Hard – Ayme

Ayme

Lorsque je rentrai, on était en plein cœur de la nuit, mais Ayme était assis sur le canapé, éveillé. Je fus étonnée.

Je l’observai. Alors que je l’avais haï avec la plus grande force, les jours précédents, je me surpris à le voir soudain différemment, un peu comme ce qu’il avait pu être pour moi, auparavant, une ombre de ce qu’on avait été tous deux l’un pour l’autre l’accompagnant.

– Tu ne devrais pas bosser ? dis-je.

Ayme ne bossait pas toutes les nuits mais, en tant que policier, ses horaires étaient changeants. Et j’avais tendance à m’accorder aux siens, ces derniers temps, mais dans le sens de l’éviter : pour le croiser le moins possible.

– Si, mais on était en surnombre, aujourd’hui. Ma chef m’a laissé rentrer.

C’était tellement rare que je ne pouvais pas m’empêcher de me demander s’il n’y avait pas quelque chose derrière ça, quelque chose d’autre que la consigne de sa chef, de l’ordre de la dépression ou… Je ne savais pas. On ne reste pas aussi longtemps dans une phase de deuil. C’était même une source de conflit horrible, avec lui, parce que, à chaque fois que je lui disais qu’il faisait une dépression, il me répondait que non, à chaque fois que je l’invectivais d’aller voir un psy il refusait, et je l’avais fait en hurlant, et je l’avais fait en pleurant, je l’avais fait en me roulant par terre, cassée, brisée de larmes et de désespoir… Rien n’avait jamais abouti qu’à le faire fermer plus de portes autour de lui et se murer dans ses chimères, avec toutes les conséquences dramatiques que ça avait eu sur notre couple. Je l’avais assez haï, pour ça : pour tuer notre relation et nous tuer nous deux et ne rien faire pour enrayer ça.

Il ne me demanda pas où j’étais allée. Je lui en fus gré. Il ne me demanda même pas pourquoi je rentrais si tard, ou comment j’étais rentrée. Et je fus incapable de m’empêcher de penser que ce qu’il était advenu de mon corps, cette nuit, pouvaient lui être visibles – ce qui était une bêtise, mais on ne peut pas toujours s’en empêcher – mais, cette fois encore, je fis ce qu’il fallait pour ne pas le montrer.

Comme mon esprit en fut plein, soudain, et ma conscience bouleversée par ce que je ne venais de faire, je m’assis sur le canapé. Et je mis à lui parler.

– Où on va ? lui dis-je.

La question n’était pas vraiment pour lui. Elle était plus pour moi, juste pour moi, et il ne pouvait pas me répondre, de toute façon. Je le rejetais trop violemment pour ça. Alors je continuais.

– Où on va, là ? Qu’est-ce qu’on fait ? C’est… C’est quoi, ce qu’il se passe maintenant ? Vers quoi on se dirige ?

Je regardais cet appartement, où on partageait encore une vie commune, même si on avait fait ce consensus à la con de « cohabitation ». Je regardais ce besoin d’être touchée que j’allais chercher ailleurs alors que je crevais d’être touchée par lui et que lui crevait de me toucher, et que c’était une douleur horrible de se côtoyer sans s’approcher, mais que je lui refusais parce que c’était le sens que ça porterait que je ne pouvais plus supporter : l’idée qu’on pourrait continuer ainsi, que je lui pardonnerais… – qu’il pourrait recommencer. Je ne le pouvais plus.

Où était la baguette magique, qui aurait tout réglé, tout arrangé ? Qui aurait fait un reset sur tout ce qu’il s’était passé, depuis l’époque où on avait été un couple heureux, qui aurait effacé l’ineffaçable ?

Ayme me regardait avec un air à la fois douloureux et méfiant, ne sachant pas ce que j’allais lui balancer dans la gueule, après. Il avait toujours cet air-là, ces derniers temps. Normal, avec ce qu’on vivait.

– Qu’est-ce que tu veux dire ? me demanda-t-il.

Il semblait toujours craindre mes mots, attendre le couperet, persuadé qu’il lui tomberait dessus : que je le quitte. Pour de vrai, pour de bon. J’étais cruelle. Je le laissais suspendu au-dessus de lui sans jamais ni le retirer, mais parce que c’était un garde-fou et que j’avais besoin de ce garde-fou-là, pour ma sécurité. Sans le faire tomber. Juste suspendu.

Je repensais aux mains de ces deux hommes sur ma peau, et à leurs sexes en moi. Je pensais à ce fond de tendresse que je sentais encore en mon âme pour Ayme et qui ressortait soudain d’un coup, piétinée, écrasée, mais sans que je n’aie jamais réussi à l’annihiler, pour autant. Latente et douloureuse.

– Un miracle, soufflai-je comme hors de moi-même, les mots sortant comme ça, d’eux seuls.

J’ajoutais :

– Autre chose.

Autre chose que cette vie de merde que l’on avait. Autre chose que ce vers quoi je m’enfonçais moi-même, cette voie que j’étais en train de prendre et que je sentais sans possibilité de retour. Comme vouée à nous tuer plus encore. Sans possibilité de retour.

Quelque chose qui nous tire de là, je ne savais quoi, n’importe quoi.

Il ne dit rien.

Il ne pouvait rien dire. J’étais celle qui tenait le couperet.

Il me laissa à mes pensées, silencieux, immobile devant le canon du révolver pointé sur lui, ne sachant pas si le coup partirait aujourd’hui, sinon qu’au moment où ça arriverait ce serait trop tard pour lui…

Au fond, on n’avait plus que des certitudes d’échec, l’un comme l’autre. Quoi qu’il se passe.

J’entendis les mots qui suivirent comme le long enfoncement d’une lame dans mon torse.

– Tu veux qu’on se quitte ?

Je tournai la tête vers Ayme.

Il ne me regardait plus, fixant lui aussi autre chose… Je ne savais quoi : le passé, un futur qu’il essayait d’imaginer dans sa tête, l’indicible gâchis de notre relation… Et je pris conscience de l’affolement qui me traversa. C’est dingue comme les rares fois où il prononçait ces mots lui-même j’en étais mortifiée, moi qui ne cessait pourtant de l’en menacer. Moi qui m’étais tellement durcie vis-à-vis de lui que j’avais parfois l’impression d’avoir tué le moindre de mes sentiments. Et je ressentis pourtant cette crainte, rampante et insidieuse, qui ne s’éteignait jamais vraiment au fond de moi, mais qui pouvait ressurgir parfois avec une force alarmante. Que ça dégénère. Que ça recommence à dégénérer.

Je me fermai, lentement. Consciemment. Parfois, je me disais que je souffrais d’un stress post traumatique, pour que j’aie si peur, ainsi. Pour que j’aie si peur alors qu’il ne se passait rien.

– Peut-être…

Je ne savais pas si j’étais vraiment honnête en répondant ça, mais je ne savais plus rien, de toute façon. Juste plus rien.

Il lâcha enfin, et je pus sentir toute son amertume et son incompréhension, sa douleur et sa colère, dans ses mots, son impuissance :

– Alors pourquoi tu restes ?

La question à laquelle je ne voulais pas répondre. Ou, plutôt, je la connaissais, la réponse, mais je ne voulais pas la dire. Je ne voulais la dire à personne : ni à moi, ni à lui, et je ne sais pas auquel des deux je rechignais le plus de l’avouer : qui de lui ou de moi méritait le plus de ne pas le savoir, quel serait le pire d’avoir à l’admettre ou de l’avouer…

Je la crachais quand même, avec une froideur tellement bordée de rancœur qu’elle était choquante à mes propres oreilles.

– Parce que j’ai de l’espoir.

Que ce mot m’arrachait les lèvres !

Que c’était reconnaître que j’étais prête à vivre encore ce que j’avais vécu, et à en vivre plus, et à laisser Ayme continuer, aller plus loin !

Le pire mot du monde. Je le haïssais. L’espoir. Ce qui te pousse à ramper dans la boue parce que tu espères qu’au-delà de la boue il y aura l’oxygène. Ce qui te rend captif des immondices dans lesquelles tu te vautres !

Je ne dis rien de plus. J’en avais déjà trop dit.

Je me levais.

– Tu as mangé ? lui demandais-je.

– Oui.

Il y avait des restes de repas sur la table de la cuisine, effectivement.

– Et toi ?

– Oui.

Je mentais. Je préférais rester le ventre vide que de continuer à passer plus de secondes avec lui. La moindre d’elles m’écorchait. Pas parce que je ne le supportais plus – ç’aurait été plus simple, si ça avait été ainsi –, mais parce que je ne supportais plus l’échec de notre vie.

– Je vais me coucher, ajoutais-je.

Je n’avais pas sommeil, ou plutôt je ne l’avais plus. J’avais juste besoin de me retrouver seule avec moi-même. Tant pis si ce serait entre les quatre murs de ma chambre. Au moins, avais-je conservé celle-ci. C’était Ayme qui dormait dans le bureau. Celui qui aurait pu accueillir un jour un enfant, peut-être. Qui n’accueillait rien. Que de la peine et de la distance. Je n’aurais pas supporté qu’il me prenne jusqu’à mon lit. Pourtant, je me contraignais, par ce biais, à être captive de mon propre foyer. Prisonnière qui rentrait chaque jour, volontairement, passer les bracelets de ses chaînes à ses poignets.

Je pris un livre,  et j’essayais de me dégager l’esprit en le lisant.

En vain.

Je ne parvins à aucun moment à dépasser la première page.

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