit Geoffroy ?

– Qu’il n’était pas d’accord et qu’il arrivait.

J’étouffe un rire nerveux et change ostensiblement de sujet.

– Et de ton côté, état des lieux ?

Fée prend une seconde pour répondre.

– Mon cul dit merci à monsieur ibuprofène, mon crâne aussi. Quant à Jo…

– Qu’est-ce qu’il y a ?

– Oh ben, je crois qu’elle est jalouse, ou inquiète, ou je ne sais pas mais elle m’a fait une telle crise à propos de ce mariage, une fois que tu es partie, que je songe à faire appel à l’antenne psychiatrique.

– Tant que ça ?

– Non, j’exagère un peu mais bon… tu imagines bien comment elle peut le prendre.

Sans difficulté. Jo et Fée ont toujours compté autant l’une que l’autre pour moi, mais ça a toujours été particulier avec Jo. Cependant, si je comprends qu’elle puisse être désorientée par ma décision brutale, je préférerais qu’elle me soutienne plutôt qu’avoir un séisme supplémentaire à gérer. Mais je ne me sens pas d’attaque pour ça ce soir.

– Je crois que je vais me noyer dans la tequila.

– Réserve-moi une place…

– Et que je vais brûler tous mes sex-toys…

Parce que partout où je regarde… non mais sérieusement, partout, j’ai l’impression de ne voir que ça, en fait… Il y a une paire de menottes encore accrochée au tuyau de mon radiateur, le copain rabbit posé sur la table basse, un string suspendu à la poignée de la fenêtre, une guêpière par terre, mon ventilateur accueille un superbe tissu noir qui m’a servi à bander les yeux d’un charmant jeune homme récemment, et les photos de bondage accrochées à mes murs sont certes très belles mais super osées. Je crois que si Marc pose le pied ici, je pourrais me tatouer le mot « débauchée » sur le front que ce serait pareil. Je veux bien qu’il soit ouvert et prompt aux coups de tête mais je suis certaine que mes habitudes sexuelles feraient fuir pas mal de mecs « non habitués ». Manquerait plus que Chantal débarque aussi pour préparer le mariage. J’ai des sueurs froides, soudain.

– Et ce beau-frère, alors ? Si tu m’en disais plus ?

– Bon, allez, Fée, on se rappelle.

J’ai à peine le temps de l’entendre protester dans le combiné avant de lui raccrocher au nez. Je reste à fixer le bazar qui m’entoure…

Mon appartement est une catastrophe ! Je ne peux pas le laisser comme ça, ce n’est pas possible. Je me lève d’un coup, hagarde, m’envoie le reste de mon cocktail au fond du gosier et jette un regard circulaire à la recherche de… trouvé ! Un carton pour m’aider à ranger tout ça. Vive le shopping en ligne !

Je me lance, prise d’une frénésie de rangement. Tout ce qui me semble afficher un gros « warning! Je ne suis pas la femme que vous croyez » finit dans le carton, le reste dans la machine à laver, dans les placards, sous le lit… Je déniche un nombre de sex-toys et de godes que c’en est une honte ! Enfin presque. Il faut dire que j’ai tenu pendant un certain temps un blog sexe, et que ce qui était à l’origine un jeu est devenu une activité franchement lucrative quand certains fabricants de lingerie ou d’accessoires se sont mis à me proposer leurs produits en échange d’une petite chronique. Autant dire que j’ai fait le plein et que mon appart a désormais des faux airs de sex-shop. Comment ne l’avais-je pas réalisé avant ? C’est comme si j’ouvrais tout à coup les yeux sur ma façon de vivre. Et ça va changer !

Enfin, après avoir passé en revue chaque mètre carré de l’appart, je vais m’échouer sur le canapé et contemple le résultat de mon heure de frénésie. Les cartons débordent (oui, « les » : ils sont désormais trois), ma bouteille de tequila a vu son niveau descendre méchamment, et la tête me tourne… Pour parfaire le tout, mon téléphone m’informe de l’arrivée d’un nouveau SMS. Nouveau tour de manège dans mon crâne : Geoffroy m’a renvoyé un message.

Qui dit :

Demain. Chez toi.

Et merde.

 

Qu’est-ce que je fais ?

 

Je lui réponds pour l’envoyer bouler ? (Chapitre 6)

Ou j’efface sans me manifester ? (Chapitre 7)

Note des autrices : Pour les choix à la fin des chapitres, attention, s’ils ont été relativement simples jusque-là, ils vont ensuite grandement se complexifier !

Mariée, oui mais avec qui ? (2)

 Chapitre 2

Je cède à la tentation et je jette un coup d’œil rapide à mon téléphone. Comme je le supposais, il s’agit bien d’un message de Geoffroy.

Tu es où ?

Court et direct, comme il l’a toujours fait. Geoff n’a jamais été un homme de discours. Son type de communication, c’est plutôt « viens » (que je te saute, que je t’enlève ta culotte, que je te plaque contre un mur et que je te baise comme tu l’attends – je n’ai jamais prétendu être réticente). Pendant un certain temps, je m’en suis satisfaite. Jusqu’à ce que j’aie besoin de plus de sa part. Mais ça, je savais que c’était perdu d’avance.

Que dois-je répondre ? Je finis par opter pour un message aussi lapidaire que le sien :

Nulle part.

D’une part parce que je suis en voiture avec Marc et que je ne vais peut-être pas lui faire un message de quinze lignes. D’autre part parce que si ça le dissuade d’insister, eh bien… ça simplifierait les choses, pour moi.

Enfin, pour tout dire, je ne peux m’empêcher de me sentir coupable, mais je me colle quelques baffes mentales qui me remettent efficacement les idées en place. Après avoir reposé mon téléphone sur les genoux, je relève les yeux vers Marc. Il m’adresse un sourire. C’est sur lui que je dois me concentrer, on est bien d’accord, hein ?

– Un petit coup de stress avant d’aller à la mairie ? me dit Marc, comme s’il avait senti la tension en moi.

– Non, ça va.

– Toujours prête à m’épouser, alors ?

– Oui.

Et je le sens de tout mon cœur, ce « oui » qui me relie à lui, celui que je suis prête à prononcer le jour J, même si je sais que c’est une folie. Je lui souris en retour. Pourtant, lorsque mes yeux tombent à nouveau sur le téléphone, je ne peux ignorer la sensation qui me déchire en deux la poitrine. Je tente de me raisonner : si j’ai quitté Geoffroy, c’est parce que je ne peux rien espérer de lui, hormis des étreintes torrides dans un club/un jacuzzi/un ascenseur, ou tout ce qui comporte une surface horizontale ou verticale (ça fait beaucoup, je sais). Alors pas question qu’il revienne dans l’équation, pas maintenant.

En entendant le court avertissement sonore m’informant de sa réponse, je me retiens de me taper, de dépit, le crâne contre l’appui-tête de mon siège. Ça ne pouvait pas être si simple, forcément. Et si je l’effaçais sans le regarder, tout simplement ? Incapable de me retenir, je profite d’un moment où Marc double une voiture pour saisir mon portable. Sûrement un de ses habituels : « Chez toi/à tel endroit dans trente minutes ». Dommage que j’aie toujours su qu’il n’y aurait rien de plus de sa part, et sûrement pas quelque chose du genre…

Je sais de quoi tu voulais qu’on parle.

Du genre de cette phrase qu’il vient de m’écrire.

Pardon ?

Je n’ai que le temps de lire son message, confuse, avant de recevoir le suivant :

Je sais ce que tu ressens.

Mais qu’est-ce qu’il dit ? Toutes les interprétations possibles de cette phrase se mettent à tournoyer dans ma tête.

Ce que je ressens…

Je ne lui ai jamais confié les sentiments que j’éprouvais pour lui, tout simplement parce qu’il a toujours été un mec avec qui il ne fallait s’attendre à rien de ce côté-là : un mec qui ne s’attache pas, qui passe de bras à d’autres, et ne laisse personne pénétrer son intimité au-delà de celle de son slip. Je l’ai su du jour où j’ai commencé à fréquenter les sex-clubs lyonnais. Je l’ai su en le laissant glisser la main dans ma culotte, la première fois. Je l’ai su à chaque fois que j’ai couché avec lui. Je n’ai jamais été naïve, je n’ai jamais été crédule, rien ne m’a jamais surprise, tout n’a toujours fait que confirmer ce que j’avais déjà compris, quand bien même ces confirmations ont fini par avoir un goût amer, bien malgré moi. Le truc, c’est que je n’aurais pas dû tomber amoureuse de lui, voilà tout. Sans ça on aurait continué à avoir des relations sexuelles incendiaires qui se suffisaient à elles-mêmes, et ç’aurait été parfait. Je n’avais même pas imaginé que ça pourrait m’arriver. Un bon gros raté, oui.

Pour autant que je sache, on s’est justement quittés avant que je lui en parle. Enfin, « quittés »… J’ai surtout fait le fantôme en attendant qu’il se lasse de me relancer dans le vide, ce qui a fini par arriver.

Je ne réponds pas. Je ne sais pas quoi dire, de toute façon. Je ne suis même pas sûre de ne pas surinterpréter ses mots.

À côté de moi, Marc se concentre sur la route, sans me poser la moindre question. Sa discrétion me touche. Il est vraiment l’homme parfait, sur tous les points. Je l’ai déjà dit ? Je devrais ne penser qu’à lui et effacer Geoffroy de ma vie, mais le retour de ce dernier ne fait que mettre en lumière la fragilité de mes dernières résolutions. Je me sens soudain horrible de douter à ce point.

– Rose ?

Je lève le visage vers Marc.

Il me regarde d’un air soucieux.

– Tu es sûre que ça va ?

– Oui.

Je lui mens encore, j’en suis consciente, mais qu’est-ce que je pourrais bien faire d’autre ? Quand il pose sa main sur ma cuisse en un geste tendre et réconfortant, je sens cependant ce contact m’attiser légèrement et je me laisserais bien accaparer entièrement par cette sensation. Je ne sais plus si je dois écouter ma tête ou bien mon corps. La première m’incite à garder l’esprit froid jusqu’à la mairie, et le deuxième me crie de laisser parler mon envie de Marc. Après tout, c’est peut-être ce dont j’ai besoin : de voir s’il est bien celui avec lequel je veux finir ma vie… Si le retour en France n’a rien gâché, si la magie est encore là.

 

Qui dois-je écouter des deux ?

Porn ? What Porn ? – Du porno ? Définitivement ! (3)

— Déshabille-toi.

Florian dut cligner des yeux pour essayer de garder même un minimum ses esprits. Déjà ? Là ?

— Hein ? lâcha-t-il.

— Si je te dis…

Juan sembla réfléchir.

— … « Je veux que tu me défonces si fort que j’en hurlerai à réveiller tout l’immeuble », c’est quoi ?

OK… Juan jouait encore ou… bossait… ou… Et, putain, ils étaient au travail, là.

Confus, il leva les yeux vers la pendule et se rendit compte qu’ils avaient dépassé l’heure du départ. Plus personne ne devait se trouver dans les bureaux ou plus pour longtemps. Mais il fut incapable de pousser plus loin sa réflexion. Comment diable Juan faisait-il pour poursuivre sur cette histoire de classification quand ils auraient pu se sauter dessus sans autre préambule ?

— Le fait que toi et moi, nous soyons habillés, le relança Juan, ça joue, n’est-ce pas ? Ça nous place forcément dans l’érotique.

— Oui, admit Florian.

— Si je te dis la même chose, nu, tu le percevras différemment.

Ce n’était pas vraiment une question. Mais il connaissait la réponse. Il la désirait même.

— Oui.

Juan fit alors tomber son pantalon et s’occupa d’enlever ses vêtements de ses chevilles avant de l’inviter d’un mouvement de tête à en faire autant. Florian resta coi. Il avait une trique à servir de bélier pour enfoncer une porte et son cœur battait tellement vite que c’était comme s’il allait finir par s’arrêter. Et pourtant, il était incapable de bouger et d’attaquer sa mise à nu, ses yeux suivant chaque geste de Juan, chaque contraction de muscle avant de se poser sur la bosse proéminente qui déformait son boxer. Juan le fixa avant de sourire et de baisser son dernier vêtement.

Quand il se retrouva entièrement dénudé devant lui, Florian le dégusta du regard, détaillant son sexe tendu, le halo de poils noirs qui l’entourait, celui qui recouvrait ses jambes. La combustion spontanée le menaçait, il en était certain.

— Alors, si je te répète que « Je veux que tu me défonces si fort que j’en hurlerai à réveiller tout l’immeuble », cette fois ?

Il inspira pour reprendre un tout petit peu contenance et ne pas simplement dire : « Oui, tout ce que tu veux, l’immeuble et la ville entière tant qu’on y est ».

— Érotique, choisit-il pourtant.

Et franchement ? Il méritait une médaille pour son self-control. Méritait qu’on lui érige une statue : Florian, l’homme qui, non content de se taper du porno à longueur de journée sans sourciller, fut capable de rester stoïque face à son sex-symbol de patron alors qu’il lui suggérait, à poil, l’idée de le baiser de toutes ses forces…

— Bien, donc, ce n’est pas tant ce que je dis que mes actions, alors ?

Qu’allait faire Juan quand il répondrait oui ? Parce qu’il allait répondre oui, c’était évident. C’était la vérité d’ailleurs, mais surtout, surtout…

— Oui.

Juan se rapprocha de lui et posa soudainement les mains sur ses hanches. Le contact de sa peau sur celle sous son t-shirt l’électrisa et il le laissa le lui ôter avec envie. Quand son patron s’attaqua aux boutons de son jean, il ne protesta pas davantage, devant plutôt lutter pour se retenir de se jeter sur lui que pour lui résister. Mais il était nu, là, devant lui et toute résistance était futile. Cela faisait un moment qu’il avait perdu, de toute façon.

Lorsqu’il fut dénudé lui aussi, le sexe plus dur que jamais et Juan tout aussi raide, il eut vraiment le sentiment d’être en train de rêver et bon Dieu il ne voulait surtout pas se réveiller, jamais.

Puis Juan le fit reculer de manière à l’appuyer contre le bord du bureau et tomba brusquement à ses genoux. Lorsqu’il leva ensuite les yeux pour le regarder, Florian aurait pu en jouir sur l’instant.

— Et là ? lui demanda son patron.

Porno ! pensa Florian, et ce avec la plus grande force qui soit et sans la moindre hésitation, mais il dit quand même de la voix la plus assurée qu’il put :

— Érotique.

Juste pour voir ce que ferait Juan par la suite.

Celui-ci ne fut pas dupe, car son sourire eut ce petit quelque chose d’amusé qu’il lui avait déjà vu.

— Tu es vraiment sûr ?

— Oui.

#Menteur.

— D’accord.

Alors, Juan prit une profonde inspiration et, tout doucement, il souffla sur sa verge de haut en bas. Le frisson que Florian en éprouva le parcourut des pieds à la tête avant de faire le chemin inverse. Et si ce n’était pas la caresse la plus érotique qu’on lui ait jamais prodiguée, il ne savait pas ce que c’était. Il ne sut même pas pourquoi il ne projeta pas les reins vers l’avant pour venir à sa rencontre et… il se concentra sur sa posture… OK, il venait de le faire, en fait. Quand Juan reprit une nouvelle inspiration, son ventre se contracta de plaisir anticipé. Le second passage de son souffle fut tout aussi délicieux que le premier.

— Érotique, énonça-t-il sans que Juan n’ait besoin de dire quoi que ce soit.

Cela fit sourire ce dernier.

Avec un regard plus brûlant que jamais, Juan amena ses doigts à sa bouche et entreprit de les lécher. Voir sa langue naviguer malicieusement à quelques centimètres de sa verge qui n’attendait que cela était la pire des tortures. Et en même temps, son excitation et son envie grimpaient de plus en plus haut, de plus en plus vite et c’était délicieux, atrocement délicieux.

Et puis les doigts humides se posèrent sur sa verge, glissant avec facilité le long de sa chair. Il gémit.

— Pornographique ? demanda Juan.

— Ça dépend…

Sa réponse sembla décontenancer Juan, et si le plaisir ne l’avait pas en partie étourdi, il aurait apprécié que la situation s’inverse enfin un peu.

— Ça dépend de ce que filme la caméra, continua-t-il.

Les va-et-vient sur son sexe se poursuivaient. Que ça dure encore, surtout…

— Si elle filme ton visage et la façon dont tu te mords la lèvre ? demanda Juan.

Qu’il ait décrit ainsi l’expression qu’il devait avoir le perturba, mais il répondit quand même :

— Érotique.

— Si elle descend sur ton torse et ta main crispée dessus ?

— Érotique.

— Si elle se recule pour nous englober, toi et moi à tes pieds ?

— Érotique.

— Si elle vient sur ma main qui te caresse ?

— Pornographique.

— Sur mon visage qui s’approche de toi ?

— Érotique.

— Ma langue qui suit ta verge ?

Alors qu’il le faisait pour de bon, Florian se trouva incapable de répliquer, sa gorge laissant juste passer un long halètement.

— Porno, parvint-il enfin à dire alors que la langue de Juan se détachait de sa chair.

Ce dernier leva les yeux vers lui pour le fixer durant quelques secondes.

— Sur ma bouche qui embrasse ton gland ?

Juan ne bougea pas. Florian prit quelques secondes pour répondre, frémissant à l’idée que Juan mette en pratique cette dernière suggestion :

— Porno.

Et Juan engloba son sexe de ses lèvres.

Dans un gémissement, Florian glissa les mains dans la chevelure de Juan, les y crispant. Sa bouche le rendait fou et le savoir, là, agenouillé devant lui en train de le sucer comme s’il s’en était privé durant des années, avait un quelque chose d’autant excitant qu’irréaliste. Il caressa sa tête, sa joue, frémissant alors que Juan le prenait plus profondément. Si ses allers-retours étaient lents, Florian pouvait les sentir avides, accompagnés de longs mouvements de langue et de succions si délectables qu’il en ferma les yeux… un instant seulement. Il était hors de question qu’il se prive du spectacle s’offrant à lui. En observant la bouche ouverte autour de son sexe, il n’eut aucune hésitation sur le caractère pornographique de ce qu’il voyait, mais il aurait pu regarder ce film-là pendant des heures sans se lasser. Les mains qui vinrent caresser ses testicules le laissèrent de marbre, mais il prenait bien assez de plaisir par les attentions buccales pour signifier son manque de sensibilité à cet endroit. Juan laissa finalement ressortir sa verge et embrassa son bas-ventre, avant de poursuivre sur son estomac.

— Érotique ? demanda-t-il.

— Putain, oui, souffla Florian.

Juan remonta légèrement pour atteindre son plexus solaire avant de continuer jusqu’à ses pectoraux. Sa langue y navigua par petites circonvolutions jusqu’à trouver le pic qu’elle recherchait. Florian s’agrippa plus fort à lui quand Juan aspira son téton entre ses lèvres.

— Érotique, souffla-t-il encore.

Il savoura la caresse, frissonna quand Juan le relâcha et que la pointe humide se raidit au contact de l’air frais. Mais Juan était déjà sur l’autre, et il se laissa emporter au rythme de ses succions et coups de langue. Les lèvres poursuivirent finalement le long de son cou.

Ses mains posées sagement sur les hanches de Juan le tirèrent à lui, collant leurs deux corps et alignant leurs verges. Et tandis qu’il ondulait très légèrement du bassin, le visage de Juan lui fit face.

— Érotique, répondit-il machinalement.

Excitant, enivrant, torride lui vinrent aussi à l’esprit.

— Et le fait que nous ne nous soyons pas encore embrassés ?

— Frustrant.

Et il ne chercha pas plus longtemps, il agrippa Juan, se pencha et l’embrassa à pleine bouche. Sa langue eut vite fait de se frayer un chemin entre les lèvres collées aux siennes. Prendre son temps n’était plus vraiment de circonstance. Il aurait adoré être patient et déguster ce baiser avec retenue, mais cela lui était impossible, et toute son envie, son excitation, il les y déversa, dévorant la bouche qui s’offrait à lui.

Juan, maître du jeu depuis le départ, lui cédait le pouvoir. Et il ne le faisait pas seulement dans ce baiser et la façon dont il penchait la tête pour lui fournir toute la latitude qu’il désirait. C’était visible aussi dans la façon subtile dont son corps se faisait plus souple contre le sien, plus soumis aussi. Florian voulait saisir l’invitation. Ses mains n’hésitèrent plus et il se mit à lui caresser le dos ainsi que les fesses offertes. Le baiser se poursuivit, vorace et exigeant et bientôt l’envie de plus, de plus de chair, de plus de contacts devint incontrôlable, au point où son corps se mettait déjà en mouvement, mime de l’acte qu’il rêvait de pratiquer. Il fallait qu’il passe à la suite, là, maintenant, tout de suite et…

— On n’a pas de préservatifs, réalisa-t-il, complètement catastrophé.

Juan laissa échapper un petit rire avant de se reculer. Il s’approcha de la porte et pendant un instant, Florian pensa qu’il allait sortir comme ça, nu et en érection et ç’aurait été encore plus délirant que ce qu’il avait vécu jusque-là, mais il la verrouilla et la prise de conscience le frappa de plein fouet. N’importe qui aurait pu pénétrer dans la pièce et les surprendre, bien qu’il ignore s’ils étaient ou non les derniers présents dans les lieux. Déjà, Juan se dirigeait vers son pantalon et lorsqu’il le vit se pencher pour l’attraper, la vision fut suffisante pour lui faire oublier cet instant d’inquiétude.

Il se décala pour mieux l’apprécier et eut un petit sourire en lui lançant :

— Pornographique.

— Et où donc est braquée la caméra ? s’amusa Juan.

Florian n’y tint plus et s’approcha. Juan ne fit pas un mouvement, offrant à son regard l’impudeur de son intimité dévoilée.

— Là, souffla Florian alors que d’un geste il passait entre les fesses légèrement écartées de Juan, effleurant l’entrée qu’il convoitait pour descendre jusqu’à ses testicules.

Il le voulait tellement ! Enhardis, ses doigts poursuivirent jusqu’au sexe tendu de son partenaire et s’enroulèrent autour de lui. La caresse qui suivit lui valut le plus beau des gémissements et il se sentit désormais prêt à tout, et en particulier à faire tout ce que Juan avait demandé à titre d’exemple plus tôt : le baiser fort, tellement fort que l’immeuble, la ville, le pays entier l’entendrait jouir sous ses coups de reins.

Il se pencha et ses lèvres effleurèrent la peau de sa nuque, poussant Juan à chercher en urgence un appui, qu’il trouva sur le rebord du bureau. Alors, il grignota sa chair, la lécha, la mordit au besoin tandis que sa main poursuivait son œuvre. Contre lui, Juan se frottait lascivement, relâchant par moments des soupirs si chauds qu’ils finissaient de l’achever. Il accéléra ses caresses jusqu’à ce que Juan l’interrompe et lui tende, le souffle court, le lubrifiant et le préservatif qu’il avait extraits de son pantalon. Aussitôt, Florian les attrapa et se recula. Il ouvrit le paquet et plaça la protection sur son sexe alors que Juan le surprenait en se redressant pour en faire tout autant.

— On ne voudrait pas laisser des traces derrière nous, précisa-t-il.

— Tu penses à tout, chuchota Florian et même lui put sentir à quel point son souffle se faisait désormais empressé.

Juan lui sourit, se retourna puis, d’un léger bond, grimpa sur le bureau. Lorsqu’il écarta les jambes dans une position offerte, Florian fut fasciné par la vision qui s’offrait à lui.

— Érotique, commenta-t-il, même si ça pouvait sembler surprenant.

Mais il n’y avait rien de pornographique pour lui à cet instant. Juan, nu, en érection, simplement éclairé par la lumière de rue, maintenant que l’obscurité de la nuit hivernale était tombée… L’image était magnifique.

— Tu as toujours du mal à faire la différence entre les deux, se moqua Juan.

Florian sourit, amusé.

— Sûr…

Et il se pencha sur lui pour baiser de nouveau sa bouche, la capturer et la faire sienne. Et l’intensité avec laquelle il se fondit dans ce contact reflétait celle avec laquelle il désirait désormais prendre Juan. Puis il redressa légèrement la tête et plongea dans son regard.

— À toi de décider si la suite sera érotique ou bien porno, souffla-t-il.

Un coin des lèvres de Juan se releva.

— Celle des deux que tu voudras, dit-il.

Florian voulait tout.

La respiration accélérée par l’excitation, il se redressa et considéra l’entrée où il mourait d’envie de s’enfoncer.

Voir son sexe à l’orée du corps tant désiré était clairement porno, mais du porno comme ça, il en voudrait tous les jours. Il se pressa contre sa chair et se mordit les lèvres en regardant sa verge entrer, progresser dans cet antre chaud et serré et… il finit par fermer les paupières et renverser la tête de plaisir tandis qu’il finissait d’y glisser. Durant quelques secondes, il resta ainsi, mais eut besoin de voir Juan et rouvrit ses yeux humides sur lui. La tête tournée de côté et la respiration rapide, ce qu’il éprouvait semblait si intense que Florian se demanda s’il avait eu raison de le pénétrer si vite, sans même chercher à le préparer. Il ne savait pas, après tout, si Juan était habitué à ça ou si…

Mais celui-ci ouvrit un œil légèrement railleur.

— Alors ? Tu n’étais pas censé me faire crier ?

Oh, bon Dieu, si !

Il se recula, et ce fut comme si toute sa chair pleurait d’excitation et de besoin à la fois, avant qu’enfin, il rentre de nouveau l’enfouir dans le corps de Juan, et c’était érotique, et c’était pornographique, et c’était surtout fou, chaud, brûlant et bon à en perdre la tête. Sans plus hésiter, il pratiqua de longs va-et-vient en lui, toujours faiblement conscient, au fond de lui, de ce qu’il y avait de transgressif à prendre ainsi celui qui restait son patron : l’homme sur lequel il avait fantasmé des mois durant, celui avec qui il s’était promis de toujours garder ses distances, celui qu’il avait vu tant de fois prendre la place des acteurs devant ses yeux… Il s’abîma dans le plaisir de le posséder, de sentir son sexe entrer en lui et ressortir lentement, et engendrer ainsi des frictions si agréables qu’il en était pantelant.

Devant lui, Juan se tordait, son torse se soulevait et se rabaissait au gré de son souffle, son corps accueillant avec une envie palpable ses coups de reins. Sans réfléchir, Florian se mit à aller et venir plus fortement en lui. Juan gémit. Il lui avait promis de le faire crier fort et il voulait tenir sa parole. Il changea d’angle, chercha à frotter plus intensément sur sa prostate, recueillit quelques halètements et frissons plus marqués qui majorèrent encore son excitation. De doux frémissements de plaisir commencèrent à serpenter aux creux de ses aines, le long de son dos, montant… Et quand Juan se mit à se masturber, Florian resserra ses mains sur ses cuisses et se laissa aller à le marteler sans plus se retenir, lui arrachant des cris d’extase qui firent écho aux siens quand sa voix se libéra aussi. La jouissance monta, puissante, et il y sombra avec force, se déversant tandis que des éclairs de plaisir crépitaient jusqu’à l’intérieur de son crâne.

Enfin, il s’arrêta, assailli par une nuée inattendue d’images : de celles que les heures de visionnage de vidéos pornographiques avaient inscrites dans son esprit et sur lesquelles se superposaient celles que son amant venait de lui offrir. Il voulait plus de Juan, plus de son corps, plus de son souffle, plus de la sensation de sa chair et du son de sa voix dans le plaisir… Difficilement, il essaya de reprendre sa respiration. Il s’était tellement laissé emporter par le fait d’être en lui qu’il n’avait même pas essayé de l’attendre avant de jouir. Pas grave, il ne comptait pas s’arrêter là, de toute façon.

Après une dernière longue expiration, il se retira. Lorsqu’il leva les yeux sur Juan, il remarqua que ce dernier le dévisageait avec une lueur perverse dans le regard.

— Je pense qu’on peut faire encore plus porno…

Florian rit légèrement à la remarque de Juan, puis s’attarda à retirer sa protection.

— On est toujours en train de faire de la simulation pour le travail ? demanda-t-il d’un ton badin.

— Peut-être…

Celui de Juan était clairement joueur. Florian lui lança une œillade provocante.

— Tu n’as pas crié assez fort ?

— Non… Toi, tu n’as pas assez crié.

Le sourire en coin avec lequel Juan lui avait dit ça lui plut particulièrement. Tandis qu’il se dirigeait vers la poubelle pour jeter son préservatif, il put entendre son amant redescendre du bureau. Il se penchait à peine au-dessus de la corbeille qu’il sentit déjà son torse chaud se coller à son dos.

L’excitation regrimpa en lui, nullement entravée par son récent orgasme. Son sexe ne se releva pas pour autant aussi vite. Florian se redressa, accueillit les baisers de Juan dans son cou, se laissa étourdir.

— Encore, réclama celui-ci.

Le mot le plus chaud du monde…

Si la manière dont Juan caressa juste après l’espace entre ses fesses le surprit, celle dont il appuya ensuite sur l’entrée de son corps déclencha en lui une brusque montée de désir. Il posa une main sur le mur attenant à la corbeille, avant d’y appliquer l’autre en soufflant quand le doigt qui l’attisait plongea en lui. Il sentit sa verge réagir légèrement comme son amant touchait le point qu’il savait être le plus sensible de son corps. Putain, il en voulait encore…

Un murmure de plaisir lui échappa et il se cambra pour s’offrir plus intensément à ses caresses, laissant retomber la tête vers le bas. La manière dont Juan gémit alors d’envie en espagnol l’excita vivement.

Quand ce dernier enfonça un second doigt en lui, il se mordit les lèvres tandis que son amant continuait à le pénétrer de ses phalanges en veillant à chaque fois à bien appuyer sur sa prostate. Il se tordit sous les pressions insistantes, dévasté par le plaisir montant, et il se mit même à caresser par réflexe sa verge qu’il sentit si tendue soudain, et le fit si vivement qu’il aurait pu jouir ainsi, mais Juan l’arrêta d’une main ferme sur son poignet. Il cessa alors ses mouvements, mais son amant ne retira pas ses doigts, jouant encore avec sa boule de nerfs, faisant remonter des éclairs de pure extase dans tout son corps. Il en lâcha de longues expirations qui ne parvenaient que difficilement à modérer son besoin de gémir.

Juan finit par s’arrêter.

Sa bouche fut près de son oreille, son souffle brûlant.

— Tu as toujours envie de porno ? demanda-t-il enfin.

Florian n’attendait que ça.

— Oui, répondit-il sans hésitation.

Juan lui lécha l’oreille, provoquant des frissons tout le long de sa nuque.

— Tu veux bien écarter plus les jambes ?

Florian s’exécuta avec envie.

— Tu veux que je t’encule ? poursuivit Juan.

Le choix de vocabulaire le fit rire. Il tourna le visage pour découvrir l’expression amusée de son amant.

— OK, ça, c’est porno, acquiesça-t-il.

Juan sourit.

— Non, ça, ça l’est.

Et il s’enfonça lentement en lui.

Florian gémit fortement, conscient de la présence qui l’emplissait. Il pencha la tête, tremblant de savoir quel serait l’acte suivant de Juan. S’il continuerait à être doux ou s’il se mettrait à aller et venir vivement en lui.

Mais Juan ne bougea pas. Il resta simplement ainsi, à appuyer son sexe contre sa prostate déjà fortement stimulée, et à caresser longuement son dos et ses hanches. Puis, très progressivement, il recula, et Florian retint son souffle. Et quand son amant revint s’enfoncer en lui, il relâcha un râle de plaisir. Cette douceur, cette tendresse était agréable et remuait quelque chose en lui, mais pour l’heure, son excitation réclamait plus. Il dut se contenir pour ne pas faire lui-même des allées et venues sur la chair qui l’enflammait. Comme Juan s’immobilisa de nouveau, il tourna légèrement la tête vers lui et lui adressa un regard provocateur.

— Je suis sûr qu’on peut faire encore mieux, l’incita-t-il dans un sourire.

— Tu veux que je te baise plus fort ?

Putain, pourquoi les pornos étaient-ils toujours si ennuyeux quand, dans la vraie vie, de simples mots, une simple invitation, un geste pouvaient porter une telle tension en eux ? Il hocha vivement la tête. Juan ne se fit pas prier. Il serra aussitôt ses doigts sur ses hanches et accéléra son rythme. Grand Dieu, que c’était bon ! Il en avait eu besoin, en fait. Depuis combien de temps n’avait-il plus éprouvé cette sensation ? Et que ce soit Juan qui en soit à l’origine, lui qui avait accueilli sa propre verge quelques minutes seulement auparavant, rendait l’acte encore plus extraordinaire et excitant.

Il se cala contre le mur et accueillit les coups de reins avec un plaisir grandissant, savourant les mains qui enserraient ses hanches.

C’était bon, terriblement bon, il en voulait encore.

— Plus, gémit-il.

Et Juan accéléra, le pilonnant littéralement. Le plaisir crépita dans son corps, s’enflammant à chaque nouvelle pénétration. Mais ce n’était pas encore assez et il ne comprenait pas pourquoi ni comment, il savait juste qu’il voulait plus. Alors dans un mouvement qui ne fut pas sans douleur pour lui, il repoussa son amant, le forçant à sortir brutalement de son corps. D’un regard rapide, il engloba la scène : le visage surpris, frustré et même un peu hagard de Juan… plus loin, son fauteuil, toujours pas. Restait le sol…

— Parfait.

Alors il prit la bouche de son amant avec la même passion que précédemment et peut-être davantage de folie. L’exclamation de Juan fut étouffée sous ses lèvres, tandis qu’il le poussait fermement jusqu’à l’allonger sur le parquet.

— Flo…

Mais l’heure n’était pas aux paroles. Il l’enjamba pour se positionner au-dessus de lui avant de s’empaler violemment sur son sexe tendu. Juan laissa échapper un râle sonore. Florian ne lui laissa pas le temps de réfléchir. Lui-même n’en était plus capable. Il voulait juste voir Juan jouir. Alors il se mit à bouger vigoureusement, ses mains caressant, touchant, griffant, tandis que ses lèvres et sa langue faisaient des ravages sur le visage de Juan qui tentait de lui rendre baiser pour baiser, caresse pour caresse, mais qui semblait pourtant dépassé par sa fougue. Le plaisir grondait en lui avec tumulte, ses jambes devenaient douloureuses tant il s’échinait sur l’homme qui se décomposait sous ses assauts, mais il n’aurait rien changé. Il en aurait été incapable. Le regard fixé sur le visage de Juan, il attendait le moment où il chuterait, où ses onomatopées ne seraient plus le signe de sa montée, mais celui où il atteindrait son apogée.

Et puis, enfin, Juan jouit. Son corps se raidit sous le sien tandis que de longs râles lui échappaient encore et encore et qu’il laissait partir son crâne en arrière, le faisant rouler sur le sol. Absorbé par ce spectacle, Florian n’en enserra pas moins la verge à l’intérieur de son corps par une forte contraction avant d’empoigner son sexe et se masturber rapidement et sans aucune retenue. La présence du sexe en lui, la manière dont il le sentait pulser, l’expression de Juan dans la jouissance… Tout le poussa vers un nouvel orgasme qui l’emporta tandis qu’il se répandait sur le torse de son amant. Le plaisir fulgurant l’envahit entièrement, emplissant son cerveau, annihilant complètement les paroles précédentes de Juan sur la nécessité de ne pas laisser de traces de leurs ébats… Mais sur le coup, il s’en moquait. Ils se nettoieraient plus tard. Son corps se fit terriblement mou et il s’effondra sur lui.

Leurs deux poitrines collées gonflaient et se vidaient à un rythme rapide tandis que leurs souffles ne semblaient plus vouloir revenir à la normale. L’odeur de sperme, de sexe, de sueur qui assaillait les sens de Florian finissait de l’étourdir. Comment allait-il faire pour se relever après ça ? La question méritait d’être posée.

#MissionImpossible.

Mais pour l’heure, les mains de Juan, qu’il avait craint de sentir le repousser, caressaient son dos avec tendresse et c’était très bien ainsi.

— C’était définitivement pornographique, remarqua finalement Juan.

Et Florian éclata de rire parce qu’il ne s’y attendait pas et parce qu’il aimait ça, les gens qui ne perdaient pas le nord.

— Je crois qu’on peut dire ça.

— Est-ce qu’au moins ça t’a aidé ?

Juan avait l’air amusé et même légèrement taquin en disant ça. Florian se redressa afin de lui faire face. Il se força à considérer sa question.

En un sens oui, s’il restait sur la conception érotique/porno dont ils avaient parlé auparavant, ce qui venait de se passer entre eux lui faisait réaliser que c’était plus le contexte et les actions qui jouaient que le vocabulaire. Pour le reste… Son regard se balada sur le visage de Juan qu’il trouva encore plus attirant qu’avant leur étreinte, si seulement c’était possible. En fait, la véritable question qui le turlupinait était : « et maintenant ? ».

Que se passerait-il désormais entre eux ? En resteraient-ils à un coup d’un soir ou pouvait-il espérer plus ? Et comment allait-il gérer le fait de bosser ensemble en sachant à quel point le sexe pouvait être bon avec lui ?

Et peut-être plus que tout, Juan, que voulait-il ?

D’une petite mimique, ce dernier le relança. Il n’y avait sans doute qu’une seule façon de répondre à toutes ces questions.

— Je crois qu’il me faudrait approfondir le sujet, tenta-t-il, le cœur battant.

Le sourire de Juan se fit resplendissant. Il se redressa jusqu’à venir l’embrasser tendrement.

— Eh bien, je te propose qu’on se rhabille, qu’on range un peu, qu’on aère.

La remarque le fit pouffer.

— Et après une douche et un repas à la maison, nous aurons tout le reste de la soirée pour étudier cela. Qu’est-ce que tu en dis ?

Il acquiesça d’un mouvement de tête avant de se relever doucement et de se reculer. Le sol lui avait fait un peu mal aux genoux, mais il tenait sur ses jambes, c’était toujours ça de pris. Juan en fit autant et, d’un geste mécanique, enleva le préservatif. Avec son ventre portant les traces de leurs ébats, ses cheveux en bataille, ses lèvres rougies et son sexe pas tout à fait au repos, il était plus sexy que jamais et tandis qu’il attrapait ses vêtements, Florian ne put s’empêcher d’espérer qu’il y aurait plus que ce soir.

Quand ils se furent rhabillés, qu’ils eurent récupéré les deux préservatifs usagés (Florian aurait pu bénir Juan d’y avoir pensé), ils prirent le chemin des ascenseurs. Les bureaux étaient vides et plongés dans le noir. Alors qu’ils marchaient en silence, Florian chercha un moyen de tâter le terrain auprès de Juan pour savoir s’il attendait bien plus que cet interlude, mais ne le trouva pas.

Une fois arrivé dans le parking, Juan sortit ses clefs de voiture et lui demanda avec un sourire séducteur :

— Prêt pour une longue soirée de travail ?

Une façon comme une autre de lui permettre de faire machine arrière sans doute, quand tout ce qu’il voulait c’était au contraire avancer, avancer même très loin et très vite. Peut-être était-ce le moment idéal pour amener la discussion sur le sujet.

— Je…

Il ne savait pas comment s’y prendre. Il repensa à son job et à la manière dont son pétage de plombs les avait emmenés là.

— Tu sais, pour le boulot… je…, même si je suis content de la tournure qu’ont pris les choses ce soir, je ne sais pas si je pourrai rester à ce poste encore longtemps, lâcha-t-il soudainement, inquiet de ce qu’en dirait Juan.

Peut-être que sa proposition ne survivrait pas à cette demande de sa part.

Juan n’eut pourtant qu’un petit sourire en coin, montrant clairement qu’il s’était attendu à entendre ça un jour ou l’autre.

— Alors il faut qu’on se dépêche d’explorer toutes les facettes du porno et de l’érotisme ensemble avant, répondit-il avec une expression mutine.

Florian ne demandait que ça. Son ventre se tordit d’envie et d’anticipation. Il sauta néanmoins sur l’occasion :

— Oui… mais tu sais, j’aurai sûrement besoin de cours de rappel, je peux être long à la détente, parfois…

Juan sourit largement.

— J’ai remarqué ça.

— Comment ça ? réagit Florian en fronçant les sourcils.

Cette fois, Juan éclata franchement de rire.

— Disons que tous les moyens discrets et subtils que j’ai tentés pour te montrer que tu me plaisais ont fait chou blanc alors même que tu me dévorais des yeux à chaque fois qu’on se croisait. Très honnêtement, si je n’avais pas saisi l’occasion ce soir, je crois que le seul moyen de te coller dans mon lit aurait été de me balader avec une pancarte indiquant : « Florian, baise-moi ».

— Non, mais, mais… euh…

#LeRetourDuEuh.

Juan ricana.

— Il faudra aussi que nous nous penchions sur tes capacités d’élocution, tu as des progrès à faire à ce sujet.

Il en resta muet. Mais déjà Juan lui ouvrait la portière, et s’il hésitait entre rire à son tour et lui rabattre son caquet, il se dit qu’il aurait bien des moyens de le faire taire un peu plus tard… ou du moins d’occuper suffisamment sa bouche à autre chose qu’à le critiquer.

Porn ? What Porn ? – Du porno ? Définitivement ! (1)

Autrices : Valéry K. Baran et Hope Tienfenbrunner.

Genres : Érotique, M/M, humour, hot.

Résumé : Florian est à la limite du burn out  à cause de son boulot pour lequel, en plus de classer des vidéos 18+ pour un site de VOD, il se retrouve à devoir trier des films boy’s love. S’il est déjà lassé par son boulot, cette nouvelle mission le rend fou : comment déterminer ce qui est porno et érotique là-dedans ? Heureusement pour lui, son boss terriblement sexy, Juan, est tout prêt à l’aider dans sa mission.

Du porno ? Définitivement !

Le couple à l’écran se sépara, le temps de changer de position. La femme, une belle blonde à la poitrine refaite, se plaça à quatre pattes sur le lit qui servait de terrain de jeu. La caméra zooma sur son arrière-train qu’elle caressa un instant, n’épargnant aux spectateurs aucun détail de son anatomie largement mise en valeur par une épilation intégrale. Ses doigts aux longs ongles vernis naviguèrent parmi les diverses possibilités qu’elle offrait, s’attardant largement sur son clitoris brillant. Après un nouveau gros plan, l’angle de vue se décala pour ne rien perdre de la large verge qui se dirigea vers son vagin avant de s’y enfoncer.

Un premier va-et-vient, un second, encore un autre où le pénis ressortit entièrement et rebelote. Avant, arrière, une fois, deux fois, trois fois…

Florian soupira profondément devant son écran, renversant même sa tête en arrière, avant de se décider à passer la suite en accéléré. À sa gauche, sur un second écran, deux gros gaillards, option cuir, faisaient son affaire à une brune qui semblait en avoir trop vu, trop fait, trop… tout en fait. Il grimaça. Comment des personnes pouvaient décemment choisir de regarder ce genre de porno ? Il ne comprendrait jamais. Au moins dans le premier film, l’actrice comme l’acteur étaient bien foutus. Certes le mec avait une gueule pas terrible, mais ce n’était pas franchement ce qu’on lui demandait. Et puis, pour ce qu’on la voyait, de toute façon…

Un coup d’œil à sa montre lui apprit qu’une petite heure s’était écoulée depuis qu’il s’était mis au boulot, bien trop tôt pour un café. Oui ? Non ? Allez, encore trente minutes, s’encouragea-t-il. Ce qui voulait dire, en pratique : trente minutes de pénétrations, de fellations et… À peine releva-t-il les yeux sur l’écran que le retour du gros plan de la mort qui tue qu’il se prit en pleine tronche ne fut pas loin de lui faire abandonner ses bonnes résolutions. Quant à la scène qui suivit, la seule considération hautement philosophique et profonde qui lui vint à l’esprit fut :

— Beurk.

OK… Il allait peut-être s’arrêter là, en fait ! Il n’avait pas forcément besoin d’en voir plus. Et puis il ne restait que trente minutes de vidéo, de toute façon. Il se pencha sur son bureau pour saisir la tablette qui lui servait d’outil de travail et cocha l’ensemble des catégories correspondant au film, et il y en avait ! Il n’aurait jamais pensé qu’il pouvait exister autant de façons de classer un porno, ni qu’il se retrouverait un jour à devoir regarder des films qui lui feraient mettre des croix quasi dans toutes (gonzo, fist fucking et autres joyeusetés). Enfin, comme tous les mecs, il en avait maté auparavant : pas ceux en mode Guinness des records qu’il devait désormais se taper, certes, mais des plus basiques. Comme beaucoup de femmes, aussi : toutes ne l’assumaient pas, mais l’industrie pornographique ne prospérait pas uniquement sur la libido masculine, il fallait arrêter de se voiler la face. En tout cas, elle ne vivrait plus grâce à lui. C’était bon, non seulement il avait sa dose, mais il avait fait le plein pour toute une vie et même pour les dix suivantes !

Un nouveau regard sur la team cuir et blousons cloutés le désespéra. Il ferma quelques secondes les paupières, comme si ce geste pouvait faire apparaître autre chose devant ses yeux lorsqu’il les rouvrirait. Ce ne fut pas le cas…

Quand il avait déniché ce boulot de « Classeur officiel de vidéos pornos pour le compte d’une boîte de VOD », il avait trouvé ça trop fort. Tellement qu’il en avait fait un post sur son mur Facebook pour narguer tous ses amis :

Je vais être payé à mater des pornos #JobEnOr. #SoyezPasTropDegLesGars.

Cela lui avait valu plus de comm’ et de like que toutes les conneries qu’il avait pu y poster jusque-là, et ce n’était pas peu dire. Six mois plus tard, il ne faisait plus le malin. Plus le malin du tout. Franchement, il n’était pas prude, mais il en avait tellement vu de toutes les couleurs, de toutes les tailles, de toutes les formes, masculines comme féminines, et il ne parlait même pas de tout ce qu’il aurait préféré ne jamais avoir à connaître, au point que, si ça continuait, il allait virer allergique au sexe, en mode éruption nerveuse à la moindre vue d’un attribut sexuel en gros plan. Pour contrebalancer, il avait découvert quelques trucs à tester plus tard. Enfin, quand il ne serait plus en overdose de sexe…

Heureusement pour lui, il ne se coltinait pas que les films pornos, il avait aussi droit aux films érotiques même si, par moments, la différence entre les deux était vraiment légère. Au moins avait-il la chance d’y voir un peu moins d’organes génitaux en action et ça, c’était déjà un soulagement. Il était d’ailleurs certain que c’était uniquement pour qu’il ne pète pas un câble que son boss les lui faisait aussi classer. Il y avait des limites à ce qu’une personne pouvait endurer en une journée et il frôlait déjà les siennes en permanence. Il en était à se demander comment pouvaient bien faire les professionnels de ce milieu… Quoique, à bien y réfléchir, ils en voyaient sans doute moins que lui.

À l’écran lui faisant face, la blonde peroxydée et son cavalier en étaient à la sodomie. Il soupira encore une fois. Sérieusement, ne pourraient-ils pas varier un peu ? La pensée eut à peine le temps de lui traverser l’esprit que ses alarmes y résonnèrent. Noooon, en fait, il savait trop bien que oui : ils pouvaient changer, mais que ce n’était pas forcément une bonne chose. Blasé, il enclencha un autre film sur le deuxième PC et continua à avancer en mode rapide sur le premier.

Un nouveau coup d’œil à sa montre s’ensuivit, un geste de lassitude de la main dans les cheveux, une légère hésitation… Vingt-cinq minutes s’étaient écoulées. Après tout, il n’était pas payé à la tâche, non ?

Oui café, pensa-t-il.

Il sortit de la pièce dans laquelle il travaillait ou, comme il l’appelait parfois, son placard. En réalité, c’était abusé de le décrire ainsi, même s’il bénéficiait de peu de place, mais c’était son ressenti. Meublé d’un bureau un peu large sur lequel trônaient trois ordis, dont l’un datait tellement qu’il mettait trois plombes à démarrer et sur lequel il n’avait mis encore aucun film ce matin-là (deux, déjà, ça allait bien pour sa tension nerveuse). Et puis, il plantait de toute façon une fois sur deux quand il lançait un visionnage en accéléré. Du coup, il l’utilisait la plupart du temps pour les pornos gay. Au moins était-ce plus agréable, compte tenu de sa propre orientation sexuelle, que l’action y passe à un rythme normal. Enfin, ça dépendait de quel genre de porno gay on parlait. Parce que, là encore, il y avait vraiment de tout. Il atteignait d’ailleurs un niveau de lassitude qui le désespérait à ce sujet aussi. Il allait finir asexuel, ce n’était pas possible autrement.

Pour le reste, il n’avait pas à se plaindre, le fauteuil était confortable, la vue par la fenêtre n’était pas déplaisante et le petit courant d’air qui en provenait rafraîchissait agréablement l’atmosphère de la pièce. Il fallait bien qu’il y ait des côtés sympas. Paraissait-il qu’ils avaient du mal à garder les gens très longtemps à ce poste. La bonne blague… Ce n’était pas lui qui aurait du mal à comprendre pourquoi. Dès qu’il le pourrait, il ferait une demande de mutation vers un autre secteur, d’ailleurs. Action, aventures ? Il prendrait même les comédies romantiques si on les lui proposait. Meg Ryan, Hugh Grant et cie, il signerait direct. Il se réjouirait de voir des ersatz de Buffy contre les vampires pour étudiants attardés… Tout et n’importe quoi, en fait. Il passerait juste son tour sur les films d’horreur : pour ce qui était des films 18+, il avait assez donné.

Se munissant de sa carte, il fit « pause » sur les vidéos en cours ; s’il n’avait pas été plus consciencieux, il les aurait laissé continuer en son absence, pas faute d’en être tenté… Prenant à droite en sortant de son bureau, il remonta le couloir d’un pas lent. Ce job était en train de le transformer en fonctionnaire de bas étage qui perdait son temps en pauses-café, commençait son heure de déjeuner cinq minutes en avance et la terminait avec un quart d’heure de retard.

Il salua une de ses collègues d’un petit sourire et tourna dans la pièce où se trouvait la rangée de machines. Café, thé, cappuccino, soupe, similimélange à la Starbucks, il y en avait pour tous les goûts. L’endroit était désert et c’était très bien comme ça. Sans être asocial, les conversations bateau avec ses collègues ne le passionnaient pas vraiment, et puis il y avait des moments comme celui-ci où il avait juste envie d’être seul.

Une fois sa carte dans l’une des machines à disposition, il choisit un café long et sucré dont le gobelet atterrit dans sa main une petite minute plus tard. Il se recula jusqu’à s’adosser au mur à côté de la fenêtre et laissa son regard vagabonder sur l’open space qui se trouvait au centre du bâtiment. Mis à part son « placard », les autres bureaux donnaient toutes par des baies vitrées sur cet espace où se rassemblait le plus gros des employés. L’ambiance y était studieuse, chacun à son poste, travaillant ou donnant le change sur son ordinateur. Peut-être que ça faisait mauvais genre d’être là à touiller le sucre de son café alors que les autres taffaient ? Qu’ils aillent se coltiner son boulot et on en reparlerait. Tout en soufflant sur sa boisson, il poursuivit son petit tour d’horizon jusqu’au bureau de son boss : Juan Horcas.

Juan Horcas. À prononcer à l’espagnole, comme pour Juan Pablo Montoya, le pilote automobile.n roulant les « r » sur le « J » du prénom : Juan.

Le type qui aurait dû être en train de poser sur des magazines à moitié nu plutôt qu’en costard-cravate dans un bureau. Juan avec sa belle gueule d’hidalgo et son accent à faire fondre l’iceberg du Titanic. Juan et ses chemises qui laissaient bien trop (ou pas assez) deviner ses épaules et son torse et ses saletés de pantalons à pince qui moulaient bien trop son cul. Juan qui lui donnait l’impression d’être en mode Robin de How I’ve met your mother à son retour de son trip argentin quand elle se radine à New York avec son amant « ibérique » et qu’il imaginait bien trop facilement lui susurrer un « savoure ta nourriture » tout en le nourrissant du bout des doigts. Bref, Juan sur lequel il fantasmait un peu trop à son goût.

Mais bon, qu’y pouvait-il ? D’une, il avait toujours eu un faible pour les accents et sa façon de prononcer « tou » au lieu de « tu » était tout à fait craquante même quand il passait une soufflante à quelqu’un. Encore qu’il préférait que ça ne soit pas à lui parce que, même si Juan était sympa et ouvert, quand il demandait que quelque chose soit fait, il fallait que ça le soit, point. De deux, parce qu’il était sexy à en crever et que c’était bien trop pour un type qui restait quand même son patron. Et de trois, parce qu’avec le merveilleux #JobEnOr qu’il se tapait, malgré tout son désespoir à ce sujet, son esprit était en permanence envahi d’images sexuelles dans lesquelles, bien contre son gré, Juan avait parfois tendance à apparaître. #MaVieProfessionnelleEstUneMisère. #TuezMoi. Du coup, il préférait éviter de se retrouver en tête à tête avec lui et faisait ce qu’il fallait pour que Juan n’ait rien à dire à son sujet, en mal comme en bien, au point que, la dernière fois que l’homme les avait rejoints, lui et ses collègues, pour une pause-café, il s’était cramé le palais et la langue en avalant trop vite sa boisson pour partir aussitôt se remettre au boulot.

#LaLoose.

Il ignorait si Juan se rendait compte qu’il le fuyait, mais si c’était le cas, il supposait que celui-ci l’analysait seulement comme une attitude classique d’un employé envers son patron et non pas comme le fait qu’il voulait juste s’éloigner de son crush du moment. Du moins le souhaitait-il parce qu’il avait parfois l’impression d’être terriblement transparent quand il ne parvenait pas à s’arracher à sa contemplation, comme maintenant : quand il le suivait du regard, l’observait se pencher au-dessus d’un bureau, quand ses yeux s’égaraient un peu trop longtemps sur les appétissants reliefs de son corps. Il espérait aussi que Juan n’avait jamais remarqué le rougissement qu’il sentait lui réchauffer les joues quand leurs regards se croisaient. D’un autre côté, Juan devait être habitué à ce genre d’attention. Et Florian était beaucoup, beaucoup, beaucoup (oui, tout ça) plus discret que certaines de ses collègues qui flirtaient ouvertement avec Juan #BourreauDesCœurs. Alors, oui, sans doute que son boss n’avait rien relevé et c’était très bien ainsi.

Ce n’était pas quelque chose d’inhabituel pour lui, en même temps. Le passé le lui avait bien appris : il se débrouillait systématiquement pour être attiré pile-poil par la personne avec qui il ne fallait pas, et ce avec une régularité absolument effrayante. Que ce soit son professeur de philosophie au lycée, le frère marié de sa meilleure amie, son ancien boss et le mec chelou en attente de procès pour vol de voiture qui l’avait pris en stop au retour de ses dernières vacances, il se retrouvait toujours dans ce cas de figure. Et pour avoir craqué avec deux d’entre eux (et il ne dirait jamais lesquels !), il était bien placé pour savoir que ça n’était pas une bonne idée.

D’une longue gorgée, il vida la quasi-totalité de son gobelet et en observa pensivement le fond pour arrêter de mater Juan et se concentrer sur autre chose… Et cette autre chose était qu’il allait falloir s’y remettre malgré sa motivation toujours aussi proche de zéro. Un long soupir lui échappa : un nouveau long soupir… Il aurait presque été tenté de prendre un second café, mais les enchaîner lui collait généralement des palpitations.

— Ah, Florian, l’homme que je voulais voir !

Il sursauta à cette exclamation (raté pour les palpitations !) et releva la tête vers Juan, accoudé nonchalamment contre le chambranle de la porte de la salle de repos, en mode photo pour Calvin Klein et il le faisait exprès, non ? Il ne pouvait que le faire exprès, ce n’était pas possible. Personne ne pouvait être aussi sexy comme ça naturellement ! Il avait dû travailler ça devant sa glace ou… Toujours est-il qu’il sentit aussitôt les battements de son cœur s’accélérer. Du coup, il fut incapable de retenir son expression de surprise à le voir là. Et puis comment était-il arrivé ici aussi rapidement ? Il n’avait pas eu un blanc si long que ça à essayer de se motiver pour retourner auprès de ses pornos, non ? Y’avait-il eu une faille spatio-temporelle ? S’il remarqua sa perplexité (et il ne doutait pas que ce fût le cas), Juan n’en laissa rien paraître. Le sourire qu’il lui décocha à cet instant fit juste se contracter son ventre qui vira en mode chamallow fondant, et il se retrouva à détailler du regard chaque trait et chaque courbe de son visage ô combien séduisant.

— Huhum ? lança-t-il, au maximum de ses capacités d’élocution.

— Tu vas bien ? l’interrogea Juan.

— Euh oui, oui. Je… j’y retournais, annonça-t-il en allant jeter son gobelet vide.

— Je voulais te parler, tu reprends un café ?

— Euh… Oui, oui.

Enfin, la réponse aurait dû être « non » (et ses palpitations ?), mais il n’était plus en mesure de faire mieux sur le coup.

— Tu sais dire autre chose ? s’amusa Juan, son rire rendant sa voix encore plus sexy.

C’était tout de même incroyable qu’il ait pu en arriver à ce que des dizaines de queues sur écran ne lui fassent plus aucun effet quand un simple roulement de « r » et un rire rauque suffisaient à lui coller la trique. Il ouvrit la bouche, prêt à répéter un nouveau « Euh, oui, oui » qu’il retint à peu près pour le transformer en un baragouinage pire encore :

— Euhou…

La vie le détestait. Et il se détestait encore plus. Il tenta de se reprendre :

— Bien sûr.

Il allait finir par rougir avec ces conneries. Il était un mec, merde ! Il n’allait pas se laisser décontenancer comme ça. Un nouveau petit rire s’échappa de Juan et Florian l’observa s’approcher de la machine à café d’une démarche prédatrice ou, du moins, ce fut son impression. Le regard profond que lui adressa Juan lui fit se racler la gorge, mal à l’aise, et détourner le sien. Quand il le ramena de nouveau sur son patron, celui-ci fixait la machine devant lui.

— Je te prends quoi ? Café, chocolat, thé.

— Un café avec du sucre.

— Tu ne veux pas changer, pour une fois ?

Florian fronça les sourcils. Les yeux noirs de Juan se posèrent sur lui comme il reportait son attention dans sa direction. Son visage légèrement penché vers le bas renforçait un peu plus l’impression de virilité qui se dégageait de lui.

— Co… comment sais-tu que je prends toujours ça ? demanda-t-il, surpris et sur la défensive.

— Je t’observe.

Florian en resta coi. Juan aurait dû dire… Un patron aurait dû dire : « je suis observateur », et non pas cette étrange tournure de phrase. Le fait qu’ils se trouvent dans un bureau vitré, soit un endroit où les autres employés pouvaient les voir discuter, même s’ils ne les entendaient pas, ne contribuait pas à le mettre à l’aise, mais avant qu’il puisse réfléchir davantage aux propos de Juan, celui-ci enchaîna.

— Tu n’aimes pas t’essayer à quelque chose de nouveau ?

« T’essayer ? » et pas « essayer » tout court ? C’était bizarre ça aussi comme tournure de phrase, non ?

— Euh…, répondit-il très intelligemment.

Pour sa défense, cette conversation, bien que potentiellement anodine, le perturbait. Il y avait quelque chose chez Juan qui était différent de son habitude, quelque chose de subtil… Une once de charme et peut-être de domination qu’il n’avait pas l’impression d’avoir vue avant.

Sa main passa nerveusement dans sa chevelure, tandis qu’il cherchait à se persuader qu’il s’imaginait des choses. Tous ces pornos où les acteurs se sautaient dessus pour n’importe quelle raison lui montaient à la tête, c’était évident. Il ne manquait plus que son attirance naturelle pour Juan s’y ajoute pour qu’il se fasse des films.

— Pourquoi pas ? répondit-il à sa proposition.

— Je choisis, alors.

Florian ne chercha pas à savoir ce qu’il lui prenait et se contenta de le remercier quand il lui tendit son gobelet. Un gobelet plus grand que celui de son café ordinaire. Il porta la boisson à son nez, humant une odeur sucrée de caramel et de café.

Un souffle chaud sur son visage lui fit de nouveau relever brusquement la tête pour se trouver à quelques centimètres de Juan. Il fallait qu’il arrête de regarder dans son verre si ce type se rapprochait comme ça à chaque fois. Ou alors, il fallait qu’il recommence… Il ne savait plus.

— Goûte.

OK, il se faisait sans doute des films, mais Juan n’était vraiment pas loin du « savoure ta nourriture » là, non ?

Il souffla sur la boisson avant d’en prendre une très légère gorgée, ses yeux toujours ancrés dans ceux de Juan. Le frisson qui le parcourut à cet instant fut forcément visible, mais Juan ne dit rien.

— Alors ? Tu aimes ?

Bon sang qu’elle était sexuelle, cette conversation !

— Oui, c’est bon, très sucré, mais bon.

Juan hocha la tête, visiblement satisfait, et se recula d’un pas. Florian eut la sensation bizarre de pouvoir mieux respirer.

— Je savais que tu aimerais.

— Pourquoi ?

— Je le trouve très bon aussi, et j’ai dans l’idée que nous avons des goûts en commun.

Il essaya d’évacuer de son esprit le fait qu’il avait entendu dans un premier temps « je te trouve très bon » et jeta un regard bref vers l’open space pour confirmer que personne ne les observait. Il était fatigué. Ce devait être ça. Pourtant, était-ce de la connivence qu’il avait l’impression de lire dans les yeux de Juan ? Il choisit de ne pas rebondir sur ce qui lui venait réellement à l’esprit, du genre que Juan lui faisait comprendre qu’il était gay lui aussi. Après tout, il n’avait jamais rien dit de sa propre orientation, même si sa manière de traiter les pornos gay avait de quoi le trahir. Quant à Juan, il n’en savait strictement rien et il s’était retenu autant que possible, jusque-là, d’émettre la moindre hypothèse à ce sujet. C’était bien mieux pour sa santé mentale, il fantasmait déjà suffisamment sur lui comme ça sans avoir besoin d’ajouter de l’eau à son moulin.

— Ah, j’aurais dit que tu prenais ton café noir, se permit-il de lâcher à Juan.

— Pourquoi ?

— Je sais pas, le côté…

Mâle, viril, corsé… aucun des mots qui lui venaient à l’esprit ne pouvait dignement être balancé à son boss.

— Enfin, je sais pas, c’était une idée comme ça. Tu voulais me parler ?

Changer de sujet, revenir sur quelque chose de cadré, comme discuter boulot.

— Oui, je voulais te dire que nous allions avoir un nouveau genre de films à partir de mercredi.

Florian ne retint pas une grimace. À quoi devait-il s’attendre si Juan venait lui en parler en personne ?

— Rien d’affreux, rassure-toi, s’amusa ce dernier. Ce sera une catégorie de films Boy’s love. Tu vois ce que c’est ?

— Absolument pas. Même si le nom donne une image.

Limite, dit comme ça, ça paraissait même plus anodin, mais il se méfiait de tout, au point où il en était.

— Nous voulons essayer de toucher un certain public féminin avec quelques-uns de ces films, tout en attirant également les hommes adeptes de ce genre de scénarios. Néanmoins, ils s’étalent de l’érotique au pornographique, on aura donc besoin de les classer comme les autres. Tu devrais en avoir une vingtaine pour commencer. On verra si ça fonctionne.

— D’accord.

Il peinait toujours à ne pas grimacer, mais il devait être un peu traumatisé par ce boulot, de toute façon. Et puis, surtout, il ne voulait pas prolonger la conversation avec Juan. Il s’envoya d’un coup le restant de son café/mocha/truc sucré dans la gorge, ce qui ne manqua pas de la lui brûler, forcément. #MaVieEstUnEnfer. Et il pivota sur ses talons.

— Florian ?

Lorsqu’il tourna la tête, Juan le fixait d’un regard beaucoup trop incisif à son goût. Ce type devrait absolument faire des photos pour Dolce & Gabbana : celles de Tom Ford, bien sexe et transgressives.

— Je compte sur toi, ajouta-t-il.

Florian hocha la tête, trop décontenancé pour émettre le moindre mot, puis fila loin de la machine à café, loin de Juan, loin de son crush incontrôlable… Plus près de ses vidéos pornos.

Une pensée suffisante pour lui faire voûter les épaules.

Alors qu’il traversait les couloirs, il ne put s’empêcher de s’interroger sur l’attitude de Juan.

***

Trois fois.

Florian laissa tomber son front sur le bureau face à lui et l’y frappa trois fois.

Il. Allait. Mourir.

Déjà, et ça Juan s’était bien gardé de le lui dire, les Boy’s Love, ce n’était pas des « films ». Ou pas seulement, en fait. Il y avait bien quelques films assez light et franchement, il avait été content. Rien de traumatisant, des mecs un peu efféminés pour certains, des jeunes hommes avec des histoires très romantiques qui lui auraient fait lever les yeux au ciel un an plus tôt, mais qu’il avait accueillies avec bonheur. C’était peut-être un peu niais par moments, mais les scènes de sexe étaient plutôt agréables à regarder même s’il n’était pas attiré par les physiques asiatiques. Mais en toute franchise, il avait senti une certaine excitation le gagner et ça faisait longtemps que ça ne lui était plus arrivé devant des vidéos de son taf. Mais, parce qu’il y avait un mais, ce n’était pas uniquement des films… oh non, il y avait aussi des « animes », ce qui voulait dire que :

Primo, on ne trouvait pas de vrais mecs dedans, mais des personnages dessinés dont les physiques se déclinaient de la crevette anorexique aux longs cheveux et cils chez qui on cherchait désespérément où pouvaient bien être les attributs masculins, aux gros warriors aux poils aussi nombreux que les muscles hypertrophiés, même à des endroits où, normalement, il n’aurait pas dû y en avoir, et avec des sexes si imposants qu’en vrai ce serait un handicap d’en avoir un comme ça.

Et deuxio, que tout, même le plus improbable physiquement, le plus extrême, le plus dégueulasse, tout y était possible !

Au départ bien sûr, il s’était dit que ce serait OK. Le premier qu’il avait lancé l’avait mis en confiance : Sensitive pornograph. C’était soft, une suite de petites histoires qu’il aurait qualifiées de mignonnes en soi, même si la deuxième était un peu limite niveau consentement. Il ne voyait pas bien en quoi cela pouvait viser une clientèle féminine, mais Juan lui avait expliqué devant un autre café (et il se faisait peut-être des films, mais il avait trouvé une fois de plus que la conversation avait des allures étranges, et il s’était de nouveau brûlé) que certaines femmes aimaient les films mettant en scène des relations sexuelles entre hommes. Florian avait bugué sur l’idée, avant de buguer sur la langue de Juan venue lécher sa lèvre pour ramasser le café qui s’y trouvait. Geste qui aurait pu être anodin s’il n’avait été accompagné par un de ces regards dont il se demandait de plus en plus s’il ne signifiait pas que Juan lui faisait des avances. Après ça, il avait de nouveau fui vers son bureau pour enchaîner sur son boulot. Et comme il l’avait regretté… Après le soft des premières vidéos, c’était parti en live total. Il avait même eu droit à du tentacle porn – alors, celui-ci, il avait dû carrément demander à ce que cette charmante catégorie soit ajoutée aux autres tant il ne voyait pas, sinon, où classer la vidéo concernée !

Et puis, en plus, comment faire pour distinguer l’érotique du porno, là-dedans ? Il la classait où, la vidéo dans laquelle le mec qui ressemblait à une fille poussait des cris aigus en se faisant pénétrer sans qu’aucun détail ne soit visible, soit de manière totalement suggestive par un tentacule du diamètre de son bras ? Il en faisait quoi des cinq types aux muscles et aux verges surdimensionnés qui partouzaient dans les vestiaires, mais en se susurrant tout le long des mots d’amour ? Et elle était où, au fait, la corde pour qu’il se suicide ? Est-ce que les gars en haut lieu s’étaient dit que c’était plus acceptable parce qu’il ne s’agissait pas de films avec des personnes réelles ? Eh bien, grande nouvelle, la réponse était non, NON, NON et NON !

— Rien d’affreux, râla-t-il devant la scène qui se déroulait face à lui. Rien d’affreux.

C’était ce que lui avait dit Juan, il s’en souvenait parfaitement bien. Si ça se trouvait, il avait essayé de lui faire vaguement du charme pour qu’il le croie et pas du tout parce qu’il avait une quelconque attirance envers lui. Il hocha la tête à cette pensée. Oui, c’était tout à fait possible, ça. Juan avait peut-être remarqué, malgré ses efforts pour le cacher, qu’il avait un faible pour lui et en avait lâchement profité. Quoi qu’il en soit, c’était du foutage de gueule, oui madame ! La seule chose qui le consolait était de se dire qu’un autre type (ou une nénette) s’était coltiné les mêmes films que lui pour en faire la traduction. Surtout que franchement, c’était quoi ces dialogues mélangeant mots crus et mots d’amour ? L’association des deux le laissait plus que perplexe.

De plus, tout cet ensemble soulevait de vraies questions quant au classement qu’il devait opérer. Il ne pouvait décemment pas mettre la vidéo qu’il était en train de se taper dans la même catégorie que les softs où, certes, on voyait les détails de pénétrations et où les dialogues pouvaient être tout aussi mièvres, mais qui restaient beaucoup plus romantiques et consensuels.

Il poussa un interminable soupir de lassitude… De la longueur du Mississippi, au moins. Devrait-il en parler à Juan ? Son patron pourrait peut-être être de bon conseil. Il le lui avait dit d’ailleurs, de ne pas hésiter à venir le voir s’il avait des questions… juste avant de poser sa main sur son épaule dans un geste de virile camaraderie avant que sa paume ne glisse avec douceur le long de son bras et que des frissons lui remontent tout le long de l’échine. #LifeSucks.

Aller lui parler, en voilà une idée qu’elle était bonne ou… Il y réfléchit un instant. Non, non, non, non, non, mauvaise idée. C’était bien trop dangereux. D’autant que, s’il était parvenu à fuir Juan au cours des mois précédents, il lui semblait que cela devenait de plus en plus compliqué. À croire que celui-ci lui avait collé un radar de manière à être alerté à chaque fois qu’il se pointait dans la salle de repos. Il avait même failli s’asseoir à côté de lui au self ! Et si jusque-là, il avait réussi à contrôler ses pensées et potentiels sentiments à son égard, ça, ajouté à leurs derniers échanges, risquait grandement de mettre en péril l’équilibre dans lequel il s’était complu.

Non, il décida qu’il devait rester coûte que coûte dans son bureau. Il passa donc à un autre film. Il lui restait quelques bons vieux pornos des familles de l’avant Boy’s love à traiter, ce serait parfait pour sa fin de journée.

Porn ? What Porn ? – C’est du porno ! (2)

En voyant Nathan ainsi, Lucas fit glisser son regard de la carotte qui touchait presque son menton aux yeux de son amant. Sa lèvre supérieure frémit doucement, avant de se lever. La lueur froide dans son regard se réchauffa peu à peu, adoucissant tout autant celle de Nathan. Ses paupières se plissèrent de plus en plus, alors que ses épaules commençaient à être agitées d’un léger tremblement. Bien malgré lui, une image de Nathan nu, le légume lui sortant du derrière, avec un air efféminé sur le visage et gémissant de façon aussi fausse qu’une actrice de porno, avait germé dans son esprit. Et c’était ridicule, hilarant et ridicule. Il ne saurait jamais ce que son conjoint avait pu imaginer, mais c’est ensemble qu’ils éclatèrent de rire comme ça ne leur était pas arrivé depuis longtemps.

Ils finirent effondrés au sol, Nathan à moitié allongé sous lui, la carotte échouée à leurs côtés.

— Je voudrais bien t’entendre faire la nympho en manque, finit-il par avouer lorsqu’il parvint à suffisamment reprendre son souffle.

— Hum, répondit Nathan, avant de passer la main dans ses cheveux.

— Écoute, je sais que tu n’es pas très fier de ce que je fais pour vivre. Ce n’est pas très classe lors des dîners, mais il se trouve que ça me paie. Et puis, je ne ferai pas ça toute ma vie. Je le terminerai un jour mon roman, j’avance, tu sais.

— Je sais, Lucas. C’est moi qui suis désolé. Je… je ne devrais pas agir de la sorte. Par ailleurs, j’aime bien voir la tête des gens quand tu annonces ce que tu fais en soirée.

Il sourit. La dernière, organisée par les parents de Nathan, en avait fait les frais. Le jeune homme avait été ravi d’éclairer un de ses oncles, qu’il ne pouvait pas supporter, sur ce que son petit ami faisait pour gagner sa vie. À la mention de « films X, tu en as certainement déjà vu…. Ça ne te dit rien Partie de fesses à la campagne ou quel était le dernier déjà, chéri ? Analgeddon ? » l’homme avait fui à l’autre bout de la pièce, rouge et bégayant. Oh, il s’était bien pris un sale regard de la part de son père, mais Nathan avait simplement fait un grand sourire. Parfois, Lucas admirait son compagnon pour sa capacité à tout assumer du moment qu’il en avait décidé ainsi, et comme il le lui disait régulièrement, ce n’était pas comme si les autres n’avaient jamais regardé un porno de leur vie. Ils étaient plutôt mal placés pour critiquer. Il avait raison, c’était certain.

Nathan se releva et lui tendit la main.

— Allez viens, on y retourne et je te promets de t’aider.

Et comme pour appuyer ses dires, il dézippa son sweat-shirt, le jeta sur le canapé et ôta son t-shirt.

Lucas ouvrit de grands yeux et trotta derrière son homme, torse nu, comme un chiot derrière son maître.

— Tu fais quoi ? demanda-t-il.

Nathan se retourna.

— Ne me dis pas que Roberta est très habillée dans cette cuisine ?

Le sourire de Lucas s’agrandit lorsqu’il vit la lueur taquine dans le regard de Nathan et ses mains qui en étaient déjà au dernier bouton de sa braguette. S’il avait eu une queue, elle aurait sûrement battu l’air derrière lui quand son compagnon lui jeta son jean et son caleçon.

Celui-ci prit appui sur le plan de travail et y posa les fesses. Lucas détailla son physique si gracieux : son torse glabre, son ventre ferme, sa peau douce et blanche. Ses épaules s’étaient encore un peu plus développées grâce à ses séances de musculation. Oh, c’était léger, mais ce n’était pas pour lui déplaire. Nathan ne pourrait jamais devenir aussi carré que lui, c’était une question de morphologie.

Pour autant, et pour avoir déjà eu à l’affronter lors de jeux idiots de couples amoureux, il savait que sa plus grande musculature n’était pas forcément un avantage. Nathan était plus souple, plus agile aussi, ce qui l’aidait grandement pour les esquives. Et lorsqu’il portait un coup, sa force n’était pas tellement inférieure à la sienne. Par-dessus tout, il aimait ses longues jambes, surtout quand elles s’enroulaient autour de sa taille. Bien sûr, son regard ne manqua pas la zone plus sombre, au milieu de laquelle trônait le sexe encore au repos de Nathan. Le sien connut une croissance rapide lors de cet examen. Qui pouvait vraiment dire que le désir diminuait avec le temps ? Plein, d’après ce qu’il entendait à droite, à gauche. C’était bien triste. De son côté, l’envie était toujours là, peut-être pas comme au premier jour, mais pas moins forte. Différente, définitivement. Les années passées ensemble leur avaient permis de mieux se connaître. Et s’il n’avait pas eu à se plaindre des quelques amants qu’il avait eus avant Nathan, avec lui… c’était différent. Ils avaient expérimenté des choses, petit à petit, l’amour et la confiance leur permettant de faire tomber les barrières de la pudeur, des craintes de ce que l’autre dirait, penserait. Et si leurs caractères avaient parfois eu du mal à s’accorder, il y avait bien un lieu où ils s’entendaient à merveille : dans un lit. Le sexe leur avait parfois sauvé la mise, même si, avec le temps, il était moins devenu le ciment de leur couple que son piment.

Nathan savait comme personne ce qui lui faisait perdre la tête, ce qu’il fallait faire, dire et à quel moment pour qu’il s’abandonne totalement et atteigne des sommets de jouissance. Et tout le plaisir qu’il prenait était décuplé par le fait de savoir qu’il n’y avait qu’avec lui que Nathan se lâchait ainsi, qu’il était le seul avec qui il osait certaines choses et laissait s’exprimer ses désirs sans crainte. Alors, l’avoir là, nu, devant lui, c’était la promesse de bien des choses à venir.

Et, tout à coup, son problème de scène passait tout à fait au second plan. Il s’approcha en se léchant les lèvres et vint se mettre entre les cuisses de son compagnon. Lorsqu’il se tendit pour l’embrasser, Nathan le repoussa. Il garda cependant les jambes écartées, posant même un de ses pieds sur le plan de travail pour avoir une meilleure stabilité.

— Le texte, demanda-t-il en lui tendant la main.

Il afficha une moue déçue.

— Peut-être une fois qu’on aura fini ça, lui proposa Nathan.

Il lui rendit les feuillets fissa, très pressé d’en terminer avec son scénario.

— Alors, où en étais-je, lança Nathan. Ah oui.

Sa main droite, qui avait récupéré la carotte, la fit glisser sur son ventre. Lucas déglutit en suivant le cheminement du légume des yeux, le cercle qu’il décrivit autour du nombril dans lequel, lui, serait bien allé mettre sa langue, la lente descente qui le fit s’enfoncer très légèrement dans la ligne noire qui menait à la toison plus épaisse avant de poursuivre le long de la verge qui commença à se dresser doucement. Quand, après avoir titillé ses testicules, Nathan l’aligna avec son sexe et commença à se masturber, le ventre de Lucas se contracta violemment alors qu’une vague de désir l’assaillait.

— Ça t’excite ? demanda Nathan d’une voix suave.

Il hocha la tête, ses yeux rivés sur la scène devant lui. C’était beaucoup plus chaud que ce qu’il avait visualisé. Parce qu’il avait beau écrire du porno hétéro, c’était bien souvent Nathan qu’il imaginait dans les positions et les situations qu’il décrivait.

— Plus que tu ne le crois.

— Je le devine bien, va, répondit ce dernier, ses yeux insistant sur la bosse qui déformait son pantalon.

Quand son membre fut au garde à vous, Nathan le relâcha. Il pointa de nouveau la carotte contre son corps, l’amenant plus bas cette fois. Lorsqu’il eut dépassé ses bourses, il appuya un peu sur son périnée. Il soupira de plaisir. Les yeux de Lucas allaient lui sortir de la tête tant tout cela lui paraissait incroyable. Sans même s’en rendre compte, il commença à se toucher au travers de son jean.

— Humm, ooh, c’est bon, aaaah, attaqua alors Nathan, reprenant son texte, mais en y mettant beaucoup plus de conviction.

Le jeu l’allumait très sérieusement. Nathan n’avait sans doute repris la carotte que pour le fun, mais à voir ses réactions, peut-être qu’il commençait à prendre le jeu plus au sérieux.

— Bon dialogue, remarqua Nathan narquois, avant de lui lancer un sourire aguicheur.

Lorsque la pointe du légume commença à descendre plus bas encore, Lucas sentit son cœur battre fort et il se demanda si Nathan allait oser, surtout quand la partie la plus charnue de la carotte frotta contre son intimité.

— Tu sais quoi ? ronronna Nathan.

— Quoi ? demanda-t-il les yeux fixés sur cette vision aussi décadente qu’érotique.

— Je plains les actrices pornos, ce n’est pas très confortable en fait, énonça Nathan, toute nuance séductrice disparue de sa voix et le légume tendu vers Lucas comme pour bien appuyer ses dires.

Celui-ci éclata de rire.

— Non, vraiment, c’est désagréable, ça glisse mal et ce n’est pas doux. Les pauvres, quoi.

— Tu veux le concombre ?

— Je ne crois pas que ça sera mieux !

— Je peux mettre un préservatif dessus, si tu veux ? proposa-t-il avec un air coquin un peu gâché par l’éclat rieur de ses yeux.

Nathan pouffa :

— Tu as vraiment envie que je me sodomise avec la carotte, toi !

Il haussa les épaules.

— Ça me permettrait de visualiser, commenta-t-il.

— Et c’est uniquement pour ça bien sûr. Pervers.

— Évidemment, je prends mon travail très à cœur, acquiesça-t-il.

Nathan afficha une mine dubitative.

— J’ai une idée, reprit-il finalement en sautant du plan de travail. Ne bouge pas.

Lucas l’observa sortir de la cuisine, ne cherchant même pas à prétendre qu’il ne matait pas ses fesses. Il ne fallut que quelques minutes pour que Nathan revienne, cachant quelque chose dans son dos que, bien sûr, il essaya de voir. D’un geste du doigt, Nathan lui fit un signe négatif. Alors, Lucas s’approcha de lui, l’attrapa par la nuque et l’attira à lui. Il sourit avant de porter sa bouche sur celle de Nathan pour un langoureux baiser.

Finalement, Nathan le repoussa et lui présenta ce qu’il cachait. Les yeux de Lucas s’agrandirent.

— Je savais que ça allait te rendre muet.

Et pour cause. Ce que Nathan lui montrait était le godemiché que Lucas avait ramené quelques mois plus tôt pour s’amuser et pimenter autrement leurs rapports sexuels. La réponse avait été un « non » à peu près aussi catégorique que lorsqu’il lui avait présenté la carotte et le concombre un peu plus tôt. Nathan n’était pas prude au lit, loin de là. Il assumait ses envies et sa manière de les exprimer à voix haute avait bien souvent eu raison de son endurance sexuelle, mais le coup du sex-toy l’avait littéralement bloqué. Lucas avait réussi à force de persuasion, de « s’il te plaît » et d’une bonne dose de suppliques à l’utiliser une fois, mais Nathan était tellement gêné qu’il n’y avait finalement pris aucun plaisir et qu’ils s’étaient arrêtés en plein milieu de leurs ébats pour se disputer. Un mauvais souvenir donc. Autant dire qu’il ne s’attendait pas du tout à ce que son compagnon aille le déterrer du tiroir dans lequel il était rangé depuis.

D’un petit saut, Nathan s’assit sur le plan de travail, le sex-toy toujours bien en main, un sourire triomphant sur le visage alors que Lucas le regardait, scotché.

— Imagine que c’est la carotte et prends des notes, lui lança-t-il en le repoussant jusqu’à la table d’un léger coup de pied.

Lucas s’y assit et regarda le show, se demandant jusqu’où il irait, toujours pas certain qu’il oserait vraiment le faire.

Nathan n’arrivait pas à croire qu’il était en train de faire ça ni qu’il s’agissait là de son idée. Il avait pourtant été catégorique sur le gode en question et voilà qu’il était celui qui le ressortait et même pas dans le secret de leur chambre. Il se lécha les lèvres de manière aguicheuse et dirigea le jouet jusqu’à son intimité sur laquelle il le fit tourner. Pourquoi son amant avait-il le don de réussir à lui faire faire ce genre de choses ? Il appuya un peu plus, le sex-toy forçant très légèrement l’entrée de son corps sans le faire pénétrer. Il avait chaud, ses joues étaient rouges, il savait que c’était en partie dû à la gêne de ce qu’il faisait, mais aussi à l’excitation de le faire et surtout de voir l’effet sur Lucas.

Celui-ci respirait fort, se mordillait les lèvres, et la main sur son entrejambe accélérait de plus en plus.

— Ouvre ton pantalon, ordonna-t-il.

— Ce n’est pas dans le scénario, répondit Lucas d’un ton amusé.

— Obéis !

Il put voir à l’expression de Lucas que son ordre s’était répercuté directement dans son sexe. Son compagnon s’exécuta et défit sa braguette.

— Sors ton sexe.

— Tout ce que tu veux.

La verge se dressa à peine eut-il baissé son caleçon, droite, fière et désireuse. Nathan laissa passer un « huhum » appréciateur en voyant l’humidité poindre à la tête charnue. Son propre sexe était dans le même état. Faire obéir Lucas le mettait toujours dans cet état. Il ne savait même plus vraiment quand ils avaient joué à cela pour la première fois, pas tout de suite, non, il n’aurait pas osé. Il y avait eu un mot une fois, suivi d’une réaction positive, un autre quelque temps plus tard, avec toujours cette même réaction d’excitation chez l’un et chez l’autre. Et petit à petit, il s’était lâché. Il adorait cela. Être dessous certes, mais être celui qui contrôlait ce qu’il se passait, être le maître du jeu. Lucas se moquait régulièrement de lui en prétendant que c’était son côté maître du monde qui s’exprimait. Malgré cela, il n’était jamais réticent à se plier à ses ordres et il avouait qu’il y prenait un plaisir différent qui le laissait parfois comme embrumé après l’amour, un état qui n’avait rien à voir avec l’orgasme, et qu’il ne savait pas bien décrire. Comme si le seul fait de lui plaire en lui apportant plaisir et obéissance, sans avoir aucune autre responsabilité, pouvait lui procurer une jouissance. Ils n’allaient jamais très loin dans ce jeu de domination et de soumission, le caractère de Lucas ne le lui aurait pas permis et il reprenait parfois la main, mais c’était suffisant pour qu’ils y prennent leur pied en tout cas.

— Maintenant, touche-toi en me regardant.

Lucas ne se le fit pas dire deux fois. Il semblait plus excité que jamais. Sa main se jeta sur sa verge et il commença à se masturber en le détaillant. Et puisqu’il avait toute son attention, Nathan porta le gode à ses lèvres, le léchant consciencieusement pour le lubrifier.

Lucas grogna. Certainement qu’il imaginait être à la place de l’objet, sentant sa bouche et sa langue sur son érection, sa chaleur et son humidité. Et c’était exactement ce qu’il voulait que Lucas ressente.

Il se repositionna pour bien écarter les jambes face à lui, ne rougissant que légèrement de son comportement. C’était le jeu et le jeu était excitant. Il descendit le sex-toy jusqu’à son anneau de chair. Son regard se fixa sur le visage de Lucas, rouge et en pleine décomposition. L’expression que prit celui-ci lorsqu’il poussa le jouet dans son corps lui arracha un sourire de pure satisfaction. Son gémissement fut couvert par celui beaucoup plus sonore de son amant. La sensation n’était pas aussi désagréable qu’elle lui avait paru la première fois. Bien sûr, c’était moins souple qu’une verge et moins chaud aussi, mais comme il commençait à le faire aller et venir, le plaisir était bien là.

De son côté, Lucas sentait la sueur poindre légèrement, la température était montée d’un cran et ses yeux ne voyaient rien d’autre que l’intimité de Nathan accueillant le sex-toy.

— Caresse-toi moins vite, ordonna ce dernier.

— Mais…

— Moins vite !

Lucas eut un frisson tout le long de son corps quand la phrase claqua dans la pièce. Un jour, il faudrait qu’il comprenne pourquoi il aimait à ce point quand Nathan le dominait de cette façon. Il s’était essayé à la psychologie de bas étage, cherchant dans la manière dont ses parents l’avaient éduqué – à la culpabilité, comme le disait Nathan –, mais n’avait trouvé rien de probant. Peut-être qu’il avait simplement des tendances sado-maso et que dans quelques années, il finirait gainé de cuir, menotté à un lit à se faire cravacher les fesses. L’idée l’amusa. Quoi qu’il en soit, il obtempéra et diminua la cadence.

— Je ne veux pas que tu jouisses avant d’être en moi.

Ça va être dur si tu continues, pensa-t-il. Il n’en revenait pas que Nathan ose faire quelque chose comme ça. Il devait vraiment l’aimer pour se lâcher à ce point, pas qu’il en doutait réellement. En tout cas, vivre cette nouvelle expérience l’excitait comme jamais.

Des gémissements s’élevèrent qui n’avaient rien à voir avec le dialogue qu’il avait écrit mais qui traduisaient bien le plaisir que ressentait Nathan, plaisir qui était amplifié par le côté très coquin de ce qu’il commettait. Il avait complètement oublié le scénario dont les feuilles gisaient au sol, tombées là, quand il avait un peu plus écarté ses cuisses pour que Lucas ne rate rien du spectacle.

— Déshabille-toi.

Nathan sut, à la grimace qu’afficha Lucas, que l’idée de lâcher son sexe ne l’enchantait guère. Malgré le rythme lent qu’il lui imposait, et il savait qu’il le torturait en faisant cela, c’était sans doute mieux que de ne pas se toucher du tout, ne serait-ce qu’une minute. Il ne retint pas un petit sourire quand Lucas se précipita sur sa chemise.

— Moins vite.

Sadique ? Définitivement. Lucas grogna littéralement de frustration.

— Je te fais un… ah… show, fais-m’en un… humm aussi.

Alors Lucas s’exécuta. Il bougea les hanches sur une musique imaginaire, défaisant doucement les boutons les uns après les autres. Nathan prit son sexe en main et commença à se caresser lentement. Il sentait le plaisir se faire de plus en plus fort en lui. Son autre main accélérait les mouvements à l’intérieur de son corps. Il admira la vue, la peau qui se dénudait progressivement devant lui. Il avait toujours été presque jaloux du hâle naturel de Lucas. Il détailla les pectoraux tendus, les abdominaux qui se contractaient en réponse aux ondulations des hanches un peu marquées sur lesquelles le jean glissait peu à peu.

Il dévora des yeux le fessier musclé lorsque Lucas se retourna et dandina son arrière-train pour finir de se déshabiller. Il aurait presque pu rire en le voyant s’empêtrer un instant avec ses baskets et son jean, mais l’excitation se frayait un chemin de plus en plus net dans son corps, le coupant de toute autre sensation.

Lorsqu’il fut entièrement nu, Lucas se retourna à nouveau et écarta les bras.

— Ta-daa !

Il sourit.

— Caresse-toi.

La large main de Lucas se dirigea vers son érection.

— Non ! D’abord le torse.

Il se savait exigeant, mais au point de plaisir où il se trouvait, ce n’était pas important. Au contraire même, il avait besoin de jouer avec les limites de Lucas, de le soumettre à son bon vouloir.

Les doigts de ce dernier partirent alors de la clavicule, titillèrent un téton ce qui lui valut un râle appréciateur avant de continuer sur le ventre où d’un hochement de tête, il l’autorisa à reprendre la verge luisante.

— Mainte… maintenant, haleta-t-il en enfonçant le gode plus loin en lui, l’appuyant sur sa prostate, ouvre bien les yeux et… humm… pro… ah… profite… ahhhhh.

Son orgasme explosa dans ce dernier cri, il s’arqua, son corps se contracta et expulsa son jouet tandis que deux jets de sperme jaillissaient de sa verge pour s’écraser sur le carrelage blanc de la cuisine, à côté de la carotte tombée là quelques minutes plus tôt.

Il garda les yeux fermés, savourant les dernières légères contractions qui animaient son corps, les ultimes gouttes de plaisir. Ce fut un grognement qui lui fit redresser la tête et ouvrir les yeux. Ceux de Lucas étaient fixés sur lui, un air d’intense concentration sur le visage. Il était manifeste que le voir jouir de cette façon l’avait amené au bord de son propre orgasme. Mais il ne l’avait pas autorisé à venir et c’était le jeu, il devait se retenir.

Il s’allongea sur le plan de travail, faisant tomber par terre le paquet de céréales que Lucas n’avait pas rangé le matin. Des ronds multicolores roulèrent au sol, certains vinrent s’échouer dans les taches de sperme. Aucun des deux n’y prêta attention. Lucas essayait visiblement encore de se contrôler, ce qui semblait loin d’être une partie de plaisir à en juger par la manière dont il le regardait. D’ailleurs, Nathan laissa une de ses propres mains courir un instant sur son torse avant d’aller essuyer une dernière goutte sur son sexe et de la porter à sa bouche. Lucas fut incapable de retenir le gémissement que cette scène occasionna chez lui.

— Viens là, ordonna-t-il.

Lucas avança, écrasant quelques céréales sans s’en rendre compte. Nathan posa sa main gauche sur sa hanche pour l’approcher de lui. Maintenant qu’il l’avait mis dans cet état, il allait l’achever avec son autre petit truc, car s’il y avait bien quelque chose qui pouvait faire perdre la tête de Lucas, en plus de lui asséner des ordres, c’était de se lancer dans un langage volontairement cru et direct. Le dirty talk était un autre des points faibles de Lucas. Et Nathan adorait s’en servir dans ces moments-là, quand il se sentait suffisamment décomplexé pour exprimer ouvertement ses désirs et ses besoins sans avoir à en rougir.

— Maintenant, écoute-moi bien. Je vais te prendre dans ma bouche et tu vas jouir. Je veux sentir ton sperme tapisser mon palais et s’écouler au fond de ma gorge. Je veux garder ton goût sur ma langue pendant que tu me prendras sur ce plan de travail et que tu me feras crier comme tu sais si bien le faire. Je veux que tu me baises jusqu’à ce que ma voix se casse…

La main de Lucas serra de nouveau sa verge pour s’empêcher d’exploser.

— Et quand j’aurai joui si fort que ma tête me tournera, tu auras le droit de me remplir à nouveau.

Lucas afficha une expression, comme s’il avait pu éjaculer rien qu’à écouter ses mots. Oh oui, il allait faire tout ça et bien plus encore : ce fut évident, vu la manière dont il hocha la tête. Nathan avança son visage au ralenti. Un sourire supérieur s’y dessina lorsqu’il entendit le grognement menaçant de son amant.

Il écarta doucement les lèvres et laissa glisser lentement, très lentement la verge de Lucas à l’intérieur de sa bouche.

— Ahhmmmm, gémit celui-ci.

Il savait qu’il ne faudrait pas grand-chose pour l’amener à l’orgasme. Il fit deux allers-retours, avant de faire ressortir entièrement la verge de sa bouche. Sa main gauche vint caresser les bourses pleines.

— Tu es prêt ? La prochaine fois que je te prends dans ma bouche, je veux que tu jouisses en criant mon nom.

— Oui, oui, oui, supplia presque Lucas.

Sans le torturer plus longtemps, il ouvrit de nouveau sa bouche et enfonça fortement le sexe de Lucas jusqu’au fond de sa gorge où il sentit le premier flot de sperme gicler.

— Ahh, Nathan, ahhhhhhhhh.

Il le pompa violemment tout le temps que dura son orgasme, savourant le liquide chaud et âcre qui s’écoulait sur sa langue et maculait son palais.

Lorsqu’il laissa le sexe ressortir de sa bouche, Lucas tituba jusqu’à la table, ayant besoin de s’y appuyer. La jouissance avait été brutale, les mots de Nathan avaient fait monter son désir, l’attente et la retenue l’avaient à ce point frustré qu’il s’était complètement abandonné quand il en avait eu le droit. Et cette façon qu’il avait de parler : il suffisait qu’il lui balance un ou deux « baise-moi, remplis-moi » et il n’était plus lui-même. Ce n’était finalement peut-être pas étonnant qu’il soit scénariste de films pornos quand ce genre de dialogues réussissait à décupler son excitation et son envie. Il y avait dans ces mots un côté vulgaire, coquin, ouvert qui avait facilement raison de lui.

Avec une longue inspiration, il essaya de reprendre son souffle et surtout ses esprits.

— Tu m’as vidé, finit-il par dire.

— J’espère bien que non, ronronna Nathan.

Il reporta son attention sur lui. Ce dernier s’était de nouveau assis et se masturbait lentement.

— Viens me sucer un peu en attendant de te remettre.

Le ton était doux et tendre, la proposition tentante. Il attrapa une des chaises et la plaça entre les jambes écartées de Nathan. Il s’assit et commença à le lécher. Sa langue courut sur la longueur, s’amusant de la sensation différente de ce sexe encore mou dans sa bouche. Sous ses attentions, celui-ci se redressa petit à petit, se gorgeant de sang sous l’effet de l’excitation qui gagnait de nouveau Nathan. Ce dernier avait appuyé sa tête contre la porte du placard, les mains caressant affectueusement ses cheveux blonds. Les dix minutes s’étaient envolées depuis un moment maintenant, mais il n’y pensait même pas, désireux de poursuivre son programme.

— Tu te sens prêt ? lui demanda finalement Nathan.

Il se redressa et vint murmurer à son oreille.

— Oh oui, prêt à te faire crier.

— Humm.

Nathan tendit sa main droite, ouvrit le placard et sortit la bouteille d’huile. Lucas ne s’en étonna pas : il était certain qu’après la petite séance précédente, un peu de lubrifiant serait nécessaire. Il laissa échapper un rire pervers. Nathan lui fit signe d’un doigt de s’approcher de lui et versa un filet gras sur sa verge avant de reposer la bouteille un peu plus loin. De nombreuses gouttes s’échouèrent au sol, venant pour certaines se mêler aux récentes taches blanchâtres. Il étala l’huile sur son érection avant d’en enduire sa propre intimité.

Lucas s’avança et agrippa ses hanches pour le tirer un peu plus vers lui. Nathan posa ses pieds sur le dossier de la chaise, écartant bien les jambes.

— Je ne peux pas attendre de te remplir de mon sperme aussi ici, chuchota-t-il en passant son doigt sur l’intimité huilée.

— Pas avant de m’avoir fait jouir, Lucas.

— Ce n’est pas toi le scénariste, tu sais.

Une main douce mais ferme passa derrière son crâne et approcha son visage de celui de Nathan. L’expression de ce dernier se durcit légèrement et il sentit poindre en lui la naissance d’une vague de désir qui s’élança avec force quand Nathan grogna un « Tu te tais, tu obéis et tu me baises » avant de prendre sa bouche avec férocité.

Il lui mordit la lèvre en représailles.

— Si tu veux jouer à ça…

Il empoigna son sexe et le pénétra d’un coup sec, gagnant un cri : mélange de surprise et de plaisir.

— Je vais te baiser aussi fort que je le peux.

Il n’était pas le seul chez qui ce genre de langage faisait effet, même si Nathan n’était guère prompt à l’admettre.

— Vas-y !

Il n’en demanda pas plus, se recula et se rengaina vivement une première fois.

— Oui, comme ça, réclama Nathan en passant ses bras autour de son cou.

Il ne répondit rien et ressortit presque entièrement avant de donner un brusque coup de reins. Il maintint ce rythme pendant plusieurs allers-retours, s’arrangeant pour toujours frapper la prostate de Nathan qui se décomposait contre lui. Les petits gémissements qu’il avait émis au début de la pénétration avaient déjà gagné en volume.

— Plus vite, ordonna-t-il quand même.

Il accéléra.

— Comme ça ?

— Hummm.

Il allait ouvrir la bouche lorsque les doigts de Nathan saisirent une poignée de ses cheveux pour tirer dessus.

— Je… ahh t’ai dit de… ahhnn te taire et ahhnn oui… et… et de me baiser.

D’un coup de pied indélicat, Lucas envoya voler la chaise plus loin avant que les jambes de Nathan ne s’enroulent autour de ses hanches. Ses mains se firent plus agressives sur le corps qu’il possédait et son bassin accéléra la cadence.

— Plus fort, fais-moi crier, bordel, Lucas ! se plaignit Nathan.

Lucas se pencha et lui infligea une légère morsure au cou lui arrachant un râle. Un peu de douleur avait toujours eu un effet amplificateur sur le plaisir de Nathan. Sa tête se rejeta en arrière, chaque coup de reins qu’il lui infligeait la faisant cogner contre la porte du placard. Cela ne dura pas et il redressa le visage pour croiser son regard.

— Sur la table, prends-moi sur la table, lui indiqua-t-il.

Il acquiesça d’un hochement de tête, l’attrapa et le posa sur le meuble avant de sortir de lui et de le retourner, écrasant son visage sur la surface froide. Nathan se redressa sur ses coudes et lui jeta un regard noir dont il ne tint pas compte. En fait, peu lui importait, son sexe criait son besoin de retourner dans son antre chaud et il ne comptait pas le priver de ce qu’il voulait. Il écarta les fesses rebondies de Nathan avant de s’enfoncer vivement entre elles, se mettant aussitôt en mouvement. La pénétration se fit plus profonde et son amant s’effondra sur le plateau de la table en laissant des râles de plaisir lui échapper.

— Tu voulais crier, Nathan ? Je vais te donner exactement ce que tu veux.

— Encore, vas-y, l’encouragea celui-ci.

Comme Nathan le lui avait ordonné, il continua à le prendre en usant de sa puissance pour le pénétrer toujours plus fort. Dans ses oreilles, la voix de Nathan se cassa petit à petit tant il criait, montrant à quel point il savourait le plaisir puissant qui parcourait son corps. Il faisait ce qu’il fallait pour cela, son sexe gonflé allait et venait, frappant durement sa prostate à chaque fois, la frottant lorsqu’il se retirait, pour revenir la stimuler à son retour. Le va-et-vient se fit plus rapide, plus fort encore et le visage de Nathan prit cette expression douloureuse du plaisir qui devient torture autant que bonheur. La position dans laquelle il l’avait mis l’empêchait de se masturber et toute la responsabilité de sa jouissance lui incombait à lui et ça l’excitait encore plus.

La table tanguait dangereusement, reculant sous chaque assaut pour s’échouer contre le mur sur lequel elle cognait sans cesse.

Il se gorgeait de la voix rauque de Nathan, mais il se sentait à la limite. La pression se faisait de plus en plus forte, le frottement légèrement désagréable et il n’avait qu’une idée en tête, se libérer.

— Nathan, je vais jouir.

— Pas… ahhh… droit… moi… ohhhahhh… d’abord.

Il grogna entre ses dents et ressortit de Nathan, le retourna une nouvelle fois, forçant sur ses bras pour le manipuler sans le blesser. Il plaça ses jambes sur ses épaules et le reprit en le pliant sur lui-même, appréciant une fois de plus sa grande souplesse. D’une de ses mains, il empoigna le sexe de son compagnon que l’excitation avait déjà lubrifié.

— Ahhhh… Oui… Lucas, Lucas, Lucas, gémit ce dernier.

Il fit deux allers-retours et sentit enfin son amant venir dans un dernier cri. Il l’observa jouir, observa son souffle se couper alors que la vague de plaisir se répandait en lui, observa l’abandon avec lequel il s’offrait à sa jouissance, les expressions sur son visage et son corps qui se relâchait dans l’orgasme. Il ne lui en fallut pas plus et il se vida au plus profond de son amant avant de s’effondrer sur lui.

Quand le souffle lui fut revenu, tout du moins en partie, il aida Nathan à reprendre une position plus confortable, puis il posa ses coudes autour de son visage dont les joues étaient rouges et humides de sueur. Délicatement, il amena ses lèvres sur les siennes, réalisant qu’ils n’avaient pour ainsi dire échangé aucun baiser au cours de leurs ébats. Nathan ouvrit la bouche pour l’inviter à approfondir. Il n’aimait rien autant que la tendresse qu’ils pouvaient s’offrir après avoir fait l’amour de manière aussi brutale. Un craquement sonore retentit et ils se regardèrent. Lucas se redressa, entraînant Nathan avec lui. Il s’assit au sol, glissant contre la paroi du meuble et donna un coup de pied dans la carotte. Il laissa son amant se mettre à califourchon sur lui. Il sentit son propre sperme couler du corps de ce dernier jusqu’à sa jambe.

— Je ne crois pas que notre table supportera un autre round comme celui-là, remarqua-t-il finalement.

— Huhum.

De la main droite, il récupéra son texte. Lui comme la cuisine étaient dans un état lamentable.

— Ça ne t’a pas beaucoup avancé tout ça, hein ? murmura Nathan.

— Oh, si, si, je crois que Roberta va devenir une vilaine petite dominatrice.

Nathan sourit.

— Ah oui ?

— Humm.

— En tout cas, moi, ça ne va pas m’avancer, ce sera dur à caser dans mon rapport, finit par ajouter Nathan en se collant un peu plus à lui pour bénéficier de sa chaleur maintenant que la sueur sur son corps refroidissait.

Lucas laissa échapper un petit rire avant de caresser son dos, l’invitant à se blottir contre son torse. Ils restèrent encore un moment dans cette position et finalement se relevèrent. Il vit Nathan attraper son jean à lui, l’enfiler et sortir de la pièce.

— Heu… tu ne m’aides pas à ranger ? lança-t-il.

La tête brune de Nathan passa par l’entrebâillement de la porte.

— Tu plaisantes, j’espère. Je devais te consacrer dix à quinze minutes, on a très largement dépassé. Alors tu te charges du reste.

Et sur ce, il disparut dans le salon.

Lucas resta cinq minutes comme un couillon dans sa cuisine, ses feuilles à moitié froissées à la main, regardant le sol couvert de céréales en partie écrasées et maculé de taches d’huile et de sperme. Il réalisa d’ailleurs que son jean allait être bon pour un tour en machine puisque Nathan l’avait mis sans rien d’autre… Oui, il resta là cinq bonnes minutes à se dire que son amant le prenait peut-être un peu pour un con là.

Mais peut-être qu’en fait ce n’était pas grave parce que… quelle putain de partie de jambes en l’air il venait de s’offrir !

Il sourit, attrapa la carotte, la balança directement dans la poubelle et au moment où il saisissait la pelle et la balayette, son jean passa la porte en glissant sur le carrelage.

Son sourire s’agrandit alors qu’il se dirigeait vers le vêtement pour le ramasser. Il regarda dans le salon pour voir Nathan lui jeter un coup d’œil rapide avant de prendre la direction de la salle de bain.

— C’était juste histoire de le dégueulasser que tu l’as mis ou quoi ? demanda-t-il.

— Arrête de te plaindre et viens me frotter le dos.

— Je ne suis pas ta bonne !

— Oui, mais si tu es gentil, peut-être que la prochaine fois, j’utiliserai vraiment la carotte en guise de sex-toy.

Oh, il y avait quoi ? Une chance sur cent pour que ce soit vraiment le cas, mais… Lucas jeta son jean sur la table et trottina jusqu’à la salle de bain… il avait toujours été chanceux au jeu.

Porn ? What Porn ? – C’est du porno ! (1)

Auteur : Hope Tiefenbrunner.

Genre : Érotique, M/M, humour, fluff.

Résumé : Lucas, écrivain en herbe et scénariste de films pornographiques pour gagner sa vie, a besoin du coup de main de son compagnon, Nathan, pour la scène  sur laquelle il bloque. Et oui, c’est du porno !

C'est du Porno !

D’un rapide « contrôle S », Nathan enregistra son fichier et soupira. Il s’étira, son dos craquant au passage avant de poser les mains sur ses épaules qu’il massa légèrement tout en faisant rouler sa tête d’avant en arrière pour détendre sa nuque. Les tensions dans ses muscles, conséquence de plusieurs heures passées sur l’ordinateur, diminuèrent légèrement. Un nouveau soupir et il baissa les yeux sur le rapport auquel il travaillait depuis maintenant plus de trois heures. C’était la partie de son boulot qu’il détestait le plus. Il aimait être sur le terrain, pas coincé chez lui à rédiger des pages et des pages qui ne seraient lues par personne, mais qu’il avait obligation de pondre.

Il finissait de relire son précédent paragraphe lorsqu’il aperçut une ombre à la porte de son bureau. Il leva le nez pour découvrir son compagnon. Son œil parcourut rapidement l’harmonieuse silhouette de Lucas, habilement mise en valeur dans un jean foncé et un simple t-shirt blanc, avant de s’arrêter sur sa main qui tenait un petit paquet de feuilles.

— Non, dit-il en ramenant son regard sur l’écran.

— Quoi non ?

— Non, c’est tout.

— Mais je n’ai encore rien dit ?

— Pas la peine, je sais ce que tu veux et c’est non.

— Allez, j’ai besoin de finir ce scénario pour demain au plus tard. Ça fait une heure que je tourne en rond, je n’arrive à rien.

— Non.

Lucas fronça les sourcils et s’avança jusqu’à son bureau.

— Nath, chouina-t-il.

Mais ce dernier avait reporté son attention sur son travail et ses doigts commencèrent à se remettre en mouvement sur le clavier. Lucas grogna. Nathan avait parfaitement conscience que son compagnon ne supportait pas de se faire ignorer de la sorte. Le plus discrètement possible, il l’observa du coin de l’œil passer la main dans ses cheveux blonds, replaçant une mèche derrière son oreille et se pencher. La mèche, bien sûr, se sauva et vint taquiner sa joue. Lucas la laissa faire, habitué à cette bataille perdue d’avance.

— Allez, bébé, aide-moi, reprit-il et Nathan reporta toute son attention sur son écran, ses doigts n’interrompant pas leur cliquetis.

— Naaaaatttthhhh.

Il ferma un instant les yeux avant d’inspirer un grand coup. Il ne répondrait pas, non, il ne le ferait pas.

— Aide-moi, aide-moi, aide-moi, ai…

— Lucas ! cria-t-il en tapant légèrement du poing sur son bureau, parce qu’il voulait bien l’ignorer, mais il y avait des limites à ce qu’il pouvait endurer.

Son compagnon se recula, juste un peu.

— Moi aussi, j’ai du travail, rétorqua-t-il, prenant sur lui pour maîtriser son ton.

— Mais tu as encore plus d’une semaine pour rendre ton rapport alors que moi…

— Non.

— Allez, je suis bloqué.

— Va au vidéoclub.

Lucas laissa échapper un petit rire.

— Tu sais bien que Mathieu n’est pas gay, bébé.

Nathan leva le regard sur lui et le fixa droit dans les yeux.

— Justement, il sera de bien meilleur conseil que moi.

— Il ne voudra pas m’aider et tu le sais très bien.

Oui, il le savait, mais il s’en foutait royalement. Ce qu’il voulait lui, c’était boucler cette saleté de rapport.

— Va te louer un film alors. Ils en ont des tonnes, lâcha-t-il.

— Mais, c’est inutile, je veux juste tester une scène. Y’en aura pas pour plus de dix minutes. Tu peux quand même m’accorder dix minutes de ton temps. Moi, je m’ar…

— Me culpabiliser ne servira à rien, Lucas, quand le comprendras-tu ?

Il retint le « Ce n’est pas parce que tes parents t’ont élevé à la culpabilité qu’il faut croire que ça marche sur tout le monde » qui lui chatouillait les lèvres. Ç’aurait été cruel de le lui balancer, d’autant qu’il n’était qu’en partie la source de son agacement.

— Mais heu…

— Et tes répliques dignes d’un gamin de dix ans non plus.

— Oh, je t’assure que ce que j’ai là, répondit Lucas en agitant ses feuilles, aucun enfant de dix ans ne peut l’écrire.

Nathan put l’entendre penser : « Et heureusement », rien qu’à voir son expression amusée. Le regard qu’il lui adressa en réponse aurait pu se traduire par « je demande à voir ». Lucas réagit par une moue, mais n’abandonna pas pour autant. Personne ne pourrait dire de son compagnon qu’il n’était pas plein de ressources, se désespéra Nathan.

Adoptant une démarche féline qui, c’était vrai, lui réussissait la plupart du temps, Lucas fit le tour du bureau, se plaça derrière lui et posa ses mains sur ses épaules, massant doucement. De prime abord, Nathan sentit ses muscles se contracter, mais l’habileté de son amant les força à se détendre. Celui-ci se pencha alors à son oreille.

— Humm, tu es tout tendu, ça te fait du bien ?

Nathan, même s’il appréciait grandement ce petit massage improvisé, n’était pas dupe.

— On n’est pas dans un de tes films.

— Tu vois vraiment le mal partout, toi.

— Bah, tiens.

Il continua encore un peu, espérant de toute évidence l’amadouer.

— Lucas ! cria-t-il en chassant la langue qui venait de titiller son cou.

Le regard noir de Nathan se fit meurtrier et il recula un peu. Son visage adopta de nouveau une petite moue déçue, essayant de l’apitoyer : peine perdue.

— Rhôo, t’es vraiment pas sympa, tu sais.

— Retourne sur ton ordinateur et laisse-moi travailler maintenant !

Lucas croisa les bras sur sa poitrine et, tirant la tronche, sortit de la pièce tout en marmonnant des « Injuste… moi, je me plie en quatre pour lui et demande-lui quelque chose… son idée à la base… ».

Nathan n’entendit pas la fin. Il soupira. S’il avait le pouvoir de remonter dans le temps, il se rendrait directement à ce jour fatidique de l’année précédente quand il avait suggéré à un Lucas déprimé et ne trouvant pas de travail d’accepter la proposition délirante que Pôle emploi lui avait fait suivre. Après tout, quand il s’agissait de manger, scénariste de films pornos, c’était toujours de l’écriture. C’était mieux que rien et en attendant, c’était ça de pris, c’était du moins ce qu’il lui avait dit pour le convaincre. Il n’aurait jamais cru que son compagnon serait doué pour ça, suffisamment pour qu’on lui en redemande.

Il s’écoula peut-être dix minutes avant que celui-ci ne repointe le bout de son nez par la porte. Nathan remarqua tout de suite qu’il portait son blouson.

— Je sors, annonça ce dernier.

Aussitôt, son minois disparut et Nathan entendit ses pas dans le couloir.

— Tu vas au vidéoclub ?

— Non.

Il haussa un sourcil. Il avait un mauvais pressentiment.

— Où, alors ? cria-t-il.

— Chez Guillaume.

Les mains de Nathan s’arrêtèrent, son majeur toujours sur la touche « i ». Guillaume ? Il avait bien entendu Guillaume, là ?

Il se leva brusquement et sortit de la pièce, emprunta rapidement le petit couloir qui menait au salon. Lucas était assis sur une des deux marches qui séparaient ce dernier de l’entrée et était en train de nouer sa seconde basket.

— Pourquoi tu vas chez lui ?

— C’est son jour de repos, il voudra sûrement bien m’aider.

— Et qu’est-ce qu’il y connaît ?

— C’est un mec hétéro, il a déjà vu des pornos dans sa vie, tu sais.

C’était vrai, mais Nathan n’était pas objectif dès qu’il s’agissait de Guillaume.

— Oui, enfin, ça ne fait pas de lui un spécialiste surtout que nous savons tous les deux quel genre de porno il aimerait regarder en vrai et avec qui et…

Lucas serra son lacet et releva la tête vers lui.

— Écoute, Nath, tu ne veux pas m’aider, soit. Maintenant, je suis bloqué. Tu m’as dit de me débrouiller, eh bien, c’est ce que je vais faire. De quoi te plains-tu ?

— Je ne me plains pas, se défendit-il.

— Mouais.

Lucas se leva, attrapa ses clefs sur la console de l’entrée et se dirigea vers la porte.

— Att…

— Quoi ?

Lucas observa son visage. Nathan savait bien qu’il devait être fermé, comme toujours lorsqu’il s’apprêtait à capituler, ses lèvres étaient pincées, ses sourcils se fronçaient juste un petit peu et ses yeux se plissaient légèrement. Lucas le lui avait mimé une fois qu’ils en discutaient tous les deux. Le truc, c’est qu’il avait une sainte horreur de céder et que ça se voyait sur lui. Il n’y pouvait rien.

— Tu as bien dit qu’il n’y en aurait que pour dix minutes ?

De son côté, Lucas arborait un grand sourire, fier et satisfait. La jalousie marchait toujours avec Nathan. Il suffisait de prononcer le prénom « Guillaume » et hop, il faisait ce qu’il voulait de son mec.

Son ami n’était même pas gay, mais Nathan était persuadé qu’il se rabattait sur les femmes uniquement parce qu’il n’avait pas pu avoir Lucas. « Ses fesses crient prends-nous à chaque fois qu’il te voit. Il est toujours en train de se pencher pour te les montrer ». Voilà le genre de propos que Nathan tenait sur Guillaume. Oh bien sûr, lui-même entretenait cette jalousie en déclarant ledit postérieur tout à fait appétissant, ce qui n’était d’ailleurs pas faux. Il était difficile de ne pas succomber au charme de son meilleur ami. Il était beau garçon, bien fait, cultivé, gagnait bien sa vie et quand il connaissait suffisamment les gens, se révélait très drôle. Mais Guillaume n’était pas de ce bord, définitivement pas. Il n’y avait bien que Nathan pour en douter. Toujours est-il que grâce à lui, il allait une fois de plus obtenir ce qu’il voulait. Et il adorait ça.

— Oui, un quart d’heure, grand maximum, confirma-t-il.

Nathan soupira et maudit Guillaume et peut-être sa jalousie, mais seulement « peut-être » alors.

— Bon, on va où ? La chambre ?

— Non, la cuisine, le contredit Lucas en se débarrassant de sa veste et en reprenant ses papiers.

Nathan lui jeta un œil suspicieux, mais ne chercha pas plus. Il traversa leur salon pour rejoindre la pièce, Lucas sur ses talons.

— Et maintenant, on fait quoi ?

Son compagnon ne parvint pas à cacher son sourire. Il lui tendit un paquet de feuilles et posa son double du scénario, observant la pièce du regard.

— J’avais pensé à la table, mais en fait, c’est trop cliché.

Nathan se contenta de lever les yeux au ciel. Trop cliché dans le porno ? Il aurait tout entendu.

— Oui, voilà, tu vas te mettre là, reprit Lucas en le poussant jusqu’à l’asseoir sur le plan de travail.

Cela fait, il ratura sa feuille. Nathan l’observa écrire consciencieusement. Il avait toujours admiré la rapidité avec laquelle Lucas était capable de se concentrer. Vous l’abandonniez cinq minutes et à votre retour il sursautait comme s’il était dans sa bulle depuis deux heures, complètement coupé du monde. C’était exactement comme cela qu’il l’avait rencontré, dans un bar, bondé de types hurlant devant le match de foot qu’il ne fallait pas rater. Comme lui, il avait été traîné là par des amis. Les siens avaient prétexté que ce n’était pas parce qu’il était gay qu’il ne pouvait pas apprécier un bon sport viril. Ce à quoi, il leur avait répondu qu’on voyait dans un match bien plus de mecs se coller les uns aux autres que dans un bar gay. Cela lui avait valu des « ah, sacrilège » et autres idioties du genre. Le truc, c’est qu’il n’aimait pas suivre du sport à la télé et n’avait jamais compris l’intérêt de passer une heure et demie ou plus de son temps à regarder des types en shorts moches courir après un ballon. Mais il avait fait l’effort. Autant dire qu’il ne le regrettait pas.

Lucas avait été là, assis à une table avec un agité braillant à ses côtés, ne prêtant attention à rien autour de lui, passionné par ce qu’il était en train d’écrire dans un cahier. Nathan n’avait pas réussi à détacher son regard de lui et de l’aura de calme qu’il dégageait. Ce n’était pas le plus beau petit lot du bar. Contrairement à lui, Lucas était plutôt commun, en tout cas tant que son sourire chaleureux n’éclairait pas son visage, tant que ses yeux ne se teintaient pas de cette lueur qui vous donnait l’impression d’être unique et merveilleux.

Lui avait un visage dont la symétrie, la finesse et, disait-on, l’élégance lui avaient toujours attiré aussi bien des femmes que des hommes. Autant dire qu’il n’avait jamais vraiment eu d’efforts à faire pour trouver des partenaires. Tant mieux, car draguer n’était pas son fort. Et sans doute que si ses regards persistants avaient réussi à attirer l’attention de Lucas, n’aurait-il rien eu à faire. Mais il était rapidement devenu évident que le fixer n’aurait aucun effet. Alors après deux pintes, il avait finalement rassemblé suffisamment de courage pour l’aborder. Le bond que Lucas avait fait quand il lui avait tapoté l’épaule l’avait fait sursauter lui aussi. Un éclat de rire, une présentation et un verre plus tard, ils s’étaient éclipsés, abandonnant avec plaisir les hurlements de colère des supporters déçus autour d’eux. Depuis, ils ne s’étaient plus quittés. Enfin… pour ainsi dire. La vie n’avait pas été rose, loin de là. Nathan avait rapidement découvert que sous sa jovialité et son apparent calme Lucas avait un caractère de cochon et qu’il pouvait s’emporter très facilement. Il reconnaissait lui-même ne pas être facile, avec des tendances colériques qu’il maîtrisait particulièrement mal. Autant dire que les disputes étaient arrivées très rapidement, parfois pour des broutilles, un mot plus haut qu’un autre, une exaspérante manie de laisser traîner son linge sale, cette lenteur à manger, …, parfois pour des sujets plus lourds.

Nathan pouvait ajouter à ses propres défauts une jalousie excessive, trait renforcé par l’attachement qu’il avait tout de suite ressenti pour Lucas. Il n’était pas comme les autres et la peur de le perdre avait au départ bien souvent obscurci son jugement. Il voyait des rivaux partout et avec le caractère enjoué de Lucas et sa manie de toucher les autres, c’était difficile de ne pas réagir, voire surréagir. Il s’était amélioré avec le temps malgré ses réactions toujours épidermiques en ce qui concernait Guillaume, mais personne ne parviendrait à lui prouver qu’il avait tort sur ce point.

Quoi qu’il en soit, Lucas, d’un naturel confiant, avait eu beaucoup de mal à supporter sa possessivité et ses remarques, tout comme ses regards suspicieux. Cela avait engendré de longues disputes, une ou deux séparations également : de quelques heures, parfois d’un jour ou deux. Elles n’avaient jamais été plus longues, mais elles avaient été fréquentes, accompagnées de « si c’est comme ça, je crois que nous n’avons rien à faire ensemble » où l’autre acquiesçait ou renchérissait par un « parfait, casse-toi ». Les mots s’étaient faits blessants, jouant sur les faiblesses qu’ils découvraient au fur à mesure, appuyant où cela faisait mal, le regrettant amèrement ensuite.

Pourtant, ils étaient toujours revenus l’un vers l’autre, à grand renfort d’excuses, de « plus jamais » et de « je t’aime ».

L’amour…

Il n’avait jamais été aussi amoureux de quelqu’un que de Lucas. Même cinq ans plus tard, il lui arrivait encore d’avoir le cœur qui battait bêtement la chamade et de ressentir des papillons dans le ventre quand ils se rejoignaient quelque part. Il y avait aussi ces petits moments, surprenants, imprévisibles, où ils se baladaient ensemble, regardaient un film ou s’occupaient chacun de ses petites affaires dans la même pièce, où la certitude qu’à cet instant précis, il était pleinement et totalement heureux le frappait. Cette minute où le temps se suspendait suffisamment longtemps pour qu’il puisse graver ce moment et cette plénitude en lui.

Il n’était pas le type le plus romantique de la terre, mais il avait le bon goût de reconnaître que Lucas était l’homme de sa vie. Et s’il l’oubliait parfois, pris dans le quotidien, son travail et les petits soucis qui s’accumulaient de-ci de-là, il y avait toujours quelque chose pour le rappeler à l’ordre.

Bien sûr, tout n’était pas parfait. Il travaillait parfois trop, s’enfermait trop longtemps dans son bureau et Lucas se plaignait de ne pas le voir, de vivre à côté de lui et non avec lui. Lucas, le cœur sur la main, se faisait embarquer dans des plans foireux par certains de ses amis, acceptait sans réfléchir toujours aux conséquences, et les tensions renaissaient au fil des jours.

Mais, avec le temps, des compromis, beaucoup de compromis, les choses s’étaient naturellement calmées. Ils avaient appris à parler plus et à crier moins. Ils avaient compris qu’il fallait faire avec leurs différences, avec leurs histoires et leurs passifs et cela malgré les écarts qu’il y avait parfois entre eux.

Ils ne venaient pas du tout du même milieu socioculturel, et si Lucas avait compensé ses modestes origines autant par une soif d’apprendre et de lire qu’une vive intelligence, il y avait parfois des incompréhensions entre eux, de sérieux ajustements à entreprendre. Un exemple parmi d’autres était leurs habitudes de vacances. Lucas n’était que rarement parti et toujours en mode économie : tente et camping, mais il adorait cela. Nathan était définitivement allergique à la vie en communauté et à l’absence d’un minimum de confort. Cela se reflétait également dans leur goût en matière de décoration. Lucas se fichait bien un peu de l’endroit où il vivait et de la tête que cela avait. Nathan avait le besoin de se recréer un petit cocon où il se sentait bien et chez lui, d’avoir un canapé confortable dans lequel se vautrer, et quand sa mère leur avait offert l’énorme plaid en fausse fourrure qui y trônait maintenant, Lucas s’était foutu de lui, mais lui en avait été enchanté. Il n’en prêtait un bout que parce que sa mère avait insisté pour dire que c’était un présent commun et non uniquement pour lui.

Leur famille était justement une autre de ces grosses différences avec laquelle il avait fallu apprendre à composer. Si la sienne avait accepté son homosexualité, non sans quelques grincements de dents, celle de Lucas n’avait jamais voulu le comprendre ou l’admettre. Ce n’était pas tant un rejet qu’une incapacité à comprendre que cela ne changerait jamais, qu’il n’y avait pas là une histoire de passage et de jeunesse et que non, leur fils ne finirait pas par leur ramener une belle-fille et les abreuver de petits enfants. Ce n’était pas non plus une maladie dont il pouvait se soigner avec un petit effort.

Et les remarques incessantes que Lucas recevait chez eux l’avaient poussé à ne presque plus y mettre les pieds. Lui-même ne les avait rencontrés que deux fois et cela n’avait jamais été volontaire. Et il avait alors été le bouc émissaire parfait, celui qui empêchait désormais leur fils de revenir dans le droit chemin. S’il avait eu la politesse de se taire, ce n’était que par respect pour Lucas, mais il avait eu du mal, tellement que son dédain et sa colère avaient transpiré par tous les pores de sa peau. Évidemment, Lucas souffrait de la situation, mais il avait trouvé dans sa famille à lui une acceptation qu’il lui enviait, mais qui lui faisait aussi le plus grand bien.

— Tu me rappelles déjà sur quel film tu travailles ?

— Cochonnes en cuisine.

Un éclat de rire retentit dans la pièce.

— Pardon ?

— Cochonnes en cuisine.

— Non mais, c’est quoi ce titre ?

— Oh, ça va, ça va, c’est du porno, hein ? et puis, c’est pas moi qui l’ai choisi, je fais le deux là.

— Parce qu’il y a un numéro un.

— Eh bien oui, monsieur !

Lucas prit une mine renfrognée et se dirigea vers le frigo. Nathan leva les yeux au ciel. Pourquoi avait-il accepté de l’aider, déjà ?

Ah oui, Guillaume !

Pourtant, il s’était juré qu’il ne serait plus jaloux de cet homo refoulé et aussi, ah oui, qu’il n’assisterait plus Lucas lorsque celui-ci avait besoin de tester ses cochonneries.

Mais voilà… il avait encore échoué.

Il soupira, appuya l’arrière de sa tête contre le placard et ferma les yeux. Il ne voulait même pas savoir ce qu’il y avait sur la feuille que Lucas avait entre les mains.

— Alors, que se passe-t-il dans cette scène ?

— Et bien Roberta…

— Non !

— Quoi ?

— Roberta ?

— Je t’ai déjà dit que c’est la suite. Moi, je n’y suis pour rien, répondit Lucas en se penchant en arrière pour pouvoir le voir malgré la porte du frigo. Et puis, je te le rappelle, c’est du porno !

Nathan se passa la main sur le front.

— OK ! Donc, Roberta ?

— Et bien, elle est dans la cuisine.

— Et c’est une cochonne.

Un gros soupir retentit.

— Si c’est pour faire des commentaires désobligeants sans arrêt, ce n’est pas la peine.

— Excuse-moi.

— Donc, Roberta est dans la cuisine et se fait un petit plaisir.

— Huhum.

Le bruit du frigo qu’on refermait attira son attention sur Lucas. Il ouvrit de grands yeux en voyant ce que son compagnon posait sur la table.

— Oh là, oh là ! Minute ! Qu’est-ce que tu espères me faire faire avec ça ?

— Ben, je viens de te dire…

— Il est hors de question que cette carotte ou ce concombre s’approchent de moi et de mon…

Lucas leva les yeux au ciel.

— Ce que tu peux être prude !

— Tu plaisantes, j’espère. Je crois que tes histoires de cul te montent à la tête.

Lucas s’arrêta un instant, une petite moue sur les lèvres.

— Mouais, peut-être. Bref, est-ce que tu peux faire semblant ? De toute façon, je n’attendais pas que tu le fasses pour de vrai.

Nathan soupira et attrapa la carotte que lui tendait son compagnon.

— Alors ?

— Tu prends la page cinq, quatrième scène.

Il tourna les quatre premiers feuillets.

— Bien, dit-il.

Il fit une sale tête en lisant les premières lignes, se demandant encore pourquoi il avait proposé d’aider Lucas.

« Scène quatre : La scène s’ouvre directement sur Roberta dans la cuisine, assise sur la table, elle se pénètre avec les légumes. Gros plan sur son visage et on descend pour découvrir ce qu’elle fait.

Roberta : Hum, oh, c’est bon, ah.

C’est alors que Paul entre dans la pièce. Roberta ne le remarque pas et continue à se masturber. Paul se déshabille et commence à en faire autant.

Paul : Hum, je vois que tu t’amuses bien.

Il s’avance.

Paul : Regarde, j’ai un gros concombre pour toi. Si tu veux, je te laisserai jouer avec, petite cochonne. »

Oh mon Dieu, mais c’était quoi ce dialogue ? pensa-t-il avant de continuer.

« Roberta : — Dialogue à trouver.

À trouver : que fait Roberta avant de laisser Paul la sauter ? »

Et il était payé pour… ça ? Nathan n’en revenait tout simplement pas. C’était nul ! En même temps, il avait rarement regardé des pornos hétéros, mais quand même. D’un autre côté, les pornos gay n’étaient pas vraiment plus glorieux.

— J’ai écrit tout le reste de la scène, précisa Lucas, c’est le départ qui me pose problème, alors si tu pouvais me montrer ce que ça donne pour que je voie si… enfin…

— Je refuse de…

— Je sais, juste, fais semblant.

Nathan soupira et ses yeux se posèrent de nouveau sur les pages qu’il tenait. Il y eut un silence, qui se prolongea.

— C’est quand tu veux, Nath ! grogna Lucas.

— Oui, oh, ça va, hein ?

Il soupira encore une fois, fusilla Lucas du regard. Il garda la carotte à la main, la posa sur son entrejambe et ne fit rien de plus. Il était hors de question qu’il mime l’acte.

— Hum, oh, c’est bon, ah, dit-il d’une voix monocorde et sans aucun enthousiasme, le tout en roulant des yeux pour bien montrer ce qu’il pensait de cette scène.

Il fut surpris lorsque les feuilles furent arrachées de ses mains et que Lucas sortit en trombe de la cuisine. Il sauta en bas du plan de travail et rejoignit son compagnon dans le salon. Celui-ci venait de reprendre sa veste.

— Quoi ? cracha-t-il.

— Écoute, si c’est pour y mettre aussi peu de bonne volonté, ce n’est pas la peine, franchement.

Il sentit la tension monter en lui, ses poings commencèrent à se serrer.

— Mais qu’est-ce que tu veux, bon Dieu ?

— Oh rien, Nath, laisse tomber.

— Mais putain, tu veux quoi ? Que je me mette cette carotte dans le cul et que je gémisse comme une nympho en manque ? demanda-t-il en brandissant le légume sous le nez de Lucas.

Il y eut un nouveau silence.

Un hamburger, des frites et mon cœur avec (9 -Fin)

Chapitre 9

Dimanche

Comme il l’avait prévu, dès le samedi, Mathieu se sentait en bien meilleure forme, suffisamment pour sortir faire son plein de courses et faire un brin de ménage dans l’appartement. Finalement, cela lui avait fait du bien de se poser quelques jours, même s’il aurait volontiers passé outre la case vidage de tripes dans les toilettes. Mais sans doute que ce petit jeûn forcé ne pouvait pas lui faire de mal. Il en plaisanterait avec Ludovic quand il le verrait, parce qu’il le verrait. Maintenant qu’il se sentait de nouveau vivant, il était impatient de pouvoir l’appeler et lui proposer de se voir. Il était encore plus impatient de le trainer dans un lit. Mais pas uniquement.

Il n’était pas loin de onze heures en ce dimanche, il avait passé la matinée à ranger son appart, à lancer deux lessives et changer ses draps. Des activités bien terre à terre mais nécessaires. Tout cela s’était conclu par une douche bien méritée dont il sortait à peine lorsqu’il entendit sonner à la porte.

Il jura.

Il aurait reconnu cette façon de faire entre mille, cette fermeté dans le geste comme si elle pouvait casser la sonnette rien qu’en appuyant dessus. Une manière de prévenir qu’elle n’était pas là pour une visite de courtoisie et qu’elle avait quelque chose à dire, quelque chose de désagréable. Il s’essuya sommairement, frottant son dos et rapidement ses jambes avant d’abandonner sa serviette par terre. Il savait bien qu’elle ne partirait pas. Et la sonnerie qui retentit à nouveau lui fit lever les yeux au ciel. Dix contre un, elle venait encore pour se plaindre d’une musique imaginaire, comme si le week-end précédent ne lui avait pas suffi. Folle comme elle l’était, elle pensait peut-être qu’il s’était arrangé pour couper le son quand elle s’était pointée juste avant d’ouvrir. Elle était, sans aucun doute, suffisamment parano pour cela. Seulement, il n’était guère d’humeur à se faire emmerder de bon matin.

Alors, bien décidé à la chercher, il passa un jean taille basse, laissant volontairement défait le dernier bouton, dévoilant bien plus que la ligne de poils noirs. La folle le prenait pour un pervers, elle allait en avoir pour son argent. Avec un peu de chance, elle n’y reviendrait plus.

Les cheveux encore mouillés, quelques gouttes perlant même à leurs pointes, les hanches en partie découvertes, le sexe pas loin de l’être, torse nu et sourire charmeur sur les lèvres, il ouvrit la porte sur un « Bonjour, madame Rochas » pour être coupé par ce qui devait être un « Bonjour, je suis votre nouveau voisin » mais qui ne parvint pas au-delà du « nouv… ».

Il y eut un instant de silence, de surprise, d’incompréhension même, peut-être même de recul tant cela paraissait incongru et étrange de se trouver face à face de la sorte, ici, sur le seuil de son appartement.

Et puis finalement, deux sourires amusés.

– Jolie tenue pour ouvrir la porte.

La phrase avait été presque ronronnée tandis qu’un regard taquin était descendu de son pectoral jusqu’à la limite de son jean, en suivant volontairement la ligne jusqu’à la braguette ouverte, n’hésitant pas à poursuivre un peu jusqu’à la naissance de sa verge. Le sourire de Mathieu se fit plus charmeur alors que lui-même détaillait Ludovic : son tee-shirt moulant, son pantacourt et ses claquettes, avant de remonter à son visage et ses yeux clairement brillants de désir. Son regard s’égara sur sa lèvre d’abord mordillée, puis léchée avec une envie non dissimulée.

– Ça te plaît ? demanda-t-il.

– Beaucoup, répondit Ludovic en posant le doigt sur le torse de Mathieu pour lui faire suivre le même trajet que son regard quelques secondes plus tôt.

Son doigt vint se glisser encore un peu plus bas dans sa braguette, caressant le haut de sa verge qui se gonflait doucement.

– Tu rentres ?

L’ambiguïté n’était pas de mise dans la question.

– Avec plaisir.

La porte n’était même pas refermée que leurs bouches faisaient enfin connaissance. Leurs langues ne tardèrent pas à en faire de même, se frôlant avant de s’enrouler l’une autour de l’autre, se goûtant par la même occasion. Leurs mains n’étaient pas en reste et commençaient à leur rythme, plutôt rapide, à explorer le corps de l’autre.

Et celui de Ludovic était tel qu’il l’avait imaginé, ferme et musclé, un régal pour les doigts. Il venait de descendre sur ses fesses qu’il n’avait touchées qu’avec les yeux lorsque Ludovic, le surprenant, le fit pivoter et le plaqua contre la porte. Voilà qui était intéressant et particulièrement excitant, tout autant que les mouvements de bassin que ce dernier entreprit alors, faisant frotter leurs deux érections l’une contre l’autre.

Ses mains se firent plus fermes, son baiser plus vorace tandis qu’il répondait à ces déhanchements. Il se laissa faire, grognant un peu quand des doigts vinrent saisir une poignée de cheveux pour tirer sa tête en arrière et dégager son cou. Ce dernier se fit dévorer à coups de baisers, de langue ou de dents.

Le désir devint plus vif encore et Mathieu attaqua le pantacourt de Ludovic, faisant glisser le vêtement le long de ses hanches, laissant le poids du tissu l’entraîner plus bas. D’un rapide mouvement, Ludovic se débarrassa de ses claquettes et, tandis qu’ils se dirigeaient vers la chambre, abandonna son pantacourt dans l’entrée.

Mathieu en profita pour le défaire de son tee-shirt, le découvrant en slip noir.

– Désolé, je n’avais pas prévu sinon j’aurais mis quelque chose de plus…

Il le coupa d’un baiser. Très franchement, on s’en fichait royalement de ce qu’il portait comme sous-vêtement, il n’allait pas rester là bien longtemps. Il s’agenouilla en plein milieu du salon, descendant le slip dans son mouvement. Il ne laissa pas le temps à Ludovic pour comprendre ce qu’il se passait qu’il entourait déjà son sexe de sa bouche.

Ne pouvant s’accrocher à aucun meuble, le canapé en cuir, les fauteuils clubs, les chaises, la table, tout était trop loin, les mains de Ludovic glissèrent dans ses cheveux.

– Humm, gémit-il sous l’attention dont il était l’objet.

Mathieu faisait aller et venir le pénis entre ses lèvres, le découvrant long et fin. Son bout charnu glissait entre son palais et sa langue, y déposant un peu de liquide séminal. De ses mains, il caressait les fesses fermes et rebondies, savourant le contact de leur épiderme, s’immisçant légèrement le long de leur raie, s’amusant de sentir les muscles se contracter sous ses attentions. Cela l’excitait comme jamais. Il adorait sucer ses amants, les mettre à sa merci. Il aimait aussi la pénétration, mais il y avait quelque chose dans le fait de faire jouir quelqu’un de cette façon qui lui avait toujours fait tourner la tête. La fellation avait été son premier acte sexuel avec un autre et avait depuis eu sa préférence. Les gémissements qui s’échappaient à intervalles de plus en plus rapprochés des lèvres de Ludovic finissaient de lui brûler les reins. Il avait déjà pensé qu’il pourrait jouir uniquement du plaisir de sucer et c’était plus vrai que jamais.

Pourtant, quand la pression sur ses cheveux se fit légèrement plus forte, demande muette de s’arrêter là et de poursuivre différemment, il laissa glisser la verge hors de sa bouche.

Ludovic ne perdit pas de temps et s’empara à nouveau de ses lèvres. De son côté, ses mains s’attaquaient aux derniers boutons de sa braguette et le débarrassaient de son jean. Un mouvement de jambe, un autre plus ample et peut-être une chouille plus rageur du pied et l’offensant denim s’échoua sur le parquet.

Nus, jouant cette danse que bien des couples connaissaient, ils titubèrent jusqu’à la chambre où ils s’effondrèrent en travers du lit, Ludovic sur lui, les jambes repliées autour de son torse.

Leurs bouches se reprirent avec passion. Les lèvres se mordillaient entre deux baisers, chacun s’amusant à tirer un peu et à s’affronter du regard. Mathieu aimait ça, l’effronterie qu’il pouvait lire dans les yeux de Ludovic et le challenge plus encore. Il était définitivement dominant dans un lit mais il adorait avoir un partenaire qui sache l’allumer et qui ne soit surtout pas docile. Et pour l’instant, Ludovic jouait parfaitement le jeu. Il reprit leur baiser avec passion, faufilant son index entre leurs bouches au moment où elles se lâchaient. L’œil taquin, la langue bien plus encore, Ludovic s’amusa à le lécher et à l’humidifier sans aucune retenue.

Mathieu émit un rire qui fit s’accentuer le sourire de son amant. Un petit mouvement de tête vers l’arrière l’encouragea à passer à la suite. Il ne se fit pas prier. Quand son doigt glissa le long des fesses de Ludovic, ce dernier poussa un « hum » gourmand et exagéré qui lui fit lever les yeux au ciel.

– Petit malin va ! dit-il.

Ludovic laissa échapper un petit rire et lui ne retint pas sa surprise lorsque d’un geste habile du bassin, le jeune homme fit pénétrer son index en lui avant de lui tirer la langue, joueur.

Il aimait ça. Il adorait ça. Pour lui, le sexe aurait toujours dû être comme ça, plaisant, amusant, décomplexé. Et pour le moment, Ludovic semblait être sur la même longueur d’onde que lui. Néanmoins, et même s’il aurait bien joué plus longuement, il avait fantasmé un peu trop longtemps sur lui pour ne pas crever d’envie de passer à la suite. L’avant-goût auquel il avait eu droit un peu plus tôt dans son salon avait fini de l’exciter. Il y aurait de nouvelles occasions pour tester d’autres choses, c’était obligatoire, limpide, évident. Alors, pour l’heure, il ne chercha pas davantage et commença à aller et venir dans le corps qui s’offrait à lui, le préparant pour la suite. De son autre main, il attrapa la nuque de Ludovic pour reprendre sa bouche dans un baiser qui débuta en douceur mais qui ne le fut pas longtemps, incapables qu’ils étaient de rester calmes. Excité par les baisers presque un peu hargneux de Ludovic, par la passion qu’il y mettait et par les premiers gémissements qu’il émettait alors qu’il le pénétrait un peu plus vite, Mathieu grogna à nouveau. Ce qu’il ressentait était déjà terriblement enivrant et ils n’en étaient qu’au hors-d’œuvre. Cela promettait pour la suite.

Lorsque Ludovic attrapa leurs deux verges et les masturba, un « oh » appréciateur lui échappa. Putain, c’était bon. Ludovic était bon. Il avait envie de le faire jouir. Il en avait toujours le désir, il adorait cela même, mais il y avait tant de façon de faire qu’il n’était même pas certain de savoir comment il voulait s’y prendre. Le faire jouir rien qu’en faisant aller et venir ses doigts en lui, pendant qu’il les masturbait. Le faire jouir en le pénétrant de son sexe ? Le faire jouir de sa bouche ? Une fois n’y suffirait pas. Il avait envie de tout ça, là tout de suite, maintenant, en même temps, même si c’était totalement infaisable.

– Putain, râla-t-il quand un vigoureux mouvement de poignet déclencha une vague de plaisir dans son corps.

S’il continuait à s’exciter comme ça, il allait venir lui, avant d’avoir pris une décision. Et puis merde, pensa-t-il. Il avait tellement imaginé ce que cela ferait d’être en Ludovic qu’il ne pouvait résister à l’envie de le goûter de cette façon-là. Alors en essayant de ne pas rompre leur baiser, il se tendit pour ouvrir le tiroir de sa table de nuit : mission quasi-impossible en l’état. La solution lui fut apportée par son amant qui, comprenant aisément la signification de son tortillage, s’empara du nécessaire. Rapidement, lubrifiant et préservatif furent bien en place et avec un râle de plaisir, Ludovic s’affaissa sur sa verge tendue.

Lui-même ne retint pas sa voix. Ouais, c’était bon, c’était exactement ça qu’il voulait, Ludovic le chevauchant, son sexe enserré dans ses chairs. La vue était plus excitante que jamais et alors que Ludovic commençait à bouger sur lui, lentement comme pour l’apprivoiser, lui s’étendit en arrière, lui offrant le contrôle et savourant pleinement son choix. Son regard le détailla : son visage, son cou, son torse, descendant le long de son ventre. Ce ne fut qu’à ce moment-là qu’il remarqua le tatouage qu’arborait le jeune homme. Il ne retint pas un sourire. Lui qui appréciait les hommes tatoués y trouvait son compte. Ne résistant pas, il passa son pouce sur le petit Ganesh noir, le caressant. Il reprit sa petite observation, naviguant entre le visage de son amant et sa verge qui se tendait vers lui. Une fois de plus, il avait envie de le goûter, dommage qu’il ne puisse pas le prendre et le sucer en même temps, cela aurait été parfait. La vision de ce sexe dur, à la pointe humide eut raison de lui et sans même y réfléchir, il commença à répondre aux mouvements de Ludovic. Ancrant ses pieds sur le matelas, il donna de vifs coups de reins, à chaque fois que celui-ci descendait, s’attachant à augmenter la puissance de ses pénétrations. Le plaisir monta crescendo et Ludovic finit par se tendre en arrière, arquant son dos alors qu’il s’empalait de plus en plus rapidement sur son sexe. Les soupirs bruyants et de plus en plus rapprochés qu’il émit finirent de lui faire perdre pieds. Les mains fermement ancré sur les hanches de Ludovic, il répondait à chaque manifestation de jouissance par plus de passion encore.

– Ma… thieu, couina Ludovic alors que son visage commençait à se tordre sous le plaisir qu’il ressentait.

Mathieu le trouva plus bandant que jamais. Ses reins augmentèrent la cadence, le plaisir brûlait son corps et son sexe durcissait de plus en plus. Il allait éjaculer sans tarder mais putain, il voulait voir Ludovic jouir avant lui, l’entendre, découvrir l’expression de son visage, voir son corps se tendre, son ventre se contracter, son sexe se déverser, sentir son intimité se serrer autour de lui. Ses yeux naviguaient de plus en plus vite sur lui, son visage, son torse, son ventre, sa verge, s’attardant un peu plus longuement sur elle.

Il grimaça à son tour alors que l’orgasme se frayait un chemin de plus en plus rapide en lui. Bon sang, il allait jouir, il voulait jouir.

Il regarda de nouveau Ludovic dont le visage trahissait la petite mort à venir avant de descendre une fois de plus vers sa verge sur laquelle la main droite de son amant se mouvait rapidement. Et tandis qu’il forçait un peu plus sur ses jambes, il fixa ce bout charnu. Merde, il voulait l’avoir en bouche quand il exploserait, ce serait tellement bon. Mais, ils y étaient presque et…

– Merde, grogna-t-il.

D’un geste brusque, poussant sur ses bras, il souleva le jeune homme jusqu’à sortir définitivement de son corps chaud. Ludovic râla bruyamment mais il n’en eut cure. Il désirait goûter son sperme et sentir son sexe pulser contre son palais quand il viendrait. Alors, il le propulsa vers l’avant et l’engouffra entre ses lèvres.

Le cri inarticulé de Ludovic résonna dans la chambre.

Tandis qu’il le suçait de nouveau, Mathieu dirigea sa main gauche sur sa verge et après en avoir ôté le préservatif sans ménagement, entreprit de longs et rapides mouvements de va-et-vient. Il n’en faudrait pas beaucoup, non, très peu, en fait. Et comme son plaisir franchissait la limite qui le ferait basculer dans l’orgasme, Ludovic atteint le sien. Un premier jet emplit sa bouche, suivit d’un second et il se laissa totalement aller alors qu’il avalait. Son sperme gicla à son tour, s’échouant sur son ventre et sûrement un peu sur Ludovic. Il continua à se masturber jusqu’à ce qu’il se sente vidé, comblé.

Il s’étendit, poussant un long soupir.

Ludovic se rassit sur lui, mains en arrière sur le matelas. Sa respiration était hachée et son torse se soulevait à un rythme rapide. L’odeur de sperme, de sexe et de mâle emplissait ses narines à chaque nouvelle inspiration. Il adorait cela.

Il ne parvenait pas à croire qu’il venait de coucher avec Mathieu. Et franchement, c’était un de ses meilleurs coups. Cette partie de jambes en l’air là, il n’était pas prêt de l’oublier. Le sexe avait été plus joueur et moins dominateur qu’il l’avait imaginé, mais il avait adoré la manière dont il l’avait empoigné à la fin, même s’il regrettait de n’avoir pas joui sur lui, le faire dans sa bouche avait eu un quelque chose de terriblement érotique qui lui provoqua un frisson de désir, de plaisir, il n’aurait su le dire. Ramenant le visage vers le bas, il observa le corps sur lequel il reposait. Le torse était musclé, légèrement poilu, il trouvait cela viril, quelques gouttes de sueur perlaient entre ses pectoraux, ainsi que le long de ses tempes. Les joues étaient rougies de l’effort que Mathieu venait de fournir, mais il savait à la chaleur qu’il ressentait sur les siennes qu’il devait en être de même pour lui.

Alors qu’il finissait sa petite revue de détail, leurs yeux se croisèrent et ils éclatèrent de rire. Il se passa la main sur la tête, la baissant même un peu dans son mouvement, affichant un sourire amusé à la limite du timide.

– J’en conclus que tu aurais dit oui si je t’avais invité à boire un verre ?

Mathieu pouffa.

– Je ne vois pas ce qui te fait dire ça ?

– Oh, je sais pas, peut-être mon sperme au coin de ta lèvre.

La langue de Mathieu y surgit.

– Il n’y en a pas.

Et son ton lui parut presque déçu.

– Je sais.

La petite claque qu’il se prit sur la fesse le fit sourire.

– Huumm, ronronna-t-il.

– La fessée, c’est ton truc ?

Il haussa les épaules et se pencha vers Mathieu.

– Ca dépend, chuchota-t-il contre ses lèvres.

Il n’en fallut guère plus pour qu’ils n’échangent un nouveau baiser, long, doux et beaucoup plus tendre que les précédents. Quand leurs bouches se séparèrent, Ludovic se jeta à ses côtés, se laissant tomber sur le matelas. Mathieu se mit de profil et passa la main sur son torse, disant :

– En tout cas, je ne connaissais pas ces méthodes de recrutement pour les témoins de Jéhova.

Il éclata de rire.

– Tu en dis quoi ?

– Très efficace en ce qui me concerne. Je t’ai laissé entrer, tu as vu.

– C’est maintenant que tu es encore sous l’effet du plaisir que je vais te louer les mérites de Jéhova.

– Cette marque hindouiste est-elle vraiment autorisée ?

– Hé ! Je couche, ils peuvent quand même m’autoriser à mettre ce que je veux sur son corps.

– Ou dans ton corps.

La voix s’était faite un peu plus rauque et il sentit un frisson le parcourir. Il s’étendit, s’offrant au regard qui le détaillait ouvertement.

– Tu aimerais y retourner ?

– C’est une proposition ?

– Peut-être.

La bouche de Mathieu vint se coller sur son pectoral où il déposa un premier baiser, suivi d’un second, d’un troisième, le tout en descendant vers son ventre.

– Tu essayes de me convaincre ? demanda-t-il.

– On dirait bien. Suis-je en bonne voie ?

– Carrément même, mais cette fois-ci je ne veux pas que tu te retires en cours de route, je veux jouir en t’ayant bien profond en moi.

– Tu m’excites quand tu parles comme ça, souffla Mathieu.

– Ah oui, c’est ton truc le dirty talk ?

– Ca dépend, marmonna Mathieu qui avait atteint son bas-ventre et s’approchait de sa verge qui commençait à réagir.

– De quoi ?

– De la façon dont c’est fait.

– Hum, voilà qui est intéressant. Ah, merde, lâcha-t-il comme son sexe retrouvait de nouveau la bouche qui l’avait fait jouir, ce que tu suces bien. Si j’avais su que tu étais aussi bon, je crois que je t’aurais sauté dessus dans ton bureau.

Le petit rire qui secoua Mathieu lui provoqua une myriade de frissons telle que ses orteils se contractèrent.

– Il y a plein de choses pour lesquelles je suis doué.

– Vantard.

– Il ne tient qu’à toi de le découvrir.

– Pas qu’à moi, tu es libre ?

– C’est maintenant que tu le demandes, s’amusa Mathieu en soufflant sur son sexe.

Ludovic se tortilla sous la sensation de froid. C’était délicieux. Il haussa les épaules.

– J’avais pas vraiment prévu que les choses se passent comme ça. J’avais tout simplement pas imaginé que j’emménagerais juste à côté de chez toi. C’est assez hallucinant en soi.

– J’avoue que j’en suis le premier surpris, mais je trouve la surprise très agréable.

Mathieu déposa un baiser à l’intérieur de sa cuisse.

– Je dirais même délectable.

Cela le fit sourire.

– Délecte-toi, je suis tout à toi si ça te tente, pour l’heure, la journée, plus.

Et comme ce dernier mot franchissait ses lèvres, il ne put s’empêcher d’éprouver une vague appréhension. Mathieu lui plaisait terriblement et si le sexe était toujours aussi bon, il était prêt à signer pour beaucoup plus, mais il ignorait totalement ce que pensait l’autre homme. Et franchement vivre à côté de lui et ne pas pouvoir en profiter allait être une horrible torture.

Mathieu se redressa et remonta jusqu’à son visage.

– Je suis comptable, commença-t-il et Ludovic fronça les sourcils, perdu, tu devrais savoir dès maintenant que j’en veux toujours plus.

Même s’il l’avait désiré, il aurait été incapable de retenir le sourire qui éclot sur ses lèvres.

– Alors qu’est-ce que tu attends ? lança-t-il.

L’expression de Mathieu se fit presque carnassière, lui rappelant son côté un peu carnivore, mais il était prêt à se faire dévorer.

Un peu plus tard, Mathieu finissait de dérouler un nouveau préservatif, lorsque la sonnette retentit.

– Ah non, râla-t-il.

– Laisse, l’incita Ludovic, sa main se faufilant pour attraper sa verge.

Nouvelle sonnerie.

Mathieu soupira. Cette fois, il en était sûr, c’était la vieille peau qui venait se plaindre parce qu’elle avait dû les entendre jouir.

– Je pense que tu n’as pas encore eu l’occasion de rencontrer madame Rochas.

– La vieille folle ?

– Ah, je vois que si.

– Oui, elle a frappé chez moi hier pour une histoire de bruit, bla-bla-bla.

La sonnerie retentit encore une fois.

– Comme tu le constates, elle est du genre têtu et elle ne partira pas comme ça.

– Vraiment ?

– Oh crois-moi sur paroles et d’expérience.

Mathieu se défit du préservatif, saisit un pantalon quelconque et l’enfila. Il sortit de la pièce en prenant son temps, il n’allait pas se presser non plus et surtout il allait l’envoyer chier suffisamment fort pour que l’envie de venir sonner chez lui un jour lui passe à jamais.

Ludovic s’étira sur les draps comme un chat, d’une main il attrapa son sexe et se caressa doucement pour ne pas perdre son excitation, encore qu’il était certain que ce ne serait pas le cas. Il n’arrivait tout bonnement pas à croire en sa chance. Un peu plus et il aurait gloussé comme une midinette.

Mathieu revint rapidement, apparaissant dans l’embrasure de la porte.

– Alors qu’est-ce qu’elle voulait la vieille ?

– Tu n’aurais pas oublié quelque chose ?

– Ludo !! Sors ton cul de là-dedans, entendit-il depuis l’entrée.

Ses yeux fixèrent ceux de Mathieu, s’ouvrant en grand alors qu’il réalisait. Il éclata de rire avant de se lever du lit en un bond. Il rattrapa au vol son slip que Mathieu avait récupéré en revenant, il le passa et trottina jusqu’au salon, un grand sourire sur les lèvres. A la porte d’entrée, se trouvaient les trois potes qui étaient venus l’aider à finir d’emménager, l’un l’air faussement en colère, les deux autres bras dessus, bras dessous, morts de rire.

– J’y crois pas, reprit le premier. Monsieur part chercher un ouvre-bouteille parce que soi-disant le sien est dans le fond des cartons et pendant qu’on meurt de soif, tu t’envoies le voisin.

– Sympa pour tes potes, murmura Mathieu à son oreille.

Le fait qu’il s’affiche ouvertement avec lui, l’enlace même, finit de le rassurer complètement. Il pencha la tête en arrière, la posant sur son épaule.

– Tu as un décapsuleur ?

Le propriétaire des lieux s’excusa et partit en prendre un dans la cuisine, tandis qu’il expliquait à ses amis que c’était une longue histoire et que promis, il leur raconterait le pourquoi du comment. Lorsque Mathieu fut revenu, il leur jeta de quoi ouvrir leurs bouteilles de bière, les colla dehors avant de leur claquer la porte au nez sur un « Commencez sans moi, j’arrive ».

– Tu es un garçon charmant, remarqua Mathieu, les bras croisés sur le torse, un sourire amusé sur les lèvres.

– Quoi ? Je finis toujours ce que je commence.

Et sans chercher plus, il retira son slip, le lança au visage de Mathieu et rejoignit la chambre.

Ce dernier leva les yeux au ciel et le suivit.

Cette fois, que ce soit la vieille folle ou même le président, ils pourraient tous sonner autant qu’ils le voulaient à sa porte, il ne l’ouvrirait pas avant d’avoir vu jouir Ludovic encore une fois, peut-être deux ? Ses potes avaient l’air d’être rudement patients pour avoir mis tout ce temps à venir le débusquer, il aurait peut-être le temps de récupérer suffisamment pour ça.

Oui, peut-être deux alors pensa-t-il tandis qu’il sautait sur son lit où s’étalait jambes ouvertes un Ludovic plus tentant et indécent que jamais.

Le mot de la fin : Voilà, j’espère que cette petite novella vous a plu et vous a fait passer un bon moment. Sachez que si ces deux-là vous ont plu, j’ai un projet plus long les concernant qui se trouve dans ma pile à écrire!

Un hamburger, des frites et mon cœur avec (8)

Chapitre 8

Jeudi

Mathieu comatait sur son canapé. Il retrouvait enfin un semblant de vie, il avait cessé de vomir tripes et boyaux et de tremper ses draps de sueur tant il avait chaud. Un petit virus instestino-grippal lui avait dit le médecin. Petit… lui, il aurait juré que le truc était mastoc mais bon. Bref, il se sentait déjà mieux même si toujours un peu fébrile. Il avait bu autant d’eau que son estomac pouvait le tolérer et il avait l’impression d’avoir fait une diète d’une semaine quand, en réalité, il ne s’agissait que de deux jours. Mais, il avait eu la force de prendre une douche et de passer un bas de jogging minable et un tee-shirt qui, s’ils ne le rendaient pas élégant, lui permettaient d’être à l’aise, vautré sur son canapé à se faire happer par le troisième épisode d’une téléréalité portant sur des tatoueurs. Il avait un petit faible pour les tatouages, même si là, c’était trop pour lui, mais il trouvait ça vraiment sexy. Quoi qu’il en soit, il ne parvenait pas à se détacher de l’émission, des défis qu’on lançait aux apprentis meilleurs tatoueurs, ni des résultats malheureusement pas toujours probants. Et puis, il n’avait pas grand-chose de mieux à faire et buller comme ça, une fois de temps en temps, n’était pas pour lui déplaire. Ça lui reposait le cerveau à défaut d’autre chose, en tout cas.

Le bruit de sa porte d’entrée qui s’ouvrait attira son attention.

– Mathieu ?

– Dans le salon.

Quelques bruits de pas et David, son voisin du dessus, fit son apparition. Le jeune homme portait encore un costume, signe qu’il revenait juste du boulot.

– Yohan m’a dit de te ramener quelques courses. Il parait que tu es malade.

– On dirait bien.

David l’observa.

– Ouais, t’as une sale mine. Tu as choppé quoi ? Gastro ? En tout cas, je suppose, vu qu’il m’a dit de te prendre du coca, du riz et du jambon blanc.

Et comme il disait cela, il posa un de ses sacs sur la table basse.

– Virus intestino-grippal, d’après le médecin. Ça m’a l’air d’être la même chose.

– Ça va ?

– Oui, j’ai pu me lever, lança Mathieu avec un faux enthousiasme.

– Mais pas lâcher ton plaid.

– Ne soyons pas fous.

David laissa échapper un petit rire. Faisant comme chez lui, il se rendit dans la cuisine et Mathieu l’écouta ouvrir et refermer deux placards avant qu’un bruit de verres ne résonne.

– Faut arrêter de changer les affaires de place dans cette cuisine, l’entendit-il se plaindre.

Cela le fit sourire. David avait un caractère de cochon. C’était un type adorable, sur lequel on pouvait compter mais il n’avait jamais sa langue dans sa poche. Yohan, au contraire, était généralement calme et posé. Les deux allaient terriblement bien ensemble, sans doute pour cela. Ils ne se voyaient pas si souvent que cela, mais se côtoyaient néanmoins régulièrement, suffisamment pour qu’il leur laisse un jeu de clefs afin de récupérer son courrier et arroser ses plantes quand il était absent. Et puis, il leur était arrivé à plusieurs reprises de s’inviter pour un apéro ou un dîner. Et là, tout de suite, l’idée de ne pas avoir à sortir de chez lui pour acheter de quoi manger le réjouissait et lui faisait valider l’importance d’entretenir de bonnes relations avec ses voisins.

– Tu aurais dû appeler, un de nous serait passé avant, reprit David comme il leur servait à tous les deux un verre de coca.

Mathieu se redressa pour attraper le verre. La boisson le tentait terriblement.

– J’allais pas vous emmerder et risquer de vous refiler mon truc.

– Bah, on est résistant.

– C’est ce que je croyais de moi aussi.

– Hum. Remarque, il faut qu’on fasse gaffe avec Hélène, compléta-t-il, comme il prenait place dans un des fauteuils club.

Mathieu ne retint pas un petit rire. Hélène, en dehors d’être sa voisine de palier, était surtout la belle-sœur de David. C’était par son entremise qu’il avait rencontré Yohan. Mais David ne l’aimait pas, ne l’avait jamais aimé et s’il la supportait avec le temps, elle l’exaspérait toujours autant. Lui-même devait reconnaitre qu’elle avait ce petit quelque chose qui lui hérissait bien un peu le poil, même si elle était toujours adorable, polie et souriante. C’était probablement avec cela qu’il avait du mal. Les gens comme ça le dépassaient, sans parler de la tolérance dont elle faisait preuve envers la vieille bique. L’un dans l’autre, il comprenait la réaction de David mais évitait de prendre part au débat.

– Qu’est-ce qu’elle t’a fait ?

– T’es pas au courant ? Elle est enceinte.

– C’est une super nouvelle.

– Oui, c’est cool, je vais être tonton ! Mais du coup, elle est un peu parano sur tout. Je sens qu’elle va être encore plus chiante que d’habitude. Mais dans l’ensemble, c’est surtout chouette.

– Tes parents doivent être ravis.

– Un peu, ils attendent ça depuis le mariage. Ils les tannent avec l’héritier ou l’héritière depuis deux ans. Nico n’en pouvait plus.

– Il se sent prêt à devenir papa ?

– Je crois qu’il ne réalise pas. Mais Yohan était tout content. Il a déjà booké tous les rendez-vous pour faire les photos de grossesse d’Hélène et immortaliser son prochain neveu ou sa prochaine nièce.

– Tout le monde est ravi donc.

– Oui, j’espère juste qu’il ou elle prendra tout de mon frère et rien d’Hélène, hein !

Il lui adressa un clin d’œil de derrière son verre.

– Tu es affreux !

– C’est une qualité que je cultive. Et toi ? Hormis le vidage de tripes ?

– Moi, rien de bien nouveau. Mais je vais avoir une ligne parfaite pour m’exposer en maillot cet été.

– Ce qui est tout à fait ton genre.

– Parfaitement. Farniente et jolis petits culs.

– C’est un programme sympa. En tout cas, je constate que la maladie n’entame pas ta bonne humeur.

– Il m’en faut plus.

En réalité, il était agacé d’avoir raté le dernier jour de Ludovic et surtout de ne pas avoir eu la jugeote de prendre son téléphone le mardi. Mais, il savait où se renseigner et il avait prévu dès le lundi de passer au restaurant pour l’obtenir. Ce n’était que partie remise.

– Tiens, tu as vu que ta voisine a déménagé ?

Mathieu lui adressa un regard dépité.

– Ouais, t’as pas vu grand-chose ces deux derniers jours hormis ta lunette de toilette, c’est ça ?

– C’est un peu ça.

Ils échangèrent un regard complice.

– Tu crois qu’elle en a eu marre de la vieille ? s’amusa-t-il.

– C’est bien possible. Personnellement, si elle pouvait enfin passer l’arme à gauche, je trouve que la vie dans cet immeuble deviendrait nettement plus agréable.

– Avec un peu de chance, on va avoir un étudiant qui donne dans le gothique, elle nous fera une crise cardiaque.

– J’espère qu’il fera du vaudou. Je suis prêt à me sacrifier pour lui arracher un cheveu s’il le faut.

– J’aime ton sens du sacrifice.

Ils ne retinrent pas un petit rire de connivence. Ils se retrouvaient toujours dans leurs machiavéliques plans/fantasmes pour venir à bout de la vieille grincheuse de service.

David regarda sa montre.

– Allez, je te colle ça au frigo et je rentre.

– Je vais le faire.

David balaya l’objection d’un geste de la main.

– Repose-toi, c’est sur mon chemin. Et appelle s’il y a quoi que ce soit. Yohan a un planning tranquille demain et on ne bouge pas ce week-end.

– Merci. Ça va mieux, je suis sûr que je serai en pleine forme dès samedi.

– Si tu le dis.

Il lui fit un petit signe et, après un détour par la cuisine, quitta l’appartement.

Un hamburger, des frites et mon cœur avec (7)

Chapitre 7

Mercredi

Lorsque Ludovic gara sa mobylette devant le restaurant, il était clairement dépité. Ce boulot ne le passionnait pas au point de prendre plaisir à le faire, et même si c’était amusant et qu’il gagnait des pourboires assez facilement (visiblement Bruno et les autres hallucinaient sur ce qu’il était capable de se faire offrir même chez des clients occasionnels), son seul réel intérêt était de voir Mathieu. Et ce jour encore plus que les précédents. Il savait qu’il avait été idiot la veille en ne faisant rien. A voir la mine de Mathieu, il était évident qu’il couvait quelque chose qui ne passerait pas en une journée, mais le comptable avait eu l’air tellement sûr de lui qu’il s’était laissé bêtement convaincre. Il n’avait pas vraiment été surpris de ne pas voir figurer de hamburger et de frites au menu, après tout, s’il avait eu une petite indigestion la veille, il était logique qu’il commande quelque chose de plus léger. Mais à peine était-il entré dans le cabinet et avait-il croisé Sonia que celle-ci lui avait annoncé que Mathieu était absent. Il était visiblement parti peu après le déjeuner la veille et avait téléphoné en fin de journée pour prévenir qu’il était arrêté jusqu’à la fin de semaine par un virus grippal.

S’il avait plaisanté comme à son habitude, s’il avait offert sourires et compliments et remercié pour l’accueil qu’il avait toujours reçu en venant les livrer, intérieurement, il avait surtout rongé son frein. Ce n’était pas la fin du monde et ce n’était pas comme s’il ne savait pas où trouver Mathieu, et ce n’était surtout pas comme s’il n’aurait pas le courage d’appeler au cabinet dès le lundi pour lui parler, mais il était déçu. Il s’était fait un film dans sa petite tête et ce film commençait par le fait de se voir le samedi à venir et se finissait dans son lit.

Ce qui, compte tenu de son programme, était de toute façon totalement utopique. Virginie, la petite-amie de son futur ex-colocataire, avait vidé son studio et vivait donc avec eux et lui avait prévu de déménager justement ce week-end-là. Il n’avait pas tant de choses que cela à bouger et Pierre, son coloc, avait été assez cool pour apporter quelques-uns des gros meubles qu’il avait démonté le dimanche précédent. D’ici là, il avait encore pas mal de cartons à faire, le tout dans un appartement qui, s’il était confortable en temps normal, à trois avec les affaires de Virginie un peu partout et les siennes qui commençaient aussi à s’empiler, tournait au cagibi.

Ce n’était finalement pas si mal que Mathieu ait été absent, parce qu’il était à peu près sûr que déménagement ou pas, il aurait été incapable de remettre à plus tard un rendez-vous avec lui. Au moins là, aurait-il le temps d’arriver dans son nouveau chez lui, de ranger ses fringues afin d’être à même de dénicher quelque chose de potable qui ne se trouverait pas au fond d’un carton et de profiter pleinement de leur soirée. Restait bien sûr la possibilité que Mathieu ne soit pas intéressé mais franchement il n’y croyait pas. Enfin, quatre-vingts pourcent du temps, il n’y croyait pas, les vingt pourcent restants étaient remplis de doutes et de questionnements stupides, du genre : a-t-il envie de se mettre avec quelqu’un qui entre juste dans la vie active ? A-t-il seulement le désir de se mettre avec quelqu’un ? Son idée ne serait-elle pas de simplement s’envoyer en l’air ?

Parce que, bien malgré lui, de son côté, il avait clairement envie de plus. S’il n’y avait que le cul, honnêtement, il prenait aussi. Il n’irait pas cracher dessus alors que Mathieu lui plaisait terriblement, physiquement parlant. Mais il imaginait bien autre chose.

Il soupira. Et voilà qu’il repartait là-dedans. C’était ridicule. Il était ridicule. Otant son casque, il détacha la glacière et se dirigea vers la porte, qu’il poussa d’un coup de fesses avant de pénétrer dans le restaurant où il effectua un demi-tour.

Comme d’habitude, son regard se porta vers le comptoir. Le rythme y était plus calme, Fatima lui adressa un grand sourire avant d’encaisser son client.

– Coucou, la salua-t-il comme il passait de son côté.

– Fini ?

– Eh oui, ça y est, je vous quitte officiellement à la minute où j’aurai déposé mes papiers et mes espèces au big boss.

– Tu vas nous manquer, lui lança Marie.

– Je suis toujours en ville, les filles. Je reviendrai, vous en avez conscience ?

– Evidemment.

Il leur adressa un clin d’œil et passa en arrière-boutique.

– Il me semblait bien avoir entendu ta voix, l’accueillit Bruno comme il sortait de la cuisine en s’essuyant les mains. Ca va ?

– Oui.

– Rien à signaler ?

– Rien à signaler, grand chef. Je vous rends votre mobylette en parfait état de fonctionnement et avec un bon tiers du plein.

Il lui adressa un vague salut militaire qui fit sourire son cousin.

– Viens, l’encouragea celui-ci en se dirigeant vers son bureau.

Il le suivit, déposant néanmoins sa glacière avec celles des autres. Elle serait nettoyée un peu plus tard dans la journée.

– As-tu récupéré le numéro de téléphone de ton comptable ?

Il n’avait pas manqué de lui parler de Mathieu, pas qu’il ait réellement eu le choix. La curiosité de Bruno avait été beaucoup trop titillée depuis son premier jour et il n’avait cessé de prendre des nouvelles. Bruno était, de toute façon, une des rares personnes avec lesquelles il se confiait facilement. Avec ses potes, il discutait, il plaisantait, mais c’était plus souvent des concours d’égo et de grosses quéquettes comme il aimait à le dire et cela même s’il leur arrivait d’aborder des choses plus personnelles. Mais il n’avait jamais vraiment réussi à se sentir totalement en phase avec les autres. Il avait toujours cette petite notion de différence qui ne l’avait jamais quitté, même si avec le temps, il s’était entouré de personnes un peu comme lui. Quoi qu’il en soit, Bruno avait toujours été son oreille attentive et son confident attitré : le premier auquel il avait fait part de ses doutes quant à son homosexualité.

Il poussa un soupir de dépit.

– Non.

– Il n’a pas voulu ?

– Absent.

– Ah…

Il haussa les épaules.

– Ce n’est que partie remise.

– Je sais.

Il lui tendit l’argent qu’il avait récolté pour lui et s’assit en face de son bureau.

– En tout cas, merci vraiment pour le dépannage, c’était extra de ta part.

– Et intéressé.

– Parlant de ça…

Bruno attrapa une enveloppe.

– C’est pour toi. Et tu la prends, pas de discussion.

– Je ne discute pas ! se défendit-il. Merci quand même, hein.

– C’est normal. Tout travail mérite salaire.

Ils se sourirent.

– Tu as besoin d’aide pour ton déménagement ce week-end ?

– Non, j’ai trois potes qui viennent me filer un coup de main et Pierre a déposé les grosses pièces en même temps qu’il embarquait les meubles de Virginie, donc ça devrait être cool.

– Appelle, si jamais.

– J’n’hésiterai pas.

Ils discutèrent encore un peu puis il reprit le chemin de son appart. Il avait du boulot avant le week-end et il avait aussi prévu de passer au CAMPS pour une réunion où en tant que futur membre, il avait été convié. Il savait que cela boufferait son jeudi, parce qu’il doutait d’en repartir de bonne heure. Une fois sur place, il se ferait sans aucun doute alpaguer par les uns, les autres et son envie de voir où en étaient certains des patients qu’il avait suivi. Et avec un peu de chance, cela lui éviterait de ruminer sur Mathieu.

Un hamburger, des frites et mon cœur avec (6)

Chapitre 6

 Troisième semaine

Mardi

Face au miroir dans les toilettes du bureau, Mathieu poussa un long soupir. Il venait de s’asperger le visage d’eau mais ne se sentait pas forcément mieux. Cela l’avait pris quasiment en arrivant au bureau. Il l’avait vaguement mis sur le compte d’un petit coup de barre, même si ce n’était que mardi, et s’était fait un café qui avait eu grand mal à passer et qu’il avait abandonné au bout de deux gorgées. Mais le temps filant, il avait l’impression d’être de plus en plus fébrile et patraque. Il soupira à nouveau et desserra légèrement sa cravate. Ce n’était pourtant pas son genre d’être mal. Il pouvait se vanter de cumuler le moins de jours d’absence de tout le cabinet. Il se targuait d’avoir une santé en béton et même ses amis reconnaissaient aisément qu’ils ne le connaissaient pas malade. Le nez un peu pris peut-être, une légère toux, mais rien qui ne le retienne chez lui. Et quoiqu’il couve, il était hors de question que cela l’empêche d’avancer. Il avait encore une trop grosse pile de boulot à abattre avant midi et il avait conscience d’avoir progressé moins vite qu’à l’accoutumée.

– Allez, s’encouragea-t-il, avant de pousser sur ses bras et de s’éloigner du lavabo.

Sa mine aussi montrait qu’il n’était pas au meilleur de sa forme, mais il n’allait pas commencer à s’écouter. Sur un dernier soupir, il s’éloigna et sortit de la pièce pour regagner son bureau où il s’assit lourdement sur sa chaise. Il ne retint pas un nouveau soupir et attrapa sa bouteille d’eau dont il but une gorgée. Son ventre n’apprécia que moyennement. Il contempla le tableau Excel ouvert devant lui, ferma les yeux et secoua la tête avant de se replonger dedans.

La pause s’était révélée légèrement bénéfique et il s’y remit avec bon espoir. Pourtant au bout d’une heure, il réalisa qu’il n’avait que très peu avancé et les lignes sur l’écran commençaient à sérieusement se mélanger. Peut-être n’aurait-il pas dû faire ce fichu footing le dimanche, mais il n’avait rien fait de plus qu’à son habitude. Il n’était même pas sorti le samedi et s’était contenté de son parcours usuel. Et la veille, il était parfaitement bien. Il grogna, il détestait être dans cet état. Il essaya de se masser un peu le ventre. Il se sentait vaguement nauséeux. Peut-être avait-il faim ?

Lorsque midi et demi se profila enfin, il se tenait tête baissée, front appuyé sur ses mains et les yeux fermés. Un petit coup à la porte retentit. Le son lui fit soulever les paupières et relever légèrement le visage. Un petit sourire égaya un instant son visage lorsque Ludovic pénétra dans le bureau.

– Vous allez bien ? lui demanda ce dernier.

– Mouais, répondit-il alors que ses paumes glissaient de son front à ses cheveux pour les ébouriffer un peu.

– On ne dirait pas.

Mathieu sourit. Au temps pour moi, pensa-t-il.

– Je ne sais pas, je ne me sens pas super bien, je me sens fatigué et un peu…

Il grimaça alors qu’il massait de nouveau son ventre. Quelque chose ne passait pas.

– Ça c’est l’abus de hamburger et de frites, plaisanta Ludovic en déposant une barquette devant lui.

– Pourquoi j’aurais pu parier que vous alliez dire ça.

Ludovic lui offrit un clin d’œil qu’une partie de lui trouva craquant.

– D’où le riz ce midi ? continua Ludovic. J’ai bien cru que vous n’étiez pas là.

– Je pense en l’occurrence, contra Mathieu malgré son état, que ce sont les légumes d’hier que je ne digère pas.

Ludovic éclata de rire.

– Et pourquoi aurais-je pu parier, moi, que vous alliez dire cela ?

Il lui sourit. L’odeur de nourriture qui s’était répandue dans le cabinet le dérangeait. Et sa grimace ne passa pas inaperçue. Ludovic s’approcha et vint poser sa main sur son front. Le contact était agréable et Mathieu ne résista pas à fermer les yeux. Il se sentait fatigué et avait bien un peu froid, au milieu de ses coups de chaud.

– Vous n’avez pas l’air d’avoir de fièvre, mais vous avez vraiment mauvaise mine.

– Ce n’est rien, je ne suis jamais malade.

– Vraiment ?

– Non jamais. Ce n’est sans doute qu’une petite indigestion ou quelque chose du genre. Ça sera passé d’ici ce soir.

Ludovic lui offrit une expression bien dubitative.

– Vous n’avez pas l’air convaincu.

– Vous n’avez pas vu votre tête.

– Merci.

– Vous avez des cernes et le teint un peu gris.

– J’ai toujours trouvé que le gris me seyait à merveille.

– En costume, je ne dis pas, mais là. Vous devriez envisager de rentrer ?

– Non.

Il s’étira, espérant naïvement faire passer la fatigue et la sensation de nausée qui l’assaillaient.

– Il m’en faut plus.

– C’est peut-être une gastro, vous devriez vous méfier.

– Ce n’est plus la saison.

Ludovic haussa les épaules.

– Ce n’est pas parce qu’on n’est plus dans le pic épidémique que le virus n’est plus dans l’air.

– Je croyais que vous étiez psychomotricien, pas médecin.

– Rien à voir. C’est une simple question de bon sens.

– Encore une fois, merci.

Ludovic afficha une expression de fausse réprimande qui lui arracha un petit rire.

– Quoi qu’il en soit, si c’est une gastro, vous devriez vous éloigner, je ne voudrais pas vous contaminer.

– Je me laverai les mains.

Quand Mathieu vit Ludovic s’approcher de lui pour glisser soudainement les doigts dans ses cheveux avant de descendre sur sa joue, une part de lui réalisa qu’il aurait dû se reculer et l’en empêcher mais le geste était réconfortant. Il le fixa, Ludovic semblait surpris mais il n’aurait su dire de quoi. De son geste ou qu’il l’ait laissé faire ? Il fut incapable de ne pas rendre le sourire qu’il lui offrit alors. Il y eut un léger moment de flottement, un moment pendant lequel il fut saisit par l’envie de se poser contre lui et de simplement fermer les yeux. Cela faisait si longtemps que ça ne lui était pas arrivé qu’il fut tenté de céder. Le frisson qui le parcourut en même temps qu’une nouvelle vague de froid le ramena à la réalité du moment et du lieu. Il s’éloigna, décidé à ne pas céder, pas maintenant, en tout cas.

– Vous allez me dire que ça va passer ? demanda Ludovic.

– Promis. Je me connais bien vous savez, ça fait trente et un ans que je me pratique.

– Trente et un ?

– Pourquoi je sens que je vais me prendre une remarque sur mon âge en plus de ma mine déconfite, s’amusa-t-il, une façon comme une autre de sortir de cet étrange moment de tendresse qu’ils venaient de partager.

– Aucune, je savais que vous étiez plus âgé que moi, j’ignorais de combien.

– Neuf ans si j’ai bien compté, à moins que vous n’ayez sauté une ou plusieurs classes.

– Aucune. Et c’est bien ça. Vous êtes doué avec les chiffres, on vous l’a déjà dit ?

Il sourit, content que Ludovic reprenne leur conversation comme à l’accoutumée.

– Il parait que je me débrouille bien, répondit-il.

De nouveau, un frisson le parcourut.

– Sérieusement, vous devriez rentrer vous reposer. Même si ce n’est rien, il vaut mieux se mettre au chaud plutôt que de laisser ça empirer.

– Je vais aviser, consentit-t-il.

 Il avait beau faire confiance à son excellente santé, son état n’allait pas en s’améliorant.

– Je vais voir si je peux avaler un truc, ça me fera sans doute du bien.

– Ne forcez pas.

– Une vraie mère poule.

– On le dit de moi parfois, c’est vrai. C’est, parait-il, une de mes qualités.

– J’imagine que ça vous est utile dans votre métier.

– Oui. Il faut avoir de l’empathie mais pas trop non plus. On voit des choses dures, les patients ont des moments difficiles et il faut être là pour les tirer vers le haut et réussir à ne pas se faire entraîner, savoir laisser le pire derrière nous. Etre positif.

Mathieu hocha la tête avant de la poser contre sa paume. Ses paupières se faisaient lourdes et la fatigue le gagnait petit à petit. Ludovic n’avait peut-être pas tort, peut-être devrait-il songer à rentrer plus tôt, mais avant cela, il avait encore plusieurs dossiers qu’il voulait boucler. Et aussi agréable que soit la présence du jeune homme, il savait qu’il serait préférable de s’y remettre le plus vite possible.

– Bon, je vais essayer de manger quelque chose et d’avancer encore un peu. Je vous vois demain pour votre dernier jour en tant que livreur.

– Oui, acquiesça Ludovic en se levant.

– On organisera quelque chose pour fêter ça.

– Avec plaisir.

Le sourire qu’ils échangèrent lui parut complice et porteur de tout autre chose.

– A demain alors, lui dit Ludovic à la porte. Et rentrez plus tôt.

– C’est ce que je vais faire et à demain.

– Sans faute ?

– Sans faute. Je ne raterais ça pour rien au monde !

Un nouveau sourire et l’harmonieuse silhouette de Ludovic disparut. Mathieu ouvrit la barquette devant lui avant de la repousser avec une grimace de dégoût.