Un corps qui danse

Autrice : Valéry K. Baran.

Genres : Hétéro, érotique, romance, photo, capoeira.

Résumé : Liz est subjuguée. Au point d’en oublier de prendre les photos. Mais c’est plus fort qu’elle, dès que ce jeune danseur de capoeira est apparu, elle a été envoûtée. Par la puissance gracieuse de ses mouvements, par les perles de sueur sur sa peau dorée, par son corps ciselé…Il s’appelle Flávio, et il embrase ses sens comme aucun homme avant lui. Alors, quand elle demande une autre séance photo avec la troupe de danseurs et que le responsable lui annonce que seul Flávio est volontaire pour servir de modèle, le cœur de Liz se serre d’excitation et d’appréhension. Mais le danseur a posé une condition : qu’elle porte une jupe…

Nouvelle sortie en numérique aux éditions Harlequin et en papier dans le recueil « OMG that’s hot ! ». En accord avec Harlequin, toute la première partie (20%) est publiée ici. Profitez-en pour découvrir le si sexy Flávio et sa relation avec Liz !

Un corps qui danse

Les conversations avaient repris depuis une bonne minute, mais Elise était encore figée, l’index crispé sur le déclencheur de son appareil. La voix de Paul lui fit soudain reprendre contact avec la réalité.

– Alors, Liz, ces photos ?

Elle tourna vers lui un regard qu’elle savait perdu. Le berimbau et l’atabaque avaient beau s’être tus et les musiciens être en train de ranger leur matériel, il lui semblait entendre encore leurs sons résonner à ses oreilles.

– Tu as pu faire ce que tu voulais ? insista-t-il.

Hagarde, Elise baissa les yeux vers son appareil photo. Son doigt était toujours en alerte, prêt à appuyer sur le déclencheur.

– Euh…

Puis, comme elle n’en avait aucune idée, elle émit un simple « oui ». C’était faux. Elle ne parvenait même pas à se souvenir quand elle avait pris sa dernière photo. Elle reporta son attention sur le plus jeune danseur. Tourné vers les autres membres de la compagnie, il avait posé la main sur sa poitrine et était encore en train de reprendre son souffle. Sous les éclairages de la pièce, sa transpiration luisait, accentuant la multitude de reliefs de son torse d’une manière non moins fascinante que lorsqu’il avait bougé. Elle entendit d’une oreille distraite le chorégraphe poser une question :

– L’exposition sera prévue pour quand ?

– Pour l’ouverture de la biennale de la danse, répondit Paul. Liz a l’habitude de travailler avec nous. Ça fait… quoi ? Six ans que tu couvres l’événement ?

– Oui, confirma-t-elle, incapable de détacher son regard du danseur.

– Ses dernières expositions ont eu énormément de succès. Tu prendras aussi des photos du défilé, je pense ?

Cette fois, Elise se força à pivoter vers eux, consciente que son esprit restait ailleurs.

– Oui ?

Elle pinça les lèvres : la note interrogative qui s’était glissée dans sa voix montrait trop nettement ses difficultés à reprendre ses esprits. Elle regarda le chorégraphe :

– Vous… Vous venez de Rio, c’est ça ?

– Oui.

– La troupe de Mike fera l’ouverture de la biennale, expliqua Paul.

Elle acquiesça, rêveuse. Quel spectacle aurait pu être plus parfait pour l’introduction d’un événement aussi prestigieux ?

Elle essaya d’imprimer le prénom du chorégraphe : Mike. Paul le lui avait présenté comme un Franco-Américain avec qui il avait travaillé à l’époque où il ne dirigeait pas encore l’opéra de Lyon. Mike avait depuis émigré au Brésil où il s’était spécialisé dans l’exploration des liens entre danse et arts martiaux. La démonstration de capœira à laquelle elle venait d’assister lors de cette répétition toute en puissance et en fluidité en offrait un témoignage stupéfiant.

Pensive, elle reporta son attention sur les danseurs. Ils étaient cinq, tous aussi impressionnants les uns que les autres, d’un âge et d’une morphologie proches, mais l’un d’eux se distinguait clairement des autres. Il était différent. Elle ne voyait guère d’autre mot pour le décrire, si ce n’était l’amas de superlatifs qui se pressaient dans sa tête et qui lui semblaient tous inadaptés, trop banals, trop communs pour qualifier le jeune homme qu’elle avait devant elle. Alors qu’il s’étirait, elle observa le roulement des muscles de son dos.

– Il y a combien de représentations de prévues ?

– Quatre, répondit Paul.

Une misère pour un spectacle aussi extraordinaire.

– Et après, vous allez à Paris ? reprit-il à l’intention de Mike.

– Oui. Puis l’Allemagne, l’Angleterre… On fera aussi un passage à Vienne.

Songeuse, elle se laissa aller à penser à voix haute :

– Quatre jours…

C’était si court ! Elle sentit la main de Paul se poser sur son épaule.

– Il t’intéresse ?

Elle regarda le danseur. Il n’était pas nécessaire de préciser de qui ils parlaient.

– Oui.

L’affirmation était sincère, et elle se sentit presque mise à nu. Elle avait toujours été franche avec Paul.

– C’est de lui que je t’ai parlé, chuchota Mike en lançant un regard entendu à ce dernier. Tu sais ? Ce gamin…

Sa curiosité grandit. Il n’avait plus vraiment l’âge d’être qualifié ainsi. A vue d’œil, elle lui donnait plutôt dans les 18-20 ans, mais il était compréhensible que les deux quinquagénaires qui se trouvaient à côté d’elle le considèrent comme tel… Et, d’une certaine façon, il en était de même pour elle : elle ne devait pas être loin d’avoir dix ans de plus que lui.

– Flávio ! cria ensuite le chorégraphe à l’intention du danseur, lui faisant signe de venir.

Celui-ci tourna la tête vers eux. Il avait un de ces visages frondeurs qu’ont parfois les adolescents, sombre, docile et sauvage à la fois. Après avoir saisi une serviette, il se dirigea vers eux. Elise suivit du regard les mouvements du coton sur sa peau tandis qu’il épongeait la sueur de son torse. En se rendant compte qu’elle avait toujours le doigt bloqué sur le déclencheur de son appareil, elle secoua sa main pour la décrisper. Paul demanda :

– C’est le gosse que tu as trouvé dans une favela ?

– Oui, confirma Mike.

Paul ajouta un « il a grandi » qui intrigua particulièrement Elise. Puis, comme elle s’était tournée vers eux, Mike précisa :

– Il dansait.

Il reporta son attention sur Flávio.

– Les gamins dansent souvent, là-bas, poursuivit-il. Tous les gamins dansent, au Brésil, mais ceux des favelas plus encore. Mais lui le faisait différemment.

Après un temps de silence, il murmura « déjà » et Elise y décela la même fascination que la sienne. Une fascination qui l’avait laissée figée, incapable de continuer à prendre des photos ou même de trouver les mots pour qualifier ce qu’elle voyait.

– C’était il y a combien de temps ? lui demanda-t-elle.

– Quatre ans.

Lorsque Flávio s’arrêta devant eux, elle en profita pour détailler de plus près son corps. Grand et élancé, il avait cette musculature saillante qui est le propre des danseurs : façonnée par des années de travail, de régime et de sueur, et la peau d’une teinte caramel qui tranchait de manière saisissante avec le pantalon de lin blanc qu’il portait bas sur les hanches. En s’attardant sur son visage, elle remarqua ses yeux clairs, inhabituels par rapport à sa carnation.

– Tu voudrais faire d’autres photos ? l’interrogea Paul.

Elle mit quelques secondes à répondre.

– Oui.

Elle était restée vraiment longtemps sans faire de clichés. Elle ne savait même pas ce qu’elle avait pu prendre.

– Ça ne te dérange pas ? s’enquit-elle.

– Bien sûr que non.

Puis Paul prit le chorégraphe par l’épaule et l’attira à l’arrière de la salle, si bien qu’elle se trouva seule avec Flávio. Plus loin, les autres danseurs les observaient, curieux ou… peut-être pas, finalement. Elle ne savait pas. Peut-être n’était-ce pas la première fois qu’ils assistaient à ce spectacle.

Elise jeta un regard autour d’elle, cherchant où se placer pour faire ses photos. Elle était déjà venue dans cette pièce, mais cela n’atténuait en rien la manière dont elle l’éblouissait. Située au huitième étage de l’opéra, la salle de répétition offrait le double spectacle de la vision de la ville et de l’armature métallique soutenant le toit semi-cylindrique –  celui qu’on voyait de l’extérieur et qui rendait identifiable l’opéra depuis tout le quartier de l’Hôtel de ville et la berge opposée du Rhône. Les longues baies vitrées donnaient sur les toits des bâtiments et sur le fleuve, sur ses remous gris qui revêtaient si aisément la teinte des jours de pluie.

– You…, commença-t-elle, cherchant comment expliquer ce qu’elle voulait en anglais.

Mais Flávio l’interrompit :

– Je comprends…

Elle posa son regard sur lui, le voyant plisser les lèvres, comme s’il hésitait sur un mot, puis il précisa :

– Le langue français : je comprends.

Elle sourit. Son accent était délicieux – à couper au couteau mais là résidait tout son charme. Elle réprima l’amusement suscité par cette adorable découverte et posa la main sur le bras de Flávio, sentant sa peau frémir au contact de ses muscles. Elle l’emmena un peu plus loin dans la salle.

– Il faudrait faire quelques poses immobiles, tâcha-t-elle d’expliquer. Tout à l’heure, ça allait tellement vite que j’ai loupé des moments et…

Elle s’arrêta. Mentir était stupide. Après une brève expiration, elle fit quelques pas en arrière en levant son appareil photo.

– Le moment, là, quand tu es sur un bras et touches tes pieds de l’autre, émit-elle en mimant vaguement la position.

Pour toute réponse, il lui adressa un sourire en coin et recula. En un instant, il reproduisit la pose. Elle resta subjuguée par le fait qu’il pouvait non seulement effectuer un tel geste mais aussi tenir ainsi sur la seule force de son bras le temps qu’elle prenne la photo.

Elle régla son appareil à toute vitesse et prit cinq clichés. Il revint sur ses pieds.

– Et maintenant…

Elle se déplaça autour de lui. Elle avait quinze images en tête. Vingt. Cinquante. En particulier le moment où il s’était tendu en arrière pour un saut en arc de cercle parfait avant de se réceptionner sur les mains et de rebondir plus loin. Après l’avoir demandé, elle réclama un autre mouvement : un saut acrobatique qui l’avait sidérée la première fois, tant il était monté haut dans les airs, et ce, sans le moindre élan. Il s’agissait d’ailleurs probablement de l’instant où elle avait cessé de le photographier, tant elle avait été captivée. Pour elle, il le refit et elle prit une rafale de trois clichés. Elle en reprit encore deux, tandis qu’il se redressait, puis deux autres alors qu’il essuyait la sueur de son front, deux nouveaux au moment où il porta à ses lèvres une bouteille d’eau pour en boire quelques gorgées. Un autre au moment où il lui jeta un regard de côté assorti d’un sourire en coin.

Ce fut ce qui l’arrêta. Elle laissa redescendre son appareil vers sa poitrine, gênée.

– Ça ira, décida-t-elle.

Elle jeta un œil dans la direction de Paul. Celui-ci lui adressa un sourire et elle se dirigea vers lui en tâchant d’éviter de se retourner de nouveau vers Flávio.

– Alors ?

– Ça ira.

Elle n’en savait strictement rien.

– Bon, on va vous laisser ! annonça Paul à Mike. Vous avez encore du travail.

Celui-ci hocha la tête et Elise suivit Paul en direction de la sortie. Avant de passer la porte, elle s’arrêta cependant. Durant quelques minutes, elle resta à regarder les danseurs répéter encore et encore chaque mouvement, tourner, sauter et enchaîner les sauts acrobatiques avec une telle énergie qu’elle lui aurait paru invraisemblable si elle ne l’avait déjà observée dans ce milieu. Et Flávio brillait au milieu.

Pegging Zach

Autrice : Valéry K. Baran.

Genres : F/M/M, pegging, légère domination féminine

Résumé : Zach avait toujours été son préféré. De tous ceux que lui ramenait Théo, il était celui qui l’intriguait le plus, probablement à cause de sa façon de se plier aux volontés de ce dernier. Et peut-être que cette fois-ci, il pourrait se plier aux siennes…

Source image : thecheekydragon. Fandom Teen Wolf.

Pegging Zach

– Attends…

Quand elle souffla ces mots, elle était déjà au bord de l’étourdissement, le corps gavé d’endorphines, le bas-ventre douloureux des présences successives des sexes de Théo et de Zach en elle, la tête lourde, la mâchoire engourdie, les muscles las et l’esprit embrumé.

Elle n’en pouvait plus ; elle en voulait encore. Elle ne réfléchissait plus vraiment, en réalité. C’était son sexe qui s’exprimait, ce besoin irraisonné qui ne s’éveillait que lors de l’acte charnel. Cette pulsion.

Elle posa ses mains sur le torse de Zach, le faisant ôter les doigts qu’il venait de plonger dans son entrejambe, quitter la moiteur de sa chair. Elle était vraiment usée, désormais, de ce côté-là. D’un geste, elle poussa sur son buste pour l’allonger sous elle. Elle le surplomba, conquérante.

– Je veux essayer un truc avec toi.

Zach était son préféré. Après Théo, bien sûr. Théo qui était « partageur », comme il le disait. Théo qui aimait plus la voir se faire baiser par ses potes que la baiser lui-même, à force. Du moins, était-ce ce qu’elle finissait par se dire. Théo qui n’avait plus de relations sexuelles avec elle sans qu’un autre mec les accompagne. Théo qui emmenait des types divers, mais aucun aussi souvent que Zach.

Et Zach était un si formidable jouet…

– Je peux te sucer ? souffla-t-elle.

Zach acquiesça silencieusement. Taciturne. Toujours. Discret, même dans l’expression de ses orgasmes. Elle persistait à espérer l’entendre un jour émettre plus que ces infimes feulements retenus qu’il lâchait au moment où il se répandait en elle. Souvent, seuls ses gestes trahissaient sa jouissance. Sa façon de resserrer les mains sur ses hanches, ses coups de reins plus lourds, moins maitrisés… Jamais il ne l’embrassait, jamais il ne manifestait quoi que ce soit verbalement – dans le sexe, du moins ; il savait parler, tout de même –, jamais il ne prenait vraiment d’initiatives, sinon incité par Théo. Seulement suivait-il Théo comme, à ce que disait ce dernier, il l’avait toujours fait.

Là…

Elle ouvrit la bouche sur sa queue, l’engloutit profondément, appréciant la manière dont Zach haussa imperceptiblement les reins : un geste brusque qui témoignait de son plaisir. Il ne posa pour autant pas les mains sur elle, se contentant de crisper les doigts sur les draps humides de transpiration. Quand c’était elle qui prenait le dessus, il était toujours ainsi : docile… Si curieusement offert.

Théo, adossé à la tête de lit, les observait.

Elle releva la tête, lécha, titilla le méat du plat de la langue.

Est-ce que je pourrais…

La question la démangeait mais elle n’osait pas la poser. Théo aurait répondu « oui », elle en était sûre. Théo voudrait voir ça. Pas sur lui, bien sûr, mais sur Zach… Oui. Quant à Zach… elle ne savait pas. Probablement aurait-il eu une réaction d’outrage, alors elle préféra ne pas demander.

Plutôt, elle le reprit dans sa bouche et avança très doucement les doigts de son entrecuisse.

Elle caressa ses testicules, les serra doucement… Théo les regardait toujours avec cette attention et cette assurance qui lui étaient propre, et qu’elle aimait chez lui : qui laissaient la place à l’imprévu, à la curiosité, mais gardaient cet aspect inébranlable qui la faisait se sentir libre, forte, à ses côtés. Zach était tout autre. Un peu trop soumis pour son propre bien, peut-être. Surement. Soumis à Théo, même quand il la baisait, elle.

Quand elle approcha son doigt de l’orifice reclus derrière ses testicules, Zach se raidit. Bien sûr. Il n’avait jamais fait ça, elle s’en doutait. Elle si, mais il y avait longtemps, avec un amant qui aimait ça, mais cette période était lointaine, désormais. Théo, lui, ne l’aurait jamais laissé approcher de son cul. Peu de mecs étaient prêts à l’accepter, de toute façon, et elle ne cherchait pas spécialement à les inciter. Ce n’était pas un besoin qu’elle avait. Mais avec Zach…

– J’ai vraiment envie d’essayer, dit-elle.

Le ton de Zach trahit sa nervosité :

– Quoi ?

Les mots se dérobèrent à sa bouche.

J’ai envie de t’enculer, pensait-elle. J’ai envie de voir ce que ça te fait d’être enculé par moi.

Ça faisait quelque temps que l’idée lui était venue d’essayer ça avec lui. Zach éveillait ça en elle, surtout. Cette soumission face à Théo qu’il avait, cette façon de suivre les désirs de ce dernier lorsqu’il la baisait… Elle voulait, elle-aussi, le baiser. Elle savait faire… Même si les places étaient échangées, désormais. Elle savait ce que c’était de sentir quelque chose entrer dans son cul.

– Des mecs aiment ça, dit-elle.

Après quelques secondes, elle précisa :

– Pas forcément homos.

Elle n’était pas sûre de bien s’exprimer. Elle ajouta, troublée :

– J’irai doucement.

Théo intervint :

– Tu veux lui mettre un doigt ?

Quand elle tourna le visage vers lui, elle vit que son expression était un mélange d’amusement et d’étonnement.

Elle hocha la tête. Zach ne disait plus rien. Théo avait pris la parole alors il ne dirait plus rien, désormais. Elle se demanda même à quel point l’intervention de Théo pouvait participer à son excitation : le savoir là, curieux de les regarder…

– Tu dois prendre ça, alors.

Et Théo se pencha sur le bord du lit pour attraper le tube de lubrifiant qu’ils avaient laissé de côté.

Elle le saisit. Quand elle reporta son attention sur Zach, elle put voir la confusion sur son visage, bien sûr, mais pas seulement. L’attente… La crainte, mais sans qu’il se défile. Il ne resserrait pas les cuisses, il bandait toujours dur et, peut-être… plus encore, même. Elle n’était pas sûre d’elle, mais son méat luisait d’un liquide qu’elle crevait de désir de lécher.

– Je vais continuer à te sucer, souffla-t-elle.

Et, tandis qu’elle le prenait dans sa bouche, elle enduisit ses doigts de lubrifiant. Après quelques va-et-vient, elle poussa tout doucement une phalange en lui. Zach se crispa, alors elle n’alla pas plus loin. Elle laissa juste son doigt-là et le suça plus fort, plus profondément… Elle brulait d’envie de continuer.

Elle releva le visage, retira sa phalange, mit plus de lubrifiant dessus. Elle en étala même entre les fesses de Zach. Maintenant, elle voulait vraiment entrer en lui.

– Ça sera bon, tu verras…

Zach pourrait aimer. Zach allait aimer. Elle en était sûre. Elle le voulait.

Elle recommença à le sucer puis poussa en entier son doigt en lui. Elle continua ainsi un moment, appréciant de sentir son sexe dans sa bouche tandis qu’elle explorait cet endroit en lui. C’était transgresser une règle, s’aventurer en un territoire interdit. Et c’était diablement excitant.

Il lui sembla trouver un point sensible. Elle insista dessus.

– Tu aimes ? souffla-t-elle, haletante, tandis qu’elle relâchait sa queue pour scruter son visage.

Zach ne répondit pas, mais ses yeux ouverts sur le plafond étaient brillants, son corps tendu et… oui, elle fit de légères caresses en lui, et elle le vit : le plaisir. Elle s’en sentit galvanisée.

Elle retira son doigt pour étaler plus de lubrifiant sur son index et son majeur. Elle en voulait plus.

Théo souffla :

– Tu vas lui mettre les deux ?

Il y avait désormais une forme de fascination dans son regard : pas juste de la curiosité, pas juste de l’amusement ; quelque chose au-dessus de ça.

– Oui.

Elle reporta son attention sur Zach. Ça l’embêtait qu’il ne s’exprime pas plus, mais il avait toujours été ainsi. Elle ne le connaissait qu’ainsi.

Elle tenta quand même :

– Tu es prêt ?

Théo quitta brusquement son appui à la tête du lit pour descendre vers eux. Il s’allongea juste à leurs côtés, la tête près des fesses de Zach, et il sourit.

– Je veux voir ça.

Elle attendit néanmoins.

Zach devait répondre au moins à cette question. Elle insista du regard, ferme. Il hocha la tête.

– Je vais faire attention à ne pas te faire mal, dit-elle alors.

Puis elle poussa doucement ses deux doigts. Cette fois, elle ne le suça pas. Elle le pénétra, juste, et observa le panel d’expressions qui défila sur son visage. Gêne, trouble, quelque chose d’éminemment torturé… de la pudeur bafouée. Et de l’excitation. Yeux ouverts vers le ciel, lèvres se décollant, recherche d’air, nuque qui s’étire…

– Tu aimes ? re-demanda-t-elle.

Elle voulait vraiment qu’il le lui dise. Elle voulait qu’il affiche autre chose que cette retenue silencieuse, un relâchement… un cri. Quelque chose.

C’était bizarre parce que, pour une fois, ce n’était pas elle qui était entre eux deux, ou entre Théo et un autre mec rencontré à l’occasion, ou que Théo connaissait déjà. Elle voyait Zach, mais elle avait l’impression de s’observer, elle. De contempler ce que les hommes devaient voir d’elle. De le regarder de la manière dont eux la regardaient. Curieux changement de point de vue, passage de l’autre côté du miroir. Et Zach… Oui, elle le voyait, Zach aimait ça.

Elle utilisa ses doigts comme un sexe, allant et venant dans son cul, cherchant à le posséder, désormais. Et à le posséder plus fort, plus loin.

Elle voulut mettre un troisième doigt, mais Zach se raidit immédiatement sous la pression. Elle retira sa main pour remettre du lubrifiant. Zach se redressa légèrement sur ses coudes, pantelant. Elle écouta les mots qu’il haleta avec l’attention suscitée par ceux qui ne parlent que peu :

– Ça va faire trop gros.

– Je ne pense pas.

Il suffisait qu’elle mette assez de lubrifiant et qu’elle y aille doucement. Mais Zach ne paraissait pas convaincu.

– Peut-être qu’avec un gode, souffla-t-elle, pensive.

Son cœur battit à cette idée, et il battit encore plus fort quand celle-ci se précisa. Ils en avaient plusieurs, avec Théo, de tailles diverses, mais elle avait surtout cet objet qu’elle avait acheté des années auparavant, et jamais utilisé. Qui trainait, depuis… Avec un gode tout fin, dont le diamètre ne dépassait guère celui de ses deux doigts… parfait pour l’occasion. Parfait.

– Attends.

Elle se leva, tremblante d’excitation. Elle ouvrit l’armoire puis le placard en son bas, et fouilla. Là, l’objet recherché se trouvait, encore dans son carton. Elle l’ouvrit. Oui, il était vraiment de la bonne taille. Oui, elle voulait l’utiliser. Elle revint vers le lit.

Elle ne croisa que quelques secondes le regard de Théo, mais en fut encouragée. Il l’observait sans surprise, juste avec une ombre d’amusement et… pas seulement. D’amour. Du jour où ils s’étaient rencontrés, Théo l’avait observée comme une curiosité distrayante. Il l’aimait vraiment, elle le savait, mais elle était à des années-lumière de ce qu’il avait connu auparavant. Elle le savait aussi. Ça ne les empêchait pas d’être complémentaires.

Elle fixa Zach.

Son pouls battait à toute vitesse, maintenant. Lentement, elle enfila le gode-ceinture, l’ajusta sur ses hanches… sur son clitoris, aussi. Le positionna juste comme elle le voulait. Elle se sentait vibrer et ne pouvait plus parler, elle non plus. Peut-être pouvait-elle comprendre, soudain, le silence de Zach : pourquoi, parfois, aucuns mots ne pouvaient être prononcés.

Elle saisit le lubrifiant pour en enduire largement le gode, puis grimpa sur le lit et en remis entre les fesses de Zach. Beaucoup. Puis elle lui écarta plus franchement les cuisses.

Et enfin, enfin, elle le pénétra. Zach se tordit, se tendit, lui offrit l’image fascinante de la lutte interne qui se jouait en lui… Cette gêne, cette excitation, cette défense, ce désir… Elle sentit la main de Théo sur son crâne en même temps qu’elle perçut son sexe tendu à proximité de son visage.

– Pas maintenant, dit-elle juste.

– Je suis excité, souffla Théo en lui caressant les cheveux.

Et c’était perceptible à tous les niveaux. Elle releva le visage vers lui.

– Pas maintenant, répéta-t-elle.

Elle se demanda ce qui excitait le plus Théo. La voir, elle, baiser son pote, ou voir son pote se faire baiser par elle. Comme elle s’était demandé, déjà, ce qu’il aimait le plus dans le fait de lui emmener des mecs : les regarder eux ou la regarder elle ? Ce n’était pas toujours si évident, et ça l’était encore moins avec Zach. Si elle avait pu paraître curieuse à Théo, elle avait toujours trouvé la relation entre Théo et Zach bien plus singulière. Leur relation à tous les trois l’était, finalement.

Cette fois, elle se pencha sur le visage de Zach, frôla ses lèvres. Ce n’était plus lui qui contrôlait, et pas non plus Théo. C’était elle qui avait le pouvoir. Elle qui était sur lui, en lui, elle qui surplombait sa bouche en l’instant… Elle qui voulait le faire crier.

Elle avait envie de l’embrasser, mais elle ne le fit pas. Lui ne l’embrassait jamais. Il y avait peut-être des raisons.

– Dis-moi si tu aimes, murmura-t-elle à la place.

Ça, elle voulait vraiment l’entendre.

Zach mit quelques secondes à répondre. Elle ne bougea pas, profondément enfoncée dans son cul. Puis il murmura :

– Oui.

Alors, elle ferma les paupières, et elle le posséda. Vraiment. Et, du relâchement induit par son aveu verbal s’ensuivit celui des soupirs de Zach. Elle s’en gava. De tout. De l’entendre ahaner, de le voir se tordre, de sentir le gode presser contre son clitoris à chaque fois qu’elle poussait en lui, et son souffle contre ses lèvres, et ses gémissements qui apparaissaient discrètement, et montaient… A force de coups de reins, elle l’emmena la nuque ballante au bout du matelas et eut la sensation qu’elle aussi pourrait succomber tant l’acte était excitant. Et elle le fit pour de bon, au moins psychologiquement, au moment où Théo les surprit tous deux en saisissant le sexe de Zach pour finir de le projeter vers la jouissance en quelques coups de paume savamment assénés.

Cette fois, Zach cria, et elle gémit de concert.

Elle finit en nage, troublée à l’excès, tremblante dans cette conquête qui lui laissait une curieuse satisfaction… Et un besoin de plus, encore, de plus…

Encore.

Zach gisait, le torse parsemé de gouttes blanches, peinant à reprendre son souffle.

Théo bandait dur. Elle ne considérait toutefois pas qu’il ait été privé. Il l’avait bien baisée, déjà, au début de la nuit. Il avait eu son lot d’orgasmes.

– Tu veux que je te lèche ? lui proposa-t-il.

Elle sourit. Elle l’aimait, elle le savait, même dans leur relation atypique, même sans savoir ce que serait le devenir de leur relation, mais elle se dit qu’elle l’aimait plus encore, sur le moment. C’était comme une explosion.

– Oui.

Peut-être que, la fois suivante, elle demanderait elle-même à Théo de faire venir Zach. Peut-être qu’elle l’enculerait de nouveau. Elle aimerait, en tout cas. Peut-être que ce pourrait être Zach qui se trouverait à sa place : entre Théo et elle. Zach aimerait ça, elle en était sure. Et peut-être que Théo pourrait aimer aussi.

Elle se débarrassa du gode-ceinture et écarta les cuisses à l’approche du visage de Théo.

– Embrasse-moi, dit-elle en tendant la main vers Zach.

La langue de Théo était sur son sexe et le plaisir l’envahissait.

– Embrasse-moi.

Elle n’attendit pas de réponse, elle tira la tête de Zach à elle, et apprécia la manière dont sa bouche s’ouvrit à son contact, et celle dont sa langue rejoignit la sienne, l’enlaçant doucement, avant de sombrer enfin dans la jouissance.

Mariée, oui mais avec qui ? (5)

Chapitre 5

Mercredi

Collonges-au-Mont-d’Or est la ville la plus stupéfiante que l’on peut rencontrer dans le pourtour lyonnais. J’aime Lyon. J’y ai toujours vécu et je ne pourrais vivre nulle part ailleurs. Tout me plaît ici : les quais, la presqu’île, le merveilleux quartier de Saint-Jean, la cathédrale de Fourvières dominant le fleuve… Et puis, soyons honnêtes, j’adore aussi cette métropole pour ses bars, ses sorties, ses hauts lieux de vie étudiante et ses bas lieux de sorties sexuelles, pour sa diversité et ses rencontres. Mais il faut bien admettre une chose : Lyon et la verdure, ça fait deux. Des murs, il y en a beaucoup : des hauts, des gris, des longs… qui donnent parfois une sensation d’enfermement, comme s’ils empêchaient de percevoir le passage des saisons. À Collonges, en revanche, à quelques kilomètres de là seulement, on se sent déjà à la campagne. Enfin une campagne où tout transpire le fric, ce qui me donne une idée du genre de famille à laquelle doit appartenir Marc. Je sais déjà que son père dirige une entreprise et que sa mère est femme au foyer. Ça nous fait un point commun côté paternel. Côté maternel, par contre, je crains le choc, parce que si Chantal (oui, c’est le prénom de ma belle-mère) est du genre carré Hermès, Anémone (la mienne, on sent déjà l’écart de milieu) serait plutôt du style bab’ à pantalons fleuris.

Quand nous arrivons, je n’en crois pas mes yeux. C’est… spectaculaire. Passé le haut mur d’enceinte, une interminable allée bordée de platanes mène à une demeure qui s’apparente à un petit manoir, avec une cour immense côté entrée et, si je ne me trompe (mais il semble que non), un accès direct à la Saône un peu plus loin derrière. Tranquille, quoi.

Dans ma tête, ce qui était jusque-là une forte probabilité s’impose désormais comme une certitude : je ne vais jamais parvenir à faire illusion !

La voiture s’arrête dans l’allée, à côté d’une Audi TT et d’un Porsche Cayenne. Garée en retrait, une Twingo rouge qui a visiblement bien vécu fait tache. J’imagine qu’elle appartient au jardinier ou à je ne sais quel employé de maison. Vu la taille de la baraque, ils en ont forcément plus d’un.

– Tout va bien se passer, chérie, je te jure, tente de me rassurer Marc.

J’émets un coassement qui doit lui donner une idée de mon scepticisme.

– Tu crois qu’ils vont penser que j’en veux à ton argent ?

Il éclate de rire et, franchement, je ne vois pas ce qu’il y a de drôle. Après tout, ce serait plausible.

– Premièrement, c’est l’argent de mes parents. Et ils ont toujours insisté sur le fait que Jérém et moi devions apprendre à gagner le nôtre.

« Jérém », c’est Jérémy, son cadet de deux ans, dont je ne sais pas grand-chose de plus que les deux mots qu’il a bien voulu m’en dire.

– Deuxièmement, tu gagnes très bien ta vie toute seule.

Je hoche la tête. Je n’ai pas à me plaindre, c’est vrai.

– Troisièmement, je m’en fous royalement.

Sur quoi, il sort de la voiture et vient galamment ouvrir ma portière. OK, s’il s’en fout, alors je vais essayer d’en faire autant. Je lisse ma robe, que j’ai choisie volontairement passe-partout. Marc s’approche de moi et mêle ses doigts aux miens. Ça paraît idiot mais quand nous sommes comme ça tous les deux, j’ai l’impression que je pourrais conquérir le monde. Donc ses parents…

Il me guide sur le perron et ouvre la porte comme chez lui – ce qui est logique, en fait. Je suis presque surprise de ne pas voir un bichon foncer sur lui en jappant. Ça collerait bien avec la maison.

– C’est nous ! annonce-t-il joyeusement.

– Dans la cuisine ! répond une voix féminine.

Je suis Marc à travers cette demeure très claire, à la déco chic, classique et élégante, pas mon genre, mais de bon goût.

Nous slalomons entre les vases et les guéridons et, avant que je sois totalement prête, nous débarquons dans la cuisine. Chantal est là, avec son jean impeccable et son polo Ralph Lauren rose pâle.

– Mon chéri, lance-t-elle en contournant le plan de travail pour venir l’embrasser. Et Rose, je suppose.

Son sourire est éclatant et elle semble ravie de me voir.

– Enchantée.

– On s’embrasse.

Deux bises plus tard, elle me détaille de la tête aux pieds.

– Vous êtes magnifique !

– Merci.

Je me sens cruche et mal à l’aise. Il faut reconnaître que mes expériences en matière de belle-mère sont proches du néant. Je ne suis jamais vraiment restée assez longtemps avec un mec pour en arriver là. Une fois encore, je réalise à quel point tout ceci ne me ressemble pas, à quel point je me sens paumée dans cette aventure.

– Venez, Philippe est sur la terrasse. Marc, tu peux prendre le plateau avec la citronnade, s’il te plaît ?

Je dois être débile parce que rien que les mots « plateau » et « citronnade » me donnent envie de pouffer. Pourtant, ce n’est pas drôle, en soi (si ?).

– Bien sûr.

Chantal me prend le bras et m’entraîne par la porte-fenêtre grande ouverte.

– Alors, racontez-moi tout. Marc nous a parlé de vous, mais j’étais vraiment curieuse de vous rencontrer.

– J’imagine… Moi aussi, je suis ravie. À vrai dire, j’appréhendais un peu.

– Mais pourquoi, voyons ?

– Oh ! euh… la… situation.

– Ah ça, avec Marc, soupire-t-elle, nous avons l’habitude.

Je hausse un sourcil curieux sans oser rien dire. Dieu que je me sens mal à l’aise…

– Philippe !

Un peu plus loin, j’aperçois un homme à la carrure proche de celle de Marc, en version bedonnante. J’espère que ce n’est pas une vision de ce qui m’attend !

– Laisse ces rosiers tranquilles et viens donc rencontrer notre magnifique belle-fille.

On va dire que je suis parano si je trouve que tout se passe trop bien ? Philippe de Servigny s’approche de nous et me détaille à son tour. S’il se montre courtois et avenant, je constate aussitôt qu’il est moins enjoué que Chantal ce qui, paradoxalement, m’aide plutôt à me détendre. J’observe son visage marqué par les rides et aussi bronzé que celui de son épouse. Ils font peut-être du golf ? Cliché, certes, mais qui collerait bien avec l’ensemble.

Il me tend une main que je serre avec fermeté. Je sais que ça ne représente que la première étape dans son évaluation de sa future belle-fille et reste donc sur mes gardes. Je lui souris. Convaincre un interlocuteur, qui plus est de sexe masculin, ça, je sais faire. Et puis s’il a fait jouer ses relations pour nous faire passer devant tout le monde à la mairie, c’est bien qu’il n’est pas opposé à ce mariage.

– Allez, allez, asseyons-nous ! lance Chantal.

Nous prenons place tous les quatre autour d’une petite table d’extérieur appartenant à un salon de jardin moderne. Marc s’assied tout près de moi et pose une main sur ma jambe. C’est terrible, parce que ce n’est vraiment pas le lieu, mais ça m’échauffe un peu, comme chaque fois qu’il me touche. Oh ! gentiment, hein ? Je ne suis pas non plus (totalement) nymphomane, mais très légèrement quand même. Je tâche de ne rien laisser paraître et lui adresse un sourire qu’il me rend aussitôt. Il semble parfaitement détendu, comme s’il se fichait éperdument de l’issue de cette rencontre.

Chantal nous sert, je la remercie poliment et elle m’explique comment elle fabrique sa citronnade à base de citrons bio qu’elle achète au marché. Quelques instants, nous échangeons sur des petits riens, avant que Philippe ouvre enfin les hostilités.

– Alors Rose, racontez-nous un peu.

Je me prépare mentalement.

– Eh bien, par quoi voulez-vous que je commence ?

– Papa, tu ne vas pas lui faire passer un interrogatoire !

– Je n’ai jamais dit une chose pareille.

– Je te connais.

– Marc, laisse ton père parler, tempère sa mère d’une petite tape sur le bras. J’ai très envie d’en apprendre plus sur Rose également.

Et moi, j’ai très envie de m’enfuir à toutes jambes mais je n’en laisse, bien évidemment, rien paraître.

– Marc m’a dit que vous étiez manager de l’équipe commerciale dans la société de votre père.

– En effet. Je l’ai rejointe à la fin de mes études.

… Parce que je n’avais pas foutu grand-chose à l’IUT pour tout dire, et que mon père m’a catapultée là histoire de me garder à l’œil en me disant que je faisais assez de conneries comme ça dehors et qu’il voulait s’assurer que j’aie de quoi assurer ma pitance. Hum… Je vais peut-être éviter de dire ça. Je sens que ça ne colle pas trop à l’esprit « de Servigny ». D’autant qu’au final, je m’en suis très bien sortie !

– Ça ne doit pas être toujours évident d’être la fille du boss, relève Marc.

J’acquiesce d’un mouvement de tête.

– Il est certain que ça crée quelques jalousies.

– Ça, je veux bien le croire, commente Philippe avec un sourire plus sympathique.

– C’est pour ça que je n’ai jamais voulu travailler avec toi, papa.

– Et je le regrette. J’ai toujours été déçu que mes enfants ne marchent pas dans mes traces.

– Je comprends. Pour ma part, j’aime vraiment travailler avec mon père.

C’est la vérité. J’adore mon père et, professionnellement parlant, je l’admire. J’adore le voir mener son entreprise, sa manière de gérer ses affaires, ses employés. J’ajoute :

– Et puis, sans ça, je n’aurais pas rencontré Marc.

Je me tourne vers lui et lui souris. Mon Dieu, ai-je suffisamment remercié mon père pour cela ?

– Et j’en suis ravi, me souffle Marc avant de m’embrasser.

– Nous aussi, commente Chantal. Ce projet de mariage m’enchante !

– Un peu rapide, si je peux me permettre.

Je ne peux retenir une grimace.

– Philippe, arrête de jouer les rabat-joie.

– Non, je le comprends. J’avoue que je suis surprise que vous soyez aussi compréhensifs.

– Oh ! Marc est comme ça. Les dix premières années, ça surprend, les dix suivantes, on se dit que ça va se calmer et puis après, on se fait une raison et on essaye de suivre.

La phrase de Philippe me fait rire.

– C’est donc ça, le mode d’emploi ?

– Comme vous dites !

Nous nous sourions. Je l’aime bien !

– Et vos parents, qu’en disent-ils ? reprend mon futur beau-père.

– Ils sont contents. Papa connaît déjà Marc et l’apprécie autant pour ses qualités professionnelles que personnelles. Je crois qu’il n’en espérait pas moins pour moi.

– On veut toujours le bonheur de ses enfants, commente Chantal. Et je suis tellement heureuse que Marc ait trouvé quelqu’un avec qui il envisage enfin de se poser.

Elle me ferait limite peur, en fait. Elle semble absolument adorable, mais elle est si contente de caser son fils que j’en viendrais presque à me demander s’il n’y aurait pas un vice caché quelque part.

– Vous verrez, vous aussi, quand vous aurez des enfants… Vous voulez des enfants ?

Aleeeerrrttte ! ! ! La voilà, la raison : elle veut des petits-enfants ! Mon Dieu, est-ce qu’elle ne voit que la mère porteuse en moi ? Est-ce qu’elle ne se montre aussi aimable que parce qu’elle a été rassurée de constater que mes gènes n’endommageront pas les siens ?

– Heu…

Marc éclate de rire.

– Maman, on va peut-être commencer par le mariage et on verra après, non ? Je crois qu’on va déjà assez vite comme ça.

– Oui, bien sûr, je ne m’attends pas à ce que…

– Il ne m’épouse pas parce que je suis enceinte, rassurez-vous !

Je sursaute en entendant le rire de Philippe, si semblable à celui de Marc. Ces deux-là ne peuvent pas se renier, c’est certain.

– Et si vous n’êtes pas enceinte, pour quelles raisons vous épouse-t-il ?

– Papa !

J’avoue qu’un « parce que je suce comme une déesse » me vient en tête mais est-ce que je peux vraiment répondre ça ? Non.

– Parce que nous sommes sans doute un peu rêveurs tous les deux. Mais après tout, eh bien, pourquoi faudrait-il attendre des années avant de savoir si c’est ce que l’on veut ?

Philippe hoche la tête et m’offre un grand sourire, comme si j’avais dit pile-poil ce qu’il attendait, le mot de passe pour entrer dans cette famille.

– Je ne vous le fais pas dire. Quand j’ai rencontré Chantal, elle était fiancée à un autre mais j’ai su que c’était elle à l’instant où je l’ai vue. Et regardez-nous : des années plus tard, et toujours heureux.

OK, ça explique beaucoup de choses. À commencer par cette manière de garder leur calme devant notre mariage express.

– Mais contrairement à vous, elle m’a fait patienter deux longues années.

Ça, c’est parce que je suis une fille facile. Mais je vais aussi éviter de le leur dire. Oui, ce sera mieux.

– Je suis un homme chanceux !

– Alors, ce mariage ? Marc vous a-t-il dit que nous serions ravis de mettre la maison à votre disposition ? J’adore recevoir et j’ai déjà des tas d’idées. Mais attention, je ne veux pas être la belle-mère qu’on déteste alors je vous propose et vous avez obligation de dire non si quelque chose ne vous plaît pas.

Un peu gênée (non, franchement horrifiée), j’écoute Chantal dérouler son programme. Repas, invitations, décoration, invités, vin d’honneur, champagne, animations… Waouh ! Chantal a dû être wedding planner dans une autre vie, parce qu’elle semble avoir déjà pensé à des millions de choses. Ou alors elle attendait décidément d’avoir une belle-fille comme le Messie. Redevrais-je me poser des questions à ce sujet ? En tout cas, avant que j’aie pu comprendre l’ampleur de ce guêpier, elle réussit à m’extorquer le numéro de ma mère et me farcit la tête à la faire déborder. D’ailleurs, ça marche : alors que Marc semble suivre la conversation et donne régulièrement son avis, moi je capitule. Il a visiblement déjà bien réfléchi à tout, sa mère aussi, et je me fais l’impression d’être le vilain petit canard du groupe – pas que ce soit un sentiment qui me soit inhabituel, remarque. Voyant Philippe m’observer du coin de l’œil, je suis certaine qu’il a compris à quel point je suis paumée. Bientôt, il va réaliser que son fils fait la plus grosse connerie de sa vie.

Quand Chantal me propose d’aller voir l’une de ses amies couturière pour confectionner ma robe, j’ai beau être terrifiée, je me retrouve quand même une carte de visite pleine de dentelle à la main. Je la fixe, confuse.

– Rose, les toilettes sont juste à côté de la cuisine.

Je fronce les sourcils. Philippe m’adresse un clin d’œil et je comprends qu’il m’offre une échappatoire. Je crois que je tombe amoureuse du deuxième de Servigny de ma vie.

– Merci, Philippe.

Je me lève et m’éclipse un instant pour regagner la maison. La pause est bienvenue et puis Marc et Chantal sont tellement à fond que je me sens limite de trop. Enfin… j’ai aussi besoin d’encaisser un peu avant de me lancer dans ces préparatifs de folie. Si ça continue, je vais finir par paniquer ! Comme si j’avais une raison de le faire, ha, ha.

Puisque je suis là, j’en profite pour faire la fameuse pause pipi qui m’a servi d’excuse pour m’absenter. Lorsque je reviens dans la cuisine, un jeune homme me tourne le dos. Ça doit être l’employé de maison. Comme je suis une fille polie, je ne vais pas sortir en catimini rejoindre les autres sans saluer le personnel.

– Bonjour.

Il se retourne et, après un instant de surprise, son expression se fait plus méfiante. Booon… J’ai fait quelque chose qui n’allait pas ? Je recommence.

– Bonjour…

– J’avais entendu la première fois.

Bon, bis. Je rétorque, par réflexe :

– Et la politesse est une notion qui vous échappe ?

– Ça dépend. Vous êtes ma future belle-sœur express, je présume ?

Drôle d’appellation mais pourquoi pas ? Ce n’est donc pas l’employé de maison mais le fameux Jérémy, alias futur beau-frère express, lui aussi. Il a l’air sympa, le frangin… Un instant, j’hésite à le planter là et rejoindre Marc et ses parents dans le jardin, mais ça ne le ferait sans doute pas. Allez, va pour le faisage de connaissance.

– On dirait bien que c’est moi.

Il hoche la tête et s’approche tout en me détaillant des pieds à la tête. Limite grossier, quand même ! Mais puisqu’il ne se prive pas, eh bien, j’en fais autant.

Une chose est claire, les deux frères ne se ressemblent pas. Jérémy est un peu plus petit, plus fluet aussi, sans être catastrophique. En tout cas pour ce que je peux deviner sous son immonde jogging. Non, mais sérieusement, de quand date cette horreur ? 1986 ? 1989 ? Pourquoi se faire du mal comme ça ? Je relève les yeux pour tomber sur les siens.

– Alors, lui dis-je, je passe le test ?

Un léger sourire en coin s’affiche sur son visage et le rend plutôt mignon. Il faut juste éviter de regarder plus bas.

– Et moi ?

Il croise les bras sur le torse. J’esquive :

– J’ai posé la question la première.

Ses lèvres s’étirent avec un peu plus de malice et il s’avance pour me tourner autour. Je me raidis. Mon futur beau-frère est-il réellement en train de me reluquer le cul ? Mais dans quelle famille ai-je atterri ?

– Beau cul.

Ben, alors ça ! Je n’en reviens pas mais je me reprends bien vite. S’il croit que je vais me laisser démonter, il est mal tombé.

– On me le dit souvent.

– J’imagine.

– Et vous ?

– Je n’ai pas à me plaindre.

Je hoche la tête et, puisque c’est lui qui a commencé, je l’imite et en profite pour le mater ouvertement, même si je ne peux décidément pas voir grand-chose avec le sac à patates qu’il porte. Quand je reviens devant lui, je me contente d’un :

– Ah oui…

– Ça veut dire quoi ?

Je fais une petite moue.

– Rien, rien. Joli jogging.

Sa bouche affiche un pli de contrariété et je ne retiens pas mon sourire.

– C’est… C’est une longue histoire, je ne…

– Pas la peine de vous défendre. Ça a le mérite d’être confortable, je suppose.

– Je ne… Ce n’est pas à moi.

– D’accord.

– Vraiment !

On dirait bien que j’ai touché un point sensible.

– Je vous crois, il ne faut pas être sur la défensive comme ça.

– Je ne le suis pas.

– Si vous le dites.

Nos regards s’affrontent un moment et, s’il croit que je vais baisser les yeux la première, il rêve.

À travers la porte-fenêtre, j’entends Marc m’appeler depuis le jardin :

– Rose, ça va ?

– Oui, très bien. Je fais connaissance avec ton frère.

Pas un instant, je ne dévie de notre petit duel oculaire, et lui non plus. Enfin, jusqu’à ce que Marc arrive et l’attrape. Je souris, heureuse qu’il me rejoigne.

– Ah, dit-il, mon petit frère.

Puis il le coince sous son bras avant de lui ébouriffer les cheveux en un geste dont je devine tout de suite le caractère rituel.

– Putain, Marc, arrête.

– Jérémy, ton langage, lui reproche sa mère qui arrive, elle aussi.

Je ne peux m’empêcher de rire doucement. Je crois que j’aime beaucoup Chantal aussi.

Jérémy se recoiffe.

– C’est sa faute, se plaint-il.

– Arrête d’agir comme un gamin, dit Marc.

– Commence par grandir et on en reparlera. Et c’était de la triche, ça ne compte pas ! lance-t-il à mon intention.

Je vais répondre mais Marc, qui n’a rien suivi de notre petit duel, reprend :

– J’y travaille. Je vais bientôt devenir un homme marié, s’amuse-t-il en venant passer son bras autour de ma taille.

Une douce chaleur se répand en moi au contact de sa peau et je lèverais presque les yeux au ciel en sentant une pointe d’excitation me gagner.

– C’est ce que j’ai entendu dire.

– Et alors ? Et nos félicitations ? lance Marc.

– C’est vrai ça. Et nos félicitations ?

Je ne sais pas pourquoi mais j’ai, moi aussi, envie de me montrer taquine. Peut-être est-ce la manière dont le petit frère m’a accueillie ou sa façon de me regarder avec défi, ou encore la relation entre eux deux… Encore que là, le Jérémy, il me fusillerait plutôt du regard.

– Félicitations, Marc.

– Et pas moi ?

– Je le félicite d’avoir déniché un aussi joli lot que vous. Par contre, vous, franchement, vous auriez pu faire mieux.

Estomaquée, j’ouvre des yeux ronds comme des soucoupes. En même temps, il me fait rire… Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il est désarçonnant. Mais, entre nous soit dit, s’il avait la moindre idée du genre de fille que je suis, il ne tiendrait pas de tels propos. Marc le traite d’imbécile, leur mère claque dans ses mains pour les faire taire et, à la porte de la cuisine, leur père sourit. Je réalise qu’aussi étonnante que soit la famille de Marc, j’ai une chance incroyable d’y être tombée. Et je me demande à quel moment elle va tourner.

L’heure qui suit file à une vitesse folle et, lorsque Marc me propose de faire le tour du jardin, je prends plaisir à parcourir les allées à ses côtés. L’herbe me chatouille les pieds et la sensation de sa main sur ma taille est douce et rassurante.

– Viens, dit-il enfin en m’entraînant plus au fond de la propriété.

Nous passons à côté d’une haie d’arbustes, continuons dans un verger puis, après un petit parcours dans les massifs de fleurs, nous parvenons à un endroit où le grondement de la Saône se fait entendre derrière une rangée d’arbres. Je peux même deviner les maisons de l’autre côté de l’eau, à travers les feuillages.

– En allant de ce côté, il y a une petite chapelle qui se trouvait sur le terrain bien avant que la maison ne soit construite, m’indique-t-il.

Je suis la direction qu’il me montre du doigt.

– Quand j’étais môme, j’y ai élevé des crapauds.

J’éclate de rire.

– Sérieux ?

– Oui, je leur donnais des croquettes pour chatons. En cachette de mes parents, bien sûr.

Je souris. Depuis le début, je trouve Marc étonnant, mais j’ai l’impression que toute la famille l’est aussi.

Mon attention est attirée par le fleuve dont je me rapproche, avant de m’arrêter.

Là, le haut mur des de Servigny s’efface pour laisser une barrière métallique qui, seule, nous isole encore de la Saône. Le soleil dépose des flaques d’or sur les eaux et quel que soit l’endroit où je pose mon regard, tout est superbe : les bâtiments anciens sur la rive opposée, le ciel qui luit d’un bleu serein, les plantes qui descendent sur les berges ou le fleuve en lui-même.

– Il y a une ouverture un peu plus loin pour accéder directement à la Saône, me dit Marc.

Je me retourne pour lui sourire.

Quand il m’embrasse, je savoure de toutes mes forces ce moment de bonheur, cet instant hors de tout, où le reste du monde semble loin et l’avenir radieux.

Puis nous retournons vers la maison.

À peine arrivés, Philippe intercepte Marc et part en grande conversation avec lui. Je me retrouve donc inoccupée et, comme il est question de préparer un petit quelque chose à grignoter, je propose de donner un coup de main. Chantal, elle, a filé à l’étage pour faire je ne sais quoi que font les belles-mères, et je rejoins donc Jérémy en cuisine. Il y a quelque chose de très amusant chez lui, qui me donne envie de profiter plus de sa présence.

– Marc m’a appris que tu étais chef.

– En effet. Et toi ? À vrai dire il n’a pas dit grand-chose te concernant.

J’imagine. Un instant, j’observe mon futur époux dehors, incapable d’éviter de me demander à nouveau si je ne fais pas n’importe quoi, mais je tâche d’éluder la question. En fait, je me demande surtout pourquoi personne dans cette maison ne semble le penser.

– Tu ne sembles pas très choqué par notre mariage, dis-je.

Jérémy hausse les épaules.

– Marc nous a habitués à ses coups de tête.

La tournure de phrase est drôle.

– J’aime l’idée d’être un coup de tête.

Cela le fait sourire. Il est mignon, finalement. Totalement différent de Marc, mais craquant.

– Je dois reconnaître que tu es le plus joli lot qu’il ait ramené à la maison. Pas très loin devant sa Harley Davidson.

– Question de carrosserie, je suppose.

– Ça va les chevilles ? me balance-t-il.

– Quoi ?

– Rien, rends-toi utile et passe-moi le couteau.

– Oui, chef !

– Voilà une belle-sœur comme je les aime.

– Dans tes rêves.

C’est si facile de jouer au chat et à la souris avec lui, de lui balancer des vannes et d’en encaisser en retour… Cela m’amuse follement. Au bout d’un moment, alors que nous sommes toujours en train de nous envoyer des piques en riant, Marc nous rejoint. Lorsqu’il vient se coller contre moi et que ses bras entourent ma taille, je pousse un long soupir de bien-être.

– Eh bien, je vois que vous vous entendez bien, tous les deux, dit-il.

– À merveille, répond Jérémy.

– N’essaye pas de me la voler, petit frère, poursuit Marc. Tu n’as aucune chance cette fois-ci.

– Ça reste à prouver.

– Elle m’aime trop !

D’un geste de la main, Jérémy balaye l’objection de son frère.

– Elle te connaît à peine, elle n’a pas eu le temps de vraiment s’attacher.

Qu’il est gonflé ! J’éclate de rire.

– En plus, je la fais rire, reprend-il.

– Mais moi aussi, se défend Marc. N’est-ce pas, chérie ?

– Tout à fait.

Encore qu’en réalité, maintenant qu’on en parle, nous avons échangé des petits rires oui, mais… Bon, en même temps, on ne peut pas baiser comme des lapins et se taper des barres de rire non plus.

– Ne te sens pas obligée d’acquiescer pour lui faire plaisir. On sait à quoi s’en tenir dans la famille. Marc a hérité de la beauté éclatante, moi, de l’humour et du talent en cuisine. Je dis ça, je ne dis rien, mais la beauté se fane, l’humour et la bouffe restent.

– Et l’intelligence, dans tout ça ?

– Je lui accorde que nous en avons hérité à parts égales.

– Quelle magnanimité, se moque Marc.

Mais il sourit, preuve une fois de plus que ce genre d’échanges est habituel ente eux. Ils m’amusent. D’ailleurs, finalement, tout m’amuse cet après-midi : l’humour des conversations, la tolérance surprenante de la famille de Marc, l’aspect décalé de cet univers à la fois bourgeois et un peu foufou, jusqu’à la perspective de ce mariage vers lequel je me dirige mais qui me paraît encore très abstrait. C’est comme si je m’étais embarquée dans un bateau aux couleurs séduisantes et que je suivais le cours de la rivière mais en touriste, sans parvenir à me rendre compte de la destination vers laquelle ce voyage va me mener. Pinocchio en route vers l’Île des plaisirs, dans l’espoir de devenir un « vrai » garçon… Finirai-je moi aussi avec des oreilles et une queue d’âne, pour me punir de ma légèreté ?

#

Quand je rentre chez moi, le soir, je me sens bien. J’ai passé après-midi, la famille de Marc est formidable, je dois rencontrer demain sa bande d’amis (ce qui, après l’épreuve du jour remportée haut la main, me parait un jeu d’enfant) et je commencerais presque à me sentir moins angoissée. Je fais comme dans les sitcoms américaines : je balance mes chaussures à talons de deux longs coups de pieds, je me prends une douche chaude avant de m’enrouler dans un adorable déshabillé tout confort, et je passe la tête dans mon bar pour faire mon choix. Enfin, je me prépare une tequila sunrise avec des glaçons, parce que je le vaux bien, et je m’affale dans mon canapé.

Et là, je me rappelle que je suis une femme moderne et que poser mes pieds nus sur ma table basse où trône un rabbit rose, avec un cocktail dans la main, n’a rien d’inhabituel dans ma vie…

Me marier, en revanche, si.

Le rabbit lui-même a l’air de me sermonner. Quoi, lui aussi, il trouve que je fais n’importe quoi ? Pourquoi les doutes reviennent-ils dès lors que je me retrouve seule ? Et pourquoi toujours plus fort ?

Mon portable sonne.

Je hausse un sourcil. Je commence à me méfier des appels téléphoniques, mais vu la mélodie, je sais au moins qu’il ne s’agit pas de Geoffroy. Ce doit être Jo ou… bingo : Fée. Je décroche et laisse tomber ma tête en arrière sur le dossier du canapé, lasse.

– Bureau des célibataires perdues, j’écoute ?

J’entends la voix familière dans le téléphone.

– Ici l’office des mariages arrangés… Madame, vous ne vous seriez pas trompée dans vos rendez-vous ?

Je souris.

– Pourquoi donc ?

– Parce qu’on vous avait programmé une rencontre torride avec trois de nos meilleurs clients : Rocco alias Marteau-pilon infernal, Samouel le stripteaseur le plus sexy de l’Ouest et Paulo-dégaine-plus-vite-que-son-ombre, et qu’il semble que vous ayez finalement eu un rencard avec le père Santo di Marco la vertu de la chapelle… Or je ne suis pas sûre qu’il soit bien adapté à votre cas.

– Si ça peut vous rassurer, je vous jure qu’il n’a pas eu l’air malheureux, madame.

– Non, mais vous êtes-vous bien présentée sous votre pseudo ? Parce que, d’après nos sources, il semble qu’il ne se soit pas rendu compte que c’était avec Diabolessa, la nymphomane démoniaque au fouet de feu, qu’il avait passé la journée. Vous ne lui auriez pas caché votre queue fourchue, j’espère ?

Fée est toujours très forte pour me faire marrer.

– Allez, arrête, dis-je.

Sous l’éclat de rire, mon soupir ne lui échappe pas.

– Tout va bien ?

– Je ne sais plus où j’en suis.

– État des lieux ?

Je prends un moment pour réfléchir.

– Marc est toujours aussi charmant, sa famille est adorable, accueillante, compréhensive, son frère est, en dehors de ses goûts vestimentaires pour le moins discutables, tout à fait craquant, beaucoup trop craquant pour mon bien, son bien, le bien de la famille, tout le monde, et… (Il me faut un temps pour le reconnaître. Je m’envoie une grande rasade de ma tequila sunrise.) Et je crois que j’ai échoué à oublier Geoffroy.

Pas que « je crois », d’ailleurs. Échec est mon deuxième prénom.

– Tu parles ! confirme Fée, sans pitié.

– Moque-toi.

– Tu avais déjà échoué avant de partir à Venise.

– Mais Venise m’a propulsée dans une merveilleuse pause hors de la réalité…

– Rebienvenue dans la vraie vie.

Je ne réponds rien, parfaitement consciente qu’elle a raison. Je bois une nouvelle gorgée de mon cocktail.

– Tu en as parlé à ton futur époux, au moins ?

– Tu plaisantes ?

– Pourquoi ?

– Qu’est-ce que tu voudrais que je lui dise ? Que mon ex a rappelé et puis… et puis quoi ? Je ne suis pas la seule fille que son ex rappelle.

– Non, mais…

Elle marque une pause. Elle sait qu’elle s’aventure sur un terrain glissant.

– Qu’est-ce que t’a dit Geoffroy ?

– Qu’il n’était pas d’accord et qu’il arrivait.

J’étouffe un rire nerveux et change ostensiblement de sujet.

– Et de ton côté, état des lieux ?

Fée prend une seconde pour répondre.

– Mon cul dit merci à monsieur ibuprofène, mon crâne aussi. Quant à Jo…

– Qu’est-ce qu’il y a ?

– Oh ben, je crois qu’elle est jalouse, ou inquiète, ou je ne sais pas mais elle m’a fait une telle crise à propos de ce mariage, une fois que tu es partie, que je songe à faire appel à l’antenne psychiatrique.

– Tant que ça ?

– Non, j’exagère un peu mais bon… tu imagines bien comment elle peut le prendre.

Sans difficulté. Jo et Fée ont toujours compté autant l’une que l’autre pour moi, mais ça a toujours été particulier avec Jo. Cependant, si je comprends qu’elle puisse être désorientée par ma décision brutale, je préférerais qu’elle me soutienne plutôt qu’avoir un séisme supplémentaire à gérer. Mais je ne me sens pas d’attaque pour ça ce soir.

– Je crois que je vais me noyer dans la tequila.

– Réserve-moi une place…

– Et que je vais brûler tous mes sex-toys…

Parce que partout où je regarde… non mais sérieusement, partout, j’ai l’impression de ne voir que ça, en fait… Il y a une paire de menottes encore accrochée au tuyau de mon radiateur, le copain rabbit posé sur la table basse, un string suspendu à la poignée de la fenêtre, une guêpière par terre, mon ventilateur accueille un superbe tissu noir qui m’a servi à bander les yeux d’un charmant jeune homme récemment, et les photos de bondage accrochées à mes murs sont certes très belles mais super osées. Je crois que si Marc pose le pied ici, je pourrais me tatouer le mot « débauchée » sur le front que ce serait pareil. Je veux bien qu’il soit ouvert et prompt aux coups de tête mais je suis certaine que mes habitudes sexuelles feraient fuir pas mal de mecs « non habitués ». Manquerait plus que Chantal débarque aussi pour préparer le mariage. J’ai des sueurs froides, soudain.

– Et ce beau-frère, alors ? Si tu m’en disais plus ?

– Bon, allez, Fée, on se rappelle.

J’ai à peine le temps de l’entendre protester dans le combiné avant de lui raccrocher au nez. Je reste à fixer le bazar qui m’entoure…

Mon appartement est une catastrophe ! Je ne peux pas le laisser comme ça, ce n’est pas possible. Je me lève d’un coup, hagarde, m’envoie le reste de mon cocktail au fond du gosier et jette un regard circulaire à la recherche de… trouvé ! Un carton pour m’aider à ranger tout ça. Vive le shopping en ligne !

Je me lance, prise d’une frénésie de rangement. Tout ce qui me semble afficher un gros « warning! Je ne suis pas la femme que vous croyez » finit dans le carton, le reste dans la machine à laver, dans les placards, sous le lit… Je déniche un nombre de sex-toys et de godes que c’en est une honte ! Enfin presque. Il faut dire que j’ai tenu pendant un certain temps un blog sexe, et que ce qui était à l’origine un jeu est devenu une activité franchement lucrative quand certains fabricants de lingerie ou d’accessoires se sont mis à me proposer leurs produits en échange d’une petite chronique. Autant dire que j’ai fait le plein et que mon appart a désormais des faux airs de sex-shop. Comment ne l’avais-je pas réalisé avant ? C’est comme si j’ouvrais tout à coup les yeux sur ma façon de vivre. Et ça va changer !

Enfin, après avoir passé en revue chaque mètre carré de l’appart, je vais m’échouer sur le canapé et contemple le résultat de mon heure de frénésie. Les cartons débordent (oui, « les » : ils sont désormais trois), ma bouteille de tequila a vu son niveau descendre méchamment, et la tête me tourne… Pour parfaire le tout, mon téléphone m’informe de l’arrivée d’un nouveau SMS. Nouveau tour de manège dans mon crâne : Geoffroy m’a renvoyé un message.

Qui dit :

Demain. Chez toi.

Et merde.

 

Qu’est-ce que je fais ?

 

Je lui réponds pour l’envoyer bouler ? (Chapitre 6)

Ou j’efface sans me manifester ? (Chapitre 7)

Note des autrices : Pour les choix à la fin des chapitres, attention, s’ils ont été relativement simples jusque-là, ils vont ensuite grandement se complexifier !

Mariée, oui mais avec qui ? (4)

Les préparatifs

Chapitre 4

Pour être honnête, j’appréhendais depuis un moment l’arrivée à la mairie. Non, en réalité, ça me terrifie depuis le début : j’avais beau faire la maligne devant les filles, je me voyais déjà prendre mes jambes à mon cou une fois devant le bâtiment. Alors, avec mes fichus doutes qui ont pris de l’ampleur entre-temps… Bien sûr, déposer la demande, faire les paperasses ne scellent pas définitivement mon destin mais cela donne un côté concret à notre décision assez effrayante. J’ai la sensation d’être montée dans un TGV dont je ne peux plus descendre. Et puis, en fin de compte, Marc ne me laisse pas l’occasion de stresser plus longtemps : il me prend la main et nous emmène jusqu’au bureau de l’état civil comme s’il y était venu des dizaines de fois. Nous prenons place et c’est parti.

L’employée qui s’occupe de nous est charmante, et la paperasserie a l’avantage de me permettre d’oublier un instant mes angoisses.

On sort tous les papiers, on prend rendez-vous, et soudain la vie est simple. On est déjà au printemps et le maire n’a pas de créneau avant une éternité ? Qu’à cela ne tienne, beau-papa, alias figure locale de Collonges-au-Mont-d’Or, a fait jouer ses contacts. (Collonges, si on ne connaît pas, c’est facile à repérer : c’est la région située juste au-dessus de Lyon, en amont sur la Saône, qui regorge de maisons bourgeoises, de promenades en bord de fleuve et de superbes espaces arborés. Si on a encore du mal à se représenter le coin, il suffit de se rappeler que c’est là que Bocuse a son resto : ça aide, généralement.) Et quand Philippe de Servigny (oh, mon Dieu, je vais m’appeler « de Servigny » !) demande quelque chose, on l’écoute. Enfin, c’est ce que m’a raconté Marc : en vrai, il faut encore que je rencontre ses parents demain, mais je le crois volontiers, parce qu’il lui a suffi de décliner son identité pour que l’employée du service d’état civil affiche un grand sourire en mode « Oui, mais bien sûr, on vous a trouvé un créneau samedi en huit, on est désolé, c’est à 17 heures ! ». Donc pas ce samedi, mais le suivant, ce qui me laisse quand même un peu de temps encore pour aborder l’événement avec (à peine) moins de précipitation et tout préparer.

Au moment d’inscrire mon nom sur le papier, je grimace intérieurement, parce que, déjà que mes parents n’ont rien trouvé de mieux que me prénommer Rosemonde, me retrouver avec un « Rosemonde de Servigny » c’est me tuer une seconde fois. À ce rythme, je vais finir en tailleur Chanel et carré Hermès à servir des petits fours à l’heure du thé les mercredis après-midi…

Cette histoire de prénoms, c’est d’ailleurs ce qui nous a rapprochées à l’IUT, Fée, Jo et moi. Il faut dire que se retrouver entre Rosemonde, Félicie et Joséphine, ça avait quelque chose de magique. On était un peu comme des rescapées du siècle dernier, perdues dans un monde où nos prénoms étaient devenus le summum de la ringardise. Avouez que donner des prénoms pareils à sa progéniture, c’est de la maltraitance, non ? À ça s’est ajouté, avec Jo et Fée, un goût commun pour la boisson, pour les mecs, puis pour tout ce qui pouvait se regrouper sous le label « Cindy “Girls Just Want to Have Fun” Lauper ». Bref, nos prénoms dignes de figurer devant des noms à particule ne nous ont jamais sauvées de la débauche, au contraire.

Quand nous sortons de la mairie, je teste ce nouveau patronyme à voix haute : Rosemonde de Servigny… L’effet est immédiat : nous éclatons de rire. Puis Marc me dépose devant mon immeuble et je sens, dans son baiser, son désir de monter chez moi. Mais il a des engagements à tenir et des copains à prévenir. Il me propose de le retrouver plus tard mais franchement… après ce véritable marathon émotionnel, la seule chose à laquelle j’aspire est m’échouer sur mon lit comme un zombie. D’autant que demain, je dois rencontrer la famille de mon futur mari. Or, allez savoir pourquoi, j’ai comme le pressentiment que je ne parviendrai jamais à jouer la belle-fille bien sous tous rapports. Mais Marc m’a assuré, à ma grande surprise, qu’ils se réjouissaient d’avance de me connaître. Moi qui pensais qu’il n’y avait que mes parents pour ne pas paniquer en apprenant que leur enfant allait se marier avec un presque inconnu dans moins de quinze jours… Visiblement, je me trompais. Sur quel genre de famille est-ce que je suis tombée ? Je dois dire que ça pique ma curiosité (en plus de me stresser au dernier degré, mais je ne suis plus à ça près).

Comme si ça ne suffisait pas, en sortant de ma douche, je m’aperçois que Geoffroy m’a envoyé un nouveau message. Je ne sais plus quoi faire… Alors pour éviter d’avoir à décider, j’efface tout. Je reste un instant face à mon téléphone. La banane enveloppée dans un préservatif avec écrit « safe sex » sur fond rose qui fait office de fond d’écran ne me fait plus rire comme avant. Je me sens écartelée entre ce que je suis et ce que je veux. Ce que j’ai été et ce vers quoi je vais. Je ferme les paupières, sans pouvoir ignorer la question qui revient, insidieuse et persistante, dans mon esprit :

Mais qu’est-ce que je fous ?

Mariée, oui mais avec qui ? (3)

 Chapitre 3

J’envoie tout balader : mon téléphone, qui vient s’échouer à mes pieds, mes doutes, mes hésitations (du moins, je fais tout pour)… et je lui saute dessus. J’ai besoin de ça, profondément. C’était si simple, à Venise, si bon de ne plus penser qu’à cet homme en face de moi quand je l’observais discourir, qu’à ses lèvres quand nous nous sommes embrassés, qu’à son poids sur mon corps et la sensation de son sexe m’ouvrant… On avait décroché de nos vies, et c’était comme s’il n’y avait plus eu de lendemain, et c’était bien ainsi. Je veux retrouver ça.

Je dois lui faire l’effet d’une nympho en manque, mais qu’importe : ce n’est pas la première fois, et pour autant que je  sache, il ne s’en est pas plaint jusqu’ici. Il a même voulu m’épouser ! Et puis de toute façon, je m’en moque. La dernière chose que je veux, là, c’est réfléchir. J’ai juste besoin de savoir si l’alchimie qui a explosé entre Marc et moi durant cette semaine de folie à Venise est toujours présente, si elle n’était pas juste passagère, si elle peut vraiment durer face à la réalité de nos vies, surtout la mienne, si elle peut résister à la réapparition de Geoffroy…

Allez, Marc, dis-moi que tu es le bon.

Le bon, merde… je n’ai jamais eu de telles pensées auparavant. Mais après tout, n’est-ce pas lui ? Celui qu’on épouse ? Qu’on attend ? Le bon.

– Qu’est-ce qui t’arrive ?

En guise de réponse, je tire sur ma ceinture pour me coller à lui. La posture, avec le levier de vitesse au milieu, est tout sauf confortable et on aurait eu du mal à trouver plus blindé de voitures et de passants autour de nous mais ce n’est pas grave. On roule assez vite, de toute façon, et je pourrais être sur un tas de cailloux que je me tortillerais encore pour me rapprocher de lui. Je plonge mes lèvres dans son cou tandis que mes doigts glissent entre les boutons de sa chemise pour chercher son torse. Son odeur me grise, la nacre de sa peau, sa sensation contre moi… Je veux qu’il me baise comme il l’a fait à Venise…

Comme le faisait Geoffroy.

Cette pensée involontaire me fait serrer les dents de frustration et je me venge en mordillant doucement la gorge de Marc.

Un petit rire me répond. Il a très bien compris où je veux en venir et, si j’en crois son sourire, il n’est pas contre. Je parcours son torse du plat de la main et descends lentement jusqu’à atteindre son bas-ventre. Le sentir légèrement gonflé attise la chaleur entre mes cuisses, qui enfle encore en le sentant qui se tend plus durement sous mon contact. C’est terrible : je me fais l’effet d’être une ado prépubère, incapable de me retenir… Non que ç’ait été bien différent à Venise, remarquez : de vrais lapins en rut. Si vous cherchez un jour la définition d’« insatiable », tapez « Marc + Rose + Venise » dans un dico en ligne, vous devriez nous trouver sans difficulté.

– Rose, grogne Marc.

Je masse sa verge sans cesser de mordiller son cou. Je le veux entre mes jambes.

– Rose, il y a des gens partout.

Mais ce ne sont pas des reproches que je perçois dans sa voix.

– Je m’en fous.

Et c’est vrai. Grave comme je suis, je serais prête à lui avouer qu’avoir des spectateurs à mes ébats ne m’a jamais bien traumatisée, mais ce n’est peut-être pas le moment de faire ce genre de révélations sur ma vie sexuelle. On a dit ouverte pas débauchée (alors, cerveau, merci de te mettre en veille). Pour couronner le tout, des images de Geoffroy dans l’une de ces séances sexuelles où d’autres corps se mêlaient autour de nous me reviennent en mémoire (cerveau !). Pour me venger, je déboutonne le pantalon de Marc et glisse la main dans sa braguette. Son sexe bondit dans ma paume tandis qu’il passe plus nerveusement ses doigts dans mes cheveux. Mon entrejambe est en feu. Alors qu’il s’engage dans une voie rapide, je le caresse avec force, suçant la peau de son cou et me collant autant que je le peux contre lui. Quand ses doigts quittent mes cheveux pour changer de vitesse et que sa main effleure ma peau, je pousse un petit grognement de frustration. Je veux qu’il me touche. Si je m’écoutais, je déferais ces ceintures encombrantes pour lui grimper dessus et m’empaler sur son membre. Je souffle contre sa peau.

– Tu ne peux pas t’arrêter ?

– Non. Pas là. Malgré l’envie.

Effectivement, la circulation est dense autour de nous et ne permet aucune échappatoire vers un endroit tranquille. Heureusement, les autres automobilistes ont bien d’autres centres d’intérêt que nous. De désir, je relève ma jupe… Je veux qu’il me cède. Je veux me rappeler pourquoi j’ai succombé ainsi avec lui, je veux qu’il balaye tout souvenir d’une peau qui n’est pas la sienne, d’un corps autre que le sien, d’un sexe différent de celui que je tiens dans ma main. Je me gave de son odeur, de son contact, du désir que j’ai pour lui.

Les bâtiments défilent, se font plus épars, pour laisser la place à des maisons bourgeoises. Sur l’autre rive du fleuve, des arbres s’étendent, longue rangée de verdure rappelant que nous nous écartons de plus en plus du centre vivant de Lyon pour nous diriger vers l’une des villes les plus prisées de son pourtour. Moi, je caresse doucement sa verge, juste assez pour lui faire pousser de longs soupirs, pour lui faire tourner la tête et le rendre complètement réceptif à mon désir. Et mon désir, c’est que cette main, posée sur le pommeau de vitesse, juste à côté de mon entrejambe, se plaque sur mon sexe, que ces doigts s’enfoncent en moi.

– Touche-moi…

Je lui susurre ces mots de ma voix la plus enjôleuse, celle qui m’a toujours permis d’obtenir ce que je voulais. Mon sourire s’élargit lorsqu’il se rabat sur la voie la plus lente et que sa main lâche enfin le levier de vitesse pour venir effleurer ma culotte. Ses doigts sont impatients et je me tends contre lui, le souffle court. Il me caresse comme si mon sous-vêtement n’était pas là, pressant le tissu pour agacer mon clitoris gonflé. Je tremble d’excitation, sentant mon entrejambe pulser et des éclairs de plaisir se répandre dans tout mon corps. La voiture roule encore, mais de plus en plus doucement.

– Rose, grogne-t-il.

J’adore quand il prononce mon prénom comme ça. Combien de fois l’a-t-il fait à Venise ? Chaque fois, une nouvelle décharge de désir explosait en moi. La magie est là, aujourd’hui encore.

N’y tenant plus, je dégage la portion de ceinture qui empêche encore mon torse de se pencher et fonds sur son sexe, que j’embouche aussitôt. Marc se raidit.

– Rose, gémit-il, cette fois.

J’aime les intonations de sa voix. J’accélère mes mouvements. Sa verge contre mes lèvres, sa peau fine sur ma langue, ses hanches qui frémissent à chacun de mes mouvements de succion, tout m’excite au plus haut point. Je le veux en moi… Quand peut-on se garer, dans ce fichu coin ? Je relève le visage. Le regard de Marc ne traduit plus que son désir, et il opère une brusque sortie de voie pour se garer sur le bas-côté, devant le long mur de briques d’une propriété anonyme, sous les branches d’un arbre qui nous couvre de son ombre et nous donne une illusion d’intimité.

En un instant, nos ceintures claquent et son corps se retrouve penché sur moi, sa bouche sur la mienne, dont je me sépare un instant pour laisser un « oui » lascif s’échapper de mes lèvres. Sa main sur mon entrejambe en exacerbe la moiteur et fait croître mon lancinant besoin de lui. Dans un réflexe, j’enlace son cou et l’attire plus encore contre moi. Nos bouches se reprennent de plus belle, nos corps se repaissent l’un de l’autre, et je ne suis plus que sensation et désir… Quand enfin il écarte la dentelle de mon sous-vêtement pour plonger les doigts dans mon vagin, je tremble de soulagement. En quelques va-et-vient, il me rend liquide, soumise à sa caresse, le moindre de mes muscles tendu à sa rencontre et un feulement m’échappe quand son visage fond sur mon cou pour l’embrasser avec fougue. C’était ça que je voulais. Exactement ça.

– Marc…

Je halète contre sa peau. À tâtons, mes doigts partent à la recherche de son membre, que j’enserre avec délice tandis que ses doigts me pénètrent plus profondément et que son pouce s’active sur mon clitoris. Mes cuisses s’écartent plus encore, comme pour l’inviter à poursuivre cette merveilleuse partition.

Le besoin de délivrance me brûle et je peux sentir que Marc est dans le même état. Nos poignets s’activent plus vivement, sa chair dans ma paume, la sienne en et sur moi. Nos souffles courts se mêlent, mon corps se contracte autour de ses doigts comme pour appeler l’orgasme qui se trouve là, juste là, et, sous une dernière pression de son pouce, la jouissance me frappe. Je gémis fortement contre son cou, me tords, serre plus vivement son sexe et le caresse plus vite… Enfin, je le sens qui se tend à son tour, et des gouttes chaudes se répandent sur mon avant-bras…

Parfait.

Quand je rouvre les yeux, Marc me regarde, ébouriffé et beau à ne plus en pouvoir, et je pourrais vivre l’instant de grâce le plus fabuleux au monde si là, derrière lui, un peu plus loin dans mon champ de vision, ne se trouvait une petite vieille figée avec son caniche en laisse et des yeux au moins aussi écarquillés que ceux de Jo et Fée quand je leur ai annoncé mon mariage.

Au-se-cours.

Je me laisse volontairement glisser sur mon siège, cherchant à m’enfoncer sous la ligne du pare-brise, quitte à finir sous le tableau de bord s’il le faut.

– Qu’est-ce qu’il y a ? souffle Marc.

– Ne te retourne surtout pas.

Je garde son visage contre moi. Je l’agrippe, même, des fois qu’il puisse cacher le mien à la petite vieille.

Il se met à pouffer.

– Ne me dis pas que…

– Si.

– Merde.

Mes épaules sont spontanément prises de soubresauts et je me trouve incapable de retenir le fou rire qui monte malgré le plaisir dont pulse encore mon entrejambe.

On reste comme ça encore un moment, hilares, incapables d’éloigner nos visages l’un de l’autre, puis Marc se redresse, passe une main dans ses cheveux avec une classe et un aplomb incroyable. Il enclenche la première et me lance, avec un sourire terriblement sexy :

– Allez, on s’en va.

Comme si de rien n’était. J’ignore d’ailleurs si la petite vieille est toujours là car je m’évertue avec tant de force à me tasser sur mon siège et à regarder partout sauf dans sa direction que je ne peux pas le savoir.

Nous reprenons la route.

C’est au premier panneau indiquant la mairie que je réalise que mes doutes sont déjà revenus.

Mariée, oui mais avec qui ? (2)

 Chapitre 2

Je cède à la tentation et je jette un coup d’œil rapide à mon téléphone. Comme je le supposais, il s’agit bien d’un message de Geoffroy.

Tu es où ?

Court et direct, comme il l’a toujours fait. Geoff n’a jamais été un homme de discours. Son type de communication, c’est plutôt « viens » (que je te saute, que je t’enlève ta culotte, que je te plaque contre un mur et que je te baise comme tu l’attends – je n’ai jamais prétendu être réticente). Pendant un certain temps, je m’en suis satisfaite. Jusqu’à ce que j’aie besoin de plus de sa part. Mais ça, je savais que c’était perdu d’avance.

Que dois-je répondre ? Je finis par opter pour un message aussi lapidaire que le sien :

Nulle part.

D’une part parce que je suis en voiture avec Marc et que je ne vais peut-être pas lui faire un message de quinze lignes. D’autre part parce que si ça le dissuade d’insister, eh bien… ça simplifierait les choses, pour moi.

Enfin, pour tout dire, je ne peux m’empêcher de me sentir coupable, mais je me colle quelques baffes mentales qui me remettent efficacement les idées en place. Après avoir reposé mon téléphone sur les genoux, je relève les yeux vers Marc. Il m’adresse un sourire. C’est sur lui que je dois me concentrer, on est bien d’accord, hein ?

– Un petit coup de stress avant d’aller à la mairie ? me dit Marc, comme s’il avait senti la tension en moi.

– Non, ça va.

– Toujours prête à m’épouser, alors ?

– Oui.

Et je le sens de tout mon cœur, ce « oui » qui me relie à lui, celui que je suis prête à prononcer le jour J, même si je sais que c’est une folie. Je lui souris en retour. Pourtant, lorsque mes yeux tombent à nouveau sur le téléphone, je ne peux ignorer la sensation qui me déchire en deux la poitrine. Je tente de me raisonner : si j’ai quitté Geoffroy, c’est parce que je ne peux rien espérer de lui, hormis des étreintes torrides dans un club/un jacuzzi/un ascenseur, ou tout ce qui comporte une surface horizontale ou verticale (ça fait beaucoup, je sais). Alors pas question qu’il revienne dans l’équation, pas maintenant.

En entendant le court avertissement sonore m’informant de sa réponse, je me retiens de me taper, de dépit, le crâne contre l’appui-tête de mon siège. Ça ne pouvait pas être si simple, forcément. Et si je l’effaçais sans le regarder, tout simplement ? Incapable de me retenir, je profite d’un moment où Marc double une voiture pour saisir mon portable. Sûrement un de ses habituels : « Chez toi/à tel endroit dans trente minutes ». Dommage que j’aie toujours su qu’il n’y aurait rien de plus de sa part, et sûrement pas quelque chose du genre…

Je sais de quoi tu voulais qu’on parle.

Du genre de cette phrase qu’il vient de m’écrire.

Pardon ?

Je n’ai que le temps de lire son message, confuse, avant de recevoir le suivant :

Je sais ce que tu ressens.

Mais qu’est-ce qu’il dit ? Toutes les interprétations possibles de cette phrase se mettent à tournoyer dans ma tête.

Ce que je ressens…

Je ne lui ai jamais confié les sentiments que j’éprouvais pour lui, tout simplement parce qu’il a toujours été un mec avec qui il ne fallait s’attendre à rien de ce côté-là : un mec qui ne s’attache pas, qui passe de bras à d’autres, et ne laisse personne pénétrer son intimité au-delà de celle de son slip. Je l’ai su du jour où j’ai commencé à fréquenter les sex-clubs lyonnais. Je l’ai su en le laissant glisser la main dans ma culotte, la première fois. Je l’ai su à chaque fois que j’ai couché avec lui. Je n’ai jamais été naïve, je n’ai jamais été crédule, rien ne m’a jamais surprise, tout n’a toujours fait que confirmer ce que j’avais déjà compris, quand bien même ces confirmations ont fini par avoir un goût amer, bien malgré moi. Le truc, c’est que je n’aurais pas dû tomber amoureuse de lui, voilà tout. Sans ça on aurait continué à avoir des relations sexuelles incendiaires qui se suffisaient à elles-mêmes, et ç’aurait été parfait. Je n’avais même pas imaginé que ça pourrait m’arriver. Un bon gros raté, oui.

Pour autant que je sache, on s’est justement quittés avant que je lui en parle. Enfin, « quittés »… J’ai surtout fait le fantôme en attendant qu’il se lasse de me relancer dans le vide, ce qui a fini par arriver.

Je ne réponds pas. Je ne sais pas quoi dire, de toute façon. Je ne suis même pas sûre de ne pas surinterpréter ses mots.

À côté de moi, Marc se concentre sur la route, sans me poser la moindre question. Sa discrétion me touche. Il est vraiment l’homme parfait, sur tous les points. Je l’ai déjà dit ? Je devrais ne penser qu’à lui et effacer Geoffroy de ma vie, mais le retour de ce dernier ne fait que mettre en lumière la fragilité de mes dernières résolutions. Je me sens soudain horrible de douter à ce point.

– Rose ?

Je lève le visage vers Marc.

Il me regarde d’un air soucieux.

– Tu es sûre que ça va ?

– Oui.

Je lui mens encore, j’en suis consciente, mais qu’est-ce que je pourrais bien faire d’autre ? Quand il pose sa main sur ma cuisse en un geste tendre et réconfortant, je sens cependant ce contact m’attiser légèrement et je me laisserais bien accaparer entièrement par cette sensation. Je ne sais plus si je dois écouter ma tête ou bien mon corps. La première m’incite à garder l’esprit froid jusqu’à la mairie, et le deuxième me crie de laisser parler mon envie de Marc. Après tout, c’est peut-être ce dont j’ai besoin : de voir s’il est bien celui avec lequel je veux finir ma vie… Si le retour en France n’a rien gâché, si la magie est encore là.

 

Qui dois-je écouter des deux ?

Mariée, oui mais avec qui ? (1)

Autrices : Hope Tiefenbrunner & Valéry K. Baran.

Genre : MF, livre dont vous êtes le héros, chick-lit.

Résumé : Rose et Marc ont eu le coup de foudre à Venise et ils vont se marier. Classique ? Disons que de la part d’une collectionneuse de sex-toys et de rencontres furtives dans les clubs libertins de Lyon, l’annonce a de quoi surprendre  !
Et si vous décidiez vous-même de la suite de cette histoire  ? Rose va-t-elle vraiment épouser le beau Marc  ? Succombera-t-elle au charme de Geoffroy, son ex ténébreux  ? Ou bien se laissera-t-elle séduire par Jérémy, son futur beau-frère particulièrement craquant  ? À vous de choisir.

Lien vers les différents chapitres

Chapitre 1Chapitre 2Chapitre 3Chapitre 4Chapitre 5

Roman original puisque c’est un roman dont vous êtes l’héroïne une chick-lit dans laquelle vous pouvez décider du destin de l’héroïne !, sorti aux éditions Harlequin.

Toute la première partie de ce roman(20%) est publiée ici, en accord avec l’éditeur, alors foncez ! C’est une histoire totalement fun, faite pour se marrer. Jouez à pousser Rose vers les choix de la raison ou à vous laisser tenter par les pires possibles !

L’annonce

Chapitre 1

Mardi

 

Dans la vie, on a beau déployer tous nos talents pour tenter de se persuader que tout va bien, que l’on ne fait pas n’importe quoi et que si, si, on maîtrise, il se trouve toujours quelqu’un en face de soi pour nous renvoyer le contraire en pleine tronche d’un simple regard. Et, pour le coup, des regards sidérés, j’en ai deux très beaux spécimens juste devant moi : deux paires d’yeux parfaitement ronds — enfin autant qu’ils puissent l’être quand leurs propriétaires ont du mal à les garder ouverts à la base. En l’occurrence, ce sont ceux de mes deux meilleures amies, avec qui je suis installée en terrasse. Félicie, alias ma Fée préférée, tortille son postérieur endolori sur sa chaise en sirotant son mojito, tandis que Joséphine, alias mon deuxième Ange gardien (oui, comme dans la série, c’est d’ailleurs ce qui a valu à Félicie son surnom : la Fée et l’Ange), lâche une aspirine effervescente dans le verre d’eau qui accompagne l’expresso qu’elle a commandé très serré dans l’espoir qu’il la ramène parmi les vivants. Quant à moi, je me dis que je n’ai vraiment pas choisi mon jour mais bon, si j’étais plus douée, ça se saurait, et on n’en serait peut-être pas là. Autant dire qu’on a beau être attablées à l’une des terrasses les plus chics de la place des Terreaux, au centre de Lyon, un lieu certes magique mais où le moindre café coûte un bras, on n’est probablement pas la clientèle la plus glorieuse dont le patron puisse rêver aujourd’hui.

Je les observe, en attendant leur verdict. Fée aspire désespérément son mojito avec des airs d’avoir au moins besoin de ça pour se remettre de sa nuit de débauche, et Jo regarde fixement son cachet se dissoudre dans l’eau comme si ça pouvait l’aider à réagir à mon annonce. Et pendant qu’elles digèrent, analysent, dessoûlent, ou les trois à la fois, j’allume ma cinquante-douzième cigarette depuis ma descente de l’avion, parce que toute aide, toxique ou non, est bonne à prendre pour affronter mon retour à la réalité. Quand je pense que je n’ai pratiquement rien fumé pendant ce séjour à Venise… Mais où es-tu passé, voyage idyllique ?

– Et donc c’est pour ça que tu as loupé la super soirée d’hier ? lance soudain Fée d’une voix rauque trahissant un mélange d’alcoolisation, de manque de sommeil et d’usure, à force d’avoir trop crié.

J’ai une petite idée de la nature des cris en question mais je préfère en préserver vos chastes oreilles.

– Oui.

Je tire une latte sur ma clope puis m’envoie une gorgée de mojito, ou l’inverse, je ne sais déjà plus très bien, et précise :

– On aurait dû rentrer samedi, normalement. Le séminaire s’est fini vendredi soir, après une semaine de…

Je cherche le terme. « Ennui profond » correspond bien à l’aspect professionnel mais « galipettes sous la couette » serait tout aussi véridique… Je laisse tomber et reprends :

– Bref, tous les autres sont revenus direct, mais nous on a décidé de rester deux jours de plus.

– À Venise ? insiste Fée, les yeux toujours écarquillés.

La pauvre, elle me fait tellement peur que j’envisage d’aller lui chercher du collyre : à ce rythme, elle risque la sécheresse oculaire. Elle tortille distraitement les mèches plus longues qui tombent devant ses oreilles. Fée est la seule fille que je connaisse qui se coupe les cheveux toute seule, ce qui m’impressionne d’autant plus qu’elle arbore une coupe à la garçonne à la fois spontanée et sophistiquée, du genre qu’on voit plutôt dans les vitrines des coiffeurs renommés. C’est aussi la seule qui assume une couleur bleue foncée parfaitement assortie à ses yeux, ce qui fait d’elle un bon point de repère dans les soirées.

Je hausse une épaule.

– Ben oui.

Venise… ou le dernier lieu auquel on penserait pour organiser un séminaire d’entreprise consacré à la « synergie et coopération des équipes », mais le premier pour succomber à un coup de foudre. Et pour succomber, on peut dire j’ai succombé. De toute la force de mon cœur, de toute mon âme de romantique, enfouie au fond de moi, qui a fini par en avoir assez des mecs interchangeables et des plans cul auxquels on s’adonne depuis l’IUT avec Jo et Fée. À croire qu’une relation plus conventionnelle me manquait ou que… je ne sais pas… Venise, le voyage, le fait d’être loin de Lyon, de ces soirées, de mon milieu, de mon quotidien… Là-bas, , dans ce cadre idyllique, avec ce parfait prince charmant, l’idée de me poser ne m’a soudain plus semblé si incongrue.

Bien sûr, cette histoire de mariage était peut-être un chouille too much, je le réalise maintenant, mais sur le coup, dans la folie du moment, ça paraissait tellement logique et naturel… Marc est fou d’amour et moi, folle tout court — même si ça, ce n’est pas une révélation. Tout ça pour dire que, sous le regard éberlué de mes deux copines, j’ai comme l’impression que le retour à la réalité va être rude.

Concentrée sur son verre, les sourcils froncés, Jo touille son aspirine qui n’a pas encore fini de se dissoudre tout en massant ses tempes avec le pouce et le majeur. La pauvre, elle a vraiment l’air d’être au trente-sixième dessous ! Il faut dire qu’on a toujours eu une relation très fusionnelle, toutes les deux, pour ne pas dire « particulière », et je comprends qu’elle ait du mal à encaisser.

– Attends, lance-t-elle enfin, en relevant les yeux vers moi. Tu veux bien nous réexpliquer l’affaire, là ? Parce que je crois que je n’ai rien compris.

Puis elle se penche en avant au dessus de la table avec sa plus belle expression d’incrédulité. J’acquiesce et reprends en articulant, très lentement, pour être bien sûre que ça pénètre dans leurs cervelles embrumées.

– Je me marie avec Marc, que j’ai rencontré à mon séminaire à Venise.

S’ensuit un silence de quelques secondes, rompu par Jo.

– Tu vas te marier ? Sérieusement ?

Elle dit cela avec cette intonation que j’ai toujours adorée, cette voix sexy et désabusée à la fois, à la Fanny Ardant, où je perçois néanmoins aujourd’hui en plus une nuance de sidération.

– Voilà.

Mais bon, j’ai beau faire la maligne, essayer de paraitre assurée, à l’intérieur de moi, tous les warnings clignotent frénétiquement. Je crois qu’en dépit de tous mes efforts, le mot « mariage » continue à déclencher mes alarmes internes, qui ne se sont d’ailleurs plus tues depuis le jour où je suis passée de « je m’envoie l’intervenant de ce séminaire chiant comme la mort : normal » à « oh mon Dieu, mais c’est en train de devenir sérieux : anormal ». Mais je refuse de me laisser abattre. Après tout, c’est une décision que j’ai prise : à moi de l’assumer et à Jo de l’accepter.

– Non mais… grimace cette dernière avant d’être interrompue par Fée.

– Non mais sérieusement !  Tu déconnes, Rose !

Puis elle absorbe son mojito à grandes goulées, comme un plongeur en apnée en manque d’oxygène.

– Tu ne peux pas te marier, c’est… c’est…

– Mais pourquoi pas ? je m’insurge. Je peux bien avoir envie de me poser, moi aussi, un jour ! Ce n’est pas un truc qui n’est réservé qu’aux… qu’aux… qu’aux…

On les appelle comment, au fait, déjà, les gens qui ne passent pas leurs soirées dans les sex-clubs à fricoter avec les mecs les plus craignos du coin, et qui peuvent envisager l’idée de se construire un avenir ?

– Non mais… Non non non, insiste Fée en balayant le reste de ma tirade d’une main. Il t’a fait quoi, ce mec ? Je veux dire… il t’a sautée, c’est ça ? C’est un super bon coup, il t’a fait voir Disneyland et la grande parade de Mickey avec ?

– Ben…

Sur le coup, je ne sais pas quoi répondre, parce que je n’ai pas d’explication et que si je réfléchis trop… Non, ne surtout pas faire ça. Alors je me venge sur ma cigarette, que je consume avec vigueur avant de l’écraser rageusement.

– Oui, bien sûr.

– Et après ?

– Et après, ben…

Je songe à mon père, et au fait que ce soit lui qui ait organisé ce fameux séminaire (oui, je travaille dans l’entreprise qu’il dirige). Forcément, il connait Marc. Pour une fois que je m’étais promis de jouer les employées modèles, je me suis envoyée en l’air avec le dernier type avec qui je l’aurais dû. Mais en même temps, j’ai craqué sur sa verve et son charme magnétique (ne vous moquez pas, je vous assure que l’expression est de rigueur)… Et puis je ne suis pas quelqu’un de bien sous tous rapports, ce n’est pas nouveau. Ma libido est ma meilleure copine comme ma pire ennemie, et elle a la fâcheuse tendance à toujours gagner la guerre contre ma raison.

– Eh bien, il est intelligent, il est beau, il est gentil, il est… (Je me penche en avant pour poursuivre, façon grandes confidences.) C’est un parfait gentleman !

Fée lève plus encore les yeux au ciel, comme si je venais de dire la dernière des conneries.

– Parce que tu aimes les gentlemen, maintenant ?

Je me rassieds au fond de ma chaise et sirote mon mojito.

– Et pourquoi pas ?

Jo et Fée arborent une moue dubitative en parfait miroir. J’hésite à sortir mon smartphone pour immortaliser l’image, décide de m’abstenir et reprends.

– Je veux dire, qu’est-ce que je fais de ma vie ? On va continuer combien de temps comme ça, les filles ? Eh, Jo, Fée, on a 29 ans ! Vingt-neuf ! (Je dis ça comme si on avait déjà un pied dans la tombe.) On va passer combien d’années, encore, à se coltiner les mecs les plus relous de la planète en passant de coup d’un soir en… euh… coup d’un soir ?

Bon, d’accord, la verve, ce n’est pas pour moi, aujourd’hui. Mais ce qui compte c’est que le message passe, et il me semble que c’est à peu près le cas.

Perdue dans ses pensées, Jo contemple ses ongles manucurés. Avec ses traits fins et sa longue chevelure blonde retenue en une queue-de-cheval haute, elle n’a rien perdu de ses airs de poupée slave qui mettaient tous les hommes à ses pieds à l’IUT. Lorsqu’elle reprend la parole, elle a toutefois plutôt l’air d’avoir avalé un chat, façon Jeanne Moreau shootée au whisky.

– Et il est comment ce mec ? Parce qu’à la limite (rire nerveux), que tu aies envie de te poser, je veux bien, mais (raclement de gorge) pourquoi avec lui ? Je veux dire, vous n’avez même pas eu le temps de vous connaitre. Il a quoi de particulier, celui-là ?

– Il est dingue…

C’est la seule réponse qui me vient. J’éclate de rire en repensant à son air de défi quand il m’a proposé le mariage pour me prouver qu’il n’était pas disposé à retourner à sa vie d’avant — et à me laisser retourner à la mienne.

– Il est dingue, et moi avec, et puis… je ne sais pas. C’est allé tellement vite…

– Justement ! rétorque Jo.

Bon, j’ai compris. Elle est jalouse, là.

– Et pourquoi pas ? Ça arrive dans la vraie vie.

– Parce que nous, on n’est pas dans la vraie vie ?

– Tu sais très bien ce que je veux dire, Jo !

Fée, qui a l’air d’avoir du mal à tout encaisser à la fois (les suites de sa soirée, ma déclaration, l’engueulade avec Jo…), lance des mains vers nous pour essayer de nous calmer. Je me cale à nouveau contre mon dossier.

À vrai dire, je ne suis pas tellement surprise de leur réaction. Enfin, surtout pour Jo. Fée, je savais qu’elle serait cool et que ça l’amuserait plus qu’autre chose, mais je me doutais bien que ce ne serait pas si simple avec Jo.

– Et vous êtes rentrés quand ? demande Fée.

– Cette nuit.

– Vous êtes complètement malades, dit Jo.

– Sûr.

Je peux difficilement prétendre le contraire. Pourtant, j’ai envie d’y croire, malgré tout : de prolonger la magie de ces journées vénitiennes.

Fée se tortille encore sur sa chaise et Jo avale sa dernière gorgée d’aspirine.

– Je ne peux pas rester assise, gémit Fée en se penchant sur le côté pour ne garder qu’une fesse en contact avec son siège dur.

Elle me fait pouffer.

– Mais vous n’êtes pas vraiment engagés, encore ? insiste Jo.

– Ben… On a quand même profité des derniers jours à l’hôtel pour demander nos extraits d’acte de naissance. Je dois le retrouver tout à l’heure pour passer à la mairie déposer les bans et fixer une date pour le mariage…

Alerte warning ! Oui, ça va vite. Oui ! Oui ! Je le sais !

À ce rythme, Jo et Fée vont bientôt avoir les yeux hors de leurs orbites. Je décide de ne pas m’arrêter pour autant. De toute façon, il va bien falloir que je parvienne à leur extorquer leurs pièces d’identité.

– Et je voudrais que vous soyez mes témoins.

– Quoi ?!

Elles ont crié en chœur. Encore un coup comme ça et les malheureuses s’étouffent avec leurs boissons.

– Mais… mais mais mais…

Fée ne semble plus capable de prononcer un mot et Jo a l’air proche de la syncope. Je décide de calmer le jeu, parce que bon, je me marie, OK, mais ce n’est pas la fin du monde, que je sache.

– Eh, les copines, je ne vous ai pas annoncé mon entrée dans les ordres, hein ?

– Non mais… intervient Fée en me regardant comme si j’étais Alice, revenue du Pays des merveilles, et que je venais de leur annoncer mon union imminente avec la chenille. Quand même ! Et il… il sait pour toi ? Je veux dire, tu lui as dit quoi, de toi ?

– Eh bien… (Ouch ! Elle a tapé juste, là.) L’essentiel.

Mais Jo me connait trop bien et capte tout de suite que quelque chose cloche. Maudite soit-elle. Elle insiste :

– Mais encore ?

– Que je suis la fille de mon père… Ils se connaissent, oui. Que je suis une employée modèle de l’entreprise et que je… fais de merveilleuses pipes ?

Je tente un sourire charmeur. Raté ! Jo et Fée me regardent comme si j’étais l’Ultime Désespérance à moi toute seule, majuscules comprises.

– Tu ne lui as rien dit, quoi.

– Ben…

– Il ne sait pas pour tes soirées, il ne sait pas pour tes conquêtes, il ne sait pas pour ta collection de sex-toys…

– Non, mais qu’est-ce que vous vouliez que je lui dise ? Que j’aime le sexe, ça, ça va, il a eu l’occasion de s’en apercevoir ! Et il ne s’en est pas plaint. Le reste… ma vie sexuelle dissolue, mes aventures ou mésaventures diverses… On était à Venise, c’était romantique à l’extrême… Ce n’était pas trop le lieu pour ce genre de confidences.

– Enfin sans vouloir faire la morale, ça m’aurait paru un minimum avant de te marier, insiste Jo.

Une fois de plus, je ne peux pas dire le contraire. Et c’est bien ce qui me dépite, mais bon : pourquoi serait-on obligé de dire toute la vérité, aussi ?

– En même temps, c’est sûr que ce n’est pas vendeur, s’amuse Fée avec sa légèreté habituelle et cette franchise qui font son charme.

– Peu importe, insiste Jo, tu ne peux pas… (Elle secoue la tête.) Je ne sais même pas par quoi commencer, Rose. Cette histoire, c’est juste du grand n’importe quoi. Tu pars en séminaire une semaine et tu reviens en nous disant que tu vas épouser un gars que tu connais à peine, ce qui, à mon avis, est déjà synonyme d’échec, alors en ajoutant à ça que tu ne lui as rien raconté de ta vie… Autrement dit, il ne te connait pas. Et je parie que tu n’en sais pas plus sur lui.

– C’est vrai, Jo, mais voilà, j’en ai envie. Ça fait longtemps que je me dis que j’ai passé l’âge des conneries, que je ne peux pas continuer comme ça indéfiniment…

– Mais tu ne peux pas…

– Si, je peux. Maintenant la question est de savoir si vous me suivez ou pas.

Le visage de Jo s’est fermé et je sais parfaitement qu’elle prend mon annonce comme une trahison. Fée bascule sur son autre fesse pour soulager la pression et finit son mojito.

– Moi, s’il y a des mecs, à boire et à manger, tu me connais je ne sais pas dire non.

– Fée, grogne Jo.

– Quoi ? Tu connais Rose ? Quand elle a une idée en tête, rien ne peut la faire changer d’avis. Je te rappelle que c’est la fille qui a réussi à se faire sauter dans une partouze gay, et contrairement à toi, sans essayer de se faire passer pour un mec !

Je pouffe parce que c’est Fée, parce que c’est vrai et que ça reste un moment épique et délirant. Et parce que c’est Fée, les lèvres de Jo esquissent un vague sourire.

– Il me faut de l’alcool, finalement.

Elle hèle le serveur pour commander un verre. Après une longue expiration, elle reporte son attention vers moi.

– De quoi as-tu besoin ?

Sa question m’enlève instantanément un poids des épaules.

– De vos pièces d’identité pour tout à l’heure, enfin, une copie. Et que vous ne disiez rien à Marc.

Mes sirènes internes retentissent toujours mais je fais ce qu’il faut pour les étouffer de toutes mes forces. Le visage de Jo se renfrogne et, avant qu’elle ne puisse dire quoi que ce soit, je termine ma phrase en jetant un œil à mon smartphone.

– Et que vous vous teniez bien quand il arrivera. Dans moins de dix minutes.

– Rose, me sermonne Jo sans desserrer les dents.

Fée intervient, pragmatique :

– En gros, je peux dire que j’ai juste une horrible gueule de bois mais j’évite d’expliquer que mon vagin est un vaste champ de bataille ?

– Et moi, grogne Jo, quand il va me demander ce que je fais dans la vie, je lui réponds quoi ? Vendeuse de chaussures ?

– Il sait que tu travailles dans un sex-shop.

– Ah tiens ? Tu as été honnête sur ce point ?

Je m’insurge :

– Ce n’est pas parce que tu bosses dans ce genre de magasin que ça fait de toi une accro au sexe et une libertine !

– Sauf que c’est le cas !

– Je sais !

Ça m’agace qu’elle réagisse comme ça. J’ai juste envie qu’elles me suivent dans ce délire comme on l’a toujours fait. Et puis il y aura du cul et de l’alcool, comme dans tout bon mariage qui se respecte ! Enfin… je crois, non ?

Mais comme je m’apprête à leur répondre exactement ça, le serveur pose notre commande sur la table et Jo s’empare de son verre. Un bon tiers de son mojito disparait en une seule et longue gorgée. Fée et moi restons admiratives. Jo s’essuie les lèvres du revers de la main puis repose lourdement son verre.

Fée hoche la tête avec conviction et appelle le serveur à son tour.

– Un autre aussi !

Puis elle commente :

– Soigner le mal par le mal, il n’y a que ça de vrai ! Je devrais peut-être tenter le vibro pour les douleurs de mon cul, d’ailleurs.

Jo lève les yeux au ciel avec un petit sourire amusé et moi je réalise à quel point c’est mort pour que je continue à passer pour la fille bien sous tous rapports (même si ouverte sexuellement) auprès de Marc. Alcooliques, délurées et accros au sexe : par quel miracle va-t-il passer à côté de ça en les rencontrant ? Je grimace intérieurement, et probablement pas seulement, puisque Fée pose soudain sa main sur la mienne.

– T’inquiète, j’en profite tant qu’il n’est pas là.

Je sais que je devrais lui faire confiance… enfin j’espère, quoi !

– D’acc.

Je regarde mon paquet de clopes avec envie mais me dis qu’il faut que je me calme sur le goudron et le range dans mon sac.

– Tu sais qu’il faudra arrêter si tu veux faire des bébés avec monsieur, hein ?

Grands dieux, des bébés ?

– Ben quoi ? poursuit Fée. Je suis sûre que tu serais très bien en maman.

Je suis stupéfaite.

– Tu me vois… maman, mais pas mariée ?

– Ah ben ça…

Jo l’interrompt.

– Ce n’est pas tant le mariage en soi que le fait que tu t’engages avec un inconnu. Sans parler de la précipitation et du mensonge, bien sûr.

– Je n’ai pas menti !

Je sais très bien que Jo a raison mais je proteste par réflexe.

– Par omission, ce n’est pas vraiment mieux.

– Oh, lâche-la un peu, Jo. Après tout, nous ne sommes plus toutes jeunes. Tu ne l’entends pas, toi, ton horloge biologique qui fait tic tac, tic tac, tic tac ? lance Fée avec une expression diabolique.

– Non, ce que j’entends, c’est plutôt le marteau piqueur de ma cuite.

Tandis que Fée éclate de rire, je m’interroge. Serait-ce une envie inconsciente de mouflets qui m’aurait poussée à accepter la proposition de Marc ? Faire des enfants n’a jamais vraiment fait partie de mon plan de vie mais, à vrai dire, je n’ai jamais vraiment eu de plan de vie, alors… Je crois que là, réfléchir est ce qui peut m’arriver de pire : mon stress est monté en flèche et je ne suis pas sûre de pouvoir gérer si on continue dans cette voie.

– Eh bien moi, siffle Fée en relevant le menton, quitte à faire des bébés, je choisirai un bel apollon comme celui-là. Il est bandant.

Je me retourne et mon cœur se met à battre la chamade tandis que mon ventre se contracte délicieusement. Comme quoi, il y a quand même des éléments tangibles sur lesquels je peux me reposer pour apaiser mes craintes. Je me lève.

– Marc !

Le sourire qu’il m’offre aussitôt me fait fondre. Bon Dieu, je l’ai quitté il y a quelques heures seulement et je me sens devenir une vraie guimauve en le voyant. Je sais que ça me donne l’air d’avoir douze ans mais il est tellement beau et bien foutu et sexy et… bon, du calme.

Il avance jusqu’à notre table d’une démarche énergique tandis que je jauge d’un œil discret les réactions des filles : Jo l’observe attentivement et Fée est déjà en train de baver. Il faut dire qu’avec son mètre quatre-vingt-dix de sex appeal, son sourire enjôleur qui donne envie de boire sans réfléchir la la moindre de ses paroles, ses courts cheveux châtains et la plus jolie barbe de trois jours qui puisse exister après un weekend de sexe sous la couette (le nôtre qui plus est), il y a effectivement de quoi baver.

– Bonjour ! lance Marc quand il est à côté de nous.

Et puis il se penche vers moi et m’embrasse, et je jure que mes doigts de pieds se tordent et que mes ovaires explosent de joie anticipée.

– Salut, toi, souffle-t-il.

– Salut.

Je ne sais plus parler. Je lui souris. Je suis folle de lui, c’est clair et net. Mais je me reprends quand même pour faire les présentations. Il faut croire qu’il me reste un minimum de dignité.

– Marc : les filles. Fée, Jo : Marc.

– Enchanté, dit-il.

Il attrape une chaise libre à la table d’à côté et vient s’installer tout contre moi. Je ne manque pas le regard de Fée qui mate ouvertement son arrière-train, mais je ne peux pas lui en vouloir : au séminaire, chaque fois qu’il se tournait pour montrer un truc au rétroprojecteur, je fondais lentement en mode loukoum abandonné au soleil.

– Alors, pas trop choquées par l’annonce de Rose ? lance-t-il.

– Un peu, si, répond Fée.

– Complètement, approuve Jo.

Marc leur offre le sourire qui m’a fait dire qu’il finirait dans mon lit avant la fin du séminaire, et je vois que le charme opère. Good boy !

– Je comprends. Les amis à qui je l’ai annoncé ont eu l’air totalement choqué, mais en même temps, ils sont habitués à mes coups de tête. Et franchement, là… (Il se retourne vers moi, les yeux brillants.) C’est le plus beau coup de tête de ma vie.

Je souris, comme une cruche j’en suis certaine, mais je m’en fous. Je crois que je perds un neurone chaque fois que ce type m’adresse un regard. Il est tout ce que j’ai toujours voulu, que j’ai imaginé dans mes rêves les plus fous. Le prince charmant de Disney version rock’n roll. Je me retourne vers les filles. Fée me sourit.

– OK, il est très beau, dit-elle.

– J’espère que ce n’est pas que pour ça qu’elle m’épouse.

– En même temps, vous n’avez pas eu vraiment le temps d’aller tellement au-delà, non ?

– Jo !

Mais au lieu de se vexer, Marc éclate de rire.

– C’est exactement ce que m’a dit mon meilleur ami, Paul. Enfin dans l’idée.

– Il a accepté d’être témoin ? demande Fée.

– Oui, il m’a dit que j’étais timbré, qu’il voulait rencontrer Rose et je crois qu’après ça, il a commencé à organiser mon enterrement de vie de garçon.

Je vois une lueur de sadisme dans les yeux de Fée. Jo, elle, continue de détailler Marc, et je le trouve très à l’aise sous son regard.

– N’envisage même pas d’organiser quoi que ce soit, dis-je à l’attention de Fée. Et toi, arrête de le fixer comme s’il était le Diable incarné.

Jo détourne le regard vers moi et je ne sais pas trop quoi penser. Que mes amies soient perturbées par mon annonce subite, surtout quand on a été habituées, comme nous, à faire les quatre-cents coups, je peux le comprendre. Mais Jo a l’air d’avoir vraiment du mal à l’avaler. Notre échange se poursuit, et je suis consciente que la bière que commande Marc jure au milieu de tous nos verres vides de mojito parce qu’on a l’air de pochtronnes à côté de lui, mais je fais comme si de rien était.

– Alors, les filles, reprend-il finalement, je suppose que vous avez des questions.

Il se recule légèrement dans son siège.

– Je suis tout à vous.

– Au sens figuré ? demande Fée.

Le rire de Marc me rassure.

– Bien, commence Jo.

Elle fait craquer ses doigts, et je me dis que, si elle se lance dans un interrogatoire façon Gestapo, ça va être gai !

À cet instant-là, mon téléphone sonne — fort heureusement, me dis-je dans un premier temps. Ou pas, rectifié-je aussitôt après. Parce qu’il ne me faut qu’une seconde pour identifier la mélodie, que je ne connais que trop bien. Et le fait que cette mélodie se fasse entendre juste à ce moment-là, et que je sache précisément depuis combien de semaines (sept, exactement) ça ne s’était plus produit, me donne la sensation soudaine que certains éléments du destin s’entrechoquent dans le seul but de me faire tomber dans un trou noir.

J’observe Jo et Fée, qui savent aussi bien que moi qui appelle. Son nom est d’ailleurs écrit en gros sur l’écran : Geoffroy. Le type qui aurait pu être à la place de Marc s’il n’avait pas été aussi inaccessible et incapable de sentiments amoureux. Celui qui incarne avec la plus grande force le milieu que j’ai pris la décision de quitter. Celui dont j’aurais mille fois dû supprimer le numéro au lieu d’hésiter au moment d’appuyer sur la touche fatidique, parce qu’une partie de moi voulait encore et toujours croire que quelque chose était possible entre nous (ce qui est complètement débile et ridicule, que cela soit dit). Celui à qui je m’étais promis de cesser de répondre, pour prendre mes distances, décision à laquelle je m’étais d’ailleurs tenue, et lui aussi, ce qui m’avait laissé penser que ma décision était la bonne…

Il ne peut pas trouver pire moment pour refaire surface. Et c’est sûrement pour cette raison que je me sens totalement indécise, incapable de savoir si je dois décrocher ou non. La réponse devrait être évidente : c’est le moment où jamais de tourner définitivement la page « Geoffroy » ! Dans ma main, le vibreur me fait l’effet d’un quitte ou double : prendre ? Ne pas prendre ? Et merde, je suis une grande fille et je vais me marier. Je me lève brusquement et saisis mon smartphone en m’éloignant de quelques pas.

– Eh, Rose.

Un frisson me parcourt. Je me flanquerais des baffes. Sa voix ne devrait pas me faire un tel effet. Elle devrait m’énerver, plutôt, me mettre hors de moi.

Je jette un œil à Marc, assis plus loin avec Jo et Fée, et remarque que ces dernières semblent avoir commencé à lui poser des questions. Par réflexe, ma main plonge dans mon sac et en sort un briquet et une cigarette, que j’allume d’une main tremblante. Autant pour les bonnes résolutions.

– Ça fait longtemps, reprend Geoffroy.

– En effet.

Je ne sais pas ce que Geoff a fait durant ces deux derniers mois, parce que je n’ai pas voulu le savoir, et je ne m’en porte pas plus mal. Il a vécu sa vie, moi la mienne, et c’est exactement ce dont j’avais besoin : une pause. J’inspire une longue latte en tournant la tête vers Marc, qui me regarde.

– Tu es libre ce soir ? poursuit Geoff d’un ton curieusement mal assuré.

Je ne sais ce que je dois en penser. Pourquoi ce retour maintenant ?

– J’ai… dit-il avant de s’interrompre un instant, comme s’il était gêné. J’ai besoin de te voir.

– Je vais me marier.

C’est sorti d’un coup. Je dois calmer toute velléité de sa part de reprendre contact avec moi, parce que je sais très bien comment je réagis quand je le vois : je craque (« comme une merde », diraient les filles). Et c’est justement pour ça que j’avais besoin de prendre mes distances. Parce qu’à un moment donné, il faut cesser de craquer et avancer.

Il y a un blanc à l’autre bout de la ligne. Puis, au bout d’un moment qui me parait une éternité :

– Tu plaisantes ?

– Non.

Plus loin, mon futur mari continue de répondre à mes copines sans se formaliser. Au contraire, je le vois sourire et j’entends même l’éclat de rire de Fée. J’aimerais être aussi à l’aise que lui dans la vie. J’inspire une longue bouffée.

– Mais… Mais quand ? reprend Geoff.

– On passe tout à l’heure prendre rendez-vous à la mairie.

Mon Dieu, que ça va vite ! Et ça me parait encore plus absurde à cet instant, avec Geoffroy au bout du fil. En fait, je ne sais pas si je voudrais que ça se précipite encore plus, façon de me sauver de moi-même (et j’en ai besoin !), ou que ça s’arrête d’un coup, parce que je mesure à quel point je suis loin d’avoir tourné cette page de mon existence.

Après un nouveau silence, Geoff déclare :

– Non, c’est hors de question, tu… nous… Bon. J’arrive.

Et il raccroche.

Quoi ?

Je fixe l’écran de mon smartphone, en pleine hallucination. Je ne parviens pas à croire ce qu’il vient de dire. Ce n’est pas possible ! Comment ça, il arrive ? Mais non ! Je ne suis pas d’accord !

J’ai au moins atteint les tréfonds du Désespoir Ultime (toujours avec des majuscules) quand je reviens à notre table. Hé, ho, je vais me marier ! Geoffroy ne peut pas revenir maintenant ! C’est rigoureusement impossible. Marc m’observe, interrogatif, tandis que les filles ont l’air franchement soucieuses.

– C’était quoi ? me demande-t-il.

– Oh ! Mon père : il me file des jours de congé pour qu’on puisse préparer le mariage. C’est cool.

Jo et Fée me fixent avec inquiétude, teintée, pour la première, d’une pointe d’agacement. Je sais très bien ce qu’elle pense : non seulement elle n’a jamais pu supporter Geoffroy (je vous ai dit qu’elle était possessive comme pas deux ?), mais dans son esprit, je viens de grimper un nouveau palier dans le mensonge avec Marc. Enfin… j’ai quand même bien eu mon père au téléphone, et il m’a bien donné des jours de congé, mais c’était dans la matinée. Enfin bon, à la fois qu’est-ce qu’elle voulait que je dise ? Je ne sais déjà pas quoi penser de l’appel de Geoff, alors en parler… Tout ce que je sais, c’est que les doutes que j’avais sur ce mariage (oui, j’en avais quand même un peu) me semblent soudain beaucoup plus conséquents, et que je suis paumée. Du coup, le seul truc que je trouve à faire, c’est me pencher vers Marc pour l’embrasser, pour chercher dans la sensation de ses lèvres la confirmation que je ne fais pas une bêtise, et m’enivrer du contact de nos bouches. Quand nos visages se séparent, Fée nous observe, et je décèle dans son regard une lueur d’amusement :

– Et alors, vous avez vraiment couché ensemble dans une gondole ?

Heureusement qu’elle est là pour me faire rire. Ben oui, on a vraiment fait ça, une idée de Marc, qui ne plaisante pas quand il dit qu’il fonctionne aux coups de tête. Déjà, j’étais sciée qu’il parvienne à convaincre un gondolier de lui louer, même à prix d’or, son outil de travail, mais quand en plus il lui a emprunté son canotier pour me chanter la sérénade dans un italien approximatif, ça m’a complètement vrillé la tête : je lui ai sauté dessus dès qu’on s’est retrouvé dans un petit canal isolé.

Il esquive avec un rire charmant, puis se lève et pose la main sur ma taille pour me serrer contre lui. Me voilà donc avec la tête retournée, pleine de doutes, le cœur mi-exalté mi-souffrant, et un brasier s’allumant dans ma culotte. Ma vie est formidable.

– On y va ? me souffle-t-il.

– Ça marche. Les filles, vous me passez vos cartes d’identité, je vous les rends le plus vite possible.

Fée se penche vers son sac avec une grimace discrète.

– Tout va bien ? s’inquiète Marc.

– Ce n’est rien, j’ai repris l’aérobic hier. Après des mois sans faire de sport, je le sens passer.

Je la remercie silencieusement d’avoir mis tant de conviction dans sa voix. Même moi, je pourrais la croire, si je ne savais pas qu’elle était irrémédiablement allergique au sport et que… Bref, passons. Jo me tend ses papiers à son tour et je me promets de leur faire un super cadeau à toutes les deux. Des bises plus tard, je me pelotonne contre Marc, comme si sa présence pouvait me protéger de moi, mon inconstance et mes doutes.

Nous traversons la place des Terreaux en traçant directement par le parterre des petits jets d’eau : ils sont si légers que c’est à peine si quelques gouttes nous atteignent. Je suis en train de grimper dans sa voiture quand mon téléphone émet le son caractéristique signalant l’arrivée d’un nouveau message. Geoffroy, forcément. Mais pourquoi est-il revenu ? Il ne lâchera plus l’affaire, maintenant, et c’est pourtant tout, mais alors tout sauf le moment.

J’observe Marc qui s’installe au volant, sans savoir que penser. Peut-être devrais-je lui en parler, en fin de compte. Après tout, c’est vrai qu’il ne sait pas grand-chose de ma vie, et parler de ses ex, ça doit bien se faire entre futurs époux, non ? Mais je ne le sens pas et je ne saurais même pas comment mettre le sujet sur le tapis. Non. Je ne vais pas commencer à me reposer sur lui. Je vais gérer ça comme une grande.

Marc démarre la voiture et rejoint le trafic des quais de Saône, tandis que mon téléphone me semble pulser dans mes mains.

 

Alors ? Qu’est-ce que je fais pour ce SMS ?

Sexy World

Autrice : Valéry K. Baran.

Genres : Hétéro, érotique, romance, science-fiction, réalité virtuelle.

Résumé : Mais qu’est-ce qui lui a pris d’accepter de participer à ce fichu test ? Frédérique savait bien, pourtant, que les Réalités Interactives, ces divertissements nouvelle génération qui manipulent vos neurones et vos sens, n’étaient pas pour elle. Si elle a accepté, c’est pour Lionel, le beau programmateur dont elle désespère d’attirer l’attention. Être propulsée en tête à tête avec lui dans un monde virtuel spécialement conçu pour être le théâtre de tous les fantasmes, voilà qui promettait d’être l’occasion idéale pour tenter un rapprochement. En théorie. Parce qu’en pratique, elle se retrouve toute seule, perdue au beau milieu de ce qui s’annonce être une immense orgie, le tout dans un état d’excitation très troublant. Il faut vraiment qu’elle retrouve Lionel…

Roman sorti aux éditions Harlequin. Toute la première partie (20%) de ce roman est publiée ici, en accord avec l’éditeur. Profitez-en pour le découvrir ! Si vous aimez les réalités virtuelles et les scènes sexy, cette histoire est pour vous.

Sexy World

Quand son supérieur eut fini de formuler sa demande, Frédérique dut appuyer sa pile de cartons contre l’étagère à côté d’elle pour ne pas la faire tomber.

– Mais… pourquoi moi ? lança-t-elle avec une expression d’incompréhension.

André lissa la barbe fine qui recouvrait son menton, comme s’il réfléchissait à une manière de lui présenter les choses.

– Parce qu’il faut un joueur féminin, commença-t-il. Tu sais que ça fait partie des paramètres que va prendre en compte le système.

– Oui, bien sûr, mais…

– De toute façon, vu le projet, c’est plus cohérent.

– Euh, hésita-t-elle. Oui, enfin…

– Écoute, trancha-t-il en levant la main, je ne te force pas. Jusqu’ici, les programmateurs ont toujours fait les premiers tests eux-mêmes, mais ce coup-ci, il n’y a pas le choix : il faut deux personnes et deux personnes de sexes différents. Et tu sais bien qu’il n’y a pas de femme parmi eux…

Comme il ne disait plus rien, elle inspira avant de lâcher un profond soupir.

– Mais pourquoi de deux sexes différents ? insista-t-elle. Je veux dire : même pour un test ? C’est obligé ?

André lâcha un petit rire avant de répondre.

– Si ça marche, on étendra bien sûr le système aux personnes du même sexe, mais là on essaye déjà de voir si le système fonctionne. Ce sera la première fois que deux personnes différentes se trouveront dedans ! Et qu’elles pourront interagir l’une avec l’autre ; c’est extraordinaire !

Vu la complexité des démarches juridiques et des dépôts de brevets qu’elle avait à gérer à ce sujet, elle était bien placée pour le savoir. André poursuivit :

– Pour commencer, il a été paramétré pour un couple hétérosexuel. Il faut considérer qu’on en est encore aux premiers essais.

Frédérique fit la moue. Bien qu’il ait déjà prononcé ces mots auparavant, André ne pouvait rien dire de moins rassurant que « premiers essais » : l’un comme l’autre de ces mots suscitaient en elle une inquiétude incontrôlable. Elle reporta son attention sur les étiquettes des étagères et commença à ranger ses cartons aux bons emplacements.

– Et pourquoi pas Catherine ? tenta-t-elle soudain. Ou l’une des filles de l’accueil : Sophie ou Marie-Agnès…

– On le leur a déjà demandé.

– Et elles ont dit quoi ?

– Elles n’ont pas donné leur réponse pour l’instant. Ceci dit, comme elles ne sont pas célibataires, je ne sais pas si elles seront d’accord.

Frédérique se tourna brusquement, estomaquée.

– Ne me dis pas qu’il est censé se passer quoi que ce soit entre les deux testeurs ! Qui est l’autre d’abord ?

– Mais non ! Enfin, Fred, ce n’est qu’un test !

André riait, comme si elle venait de dire une énormité… Elle pinça de nouveau les lèvres en une mimique boudeuse.

– Certes, reprit-il, l’application est pour la Saint-Valentin, mais c’est juste pour le test : personne ne va vous demander de vous embrasser ou de faire quoi que ce soit de déplacé. Tu sais bien comment ça marche : un cadre, un rendez-vous, une découverte des lieux et des activités… c’est tout. Et, pour répondre à ta deuxième question, c’est Lionel qui a décidé de s’y coller.

La grimace de Frédérique fut déjà moins dubitative. Pour le coup, le « rien de déplacé » lui parut presque dommage finalement. Elle rangea son dernier carton et s’appuya d’une main à l’étagère.

– Je peux te donner ma réponse plus tard ? Je sais que tu vas me dire que ce n’est pas risqué, mais ça me stresse quand même. Tu sais que je ne suis encore jamais entrée dans une réalité interactive – et je sais que ça fonctionne bien, hein ? – mais l’idée d’être la première personne à essayer un nouveau programme de RI qui, en plus, fait interagir deux personnes…

Elle souffla avant d’ajouter :

– Le tout pour une histoire de Saint-Valentin…

Le silence qui suivit exprima mieux que des mots à quel point ce que lui demandait André la dépassait.

Celui-ci sourit.

– Tu sais bien que s’il y avait le moindre risque, les programmateurs ne demanderaient jamais à un autre membre de l’entreprise de jouer au cobaye, argumenta-t-il.

Fred accueillit sa remarque d’une mine peu convaincue. Ça faisait cinq ans qu’André et elle bossaient ensemble et, bien qu’il soit monté en grade récemment pour passer sous-directeur, ils avaient gardé suffisamment de complicité pour qu’elle se permette de rester sincère avec lui. Il reprit finalement la parole :

– Bon, pas de souci. Je comprends tes réticences et je ne te demande pas de répondre tout de suite, de toute façon, Lionel a encore des réglages à faire donc tu peux prendre le temps de réfléchir. Ceci dit, il voudrait quand même faire un premier test avant la fin de la semaine. Du coup, il va falloir que ça aille vite. Tu pourras me donner ta réponse genre… après-demain au plus tard ?

Frédérique se figea, les yeux écarquillés.

– Euh… Oui, balbutia-t-elle finalement en levant les mains dans un geste de reddition qui ne masqua rien de son agacement.

– Parfait.

Puis il tourna les talons.

À peine André eut-il quitté la pièce que Fred laissa tomber sa tête vers l’avant, dépitée.

Certes, la réalité interactive ne présentait pas réellement de risques, elle le savait. Tout le monde trouvait ça génial et elle aussi, mais uniquement tant qu’elle pouvait rester à son poste de juriste et observer cette merveille de technologie de loin. Sa boîte fonctionnait impeccablement, elle gagnait plus que bien sa vie, les gens venaient de toute l’Europe pour tester les nouvelles réalités interactives de Realistica et son entreprise vendait même ses programmes sur les autres continents. Là-dessus, il n’y avait rien à dire. Tous les clients ressortaient plus que satisfaits – pour ne pas dire « extasiés » – et les expériences étaient apparemment si réalistes que personne ne paraissait choqué par le fait que l’appellation « réalité interactive » ne correspondait en fait en rien à une quelconque réalité : c’était le contraire même. Mais, en ce qui la concernait, le simple fait d’essayer la paniquait ! Elle n’avait simplement pas envie qu’on se branche sur son système nerveux, pas envie qu’on implante des courants électriques dans ses neurones, et sûrement pas envie de se retrouver dans un monde que seuls ses nerfs assimileraient comme existant. L’aspect intrusif de cette technologie la dérangeait énormément et, quoi que puisse en dire André, le fait que les programmateurs tiennent systématiquement à tester d’abord eux-mêmes les nouvelles créations avant de faire appel à des cobayes extérieurs montrait bien qu’elles n’avaient rien d’anodin.

Et, en même temps, elle devait reconnaître que l’idée de passer du temps en tête à tête avec Lionel dans un décor de Saint-Valentin prévu pour être le summum de l’expérience interactive ne lui aurait pas déplu. Et puis, pourquoi ne pas faire ce petit effort pour arranger tout le monde ? Elle aimait bien André, elle aimait bien son taf, elle… « aimait bien » aurait été un euphémisme pour parler de Lionel : elle bavait sur lui chaque fois qu’elle le croisait dans les couloirs et elle avait une fâcheuse tendance à minauder bêtement les rares moments où il levait le nez de ses ordinateurs pour bavarder avec elle. Pour ce qui était de savoir si elle serait une crétine de refuser de vivre une telle expérience avec quelqu’un comme Lionel, objectivement comme subjectivement, il n’y avait pas trop de doute. Concernant la réalité interactive… c’était un autre problème.

Elle soupira avant de sortir son portable d’un geste nerveux et de regarder l’heure. Non seulement elle n’aurait jamais le temps d’abattre la masse de travail qui lui restait, mais, avec cette histoire, elle ne savait même plus où elle en était. Dépitée, elle repartit vers le couloir, l’esprit envahi de questions.

***

Lorsqu’elle regagna son appartement, il faisait déjà noir dehors. En ces heures d’automne, la nuit tombait tôt et les phares des voitures dessinaient de longues traînées rouges et jaunes le long du bitume de sa rue. Elle n’alluma pas, se contentant des lueurs colorées que la ville projetait sur ses murs, et jeta son manteau sur son canapé avant de balancer ses chaussures dans l’entrée. Puis elle se servit une tasse de thé et étendit les jambes sur sa table basse tandis qu’elle ouvrait son ordinateur portable sur ses cuisses. Rapidement, elle consulta ses e-mails. Quarante-sept non lus… Un de ces jours, elle devrait absolument faire le tri dans ce qu’elle recevait. Elle se connecta aux réseaux sociaux et vit immédiatement qu’elle avait reçu un message privé de sa sœur :

Salut, Fred !

Je monte sur Paris le week-end prochain, tu seras là ?

Elle porta sa tasse à ses lèvres, appréciant la chaleur de son breuvage. Sa sœur était toujours en train de vadrouiller à droite et à gauche et, même si elle passait toujours la voir en coup de vent, Fred l’adorait et se faisait systématiquement un plaisir de l’accueillir. Elle reposa son thé pour pianoter sur le clavier.

Encore besoin de squatter chez moi ?

Elle but une gorgée. Le message suivant ne se fit pas attendre. Mélinda était une accro de son smartphone.

Bien deviné, Mathias veut absolument tester la nouvelle RI de Realistica. Il paraît qu’on peut aller dans la Rome antique ???

Eh oui, tout était possible dans le monde magique de Realistica… Mélinda et Mathias avaient beau habiter à deux heures de Paris, ils ne résistaient jamais bien longtemps à quitter leur campagne pour venir essayer les nouvelles créations de sa boîte. Elle fit de nouveau courir ses doigts sur le clavier.

Oui, ils ont aussi ajouté l’Égypte et la Grèce dans la catégorie « Antiquité ». C’est tout neuf et paraît-il que c’est très bien.

Mel réagit au quart de tour.

Et tu n’as toujours pas testé ?

Fred sourit. Ça l’amusait souvent de converser avec Mélinda par message privé. Il leur aurait été aussi aisé de s’appeler au téléphone, mais Fred appréciait la distance et la praticité du clavier d’ordinateur.

Non. Tu me connais. Ça ne me dit pas…

Dis plutôt que ça te fait flipper.

C’est ça.

Elle accueillit avec une caresse son chat qui sauta à ce moment-là sur son canapé. Elle ajouta ensuite, dans une pulsion :

Enfin, ça risque peut-être de changer.

Mais elle effaça son message avant de l’envoyer. Lourdement, elle reposa la nuque sur le dossier du canapé. Elle ne savait pas en fait… Peut-être que Sophie ou Catherine donneraient leur accord avant elle et la question serait réglée. Elle était incapable de décider si elle préférerait que ça se passe ainsi ou si elle aurait des regrets. C’était vraiment une mauvaise blague que Lionel se soit porté volontaire pour le test. Elle grattouilla les oreilles de son chat, avant de se décider à écrire :

Je t’ai parlé de ce mec de mon service, qui bosse sur les programmations ?

La réponse de Mélinda ne se fit pas attendre :

Lequel ? Celui sur lequel tu craques ? Si oui, tu m’en as déjà parlé, je confirme !!!

Un petit sourire se dessina sur ses lèvres. Mel avait le don de la taquiner toujours juste là où il fallait. Elle corrigea :

Ouais, enfin, je ne craque pas TOTALEMENT sur lui non plus, hein ? Disons qu’il est plaisant à regarder.

Le smiley « clin d’œil », pas dupe pour un sou, que lui envoya sa sœur, l’amusa de nouveau.

Bref, le département conception a créé une nouvelle RI, pour la Saint-Valentin… Et ce sera lui qui va la tester, mais ils ont besoin d’une femme pour l’accompagner.

La réponse de sa sœur arriva aussitôt.

Ouahou !!! Ne me dis pas qu’ils te l’ont proposé ? Une toute nouvelle RI ! Pour la Saint-Valentin ! Et tu vas être la première à la tester !!!

Tout sauf la réaction que Fred aurait voulu voir, quoiqu’elle s’y soit attendue, venant de sa sœur. De toute évidence, même le sujet « tête-à-tête avec collègue inaccessible en temps habituel et honteusement sexy » ne valait pas tripette devant celui de « nouvelle expérience de RI ». Sex-appeal de l’expérience interactive : 1 ; Lionel : 0. Sa sœur continua :

Mais, mais, ça veut dire que, ça y est, le système dont tu m’as parlé pour y entrer à deux est fonctionnel ? Mais c’est incroyable !!!

Pour sûr que ça l’était !

Et vous pourrez, genre, vous toucher ? Vous entendre ? Interagir l’un avec l’autre ???

Fred cessa de caresser le chat. Elle tapa rapidement sur son clavier :

Normalement, oui. Enfin, personne ne dit que ça sera vraiment possible, ou que ça marchera correctement non plus, hein ? Ça ne va être qu’un test. Et, si ça se trouve, ça ne fonctionnera pas. Et…

Après un temps d’hésitation, elle laissa tomber son envie d’exprimer ses peurs et se contenta de cliquer sur « envoi ».

Mais enfin, quand même, ouahou ! Tu vas être la première à vivre ça ! Je n’arrive pas à y croire tellement c’est fou…

Sûr…

Fred n’aurait pas pu se sentir plus seule avec les craintes qu’elle éprouvait. Elle passa les doigts sur son front.

Bon, allez, à ce week-end. Tu me diras quand vous venez.

Puis elle éteignit son ordinateur portable et le posa sur la table. De lassitude, elle se laissa tomber sur le canapé et s’y allongea.

Au bas de sa rue, les voitures allaient et venaient, projetant des lumières qui glissaient sur les murs de son appartement, et leurs moteurs créaient un ronflement familier. Ses paupières se fermèrent tandis que ses pensées dérivaient. Des images y apparurent, des situations, des scénarios… Malgré l’angoisse qu’elle éprouvait, toutes les histoires que tissait son esprit quant à cette expérience avec Lionel se révélaient d’une profonde ambiguïté. Elle soupira longuement et posa la main sur sa poitrine, effleurant les pointes douces de ses seins à travers ses vêtements. Le visage tourné de côté, elle sentait sa poitrine se lever et se rabaisser doucement, dans un rythme régulier.

Alors que ses songes s’orientaient vers une sensualité plus débridée, elle fit courir ses doigts sur son corps, caressant son ventre, puis les laissa rejoindre la chaleur accueillante de son entrejambe où ils se nichèrent, chassant le stress de la journée en le remplaçant par quelque chose de plus doux et de plus apaisant.

***

Le lendemain matin, Fred fut surprise de voir la tête de Lionel passer par la porte de son bureau.

– Salut. Je peux entrer ?

Elle baissa la liasse de documents qu’elle était en train de lire.

– Bien sûr.

– Je viens te voir pour le projet « Saint-Valentin », lui expliqua-t-il en avançant. Tu sais ?

– Oui… J’ai vu André hier. Il m’a dit que vous cherchiez quelqu’un.

– C’est ça.

Lionel posa les mains sur son bureau et prit une longue inspiration comme s’il cherchait comment lui présenter les choses. Fred se raidit, nerveuse. Lorsqu’il releva les yeux sur elle, elle se sentit troublée. Le fait que ses pensées nocturnes aient tout eu du petit Kama Sutra illustré avec lui n’était pas là pour l’aider en même temps. Elle anticipa ce qu’il pourrait dire en prenant la parole :

– Je sais que vous avez besoin d’un membre de sexe féminin…, reconnut-elle en s’enfonçant dans le cuir de son fauteuil, prenant ainsi une légère distance avec lui. Mais cette histoire de test me stresse.

Elle le fixa dans les yeux.

– Tu sais que je ne suis même jamais entrée dans une RI ? poursuivit-elle.

– Je sais, confirma-t-il avec un sourire marquant son amusement.

Le fait que Fred puisse bosser dans ce domaine sans avoir jamais fait l’essai d’aller elle-même dans une réalité interactive était un sujet de boutade régulier, au travail. Pas une réunion de service ne se passait sans qu’il y soit fait allusion et ça faisait longtemps qu’elle avait pris l’habitude de se faire charrier à ce sujet.

Il reprit une expression plus sérieuse et fixa quelques secondes ses mains.

– André m’a dit que tu avais peur. Je le comprends, il n’y a pas de souci à ce sujet. Après, tu sais, ce ne sera pas comme si tu devais y être seule : je serai là. C’est moi qui ai le plus bossé sur ce programme, je le connais comme ma poche. Je gérerai.

– Je sais, mais…

Elle passa les doigts dans ses cheveux en un geste las. Lorsqu’elle replongea dans le regard de Lionel, elle dut batailler pour ne pas lui montrer à quel point il la perturbait. Elle se demanda également s’il était allé voir ainsi tous les membres féminins de l’établissement ou si elle avait droit à un traitement de faveur.

– J’aimerais beaucoup que tu acceptes, insista-t-il.

– Je…

– Allez…, poursuivit-il dans un sourire désarmant.

– Bon, OK ! capitula-t-elle avec un rire nerveux. OK, OK. Il est prévu pour quand, ce test ?

– Cet après-midi ?

– Déjà ?!

Elle avait eu à peine le temps d’accepter qu’elle commençait à le regretter.

Lionel lui répondit d’un haussement d’épaules assorti à une mimique amusée. Elle inspira profondément.

– Eh bien… soit !

– Super ! Alors, va pour cet après-midi. Je vais prévenir les autres et on passera te chercher quand tout sera prêt.

Puis il repartit vers le couloir, l’abandonnant sur le « on » qu’il avait employé et qui lui laissa la désagréable sensation de s’être fait avoir.

Elle mordilla quelques secondes son stylo. Puis elle se leva brusquement.

– Lionel ! cria-t-elle une fois qu’elle fut dans le couloir.

Il se retourna.

– Je…

Elle hésita mais n’osa pas revenir sur l’accord qu’elle venait de lui donner ; la gêne la paralysait, ses mots restaient coincés dans sa gorge, comme les nombreuses fois où elle avait voulu tenter d’avoir avec lui plus que des rapports professionnels.

– C’est censé durer combien de temps, au total ? se décida-t-elle finalement à lui demander. Parce que j’ai beaucoup de choses à faire.

– Ce sera aussi du boulot, tu sais, lui lança-t-il avec une expression bienveillante.

Elle pencha la tête de côté en faisant la moue.

– OK. Je comprends. Eh bien, écoute, euh…

Il posa la main sur l’arrière de son épaule dans un temps de réflexion.

– Une fois dans la RI, ça devrait durer dans les deux heures, mais en temps réel, il ne se passera guère que cinq minutes. Ça, c’est défini. Par contre, les préparatifs seront plus longs que d’habitude. Du coup, je dirais… une demi-heure ? Tout compris, temps réel. Ça t’ira ?

Fred considéra mentalement ses dossiers en cours.

– D’accord, je me libérerai. Vers quelle heure ?

– Disons entre 14 heures et 15 heures. Ça sera bon ?

– Oui.

Elle tapota une seconde sur le montant de la porte.

– Oui, ça ira, répéta-t-elle.

Puis elle retourna dans son bureau, anxieuse, pensive et, d’une manière inattendue, curieusement fébrile.

Hard – P’tit Ju (partie 2)

J’étais toujours agacée et j’éprouvais aussi une sorte de besoin de sombrer… curieusement majorée, soudain, par le trouble que j’éprouvais. Un instant, je songeais même à aller au bout de ma démarche de délitescence en leur demandant de l’héro, pour dire, mais je vous rassure : c’était vraiment juste une idée stupide, comme ça, qui avait vocation à mourir à peine avait-elle surgi dans mon esprit. J’avais toujours esquivé les drogues dures, jusque-là, et il était hors de question que j’y touche.

– Ça va ? me demanda Chris.

Je recrachai longuement la fumée.

– Oui.

Loïc se tenait toujours allongé, avec sa queue tendue, et Chris s’était assis sur la table basse. Je me demandais ce qu’il pouvait y avoir entre eux. Je veux dire… C’était des potes, c’était évident, mais ce qui se produisait restait cependant spécial. Qui couchait à trois, comme ça, avec son meilleur ami ? Même si tous deux ne se touchaient pas, bien sûr. Le fait ne pas avoir de contact physique ne suffisait à ôter toute l’ambigüité qu’induisait forcément ce rapport.

Je ne trouvais pas ça anodin, en tout cas.

Je tournai la tête vers Chris.

– Tu veux que je te suce ? dis-je.

Ce n’était pas tant que je ne voulais pas que Loïc recommence à pousser ma tête sur sa queue, c’était que je voulais m’occuper de Chris. Et aussi que je pensais me sentir moins mal à l’aise, dans cette configuration. Loïc, lui, saurait bien s’occuper de moi – ou s’occuper de lui, via moi – durant ce moment. Et j’avais besoin de reprendre la maîtrise de ce qu’il se passait. De retrouver de l’assurance.

– Oui.

J’inspirai une dernière taf puis lui tendis le joint.  Et je m’approchai de lui pour déboutonner son jean. Il se laissa faire. Il fumait, toujours assis sur la table basse, pendant que je m’occupais de lui. Cool, la vie. Sympa, non ? Je pense que j’étais vraiment une fille adorable. Je sortis son sexe, que je trouvai vraiment joli, plutôt large et long, mais pas trop non plus. Juste assez pour être tentant. Et j’attrapai une nouvelle protection pour le couvrir avant d’en lécher le bout. Je sentis au changement de poids derrière moi que Loïc se relevait. Il vint à côté de mon visage et regarda ce que je faisais. Je m’appliquais à sucer doucement le sexe de Chris, sans pour autant l’enfoncer dans ma bouche aussi profondément que me l’avait fait Loïc, laissant l’excitation que cet acte me suscitait glisser en moi… et me remplir toute entière. Et les expirations longues de Chris, ainsi que la manière dont il touchait mes cheveux, ma joue, m’indiquaient qu’il appréciait ce que je lui faisais. Chris finit par passer le joint à Loïc. Au bout d’un moment, ce dernier réclama :

– A mon tour.

Je tournai le visage vers lui pour le voir avec sa verge tendue vers moi. Elle était vraiment dure, et je pensais qu’il devait avoir envie d’exploser. D’une certaine façon, ça me plaisait. De savoir que je lui faisais un tel effet. Ça me plaisait aussi de passer de l’un à l’autre, comme ça. Cette alternance. Je levai les yeux sur son visage et lui écartais mes lèvres. Il vint lui-même entre elles, posant même la main à l’arrière de ma tête pour la retenir et me baiser ainsi, mais sans aller trop loin, cette fois. Me laissant aussi mener le jeu. Mine de rien, il retenait les leçons. Mais cette façon de me traiter ne m’en excita pas moins. Mon entrejambe était trempé, mon corps fébrile d’envie, et quand Chris me caressa les seins en même temps à travers mes vêtements, mon bas-ventre se contracta frénétiquement dans une tension autant chaude que délicieuse et me fit crisper les doigts sur le tissu du canapé.

Je finis haletante, la tête prise de vertiges, le bas-ventre trempé, pulsant, peinant à reprendre mon souffle et mes esprits, troublée de toutes les manières qu’il soit, troublée en moi-même… Je peinais même à regarder Loïc ou Chris. On avait monté en intensité et le changement d’attitude de Loïc, cette façon de prendre le pouvoir dans les pratiques tout en s’accordant à ce que je lui avais manifesté, le regard de Chris sur moi, le contact ses mains… Tout me perturbait. Je ne parvenais plus à savoir si le comportement de Loïc était une façon de faire son malin devant son pote ou s’il cherchait juste à me donner ce que je voulais. S’il ne faisait pas ça aussi volontairement « pour moi » : parce que c’était ce que je lui avais montré de mes désirs. Ou s’il profitait encore du fait d’avoir une fille « facile » dont profiter.

J’avais perdu toute capacité de réflexion.

Loïc libéra ma bouche.

Je tournai un regard embué vers Chris.

Sa main se posa sur mes lèvres, les caressant du pouce.

– Tu veux encore me sucer ?

Tu « veux », pas tu « peux ». Pas tu « vas ». Pas comme Loïc.

J’acquiesçai.

J’en avais envie, oui.

Son jean était encore ouvert, alors je poussais légèrement sur son torse pour le faire s’arquer en arrière, et me penchai sur sa queue. Ça me plut vraiment de la sentir en moi. J’aimais sa forme et sa longueur. J’aimais les gestes avec lesquels Chris caressait mon visage tandis que je le suçais. Je fus juste perturbée par la voix de Loïc, alors que je faisais des va-et-vient sur sa verge.

– Tu peux y aller plus fort.

Je crus un instant qu’il s’adressait à moi, mais il parlait à Chris.

– Ça ira, répondit celui-ci.

– Elle aime ça, insista Loïc.

Chris confirma :

– J’ai vu, oui.

Ça n’aurait peut-être pas dû me perturber… Ou si. Je fus un peu sortie de l’acte, en tout cas. C’était trop bizarre de les entendre parler de moi, ainsi. Qui plus est alors que j’étais juste là. De les entendre dire ça, exactement.

Je relevai la tête, confuse.

– Tu as envie que je te prenne plus loin dans ma gorge ? demandai-je à Chris.

Il réagit d’une nouvelle caresse sur ma bouche.

– Comme tu le veux…

C’était doux. Chris ne me poussait pas mais ne me retenait pas non plus.

Je fus suffisamment perdue pour me rasseoir sur le canapé, dans un soupir, et réclamer le joint. Loïc fuma encore plusieurs tafs en me fixant, comme s’il me sondait – et il me sondait, il n’y avait aucun doute à avoir là-dessus – avant de me le donner. Je le saisis enfin. Tandis que j’inspirais, Chris me demanda :

– Pourquoi est-ce que tu fais ça ?

Mon trouble devait être assez flagrant pour qu’il me pose une telle question, et je me rendis compte que je n’avais pas de réponse à lui donner, ou pas de simple, en tout cas : que celle-ci serait trop longue, qu’il faudrait trop reprendre de loin, trop expliquer. Et je ne risquais pas de lui balancer toutes mes petites pièces de puzzle, à lui. Pas même le plus petit de ces mots. Je refusais de leur dire quoi que ce soit de ma vie, de toute façon.

– Parce que ça m’excite.

Au moins, était-ce sincère. Je n’avais pas envie de mentir non plus. Je ne disais que le vrai.

Je fumais de nouveau.

– Parce qu’elle veut que tu la baise, dit Loïc à Chris.

Et il plongea dans mon regard, toujours avec cet air de bien mieux me comprendre que je ne voulais le croire. Et d’en être satisfait. Il lisait décidément bien en moi, je ne pouvais le nier. Cependant, il ne lisait que la surface. Jamais il ne verrait ce qu’il y avait en-dessous.

– Oui, reconnus-je.

– Finis-moi, d’abord.

Je le fixai, toujours appuyée sur le dossier du canapé. Puis je lui lançais, provocante :

– Viens.

Je n’en notais pas moins sa proposition : le fait qu’il soit en train de prendre un rôle d’entremetteur, nous réunissant tous deux, avec Chris, lisant dans mes envies pour se mettre en retrait, réclamant juste un orgasme rapide avant. Loïc était assez surprenant, en fait.

Il me retira mon joint des lèvres pour le poser dans le cendrier, puis ôta son t-shirt. Je profitai de la vue. Je ne sais pas si je l’ai déjà dit mais il avait un beau corps, un torse assez fin mais à la plastique attrayante. Mais il ne me laissa pas l’observer bien longtemps. D’un geste, il releva mon visage et puis posa un genou sur le canapé pour approcher son sexe de ma bouche.

Je jetai un dernier œil à Chris, qui s’était rapproché de moi. Il était même si près… Sa queue était toujours sortie, droite, alors qu’il était resté entièrement habillé par ailleurs. Et il posait la tête juste à côté de mon visage, avec un mélange de fascination et d’interrogation dans le regard. Il était si proche de ce qui allait se passer…

– Regarde-moi, dit Loïc.

Je le fixai dans les yeux.

Ma tête était bloquée à l’arrière par le dossier du canapé.

Et j’attendis.

Quelle attraction éprouvions-nous tous trois pour ça ? Pour ce jeu-là ? Pour cet extrême, que nous partagions ? Je l’ignorais mais ça me plaisait d’être une source de mystère pour eux.

Je me promis de ne jamais rien leur dire de moi. Que je reste la fille bizarre qui venait se faire sauter avant de disparaître.

Celle qui leur ouvrait ses cuisses et sa bouche.

J’étais excitée, inquiète, curieuse… Avec des élans de provoc’ et des chuchottements intérieurs de repli.

Et le contact de Chris, tout contre mon cou, qui effleurait ma chair de ses lèvres, me troublait plus encore. Sa main, sur mes seins. La manière dont il déboutonnait mon chemisier.

Loïc passa la main sur ma tête, entrant dans mes cheveux. Puis il poussa pour pénétrer de son sexe l’espace entre mes lèvres, avec lenteur. Profondément, aussi, mais comme il s’y prenait doucement, ça passait mieux. Je le laissai faire. Le jeu auquel on s’adonnait était intense mais, contrairement à la première fois, Loïc gérait. Quand il se mit à faire des va-et-vient, ce fut fort mais pas insupportable, et putain d’excitant… Je gardai mes yeux dans les siens. Et je cherchai de la main le sexe de Chris, le caressant quand je l’eus en paume. Chris libéra mes seins et son souffle entra dans mon oreille, me faisant entendre le plaisir que je lui donnais. Quand il attisa mes mamelons, je me tendis d’envie. Et quand ses mains descendirent sur mon buste pour se presser entre mes cuisses, je perçus avec violence, plus encore que je ne le savais déjà, à quel point j’étais trempée. J’oscillais entre désir de reprendre mon souffle, même juste un peu, et besoin de plus, de la main de Chris dans ma culotte, de son corps dans le mien. Ça finit par arriver. Je pus sentir ses doigts forcer la matière de mon jean, bien qu’il l’ait déboutonné depuis longtemps, et entrer dans ma culotte, trouver mon sexe, glisser contre ma chair tant elle était humide. Et se fourrer en elle.

– Elle est vraiment trempée, souffla-t-il d’une voix chaude avant d’embrasser mon cou.

Encore une adresse à Loïc…

Ça restait si bizarre.

Quand Chris se mit à caresser mon clitoris, je me raidis parce que c’était trop. Trop fort pour moi, trop de sensations, trop vives, et je fus sur le point de réclamer une pause, mais Loïc se mit à ce moment-là à respirer plus vivement, et à me tenir la tête en gémissant, et les longs va-et-vient qu’il fit furent intenses, mais enfin il éclata. Il jouit en fourrant profondément sa queue dans ma bouche et en resserrant ses doigts sur ma tête en une curieuse caresse.

J’étais si saoule d’envie et d’excitation, et de plaisir, et de trouble, et à bout de souffle, aussi, que,  quand il me relâcha et que Chris retira ses doigts de ma culotte, je tombais de côté sur le canapé.

– Tu te déshabilles ? me lança Chris.

La tête me tournait mais je n’hésitai pas sur la réponse :

– Oui.

J’ouvris les yeux sur lui.

Sa queue était toujours tendue, en attente de délivrance. Et lui toujours habillé. Je voulais qu’il se dévête. Je voulais qu’il enfonce son sexe en moi. Immédiatement.

– Toi aussi ? lui demandais-je.

Je me sentais plus à l’aise avec Chris. Peut-être parce que Loïc était celui qui menait la danse et que ça nous mettait plus ou moins sur un niveau parallèle, tous deux, mais c’était difficile à définir. Ce que je vivais avec ces deux mecs restait curieux, vraiment. Chris était aussi doux que Loïc se montrait brute, et pourtant les choses étaient claire, entre nous. On couchait ensemble. Je me donnais à eux deux, et eux se donnaient aussi ; à mes fantasmes. C’était comme si on avait fait un contrat, comme si on s’était retrouvés tous les trois embarqués dans une scène que ni eux ni moi ne maîtrisaient totalement : par laquelle on se laissait tous emporter, au gré d’un script changeant et toujours inattendu, si ce n’était sa finalité.

J’enlevais mes vêtements avec peine tant j’étais saoule d’excitation, mais tout de même prestement et observai, toujours allongée sur le canapé, Chris se désapper.

Loïc, de son côté, se rhabillait. Je fus juste interloquée quand, après avoir enfilé son t-shirt, il prit son téléphone portable pour passer un appel.

– Ouais, dit-il en guise de présentation, une fois que son interlocuteur eut décroché, et il s’éloigna.

Je n’entendis pas la suite, sinon qu’il appelait quelqu’un d’assez proche pour s’adresser à lui ainsi. Il passa rapidement une veste, puis franchit la porte-fenêtre menant à la terrasse de son appartement. Et il la repoussa derrière lui.

– Ça va ? me demanda Chris en attirant mon attention vers lui.

Je me rendis compte que mes battements de cœur s’étaient intensifiés.

– Oui, dis-je.

Il me sembla que Chris savait ce qui allait se produire. Ou… en tout cas, je me mis à le penser. Parce que j’étais stressée mais que lui ne le semblait pas. Il avait l’air beaucoup plus à l’aise que moi par rapport à la situation, en tout cas.

Il me surplomba et m’embrassa. Lui comme Loïc exigeaient décidément beaucoup de ces baisers qui m’avaient tant repoussée auparavant et qui participaient désormais à mon excitation. C’était les préliminaires qui amenaient à cet « autre chose » que je désirais : cette suite à laquelle était ouvert mon corps, qui l’aidaient à s’échauffer et à se préparer à tout ce qui s’ensuivrait. Et j’accueillis avec une envie douloureuse les doigts que Chris enfonça en moi. Il pressa avec force, comme me saisissant par-là, me sondant, tandis que je me peinais à conserver mon souffle dans son baiser.

Chris me touchait, avec sa façon de faire qui lui était propre : douce mais non dénuée de force. Il n’abordait pas mon corps comme quelque chose de fragile, mais il n’était pas brusque comme Loïc pour autant. J’accueillis ses gestes, pétrie d’excitation, pleine de désir, et du plaisir que j’éprouvais sous son corps pressant. Et je les accueillis avec plus d’envie encore lorsqu’il écarta mes cuisses pour se présenter entre elles. Et enfin me pénétrer. Plonger en moi. M’ouvrir. Je me fondis dans la sensation de ce sexe qui creusait sa place dans mon être. Et de ce corps lourd, puissant, qui me clouait sous lui.

Je perdis tout de suite pied. Les va-et-vient de sa verge dans ma chair étaient juste ce que j’attendais, me sortant de ma réalité pour ne plus me laisser être que plaisir, que vibrations, que nerfs à vifs, qu’engloutissement dans ce monde parallèle, fantastique, où je cherchais à me noyer. Je ne retenais aucune de mes réactions, me tordant et gémissant sans réserve, emportée, et serrais les doigts, fort, sur les muscles de Chris, quitte à lui faire mal mais ça aussi, ça n’avait pas d’importance.

Il me prit longtemps.

Et il devait en avoir eu envie, beaucoup, parce qu’il n’arrêta pas de me tourner et me retourner, de déplacer mes jambes, de faire pivoter mon bassin, de changer de position pour me baiser plus encore.

Celle par derrière m’emporta si pleinement que des larmes me vinrent. La sensation de son sexe était plus forte, celle de ses cheveux frôlant mon cou au gré de ses déhanchements me faisait frissonner, mais ce n’était pas ce qui me toucha autant. Ce fut le sentiment de liberté et d’apaisement que je me mis à éprouver  dans le fait d’être possédée ainsi, dans cet acte purement sexuel, qui ne comportait ni contraintes ni enjeux, qui ne me demandait pas de penser et surtout pas d’aimer, sans rien qui ne m’entrave sinon la soumission éphémère aux désirs de mon corps. Et, dans le vertige que je vécus, je ne me rendis plus compte de rien, captive du plaisir que j’éprouvais, sinon ce qui était du sexe, de la brûlure de mes nerfs, de la puissance de la pénétration, et de la chair, et du corps… si ce ne fut, à un instant, une image floue que je n’intégrais pas tout de suite mais qui me resta ensuite, une fois l’acte fini : la sonnerie du téléphone de Loïc et la façon dont, revenu au sein du salon, il décrocha pour se ré-éloigner direct sur la terrasse, comme s’il s’attendait déjà à cet appel.

Chris me baisa jusqu’à atteindre l’orgasme et me faire frôler le mien… que je n’atteins pas. Qui me brûla intérieurement tandis que Chris retombait lourdement contre moi, haletant, nous rendant si collés sur le canapé qu’il aurait pu me faire tomber. La vision de Loïc et de son téléphone me revint alors, mais je ne sus pas la traiter.

Je regardai par la porte-fenêtre : il était toujours dehors, en pleine conversation.

Je me laissai glisser au sol.

Chris retira sa capote en m’adressant l’un de ses sourires craquant. Je lui répondis à peine. Je ne voulais pas encore sortir de la brume.

Lorsque Loïc rentra enfin, j’étais en train de regarder au sol pour rechercher mes vêtements, mais ne me laissa pas m’en emparer.

– Pas maintenant, dit-il seulement.

– Pourquoi ?

Loïc haussa une épaule et il eut même un petit sourire en coin à ce moment-là, comme s’il se délectait de son impression de m’avoir « cernée ».

Je me sentis mal. D’un coup.

Je répétai :

– Pourquoi ?

– Un pote va arriver.

Ça me fit l’effet d’une douche froide. Pas seulement par ce que ça sous-entendait. Par son sourire relatif à cette idée.

– Et dans quel but ?

Il ne me répondit pas, alors j’enchainai :

– Pour que lui aussi puisse me baiser ?

Je ne savais pas si je devais être choquée ou bien interloquée par cette proposition. Il ne m’avait pas demandé mon avis, surtout.

– Pourquoi pas ? Ce n’est pas ce dont tu as envie ?

J’hésitai sur ce que répondre.

« Non » était le premier mot qui me venait parce que, bien sûr, c’était ce que la fille que j’avais été jusque-là aurait répondu, et que celle-ci était encore profondément présente, en moi. Je ne m’étais pas transformée en un jour. Je restais quelqu’un avec une forme de morale, ou de jugement… Normal, juste. Sauf cas particulier, on est tous comme ça. Et mon premier réflexe était forcément celui-ci. Ça ne pouvait pas être autrement. Mais, en même temps, cette proposition répondait effectivement à mes envies. A mes fantasmes. A mes désirs enfouis, que j’exhumais avec force, ces derniers temps. Que j’arrachais à la pelleteuse. Mais qu’il était toujours difficile d’assumer. Je n’allais pas lui dire « bingo, fais venir tes potes, je ne demande que ça », même si Loïc disait vrai, au fond. Et je ne lui dirais pas non plus que même cette manière de traiter, si elle avait tendance à me révolter, était ce que j’attendais de lui, aussi.

– Ça dépend qui, objectais-je.

– Qu’est-ce que ça peut te faire ? Une queue c’est toujours une queue, non ?

J’oscillai entre le considérer plus encore comme un connard et approuver sa pertinence. Loïc me prenait de haut, mais il me cernait avec une acuité surprenante, et il disait juste, aussi. C’était peut-être juste cette vérité qui était choquante.

– Tu n’auras qu’à mettre ta tête dans les coussins.

OK, j’optai pour « pire connard encore » et j’hésitai à lui foutre un pain. Je me remis donc à chercher mes vêtements, nerveusement, sans savoir vraiment ce que je voulais, alors, mais, à ce moment-là, la sonnerie de la porte d’entrée retentit. Loïc alla ouvrir. Chris était resté assis, observateur de la scène mais ne se mêlant pas à notre altercation. Je remarquai son sexe à demi-relevé, encore, comme si son excitation ne s’était pas vraiment fanée, et ses mains croisées tranquillement derrière sa tête. Lui ne chercha pas à se couvrir. Je le trouvais impudique, comme lors de la fête quand il avait fait ce strip tease bourré, peu soucieux de montrer son corps même en érection. Et toujours avec cet air de tout prendre par-dessus la jambe qui m’interloquait, parfois, et me dérangeait sur le moment. Comme si c’était normal que Loïc profite du fait que je sois en train de me faire sauter par son pote pour en inviter un autre à prendre son tour. Comme si je n’avais qu’à dire « oui ».

Chris répondit à mon regard en relevant les yeux sur moi.

– Ne stresse pas comme ça, souffla-t-il.

Je haussais les sourcils, éberluée.

– Facile à dire, murmurais-je.

Il se leva et se rapprocha de moi pour tourner mon visage vers lui d’une main sur ma joue. Et il m’embrassa, mais d’une manière différente des précédentes. Comme un baiser d’amoureux : quelque chose de bien trop tendre pour ce qu’on avait fait, déjà, et ce qu’on s’apprêtait à faire ; pas quelque chose d’un mec qui est en train de se partager une fille inconnue avec ses amis. Et puisqu’il occupa ainsi ma vue – enfin, me fit fermer les paupières, en tout cas –, je n’aperçus le nouvel arrivant qu’une fois qu’il fut vraiment devant moi. Et, sans surprise, c’était leur troisième pote : PtitJu, comme le nommaient les autres. Un nom mignon pour un mec qui me rebutait. Je tâchais de ne pas montrer à quel point son apparence me dérangeait. J’avais encore des règles de comportement social : on ne renvoie pas dans la gueule des gens leur apparence. J’étais pourtant tout sauf prête à lui donner mon corps. Et la colère revint avec force.

– Ce n’est pas comme ça que ça marche, dis-je à Loïc, agressive.

– Ah bon, c’est comment ?

– Je ne sais pas mais pas comme ça…

J’étais nue, tous me regardaient, j’avais deux mecs qui étaient déjà passés entre mes cuisses autour de moi, et j’étais stressée. Rien pour me permettre d’être moins mal à l’aise, donc. J’aurais voulu au moins avoir de quoi me couvrir.

– Allez, insista Chris en se penchant vers lui pour baiser mon cou.

On aurait dit une demande d’être « sympa » envers leur pote… Une espèce de relation amicale bizarre dans lesquels ils invitaient leur ami à profiter de la fille avec qui il y « avait moyen », tout en restant protecteur envers elle, du moins pour Chris. Comme avoir Chris contre moi atténuait mon sentiment de nudité, je me resserrai d’autant plus contre lui, et il caressa mes seins, joua avec mes mamelons. C’était comme une façon de me dire « vas-y, fais ça pour moi, pour nous… » Je me tendis en réaction, honteuse de ma réceptivité mais, en  même temps, je n’avais pas joui et mon corps n’en pouvait plus. Je ne jouissais désespérément pas avec eux, n’épanchant mon besoin que dans la solitude de ma chambre, et mon corps sur l’instant en était comme usé, douloureusement sensible, prêt à céder à la moindre des promesses à ce sujet.

– Viens sur moi, dit Chris, en s’allongeant sur le canapé.

Mais il se reprit tout de suite et se releva. Il jeta au sol tout ce qu’il trouva de mou et de souple : le plaid épais de l’un des fauteuils, une sorte de couverture molletonnée, tout ce qu’il y avait de coussins  autour de nous, et il s’allongea sur le dos. Il bandait maintenant vraiment dur et son sourire était à la fois séducteur et empli de désir.

– J’ai envie de te lécher, dit-il en me tendant la main. Viens.

Soit juste la proposition qui avait le plus de chances de me faire craquer.

Il mit un coussin sous sa tête et m’appela de nouveau.

J’hésitais… Je ne pouvais rien faire d’autre qu’hésiter.

Loïc me faisait un sale coup en faisant venir son pote comme ça sans me demander mon avis, c’était sûr. Et en même temps, je devais reconnaître que seule l’apparence de PtitJu me dérangeait. Dans le fond, Loïc ne m’offrait que ce que j’attendais de lui et j’aurais accepté avec beaucoup plus de facilités n’importe quel autre mec… J’aurais accepté n’importe qui d’autre, en fait.

Je cédais.

L’envie me submergeait trop. L’idée d’avoir la langue de Chris sur mon sexe faisait vibrer mon corps frustré et la scène faisait monter en moi une excitation enfouie que je ne pouvais pas restreindre. Et puis Chris me plaisait, aussi, pas comme un mec avec qui on pouvait envisager véritablement quelque chose derrière – si ça avait été le cas, je me serais barrée en courant – mais comme quelqu’un que je pouvais suivre, sur l’instant, qui me donnait envie de me fier à lui. Je m’agenouillais à ses côtés, avec mon cœur qui tapait fort, mais il m’arrêta tout de suite.

– Non non, pas comme ça.

Il eut même une tête bizarre, comme s’il était surpris que je ne l’ai fait pas de moi-même.

– Dans l’autre sens, précisa-t-il.

Et il m’accompagna de manière à me faire positionner sur lui en 69. Là, ce fut autant excitant qu’obscène. Parce que j’avais sa queue, bien dure, à ma portée, et sa bouche prête à s’occuper de mon sexe, et que mon cul était terriblement exposé aux deux observateurs qui nous surplombaient, debout. Drôle de scène, vraiment.

Quand il se mit à me lécher, je cessai de penser, cependant. Ou presque. Parce que ce fut tellement fort ! Et tellement bon, et j’avais tellement été en manque de ça, et ce fut comme un vertige, soudain, qui m’emporta toute entière, me faisant trembler, feuler, et tâcher de drainer l’émoi de mon corps en engloutissant profondément sa queue dans ma bouche, et je sentis, aux frémissements de Chris, à quel point il aimait ce que je lui faisais. La façon dont il cessa plusieurs fois de me lécher pour échapper un souffle lourd l’indiqua également, tout comme marquant la manière dont il se retenait pour ne pas jouir avant moi.

Je succombai. La tête partie ailleurs, le corps secoué de spasmes, des gémissements lourds s’arrachant de ma gorge, des larmes, même, embuant mes yeux, tant tout mon être était bouleversé, remué.

– Doucement, murmura juste Chris alors que je me remettais à le sucer pour le faire jouir.

Je pris alors en compte sa demande et je sus ce qui allait se passer. Je ne me retournais pas. Je le laissais hausser plus haut mon bassin, et redescendre son visage – je sentis qu’il retirait le coussin sur lequel il avait posé sa tête – et j’essayais de reprendre mon souffle. Et, surtout, de ne pas penser.

Alors qu’un sexe se présentait derrière moi, je lançais juste la main derrière mon bassin pour vérifier ça : qu’il était bien recouvert d’une capote, et je levais les yeux pour voir Loïc, positionné non pas pour regarder son pote enfoncer sa queue en moi mais pour jouir du spectacle de mon visage tandis qu’il le faisait.

Hard – P’tit Ju (partie 1)

P'tit Ju

Après l’histoire avec Chris, j’eus besoin de prendre du temps. Je ne repassai pas chez Loïc et ne réessayai pas de le recontacter. Parce qu’on avait échangé nos numéros, il m’envoya bien un message en évoquant l’idée qu’on puisse recommencer avec Chris – enfin, aux quelques lignes minimalistes qu’il m’envoya : « on fait une soirée avec Rastouille », ce fut ce que je supposais – mais je n’y donnais pas suite.

J’avais besoin de réfléchir. De prendre de la distance. De savoir où j’en étais. De faire le point avec le « moi » que j’étais : moi, dans son entièreté, pas la part limitée de moi-même, et fausse sur certains points, dans laquelle je me glissais avec eux.

Je ne voulais pas recommencer à coucher avec Loïc. Enfin, pas juste comme ça. Je savais ce que je voulais et « Loïc » ne le représentait pas à lui-même. Je ne voulais pas coucher avec « lui » particulièrement. Je veux dire… Loïc possédait en lui quelque chose qui, profondément, m’excitait. C’était un curieux mélange : son aspect pur connard, cette dualité, entre beauté et laideur, de ses traits, la manière dont il me traitait et les opportunités que ça m’ouvrait, mais justement : ce n’était pas lui qui m’intéressait mais les promesses que je pouvais construire autour de lui. Ce n’était pas la personne que je recherchais ; juste la porte d’ouverture. Dans le fond, je savais parfaitement ce que je voulais. Je voulais du sexe. Je voulais des rapports charnels poussés, susceptibles d’arracher ce que je sentais de bouillonnant, en moi, et qui crevait d’être libéré. Je voulais aussi une forme de revanche : la récupération de ce que j’avais perdu à cause d’Ayme, le fait de m’accomplir, même dans l’extrême, en tant que femme, en tant qu’être de chair et de sang.

J’ai déjà parlé de cette recherche d’un « ailleurs » qu’il y a dans la consommation de drogue ou l’addiction à des outils virtuels : cette volonté, inconsciente de renouer avec l’imaginaire de l’enfance, avec ses jeux et ses fantasmes, ses « délires » sans conséquences. Je n’étais alors pas dans une démarche différente. Je savais que les désirs sexuels qui m’habitaient n’appartenaient pas à ma réalité, que c’était une autre « moi » que j’y projetais, une sorte de jeu de rôle ou de théâtre, destiné à s’évanouir dès la partie finie ou le rideau tiré, mais dont je tirais néanmoins des avantages. Pas seulement sur le plan du sexe. En matière d’évasion, aussi. De ma vie, de mes problèmes. Le désir que j’éprouvais de recommencer était lancinant, et avec un fond d’addiction, aussi.

Je ne voulais pas y réfléchir, à l’époque, et j’étais loin d’avoir ce niveau d’analyse. Ça, je ne vous le livre, vraiment, que parce que j’ai pris ce recul sur moi-même depuis. A l’époque, j’en étais à essayer de dealer avec mes envies, ce qui était déjà pas mal. Je consommais cette sexualité comme j’aurais consommé de la drogue, ou d’autres des hamburgers, des réseaux sociaux à l’excès : pour en recouvrir mon quotidien et en oublier la laideur, la peine, la solitude, l’incapacité à faire changer quoi que ce soit… Et j’attendais une opportunité ; je ne savais pas laquelle.

Ce n’était pas clair dans ma tête, mais je savais au moins qu’aller voir Loïc pour qu’il me saute, juste, seulement ça, ne m’apporterait rien.

Et, bien sûr, je ne parlais à personne de ce que je faisais. Ça ne voulait pas forcément dire que c’était moche et que ça méritait d’être caché, du moins je ne  le vivais pas comme ça. Quand on ne parle pas de quelque chose, ce n’est pas forcément ça, ou pas toujours. La plupart du temps, c’est juste que l’on n’a pas d’oreille pouvant nous écouter. Ou le voulant. Personne de prêt à entendre ce qu’on a à exprimer, personne de susceptible de comprendre sans renvoyer un miroir en forme de jugements. A qui aurais-je pu bien me confier ?

Je n’aurais pas su quoi raconter, de toute façon. Cette  vision de moi-même persistait à me rester étrangère, curieuse, et je continuais à observer ce que je vivais comme si j’avais été mon propre modèle d’étude. Mon propre sujet d’interrogation.

Je n’en parlais donc pas. Je ne parlais de rien, en fait : ni de mes histoires de cœur, ni de mes histoires de cul, ni de toute la souffrance que j’avais en moi.

Et, partout ailleurs, je souriais.

Je souriais au travail, je sourais avec mes amies…

J’ai lu un jour le témoignage d’une fille qui avait subi des viols de masse, vous en avez peut-être entendu parler. Une sordide histoire de caves. Elle racontait qu’elle riait beaucoup à cette époque. Ça ne m’avait pas surpris. On peut rire et sourire beaucoup quand on est en souffrance.

Je ne souriais pas avec Ayme parce qu’Ayme n’avait pas besoin de cette façade-là, parce qu’avec lui je pouvais encore être vraie, et c’était important de savoir qu’on avait toujours ce lien-là : cette vérité, entre nous, qui nous permettait de nous démunir de nos masques. En y réfléchissant, je me rends compte que ça voulait aussi dire qu’il était privé de ce j’offrais aux autres. Privé de sourires et de légèreté. Privé de façade. Avec qui d’autre me montrais-je vraie, finalement ? Et même avec Ayme, le faisais-je jusqu’au bout ? Je crois qu’on ne le fait jamais qu’avec soi, en fait. Je ne me montrais totalement moi-même, dénuée des artifices des conventions sociales, avec personne, sinon moi dans mon miroir, moi face à ce récit, moi seule, face à moi, et ensuite, au stade juste après, il y avait Ayme qui me voyait presque dans mon entité unique, pure, ainsi.

Enfin, après plusieurs jours d’attente et de réflexions, je me décidai à recontacter Loïc.

J’avais eu d’autres options qui m’étaient passées en tête, bien sûr. Me connecter à internet. Aller dans un club échangiste… Ouais. Trop facile, sur le principe, hein ? Tellement aisé, quand tu n’as que 28 ans, que tu as toujours eu une vie « normale » et une sexualité « normale », et que toute ton existence s’est construite autour d’un amour unique avec lequel tu t’étais dit que tu passerais ta vie…

Ça n’a rien de facile, non. Ça n’a rien d’aisé, et ce n’était pas ce que j’attendais non plus. Je crois que ce n’était pas pour rien que mes désirs sexuels m’avaient conduite à passer à l’acte avec Loïc, et pas un autre. C’était parce que, dans le fond, il n’était pas si différent de moi. Il l’était mille fois moins que ce mec plus âgé croisé devant le cinéma, ce gamin qui m’avait abordée dans la rue, ou que ne l’aurait été un type rencontré dans un sex-club. Il me ressemblait, l’univers dans lequel il évoluait me ressemblait, ses potes n’étaient pas si éloignés des miens. Je n’étais pas en terre inconnue. D’ailleurs, je crois qu’on finit toujours pas retourner vers les gens qui nous ressemblent… C’est là où on mesure l’impact culturel du milieu dans lequel on évolue, finalement. Il y a des barrières invisibles entre nous, que l’on peut franchir, et même que l’on franchit à l’occasion avec plaisir, mais qui restent élastiques : qui finissent toujours pas nous ramener vers ce qui nous est le plus familier. Ou, si ce n’est toujours, le plus souvent, au moins. Je sais qu’il y a des exceptions là aussi. Bref, rien dans ces « milieux » de rencontres sexuelles ne me parlait. Je m’en sentais étrangère, je savais que je n’y serais pas à l’aise et, si je songeais parfois à passer le cap de m’y jeter, ce n’était qu’en sachant parfaitement qu’une fois devant la porte, je ferais demi-tour. J’avais besoin de plus de contrôle que ça.

Loïc m’était donc « utile ». Il y avait l’envie de me faire sauter, qui ne me lâchait plus depuis qu’il m’avait prise sur le canapé de son salon. Et puis il y avait aussi autre chose : je tenais quelque chose avec ce mec, que je n’avais pas envie de voir m’échapper. Il y avait d’autres possibles que je voulais explorer. D’autres voies que je voulais voir s’ouvrir, d’autres extrêmes vers lesquels aller.

Je lui envoyais un texto. Et, parce que je le méprisais, j’y allais franco.

Tu veux me baiser ?

J’utilisais un vocabulaire cru, ordurier, provocant, volontairement. Dans le fond, je me cachais toujours derrière ce que je voulais qu’il voie de moi : une fille qui est là pour se faire sauter. Qu’il sente dans mon message le peu de respect qu’il m’inspirait ne me dérangeait pas. Au contraire. Je n’avais pas envie de faire semblant sur ce point.

Il mit quelques heures à me répondre.

Tu veux que je te baise ?

Je reconnus bien là son caractère supérieur. Il reformulait en me faisant remarquer que ce n’était pas lui qui venait me chercher mais moi qui venait à lui. Je confirmai :

Oui.

Il me donna une heure, le soir. Ayme était à la maison. Moi, je travaillais à l’hôpital, mais je me dis que je ne rentrerais pas après ma journée de boulot et puis voilà.

J’envoyai quand même un SMS à Ayme. Ça me mit de nouveau face à mes contradictions : on n’était plus vraiment ensemble, ou dans cet entre-deux à la con faisant que je ne le savais plus, mais je le prévins quand même de mon absence. Je ne lui dis juste pas pourquoi, mais ça aussi, ça me fit mal.

Plus j’étais dure avec lui, plus j’en souffrais et je ne pouvais agir ni sur l’un ni sur l’autre. Juste subir.

Je traversais Lyon. Les journées diminuaient à cette époque de l’année, alors je voyais les lumières de la ville s’allumer et se refléter sur l’asphalte des rues détrempées par la pluie. Je me noyais dans leur contemplation, pétrie de solitude. Mes pas  m’emportaient mais je ne savais finalement pas vers quoi. Vers Loïc. Vers une queue dans mon sexe, certes. Mais ça, ce n’était que des détails. Où m’emmenait ce besoin d’avancer qui devenait obsédant, à force ? Que ferait de moi cette phase trouble de ma vie ? Comment en serais-je transformée ? J’écoutais le claquement de mes pas sur le bitume, sentais les gouttes d’eau effleurer mes chevilles, suivait du regard les liserés des lumières rouges et jaunes que les voitures et les lampadaires projetaient sur le sol mouillé.

C’est curieux de voir comme certaines images vous restent, parfois. Ce qu’elles peuvent porter en elle. Le sens qu’elles gardent.

Quand j’arrivai chez Loïc, il était assis dans son canapé, une bière devant lui et une clope à la bouche – pas un joint, pour une fois –, et il m’accueillit direct avec un petit sourire en coin que je commençais à connaître, chez lui, et dont je devinais la signification. Ça voulait dire « tu n’as pas pu attendre plus longtemps, hein ? ». Je n’avais rien à répondre à ce sourire en coin.

Je m’assis à côté de lui sur le canapé.

J’étais stressée. Il dut le sentir. Il posa sa clope dans le cendrier, passa la main derrière ma nuque, et m’attira à lui pour m’embrasser, de cette manière intrusive qui était lui et qui se manifestait de manière grandissante, avec moi. Je me laissais faire. Je pliais même un peu entre ses doigts, consciente de la manière dont mon corps se relâchait, offerte à ses gestes.

Il ne joua pas au jeu des faux-semblants. Il me dit direct :

– J’ai appelé Rastouille.

– Il viendra ?

Je m’étonnais moi-même de l’assurance que j’étais en train de prendre par rapport à cette situation, mais je ne le montrais pas.

Loïc hocha la tête.

– Tu préfères, non ?

Cette remarque me mit mal à l’aise. D’une part parce que ça voulait dire qu’il m’avait mieux perçue que je ne le croyais. D’autre part parce que ça signifiait une adaptation de sa part à mes attentes : qu’il avait appelé Chris non pas pour lui mais parce qu’il savait ce que moi je voudrais. Et je ne m’y étais pas attendue.

Je le regardai, fixement, ne sachant que penser de ce qu’il me montrait de lui, alors, ayant du mal à lui répondre…

Mon ton fut parfaitement maîtrisé quand je reconnus :

– Oui.

Loïc sembla chercher à vérifier qu’il m’avait bien cernée. Ce fut l’impression que me donna son regard, en tout cas. Intrusif, celui-ci aussi. Mais peut-être me faisais-je des idées.

Je ne crois pas avoir un jour vraiment compris Loïc, mais ça n’a pas d’importance.

D’une manière inattendue, sa proximité me troubla. Peut-être parce que ça faisait trop longtemps que je ne m’étais plus blottie dans des bras, parce que j’étais contre lui, et que je sentais sa chaleur. Parce que j’avais l’impression d’avoir été démasquée, ou au moins en partie… Je me mis à éprouver le besoin de chercher plus de contact. Comme je l’aurais fait avec Ayme. Ce qui me choqua, d’une certaine manière ; je ne m’étais pas attendue à ressentir ça. Je méprisais toujours autant Loïc, mais il y avait quelque chose de profond, d’enfoui, qui cherchait à ressortir de moi. Qui débordait. Quelque chose que je ne voulais surtout voir surgir, quelque chose que je n’acceptais pas de montrer. Des manques. Des souffrances. Je devins nerveuse.

– Qu’est-ce qu’il y a ? me demanda Loïc.

Je faillis lui répondre : « rien ». Je ne voulais toujours pas lui raconter ma vie ou quoi que ce soit qui parle réellement de moi-même, mais il s’était adressé à moi avec une forme de sollicitude et je ne pus pas lui mentir, du coup. J’optai pour la sincérité :

– Je stresse.

– Pourquoi ?

Je haussai une épaule.

Je n’avais rien à dire de précis à ce sujet.

Je n’avais pas envie d’avouer que c’était parce que la jolie barrière que j’avais mise entre ma tête et mon corps, ce merveilleux cloisonnement que j’opérais entre mes histoires de cul et mon âme, était à la limite de se fissurer. Que ce n’était pas si facile d’être forte. Et je ne voulais surtout pas qu’il se mette à penser que je n’étais plus cette fille, que je lui avais montré jusque-là, que l’on pouvait sauter avec son pote sans se poser de questions.

Je me levai pour faire quelques pas. Pour rompre cette proximité dérangeante, avec Loïc, surtout. Et j’observai négligemment les divers objets décorant la bibliothèque qui trônait dans son salon. Il avait plein de vinyles. Des objets de collection. Des partitions de musique. Le témoignage d’une importante culture artistique que je n’avais plus voulu voir dès l’instant où j’avais décidé que, pour moi, il ne serait qu’une queue sur pattes.

– Chris arrive quand ? demandai-je.

– Il devrait être là.

Je saisis une longue pipe, fine, toute en bois, elle aurait pu venir d’Inde ou d’un autre des pays de cette région du monde, et la tournai entre mes doigts.

Loïc ajouta :

– Arriver à l’heure est toujours compliqué pour lui.

Je sentis un léger sourire poindre sur mes lèvres, quelque chose en moi de plus doux.

Quand trois coups rapides se firent entendre à la porte et qu’elle fut poussée, les battements de mon cœur s’accélèrent.

Je posai la pipe et tournai la tête pour voir arriver Chris, débraillé, avec ses cheveux en bataille qui lui donnaient un air vraiment craquant – je le trouvais plus beau à chaque fois que je le voyais, ça craignait décidément – et un petit sourire qui disait « je sais que je suis à la bourre mais qu’on va me le pardonner ». Je repensais à son strip-tease devant la piscine. Je repensais à cet air léger qu’il avait si aisément pour tout, cette façon de sourire de ses conneries, présentes ou qu’il s’apprête à faire.

Loïc se leva pour lui taper sur l’épaule, lui dire qu’il était en retard, et lui proposer un coup à boire. Il m’en proposa un à moi aussi par la même occasion, et on se retrouva à descendre des bières sur son canapé.

– Tu n’as pas eu de mal à rentrer chez toi, la dernière fois ? me demanda Chris avec une expression tout à fait charmante.

Il se montrait vraiment prévenant. Ça me faisait bizarre.

– Non, c’est gentil.

Je ne savais trop que leur dire. En fait, les quelques questions qu’ils me posèrent, alors qu’on bavardait, me dérangeaient, même. Je répondais de la façon la plus laconique possible, pour éviter de les inviter à m’en poser plus. Les formules de politesse, ça allait, mais j’étais là pour le sexe et j’avais tout sauf envie qu’on en arrive à se connaître réellement. Je ne voulais pas pouvoir éprouver pour l’un ou pour l’autre autre chose que de l’intérêt pour ce qu’ils portaient entre leurs jambes et, surtout pour Chris, je craignais qu’il puisse me plaire d’une façon que je réprouvais. Qui m’effrayait. Qui était tout sauf ce que je voulais.

J’adressai alors un regard à Loïc, et ce fut bizarre, parce que j’avais toujours ce mépris pour lui, mais justement : ce fut lui que j’appelai à passer à l’acte. A nous faire sortir de cette proximité gênante, à basculer vers ce que j’attendais. Du cul. Un rapport dénué de sentiments. Peut-être une forme de rabaissement, aussi, qu’importe : quelque chose qui me tire de ce que je vivais alors. Chris ne se rendait pas compte, lui. Dans le fond, Chris était peut-être juste un mec sympa. J’avais besoin de l’aspect « connard » de Loïc. J’avais besoin qu’il balaye cette gentillesse superflue. Loïc réagit par un froncement des sourcils et une attitude interrogative.

– Tu veux qu’on commence ? dit-il d’un coup.

J’étais si perturbée que j’eus même du mal à répondre.

Je soufflai :

– Oui.

Loïc cherchait à voir en moi, je m’en rendais compte dans son attitude. A discerner ce qu’il y avait au-delà des apparences. Je ne savais pas comment je m’étais débrouillée pour que ce mec, si centré sur lui-même, se comporte ainsi avec moi. Je n’en fus que plus nerveuse.

– Tu veux toujours utiliser une capote pour sucer ?

Je le fixai, surprise sur les premières secondes.

– Oui.

Loïc me fit signe d’un doigt :

– Prends-en une sur la table et viens prendre ma queue dans ta bouche.

Cash, donc.

Ce que je voulais.

Je jetais un œil sur la table basse. J’avais effectivement remarqué qu’un paquet de préservatifs y traînait.

La manière dont Loïc me parlait restait toutefois quelque chose à quoi je n’étais pas habituée. Et donc de dérangeant. J’étais toujours ambigüe, à ce sujet.

J’adressai un rapide regard à Chris dont l’expression interrogative me sauta aux yeux. Je crois que lui aussi se posait beaucoup de questions sur mon compte. J’aurais voulu éviter ça. Je faisais avec, toutefois. Je saisis la capote.

– Allez viens, souffla Loïc à peine me penchai-je vers lui.

Il s’étendit sur le dos, sur la longueur du canapé, et m’attira contre lui pour m’embrasser. Il faisait toujours ça. Quelle que soit la manière dont il me traitait, il cherchait toujours mes lèvres. Et il me possédait à chaque fois plus encore que je ne l’aurais voulu, ainsi. Ce que j’en éprouvais était devenu différent, à force. Le dégoût oublié, il restait cette sensation d’intrusion trop forte avec lui, mais elle m’excitait largement autant qu’elle me dérangeait, désormais. C’était ce que je voulais de lui : qu’il prenne plus encore de moi que ce que je lui apportais.

En m’allongeant sur lui, je me rendis compte que son sexe était légèrement dur. Et qu’il le devint plus encore au fur et à mesure qu’on s’embrassait.

Il finit par me repousser vers sa queue.

– Vas-y. Suce-moi.

Et il attrapa deux coussins pour pouvoir les mettre derrière sa tête et ainsi se redresser pour me voir.

Je restais dans un entre-deux curieux. Loïc me donnait ce que j’attendais, certes, mais le passage à la réalité persistait à me heurter.  Je ne pouvais pas m’empêcher de me juger. De juger Loïc, dans son attitude et ses propos. De songer à Chris, derrière moi. A l’image que je lui envoyais. Et à celle qui me sautait à la figure, aussi : ce que je voyais de moi.

Je me sentis soudain hésitante.

– Attends, dis-je.

Je me penchai sur la table pour attraper ma bière dont je bus une gorgée. Comme une respiration. Comme un décompte que l’on fait avant d’affronter une situation.

– Tu veux fumer ? me proposa Loïc.

Je réfléchis quelques secondes.

– Oui, décidai-je enfin.

J’entendis Chris derrière moi.

– Tu veux que je m’en occupe ?

Sa voix était douce. Son expression aussi, je le vis quand je tournai le visage vers lui.

– Oui.

Je le laissai donc rouler, consciente que cette béquille-là ne m’était pas proposée par hasard ; que si Loïc l’avait fait, c’était qu’il avait remarqué plus que je n’aurais voulu qu’il puisse le voir, en moi. Je tenais tellement mal mon masque…

L’excitation n’en bouillonnait pas moins dans mon ventre, tout comme l’envie. Non pas tant de coucher juste avec eux, mais de voir ce qu’il se passerait. Ce qu’allait donner cet acte, comment il évoluerait.

Sans plus attendre, je déboutonnai le jean de Loïc. Savoir Chris concentré sur autre chose derrière moi m’aidait. Avoir eu ce léger échange verbal, cette proposition de « soutien » de la part de Loïc, cette attention de Chris qui s’occupait de faire pour moi quelque chose dont j’avais exprimé le besoin… Cette forme d’attention que je n’avais ni exigée, ni attendue, mais qui était là, pourtant.

J’ouvris le jean de Loïc et le baissa légèrement, le faisant hausser les hanches pour me faciliter le geste. Et je sortis son sexe à l’air libre.

Il me parut tout de suite tentant, attirant. Quelque chose qui manquait à ma bouche. Quelque chose qui avait manqué à ma vie, ces derniers temps. Quelque chose qui manquait à mon être. Et ça me prit aux tripes, soudain. Cette constatation crue. Ce trou qui s’était creusé à l’intérieur de moi.

J’avais envie de le sucer, oui. J’avais envie qu’il pourfende mon ventre, j’avais envie qu’il me baise, et qu’ils se succèdent, avec Chris, qu’ils me prennent comme j’aurais aimé qu’Ayme le fasse… comme je ne le lui aurais jamais permis.

Je déchirai l’emballage de la capote, la déroulait sur sa queue. Ce qu’il se déroulait entre nous était cru mais c’était parfait, ainsi. Puis je me penchai dessus, prenant mon temps, cette fois, pour aborder son sexe… le frôlant de mon visage et léchant lentement en suivant sa longueur. Mais Loïc ne voulut pas de ça.

– Mets-la dans ta bouche, dit-il.

Je retirai ma langue de sa chair pour relever la tête et l’observer. Dans l’échange de regards qui suivit, ce fut comme si on tenait une conversation muette. Loïc me disait « je sais ce que tu veux » et je lui répondais « je ne suis pas sûre de pouvoir te faire confiance à ce sujet ». Je choisis néanmoins de le suivre. Il me caressa les cheveux tandis que j’approchais ma bouche de l’extrémité de son sexe et, dans la manière dont il me toucha, je songeai qu’il voudrait que je le prenne profondément.

Je ne m’attendais pas vraiment à ce qu’il place sa paume sur l’arrière de ma tête, une fois que j’eus sa queue en bouche, pour me pousser plus loin. Ni qu’il me maintienne une seconde de trop quand je reculais pour me dégager. Putain de manière d’agir… Je me redressai, tremblante, en colère et troublée, à bout de souffle et…, sérieux…, échauffée. Putain de corps. Putain de réactions de merde, en moi.

Putain de connard de Loïc qui me laissait penser une seconde que je pouvais me fier à lui pour me pousser trop loin dès celle suivante.

Je le fixai, haletante, me demandant pourquoi il avait agi ainsi et s’il avait voulu faire impression devant son pote. C’était quelque chose auquel j’avais déjà songé, la dernière fois, comme s’il voulait montrer à Chris comment, lui, savait baiser les filles, ou se croire un modèle d’acteur de film X. Pour me maintenir ainsi son sexe dans la gorge, il fallait au moins avoir vu des films de cul. Et croire que c’était une marque de virilité, quelque chose que faisaient les types qui assuraient au lit. Peut-être était-ce juste une de ces merdes que les mecs se retrouvent parfois à avoir dans la tête.

– Je pensais que tu pourrais assumer, remarqua Loïc avec un air pensif.

Je ne dis rien, parce que j’étais vraiment énervée, parce que je ne savais pas s’il venait de me tester, et que je n’avais pas envie de lui dire que je n’en étais effectivement pas capable ou qu’il devait se calmer sur ce qu’il voulait tenter avec moi, parce que ça aurait été à l’encontre de ce que j’attendais de lui, justement. Ça aurait été lui envoyer le message qu’il devait me traiter autrement.

OK, ce n’était pas clair, et j’en étais consciente. J’aurais eu du mal à dire, sur le coup, ce que je voulais réellement, mais je savais au moins que, si un tel geste de sa part me heurtait, je n’avais pas envie pour autant qu’il casse cette image de connard que je m’étais faite de lui. Je le répète, mais je ne voulais pas d’un mec bien. Au contraire. Je voulais pouvoir me laisser aller entre des mains que je saurais n’avoir jamais aucune importance pour moi. Être jetables d’un instant à l’autre. Interchangeables à souhait. Ne jamais présenter le moindre risque d’attache. Surtout, je voulais n’avoir rien qui puisse, même de loin, me faire avoir peur de « perdre » quoi que ce soit. Dans le sexe, oui, connaître une forme de possession, mais qu’elle s’arrête une fois la porte du lieu où j’aurais eu ce rapport refermée.

Chris m’évita de répondre en me proposant le joint qu’il venait de rouler. J’appuyai le dos sur le dossier du canapé et l’allumai en inspirant une longue taf. Le papier crama, et une odeur d’herbe s’éleva dans la pièce.