Hard – P’tit Ju (partie 2)

J’étais toujours agacée et j’éprouvais aussi une sorte de besoin de sombrer… curieusement majorée, soudain, par le trouble que j’éprouvais. Un instant, je songeais même à aller au bout de ma démarche de délitescence en leur demandant de l’héro, pour dire, mais je vous rassure : c’était vraiment juste une idée stupide, comme ça, qui avait vocation à mourir à peine avait-elle surgi dans mon esprit. J’avais toujours esquivé les drogues dures, jusque-là, et il était hors de question que j’y touche.

– Ça va ? me demanda Chris.

Je recrachai longuement la fumée.

– Oui.

Loïc se tenait toujours allongé, avec sa queue tendue, et Chris s’était assis sur la table basse. Je me demandais ce qu’il pouvait y avoir entre eux. Je veux dire… C’était des potes, c’était évident, mais ce qui se produisait restait cependant spécial. Qui couchait à trois, comme ça, avec son meilleur ami ? Même si tous deux ne se touchaient pas, bien sûr. Le fait ne pas avoir de contact physique ne suffisait à ôter toute l’ambigüité qu’induisait forcément ce rapport.

Je ne trouvais pas ça anodin, en tout cas.

Je tournai la tête vers Chris.

– Tu veux que je te suce ? dis-je.

Ce n’était pas tant que je ne voulais pas que Loïc recommence à pousser ma tête sur sa queue, c’était que je voulais m’occuper de Chris. Et aussi que je pensais me sentir moins mal à l’aise, dans cette configuration. Loïc, lui, saurait bien s’occuper de moi – ou s’occuper de lui, via moi – durant ce moment. Et j’avais besoin de reprendre la maîtrise de ce qu’il se passait. De retrouver de l’assurance.

– Oui.

J’inspirai une dernière taf puis lui tendis le joint.  Et je m’approchai de lui pour déboutonner son jean. Il se laissa faire. Il fumait, toujours assis sur la table basse, pendant que je m’occupais de lui. Cool, la vie. Sympa, non ? Je pense que j’étais vraiment une fille adorable. Je sortis son sexe, que je trouvai vraiment joli, plutôt large et long, mais pas trop non plus. Juste assez pour être tentant. Et j’attrapai une nouvelle protection pour le couvrir avant d’en lécher le bout. Je sentis au changement de poids derrière moi que Loïc se relevait. Il vint à côté de mon visage et regarda ce que je faisais. Je m’appliquais à sucer doucement le sexe de Chris, sans pour autant l’enfoncer dans ma bouche aussi profondément que me l’avait fait Loïc, laissant l’excitation que cet acte me suscitait glisser en moi… et me remplir toute entière. Et les expirations longues de Chris, ainsi que la manière dont il touchait mes cheveux, ma joue, m’indiquaient qu’il appréciait ce que je lui faisais. Chris finit par passer le joint à Loïc. Au bout d’un moment, ce dernier réclama :

– A mon tour.

Je tournai le visage vers lui pour le voir avec sa verge tendue vers moi. Elle était vraiment dure, et je pensais qu’il devait avoir envie d’exploser. D’une certaine façon, ça me plaisait. De savoir que je lui faisais un tel effet. Ça me plaisait aussi de passer de l’un à l’autre, comme ça. Cette alternance. Je levai les yeux sur son visage et lui écartais mes lèvres. Il vint lui-même entre elles, posant même la main à l’arrière de ma tête pour la retenir et me baiser ainsi, mais sans aller trop loin, cette fois. Me laissant aussi mener le jeu. Mine de rien, il retenait les leçons. Mais cette façon de me traiter ne m’en excita pas moins. Mon entrejambe était trempé, mon corps fébrile d’envie, et quand Chris me caressa les seins en même temps à travers mes vêtements, mon bas-ventre se contracta frénétiquement dans une tension autant chaude que délicieuse et me fit crisper les doigts sur le tissu du canapé.

Je finis haletante, la tête prise de vertiges, le bas-ventre trempé, pulsant, peinant à reprendre mon souffle et mes esprits, troublée de toutes les manières qu’il soit, troublée en moi-même… Je peinais même à regarder Loïc ou Chris. On avait monté en intensité et le changement d’attitude de Loïc, cette façon de prendre le pouvoir dans les pratiques tout en s’accordant à ce que je lui avais manifesté, le regard de Chris sur moi, le contact ses mains… Tout me perturbait. Je ne parvenais plus à savoir si le comportement de Loïc était une façon de faire son malin devant son pote ou s’il cherchait juste à me donner ce que je voulais. S’il ne faisait pas ça aussi volontairement « pour moi » : parce que c’était ce que je lui avais montré de mes désirs. Ou s’il profitait encore du fait d’avoir une fille « facile » dont profiter.

J’avais perdu toute capacité de réflexion.

Loïc libéra ma bouche.

Je tournai un regard embué vers Chris.

Sa main se posa sur mes lèvres, les caressant du pouce.

– Tu veux encore me sucer ?

Tu « veux », pas tu « peux ». Pas tu « vas ». Pas comme Loïc.

J’acquiesçai.

J’en avais envie, oui.

Son jean était encore ouvert, alors je poussais légèrement sur son torse pour le faire s’arquer en arrière, et me penchai sur sa queue. Ça me plut vraiment de la sentir en moi. J’aimais sa forme et sa longueur. J’aimais les gestes avec lesquels Chris caressait mon visage tandis que je le suçais. Je fus juste perturbée par la voix de Loïc, alors que je faisais des va-et-vient sur sa verge.

– Tu peux y aller plus fort.

Je crus un instant qu’il s’adressait à moi, mais il parlait à Chris.

– Ça ira, répondit celui-ci.

– Elle aime ça, insista Loïc.

Chris confirma :

– J’ai vu, oui.

Ça n’aurait peut-être pas dû me perturber… Ou si. Je fus un peu sortie de l’acte, en tout cas. C’était trop bizarre de les entendre parler de moi, ainsi. Qui plus est alors que j’étais juste là. De les entendre dire ça, exactement.

Je relevai la tête, confuse.

– Tu as envie que je te prenne plus loin dans ma gorge ? demandai-je à Chris.

Il réagit d’une nouvelle caresse sur ma bouche.

– Comme tu le veux…

C’était doux. Chris ne me poussait pas mais ne me retenait pas non plus.

Je fus suffisamment perdue pour me rasseoir sur le canapé, dans un soupir, et réclamer le joint. Loïc fuma encore plusieurs tafs en me fixant, comme s’il me sondait – et il me sondait, il n’y avait aucun doute à avoir là-dessus – avant de me le donner. Je le saisis enfin. Tandis que j’inspirais, Chris me demanda :

– Pourquoi est-ce que tu fais ça ?

Mon trouble devait être assez flagrant pour qu’il me pose une telle question, et je me rendis compte que je n’avais pas de réponse à lui donner, ou pas de simple, en tout cas : que celle-ci serait trop longue, qu’il faudrait trop reprendre de loin, trop expliquer. Et je ne risquais pas de lui balancer toutes mes petites pièces de puzzle, à lui. Pas même le plus petit de ces mots. Je refusais de leur dire quoi que ce soit de ma vie, de toute façon.

– Parce que ça m’excite.

Au moins, était-ce sincère. Je n’avais pas envie de mentir non plus. Je ne disais que le vrai.

Je fumais de nouveau.

– Parce qu’elle veut que tu la baise, dit Loïc à Chris.

Et il plongea dans mon regard, toujours avec cet air de bien mieux me comprendre que je ne voulais le croire. Et d’en être satisfait. Il lisait décidément bien en moi, je ne pouvais le nier. Cependant, il ne lisait que la surface. Jamais il ne verrait ce qu’il y avait en-dessous.

– Oui, reconnus-je.

– Finis-moi, d’abord.

Je le fixai, toujours appuyée sur le dossier du canapé. Puis je lui lançais, provocante :

– Viens.

Je n’en notais pas moins sa proposition : le fait qu’il soit en train de prendre un rôle d’entremetteur, nous réunissant tous deux, avec Chris, lisant dans mes envies pour se mettre en retrait, réclamant juste un orgasme rapide avant. Loïc était assez surprenant, en fait.

Il me retira mon joint des lèvres pour le poser dans le cendrier, puis ôta son t-shirt. Je profitai de la vue. Je ne sais pas si je l’ai déjà dit mais il avait un beau corps, un torse assez fin mais à la plastique attrayante. Mais il ne me laissa pas l’observer bien longtemps. D’un geste, il releva mon visage et puis posa un genou sur le canapé pour approcher son sexe de ma bouche.

Je jetai un dernier œil à Chris, qui s’était rapproché de moi. Il était même si près… Sa queue était toujours sortie, droite, alors qu’il était resté entièrement habillé par ailleurs. Et il posait la tête juste à côté de mon visage, avec un mélange de fascination et d’interrogation dans le regard. Il était si proche de ce qui allait se passer…

– Regarde-moi, dit Loïc.

Je le fixai dans les yeux.

Ma tête était bloquée à l’arrière par le dossier du canapé.

Et j’attendis.

Quelle attraction éprouvions-nous tous trois pour ça ? Pour ce jeu-là ? Pour cet extrême, que nous partagions ? Je l’ignorais mais ça me plaisait d’être une source de mystère pour eux.

Je me promis de ne jamais rien leur dire de moi. Que je reste la fille bizarre qui venait se faire sauter avant de disparaître.

Celle qui leur ouvrait ses cuisses et sa bouche.

J’étais excitée, inquiète, curieuse… Avec des élans de provoc’ et des chuchottements intérieurs de repli.

Et le contact de Chris, tout contre mon cou, qui effleurait ma chair de ses lèvres, me troublait plus encore. Sa main, sur mes seins. La manière dont il déboutonnait mon chemisier.

Loïc passa la main sur ma tête, entrant dans mes cheveux. Puis il poussa pour pénétrer de son sexe l’espace entre mes lèvres, avec lenteur. Profondément, aussi, mais comme il s’y prenait doucement, ça passait mieux. Je le laissai faire. Le jeu auquel on s’adonnait était intense mais, contrairement à la première fois, Loïc gérait. Quand il se mit à faire des va-et-vient, ce fut fort mais pas insupportable, et putain d’excitant… Je gardai mes yeux dans les siens. Et je cherchai de la main le sexe de Chris, le caressant quand je l’eus en paume. Chris libéra mes seins et son souffle entra dans mon oreille, me faisant entendre le plaisir que je lui donnais. Quand il attisa mes mamelons, je me tendis d’envie. Et quand ses mains descendirent sur mon buste pour se presser entre mes cuisses, je perçus avec violence, plus encore que je ne le savais déjà, à quel point j’étais trempée. J’oscillais entre désir de reprendre mon souffle, même juste un peu, et besoin de plus, de la main de Chris dans ma culotte, de son corps dans le mien. Ça finit par arriver. Je pus sentir ses doigts forcer la matière de mon jean, bien qu’il l’ait déboutonné depuis longtemps, et entrer dans ma culotte, trouver mon sexe, glisser contre ma chair tant elle était humide. Et se fourrer en elle.

– Elle est vraiment trempée, souffla-t-il d’une voix chaude avant d’embrasser mon cou.

Encore une adresse à Loïc…

Ça restait si bizarre.

Quand Chris se mit à caresser mon clitoris, je me raidis parce que c’était trop. Trop fort pour moi, trop de sensations, trop vives, et je fus sur le point de réclamer une pause, mais Loïc se mit à ce moment-là à respirer plus vivement, et à me tenir la tête en gémissant, et les longs va-et-vient qu’il fit furent intenses, mais enfin il éclata. Il jouit en fourrant profondément sa queue dans ma bouche et en resserrant ses doigts sur ma tête en une curieuse caresse.

J’étais si saoule d’envie et d’excitation, et de plaisir, et de trouble, et à bout de souffle, aussi, que,  quand il me relâcha et que Chris retira ses doigts de ma culotte, je tombais de côté sur le canapé.

– Tu te déshabilles ? me lança Chris.

La tête me tournait mais je n’hésitai pas sur la réponse :

– Oui.

J’ouvris les yeux sur lui.

Sa queue était toujours tendue, en attente de délivrance. Et lui toujours habillé. Je voulais qu’il se dévête. Je voulais qu’il enfonce son sexe en moi. Immédiatement.

– Toi aussi ? lui demandais-je.

Je me sentais plus à l’aise avec Chris. Peut-être parce que Loïc était celui qui menait la danse et que ça nous mettait plus ou moins sur un niveau parallèle, tous deux, mais c’était difficile à définir. Ce que je vivais avec ces deux mecs restait curieux, vraiment. Chris était aussi doux que Loïc se montrait brute, et pourtant les choses étaient claire, entre nous. On couchait ensemble. Je me donnais à eux deux, et eux se donnaient aussi ; à mes fantasmes. C’était comme si on avait fait un contrat, comme si on s’était retrouvés tous les trois embarqués dans une scène que ni eux ni moi ne maîtrisaient totalement : par laquelle on se laissait tous emporter, au gré d’un script changeant et toujours inattendu, si ce n’était sa finalité.

J’enlevais mes vêtements avec peine tant j’étais saoule d’excitation, mais tout de même prestement et observai, toujours allongée sur le canapé, Chris se désapper.

Loïc, de son côté, se rhabillait. Je fus juste interloquée quand, après avoir enfilé son t-shirt, il prit son téléphone portable pour passer un appel.

– Ouais, dit-il en guise de présentation, une fois que son interlocuteur eut décroché, et il s’éloigna.

Je n’entendis pas la suite, sinon qu’il appelait quelqu’un d’assez proche pour s’adresser à lui ainsi. Il passa rapidement une veste, puis franchit la porte-fenêtre menant à la terrasse de son appartement. Et il la repoussa derrière lui.

– Ça va ? me demanda Chris en attirant mon attention vers lui.

Je me rendis compte que mes battements de cœur s’étaient intensifiés.

– Oui, dis-je.

Il me sembla que Chris savait ce qui allait se produire. Ou… en tout cas, je me mis à le penser. Parce que j’étais stressée mais que lui ne le semblait pas. Il avait l’air beaucoup plus à l’aise que moi par rapport à la situation, en tout cas.

Il me surplomba et m’embrassa. Lui comme Loïc exigeaient décidément beaucoup de ces baisers qui m’avaient tant repoussée auparavant et qui participaient désormais à mon excitation. C’était les préliminaires qui amenaient à cet « autre chose » que je désirais : cette suite à laquelle était ouvert mon corps, qui l’aidaient à s’échauffer et à se préparer à tout ce qui s’ensuivrait. Et j’accueillis avec une envie douloureuse les doigts que Chris enfonça en moi. Il pressa avec force, comme me saisissant par-là, me sondant, tandis que je me peinais à conserver mon souffle dans son baiser.

Chris me touchait, avec sa façon de faire qui lui était propre : douce mais non dénuée de force. Il n’abordait pas mon corps comme quelque chose de fragile, mais il n’était pas brusque comme Loïc pour autant. J’accueillis ses gestes, pétrie d’excitation, pleine de désir, et du plaisir que j’éprouvais sous son corps pressant. Et je les accueillis avec plus d’envie encore lorsqu’il écarta mes cuisses pour se présenter entre elles. Et enfin me pénétrer. Plonger en moi. M’ouvrir. Je me fondis dans la sensation de ce sexe qui creusait sa place dans mon être. Et de ce corps lourd, puissant, qui me clouait sous lui.

Je perdis tout de suite pied. Les va-et-vient de sa verge dans ma chair étaient juste ce que j’attendais, me sortant de ma réalité pour ne plus me laisser être que plaisir, que vibrations, que nerfs à vifs, qu’engloutissement dans ce monde parallèle, fantastique, où je cherchais à me noyer. Je ne retenais aucune de mes réactions, me tordant et gémissant sans réserve, emportée, et serrais les doigts, fort, sur les muscles de Chris, quitte à lui faire mal mais ça aussi, ça n’avait pas d’importance.

Il me prit longtemps.

Et il devait en avoir eu envie, beaucoup, parce qu’il n’arrêta pas de me tourner et me retourner, de déplacer mes jambes, de faire pivoter mon bassin, de changer de position pour me baiser plus encore.

Celle par derrière m’emporta si pleinement que des larmes me vinrent. La sensation de son sexe était plus forte, celle de ses cheveux frôlant mon cou au gré de ses déhanchements me faisait frissonner, mais ce n’était pas ce qui me toucha autant. Ce fut le sentiment de liberté et d’apaisement que je me mis à éprouver  dans le fait d’être possédée ainsi, dans cet acte purement sexuel, qui ne comportait ni contraintes ni enjeux, qui ne me demandait pas de penser et surtout pas d’aimer, sans rien qui ne m’entrave sinon la soumission éphémère aux désirs de mon corps. Et, dans le vertige que je vécus, je ne me rendis plus compte de rien, captive du plaisir que j’éprouvais, sinon ce qui était du sexe, de la brûlure de mes nerfs, de la puissance de la pénétration, et de la chair, et du corps… si ce ne fut, à un instant, une image floue que je n’intégrais pas tout de suite mais qui me resta ensuite, une fois l’acte fini : la sonnerie du téléphone de Loïc et la façon dont, revenu au sein du salon, il décrocha pour se ré-éloigner direct sur la terrasse, comme s’il s’attendait déjà à cet appel.

Chris me baisa jusqu’à atteindre l’orgasme et me faire frôler le mien… que je n’atteins pas. Qui me brûla intérieurement tandis que Chris retombait lourdement contre moi, haletant, nous rendant si collés sur le canapé qu’il aurait pu me faire tomber. La vision de Loïc et de son téléphone me revint alors, mais je ne sus pas la traiter.

Je regardai par la porte-fenêtre : il était toujours dehors, en pleine conversation.

Je me laissai glisser au sol.

Chris retira sa capote en m’adressant l’un de ses sourires craquant. Je lui répondis à peine. Je ne voulais pas encore sortir de la brume.

Lorsque Loïc rentra enfin, j’étais en train de regarder au sol pour rechercher mes vêtements, mais ne me laissa pas m’en emparer.

– Pas maintenant, dit-il seulement.

– Pourquoi ?

Loïc haussa une épaule et il eut même un petit sourire en coin à ce moment-là, comme s’il se délectait de son impression de m’avoir « cernée ».

Je me sentis mal. D’un coup.

Je répétai :

– Pourquoi ?

– Un pote va arriver.

Ça me fit l’effet d’une douche froide. Pas seulement par ce que ça sous-entendait. Par son sourire relatif à cette idée.

– Et dans quel but ?

Il ne me répondit pas, alors j’enchainai :

– Pour que lui aussi puisse me baiser ?

Je ne savais pas si je devais être choquée ou bien interloquée par cette proposition. Il ne m’avait pas demandé mon avis, surtout.

– Pourquoi pas ? Ce n’est pas ce dont tu as envie ?

J’hésitai sur ce que répondre.

« Non » était le premier mot qui me venait parce que, bien sûr, c’était ce que la fille que j’avais été jusque-là aurait répondu, et que celle-ci était encore profondément présente, en moi. Je ne m’étais pas transformée en un jour. Je restais quelqu’un avec une forme de morale, ou de jugement… Normal, juste. Sauf cas particulier, on est tous comme ça. Et mon premier réflexe était forcément celui-ci. Ça ne pouvait pas être autrement. Mais, en même temps, cette proposition répondait effectivement à mes envies. A mes fantasmes. A mes désirs enfouis, que j’exhumais avec force, ces derniers temps. Que j’arrachais à la pelleteuse. Mais qu’il était toujours difficile d’assumer. Je n’allais pas lui dire « bingo, fais venir tes potes, je ne demande que ça », même si Loïc disait vrai, au fond. Et je ne lui dirais pas non plus que même cette manière de traiter, si elle avait tendance à me révolter, était ce que j’attendais de lui, aussi.

– Ça dépend qui, objectais-je.

– Qu’est-ce que ça peut te faire ? Une queue c’est toujours une queue, non ?

J’oscillai entre le considérer plus encore comme un connard et approuver sa pertinence. Loïc me prenait de haut, mais il me cernait avec une acuité surprenante, et il disait juste, aussi. C’était peut-être juste cette vérité qui était choquante.

– Tu n’auras qu’à mettre ta tête dans les coussins.

OK, j’optai pour « pire connard encore » et j’hésitai à lui foutre un pain. Je me remis donc à chercher mes vêtements, nerveusement, sans savoir vraiment ce que je voulais, alors, mais, à ce moment-là, la sonnerie de la porte d’entrée retentit. Loïc alla ouvrir. Chris était resté assis, observateur de la scène mais ne se mêlant pas à notre altercation. Je remarquai son sexe à demi-relevé, encore, comme si son excitation ne s’était pas vraiment fanée, et ses mains croisées tranquillement derrière sa tête. Lui ne chercha pas à se couvrir. Je le trouvais impudique, comme lors de la fête quand il avait fait ce strip tease bourré, peu soucieux de montrer son corps même en érection. Et toujours avec cet air de tout prendre par-dessus la jambe qui m’interloquait, parfois, et me dérangeait sur le moment. Comme si c’était normal que Loïc profite du fait que je sois en train de me faire sauter par son pote pour en inviter un autre à prendre son tour. Comme si je n’avais qu’à dire « oui ».

Chris répondit à mon regard en relevant les yeux sur moi.

– Ne stresse pas comme ça, souffla-t-il.

Je haussais les sourcils, éberluée.

– Facile à dire, murmurais-je.

Il se leva et se rapprocha de moi pour tourner mon visage vers lui d’une main sur ma joue. Et il m’embrassa, mais d’une manière différente des précédentes. Comme un baiser d’amoureux : quelque chose de bien trop tendre pour ce qu’on avait fait, déjà, et ce qu’on s’apprêtait à faire ; pas quelque chose d’un mec qui est en train de se partager une fille inconnue avec ses amis. Et puisqu’il occupa ainsi ma vue – enfin, me fit fermer les paupières, en tout cas –, je n’aperçus le nouvel arrivant qu’une fois qu’il fut vraiment devant moi. Et, sans surprise, c’était leur troisième pote : PtitJu, comme le nommaient les autres. Un nom mignon pour un mec qui me rebutait. Je tâchais de ne pas montrer à quel point son apparence me dérangeait. J’avais encore des règles de comportement social : on ne renvoie pas dans la gueule des gens leur apparence. J’étais pourtant tout sauf prête à lui donner mon corps. Et la colère revint avec force.

– Ce n’est pas comme ça que ça marche, dis-je à Loïc, agressive.

– Ah bon, c’est comment ?

– Je ne sais pas mais pas comme ça…

J’étais nue, tous me regardaient, j’avais deux mecs qui étaient déjà passés entre mes cuisses autour de moi, et j’étais stressée. Rien pour me permettre d’être moins mal à l’aise, donc. J’aurais voulu au moins avoir de quoi me couvrir.

– Allez, insista Chris en se penchant vers lui pour baiser mon cou.

On aurait dit une demande d’être « sympa » envers leur pote… Une espèce de relation amicale bizarre dans lesquels ils invitaient leur ami à profiter de la fille avec qui il y « avait moyen », tout en restant protecteur envers elle, du moins pour Chris. Comme avoir Chris contre moi atténuait mon sentiment de nudité, je me resserrai d’autant plus contre lui, et il caressa mes seins, joua avec mes mamelons. C’était comme une façon de me dire « vas-y, fais ça pour moi, pour nous… » Je me tendis en réaction, honteuse de ma réceptivité mais, en  même temps, je n’avais pas joui et mon corps n’en pouvait plus. Je ne jouissais désespérément pas avec eux, n’épanchant mon besoin que dans la solitude de ma chambre, et mon corps sur l’instant en était comme usé, douloureusement sensible, prêt à céder à la moindre des promesses à ce sujet.

– Viens sur moi, dit Chris, en s’allongeant sur le canapé.

Mais il se reprit tout de suite et se releva. Il jeta au sol tout ce qu’il trouva de mou et de souple : le plaid épais de l’un des fauteuils, une sorte de couverture molletonnée, tout ce qu’il y avait de coussins  autour de nous, et il s’allongea sur le dos. Il bandait maintenant vraiment dur et son sourire était à la fois séducteur et empli de désir.

– J’ai envie de te lécher, dit-il en me tendant la main. Viens.

Soit juste la proposition qui avait le plus de chances de me faire craquer.

Il mit un coussin sous sa tête et m’appela de nouveau.

J’hésitais… Je ne pouvais rien faire d’autre qu’hésiter.

Loïc me faisait un sale coup en faisant venir son pote comme ça sans me demander mon avis, c’était sûr. Et en même temps, je devais reconnaître que seule l’apparence de PtitJu me dérangeait. Dans le fond, Loïc ne m’offrait que ce que j’attendais de lui et j’aurais accepté avec beaucoup plus de facilités n’importe quel autre mec… J’aurais accepté n’importe qui d’autre, en fait.

Je cédais.

L’envie me submergeait trop. L’idée d’avoir la langue de Chris sur mon sexe faisait vibrer mon corps frustré et la scène faisait monter en moi une excitation enfouie que je ne pouvais pas restreindre. Et puis Chris me plaisait, aussi, pas comme un mec avec qui on pouvait envisager véritablement quelque chose derrière – si ça avait été le cas, je me serais barrée en courant – mais comme quelqu’un que je pouvais suivre, sur l’instant, qui me donnait envie de me fier à lui. Je m’agenouillais à ses côtés, avec mon cœur qui tapait fort, mais il m’arrêta tout de suite.

– Non non, pas comme ça.

Il eut même une tête bizarre, comme s’il était surpris que je ne l’ai fait pas de moi-même.

– Dans l’autre sens, précisa-t-il.

Et il m’accompagna de manière à me faire positionner sur lui en 69. Là, ce fut autant excitant qu’obscène. Parce que j’avais sa queue, bien dure, à ma portée, et sa bouche prête à s’occuper de mon sexe, et que mon cul était terriblement exposé aux deux observateurs qui nous surplombaient, debout. Drôle de scène, vraiment.

Quand il se mit à me lécher, je cessai de penser, cependant. Ou presque. Parce que ce fut tellement fort ! Et tellement bon, et j’avais tellement été en manque de ça, et ce fut comme un vertige, soudain, qui m’emporta toute entière, me faisant trembler, feuler, et tâcher de drainer l’émoi de mon corps en engloutissant profondément sa queue dans ma bouche, et je sentis, aux frémissements de Chris, à quel point il aimait ce que je lui faisais. La façon dont il cessa plusieurs fois de me lécher pour échapper un souffle lourd l’indiqua également, tout comme marquant la manière dont il se retenait pour ne pas jouir avant moi.

Je succombai. La tête partie ailleurs, le corps secoué de spasmes, des gémissements lourds s’arrachant de ma gorge, des larmes, même, embuant mes yeux, tant tout mon être était bouleversé, remué.

– Doucement, murmura juste Chris alors que je me remettais à le sucer pour le faire jouir.

Je pris alors en compte sa demande et je sus ce qui allait se passer. Je ne me retournais pas. Je le laissais hausser plus haut mon bassin, et redescendre son visage – je sentis qu’il retirait le coussin sur lequel il avait posé sa tête – et j’essayais de reprendre mon souffle. Et, surtout, de ne pas penser.

Alors qu’un sexe se présentait derrière moi, je lançais juste la main derrière mon bassin pour vérifier ça : qu’il était bien recouvert d’une capote, et je levais les yeux pour voir Loïc, positionné non pas pour regarder son pote enfoncer sa queue en moi mais pour jouir du spectacle de mon visage tandis qu’il le faisait.

Hard – P’tit Ju (partie 1)

P'tit Ju

Après l’histoire avec Chris, j’eus besoin de prendre du temps. Je ne repassai pas chez Loïc et ne réessayai pas de le recontacter. Parce qu’on avait échangé nos numéros, il m’envoya bien un message en évoquant l’idée qu’on puisse recommencer avec Chris – enfin, aux quelques lignes minimalistes qu’il m’envoya : « on fait une soirée avec Rastouille », ce fut ce que je supposais – mais je n’y donnais pas suite.

J’avais besoin de réfléchir. De prendre de la distance. De savoir où j’en étais. De faire le point avec le « moi » que j’étais : moi, dans son entièreté, pas la part limitée de moi-même, et fausse sur certains points, dans laquelle je me glissais avec eux.

Je ne voulais pas recommencer à coucher avec Loïc. Enfin, pas juste comme ça. Je savais ce que je voulais et « Loïc » ne le représentait pas à lui-même. Je ne voulais pas coucher avec « lui » particulièrement. Je veux dire… Loïc possédait en lui quelque chose qui, profondément, m’excitait. C’était un curieux mélange : son aspect pur connard, cette dualité, entre beauté et laideur, de ses traits, la manière dont il me traitait et les opportunités que ça m’ouvrait, mais justement : ce n’était pas lui qui m’intéressait mais les promesses que je pouvais construire autour de lui. Ce n’était pas la personne que je recherchais ; juste la porte d’ouverture. Dans le fond, je savais parfaitement ce que je voulais. Je voulais du sexe. Je voulais des rapports charnels poussés, susceptibles d’arracher ce que je sentais de bouillonnant, en moi, et qui crevait d’être libéré. Je voulais aussi une forme de revanche : la récupération de ce que j’avais perdu à cause d’Ayme, le fait de m’accomplir, même dans l’extrême, en tant que femme, en tant qu’être de chair et de sang.

J’ai déjà parlé de cette recherche d’un « ailleurs » qu’il y a dans la consommation de drogue ou l’addiction à des outils virtuels : cette volonté, inconsciente de renouer avec l’imaginaire de l’enfance, avec ses jeux et ses fantasmes, ses « délires » sans conséquences. Je n’étais alors pas dans une démarche différente. Je savais que les désirs sexuels qui m’habitaient n’appartenaient pas à ma réalité, que c’était une autre « moi » que j’y projetais, une sorte de jeu de rôle ou de théâtre, destiné à s’évanouir dès la partie finie ou le rideau tiré, mais dont je tirais néanmoins des avantages. Pas seulement sur le plan du sexe. En matière d’évasion, aussi. De ma vie, de mes problèmes. Le désir que j’éprouvais de recommencer était lancinant, et avec un fond d’addiction, aussi.

Je ne voulais pas y réfléchir, à l’époque, et j’étais loin d’avoir ce niveau d’analyse. Ça, je ne vous le livre, vraiment, que parce que j’ai pris ce recul sur moi-même depuis. A l’époque, j’en étais à essayer de dealer avec mes envies, ce qui était déjà pas mal. Je consommais cette sexualité comme j’aurais consommé de la drogue, ou d’autres des hamburgers, des réseaux sociaux à l’excès : pour en recouvrir mon quotidien et en oublier la laideur, la peine, la solitude, l’incapacité à faire changer quoi que ce soit… Et j’attendais une opportunité ; je ne savais pas laquelle.

Ce n’était pas clair dans ma tête, mais je savais au moins qu’aller voir Loïc pour qu’il me saute, juste, seulement ça, ne m’apporterait rien.

Et, bien sûr, je ne parlais à personne de ce que je faisais. Ça ne voulait pas forcément dire que c’était moche et que ça méritait d’être caché, du moins je ne  le vivais pas comme ça. Quand on ne parle pas de quelque chose, ce n’est pas forcément ça, ou pas toujours. La plupart du temps, c’est juste que l’on n’a pas d’oreille pouvant nous écouter. Ou le voulant. Personne de prêt à entendre ce qu’on a à exprimer, personne de susceptible de comprendre sans renvoyer un miroir en forme de jugements. A qui aurais-je pu bien me confier ?

Je n’aurais pas su quoi raconter, de toute façon. Cette  vision de moi-même persistait à me rester étrangère, curieuse, et je continuais à observer ce que je vivais comme si j’avais été mon propre modèle d’étude. Mon propre sujet d’interrogation.

Je n’en parlais donc pas. Je ne parlais de rien, en fait : ni de mes histoires de cœur, ni de mes histoires de cul, ni de toute la souffrance que j’avais en moi.

Et, partout ailleurs, je souriais.

Je souriais au travail, je sourais avec mes amies…

J’ai lu un jour le témoignage d’une fille qui avait subi des viols de masse, vous en avez peut-être entendu parler. Une sordide histoire de caves. Elle racontait qu’elle riait beaucoup à cette époque. Ça ne m’avait pas surpris. On peut rire et sourire beaucoup quand on est en souffrance.

Je ne souriais pas avec Ayme parce qu’Ayme n’avait pas besoin de cette façade-là, parce qu’avec lui je pouvais encore être vraie, et c’était important de savoir qu’on avait toujours ce lien-là : cette vérité, entre nous, qui nous permettait de nous démunir de nos masques. En y réfléchissant, je me rends compte que ça voulait aussi dire qu’il était privé de ce j’offrais aux autres. Privé de sourires et de légèreté. Privé de façade. Avec qui d’autre me montrais-je vraie, finalement ? Et même avec Ayme, le faisais-je jusqu’au bout ? Je crois qu’on ne le fait jamais qu’avec soi, en fait. Je ne me montrais totalement moi-même, dénuée des artifices des conventions sociales, avec personne, sinon moi dans mon miroir, moi face à ce récit, moi seule, face à moi, et ensuite, au stade juste après, il y avait Ayme qui me voyait presque dans mon entité unique, pure, ainsi.

Enfin, après plusieurs jours d’attente et de réflexions, je me décidai à recontacter Loïc.

J’avais eu d’autres options qui m’étaient passées en tête, bien sûr. Me connecter à internet. Aller dans un club échangiste… Ouais. Trop facile, sur le principe, hein ? Tellement aisé, quand tu n’as que 28 ans, que tu as toujours eu une vie « normale » et une sexualité « normale », et que toute ton existence s’est construite autour d’un amour unique avec lequel tu t’étais dit que tu passerais ta vie…

Ça n’a rien de facile, non. Ça n’a rien d’aisé, et ce n’était pas ce que j’attendais non plus. Je crois que ce n’était pas pour rien que mes désirs sexuels m’avaient conduite à passer à l’acte avec Loïc, et pas un autre. C’était parce que, dans le fond, il n’était pas si différent de moi. Il l’était mille fois moins que ce mec plus âgé croisé devant le cinéma, ce gamin qui m’avait abordée dans la rue, ou que ne l’aurait été un type rencontré dans un sex-club. Il me ressemblait, l’univers dans lequel il évoluait me ressemblait, ses potes n’étaient pas si éloignés des miens. Je n’étais pas en terre inconnue. D’ailleurs, je crois qu’on finit toujours pas retourner vers les gens qui nous ressemblent… C’est là où on mesure l’impact culturel du milieu dans lequel on évolue, finalement. Il y a des barrières invisibles entre nous, que l’on peut franchir, et même que l’on franchit à l’occasion avec plaisir, mais qui restent élastiques : qui finissent toujours pas nous ramener vers ce qui nous est le plus familier. Ou, si ce n’est toujours, le plus souvent, au moins. Je sais qu’il y a des exceptions là aussi. Bref, rien dans ces « milieux » de rencontres sexuelles ne me parlait. Je m’en sentais étrangère, je savais que je n’y serais pas à l’aise et, si je songeais parfois à passer le cap de m’y jeter, ce n’était qu’en sachant parfaitement qu’une fois devant la porte, je ferais demi-tour. J’avais besoin de plus de contrôle que ça.

Loïc m’était donc « utile ». Il y avait l’envie de me faire sauter, qui ne me lâchait plus depuis qu’il m’avait prise sur le canapé de son salon. Et puis il y avait aussi autre chose : je tenais quelque chose avec ce mec, que je n’avais pas envie de voir m’échapper. Il y avait d’autres possibles que je voulais explorer. D’autres voies que je voulais voir s’ouvrir, d’autres extrêmes vers lesquels aller.

Je lui envoyais un texto. Et, parce que je le méprisais, j’y allais franco.

Tu veux me baiser ?

J’utilisais un vocabulaire cru, ordurier, provocant, volontairement. Dans le fond, je me cachais toujours derrière ce que je voulais qu’il voie de moi : une fille qui est là pour se faire sauter. Qu’il sente dans mon message le peu de respect qu’il m’inspirait ne me dérangeait pas. Au contraire. Je n’avais pas envie de faire semblant sur ce point.

Il mit quelques heures à me répondre.

Tu veux que je te baise ?

Je reconnus bien là son caractère supérieur. Il reformulait en me faisant remarquer que ce n’était pas lui qui venait me chercher mais moi qui venait à lui. Je confirmai :

Oui.

Il me donna une heure, le soir. Ayme était à la maison. Moi, je travaillais à l’hôpital, mais je me dis que je ne rentrerais pas après ma journée de boulot et puis voilà.

J’envoyai quand même un SMS à Ayme. Ça me mit de nouveau face à mes contradictions : on n’était plus vraiment ensemble, ou dans cet entre-deux à la con faisant que je ne le savais plus, mais je le prévins quand même de mon absence. Je ne lui dis juste pas pourquoi, mais ça aussi, ça me fit mal.

Plus j’étais dure avec lui, plus j’en souffrais et je ne pouvais agir ni sur l’un ni sur l’autre. Juste subir.

Je traversais Lyon. Les journées diminuaient à cette époque de l’année, alors je voyais les lumières de la ville s’allumer et se refléter sur l’asphalte des rues détrempées par la pluie. Je me noyais dans leur contemplation, pétrie de solitude. Mes pas  m’emportaient mais je ne savais finalement pas vers quoi. Vers Loïc. Vers une queue dans mon sexe, certes. Mais ça, ce n’était que des détails. Où m’emmenait ce besoin d’avancer qui devenait obsédant, à force ? Que ferait de moi cette phase trouble de ma vie ? Comment en serais-je transformée ? J’écoutais le claquement de mes pas sur le bitume, sentais les gouttes d’eau effleurer mes chevilles, suivait du regard les liserés des lumières rouges et jaunes que les voitures et les lampadaires projetaient sur le sol mouillé.

C’est curieux de voir comme certaines images vous restent, parfois. Ce qu’elles peuvent porter en elle. Le sens qu’elles gardent.

Quand j’arrivai chez Loïc, il était assis dans son canapé, une bière devant lui et une clope à la bouche – pas un joint, pour une fois –, et il m’accueillit direct avec un petit sourire en coin que je commençais à connaître, chez lui, et dont je devinais la signification. Ça voulait dire « tu n’as pas pu attendre plus longtemps, hein ? ». Je n’avais rien à répondre à ce sourire en coin.

Je m’assis à côté de lui sur le canapé.

J’étais stressée. Il dut le sentir. Il posa sa clope dans le cendrier, passa la main derrière ma nuque, et m’attira à lui pour m’embrasser, de cette manière intrusive qui était lui et qui se manifestait de manière grandissante, avec moi. Je me laissais faire. Je pliais même un peu entre ses doigts, consciente de la manière dont mon corps se relâchait, offerte à ses gestes.

Il ne joua pas au jeu des faux-semblants. Il me dit direct :

– J’ai appelé Rastouille.

– Il viendra ?

Je m’étonnais moi-même de l’assurance que j’étais en train de prendre par rapport à cette situation, mais je ne le montrais pas.

Loïc hocha la tête.

– Tu préfères, non ?

Cette remarque me mit mal à l’aise. D’une part parce que ça voulait dire qu’il m’avait mieux perçue que je ne le croyais. D’autre part parce que ça signifiait une adaptation de sa part à mes attentes : qu’il avait appelé Chris non pas pour lui mais parce qu’il savait ce que moi je voudrais. Et je ne m’y étais pas attendue.

Je le regardai, fixement, ne sachant que penser de ce qu’il me montrait de lui, alors, ayant du mal à lui répondre…

Mon ton fut parfaitement maîtrisé quand je reconnus :

– Oui.

Loïc sembla chercher à vérifier qu’il m’avait bien cernée. Ce fut l’impression que me donna son regard, en tout cas. Intrusif, celui-ci aussi. Mais peut-être me faisais-je des idées.

Je ne crois pas avoir un jour vraiment compris Loïc, mais ça n’a pas d’importance.

D’une manière inattendue, sa proximité me troubla. Peut-être parce que ça faisait trop longtemps que je ne m’étais plus blottie dans des bras, parce que j’étais contre lui, et que je sentais sa chaleur. Parce que j’avais l’impression d’avoir été démasquée, ou au moins en partie… Je me mis à éprouver le besoin de chercher plus de contact. Comme je l’aurais fait avec Ayme. Ce qui me choqua, d’une certaine manière ; je ne m’étais pas attendue à ressentir ça. Je méprisais toujours autant Loïc, mais il y avait quelque chose de profond, d’enfoui, qui cherchait à ressortir de moi. Qui débordait. Quelque chose que je ne voulais surtout voir surgir, quelque chose que je n’acceptais pas de montrer. Des manques. Des souffrances. Je devins nerveuse.

– Qu’est-ce qu’il y a ? me demanda Loïc.

Je faillis lui répondre : « rien ». Je ne voulais toujours pas lui raconter ma vie ou quoi que ce soit qui parle réellement de moi-même, mais il s’était adressé à moi avec une forme de sollicitude et je ne pus pas lui mentir, du coup. J’optai pour la sincérité :

– Je stresse.

– Pourquoi ?

Je haussai une épaule.

Je n’avais rien à dire de précis à ce sujet.

Je n’avais pas envie d’avouer que c’était parce que la jolie barrière que j’avais mise entre ma tête et mon corps, ce merveilleux cloisonnement que j’opérais entre mes histoires de cul et mon âme, était à la limite de se fissurer. Que ce n’était pas si facile d’être forte. Et je ne voulais surtout pas qu’il se mette à penser que je n’étais plus cette fille, que je lui avais montré jusque-là, que l’on pouvait sauter avec son pote sans se poser de questions.

Je me levai pour faire quelques pas. Pour rompre cette proximité dérangeante, avec Loïc, surtout. Et j’observai négligemment les divers objets décorant la bibliothèque qui trônait dans son salon. Il avait plein de vinyles. Des objets de collection. Des partitions de musique. Le témoignage d’une importante culture artistique que je n’avais plus voulu voir dès l’instant où j’avais décidé que, pour moi, il ne serait qu’une queue sur pattes.

– Chris arrive quand ? demandai-je.

– Il devrait être là.

Je saisis une longue pipe, fine, toute en bois, elle aurait pu venir d’Inde ou d’un autre des pays de cette région du monde, et la tournai entre mes doigts.

Loïc ajouta :

– Arriver à l’heure est toujours compliqué pour lui.

Je sentis un léger sourire poindre sur mes lèvres, quelque chose en moi de plus doux.

Quand trois coups rapides se firent entendre à la porte et qu’elle fut poussée, les battements de mon cœur s’accélèrent.

Je posai la pipe et tournai la tête pour voir arriver Chris, débraillé, avec ses cheveux en bataille qui lui donnaient un air vraiment craquant – je le trouvais plus beau à chaque fois que je le voyais, ça craignait décidément – et un petit sourire qui disait « je sais que je suis à la bourre mais qu’on va me le pardonner ». Je repensais à son strip-tease devant la piscine. Je repensais à cet air léger qu’il avait si aisément pour tout, cette façon de sourire de ses conneries, présentes ou qu’il s’apprête à faire.

Loïc se leva pour lui taper sur l’épaule, lui dire qu’il était en retard, et lui proposer un coup à boire. Il m’en proposa un à moi aussi par la même occasion, et on se retrouva à descendre des bières sur son canapé.

– Tu n’as pas eu de mal à rentrer chez toi, la dernière fois ? me demanda Chris avec une expression tout à fait charmante.

Il se montrait vraiment prévenant. Ça me faisait bizarre.

– Non, c’est gentil.

Je ne savais trop que leur dire. En fait, les quelques questions qu’ils me posèrent, alors qu’on bavardait, me dérangeaient, même. Je répondais de la façon la plus laconique possible, pour éviter de les inviter à m’en poser plus. Les formules de politesse, ça allait, mais j’étais là pour le sexe et j’avais tout sauf envie qu’on en arrive à se connaître réellement. Je ne voulais pas pouvoir éprouver pour l’un ou pour l’autre autre chose que de l’intérêt pour ce qu’ils portaient entre leurs jambes et, surtout pour Chris, je craignais qu’il puisse me plaire d’une façon que je réprouvais. Qui m’effrayait. Qui était tout sauf ce que je voulais.

J’adressai alors un regard à Loïc, et ce fut bizarre, parce que j’avais toujours ce mépris pour lui, mais justement : ce fut lui que j’appelai à passer à l’acte. A nous faire sortir de cette proximité gênante, à basculer vers ce que j’attendais. Du cul. Un rapport dénué de sentiments. Peut-être une forme de rabaissement, aussi, qu’importe : quelque chose qui me tire de ce que je vivais alors. Chris ne se rendait pas compte, lui. Dans le fond, Chris était peut-être juste un mec sympa. J’avais besoin de l’aspect « connard » de Loïc. J’avais besoin qu’il balaye cette gentillesse superflue. Loïc réagit par un froncement des sourcils et une attitude interrogative.

– Tu veux qu’on commence ? dit-il d’un coup.

J’étais si perturbée que j’eus même du mal à répondre.

Je soufflai :

– Oui.

Loïc cherchait à voir en moi, je m’en rendais compte dans son attitude. A discerner ce qu’il y avait au-delà des apparences. Je ne savais pas comment je m’étais débrouillée pour que ce mec, si centré sur lui-même, se comporte ainsi avec moi. Je n’en fus que plus nerveuse.

– Tu veux toujours utiliser une capote pour sucer ?

Je le fixai, surprise sur les premières secondes.

– Oui.

Loïc me fit signe d’un doigt :

– Prends-en une sur la table et viens prendre ma queue dans ta bouche.

Cash, donc.

Ce que je voulais.

Je jetais un œil sur la table basse. J’avais effectivement remarqué qu’un paquet de préservatifs y traînait.

La manière dont Loïc me parlait restait toutefois quelque chose à quoi je n’étais pas habituée. Et donc de dérangeant. J’étais toujours ambigüe, à ce sujet.

J’adressai un rapide regard à Chris dont l’expression interrogative me sauta aux yeux. Je crois que lui aussi se posait beaucoup de questions sur mon compte. J’aurais voulu éviter ça. Je faisais avec, toutefois. Je saisis la capote.

– Allez viens, souffla Loïc à peine me penchai-je vers lui.

Il s’étendit sur le dos, sur la longueur du canapé, et m’attira contre lui pour m’embrasser. Il faisait toujours ça. Quelle que soit la manière dont il me traitait, il cherchait toujours mes lèvres. Et il me possédait à chaque fois plus encore que je ne l’aurais voulu, ainsi. Ce que j’en éprouvais était devenu différent, à force. Le dégoût oublié, il restait cette sensation d’intrusion trop forte avec lui, mais elle m’excitait largement autant qu’elle me dérangeait, désormais. C’était ce que je voulais de lui : qu’il prenne plus encore de moi que ce que je lui apportais.

En m’allongeant sur lui, je me rendis compte que son sexe était légèrement dur. Et qu’il le devint plus encore au fur et à mesure qu’on s’embrassait.

Il finit par me repousser vers sa queue.

– Vas-y. Suce-moi.

Et il attrapa deux coussins pour pouvoir les mettre derrière sa tête et ainsi se redresser pour me voir.

Je restais dans un entre-deux curieux. Loïc me donnait ce que j’attendais, certes, mais le passage à la réalité persistait à me heurter.  Je ne pouvais pas m’empêcher de me juger. De juger Loïc, dans son attitude et ses propos. De songer à Chris, derrière moi. A l’image que je lui envoyais. Et à celle qui me sautait à la figure, aussi : ce que je voyais de moi.

Je me sentis soudain hésitante.

– Attends, dis-je.

Je me penchai sur la table pour attraper ma bière dont je bus une gorgée. Comme une respiration. Comme un décompte que l’on fait avant d’affronter une situation.

– Tu veux fumer ? me proposa Loïc.

Je réfléchis quelques secondes.

– Oui, décidai-je enfin.

J’entendis Chris derrière moi.

– Tu veux que je m’en occupe ?

Sa voix était douce. Son expression aussi, je le vis quand je tournai le visage vers lui.

– Oui.

Je le laissai donc rouler, consciente que cette béquille-là ne m’était pas proposée par hasard ; que si Loïc l’avait fait, c’était qu’il avait remarqué plus que je n’aurais voulu qu’il puisse le voir, en moi. Je tenais tellement mal mon masque…

L’excitation n’en bouillonnait pas moins dans mon ventre, tout comme l’envie. Non pas tant de coucher juste avec eux, mais de voir ce qu’il se passerait. Ce qu’allait donner cet acte, comment il évoluerait.

Sans plus attendre, je déboutonnai le jean de Loïc. Savoir Chris concentré sur autre chose derrière moi m’aidait. Avoir eu ce léger échange verbal, cette proposition de « soutien » de la part de Loïc, cette attention de Chris qui s’occupait de faire pour moi quelque chose dont j’avais exprimé le besoin… Cette forme d’attention que je n’avais ni exigée, ni attendue, mais qui était là, pourtant.

J’ouvris le jean de Loïc et le baissa légèrement, le faisant hausser les hanches pour me faciliter le geste. Et je sortis son sexe à l’air libre.

Il me parut tout de suite tentant, attirant. Quelque chose qui manquait à ma bouche. Quelque chose qui avait manqué à ma vie, ces derniers temps. Quelque chose qui manquait à mon être. Et ça me prit aux tripes, soudain. Cette constatation crue. Ce trou qui s’était creusé à l’intérieur de moi.

J’avais envie de le sucer, oui. J’avais envie qu’il pourfende mon ventre, j’avais envie qu’il me baise, et qu’ils se succèdent, avec Chris, qu’ils me prennent comme j’aurais aimé qu’Ayme le fasse… comme je ne le lui aurais jamais permis.

Je déchirai l’emballage de la capote, la déroulait sur sa queue. Ce qu’il se déroulait entre nous était cru mais c’était parfait, ainsi. Puis je me penchai dessus, prenant mon temps, cette fois, pour aborder son sexe… le frôlant de mon visage et léchant lentement en suivant sa longueur. Mais Loïc ne voulut pas de ça.

– Mets-la dans ta bouche, dit-il.

Je retirai ma langue de sa chair pour relever la tête et l’observer. Dans l’échange de regards qui suivit, ce fut comme si on tenait une conversation muette. Loïc me disait « je sais ce que tu veux » et je lui répondais « je ne suis pas sûre de pouvoir te faire confiance à ce sujet ». Je choisis néanmoins de le suivre. Il me caressa les cheveux tandis que j’approchais ma bouche de l’extrémité de son sexe et, dans la manière dont il me toucha, je songeai qu’il voudrait que je le prenne profondément.

Je ne m’attendais pas vraiment à ce qu’il place sa paume sur l’arrière de ma tête, une fois que j’eus sa queue en bouche, pour me pousser plus loin. Ni qu’il me maintienne une seconde de trop quand je reculais pour me dégager. Putain de manière d’agir… Je me redressai, tremblante, en colère et troublée, à bout de souffle et…, sérieux…, échauffée. Putain de corps. Putain de réactions de merde, en moi.

Putain de connard de Loïc qui me laissait penser une seconde que je pouvais me fier à lui pour me pousser trop loin dès celle suivante.

Je le fixai, haletante, me demandant pourquoi il avait agi ainsi et s’il avait voulu faire impression devant son pote. C’était quelque chose auquel j’avais déjà songé, la dernière fois, comme s’il voulait montrer à Chris comment, lui, savait baiser les filles, ou se croire un modèle d’acteur de film X. Pour me maintenir ainsi son sexe dans la gorge, il fallait au moins avoir vu des films de cul. Et croire que c’était une marque de virilité, quelque chose que faisaient les types qui assuraient au lit. Peut-être était-ce juste une de ces merdes que les mecs se retrouvent parfois à avoir dans la tête.

– Je pensais que tu pourrais assumer, remarqua Loïc avec un air pensif.

Je ne dis rien, parce que j’étais vraiment énervée, parce que je ne savais pas s’il venait de me tester, et que je n’avais pas envie de lui dire que je n’en étais effectivement pas capable ou qu’il devait se calmer sur ce qu’il voulait tenter avec moi, parce que ça aurait été à l’encontre de ce que j’attendais de lui, justement. Ça aurait été lui envoyer le message qu’il devait me traiter autrement.

OK, ce n’était pas clair, et j’en étais consciente. J’aurais eu du mal à dire, sur le coup, ce que je voulais réellement, mais je savais au moins que, si un tel geste de sa part me heurtait, je n’avais pas envie pour autant qu’il casse cette image de connard que je m’étais faite de lui. Je le répète, mais je ne voulais pas d’un mec bien. Au contraire. Je voulais pouvoir me laisser aller entre des mains que je saurais n’avoir jamais aucune importance pour moi. Être jetables d’un instant à l’autre. Interchangeables à souhait. Ne jamais présenter le moindre risque d’attache. Surtout, je voulais n’avoir rien qui puisse, même de loin, me faire avoir peur de « perdre » quoi que ce soit. Dans le sexe, oui, connaître une forme de possession, mais qu’elle s’arrête une fois la porte du lieu où j’aurais eu ce rapport refermée.

Chris m’évita de répondre en me proposant le joint qu’il venait de rouler. J’appuyai le dos sur le dossier du canapé et l’allumai en inspirant une longue taf. Le papier crama, et une odeur d’herbe s’éleva dans la pièce.


Hard – Les jours heureux

Les jours heureux

Tu te rappelles, la fois où ?

On avait souvent des conversations comme ça, avec Ayme.

Avant.

Tu te rappelles, la fois où on est rentrés de chez Binbin, quand j’habitais rue Paul Cazeneuve ?

Binbin était le pote par lequel on s’était connu, avec Ayme. Il m’avait draguée – j’en ai parlé au tout début : du mec le plus beau qui me draguait, je ne sais pas si vous vous en souvenez –, mais j’avais alors découvert Ayme et mon attention avait été toute entière captée par lui. Mon existence avait été aspirée, comme ça. Vioup. C’était l’époque où la vie entière s’arrêtait à l’instant, et où l’instant était toujours le plus merveilleux qui soit.

On n’avait besoin de rien, autant que je me souvienne. On n’aspirait pas à grand-chose. J’étais une semi-teufeuse. Ça m’amusait de qualifier ma vie ainsi : ça fait partie des mots que je disais en rigolant et dont je n’ai réellement compris la justesse que des années plus tard : cette façon dont je me coupais en deux… Il y avait le semi de moi-même qui se donnait sans réserves ni limites pour les autres : mes parents, mes patients, Ayme… et il y avait l’autre semi de moi-même qui faisait n’importe quoi, dans une exacte équivalence dans l’extrême, de chaque côté. Dans mon métier, en particulier, c’était flagrant. Au plus je me montrais douce et à l’écoute, attentive au moindre détail, auprès des patients, au plus je me pochtronnais au gré des soirées que l’on passait derrière. Au plus je me montrais l’élève parfaite auprès des professionnels des services où je faisais mes stages, au plus j’enchaînais les excès à l’extérieur. Mon empathie et ma capacité à absorber tout en silence n’a toujours eu d’égale que celle de me foutre en l’air à côté, même quand j’ai été diplômée. Les situations dramatiques que je vivais et gérais sans en montrer la moindre fissure en tant que professionnelle donnaient des dégradations secrètes dans des beuveries et absorptions de produits prompts à attaquer mon cerveau quand je faisais ce que je qualifiais en riant de me « mettre la tête à l’envers ». Ça aussi, c’était une expression qui m’amusait mais dont je n’ai perçu la pertinence que plus tard. A l’envers, c’était retourner le monde, c’était tenter un retour en arrière qui n’arriverait pas, un reset de mon esprit. Je fumais énormément, et je crois que j’ai tout fait, à cette époque : me faire virer manu militari d’un bar, partir sur un coup de tête à l’océan, dormir sur un coin de trottoir, décider de passer la nuit dans le squat de punks à chien croisés au détour d’une allée, m’évanouir dans la rue, m’amuser à jouer à la pétanque bourrée, me réveiller dans un lit qui n’était pas le mien et sans savoir ce que j’y faisais et pourquoi j’y étais nue, encaisser des black-outs de plusieurs heures en étant incapable de savoir ce que j’y avais fait, vomir jusqu’à ne plus avoir que de la bile à faire sortir, avoir des bad-trips… OK, dit comme ça, aujourd’hui, ça me choque moi-même un peu, mais je le prenais avec relativité, à l’époque. Je crois que je le prenais comme j’avais pris, plus jeune, ce pédophile qui m’avait touchée, c’est-à-dire par-dessus la jambe : comme des évènements insignifiants de ma vie puisque, finalement, ils avaient tous fini par bien se passer, ou du moins… pas trop mal. Que je n’en avais pas été réellement impactée. C’était ce que je croyais, en tout cas. Enfin, sauf les bad-trips : ceux-ci, je n’ai jamais pu les oublier et rien que les évoquer me fait mal. Même y repenser simplement m’est douloureux. Ceci-dit, et puisqu’il faut toujours voir le positif en ce monde, du moins si on y parvient, je dois leur accorder de m’avoir aidée à me modérer. Je n’ai pas arrêté, mais j’ai été plus vigilante sur ce que je consommais, derrière. C’est grâce à eux que j’avais arrêté les joints et les rares prises de produits « annexes » que j’avais pu faire, à une époque, et que je n’avais repris la fumette plus tard que dans une consommation beaucoup plus contrôlée et modérée.

J’avais rencontré Ayme dans ce milieu de teufeurs, donc, de « gentils teufeurs », quand même, et on était vite devenu doubles, ensemble. Qu’importe que je me mette minable lors d’une soirée : si Ayme voyait que j’étais en train de partir trop loin, il s’arrêtait direct de boire et de fumer pour pouvoir s’occuper de moi, et pareil réciproquement. J’ai passé des heures assise par terre, à caresser la tête d’Ayme le temps qu’il parvienne à désaouler, heureuse de passer les doigts dans ses cheveux en attendant qu’il aille mieux. Il m’a portée et déshabillée avant de me coucher tant de fois, parce que je n’arrivais plus à le faire moi-même, que je ne risquerais pas d’en donner même une estimation. Il a retenu mes débordements, j’ai géré ses excès. Il y en a toujours eu un pour veiller sur l’autre, et j’étais parfaitement en confiance, et c’était merveilleux de savoir qu’on pouvait tout se permettre parce que l’autre serait là. Qu’il n’y avait pas de limites. Que tout pouvait être réalisé parce qu’on était deux, et qu’être deux, ainsi, nous protégeait de tout…

Et puis on riait de tout, aussi.

J’ai appelé ce chapitre « Les jours heureux », parce que c’est ce qu’ils étaient pour moi, même si je me rends compte que, vu ce que je décris, vous devez probablement en avoir une image différente. Des fois, c’est en passant à l’écrit que l’on voit à quel point certaines choses peuvent apparaître choquantes. Pourtant, et je le dis sincèrement, j’étais vraiment heureuse. On enchaînait les teufs, les concerts et les festivals. On ne laissait notre envie de vivre n’être arrêtée par rien : ni le manque d’heures de sommeil, ni l’imprévu, ni l’absence de lieu pour dormir, parfois. Qu’importe, pourvu qu’on vive et qu’on se crée des souvenirs, ensemble, qu’on emplisse notre besoin d’existence à en déborder ! On trouvait toujours un endroit pour poser nos fesses et grappiller le sommeil qui manquait trop à notre organisme, et tous les souvenirs étaient bons. On vivait des galères, mais on les vivait ensemble, on les partageait avec nos amis, et puis surtout à deux, et on en riait plus tard, et c’était tout ceci qui les rendait formidables et gaies.

Et surtout, on s’aimait.

On s’aimait avec la même folie douce que celle avec laquelle on croquait la vie : sans limites ni réserves, dans cette entièreté bercée d’inconscience qui est celle de la jeunesse.

Tu te rappelles, la fois où on est rentrés de chez Binbin, quand j’habitais rue Paul Cazeneuve ?

Oui. J’avais un peu trop bu, ce soir-là, et tu m’avais raccompagnée en me tenant par la taille, et tu me faisais vivre chaque virage en mode « montagnes russes ». Et je riais ! Tu m’annonçais la bifurcation suivante en me disant « attention, ça va tourner ! » et, paf, tu me faisais valser dans la direction voulue, et je m’accrochais à toi, et j’étais prise de vertige, et la vie était la plus belle, parce que je me serrais contre toi et qu’on riait tous les deux, et qu’on était toi et moi, c’est tout.

Puis on était rentrés et tu m’avais aidée à monter l’escalier. Je me cassais la figure, mais ce n’était pas grave, parce que tu me tenais, et que tu me souriais, et que tu étais là.

On avait fait bouillir de l’eau, pour faire du thé.

On avait tellement laissé bouillir cette casserole, oubliée sur le gaz, que quand on y avait enfin porté notre attention, elle était à sec et le fond avait commencé à cramer, mais ce n’était pas grave non plus, parce qu’on avait fait l’amour.

Je m’étais échoué sur le lit, en riant, toujours. Toujours, en riant. Et tu m’avais rejoint pour couvrir mes rires de tes baisers.

Et tu avais posé sur moi tes mains qui étaient comme nulles autres pareilles, et posé sur mes lèvres ta bouche qui était comme nulle autre pareille, et chacune de tes caresses m’avait couverte de frissons, et chacun de tes baisers m’avait emportée, et chaque seconde avait été une extase à elle seule, parce que c’était toi et que « avec toi » était ce qui suffisait à rendre tout merveilleux. Et quand tu étais entré en moi, ça avait été comme si nos corps étaient parfaitement faits l’un pour l’autre, comme si là était ta place et là ce qui manquait à mon être, comme si tout le sens de ce que l’on éprouvait était là-dedans, toute la justesse du monde, tout ce qui fallait pour rendre la vie parfaite et complète : toi et moi, nos peaux nues l’une contre l’autre, et nos chairs mêlées.

Et j’étais heureuse.

J’étais ivre de vivre, et ivre de bonheur, et chaque jour à venir ne pouvait qu’être plus gai et doux, et somptueux que le précédent, parce que c’était avec toi.

Avec toi, juste.

Toi.

Hard – Ayme

Ayme

Lorsque je rentrai, on était en plein cœur de la nuit, mais Ayme était assis sur le canapé, éveillé. Je fus étonnée.

Je l’observai. Alors que je l’avais haï avec la plus grande force, les jours précédents, je me surpris à le voir soudain différemment, un peu comme ce qu’il avait pu être pour moi, auparavant, une ombre de ce qu’on avait été tous deux l’un pour l’autre l’accompagnant.

– Tu ne devrais pas bosser ? dis-je.

Ayme ne bossait pas toutes les nuits mais, en tant que policier, ses horaires étaient changeants. Et j’avais tendance à m’accorder aux siens, ces derniers temps, mais dans le sens de l’éviter : pour le croiser le moins possible.

– Si, mais on était en surnombre, aujourd’hui. Ma chef m’a laissé rentrer.

C’était tellement rare que je ne pouvais pas m’empêcher de me demander s’il n’y avait pas quelque chose derrière ça, quelque chose d’autre que la consigne de sa chef, de l’ordre de la dépression ou… Je ne savais pas. On ne reste pas aussi longtemps dans une phase de deuil. C’était même une source de conflit horrible, avec lui, parce que, à chaque fois que je lui disais qu’il faisait une dépression, il me répondait que non, à chaque fois que je l’invectivais d’aller voir un psy il refusait, et je l’avais fait en hurlant, et je l’avais fait en pleurant, je l’avais fait en me roulant par terre, cassée, brisée de larmes et de désespoir… Rien n’avait jamais abouti qu’à le faire fermer plus de portes autour de lui et se murer dans ses chimères, avec toutes les conséquences dramatiques que ça avait eu sur notre couple. Je l’avais assez haï, pour ça : pour tuer notre relation et nous tuer nous deux et ne rien faire pour enrayer ça.

Il ne me demanda pas où j’étais allée. Je lui en fus gré. Il ne me demanda même pas pourquoi je rentrais si tard, ou comment j’étais rentrée. Et je fus incapable de m’empêcher de penser que ce qu’il était advenu de mon corps, cette nuit, pouvaient lui être visibles – ce qui était une bêtise, mais on ne peut pas toujours s’en empêcher – mais, cette fois encore, je fis ce qu’il fallait pour ne pas le montrer.

Comme mon esprit en fut plein, soudain, et ma conscience bouleversée par ce que je ne venais de faire, je m’assis sur le canapé. Et je mis à lui parler.

– Où on va ? lui dis-je.

La question n’était pas vraiment pour lui. Elle était plus pour moi, juste pour moi, et il ne pouvait pas me répondre, de toute façon. Je le rejetais trop violemment pour ça. Alors je continuais.

– Où on va, là ? Qu’est-ce qu’on fait ? C’est… C’est quoi, ce qu’il se passe maintenant ? Vers quoi on se dirige ?

Je regardais cet appartement, où on partageait encore une vie commune, même si on avait fait ce consensus à la con de « cohabitation ». Je regardais ce besoin d’être touchée que j’allais chercher ailleurs alors que je crevais d’être touchée par lui et que lui crevait de me toucher, et que c’était une douleur horrible de se côtoyer sans s’approcher, mais que je lui refusais parce que c’était le sens que ça porterait que je ne pouvais plus supporter : l’idée qu’on pourrait continuer ainsi, que je lui pardonnerais… – qu’il pourrait recommencer. Je ne le pouvais plus.

Où était la baguette magique, qui aurait tout réglé, tout arrangé ? Qui aurait fait un reset sur tout ce qu’il s’était passé, depuis l’époque où on avait été un couple heureux, qui aurait effacé l’ineffaçable ?

Ayme me regardait avec un air à la fois douloureux et méfiant, ne sachant pas ce que j’allais lui balancer dans la gueule, après. Il avait toujours cet air-là, ces derniers temps. Normal, avec ce qu’on vivait.

– Qu’est-ce que tu veux dire ? me demanda-t-il.

Il semblait toujours craindre mes mots, attendre le couperet, persuadé qu’il lui tomberait dessus : que je le quitte. Pour de vrai, pour de bon. J’étais cruelle. Je le laissais suspendu au-dessus de lui sans jamais ni le retirer, mais parce que c’était un garde-fou et que j’avais besoin de ce garde-fou-là, pour ma sécurité. Sans le faire tomber. Juste suspendu.

Je repensais aux mains de ces deux hommes sur ma peau, et à leurs sexes en moi. Je pensais à ce fond de tendresse que je sentais encore en mon âme pour Ayme et qui ressortait soudain d’un coup, piétinée, écrasée, mais sans que je n’aie jamais réussi à l’annihiler, pour autant. Latente et douloureuse.

– Un miracle, soufflai-je comme hors de moi-même, les mots sortant comme ça, d’eux seuls.

J’ajoutais :

– Autre chose.

Autre chose que cette vie de merde que l’on avait. Autre chose que ce vers quoi je m’enfonçais moi-même, cette voie que j’étais en train de prendre et que je sentais sans possibilité de retour. Comme vouée à nous tuer plus encore. Sans possibilité de retour.

Quelque chose qui nous tire de là, je ne savais quoi, n’importe quoi.

Il ne dit rien.

Il ne pouvait rien dire. J’étais celle qui tenait le couperet.

Il me laissa à mes pensées, silencieux, immobile devant le canon du révolver pointé sur lui, ne sachant pas si le coup partirait aujourd’hui, sinon qu’au moment où ça arriverait ce serait trop tard pour lui…

Au fond, on n’avait plus que des certitudes d’échec, l’un comme l’autre. Quoi qu’il se passe.

J’entendis les mots qui suivirent comme le long enfoncement d’une lame dans mon torse.

– Tu veux qu’on se quitte ?

Je tournai la tête vers Ayme.

Il ne me regardait plus, fixant lui aussi autre chose… Je ne savais quoi : le passé, un futur qu’il essayait d’imaginer dans sa tête, l’indicible gâchis de notre relation… Et je pris conscience de l’affolement qui me traversa. C’est dingue comme les rares fois où il prononçait ces mots lui-même j’en étais mortifiée, moi qui ne cessait pourtant de l’en menacer. Moi qui m’étais tellement durcie vis-à-vis de lui que j’avais parfois l’impression d’avoir tué le moindre de mes sentiments. Et je ressentis pourtant cette crainte, rampante et insidieuse, qui ne s’éteignait jamais vraiment au fond de moi, mais qui pouvait ressurgir parfois avec une force alarmante. Que ça dégénère. Que ça recommence à dégénérer.

Je me fermai, lentement. Consciemment. Parfois, je me disais que je souffrais d’un stress post traumatique, pour que j’aie si peur, ainsi. Pour que j’aie si peur alors qu’il ne se passait rien.

– Peut-être…

Je ne savais pas si j’étais vraiment honnête en répondant ça, mais je ne savais plus rien, de toute façon. Juste plus rien.

Il lâcha enfin, et je pus sentir toute son amertume et son incompréhension, sa douleur et sa colère, dans ses mots, son impuissance :

– Alors pourquoi tu restes ?

La question à laquelle je ne voulais pas répondre. Ou, plutôt, je la connaissais, la réponse, mais je ne voulais pas la dire. Je ne voulais la dire à personne : ni à moi, ni à lui, et je ne sais pas auquel des deux je rechignais le plus de l’avouer : qui de lui ou de moi méritait le plus de ne pas le savoir, quel serait le pire d’avoir à l’admettre ou de l’avouer…

Je la crachais quand même, avec une froideur tellement bordée de rancœur qu’elle était choquante à mes propres oreilles.

– Parce que j’ai de l’espoir.

Que ce mot m’arrachait les lèvres !

Que c’était reconnaître que j’étais prête à vivre encore ce que j’avais vécu, et à en vivre plus, et à laisser Ayme continuer, aller plus loin !

Le pire mot du monde. Je le haïssais. L’espoir. Ce qui te pousse à ramper dans la boue parce que tu espères qu’au-delà de la boue il y aura l’oxygène. Ce qui te rend captif des immondices dans lesquelles tu te vautres !

Je ne dis rien de plus. J’en avais déjà trop dit.

Je me levais.

– Tu as mangé ? lui demandais-je.

– Oui.

Il y avait des restes de repas sur la table de la cuisine, effectivement.

– Et toi ?

– Oui.

Je mentais. Je préférais rester le ventre vide que de continuer à passer plus de secondes avec lui. La moindre d’elles m’écorchait. Pas parce que je ne le supportais plus – ç’aurait été plus simple, si ça avait été ainsi –, mais parce que je ne supportais plus l’échec de notre vie.

– Je vais me coucher, ajoutais-je.

Je n’avais pas sommeil, ou plutôt je ne l’avais plus. J’avais juste besoin de me retrouver seule avec moi-même. Tant pis si ce serait entre les quatre murs de ma chambre. Au moins, avais-je conservé celle-ci. C’était Ayme qui dormait dans le bureau. Celui qui aurait pu accueillir un jour un enfant, peut-être. Qui n’accueillait rien. Que de la peine et de la distance. Je n’aurais pas supporté qu’il me prenne jusqu’à mon lit. Pourtant, je me contraignais, par ce biais, à être captive de mon propre foyer. Prisonnière qui rentrait chaque jour, volontairement, passer les bracelets de ses chaînes à ses poignets.

Je pris un livre,  et j’essayais de me dégager l’esprit en le lisant.

En vain.

Je ne parvins à aucun moment à dépasser la première page.

Hard – Chris (partie 2)

Je n’étais pas si téméraire, en temps habituel, mais, sérieusement, j’étais complètement défoncée. Et je me mis à attendre qu’il m’embrasse. De voir ce que lui aussi pourrait faire. Ce qui allait se passer. Il était si près de moi, aussi. Sa cuisse collait la mienne, son corps tourné vers le mien, et il avait observé la manière dont Loïc attisait mon sein dans une intimité qui n’avait rien de commun, et dont il partageait l’ambiguïté sexuelle de par sa simple présence. Loïc, lui, avait posé l’épaule contre le dossier du canapé pour me regarder, m’analyser, même – j’en eus le sentiment, du moins –, me faisant frémir et m’étirer tandis qu’il pinçait et faisait rouler, maintenant, mon mamelon. L’excitation monta et je me mis à respirer plus rapidement.

Je me rendis compte que je regardais Chris avec envie. Véritablement. Presque de la supplication.

Baise-moi, devaient dire mes yeux, ou quelque chose comme ça.

Je voulais vraiment qu’il me baise, je le découvrais dans une conscience qui aurait pu ne pas être nouvelle, puisque je l’avais déjà eue, mais qui prenait alors une forme différente du fait qu’on était face à sa réalité, maintenant. Et que ça arrivait, pour de bon. Je voulais qu’il fourre sa main entre mes cuisses et qu’il s’empare de mon corps, et qu’ils me prennent à deux, avec Loïc. Deux anonymes, moi entre eux. Et rien d’autre que de la chair. Rien d’autre que de l’emprise.

Rien d’autre que du cul.

C’était ça, que je cherchais, ce que je me disais, sur l’instant. Quelque chose me sortant de moi-même et me faisant avancer. Qu’importe, vers où. Me tirant hors de ma propre réalité.

Je murmurais à Chris :

– Embrasse-moi.

Et je le fis avec un élan et une langueur qui me troubla, moi-même, ma propre voix comme étrangère à mon oreille.

Je ne sus pas vraiment pourquoi ce besoin se manifesta ainsi, à ce moment : ça m’avait écœurée la première fois avec l’homme dans la voiture. Ça m’avait écœurée de même avec Loïc. J’éprouvais ces baisers comme invasifs, à chaque fois, plus encore qu’une entrée dans mon sexe ou une possession du reste de mon corps. Mais peut-être parce que Chris me plaisait plus que Loïc ou parce que, au fond, j’avais encore besoin de tendresse, je demandai ça.

Chris hésita. Je le vis. Je devais vraiment l’interloquer, et je me demandais ce que Loïc et lui avaient pu se dire quand ils avaient discuté tous deux, un peu plus tôt. S’ils avaient parlé de ce qui arriverait. S’ils l’avaient anticipé.

Je ne savais rien de ça.

Et je ne le saurais jamais.

Tout ce que je sus, ce fut la façon dont sa main se posa doucement sur mon cou, hésitante, puis avec une pression curieuse, et celle dont je me sentis me tendre dans l’attente de ses lèvres, et l’hésitation de son regard, et l’évidence que, lui aussi, était dans une situation qu’il ne maitrisait pas. Comme si j’étais celle assurée des trois et que eux seuls se trouvaient à devoir s’adapter à moi. Puis Loïc agaça plus vivement encore qu’il ne le faisait déjà mon sein, et je pris une inspiration subite tandis que Chris penchait son visage vers le mien. Et il m’embrassa. Et ce fut bizarre parce que ça ne m’écœura pas du tout. Ça me fit même peur parce que ce fut tendre, et que c’était la dernière chose à laquelle je m’étais attendue, et que ça me rappela trop douloureusement tout ce que j’avais perdu, et tout ce qui me manquait, tout ce que j’avais laissé derrière moi. Mes échecs.

Mes pertes et mes abandons.

J’en fus comme fracturée, et le stress que j’en éprouvai aurait pu me faire repousser Chris, mais Loïc dénuda à ce moment-là mon autre sein et ce geste brusque agit comme un interrupteur pour me rappeler ce dans quoi on était. Et que je n’avais pas à avoir peur du baiser d’un inconnu, aussi tendre qu’il soit. J’accueillis alors la langue qui vint au contact de la mienne avec une envie lancinante qui se mêla à une volonté nette de me détacher, au moins psychologiquement, de ce qui m’avait tant ébranlée. Et j’eus alors une attitude provocatrice, parce que je passai la main sur la cuisse de Loïc que je sentais à côté de mon genou jusqu’à parvenir à la masse de son entrejambe. Et que ça, ce n’était pas rien. Ça peut paraître rien, peut-être, quand on ne le vit pas soi-même, ou n’être qu’une suite normale de ce qui était en train de se produire entre nous, mais ce n’est pas rien de poser la main sur le sexe d’un homme tandis qu’on est en train d’embrasser un autre. Et encore moins pour moi, avec ce que j’étais, alors. La fille que j’étais. Mais c’était ce dont j’avais besoin, sur le coup. De revenir à quelque chose de cru, de purement charnel. Je sentis son sexe raide, dur, gonflé même, comme à en éclater. Et ça me plut de l’exciter à ce point. Ça me dévia de mes émois. J’avais une consciente brute de mes actes, de ce que je montrais de moi en agissant ainsi, et je fus presque sur le point de faire de même avec Chris, mais je n’avais pas la témérité de mes pensées et je laissais ma première main sur son genou et la deuxième sur le sexe de Loïc. A peine Chris eut-il lâché ma bouche que je tournais pourtant le visage vers Loïc. M’offrant à lui. Caressant sa verge dans le même temps. L’attisant, comme il avait attisé mon sein. Et l’incitant à prendre le relai : à prendre ce qu’il voulait, aussi. Tout, s’il le pouvait. Jusqu’à ne plus rien laisser de moi. Je me sentais comme me roulant dans la fange, avide de m’y trainer plus profondément, avec juste ce juge au-dessus de moi. Ce juge de mon esprit que je ne voulais pas voir et que j’arrivais de plus en plus, à force de volonté, à occulter.

Loïc m’embrassa, sa langue profondément enfoncée en moi, et je retrouvai ce qui m’écœurait en lui, au-delà du fait que ce soit un connard. Il n’embrassait pas juste : il défonçait ma bouche de sa langue ; il ne me touchait pas juste : il pressait ses doigts sur ma chair comme s’il pourrait ainsi l’enfoncer… Et en même temps, c’était ce que je voulais de lui. Ce qui m’excitait : ce « trop », avec lui, ce « trop » que je voulais que me donne aussi Chris. Cette façon de me prendre, me posséder, me manipuler. J’en voulais plus, comme je craignais ce « plus » que je désirais. J’étais toujours sur le fil du rasoir.

Loïc finit par défaire véritablement mon cache-cœur, et me l’enlever en le faisant passer par mes bras, un à un…

C’était curieux de me plier ainsi à ses gestes.

C’était curieux de me déshabiller ainsi devant eux.

Et ce fut plus curieux encore quand je me retrouvai avec toujours mon soutien-gorge baissé, exposant mes seins, et la bouche de Chris de nouveau sur la mienne et cette douceur effrayante avec laquelle il m’embrassait. Pourquoi ? Et la main qui se mit à faire sauter les boutons de mon jean. Durant un instant, je ne sus même pas qui les ouvrait, puis bien sûr je compris. C’était Loïc. Je remarquai que je m’étais encore crispée, mais je ne faisais toujours rien pour entraver ses gestes. Et pourquoi l’aurais-je fait ? Je les encourageais, même. Quand les lèvres de Chris se posèrent sur mon cou, et que sa main empauma mon sein, et que les doigts de Loïc entrèrent dans ma culotte, je me pâmai pour de bon, perdue entre leurs chaleurs duelles et le contraste de leurs manières de me toucher.

Je crois qu’après ça, je me laissai véritablement sombrer.

Loïc se mit à déboutonner son propre jean et ôter prestement son t-shirt, pour s’allonger à demi sur le dos, sur le canapé, et me scruter de cette façon curieuse qu’il avait : comme s’il voulait voir si la fille bizarre agissait bien comme il s’y attendait.

– Suce-moi, dit-il en sortant son sexe.

Il me tendit sa queue, dure, raide… dans une attitude à l’exact opposé de celle de Chris : au-delà de la tendresse, au-delà de la douceur, comme pour détromper son pote concernant ce que j’étais, des fois qu’il ait eu une autre impression de moi, ou comme répondre à une interrogation, me concernant. Je ne m’en offusquai pas. Je songeai juste que me pencher sur sa verge serait plus que tourner le dos à Chris ; ce serait lui exposer mes fesses, mais n’étais-je pas venue pour ça ? Pour vivre ça ? Exactement ? Plus que je me mis réellement à quatre pattes, je me laissais tomber et je me retrouvais au-dessus de sa queue. Je la regardai. Je la voulais dans ma bouche, c’était bizarre de le percevoir autant. Je réclamai juste une capote.

Loïc fit la grimace.

– Je n’aime pas, protesta-t-il.

– Je le sais.

J’ajoutai :

– Moi non plus, mais ce n’est pas la question.

Il soupira profondément.

Il fut limite sur le point de m’agacer. Sérieux, on pourrait se protéger correctement, je ne dis même pas d’une manière anormale, sans devoir passer par un débat à ce sujet ? Je penchais toutefois le visage et effleurais son sexe de la langue, avec une envie contenue, mais n’allais pas plus loin. Loïc savait ce à quoi je tenais à ce sujet. Il aurait dû y tenir aussi. Il avait méchamment besoin de plomb dans la tête et le fait que ce soit moi qui en ait conscience, avec mes agissements, pourtant, n’aurait pas dû me sembler bizarre.

Je me redressai pour m’asseoir sur mes mollets et tournai le visage vers Chris.

Il m’observait.

– Je peux t’enlever ton jean ? dit-il.

Il était mignon, avec ses questions. Loïc prenait et lui demandait.

– Oui.

Je me rassis et haussai les reins pour l’aider. Il m’ôta mon jean, mes chaussettes … Il ne toucha pas à mes sous-vêtements. J’en avais mis de jolis, en dentelle grise et noire, que je savais m’aller bien. J’avais les cheveux en vrac, avachie sur le canapé, la tête en vrac, les idées à la dérive, le corps gavé de désir.

Je me sentais sexuelle à l’excès.

– Tu as des capotes ? lança Loïc à son pote, alors qu’il enlevait son pantalon à son tour.

– Ouais.

Chris en sortit une série de trois du sien. Pas sûre qu’il y en ait besoin d’autant mais, visiblement, il avait été prévenant.

Il se déshabilla ensuite, avec un empressement et une excitation qui avait un quelque chose d’attendrissant. Il fut aussi vite penché sur moi, me faisant chuter sur le dos.

Et moi j’étais là, allongée, prête à être prise par ces deux types que je ne connaissais même pas réellement, mais que je ne cherchais surtout pas à connaître.

Les mains de Chris se glissèrent sur ma peau, avec une fébrilité évidente dans la façon dont il attrapa des deux côtés ma culotte pour me la retirer. Cette fois encore, je haussai les hanches pour l’aider. Comme il ne semblait pas lui-même vouloir le faire, et que Loïc n’agissait pas, je retirai ensuite moi-même mon soutien-gorge. En soi, je ne savais pas vraiment pourquoi. Je crois qu’il voulait juste mon sexe, mais c’était plus conventionnel de faire ainsi. J’avais besoin de plus de conventionnel : on se dénude avant d’avoir un rapport sexuel, on s’embrasse… Chris m’avait embrassée mais il ne le ferait probablement plus, maintenant, du moins était-ce ce que me laissait penser son attitude. Je ne chercherais plus à l’embrasser moi-même, en tout cas.

Il m’attrapa tout de suite les cuisses pour les écarter. J’étais stone, pas super participatrice – et pour cause : j’étais vraiment très défoncée – mais ça ne semblait pas le déranger. Ça ne me posait pas de soucis. N’étais-je pas là, nue, en attente de sa queue dans mon corps ?

Je l’observai me relever les cuisses, et se rapprocher de mon sexe avant de saisir le préservatif pour le dérouler sur sa verge. Fuck les préliminaires, visiblement. Ou, du moins, je me contenterais du peu qu’on avait eu. Loïc s’était levé et il se tenait debout, sa queue toujours tendue, pour nous regarder et ça m’excitait, ça aussi. Tout m’excitait, en fait : tout ce qu’il se passait, tout ce qu’il pourrait se passer, tout ce que voulait dire ce qui se déroulait en cet instant, ce qu’il y avait dedans. Je relevai même les bras au-dessus de mon crâne en un geste de reddition, de don, d’invitation à prendre plus encore de moi, à me baiser comme il le voudrait. Comme je le voulais, moi, aussi.

Il finit par entrer en moi et ce fut comme un coup de poignard. Je me raidis et, vraiment, j’y repensai, j’avais perdu l’habitude d’être pénétrée. Mon corps l’avait perdu. Il était trop serré, trop sensible, trop devenu un temple fermé, infranchissable ou peut-être était-ce moi, juste, qui l’avait fermé ainsi. Moi qui avais bouclé trop de choses au fin fond de mon être, qui avais posé trop de verrous. Je me redressai pour poser la main sur son ventre. Il ne semblait pas se rendre compte que c’était trop pour moi, et que mon corps peinait à le soutenir. Je fus toutefois surprise quand il se pencha pour m’embrasser.

Chris ne cessa pas de me baiser, mais ce fut parfait, parce que je sentis finalement rapidement mon corps se relaxer pour ne plus laisser place qu’au plaisir. C’était bon ! Je serrais mes jambes autour de lui, contractais mon bassin, et Chris allait et venait en moi, me tenant les cuisses, me pénétrant, me possédant, et c’était comme une danse… Une danse, charnelle, où l’esprit n’avait plus vocation à être interrogé, qui m’emportait.

D’un coup, il finit par se retirer de mon corps.

Ce fut comme si je me réveillais. Je peinai à rouvrir les yeux, prise d’un vertige lancinant.

– Tu peux te retourner ? demanda-t-il dans un souffle rapide, témoignant de nouveau de cet empressement qui, associé à la douceur de son regard, avait un quelque chose d’attendrissant.

Je parvins à faire entrer ses paroles dans mon cerveau. Je soufflai « oui ». Et, pendant une seconde, je regardai Loïc. Loïc qui nous observait, attendant son tour. Cette vision me perturba, bien que ça n’aurait pas dû. Je me mis en position, à quatre pattes, exposant mon cul à Chris.

– Non, comme ça.

Il me fit pivoter, de manière à ce que je sois face au dossier du canapé et lui debout derrière moi.

Etranges types, tous deux, qui me maniaient au point de me faire prendre les positions qu’ils voulaient. Pourtant, je ne protestais pas et m’accomplissais même, donc pourquoi auraient-il pensé différemment ? Et probablement était-ce moi, dans mes agissements, qui les motivait à se comporter ainsi.

Je ne savais pas.

Je m’en foutais.

Chris se tint derrière moi, me saisit les reins et me pénétra avant de commencer à aller et venir en moi. Là, je dus m’accrocher au canapé, m’appuyer de mes coudes au dossier, et pousser de toutes mes forces contre lui, pour m’empêcher de m’écraser, pour résister à ses à-coups parce qu’il y alla avec une vigueur inattendue. Ses va-et-vient créèrent des vibrations dans tout mon corps, et m’envoyèrent des décharges de plaisir, me donnant l’impression que j’allais jouir comme ça, que je pourrais jouir comme ça, et peut-être y serais-je parvenue si Chris n’atteignit pas l’orgasme avant. Il se retira de moi, et je fus proche de m’écrouler, mais je tins bon. Je me sentais encore palpitante et je pris conscience de la force avec laquelle je languissais alors que Loïc prenne sa suite.

Qu’il comble ce qui venait d’être délaissé.

Je penchai la tête.

Et je remarquai, en le cherchant du regard, derrière, son sexe de nouveau dressé, alors qu’il finissait de dérouler une capote dessus. Lui ne me posa pas de questions, ne me demanda pas si j’étais OK pour qu’il me baise aussi, si j’étais capable de continuer ou quoi que ce soit qu’il aurait bien pu dire. Je ne dis rien. Je n’attendais rien de sa part, de toute façon, sinon qu’il me pénètre à son tour et qu’il se comporte exactement comme il le faisait. Comme ça. Et je plongeai dans son regard que je trouvais toujours curieux. Bizarre, vraiment, cette façon dont il me regardait. Avec comme une pointe d’ironie, qui témoignait de la manière dont il me jugeait. « Cette fois, c’est à mon tour de te baiser », disaient ses yeux. « C’est ce que tu veux ». Et je ressentis, avec une égale intensité, tout le dégoût et tout le désir que cette attitude me faisait éprouver. Je ne bougeai pas de position.

Ses mains se posèrent sur mes hanches. J’en frémis.

Quand il entra en moi, mon corps déjà ouvert le laissa entrer avec facilité. Je m’agrippai au tissu du canapé.

Et je m’y agrippai plus fortement encore, car il y alla avec force, lentement, mais comme s’il voulait démontrer quelque chose à son pote. Comme s’il voulait se montrer plus dominant que Chris avec moi. Et il me baisa, dans le sens le plus pur du terme, comme je le voulais, et il me martela tant que j’en eus les larmes aux yeux, et que le plaisir s’empara entier de moi, et que je me sentis sur le point de jouir, chacun de mes nerfs incendiés, à vif. Mais je n’atteignis pas ce point-là. Et il me relâcha après avoir atteint son propre orgasme, qu’il draina en de longs coups de reins et un souffle lourd qui me frustrèrent autant que m’excitèrent.

Cette fois, je tombai sur le canapé.

Je tâchai de faire le tri en moi : entre l’exaltation de mon corps, puissante, vivace, l’imminence de l’extase qui me titillait, toujours, qui me tordait, et cette image de moi que je ne pouvais pas empêcher de m’être renvoyée et dans laquelle je ne me reconnaissais pas. Dans laquelle je me voyais, projetée au-dessus de la scène, en train de me faire baiser, ainsi. Dans laquelle je me complaisais, pourtant.

Et je songeais qu’aucun des deux n’avait cherché à me donner du plaisir, finalement. Ils avaient juste pris le leur.

Mais peut-être n’était-ce que ce que j’avais attendu.

Ce que j’avais voulu, dans le fond.

Là aussi, je ne le savais pas.

Hard – Chris (partie 1)

Chris

J’allais donc à la « fête » organisée chez le pote de Loïc, Chris. Ayme taffait de nuit, ce jour-là. J’avais déjà commencé à ne plus calculer mes sorties en fonction de ses absences, les jours précédents, mais j’attendais quand même qu’il parte au travail pour sortir moi-même. Pas envie d’avoir des questions, pas envie de devoir me justifier, ou même que la simple éventualité que je puisse avoir à le faire soit évoquée. Merde, à tous les niveaux.

Je laissais s’écouler trois bons quarts d’heure après son départ. Je tournais sur place. J’hésitais… Ça a toujours été comme ça, concernant Loïc et ses potes. A aucun moment, que ce soit avant ou après, ou même à distance, le doute m’a lâché. Ça allait avec le stress qui, du coup, ne me quittait jamais véritablement. J’étais incapable de savoir si mes actes ne représentaient pas les pires erreurs possibles, mais au moins j’agissais. N’importe quoi était mieux que de rester dans l’immobilisme et puis j’avais toujours cette pulsion, interne, violente, de vie, de survie presque, qui m’invectivait de bouger.

Je décollai donc.

Je pris le métro, le tram. Je songeais…

Je savais qu’il y aurait une piscine, une maison, plein de monde, de l’alcool et probablement de la drogue, aussi. Chris m’avait dit tout ça.

Disons-le franchement : je me demandais ce que j’allais y foutre. Mes fantasmes décadents me donnaient toujours des images de sexe orgiaque dont je serais le point d’orgue, mais je savais parfaitement que je me barrerais si je devais me trouver dans une telle situation.

Quant à ma raison, elle était là pour me rappeler que je n’allais qu’à « une soirée ». Ni Loïc ni Chris ne m’avaient semblé être des Sir Stephen en puissance – si vous ne saisissez pas la référence, lisez Histoire d’O. Je ne serais pas donnée en pâture à un groupe d’hommes masqués prêts à m’attacher dans un décor de cinéma avant de me sodomiser chacun leur tour. Au fond de moi, je ne le voulais pas. Rien dans cet artifice ne m’attirait. Mais au fond de moi – encore –, je savais que j’éprouverais des regrets si cette soirée n’aboutissait sur rien de plus. Je n’avais pas suffisamment d’affinités avec Loïc pour désirer de juste passer du temps avec lui et ce n’était pas différent pour Chris. Je ne m’intéressais pas à qui ils étaient. Je les aurais limite vus comme des queues sur pattes, mais la réalité n’était pas si réductrice : ils étaient des incarnations de mes fantasmes, des outils susceptibles de me donner ce que je voudrais. Ça s’arrêtait là.

La soirée avait lieu dans un petit pavillon dans le pourtour Lyonnais, que je devinais plus vraisemblablement être celui des parents de Chris que son propre logement. Il devait être 22h quand j’y arrivais. Chris fêtait son anniversaire et le jardin, la cour, la maison… tout débordait de monde. Je ne connaissais personne. Ça ne me dérangeait pas. Mes années de festoches et de sorties animées par le désir de vivre l’instant présent m’avaient accoutumée aux discussions éphémères que l’on peut avoir, alors. Je savais comment faire. Il suffisait de virevolter au gré du vent. Il suffisait de ne s’investir dans rien, de juste prendre ce qui s’offre à soi. Je l’avais beaucoup fait, aux côtés d’Ayme. J’aimais ça : rencontrer des inconnus, picorer des instants de rire et de découverte commune, et puis repartir en les gardant comme des moments funs de mon existence. Bien sûr, ce soir-là, chez Loïc, j’étais loin d’être aussi légère, mais je picorais quand même, par habitude, par attente… Par besoin de combler un vide que je n’étais pas en mesure de supporter. Tant qu’on restait dans le superficiel…

Je repérais Chris de loin : il semblait déjà saoul et se lançait dans un strip tease mi-sexy mi-comique au bord de la piscine. Je l’observais quelques minutes. Je le trouvais un peu lamentable et cool, en même temps. C’était marrant, que je puisse éprouver cette dualité de sentiments à son encontre aussi, comme pour Loïc. Chris était un beau mec. Je le notais particulièrement tandis qu’il se déshabillait. Je cherchais vaguement Loïc du regard mais je me fichais un peu de le repérer ou pas.

C’est lui qui finit par me trouver, venant vers moi au bout d’un moment pour m’embrasser comme s’il voulait signifier que j’étais à lui, de cette façon trop pressante et intrusive qu’il avait. C’était comme s’il me déshabillait devant tout le monde… C’était curieux. Et je me demandai s’il considérait qu’on était ensemble. Pourtant, c’était à peine s’il savait mon prénom et il ne posait toujours sur moi que ce regard dans lequel je pouvais lire une distance, comme une lueur de mépris, ce qui ne m’empêchait pas de me laisser faire. Objet consentant. Pute consentante, peut-être ? Pute en attente d’être offerte à ses potes. C’était le message que je voulais transmettre : le fait qu’il pouvait me manier comme il le voudrait.

Je remarquais sa petite sœur, aux bras de deux autres mecs – pourquoi pas ?

Je reste aujourd’hui encore surprise de la force avec laquelle j’en étais arrivée à me foutre de tout, moi aussi. A croire qu’ils m’influençaient dans ce détachement profond que je vivais dans un miroir du leur. Je lâchais simplement à Loïc :

– Chris ne sort plus avec ta frangine ?

Il me répondit direct :

– Qu’est-ce que ça peut te foutre ?

Je le fixai, interloquée. Je ne sus déterminer si j’avais été indélicate en abordant ainsi un sujet sensible pour lui en tant que grand frère, ou si c’était le fait que je puisse m’intéresser à Chris qui le dérangeait. Je me sentis obligée de préciser :

– Je disais ça par rapport à Chris.

Je n’étais pas sûre que ce soit la bonne réponse pour autant. Elle sous-entendait le fait que je me moquais bien que sa sœur soit avec ces deux mecs. Elle sous-entendait que je m’intéressais à Chris. C’était celle qui était sincère, toutefois.

Loïc ne me répondit pas mais je vis qu’il m’étudiait. Je ne lui apportai pas plus de réponse. S’il comprenait que je voulais me faire son pote, je n’avais pas de raison de le détromper.

Je discutai avec des inconnus, déambulais et me servis des verres.

Je ne vis ni Violaine ni aucun de ceux qu’elle m’avait présentés, cette fois au bar. Tant mieux. Je croisai le pote de Chris et Loïc qui me répugnait tant, toujours aussi petit, toujours aussi dodu, toujours aussi laid, avec toujours ces cheveux trop longs qui retombaient en rideau de serpillère autour de son visage. Toujours aussi impraticable, quoi.

Je sais que je suis une connasse de m’exprimer ainsi, une connasse de penser ainsi. J’ai toujours méprisé les jugements au physique, mais j’étais différente, alors. C’était comme si je jouais un rôle, une seconde peau dans laquelle je me glissais, ou peut-être était-ce plus un dépouillement : un abandon de toute valeur morale, un abandon de toute ouverture sur les autres, un seul repli sur moi, mon nombril, mon sexe, ma solitude. Plus j’étais prête à plonger dans une sexualité que je m’étais interdite auparavant, plus je me retrouvais seule avec moi-même. J’en arrivais à songer que, si Loïc ou Chris avaient voulu que j’ouvre les jambes pour ce mec, je l’aurais fait. J’aurais juste fermé les yeux. Je me demandais… Est-ce que le sentir en moi pourrait être si différent, du moment que ce n’était qu’à sa queue que je m’offrais ?

Bien sûr, je remarquais que des gens étaient plus défoncés, aussi. Je discutais avec un. Ça m’avait toujours fait marrer de discuter avec les perchés. Je crois que c’est quelque chose que j’ai gardé de mon besoin de prendre avec légèreté les duretés de ce monde, ou au moins de les tenir à une certaine distance. Si tu ne veux pas pleurer, ris… Et ça a donc continué à me faire rire. Je crois que je ressemble à ces gens-là. D’une autre manière ; je suis différente, mais je leur ressemble.

Je sais qu’à ce stade de l’histoire, vous m’avez assez lu vous parler de drogue pour vous interroger à ce sujet et il est vrai que je n’ai pas développé plus que ça les raisons fondamentales pour lesquelles je consommais ainsi ces joints et – je n’en ai pas parlé, mais il m’était aussi arrivé de prendre occasionnellement d’autres produits. Here we go, donc. Comme, tout ce que vous lirez dans cette histoire, il n’y aura pas de raison « simple » ou bien clichée. « Mon père me battait alors je me suis mise à me droguer ». « J’ai vécu dans la rue »… Si vous voulez lire ça, prenez un autre livre. Il n’y a jamais qu’une seule cause. Il y en a toujours plusieurs, il y a des facteurs de personnalité, il y a des facteurs d’histoire personnelle, il y a des facteurs d’entourage et d’accessibilité du produit… Ce qu’on vous propose, ce qui est disponible, ce qui est inaccessible pour vous, et à quel moment de votre existence vous y êtes confronté, c’est fondamental.

Me concernant, il y avait donc évidemment mon histoire familiale, la manière dont je m’étais construite dans l’accumulation de responsabilités, comme j’en ai déjà parlé, et qui s’est traduit à l’adolescence par un besoin viscéral de compenser en étant comme les autres ados, et « conne », moi aussi. Comme on peut l’être à cet âge. Non pas seulement comme la jeune fille qui s’occupait de sa mère malade et son père dépassé. C’était un besoin qui a perduré de par mon investissement associatif et puis dans mon métier, aussi. Le taf d’aide-soignante ne vous dit peut-être pas grand-chose mais sachez qu’il y a bien assez de situations, vécues, qui justifient un besoin de se lâcher un peu connement une fois en dehors, ce besoin d’être au moins aussi inconséquente qu’investie quand j’y étais… On ne fait pas que « torcher des culs », comme les gens le pensent parfois sans se rendre compte de nos attributions réelles. Et puis, bien sûr, il y avait aussi d’autres choses. Quelque chose de plus profond, en moi. Un besoin de me retourner l’esprit, comme un joker qui allait m’aider à m’accommoder du monde m’entourant. Ça, c’est vraiment un élément propre à ma personnalité, parce que ça a toujours été là. J’ai toujours eu, dans ma tête, quelque chose qui me donnait envie d’aller voir ce qu’il se passait dans un monde parallèle, de la foutre en vrac…

Avec la drogue, il ne faut pas chercher cinquante explications différentes. La plupart du temps, ça vient d’une envie de modeler la réalité. On sait qu’on ne pourra pas la changer mais on fait comme si : on lui met un filtre coloré par-dessus, on joue du photoshop virtuel. On n’enlève pas les merdes, on les peint en couleur. On leur dessine des moustaches au feutre noir, on pose un voile à la con sur la vie, la société, tout ce qui nous fait chier. Mais au fond, on ne change rien. On ne cherche pas vraiment à changer quoi que ce soit, d’ailleurs : juste à le fuir. Ces affreux drogués que l’on regarde comme des moins que rien sont juste des gens qui auraient aimé vivre dans le monde de Mickey. Qui ont remplacé leur imaginaire de l’enfance par un monde façonné par des produits toxiques. Et ne vous croyez pas si différents, vous qui ne consommez pas de ces psychotropes que l’on avale, fume ou s’injecte. Vos ordinateurs jouent exactement ce même rôle. Vos jeux vidéo, vos réseaux sociaux… L’histoire est toujours la même : on se plonge dans un univers cadré, choisi, rassurant, ciblé, et c’est pour ça que c’est addictif. C’est parce que ça se substitue si merveilleusement à la réalité… Trop.

Je connaissais toutes ces mécaniques-là, même si je n’étais « qu’une » fumeuse de joints. J’avais essayé de les enrayer, et même arrêté des années auparavant à une époque où j’avais décidé de me prendre en main et d’être responsable.  Puis j’en avais repris la consommation au cours de la mission humanitaire dans laquelle j’étais partie en tant que soignante. Je vous passe le détail du « pourquoi ». Maintenant, si je ne fumais pas à une fréquence de folie, je le faisais quand même trop régulièrement, et je ne contrôlais plus vraiment, même si je serais tentée de vous dire que ça allait, que je gérais. C’est toujours ce qu’on veut se faire croire…

Je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui fume et qui contrôle vraiment ça, par contre j’en ai vu des paquets qui clamaient maîtriser. Si vous en voyez un, ne vous fatiguez pas à le lui dire, ceci-dit, il ne vous écoutera pas, mais sachez que c’est du bullshit. En vrai. Quand on est honnête avec soi. Quand ta vie se résume à trainer au fond de ton canapé et que toute motivation te semble impossible à atteindre, ce n’est pas que la vie est cool et que tu t’éclates trop, hein ? Combien de vacances ai-je passé avec des potes qui ne décollaient jamais de l’appart ? A combien de soirées en ai-je vu ne jamais sortir de leur nuage de fumée ? Mais bon, c’est le propre de la drogue que de nous faire nous mentir à ce sujet, et je me suis bien assez menti pour savoir moi-même ce que c’est. Toujours est-il que j’avais passé le stade de me leurrer. Je ne regardais pourtant mes excès, mes trébuchements et mes illogismes que de haut, à la fois observatrice cynique de ma vie et actrice de cette dernière.

Chris finit par venir me voir, partiellement à poil – il avait gardé un boxer, c’était tout –, et me sourit avec un fond de séduction, mais qui me sembla inhérent à sa personnalité. Je pris quand même. Ça me convenait tout à fait, ce léger flirt avec lui.

Lui s’intéressait à moi. Ce fut ce que je remarquai, et je l’encourageai. Il me demanda ce que je faisais dans la vie, je préférai lui répondre que je bossais dans le social plutôt que nommer mon métier, ce qui était une pirouette tout à fait acceptable, et dont il se contenta. Lui travaillait dans un garage. Je voulais bien le croire avec ses mains noircies en permanence – j’avais déjà remarqué ça, chez lui – ses doigts épais et sa musculature prononcée. Je me pris à penser avec insistance à ses doigts s’enfonçant en moi.

Je me pris à penser à lui et Loïc se partageant mon corps.

Quand Loïc nous rejoignit, Chris passa son bras sur mon épaule pour me prendre par le cou. Je ne le repoussai pas. Nous passions un bon moment, je ne savais pas depuis quand nous parlions rien que tous les deux, mais je n’avais pas nécessairement envie que cela s’arrête.

– Tu me la prêteras un moment ? dit alors Chris à l’intention de Loïc.

Ces mots sonnaient comme une boutade, et la façon dont Chris me sourit ensuite eut tendance à le confirmer. Pourtant, ils éveillèrent quelque chose en moi.

De trouble.

De prégnant, de puissant.

Un mot clochait, juste. Je le corrigeais :

– Loïc n’a rien à « prêter ».

Que ce soit clair, parce que je n’étais pas à Loïc. Il n’y avait rien d’exclusif entre lui et moi.

Chris sembla décontenancé.

Je fixai Loïc.

– Tu lui as dit qu’on sortait ensemble ?

– Non.

Son regard était froid.

Je ne sus ce que je devais en penser. Que Loïc n’était pas loquace sur les sujets qui ne touchaient pas à sa musique, ça je commençais à le comprendre. Ou alors, je ne faisais juste pas partie des sujets méritant d’être mentionnés entre lui et son pote.

Je me sentis obligée de préciser pour Chris :

– On couche ensemble, juste.

– Je te baise, ajouta Loïc.

Des mots plus crus. Plus justes, aussi.

J’acquiesçai.

– On baise, oui.

J’avais transformé le « je » en « on » volontairement, mais je n’insistai pas non plus dessus. Ça m’a toujours dérangé qu’on parle des femmes en termes de choses qui « se font » baiser et seulement elles. Là, ça m’allait bien de revêtir mentalement cette image d’objet que l’on désire, que l’on prend et que l’on saute, certes. Ça m’allait parce que c’était mon fantasme. Mais, dans le fond, je considérais que je baisais Loïc tout autant.

– Tu resteras à la fin de la soirée ? lâcha Loïc.

Et je vis qu’il me scrutait, vraiment, en disant ça.

– Oui.

Il jeta un œil rapide à Chris et me dit :

– Nous aussi.

J’acquiesçai.

Je ne sus rien de plus de ce qu’il se produirait.

Plus tard, tandis que je me servais un verre d’alcool, je les vis toutefois parler ensemble, et ils me jetèrent chacun suffisamment de coups d’œil, durant ce temps, pour me laisser penser que c’était à mon sujet.

A un moment, je remarquai ce qu’il se passait dans l’une des pièces de la baraque de Chris. Je ne suis pas débile. J’ai côtoyé assez de toxicos dans ma jeune vie pour savoir qu’il y avait de la drogue, là-bas, de la drogue moins mainstream que le shit qui passait de mains en mains ou l’alcool que tout le monde consommait. Je pensais à de l’héro. Il m’avait semblé voir un bout d’alu briller derrière un nuage de fumée, dans l’embrasure d’une porte devant laquelle j’étais passée. Evidemment, si vous n’avez pas une grande connaissance des drogues, vous devez penser que l’héroïne, c’est forcément en se piquant, or non. Je vous offre une mini leçon, là : il y a plein de gens qui la fument sur un bout d’aluminium, tout simplement. Je n’ai jamais rencontré que des gens qui la consommaient comme ça, à part un pote dont j’ai su depuis qu’il se piquait mais ça date, maintenant. Bref, on appelle ça « chasser le dragon », vous connaissez peut-être l’expression. Pour le geste, il faut le voir : c’est assez parlant. Ça ne m’amusa pas. J’ai toujours eu des alarmes s’allumant en moi à la vue de certaines drogues, mais je n’avais rien à faire à ce sujet, c’était tout. Juste à constater ce qu’il se passait.

Et bien sûr, je remarquais que Chris et Loïc entraient dans cette pièce, eux aussi.

Chris et Loïc…

A ce stade-là, j’étais forcée de me poser des questions.

Est-ce que j’étais vraiment sûre de vouloir rester avec deux mecs que je ne connaissais finalement pas et qui seraient complètement défoncés ?

Et est-ce que j’étais vraiment sûre de vouloir avoir un rapport physique avec eux ? Parce que c’était ce que je voulais, à la base : la raison pour laquelle j’étais là, ce que j’attendais…

Je ne fus pas capable de déterminer une réponse claire à l’une ou l’autre de ces questions : quelque chose avec lequel je puisse me sentir tranquille, assurée, mais c’était comme ça. Je vivais le flou sans que ça entrave mon avancée. Je mettais un pied devant l’autre, c’était tout. Je me gardais de trop réfléchir.

Je vous passe les détails de la soirée. Elle se déroula normalement, plus ou moins. Personne ne sembla commettre trop d’excès, en tout cas, ou ne partit « trop loin » : personne ne vomit, personne ne fit de bad trip, personne n’eut sa conscience suffisamment altérée pour ne plus pouvoir avoir de conversation. Franchement, l’ambiance resta cool.

Petit à petit, les invités partirent. Un à un, imperceptiblement, ou en gros packs, parfois. Je voyais passer les heures. Une heure, deux heures… Trois.

Je restai.

J’observai leurs disparitions avec cette distance que je m’étais mise à prendre, ces derniers temps : ce détachement curieux qu’il m’arrivait de ressentir, encore, comme si tout ce qui m’arrivait ne serait prétexte qu’à l’écriture d’une thèse analytique. Comment la gentille fille normale avait fini par se retrouver à se faire sauter par des inconnus défoncés…

Je larvais dans le canapé ou au bord de la piscine. Je buvais aussi, mais modérément, et je regardais les lumières des étoiles dans le ciel, captive de cet arrachement de moi qui, si je le pratiquais ces derniers temps, ne me laissait pas pour autant la sensation d’être plus libre. L’émancipation que j’avais cherchée me paraissait de plus en plus se résumer à un enfermement volontaire. Juste un autre. Différent de celui auquel j’avais essayé d’échapper, même temporairement.

Et, bien sûr, je pensais tout le temps à Ayme. A ce qui restait encore de notre couple. A ma douleur. A l’impasse dans laquelle on était.

Je ne parvenais pas à ressentir ce que je faisais comme une trahison envers lui parce que c’était lui qui m’avait trahie. Lui, en ruinant tout ce qui faisait qu’on aurait pu être heureux. Lui, en continuant à le ruiner, en ne changeant pas, quel que soit ce qu’il advenait de nous.

Que je reste avec Loïc et Chris était déjà convenu, donc. Restait à savoir dans quelle optique exactement.

Quand tout le monde fut parti, Chris puis Loïc vinrent me rejoindre sur le canapé du salon où je trainais, seule. Ils me proposèrent de fumer. J’acceptai.

Je me posais vraiment des questions sur ce qu’avait Loïc en tête, alors. S’il voudrait juste me trainer dans une pièce pour me sauter ou si je devais m’attendre à autre chose… J’étais stressée, du coup.

Chris était déjà d’un côté de moi, trop proche pour être encore dans la décence, mais pas plus que lorsqu’il m’avait pris par l’épaule, plus tôt. Quand Loïc se posa de l’autre, être encadrée par l’un et l’autre me mit toutefois dans une situation troublante. Bien malgré moi, mon stress en fut majoré. Mon excitation avec. Ma conscience de ce que je faisais, aussi. Tout en même temps. J’aurais aimé annihiler la part de moi-même qui me jugeait dans chacun de mes actes, qui jugeait mes pensées, qui jugeait mes faiblesses, mes erreurs, mes écueils. Loïc m’enleva des lèvres le joint que je tenais pour m’embrasser, penché sur moi, et ce fut déjà transgressif parce que Chris était trop près de nous pour qu’il se permette de fourrer de cette manière-là sa langue dans ma bouche. Pour que ce soit aussi sexuel, avec Chris, juste à côté. Mon cœur battait fort. J’accueillis néanmoins son baiser avec une langueur paresseuse, une conscience extérieure de ce qu’il se produisait, un abandon à une situation que je ne maîtrisais pas et qu’en aucune manière je n’aurais voulu maîtriser. Sa langue ne me dégoûtait plus vraiment, c’était passé, ça, ou plutôt j’avais atteint un stade au-dessus, où le dégoût se mêlait trop vivement à l’excitation pour ne pas la transcender. J’éprouvais une curieuse jubilation dans cette possession silencieuse.

Quand Loïc me relâcha, je remarquai une ombre de sourire sur son visage. Un aspect supérieur que je ne pus m’empêcher d’interpréter comme moqueur, comme ça arrive parfois de le voir chez certaines personnes et qui perturbe parce que ça semble inadapté à la situation. Qui laisse songer à la présence de pensées, derrière, enfouies, inaccessibles mais qu’il faudrait comprendre, pourtant. Mais je n’étais pas sûre de moi. Il était défoncé, j’étais défoncée, on aura fait mieux pour l’observation objective. Il se mit ensuite à baiser mon cou tandis qu’il posait la main sur mon sein, me faisant m’arquer dans un mélange de surprise et de réflexe qui était à la fois un rejet et une invitation. Je ne retins pas son geste. Je le laissai me peloter avec un empressement dans lequel je perçus le manque de mesure propre à l’alcool et aux autres substances qui devaient troubler son esprit, et j’en éprouvai un malaise puissant du fait de la présence de Chris, mais auquel je décidai de ne pas accorder d’attention.

Puisque c’était ce que j’avais voulu.

Non ?

Ma tête tomba sur le dossier du canapé. J’haletais, prise dans les brumes. Je fermais les yeux, consciente que Chris était juste à côté à nous observer, et qu’il nous observait encore quand Loïc étira soudain mon cache-cœur pour en faire sortir mon sein, et le dénuder d’un geste sur le tissu de mon soutien-gorge. Exposant ma poitrine, donc. Ma chair nue. M’exposant à son pote.

Là, je ne pus m’empêcher de poser la main sur le poignet de Loïc. Et je serrai pour le retenir de bouger encore, mais il ne m’en empauma pas moins le sein. J’ouvris les yeux. Il me caressa le mamelon du pouce en relevant le visage pour examiner le mien. Je frissonnai.

– Qu’est-ce qu’il y a ? dit-il.

Une voix froide et une question qui voulait plus dire « pourquoi tu protestes ? » que se soucier sincèrement de ce qui me dérangeait. J’entendais le sous-entendu derrière. N’est-ce pas ce que tu veux ? Ce que tu es venue chercher, ici ?

Je me retrouvais confuse, perdue entre mes réflexes qui restaient ceux d’avant, ceux qui n’auraient  jamais permis à un homme – à quiconque – d’agir de cette manière avec moi, et mes désirs qui criaient que cette situation se poursuive. Et qu’elle aille plus loin, et qu’elle m’entraine plus loin, et qu’elle me pousse encore. Et qu’elle m’attire jusqu’à me perdre dans ces vagues dont je languissais l’engloutissement.

Et j’avais attendu ce qui arrivait, alors. Je l’avais voulu.

Naturellement, je tournai la tête vers Chris. Je ne saurais dire ce que je cherchais exactement en faisant ça : si c’était du soutien, si c’était de l’aide, si c’était de savoir comment il allait agir à son tour… Je découvris un regard fixé sur mes lèvres. Je découvris un désir latent, une gêne manifeste, une interrogation réciproque, une plongée dans une situation qui, malgré ce que j’avais voulu en penser auparavant, n’était pas habituelle. Ce fut flagrant. Et je songeais que ce devait être similaire pour Loïc, aussi. Il y avait cette conscience brutale : qu’aucun de nous n’était dans la maîtrise de ce qu’il se produisait. Que chacun découvrait.

D’une manière inattendue, je pris conscience de la curiosité que je devais représenter aux yeux de Loïc : fille qui s’incrustait dans sa vie dans le but de se faire sauter, et ce sans ne jamais parler d’elle. Je savais comment je me comportais avec lui. Je savais que je n’étais ni respectueuse, ni même agréable, juste claire quant aux raisons pour lesquelles j’étais là.

Et désormais claire quant au fait que je voulais me faire sauter par son pote aussi.

Je fixai à mon tour les lèvres de Chris.

Hard – Statu quo

Statu quo

Je n’étais donc ni réellement séparée d’Ayme, ni réellement avec lui, et on habitait encore ensemble. Oui, c’est un concept, je le sais. A vrai dire, je ne savais plus vraiment dans quoi on était, si ce n’était qu’Ayme avait accepté toutes les barrières que j’avais finies par ériger entre nous, ce qui faisait qu’on ne se parlait plus, qu’on ne se touchait plus, qu’on ne dormait plus dans la même pièce, et qu’on ne se croisait quasi même plus.

J’ai employé le terme de « colocataires » nous concernant. Pourtant, ça ne valait rien, et je le savais. J’aurais dû quitter Ayme. Vraiment. C’était celle-ci, la seule vérité. Le « moi » d’avant l’aurait fait. Le moi d’avant ne savait pas encore à quel point l’idée même de le faire allait s’apparenter à un arrachage de ma poitrine et de mon âme. Je ne pouvais pas me résoudre à abandonner les petits morceaux de verre cassés qui restaient de notre couple. Et puis, c’était un deuil, qu’il vivait, c’était juste un putain de deuil, alors pourquoi il durait depuis quatre ans, ce putain de deuil ? Ce n’était pas censé être juste une phase ? Bien sûr, ce connard – parce que là-dessus, c’était vraiment un connard – d’Ayme refusait de faire une psychothérapie. Aller voir un psy, c’était admettre qu’il avait un problème, et c’était aussi avoir à en résoudre d’autres, parce qu’il y en avait d’autres, plus anciens, bien sûr. Je les connaissais. D’autres auxquels ce deuil s’était mêlé. Mais c’était tellement plus simple pour lui de faire comme si tout ceci n’existait pas…

Alors, on était arrivés à ce statu quo : on avait ce putain d’appart qu’on avait acheté, on avait cette putain de cette relation de merde qui était en train de crever, et donc, on faisait quoi ? Eh bien rien. On restait dans notre merde, dans notre appartement, avec tout ce qui y résidait de toxique, entre nous, mais on y vivait comme collocs. Pas de baisers, pas de contacts physiques, pas de confidences, surtout pas d’exigences, si ce n’était la mienne : qu’Ayme accepte cette forme de séparation bâtarde que je lui imposais.

Statu Quo. Un miracle nous sauverait peut-être.

Et je commençais à coucher avec d’autres. Je crois même que j’essayais de me tuer ainsi. Pas physiquement, mais quelque chose à l’intérieur de moi. J’avais un processus à faire, quelque chose qui ne passerait que par la perte. Je n’étais pas dans le renouveau. Peut-être juste arrivée à ce stade ultime où je ne pouvais qu’admettre qu’il n’y aurait plus jamais rien à reconstruire entre Ayme et moi. Que c’était fichu, que cette merde de vie nous avait tout pris, et que notre couple était mort entre un accident de voiture aux portes de la Côte d’Azur et une porte vitrée qui s’écroule.

Hard – Rastouille

Rastouille

Ça me prit trois jours. Trois jours d’hésitations, de tergiversations, et d’attente du moment le plus propice. Je choisis un soir de semaine, où non seulement je ne travaillais pas, mais où Ayme bossait de nuit de son côté. Je ne l’ai pas encore dit, mais Ayme est policier. Officier, même : il a fait l’École Nationale Supérieure de la Police après la fac’ de droit. Sur ce point-là aussi, je ne détaillerai pas ce qu’il vit dans son métier mais, pour l’aider à être apaisé dans sa tête et donc bien avec moi, on aura fait mieux, et j’ai trop souvent eu le sentiment d’être là pour prendre dans la gueule ce qu’il ne pouvait pas laisser éclater à son taf. Mais bon, passons là-dessus.

Ce qui comptait, c’était que j’avais ma soirée parfaitement tranquille.

Je partais donc voir si Loïc était dans son appartement. Alors, à ce point-là de l’histoire, il faut rappeler que je n’avais pas grand-chose pour le retrouver. Je savais où il habitait et son prénom. Ça s’arrêtait là. Je n’avais ni son numéro de téléphone, ni son adresse – je n’avais absolument pas fait attention à la rue et d’ailleurs, je galérais une fois sur place pour la retrouver. Enfin, si, j’avais Violaine, mais je ne voulais pas l’appeler : où aurait été la logique de demander le silence à Loïc si c’était pour me griller toute seule auprès d’elle ? Donc je choisissais l’option culot : débarquer chez lui – enfin, s’il y était – en mode : voici la fille dans laquelle tu as fourré ta langue et ta queue – et tes doigts – l’autre jour, et elle revient chez toi.

J’avais le cœur qui battait, mais j’y allais quand même. Et je me faisais aussi un peu pitié parce que c’est ce que je voyais de moi : une fille prête à supplier pour se faire sauter.

J’arrivai en bas de son immeuble, je cherchai l’interphone… Il n’y en avait pas. La porte du bas baillait, cassée depuis longtemps, le hall était toujours aussi crade et même un peu plus glauque maintenant que je le regardais avec la lumière du jour – il était 19h, pas minuit comme la fois précédente. Je montai. L’escalier penchait. Je m’en rendis compte en le gravissant. J’y avais à peine fait attention la première fois. La porte de Loïc était fermée, mais j’entendis distinctement du son à travers le bois mince. Une musique étouffée, entrecoupée très fréquemment : des essais auditifs, de toute évidence. Il n’y avait pas de voix. Pas d’autres personnes, visiblement. Tant mieux. C’était en contradiction totale avec mes fantasmes mais je n’étais pas aussi téméraire. Je n’aurais pas passé le cap de me présenter à lui s’il n’avait pas été seul. Je frappais.

Il se déroula plusieurs longues secondes avant qu’il vienne enfin m’ouvrir, et le visage qu’il fit lorsqu’il me découvrit aurait pu être risible tant je pus distinguer sur ses traits la même interrogation que la première fois, mais plus marquée, encore : en mode répétition plus forte d’une situation déjà vécue. Mais qu’est-ce qu’elle fout là ?

– Euh… salut, me dit-il.

Ça sentait la beuh chez lui : une odeur plus verte et plus forte que la dernière fois.

Il enchaîna, clairement gêné :

– Ça va ?

– Oui.

Je mentis sans en éprouver la moindre gêne. Je n’étais pas chez lui pour donner à voir, de moi, plus que la façade que j’avais décidé de lui exposer.

– Tu veux…

Il ne savait vraiment pas comment réagir.

– Tu veux entrer ?

Je hochai la tête.

Il m’invita à le faire.

J’eus l’impression qu’il se sentait redevable d’avoir fourré sa queue en moi, ce qui fut peut-être une idée que je me fis mais, tandis qu’il repartait vers son salon en passant la main dans ses cheveux d’un air perdu, ce fut l’image que j’eus, vraiment. Un truc comme : « Merde, la fille bizarre que j’ai sautée l’autre jour est de retour chez moi ». Ou bien « il va falloir que je m’en occupe ».

Il me conduisit jusqu’à son canapé.

– Tu veux un café ? me demanda-t-il d’un air un peu démuni.

– Je veux bien, oui.

Il prit alors un temps pour m’examiner des pieds à la tête et, dans son regard, il me sembla discerner aussi un « peut-être que je pourrais la sauter de nouveau ». Ça me plut, parce que c’était ce que je voulais.

Il alla à sa kitchenette me le préparer. Son ordinateur était allumé et je pus voir le même logiciel ouvert, avec plein d’autres fenêtres ouvertes en même temps. Son travail.

Il me rapporta une tasse qu’il posa devant moi sur la table basse et me proposa rapidement de me passer le joint de beuh qu’il tenait encore entre les lèvres. Je l’acceptai.

Je ne me souviens pas exactement de quoi on parla, tellement c’était bateau, et des banalités qui parlaient de tout sauf de lui, ou de moi. Je ne me souviens même pas qu’il ait eu l’air plus intéressé que moi, dans le fond. Je crois qu’on meubla juste le silence. Par contre, je me rappelle parfaitement qu’on fuma en buvant du café, puis qu’il eut des coups frappés à la porte et que débarquèrent plusieurs des personnes qui allaient marquer cette période de ma vie, alors, puisqu’il s’agissait des potes de Loïc.

Et que, à peine furent-ils entrés que je leur consacrai ma plus grande attention.

Les amis de Loïc étaient des musicos, comme lui. Des mecs à l’image de son appartement. Plus ou moins attentifs à leur apparence – l’un d’eux, un type plus petit et plus large que moi, avec des cheveux longs et graisseux, semblait avoir abandonné depuis longtemps l’idée de pouvoir séduire qui que ce soit, avec cet air de détachement qui semblait caractériser leur bande entière, et une attention plus portée sur la consommation de produits illicites que sur des projets de vie. Et ils avaient l’air tous plus ou moins célibataires. Les « potes », quoi.

Loïc fut mal à l’aise quand il fallut me présenter. Je vis bien que ça le dérangeait que je sois là tandis qu’ils débarquaient, mais il n’en dit rien. Par contre, il bloqua carrément sur mon prénom et, sérieusement, ce n’était pas possible qu’il ne l’ait pas encore imprimé, alors je me présentai moi-même à ses amis. Aucun ne me demanda ce que je faisais là, Loïc n’en parla pas, et ça passa comme ça.

Il y avait un mec, surtout, qui attira mon attention. Il était plaisant à regarder – plus que Loïc dont la laideur me frappait plus vivement que la beauté, désormais –, et il avait l’air, tout autant que les autres, d’être un petit con. Il était aux bras de la petite sœur de Loïc, quand il arriva. Celle-ci devait avoir, quoi ? 16, 17 ans ? Ou ce fut peut-être une idée que je me fis, mais elle avait vraiment l’air gamine. Elle fuma autant d’herbe que chacun, et quand le pote de Loïc l’entraina dans la chambre de ce dernier pour… je ne sais trop quoi – j’imaginai tout de suite du sexe, mais j’avais peut-être l’esprit trop axé sur le sujet, et peut-être n’était-ce que du pelotage –, celui-ci ne moufta même pas. J’observais donc ce petit monde, indifférent à leur entourage, évoluant dans un univers que je connaissais déjà mais sans y appartenir tout à fait moi-même. Je veux dire… Les gens vraiment graves que je connaissais, je les voyais à quelques soirées, parfois, mais de loin et pas mieux : je ne m’occupais pas de leur vie et j’aurais parié qu’ils n’avaient jamais remarqué la mienne. Moi, je n’étais qu’une fumeuse de joints, on peut faire pire.

Toujours était-il que ce mec me plaisait et qu’il commençait, avec Loïc, à cristalliser mes fantasmes autour de lui.

Quand on y songe, j’étais en plein fail. Fail de ma vie, certes, mais aussi fail de mon envie de vivre une sexualité décadente et libre. Je rêvais de sexe avec plein de partenaires différents, je finissais par un même type – le premier venu – vers qui je retournais à défaut de mieux.

Ce deuxième mec, donc, s’appelait Christophe, Chris, ce fut ainsi qu’il se présenta à moi, mais tout le monde l’appelait Rastouille. Magie des surnoms à l’origine improbable. Chris, donc, était un joli blondinet que je situais plus proche de ma personnalité que ne l’était Loïc, et il sortait avec sa petite sœur.

On but des bières, on fuma… Moi, pas trop : je voulais garder un maximum de ma lucidité, les mecs bossèrent un peu sur l’ordi, l’un d’eux alluma la console et ils se mirent à faire un jeu de baston, je jouai avec eux, je les éclatai tous – j’étais très forte à ce type de jeu, et très fière de les éclater – et Loïc se comporta avec moi comme si j’étais sa meuf. Enfin, plus ou moins, mais il posa plusieurs fois son bras sur mon épaule, et il m’effleura même les seins à un moment.

Bien sûr, je me laissai faire.

Puis, quelques temps après que Chris et sa sœur soient sortis de sa chambre, il se pencha et chuchota « viens » à mon oreille, avant de m’y entraîner à mon tour.

Comme ça. Sans me demander mon avis.

Je suivis mais je me posai plein de questions.

Est-ce que Loïc allait vraiment vouloir me sauter alors que ses potes étaient à côté ? Ça me mit mal à l’aise. Je voyais la limite entre mes fantasmes et la réalité : d’un côté, j’imaginais un rapport à plusieurs avilissants dont je serais le point central, et de l’autre je peinais à penser que ces mêmes personnes, de l’autre côté de la porte, puissent savoir ce que je faisais dans cette pièce, qu’on ne puisse être séparés que par cette mince paroi. Logique, mon amie. Alors que Loïc fermait la porte, je vérifiai si une clef permettait de fermer la serrure. Il n’y en avait pas. Je craignais que quelqu’un puisse débarquer et je le désirais à la fois.

Loïc m’embrassa aussitôt et je me demandais ce qu’il pensait de nos rapports, dans le fond. Je veux dire… S’imaginait-il qu’on était ensemble ? Qu’il avait acquis des droits sur moi ? Ou profitait-il toujours de cette fille bizarre qu’il ne connaissait pas vraiment mais qui venait chez lui pour se faire baiser ? Après tout, j’étais là, donc pourquoi ne pas se servir ?

Le rapport devint rapidement plus cash, plus cru. Il s’assit en arrière sur son lit en me tenant contre lui et appuya si fortement ses mains sur mon corps, mes seins, et mon entrejambe, que ce fut comme si j’étais déjà nue. Il avait, de plus, toujours, sur moi, ce regard mi-curieux mi-méprisant. Et ça m’excitait toujours autant. Il essaya de me déshabiller mais j’étais mal à l’aise. Je résistai.

– Qu’est-ce qu’il y a ? me dit-il.

– Ta porte ne ferme pas ?

Il fit non de la tête et ajouta :

– Personne ne rentrera, ne t’inquiète pas.

Je fis la moue.

– Je ne suis pas tranquille.

Le soupir qu’il poussa fut la parfaite illustration de ce qui m’était insupportable chez lui : cette façon de considérer comme une contrainte lassante tout ce qui ne collait pas à ses envies personnelles. Je n’oubliais pas pour autant que c’était ce qui m’avait poussé dans ses bras, aussi, justement ce qui me le rendait attrayant.

– Personne ne va venir ici, répéta-t-il.

Je restai tout autant braquée.

Il soupira plus vivement encore. Puis il déboutonna son jean.

– Suce-moi, alors.

Je me sentis gênée.

La proposition avait l’avantage de faire que, même si quelqu’un entrait, je serais dans une situation que je pourrais arrêter dans l’instant. De me permettre de garder mes vêtements, aussi. Mais je ne fus pas plus à l’aise avec l’idée. Je n’étais pas à l’aise avec ce que je voyais de moi, en fait. Comment étais-je passé de la fille qui s’imaginait vivre jusqu’à la fin de ses jours avec l’homme qu’elle aime à ça ? Seule, face à un mec, non, face à une queue anonyme, en train de rêver, autant que de craindre, à une autre tout autant anonyme dans des fantasmes craignos d’avilissement.

Je restai un moment hésitante, puis je réclamai une capote. J’en avais dans mon sac mais il était resté dans le salon.

– Je croyais que tu ne voulais pas te désaper, remarqua-t-il.

– C’est pour te sucer.

Il haussa un sourcil. Ça m’agaça. Puis il dit :

– Il n’y en a pas besoin.

– Si.

Je tendis la main  en parlant, manifestant clairement que j’attendais ce que j’avais exigé.

– Je n’aime pas, objecta-t-il.

– Tu aimeras.

Il soupira et me donna enfin un préservatif, que j’attrapai pour le dérouler sur son sexe.

Il m’avait tellement saoulée que je commençai aussi vite à le sucer. Je ne peux pas dire que j’y pris du plaisir, sur le coup. Autant, la première fois, j’avais été réellement excitée, là pas franchement. Mais j’allai quand même au bout de ce que j’avais commencé. Je me débrouillai pour le faire jouir ainsi, comme ça fin de l’affaire. Et, cependant, je me surpris à observer la manière dont il renversa la tête en serrant les doigts sur mon crâne, son corps pris de soubresauts dans l’orgasme, avec de nouveau une certaine fascination.

On revint ensuite au salon. J’avais l’impression que ce que je venais de faire était marqué sur mon visage, mais je fis comme si ce n’était pas le cas. C’était facile de « faire comme si ». C’est un si joli masque, une si jolie façade, une bien belle barrière. Je sais que tu sais, et tu sais que je sais que tu sais, mais je fais comme si je ne savais pas. Je passai quand même à la salle de bains pour me rincer la bouche. Le fait d’avoir mis une capote m’avait évité d’avaler du sperme, mais j’avais encore le goût du latex, et j’avais peur que l’odeur puisse se sentir, aussi. Personne ne dit rien. Ne parlons de rien. Ne faisons rien. Les mecs se mirent à bosser pour de bon. Je constatai que la sœur de Loïc était partie et que j’étais devenue comme invisible. Du coup, je ne pus plus empêcher le flot de mes pensées de s’écouler et chacune était une interrogation. Qu’est-ce que tu fais là ? Qu’est-ce que tu attends ? Ce n’est pas ta place. Tu n’as rien à foutre ici, avec ces mecs. Barre-toi ! Casse-toi. Maintenant.

Je le fis. Je ramassai mon sac et me préparai à partir et, probablement, aurait-ce sonné le glas de mes venues chez ce mec – Loïc : c’était encore « ce mec », pour moi, et je doutais que ça cesse de l’être – quand il se tourna vers moi et me dit d’un ton détaché :

– On fait une fête, samedi prochain ? Tu viendras ?

Des images crades me vinrent en tête. Des images que je voulais. Et je me demandais pourquoi, cette fois-ci, il m’invitait.

– Où ?

– Chez moi, dit le mec qui m’intriguait : celui que je voulais, Chris.

Je pris quelques secondes pour réfléchir.

– OK. Ce sera où ?

Il me donna l’adresse. Je me penchai sur la table basse pour chopper un morceau de carton – un reste de paquet de feuilles déchiré – et un stylo, et la noter. Je fus consciente de ce que je montrais de mon anatomie, en faisant ça : de la cambrure de mes reins et la courbe de mes fesses, et mes cheveux qui tombaient sur le côté de mon cou.

Je me redressai.

Peu de temps avant, je m’étais sentie merdeuse, laide, en trop. Soudain, je me sentais belle et conquérante. Connerie de la psychologie changeante.

Au fond, c’était le vrac en moi mais je faisais avec.

Je faisais avec, surtout.

Je faisais avec.

Et j’observai longuement Loïc.

Je ne peux pas dire ce qui passa exactement entre nous, à ce moment, mais j’eus le sentiment d’une compréhension réciproque. Que Loïc savait ce que je cherchais. Qu’il savait ce que j’étais venue foutre chez lui.

Ainsi commença une relation curieuse dans laquelle nous ne chercherions jamais à savoir qui était véritablement l’autre, mais où nous avions tous deux notre propre compte à y trouver.

Hard – Fantasme ou désir

Fantasme ou désir

Assise dans le bus, alors que je faisais le trajet pour rejoindre mon travail, je repensais à la nuit qui s’était déroulée. Pas celle après laquelle je m’étais éveillée : j’avais passé la veille chez moi – chez nous – avec Ayme qui ne m’avait pas posé la moindre question sur ce qu’il s’était passé même si je voyais bien que ça lui brûlait les lèvres, dans cette solitude inconfortable qui était notre quotidien. Non, je pensais à la nuit précédente. Ce type, Loïc – moi, j’avais vraiment bien retenu son prénom – avec qui j’avais couché.

Est-ce que ça m’avait apporté quelque chose ?

Je me demandais.

Est-ce que c’était censé m’avoir apporté quoi que ce soit ?

J’avais éprouvé mon corps comme autre chose qu’un terrain de cendres, oui. J’avais vu que je pouvais encore ressentir de l’excitation. J’avais vu la complaisance que j’éprouvais à l’idée d’être cette fille inconnue, curieuse, qui avait été baisée sur un canapé défoncé. J’éprouvais le désir de retourner voir Loïc. Je le méprisais et je le désirais en même temps. Et mon imagination marchait toujours plein pot. Je l’imaginais me prendre encore, sans me parler et sans intérêt pour moi-même, corps chaud à sa disposition qu’il méprisait lui aussi mais dont il profitait parce qu’il se rendait disponible à lui. Je le voyais m’offrir à d’autres, me tenir contre lui tandis qu’un autre me prendrait, me maintenir les mains ou encore les cuisses ouvertes pour leur faciliter le passage…

Je peinais à distinguer ce qui était encore de mes fantasmes – de ce qui est ces « vrais » fantasmes : ceux que l’on laisse couler dans son esprit mais tout en sachant que jamais, jamais, on ne voudrait qu’ils se réalisent, que ce serait même pire qu’un cauchemar – et de ce qui était de mes envies. Il y avait une zone de flou, là-dedans, que je ne parvenais pas à éclaircir. Moi-même, je n’étais pas claire. J’aimerais pouvoir dire que l’on sait toujours plus ou moins ce que l’on veut, ou que quand on s’interroge suffisamment sur soi-même on y parvient, mais ce n’est pas vrai. Je n’y arrivais pas. J’avais juste des images, et des interrogations.

Ce que je savais toutefois, et je le savais avec force, c’est que cet imaginaire prenait une place de plus en plus importante chez moi. Et qu’on était en train de passer d’un monde de chimères à une réalité. Et qu’elle était déjà là, cette réalité, puisque j’avais passé le cap avec ce mec, rencontré une nuit avant. Puisque j’avais ouvert ma bouche et mes cuisses pour lui. Puisqu’il avait pénétré mon corps.

Et que je voulais continuer.

Sans en parler à personne, ni Ayme, bien sûr, qui n’avait plus de droits sur mon intimité, ni surtout à Violaine – qu’elle ne sache pas : elle m’avait téléphoné le lendemain pour me demander comment avait fini ma soirée, et je lui avais allègrement menti –, je décidais de reprendre contact avec Loïc.

Mais, dans le fond, ce n’était pas tout à fait lui que je voulais voir, pas lui en tant que personne, mais plutôt cet univers fantasmatique que je m’étais construit autour de lui et dont il me semblait être la porte d’entrée.

Hard – Déni

Déni

J’ai toujours eu beaucoup de mal à supporter les campagnes contre la violence conjugale.

Ce que je ne supporte pas, c’est cette sempiternelle photo de coquard. J’ai été bénévole, à une époque, dans un centre d’accueil social et je les ai vues, les écorchures et les hématomes sur le bras, le dos ou la cuisse, ainsi que les regards fuyants quand elles expliquaient qu’elles étaient tombées. Quand elles sortaient leur mensonge. J’ai vu dans leurs yeux qu’elles savaient que c’était vain ; que je savais. Qu’on savait toutes les deux. J’ai écouté longuement l’histoire d’une jeune mariée d’origine sénégalaise qui n’osait pas porter plainte parce que son mariage était déjà soupçonné d’être un mariage blanc. Plus jeune, je ne comprenais pas pourquoi elles restaient. Ça me dépassait. Je me vantais que « moi, jamais » et autre « un homme me frappe une fois, je le quitte ». Conneries ! Conneries intersidérales… Ayme ne m’a jamais frappée, non. Jamais. Il ne m’a jamais fait mal volontairement, mais ceux qui frappent leur femme le font-ils ? Certains, oui, c’est évident. Je n’ignore pas ceux-là, mais ce n’est pas à eux que je pense. Celles qui étaient blessées n’avaient pas des traces de coups, mais de mains serrées trop fort autour du bras, et de chutes. Elles aussi avaient été poussées sous l’effet de… qu’en sais-je ? La colère, la souffrance, la haine, une violence latente, apprise, qui ressortait à ce moment-là ?

Ayme ne m’a jamais frappée, donc, mais il m’a poussée, et je l’ai poussé aussi, je l’ai frappé, moi, pas fort, des poings idiots sur son torse, je l’ai même surement poussé plus vivement que lui ne l’a fait, mais je suis faible vis-à-vis de lui alors l’effet n’a jamais été pareil. Et il y a eu des gestes choquants, des gestes qui continueraient de l’être. Ses mains, plaquées soudain contre mon cou. La façon dont il m’a fait tomber, une fois, sur le dos sur le lit. Pas de douleur, pas de coups, mais une putain de violence dans les gestes et un abominable frisson d’effroi. Et la peur, derrière, qui s’est installée lentement.

Il n’y a pas d’explication facile à donner à ces altercations, aussi. Je ne peux pas vous dire qu’on s’engueulait pour des raisons précises, parce qu’elles étaient toutes aussi connes les unes que les autres, ces raisons, et que ce n’était même pas les bonnes. Il y avait juste trop de souffrance. Ayme avait tellement de douleur en lui, et il n’arrivait pas à la faire sortir. Et, bien sûr, le fait de consommer certains produits n’arrangeait rien, pour moi non plus, mais à ce moment-là de nos vies, c’était devenu comme un médicament dont on ne pouvait plus se passer, aussi.

Alors parfois, parce qu’il y avait eu ce « trop » qui lui rendait plus intolérable, encore, toute sa souffrance – une situation plus dure que les autres vécue au travail, l’arrivée de la date anniversaire de l’accident ou de naissance de son petit frère, une engueulade qui survenait pour un motif à la con… –, il y avait quelque chose qui se fissurait en lui, et qui partait vers l’extérieur et, comme j’étais la seule vers qui ça pouvait aller, ça me partait dans la gueule. Et je ne savais pas comment enrayer ça.

Et j’avais peur.

La peur est quelque chose qui peut être aussi violent que les coups, j’en suis certaine. Ne pas reconnaître la personne que l’on a en face de soi, voir l’étranger s’incarner à la place de l’être aimé, ne plus savoir ce qu’il va advenir, sentir à quel point tout peut devenir possible… Et se fermer. Pour se protéger. Ou parfois crier plus fort, ou parfois être plus violent, être parfois même juste la seule personne violente physiquement. Par peur. Par moyen de défense.

On ne peut pas avoir peur de la personne qu’on aime. Ce sont deux sentiments inconciliables, aliénants, insupportables…

Alors, je vais vous dire pourquoi elles ne partent pas. Certaines, en tout cas. Pas toutes.

Elles ne partent pas parce qu’elles ne veulent pas admettre que c’est arrivé. C’est un déni commun. Aucun des protagonistes ne veut admettre que c’est arrivé. Qui veut admettre que sa vie rêvée avec l’être que l’on aime de toute son âme, et avec qui on s’est projeté si loin, s’est vu âgé, se tenant la main, s’est engagé de mille façons différentes – maison, enfants… – autour de qui on a construit son existence, vient d’être détruite de la même manière que ces centaines de petits bouts de verre qui glissent vers le sol ? Qui veut voir ça : ce rêve qui se brise, cette vie qui ne sera plus jamais la même ? Alors on se dit que ça n’arrivera plus jamais : normal, ça n’aurait jamais dû arriver, déjà. On ne part pas et on ne parle pas non plus. Que personne ne sache, surtout : ça donnerait aux évènements une réalité dont on ne veut pas.

Ça forcerait à la voir.

Que personne ne sache.