Porn ? What Porn ? – Du porno ? Définitivement ! (3)

— Déshabille-toi.

Florian dut cligner des yeux pour essayer de garder même un minimum ses esprits. Déjà ? Là ?

— Hein ? lâcha-t-il.

— Si je te dis…

Juan sembla réfléchir.

— … « Je veux que tu me défonces si fort que j’en hurlerai à réveiller tout l’immeuble », c’est quoi ?

OK… Juan jouait encore ou… bossait… ou… Et, putain, ils étaient au travail, là.

Confus, il leva les yeux vers la pendule et se rendit compte qu’ils avaient dépassé l’heure du départ. Plus personne ne devait se trouver dans les bureaux ou plus pour longtemps. Mais il fut incapable de pousser plus loin sa réflexion. Comment diable Juan faisait-il pour poursuivre sur cette histoire de classification quand ils auraient pu se sauter dessus sans autre préambule ?

— Le fait que toi et moi, nous soyons habillés, le relança Juan, ça joue, n’est-ce pas ? Ça nous place forcément dans l’érotique.

— Oui, admit Florian.

— Si je te dis la même chose, nu, tu le percevras différemment.

Ce n’était pas vraiment une question. Mais il connaissait la réponse. Il la désirait même.

— Oui.

Juan fit alors tomber son pantalon et s’occupa d’enlever ses vêtements de ses chevilles avant de l’inviter d’un mouvement de tête à en faire autant. Florian resta coi. Il avait une trique à servir de bélier pour enfoncer une porte et son cœur battait tellement vite que c’était comme s’il allait finir par s’arrêter. Et pourtant, il était incapable de bouger et d’attaquer sa mise à nu, ses yeux suivant chaque geste de Juan, chaque contraction de muscle avant de se poser sur la bosse proéminente qui déformait son boxer. Juan le fixa avant de sourire et de baisser son dernier vêtement.

Quand il se retrouva entièrement dénudé devant lui, Florian le dégusta du regard, détaillant son sexe tendu, le halo de poils noirs qui l’entourait, celui qui recouvrait ses jambes. La combustion spontanée le menaçait, il en était certain.

— Alors, si je te répète que « Je veux que tu me défonces si fort que j’en hurlerai à réveiller tout l’immeuble », cette fois ?

Il inspira pour reprendre un tout petit peu contenance et ne pas simplement dire : « Oui, tout ce que tu veux, l’immeuble et la ville entière tant qu’on y est ».

— Érotique, choisit-il pourtant.

Et franchement ? Il méritait une médaille pour son self-control. Méritait qu’on lui érige une statue : Florian, l’homme qui, non content de se taper du porno à longueur de journée sans sourciller, fut capable de rester stoïque face à son sex-symbol de patron alors qu’il lui suggérait, à poil, l’idée de le baiser de toutes ses forces…

— Bien, donc, ce n’est pas tant ce que je dis que mes actions, alors ?

Qu’allait faire Juan quand il répondrait oui ? Parce qu’il allait répondre oui, c’était évident. C’était la vérité d’ailleurs, mais surtout, surtout…

— Oui.

Juan se rapprocha de lui et posa soudainement les mains sur ses hanches. Le contact de sa peau sur celle sous son t-shirt l’électrisa et il le laissa le lui ôter avec envie. Quand son patron s’attaqua aux boutons de son jean, il ne protesta pas davantage, devant plutôt lutter pour se retenir de se jeter sur lui que pour lui résister. Mais il était nu, là, devant lui et toute résistance était futile. Cela faisait un moment qu’il avait perdu, de toute façon.

Lorsqu’il fut dénudé lui aussi, le sexe plus dur que jamais et Juan tout aussi raide, il eut vraiment le sentiment d’être en train de rêver et bon Dieu il ne voulait surtout pas se réveiller, jamais.

Puis Juan le fit reculer de manière à l’appuyer contre le bord du bureau et tomba brusquement à ses genoux. Lorsqu’il leva ensuite les yeux pour le regarder, Florian aurait pu en jouir sur l’instant.

— Et là ? lui demanda son patron.

Porno ! pensa Florian, et ce avec la plus grande force qui soit et sans la moindre hésitation, mais il dit quand même de la voix la plus assurée qu’il put :

— Érotique.

Juste pour voir ce que ferait Juan par la suite.

Celui-ci ne fut pas dupe, car son sourire eut ce petit quelque chose d’amusé qu’il lui avait déjà vu.

— Tu es vraiment sûr ?

— Oui.

#Menteur.

— D’accord.

Alors, Juan prit une profonde inspiration et, tout doucement, il souffla sur sa verge de haut en bas. Le frisson que Florian en éprouva le parcourut des pieds à la tête avant de faire le chemin inverse. Et si ce n’était pas la caresse la plus érotique qu’on lui ait jamais prodiguée, il ne savait pas ce que c’était. Il ne sut même pas pourquoi il ne projeta pas les reins vers l’avant pour venir à sa rencontre et… il se concentra sur sa posture… OK, il venait de le faire, en fait. Quand Juan reprit une nouvelle inspiration, son ventre se contracta de plaisir anticipé. Le second passage de son souffle fut tout aussi délicieux que le premier.

— Érotique, énonça-t-il sans que Juan n’ait besoin de dire quoi que ce soit.

Cela fit sourire ce dernier.

Avec un regard plus brûlant que jamais, Juan amena ses doigts à sa bouche et entreprit de les lécher. Voir sa langue naviguer malicieusement à quelques centimètres de sa verge qui n’attendait que cela était la pire des tortures. Et en même temps, son excitation et son envie grimpaient de plus en plus haut, de plus en plus vite et c’était délicieux, atrocement délicieux.

Et puis les doigts humides se posèrent sur sa verge, glissant avec facilité le long de sa chair. Il gémit.

— Pornographique ? demanda Juan.

— Ça dépend…

Sa réponse sembla décontenancer Juan, et si le plaisir ne l’avait pas en partie étourdi, il aurait apprécié que la situation s’inverse enfin un peu.

— Ça dépend de ce que filme la caméra, continua-t-il.

Les va-et-vient sur son sexe se poursuivaient. Que ça dure encore, surtout…

— Si elle filme ton visage et la façon dont tu te mords la lèvre ? demanda Juan.

Qu’il ait décrit ainsi l’expression qu’il devait avoir le perturba, mais il répondit quand même :

— Érotique.

— Si elle descend sur ton torse et ta main crispée dessus ?

— Érotique.

— Si elle se recule pour nous englober, toi et moi à tes pieds ?

— Érotique.

— Si elle vient sur ma main qui te caresse ?

— Pornographique.

— Sur mon visage qui s’approche de toi ?

— Érotique.

— Ma langue qui suit ta verge ?

Alors qu’il le faisait pour de bon, Florian se trouva incapable de répliquer, sa gorge laissant juste passer un long halètement.

— Porno, parvint-il enfin à dire alors que la langue de Juan se détachait de sa chair.

Ce dernier leva les yeux vers lui pour le fixer durant quelques secondes.

— Sur ma bouche qui embrasse ton gland ?

Juan ne bougea pas. Florian prit quelques secondes pour répondre, frémissant à l’idée que Juan mette en pratique cette dernière suggestion :

— Porno.

Et Juan engloba son sexe de ses lèvres.

Dans un gémissement, Florian glissa les mains dans la chevelure de Juan, les y crispant. Sa bouche le rendait fou et le savoir, là, agenouillé devant lui en train de le sucer comme s’il s’en était privé durant des années, avait un quelque chose d’autant excitant qu’irréaliste. Il caressa sa tête, sa joue, frémissant alors que Juan le prenait plus profondément. Si ses allers-retours étaient lents, Florian pouvait les sentir avides, accompagnés de longs mouvements de langue et de succions si délectables qu’il en ferma les yeux… un instant seulement. Il était hors de question qu’il se prive du spectacle s’offrant à lui. En observant la bouche ouverte autour de son sexe, il n’eut aucune hésitation sur le caractère pornographique de ce qu’il voyait, mais il aurait pu regarder ce film-là pendant des heures sans se lasser. Les mains qui vinrent caresser ses testicules le laissèrent de marbre, mais il prenait bien assez de plaisir par les attentions buccales pour signifier son manque de sensibilité à cet endroit. Juan laissa finalement ressortir sa verge et embrassa son bas-ventre, avant de poursuivre sur son estomac.

— Érotique ? demanda-t-il.

— Putain, oui, souffla Florian.

Juan remonta légèrement pour atteindre son plexus solaire avant de continuer jusqu’à ses pectoraux. Sa langue y navigua par petites circonvolutions jusqu’à trouver le pic qu’elle recherchait. Florian s’agrippa plus fort à lui quand Juan aspira son téton entre ses lèvres.

— Érotique, souffla-t-il encore.

Il savoura la caresse, frissonna quand Juan le relâcha et que la pointe humide se raidit au contact de l’air frais. Mais Juan était déjà sur l’autre, et il se laissa emporter au rythme de ses succions et coups de langue. Les lèvres poursuivirent finalement le long de son cou.

Ses mains posées sagement sur les hanches de Juan le tirèrent à lui, collant leurs deux corps et alignant leurs verges. Et tandis qu’il ondulait très légèrement du bassin, le visage de Juan lui fit face.

— Érotique, répondit-il machinalement.

Excitant, enivrant, torride lui vinrent aussi à l’esprit.

— Et le fait que nous ne nous soyons pas encore embrassés ?

— Frustrant.

Et il ne chercha pas plus longtemps, il agrippa Juan, se pencha et l’embrassa à pleine bouche. Sa langue eut vite fait de se frayer un chemin entre les lèvres collées aux siennes. Prendre son temps n’était plus vraiment de circonstance. Il aurait adoré être patient et déguster ce baiser avec retenue, mais cela lui était impossible, et toute son envie, son excitation, il les y déversa, dévorant la bouche qui s’offrait à lui.

Juan, maître du jeu depuis le départ, lui cédait le pouvoir. Et il ne le faisait pas seulement dans ce baiser et la façon dont il penchait la tête pour lui fournir toute la latitude qu’il désirait. C’était visible aussi dans la façon subtile dont son corps se faisait plus souple contre le sien, plus soumis aussi. Florian voulait saisir l’invitation. Ses mains n’hésitèrent plus et il se mit à lui caresser le dos ainsi que les fesses offertes. Le baiser se poursuivit, vorace et exigeant et bientôt l’envie de plus, de plus de chair, de plus de contacts devint incontrôlable, au point où son corps se mettait déjà en mouvement, mime de l’acte qu’il rêvait de pratiquer. Il fallait qu’il passe à la suite, là, maintenant, tout de suite et…

— On n’a pas de préservatifs, réalisa-t-il, complètement catastrophé.

Juan laissa échapper un petit rire avant de se reculer. Il s’approcha de la porte et pendant un instant, Florian pensa qu’il allait sortir comme ça, nu et en érection et ç’aurait été encore plus délirant que ce qu’il avait vécu jusque-là, mais il la verrouilla et la prise de conscience le frappa de plein fouet. N’importe qui aurait pu pénétrer dans la pièce et les surprendre, bien qu’il ignore s’ils étaient ou non les derniers présents dans les lieux. Déjà, Juan se dirigeait vers son pantalon et lorsqu’il le vit se pencher pour l’attraper, la vision fut suffisante pour lui faire oublier cet instant d’inquiétude.

Il se décala pour mieux l’apprécier et eut un petit sourire en lui lançant :

— Pornographique.

— Et où donc est braquée la caméra ? s’amusa Juan.

Florian n’y tint plus et s’approcha. Juan ne fit pas un mouvement, offrant à son regard l’impudeur de son intimité dévoilée.

— Là, souffla Florian alors que d’un geste il passait entre les fesses légèrement écartées de Juan, effleurant l’entrée qu’il convoitait pour descendre jusqu’à ses testicules.

Il le voulait tellement ! Enhardis, ses doigts poursuivirent jusqu’au sexe tendu de son partenaire et s’enroulèrent autour de lui. La caresse qui suivit lui valut le plus beau des gémissements et il se sentit désormais prêt à tout, et en particulier à faire tout ce que Juan avait demandé à titre d’exemple plus tôt : le baiser fort, tellement fort que l’immeuble, la ville, le pays entier l’entendrait jouir sous ses coups de reins.

Il se pencha et ses lèvres effleurèrent la peau de sa nuque, poussant Juan à chercher en urgence un appui, qu’il trouva sur le rebord du bureau. Alors, il grignota sa chair, la lécha, la mordit au besoin tandis que sa main poursuivait son œuvre. Contre lui, Juan se frottait lascivement, relâchant par moments des soupirs si chauds qu’ils finissaient de l’achever. Il accéléra ses caresses jusqu’à ce que Juan l’interrompe et lui tende, le souffle court, le lubrifiant et le préservatif qu’il avait extraits de son pantalon. Aussitôt, Florian les attrapa et se recula. Il ouvrit le paquet et plaça la protection sur son sexe alors que Juan le surprenait en se redressant pour en faire tout autant.

— On ne voudrait pas laisser des traces derrière nous, précisa-t-il.

— Tu penses à tout, chuchota Florian et même lui put sentir à quel point son souffle se faisait désormais empressé.

Juan lui sourit, se retourna puis, d’un léger bond, grimpa sur le bureau. Lorsqu’il écarta les jambes dans une position offerte, Florian fut fasciné par la vision qui s’offrait à lui.

— Érotique, commenta-t-il, même si ça pouvait sembler surprenant.

Mais il n’y avait rien de pornographique pour lui à cet instant. Juan, nu, en érection, simplement éclairé par la lumière de rue, maintenant que l’obscurité de la nuit hivernale était tombée… L’image était magnifique.

— Tu as toujours du mal à faire la différence entre les deux, se moqua Juan.

Florian sourit, amusé.

— Sûr…

Et il se pencha sur lui pour baiser de nouveau sa bouche, la capturer et la faire sienne. Et l’intensité avec laquelle il se fondit dans ce contact reflétait celle avec laquelle il désirait désormais prendre Juan. Puis il redressa légèrement la tête et plongea dans son regard.

— À toi de décider si la suite sera érotique ou bien porno, souffla-t-il.

Un coin des lèvres de Juan se releva.

— Celle des deux que tu voudras, dit-il.

Florian voulait tout.

La respiration accélérée par l’excitation, il se redressa et considéra l’entrée où il mourait d’envie de s’enfoncer.

Voir son sexe à l’orée du corps tant désiré était clairement porno, mais du porno comme ça, il en voudrait tous les jours. Il se pressa contre sa chair et se mordit les lèvres en regardant sa verge entrer, progresser dans cet antre chaud et serré et… il finit par fermer les paupières et renverser la tête de plaisir tandis qu’il finissait d’y glisser. Durant quelques secondes, il resta ainsi, mais eut besoin de voir Juan et rouvrit ses yeux humides sur lui. La tête tournée de côté et la respiration rapide, ce qu’il éprouvait semblait si intense que Florian se demanda s’il avait eu raison de le pénétrer si vite, sans même chercher à le préparer. Il ne savait pas, après tout, si Juan était habitué à ça ou si…

Mais celui-ci ouvrit un œil légèrement railleur.

— Alors ? Tu n’étais pas censé me faire crier ?

Oh, bon Dieu, si !

Il se recula, et ce fut comme si toute sa chair pleurait d’excitation et de besoin à la fois, avant qu’enfin, il rentre de nouveau l’enfouir dans le corps de Juan, et c’était érotique, et c’était pornographique, et c’était surtout fou, chaud, brûlant et bon à en perdre la tête. Sans plus hésiter, il pratiqua de longs va-et-vient en lui, toujours faiblement conscient, au fond de lui, de ce qu’il y avait de transgressif à prendre ainsi celui qui restait son patron : l’homme sur lequel il avait fantasmé des mois durant, celui avec qui il s’était promis de toujours garder ses distances, celui qu’il avait vu tant de fois prendre la place des acteurs devant ses yeux… Il s’abîma dans le plaisir de le posséder, de sentir son sexe entrer en lui et ressortir lentement, et engendrer ainsi des frictions si agréables qu’il en était pantelant.

Devant lui, Juan se tordait, son torse se soulevait et se rabaissait au gré de son souffle, son corps accueillant avec une envie palpable ses coups de reins. Sans réfléchir, Florian se mit à aller et venir plus fortement en lui. Juan gémit. Il lui avait promis de le faire crier fort et il voulait tenir sa parole. Il changea d’angle, chercha à frotter plus intensément sur sa prostate, recueillit quelques halètements et frissons plus marqués qui majorèrent encore son excitation. De doux frémissements de plaisir commencèrent à serpenter aux creux de ses aines, le long de son dos, montant… Et quand Juan se mit à se masturber, Florian resserra ses mains sur ses cuisses et se laissa aller à le marteler sans plus se retenir, lui arrachant des cris d’extase qui firent écho aux siens quand sa voix se libéra aussi. La jouissance monta, puissante, et il y sombra avec force, se déversant tandis que des éclairs de plaisir crépitaient jusqu’à l’intérieur de son crâne.

Enfin, il s’arrêta, assailli par une nuée inattendue d’images : de celles que les heures de visionnage de vidéos pornographiques avaient inscrites dans son esprit et sur lesquelles se superposaient celles que son amant venait de lui offrir. Il voulait plus de Juan, plus de son corps, plus de son souffle, plus de la sensation de sa chair et du son de sa voix dans le plaisir… Difficilement, il essaya de reprendre sa respiration. Il s’était tellement laissé emporter par le fait d’être en lui qu’il n’avait même pas essayé de l’attendre avant de jouir. Pas grave, il ne comptait pas s’arrêter là, de toute façon.

Après une dernière longue expiration, il se retira. Lorsqu’il leva les yeux sur Juan, il remarqua que ce dernier le dévisageait avec une lueur perverse dans le regard.

— Je pense qu’on peut faire encore plus porno…

Florian rit légèrement à la remarque de Juan, puis s’attarda à retirer sa protection.

— On est toujours en train de faire de la simulation pour le travail ? demanda-t-il d’un ton badin.

— Peut-être…

Celui de Juan était clairement joueur. Florian lui lança une œillade provocante.

— Tu n’as pas crié assez fort ?

— Non… Toi, tu n’as pas assez crié.

Le sourire en coin avec lequel Juan lui avait dit ça lui plut particulièrement. Tandis qu’il se dirigeait vers la poubelle pour jeter son préservatif, il put entendre son amant redescendre du bureau. Il se penchait à peine au-dessus de la corbeille qu’il sentit déjà son torse chaud se coller à son dos.

L’excitation regrimpa en lui, nullement entravée par son récent orgasme. Son sexe ne se releva pas pour autant aussi vite. Florian se redressa, accueillit les baisers de Juan dans son cou, se laissa étourdir.

— Encore, réclama celui-ci.

Le mot le plus chaud du monde…

Si la manière dont Juan caressa juste après l’espace entre ses fesses le surprit, celle dont il appuya ensuite sur l’entrée de son corps déclencha en lui une brusque montée de désir. Il posa une main sur le mur attenant à la corbeille, avant d’y appliquer l’autre en soufflant quand le doigt qui l’attisait plongea en lui. Il sentit sa verge réagir légèrement comme son amant touchait le point qu’il savait être le plus sensible de son corps. Putain, il en voulait encore…

Un murmure de plaisir lui échappa et il se cambra pour s’offrir plus intensément à ses caresses, laissant retomber la tête vers le bas. La manière dont Juan gémit alors d’envie en espagnol l’excita vivement.

Quand ce dernier enfonça un second doigt en lui, il se mordit les lèvres tandis que son amant continuait à le pénétrer de ses phalanges en veillant à chaque fois à bien appuyer sur sa prostate. Il se tordit sous les pressions insistantes, dévasté par le plaisir montant, et il se mit même à caresser par réflexe sa verge qu’il sentit si tendue soudain, et le fit si vivement qu’il aurait pu jouir ainsi, mais Juan l’arrêta d’une main ferme sur son poignet. Il cessa alors ses mouvements, mais son amant ne retira pas ses doigts, jouant encore avec sa boule de nerfs, faisant remonter des éclairs de pure extase dans tout son corps. Il en lâcha de longues expirations qui ne parvenaient que difficilement à modérer son besoin de gémir.

Juan finit par s’arrêter.

Sa bouche fut près de son oreille, son souffle brûlant.

— Tu as toujours envie de porno ? demanda-t-il enfin.

Florian n’attendait que ça.

— Oui, répondit-il sans hésitation.

Juan lui lécha l’oreille, provoquant des frissons tout le long de sa nuque.

— Tu veux bien écarter plus les jambes ?

Florian s’exécuta avec envie.

— Tu veux que je t’encule ? poursuivit Juan.

Le choix de vocabulaire le fit rire. Il tourna le visage pour découvrir l’expression amusée de son amant.

— OK, ça, c’est porno, acquiesça-t-il.

Juan sourit.

— Non, ça, ça l’est.

Et il s’enfonça lentement en lui.

Florian gémit fortement, conscient de la présence qui l’emplissait. Il pencha la tête, tremblant de savoir quel serait l’acte suivant de Juan. S’il continuerait à être doux ou s’il se mettrait à aller et venir vivement en lui.

Mais Juan ne bougea pas. Il resta simplement ainsi, à appuyer son sexe contre sa prostate déjà fortement stimulée, et à caresser longuement son dos et ses hanches. Puis, très progressivement, il recula, et Florian retint son souffle. Et quand son amant revint s’enfoncer en lui, il relâcha un râle de plaisir. Cette douceur, cette tendresse était agréable et remuait quelque chose en lui, mais pour l’heure, son excitation réclamait plus. Il dut se contenir pour ne pas faire lui-même des allées et venues sur la chair qui l’enflammait. Comme Juan s’immobilisa de nouveau, il tourna légèrement la tête vers lui et lui adressa un regard provocateur.

— Je suis sûr qu’on peut faire encore mieux, l’incita-t-il dans un sourire.

— Tu veux que je te baise plus fort ?

Putain, pourquoi les pornos étaient-ils toujours si ennuyeux quand, dans la vraie vie, de simples mots, une simple invitation, un geste pouvaient porter une telle tension en eux ? Il hocha vivement la tête. Juan ne se fit pas prier. Il serra aussitôt ses doigts sur ses hanches et accéléra son rythme. Grand Dieu, que c’était bon ! Il en avait eu besoin, en fait. Depuis combien de temps n’avait-il plus éprouvé cette sensation ? Et que ce soit Juan qui en soit à l’origine, lui qui avait accueilli sa propre verge quelques minutes seulement auparavant, rendait l’acte encore plus extraordinaire et excitant.

Il se cala contre le mur et accueillit les coups de reins avec un plaisir grandissant, savourant les mains qui enserraient ses hanches.

C’était bon, terriblement bon, il en voulait encore.

— Plus, gémit-il.

Et Juan accéléra, le pilonnant littéralement. Le plaisir crépita dans son corps, s’enflammant à chaque nouvelle pénétration. Mais ce n’était pas encore assez et il ne comprenait pas pourquoi ni comment, il savait juste qu’il voulait plus. Alors dans un mouvement qui ne fut pas sans douleur pour lui, il repoussa son amant, le forçant à sortir brutalement de son corps. D’un regard rapide, il engloba la scène : le visage surpris, frustré et même un peu hagard de Juan… plus loin, son fauteuil, toujours pas. Restait le sol…

— Parfait.

Alors il prit la bouche de son amant avec la même passion que précédemment et peut-être davantage de folie. L’exclamation de Juan fut étouffée sous ses lèvres, tandis qu’il le poussait fermement jusqu’à l’allonger sur le parquet.

— Flo…

Mais l’heure n’était pas aux paroles. Il l’enjamba pour se positionner au-dessus de lui avant de s’empaler violemment sur son sexe tendu. Juan laissa échapper un râle sonore. Florian ne lui laissa pas le temps de réfléchir. Lui-même n’en était plus capable. Il voulait juste voir Juan jouir. Alors il se mit à bouger vigoureusement, ses mains caressant, touchant, griffant, tandis que ses lèvres et sa langue faisaient des ravages sur le visage de Juan qui tentait de lui rendre baiser pour baiser, caresse pour caresse, mais qui semblait pourtant dépassé par sa fougue. Le plaisir grondait en lui avec tumulte, ses jambes devenaient douloureuses tant il s’échinait sur l’homme qui se décomposait sous ses assauts, mais il n’aurait rien changé. Il en aurait été incapable. Le regard fixé sur le visage de Juan, il attendait le moment où il chuterait, où ses onomatopées ne seraient plus le signe de sa montée, mais celui où il atteindrait son apogée.

Et puis, enfin, Juan jouit. Son corps se raidit sous le sien tandis que de longs râles lui échappaient encore et encore et qu’il laissait partir son crâne en arrière, le faisant rouler sur le sol. Absorbé par ce spectacle, Florian n’en enserra pas moins la verge à l’intérieur de son corps par une forte contraction avant d’empoigner son sexe et se masturber rapidement et sans aucune retenue. La présence du sexe en lui, la manière dont il le sentait pulser, l’expression de Juan dans la jouissance… Tout le poussa vers un nouvel orgasme qui l’emporta tandis qu’il se répandait sur le torse de son amant. Le plaisir fulgurant l’envahit entièrement, emplissant son cerveau, annihilant complètement les paroles précédentes de Juan sur la nécessité de ne pas laisser de traces de leurs ébats… Mais sur le coup, il s’en moquait. Ils se nettoieraient plus tard. Son corps se fit terriblement mou et il s’effondra sur lui.

Leurs deux poitrines collées gonflaient et se vidaient à un rythme rapide tandis que leurs souffles ne semblaient plus vouloir revenir à la normale. L’odeur de sperme, de sexe, de sueur qui assaillait les sens de Florian finissait de l’étourdir. Comment allait-il faire pour se relever après ça ? La question méritait d’être posée.

#MissionImpossible.

Mais pour l’heure, les mains de Juan, qu’il avait craint de sentir le repousser, caressaient son dos avec tendresse et c’était très bien ainsi.

— C’était définitivement pornographique, remarqua finalement Juan.

Et Florian éclata de rire parce qu’il ne s’y attendait pas et parce qu’il aimait ça, les gens qui ne perdaient pas le nord.

— Je crois qu’on peut dire ça.

— Est-ce qu’au moins ça t’a aidé ?

Juan avait l’air amusé et même légèrement taquin en disant ça. Florian se redressa afin de lui faire face. Il se força à considérer sa question.

En un sens oui, s’il restait sur la conception érotique/porno dont ils avaient parlé auparavant, ce qui venait de se passer entre eux lui faisait réaliser que c’était plus le contexte et les actions qui jouaient que le vocabulaire. Pour le reste… Son regard se balada sur le visage de Juan qu’il trouva encore plus attirant qu’avant leur étreinte, si seulement c’était possible. En fait, la véritable question qui le turlupinait était : « et maintenant ? ».

Que se passerait-il désormais entre eux ? En resteraient-ils à un coup d’un soir ou pouvait-il espérer plus ? Et comment allait-il gérer le fait de bosser ensemble en sachant à quel point le sexe pouvait être bon avec lui ?

Et peut-être plus que tout, Juan, que voulait-il ?

D’une petite mimique, ce dernier le relança. Il n’y avait sans doute qu’une seule façon de répondre à toutes ces questions.

— Je crois qu’il me faudrait approfondir le sujet, tenta-t-il, le cœur battant.

Le sourire de Juan se fit resplendissant. Il se redressa jusqu’à venir l’embrasser tendrement.

— Eh bien, je te propose qu’on se rhabille, qu’on range un peu, qu’on aère.

La remarque le fit pouffer.

— Et après une douche et un repas à la maison, nous aurons tout le reste de la soirée pour étudier cela. Qu’est-ce que tu en dis ?

Il acquiesça d’un mouvement de tête avant de se relever doucement et de se reculer. Le sol lui avait fait un peu mal aux genoux, mais il tenait sur ses jambes, c’était toujours ça de pris. Juan en fit autant et, d’un geste mécanique, enleva le préservatif. Avec son ventre portant les traces de leurs ébats, ses cheveux en bataille, ses lèvres rougies et son sexe pas tout à fait au repos, il était plus sexy que jamais et tandis qu’il attrapait ses vêtements, Florian ne put s’empêcher d’espérer qu’il y aurait plus que ce soir.

Quand ils se furent rhabillés, qu’ils eurent récupéré les deux préservatifs usagés (Florian aurait pu bénir Juan d’y avoir pensé), ils prirent le chemin des ascenseurs. Les bureaux étaient vides et plongés dans le noir. Alors qu’ils marchaient en silence, Florian chercha un moyen de tâter le terrain auprès de Juan pour savoir s’il attendait bien plus que cet interlude, mais ne le trouva pas.

Une fois arrivé dans le parking, Juan sortit ses clefs de voiture et lui demanda avec un sourire séducteur :

— Prêt pour une longue soirée de travail ?

Une façon comme une autre de lui permettre de faire machine arrière sans doute, quand tout ce qu’il voulait c’était au contraire avancer, avancer même très loin et très vite. Peut-être était-ce le moment idéal pour amener la discussion sur le sujet.

— Je…

Il ne savait pas comment s’y prendre. Il repensa à son job et à la manière dont son pétage de plombs les avait emmenés là.

— Tu sais, pour le boulot… je…, même si je suis content de la tournure qu’ont pris les choses ce soir, je ne sais pas si je pourrai rester à ce poste encore longtemps, lâcha-t-il soudainement, inquiet de ce qu’en dirait Juan.

Peut-être que sa proposition ne survivrait pas à cette demande de sa part.

Juan n’eut pourtant qu’un petit sourire en coin, montrant clairement qu’il s’était attendu à entendre ça un jour ou l’autre.

— Alors il faut qu’on se dépêche d’explorer toutes les facettes du porno et de l’érotisme ensemble avant, répondit-il avec une expression mutine.

Florian ne demandait que ça. Son ventre se tordit d’envie et d’anticipation. Il sauta néanmoins sur l’occasion :

— Oui… mais tu sais, j’aurai sûrement besoin de cours de rappel, je peux être long à la détente, parfois…

Juan sourit largement.

— J’ai remarqué ça.

— Comment ça ? réagit Florian en fronçant les sourcils.

Cette fois, Juan éclata franchement de rire.

— Disons que tous les moyens discrets et subtils que j’ai tentés pour te montrer que tu me plaisais ont fait chou blanc alors même que tu me dévorais des yeux à chaque fois qu’on se croisait. Très honnêtement, si je n’avais pas saisi l’occasion ce soir, je crois que le seul moyen de te coller dans mon lit aurait été de me balader avec une pancarte indiquant : « Florian, baise-moi ».

— Non, mais, mais… euh…

#LeRetourDuEuh.

Juan ricana.

— Il faudra aussi que nous nous penchions sur tes capacités d’élocution, tu as des progrès à faire à ce sujet.

Il en resta muet. Mais déjà Juan lui ouvrait la portière, et s’il hésitait entre rire à son tour et lui rabattre son caquet, il se dit qu’il aurait bien des moyens de le faire taire un peu plus tard… ou du moins d’occuper suffisamment sa bouche à autre chose qu’à le critiquer.

Hard – Chris (partie 1)

Chris

J’allais donc à la « fête » organisée chez le pote de Loïc, Chris. Ayme taffait de nuit, ce jour-là. J’avais déjà commencé à ne plus calculer mes sorties en fonction de ses absences, les jours précédents, mais j’attendais quand même qu’il parte au travail pour sortir moi-même. Pas envie d’avoir des questions, pas envie de devoir me justifier, ou même que la simple éventualité que je puisse avoir à le faire soit évoquée. Merde, à tous les niveaux.

Je laissais s’écouler trois bons quarts d’heure après son départ. Je tournais sur place. J’hésitais… Ça a toujours été comme ça, concernant Loïc et ses potes. A aucun moment, que ce soit avant ou après, ou même à distance, le doute m’a lâché. Ça allait avec le stress qui, du coup, ne me quittait jamais véritablement. J’étais incapable de savoir si mes actes ne représentaient pas les pires erreurs possibles, mais au moins j’agissais. N’importe quoi était mieux que de rester dans l’immobilisme et puis j’avais toujours cette pulsion, interne, violente, de vie, de survie presque, qui m’invectivait de bouger.

Je décollai donc.

Je pris le métro, le tram. Je songeais…

Je savais qu’il y aurait une piscine, une maison, plein de monde, de l’alcool et probablement de la drogue, aussi. Chris m’avait dit tout ça.

Disons-le franchement : je me demandais ce que j’allais y foutre. Mes fantasmes décadents me donnaient toujours des images de sexe orgiaque dont je serais le point d’orgue, mais je savais parfaitement que je me barrerais si je devais me trouver dans une telle situation.

Quant à ma raison, elle était là pour me rappeler que je n’allais qu’à « une soirée ». Ni Loïc ni Chris ne m’avaient semblé être des Sir Stephen en puissance – si vous ne saisissez pas la référence, lisez Histoire d’O. Je ne serais pas donnée en pâture à un groupe d’hommes masqués prêts à m’attacher dans un décor de cinéma avant de me sodomiser chacun leur tour. Au fond de moi, je ne le voulais pas. Rien dans cet artifice ne m’attirait. Mais au fond de moi – encore –, je savais que j’éprouverais des regrets si cette soirée n’aboutissait sur rien de plus. Je n’avais pas suffisamment d’affinités avec Loïc pour désirer de juste passer du temps avec lui et ce n’était pas différent pour Chris. Je ne m’intéressais pas à qui ils étaient. Je les aurais limite vus comme des queues sur pattes, mais la réalité n’était pas si réductrice : ils étaient des incarnations de mes fantasmes, des outils susceptibles de me donner ce que je voudrais. Ça s’arrêtait là.

La soirée avait lieu dans un petit pavillon dans le pourtour Lyonnais, que je devinais plus vraisemblablement être celui des parents de Chris que son propre logement. Il devait être 22h quand j’y arrivais. Chris fêtait son anniversaire et le jardin, la cour, la maison… tout débordait de monde. Je ne connaissais personne. Ça ne me dérangeait pas. Mes années de festoches et de sorties animées par le désir de vivre l’instant présent m’avaient accoutumée aux discussions éphémères que l’on peut avoir, alors. Je savais comment faire. Il suffisait de virevolter au gré du vent. Il suffisait de ne s’investir dans rien, de juste prendre ce qui s’offre à soi. Je l’avais beaucoup fait, aux côtés d’Ayme. J’aimais ça : rencontrer des inconnus, picorer des instants de rire et de découverte commune, et puis repartir en les gardant comme des moments funs de mon existence. Bien sûr, ce soir-là, chez Loïc, j’étais loin d’être aussi légère, mais je picorais quand même, par habitude, par attente… Par besoin de combler un vide que je n’étais pas en mesure de supporter. Tant qu’on restait dans le superficiel…

Je repérais Chris de loin : il semblait déjà saoul et se lançait dans un strip tease mi-sexy mi-comique au bord de la piscine. Je l’observais quelques minutes. Je le trouvais un peu lamentable et cool, en même temps. C’était marrant, que je puisse éprouver cette dualité de sentiments à son encontre aussi, comme pour Loïc. Chris était un beau mec. Je le notais particulièrement tandis qu’il se déshabillait. Je cherchais vaguement Loïc du regard mais je me fichais un peu de le repérer ou pas.

C’est lui qui finit par me trouver, venant vers moi au bout d’un moment pour m’embrasser comme s’il voulait signifier que j’étais à lui, de cette façon trop pressante et intrusive qu’il avait. C’était comme s’il me déshabillait devant tout le monde… C’était curieux. Et je me demandai s’il considérait qu’on était ensemble. Pourtant, c’était à peine s’il savait mon prénom et il ne posait toujours sur moi que ce regard dans lequel je pouvais lire une distance, comme une lueur de mépris, ce qui ne m’empêchait pas de me laisser faire. Objet consentant. Pute consentante, peut-être ? Pute en attente d’être offerte à ses potes. C’était le message que je voulais transmettre : le fait qu’il pouvait me manier comme il le voudrait.

Je remarquais sa petite sœur, aux bras de deux autres mecs – pourquoi pas ?

Je reste aujourd’hui encore surprise de la force avec laquelle j’en étais arrivée à me foutre de tout, moi aussi. A croire qu’ils m’influençaient dans ce détachement profond que je vivais dans un miroir du leur. Je lâchais simplement à Loïc :

– Chris ne sort plus avec ta frangine ?

Il me répondit direct :

– Qu’est-ce que ça peut te foutre ?

Je le fixai, interloquée. Je ne sus déterminer si j’avais été indélicate en abordant ainsi un sujet sensible pour lui en tant que grand frère, ou si c’était le fait que je puisse m’intéresser à Chris qui le dérangeait. Je me sentis obligée de préciser :

– Je disais ça par rapport à Chris.

Je n’étais pas sûre que ce soit la bonne réponse pour autant. Elle sous-entendait le fait que je me moquais bien que sa sœur soit avec ces deux mecs. Elle sous-entendait que je m’intéressais à Chris. C’était celle qui était sincère, toutefois.

Loïc ne me répondit pas mais je vis qu’il m’étudiait. Je ne lui apportai pas plus de réponse. S’il comprenait que je voulais me faire son pote, je n’avais pas de raison de le détromper.

Je discutai avec des inconnus, déambulais et me servis des verres.

Je ne vis ni Violaine ni aucun de ceux qu’elle m’avait présentés, cette fois au bar. Tant mieux. Je croisai le pote de Chris et Loïc qui me répugnait tant, toujours aussi petit, toujours aussi dodu, toujours aussi laid, avec toujours ces cheveux trop longs qui retombaient en rideau de serpillère autour de son visage. Toujours aussi impraticable, quoi.

Je sais que je suis une connasse de m’exprimer ainsi, une connasse de penser ainsi. J’ai toujours méprisé les jugements au physique, mais j’étais différente, alors. C’était comme si je jouais un rôle, une seconde peau dans laquelle je me glissais, ou peut-être était-ce plus un dépouillement : un abandon de toute valeur morale, un abandon de toute ouverture sur les autres, un seul repli sur moi, mon nombril, mon sexe, ma solitude. Plus j’étais prête à plonger dans une sexualité que je m’étais interdite auparavant, plus je me retrouvais seule avec moi-même. J’en arrivais à songer que, si Loïc ou Chris avaient voulu que j’ouvre les jambes pour ce mec, je l’aurais fait. J’aurais juste fermé les yeux. Je me demandais… Est-ce que le sentir en moi pourrait être si différent, du moment que ce n’était qu’à sa queue que je m’offrais ?

Bien sûr, je remarquais que des gens étaient plus défoncés, aussi. Je discutais avec un. Ça m’avait toujours fait marrer de discuter avec les perchés. Je crois que c’est quelque chose que j’ai gardé de mon besoin de prendre avec légèreté les duretés de ce monde, ou au moins de les tenir à une certaine distance. Si tu ne veux pas pleurer, ris… Et ça a donc continué à me faire rire. Je crois que je ressemble à ces gens-là. D’une autre manière ; je suis différente, mais je leur ressemble.

Je sais qu’à ce stade de l’histoire, vous m’avez assez lu vous parler de drogue pour vous interroger à ce sujet et il est vrai que je n’ai pas développé plus que ça les raisons fondamentales pour lesquelles je consommais ainsi ces joints et – je n’en ai pas parlé, mais il m’était aussi arrivé de prendre occasionnellement d’autres produits. Here we go, donc. Comme, tout ce que vous lirez dans cette histoire, il n’y aura pas de raison « simple » ou bien clichée. « Mon père me battait alors je me suis mise à me droguer ». « J’ai vécu dans la rue »… Si vous voulez lire ça, prenez un autre livre. Il n’y a jamais qu’une seule cause. Il y en a toujours plusieurs, il y a des facteurs de personnalité, il y a des facteurs d’histoire personnelle, il y a des facteurs d’entourage et d’accessibilité du produit… Ce qu’on vous propose, ce qui est disponible, ce qui est inaccessible pour vous, et à quel moment de votre existence vous y êtes confronté, c’est fondamental.

Me concernant, il y avait donc évidemment mon histoire familiale, la manière dont je m’étais construite dans l’accumulation de responsabilités, comme j’en ai déjà parlé, et qui s’est traduit à l’adolescence par un besoin viscéral de compenser en étant comme les autres ados, et « conne », moi aussi. Comme on peut l’être à cet âge. Non pas seulement comme la jeune fille qui s’occupait de sa mère malade et son père dépassé. C’était un besoin qui a perduré de par mon investissement associatif et puis dans mon métier, aussi. Le taf d’aide-soignante ne vous dit peut-être pas grand-chose mais sachez qu’il y a bien assez de situations, vécues, qui justifient un besoin de se lâcher un peu connement une fois en dehors, ce besoin d’être au moins aussi inconséquente qu’investie quand j’y étais… On ne fait pas que « torcher des culs », comme les gens le pensent parfois sans se rendre compte de nos attributions réelles. Et puis, bien sûr, il y avait aussi d’autres choses. Quelque chose de plus profond, en moi. Un besoin de me retourner l’esprit, comme un joker qui allait m’aider à m’accommoder du monde m’entourant. Ça, c’est vraiment un élément propre à ma personnalité, parce que ça a toujours été là. J’ai toujours eu, dans ma tête, quelque chose qui me donnait envie d’aller voir ce qu’il se passait dans un monde parallèle, de la foutre en vrac…

Avec la drogue, il ne faut pas chercher cinquante explications différentes. La plupart du temps, ça vient d’une envie de modeler la réalité. On sait qu’on ne pourra pas la changer mais on fait comme si : on lui met un filtre coloré par-dessus, on joue du photoshop virtuel. On n’enlève pas les merdes, on les peint en couleur. On leur dessine des moustaches au feutre noir, on pose un voile à la con sur la vie, la société, tout ce qui nous fait chier. Mais au fond, on ne change rien. On ne cherche pas vraiment à changer quoi que ce soit, d’ailleurs : juste à le fuir. Ces affreux drogués que l’on regarde comme des moins que rien sont juste des gens qui auraient aimé vivre dans le monde de Mickey. Qui ont remplacé leur imaginaire de l’enfance par un monde façonné par des produits toxiques. Et ne vous croyez pas si différents, vous qui ne consommez pas de ces psychotropes que l’on avale, fume ou s’injecte. Vos ordinateurs jouent exactement ce même rôle. Vos jeux vidéo, vos réseaux sociaux… L’histoire est toujours la même : on se plonge dans un univers cadré, choisi, rassurant, ciblé, et c’est pour ça que c’est addictif. C’est parce que ça se substitue si merveilleusement à la réalité… Trop.

Je connaissais toutes ces mécaniques-là, même si je n’étais « qu’une » fumeuse de joints. J’avais essayé de les enrayer, et même arrêté des années auparavant à une époque où j’avais décidé de me prendre en main et d’être responsable.  Puis j’en avais repris la consommation au cours de la mission humanitaire dans laquelle j’étais partie en tant que soignante. Je vous passe le détail du « pourquoi ». Maintenant, si je ne fumais pas à une fréquence de folie, je le faisais quand même trop régulièrement, et je ne contrôlais plus vraiment, même si je serais tentée de vous dire que ça allait, que je gérais. C’est toujours ce qu’on veut se faire croire…

Je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui fume et qui contrôle vraiment ça, par contre j’en ai vu des paquets qui clamaient maîtriser. Si vous en voyez un, ne vous fatiguez pas à le lui dire, ceci-dit, il ne vous écoutera pas, mais sachez que c’est du bullshit. En vrai. Quand on est honnête avec soi. Quand ta vie se résume à trainer au fond de ton canapé et que toute motivation te semble impossible à atteindre, ce n’est pas que la vie est cool et que tu t’éclates trop, hein ? Combien de vacances ai-je passé avec des potes qui ne décollaient jamais de l’appart ? A combien de soirées en ai-je vu ne jamais sortir de leur nuage de fumée ? Mais bon, c’est le propre de la drogue que de nous faire nous mentir à ce sujet, et je me suis bien assez menti pour savoir moi-même ce que c’est. Toujours est-il que j’avais passé le stade de me leurrer. Je ne regardais pourtant mes excès, mes trébuchements et mes illogismes que de haut, à la fois observatrice cynique de ma vie et actrice de cette dernière.

Chris finit par venir me voir, partiellement à poil – il avait gardé un boxer, c’était tout –, et me sourit avec un fond de séduction, mais qui me sembla inhérent à sa personnalité. Je pris quand même. Ça me convenait tout à fait, ce léger flirt avec lui.

Lui s’intéressait à moi. Ce fut ce que je remarquai, et je l’encourageai. Il me demanda ce que je faisais dans la vie, je préférai lui répondre que je bossais dans le social plutôt que nommer mon métier, ce qui était une pirouette tout à fait acceptable, et dont il se contenta. Lui travaillait dans un garage. Je voulais bien le croire avec ses mains noircies en permanence – j’avais déjà remarqué ça, chez lui – ses doigts épais et sa musculature prononcée. Je me pris à penser avec insistance à ses doigts s’enfonçant en moi.

Je me pris à penser à lui et Loïc se partageant mon corps.

Quand Loïc nous rejoignit, Chris passa son bras sur mon épaule pour me prendre par le cou. Je ne le repoussai pas. Nous passions un bon moment, je ne savais pas depuis quand nous parlions rien que tous les deux, mais je n’avais pas nécessairement envie que cela s’arrête.

– Tu me la prêteras un moment ? dit alors Chris à l’intention de Loïc.

Ces mots sonnaient comme une boutade, et la façon dont Chris me sourit ensuite eut tendance à le confirmer. Pourtant, ils éveillèrent quelque chose en moi.

De trouble.

De prégnant, de puissant.

Un mot clochait, juste. Je le corrigeais :

– Loïc n’a rien à « prêter ».

Que ce soit clair, parce que je n’étais pas à Loïc. Il n’y avait rien d’exclusif entre lui et moi.

Chris sembla décontenancé.

Je fixai Loïc.

– Tu lui as dit qu’on sortait ensemble ?

– Non.

Son regard était froid.

Je ne sus ce que je devais en penser. Que Loïc n’était pas loquace sur les sujets qui ne touchaient pas à sa musique, ça je commençais à le comprendre. Ou alors, je ne faisais juste pas partie des sujets méritant d’être mentionnés entre lui et son pote.

Je me sentis obligée de préciser pour Chris :

– On couche ensemble, juste.

– Je te baise, ajouta Loïc.

Des mots plus crus. Plus justes, aussi.

J’acquiesçai.

– On baise, oui.

J’avais transformé le « je » en « on » volontairement, mais je n’insistai pas non plus dessus. Ça m’a toujours dérangé qu’on parle des femmes en termes de choses qui « se font » baiser et seulement elles. Là, ça m’allait bien de revêtir mentalement cette image d’objet que l’on désire, que l’on prend et que l’on saute, certes. Ça m’allait parce que c’était mon fantasme. Mais, dans le fond, je considérais que je baisais Loïc tout autant.

– Tu resteras à la fin de la soirée ? lâcha Loïc.

Et je vis qu’il me scrutait, vraiment, en disant ça.

– Oui.

Il jeta un œil rapide à Chris et me dit :

– Nous aussi.

J’acquiesçai.

Je ne sus rien de plus de ce qu’il se produirait.

Plus tard, tandis que je me servais un verre d’alcool, je les vis toutefois parler ensemble, et ils me jetèrent chacun suffisamment de coups d’œil, durant ce temps, pour me laisser penser que c’était à mon sujet.

A un moment, je remarquai ce qu’il se passait dans l’une des pièces de la baraque de Chris. Je ne suis pas débile. J’ai côtoyé assez de toxicos dans ma jeune vie pour savoir qu’il y avait de la drogue, là-bas, de la drogue moins mainstream que le shit qui passait de mains en mains ou l’alcool que tout le monde consommait. Je pensais à de l’héro. Il m’avait semblé voir un bout d’alu briller derrière un nuage de fumée, dans l’embrasure d’une porte devant laquelle j’étais passée. Evidemment, si vous n’avez pas une grande connaissance des drogues, vous devez penser que l’héroïne, c’est forcément en se piquant, or non. Je vous offre une mini leçon, là : il y a plein de gens qui la fument sur un bout d’aluminium, tout simplement. Je n’ai jamais rencontré que des gens qui la consommaient comme ça, à part un pote dont j’ai su depuis qu’il se piquait mais ça date, maintenant. Bref, on appelle ça « chasser le dragon », vous connaissez peut-être l’expression. Pour le geste, il faut le voir : c’est assez parlant. Ça ne m’amusa pas. J’ai toujours eu des alarmes s’allumant en moi à la vue de certaines drogues, mais je n’avais rien à faire à ce sujet, c’était tout. Juste à constater ce qu’il se passait.

Et bien sûr, je remarquais que Chris et Loïc entraient dans cette pièce, eux aussi.

Chris et Loïc…

A ce stade-là, j’étais forcée de me poser des questions.

Est-ce que j’étais vraiment sûre de vouloir rester avec deux mecs que je ne connaissais finalement pas et qui seraient complètement défoncés ?

Et est-ce que j’étais vraiment sûre de vouloir avoir un rapport physique avec eux ? Parce que c’était ce que je voulais, à la base : la raison pour laquelle j’étais là, ce que j’attendais…

Je ne fus pas capable de déterminer une réponse claire à l’une ou l’autre de ces questions : quelque chose avec lequel je puisse me sentir tranquille, assurée, mais c’était comme ça. Je vivais le flou sans que ça entrave mon avancée. Je mettais un pied devant l’autre, c’était tout. Je me gardais de trop réfléchir.

Je vous passe les détails de la soirée. Elle se déroula normalement, plus ou moins. Personne ne sembla commettre trop d’excès, en tout cas, ou ne partit « trop loin » : personne ne vomit, personne ne fit de bad trip, personne n’eut sa conscience suffisamment altérée pour ne plus pouvoir avoir de conversation. Franchement, l’ambiance resta cool.

Petit à petit, les invités partirent. Un à un, imperceptiblement, ou en gros packs, parfois. Je voyais passer les heures. Une heure, deux heures… Trois.

Je restai.

J’observai leurs disparitions avec cette distance que je m’étais mise à prendre, ces derniers temps : ce détachement curieux qu’il m’arrivait de ressentir, encore, comme si tout ce qui m’arrivait ne serait prétexte qu’à l’écriture d’une thèse analytique. Comment la gentille fille normale avait fini par se retrouver à se faire sauter par des inconnus défoncés…

Je larvais dans le canapé ou au bord de la piscine. Je buvais aussi, mais modérément, et je regardais les lumières des étoiles dans le ciel, captive de cet arrachement de moi qui, si je le pratiquais ces derniers temps, ne me laissait pas pour autant la sensation d’être plus libre. L’émancipation que j’avais cherchée me paraissait de plus en plus se résumer à un enfermement volontaire. Juste un autre. Différent de celui auquel j’avais essayé d’échapper, même temporairement.

Et, bien sûr, je pensais tout le temps à Ayme. A ce qui restait encore de notre couple. A ma douleur. A l’impasse dans laquelle on était.

Je ne parvenais pas à ressentir ce que je faisais comme une trahison envers lui parce que c’était lui qui m’avait trahie. Lui, en ruinant tout ce qui faisait qu’on aurait pu être heureux. Lui, en continuant à le ruiner, en ne changeant pas, quel que soit ce qu’il advenait de nous.

Que je reste avec Loïc et Chris était déjà convenu, donc. Restait à savoir dans quelle optique exactement.

Quand tout le monde fut parti, Chris puis Loïc vinrent me rejoindre sur le canapé du salon où je trainais, seule. Ils me proposèrent de fumer. J’acceptai.

Je me posais vraiment des questions sur ce qu’avait Loïc en tête, alors. S’il voudrait juste me trainer dans une pièce pour me sauter ou si je devais m’attendre à autre chose… J’étais stressée, du coup.

Chris était déjà d’un côté de moi, trop proche pour être encore dans la décence, mais pas plus que lorsqu’il m’avait pris par l’épaule, plus tôt. Quand Loïc se posa de l’autre, être encadrée par l’un et l’autre me mit toutefois dans une situation troublante. Bien malgré moi, mon stress en fut majoré. Mon excitation avec. Ma conscience de ce que je faisais, aussi. Tout en même temps. J’aurais aimé annihiler la part de moi-même qui me jugeait dans chacun de mes actes, qui jugeait mes pensées, qui jugeait mes faiblesses, mes erreurs, mes écueils. Loïc m’enleva des lèvres le joint que je tenais pour m’embrasser, penché sur moi, et ce fut déjà transgressif parce que Chris était trop près de nous pour qu’il se permette de fourrer de cette manière-là sa langue dans ma bouche. Pour que ce soit aussi sexuel, avec Chris, juste à côté. Mon cœur battait fort. J’accueillis néanmoins son baiser avec une langueur paresseuse, une conscience extérieure de ce qu’il se produisait, un abandon à une situation que je ne maîtrisais pas et qu’en aucune manière je n’aurais voulu maîtriser. Sa langue ne me dégoûtait plus vraiment, c’était passé, ça, ou plutôt j’avais atteint un stade au-dessus, où le dégoût se mêlait trop vivement à l’excitation pour ne pas la transcender. J’éprouvais une curieuse jubilation dans cette possession silencieuse.

Quand Loïc me relâcha, je remarquai une ombre de sourire sur son visage. Un aspect supérieur que je ne pus m’empêcher d’interpréter comme moqueur, comme ça arrive parfois de le voir chez certaines personnes et qui perturbe parce que ça semble inadapté à la situation. Qui laisse songer à la présence de pensées, derrière, enfouies, inaccessibles mais qu’il faudrait comprendre, pourtant. Mais je n’étais pas sûre de moi. Il était défoncé, j’étais défoncée, on aura fait mieux pour l’observation objective. Il se mit ensuite à baiser mon cou tandis qu’il posait la main sur mon sein, me faisant m’arquer dans un mélange de surprise et de réflexe qui était à la fois un rejet et une invitation. Je ne retins pas son geste. Je le laissai me peloter avec un empressement dans lequel je perçus le manque de mesure propre à l’alcool et aux autres substances qui devaient troubler son esprit, et j’en éprouvai un malaise puissant du fait de la présence de Chris, mais auquel je décidai de ne pas accorder d’attention.

Puisque c’était ce que j’avais voulu.

Non ?

Ma tête tomba sur le dossier du canapé. J’haletais, prise dans les brumes. Je fermais les yeux, consciente que Chris était juste à côté à nous observer, et qu’il nous observait encore quand Loïc étira soudain mon cache-cœur pour en faire sortir mon sein, et le dénuder d’un geste sur le tissu de mon soutien-gorge. Exposant ma poitrine, donc. Ma chair nue. M’exposant à son pote.

Là, je ne pus m’empêcher de poser la main sur le poignet de Loïc. Et je serrai pour le retenir de bouger encore, mais il ne m’en empauma pas moins le sein. J’ouvris les yeux. Il me caressa le mamelon du pouce en relevant le visage pour examiner le mien. Je frissonnai.

– Qu’est-ce qu’il y a ? dit-il.

Une voix froide et une question qui voulait plus dire « pourquoi tu protestes ? » que se soucier sincèrement de ce qui me dérangeait. J’entendais le sous-entendu derrière. N’est-ce pas ce que tu veux ? Ce que tu es venue chercher, ici ?

Je me retrouvais confuse, perdue entre mes réflexes qui restaient ceux d’avant, ceux qui n’auraient  jamais permis à un homme – à quiconque – d’agir de cette manière avec moi, et mes désirs qui criaient que cette situation se poursuive. Et qu’elle aille plus loin, et qu’elle m’entraine plus loin, et qu’elle me pousse encore. Et qu’elle m’attire jusqu’à me perdre dans ces vagues dont je languissais l’engloutissement.

Et j’avais attendu ce qui arrivait, alors. Je l’avais voulu.

Naturellement, je tournai la tête vers Chris. Je ne saurais dire ce que je cherchais exactement en faisant ça : si c’était du soutien, si c’était de l’aide, si c’était de savoir comment il allait agir à son tour… Je découvris un regard fixé sur mes lèvres. Je découvris un désir latent, une gêne manifeste, une interrogation réciproque, une plongée dans une situation qui, malgré ce que j’avais voulu en penser auparavant, n’était pas habituelle. Ce fut flagrant. Et je songeais que ce devait être similaire pour Loïc, aussi. Il y avait cette conscience brutale : qu’aucun de nous n’était dans la maîtrise de ce qu’il se produisait. Que chacun découvrait.

D’une manière inattendue, je pris conscience de la curiosité que je devais représenter aux yeux de Loïc : fille qui s’incrustait dans sa vie dans le but de se faire sauter, et ce sans ne jamais parler d’elle. Je savais comment je me comportais avec lui. Je savais que je n’étais ni respectueuse, ni même agréable, juste claire quant aux raisons pour lesquelles j’étais là.

Et désormais claire quant au fait que je voulais me faire sauter par son pote aussi.

Je fixai à mon tour les lèvres de Chris.

Porn ? What Porn ? – Du porno ? Définitivement ! (2)

Deux jours plus tard, ses résolutions volèrent en éclats alors même que son front rencontrait une nouvelle fois la surface de son bureau. Ce n’était plus possible. Il prit une longue inspiration, poussa sur ses mains et se mit debout. Il regarda encore quelques instants la petite crevette qui se faisait prendre par le Musclor (alors celui-ci, c’était pile-poil entre les deux styles !) avant de mettre la vidéo sur pause. Il avait beau tourner et retourner le problème dans sa tête, il ne parvenait pas à définir des codes clairs qui lui permettaient de les classer dans une catégorie plus qu’une autre, et plus il en visionnait, plus le problème se complexifiait. Oh, il aurait bien tout collé dans « porno », hein ? Comme ça ç’aurait été plus simple. Mais il savait aussi que qui disait scénar et suggestion, mise en place d’une relation, disait « érotique ». Et que s’il le classait en porno, on viendrait lui reprocher que, non, si on ne voyait pas la pénétration en gros plan et surtout si on n’avait pas une belle éjaculation bien visible, ça n’en était pas. Et que les clients seraient déçus. Et ils allaient en dire quoi les amateurs d’érotique quand on leur proposerait celui dans lequel le minet se prenait un avant-bras dans le… hein ? Ils en diraient quoi ? Que le gars qui faisait le classement avait fait n’importe quoi !

Il était temps d’agir, parce que là, il en avait plein le pompon. Et sexy en diable ou pas, soit Juan lui filait un autre poste, soit il lui disait sur quels critères il se basait pour savoir si une vidéo était érotique ou porno, soit il se les classait lui-même !!! Non mais, oh !

Il ne répondit même pas au « bonjour » de l’une de ses collègues, qui était pourtant bien sympathique, il ne pouvait pas dire le contraire, et se dirigea d’un pas énergique jusqu’à la porte du bureau de Juan. Là, il prit quelques secondes pour tenter de se reprendre un minimum. Il n’allait pas l’agresser non plus. Quand il vit Juan lever la tête vers lui et se mettre debout pour venir à sa rencontre, il respira lentement, essayant de modérer son agacement.

— Oh, Florian, quelle belle surprise, constata Juan d’un ton qui avait quelque chose de mi-professionnel, mi-sucré, en lui ouvrant.

Il se tint ensuite dans l’encadrement de la porte dans une attitude qui semblait tenir autant de l’invitation que de la contemplation rêveuse, un sourire clairement charmeur sur les lèvres. Florian sentit refluer en lui son irritation et poindre tout autre chose. #JAuraisDûMEnDouter.

— Je… Euh…

Allez, il recommençait à être incapable d’aligner deux mots !

— Je pourrais te voir ? demanda-t-il en se reprenant.

— Je suis tout à toi.

Et comme si cette phrase à elle toute seule n’était pas suffisante pour que Florian perde complètement pied, Juan lui sourit avec un naturel qui finit de le déstabiliser. Après quoi, Juan ouvrit la porte en grand, mais ne s’ôta pas pour autant du passage. Et pendant tout ce temps, Florian ne put s’empêcher de contempler ses épaules et les formes de son torse que laissait deviner sa chemise impeccablement repassée, et le sourire joueur qu’il arborait au coin de ses lèvres… et d’imaginer ce que ça ferait d’avoir réellement tout ça rien que pour lui. Mal à l’aise, il releva les yeux pour tomber dans deux orbes le scrutant avec amusement. Juan fit enfin un pas en arrière pour le laisser pénétrer dans la pièce, mais resta suffisamment près pour que Florian ne puisse éviter de le frôler lors de son passage. Il aurait clos les yeux s’il l’avait pu, mais il n’était pas là pour fantasmer sur lui. Il souffla discrètement pour essayer de garder ses esprits.

— Qu’est-ce qui se passe, donc ? demanda Juan après avoir refermé la porte.

Florian prit une longue inspiration en le suivant du regard tandis qu’il retournait vers son bureau.

— Il y a que je n’en peux plus de ces vidéos.

OK, c’était sorti comme ça, d’un coup. Pourquoi pas, après tout ? Juan s’immobilisa. Comme il ne réagit que par un haussement de sourcil, Florian poursuivit :

— Déjà, les perversions habituelles (OK, celui-ci était sorti tout seul aussi !), ça m’use, mais ça va, je dirais au moins que je n’ai pas de difficultés à les classer. Que ce soit les sous-catégories ou la question du porno-érotique, je gère, mais les dernières, là…

Il s’était arrêté pour se pincer l’arête du nez.

— J’ai vu que tu avais demandé la création de catégories supplémentaires, commenta Juan en posant une fesse sur son bureau.

— Déjà, oui.

Maintenant qu’ils parlaient boulot, il se sentait gonflé à bloc. Il n’était pas sûr que ce soit une bonne chose, mais en tout cas, c’était ce qu’il éprouvait. Il sentit son débit de parole s’accélérer alors qu’il poursuivait :

— Mettons pour le tentacle porn, mettons pour tous les trucs bizarres avec les créatures surnaturelles, mettons pour les sexes de la taille d’un tronc d’arbre dans le pire des cas et, dans le meilleur, de mon avant-bras, mettons…

Si quelqu’un lui avait dit un jour qu’il tiendrait de tels propos…

— Mais moi, quand on me demande de dire si le tronc d’arbre qui sodomise le gars fin comme une brindille en lui susurrant des mots d’amour, sans qu’on voie les détails, est de l’érotique ou du porno, là, je suis désolé, mais ça me dépasse ! Si ça s’adresse à des femmes ou des hommes, mystère et boule de gomme, si certains types peuvent trouver leur came dans ce genre de personnages, pour le tronc d’arbre peut-être, pour la brindille ambulante, je ne sais pas…

Il prit une longue inspiration.

— Assieds-toi, lui proposa Juan d’un ton chaleureux, mais qui ne tolérait pas de refus.

Il ne pensait pas pouvoir, mais il prit quand même sur lui pour s’exécuter.

— Ouais…

Il se posa dans le fauteuil qui faisait face au bureau de Juan et essaya de se calmer.

— Je comprends, reprit Juan. J’avoue que je ne m’attendais pas non plus à ce qu’on nous donne ce genre de films. Je n’avais vu que les premiers, plutôt soft. Mais en remarquant les demandes de catégories que tu avais faites, j’ai bien compris que quelque chose clochait.

Florian hocha la tête, content en un sens de savoir que Juan n’y était pour rien.

— J’imagine bien que ça doit être assez perturbant. D’autant que j’ai trouvé les premiers plutôt plaisants à regarder.

— Euh… Oui, c’était euh…

#LeRetourDuEuh.

De nouveau, le sourire amusé fit son apparition sur les lèvres de Juan, à croire qu’il savait pertinemment bien ce qu’il faisait.

— Pour en revenir aux suivants, reprit Florian.

Juan l’invita à poursuivre d’un geste de la main.

— Je mettrais bien tout en porno franchement, mais…

Il haussa les épaules, comme si ce geste voulait tout dire.

Juan hocha la tête.

— Bref, tu n’y arrives pas, conclut ce dernier.

— Ouais.

Ou enfin, non. Bref, Juan l’avait compris. Il ne manquait plus qu’à ajouter qu’il n’en pouvait plus de ce taf et tout serait dit. Juan croisa les bras, l’air pensif.

— Pourtant, tu n’avais pas tant de mal avec les vidéos classiques.

« Classique » était sûrement un grand mot, mais…

— En effet.

— Alors, qu’est-ce qui te pose réellement problème avec celles-ci, en dehors des catégories particulières de certaines, bien sûr ?

Il essaya de réfléchir… La représentation graphique si différente de celle dont il avait l’habitude ? Le mélange des genres ? Le contraste entre les images et les paroles ?

— Je ne sais pas, avoua-t-il en se passant la main dans les cheveux, las. Je n’arrive plus à avoir de repères.

Juan hocha la tête et se leva.

— Et donc, tu aurais besoin d’aide ?

C’était le moment d’annoncer qu’il avait surtout besoin de changer de poste, mais avec le regard profond de Juan sur lui, il était incapable de trouver les mots.

— Oui, admit-il finalement, faute de dire autre chose.

— Bien. Je…

Juan consulta sa montre, avant de se pencher en arrière pour vérifier l’agenda papier qui se trouvait sur son bureau. Florian en profita pour se rincer l’œil. Ce type savait y faire dans le choix de ses chemises, celle-là le mettait une fois de plus particulièrement en valeur. La façon dont ses courtes mèches brunes tombaient tandis que Juan baissait un peu la tête était tout aussi charmante.

— Écoute, j’ai une conférence téléphonique dans vingt minutes, mais après je passe te voir et nous en parlerons.

— Oui. D’accord.

Lui et Juan enfermés dans son bureau avec des films pornos, en voilà une idée.

— Parfait.

Juan se redressa et le contourna. Quand ses mains se posèrent sur ses épaules, Florian se raidit.

— Nous étudierons tout cela en profondeur.

#ScienceFiction.

Florian se tendit un peu plus en percevant le souffle chaud dans son cou et il n’y avait aucune chance pour que Juan ne le remarque pas. Il se redressa brusquement, quitte à le bousculer.

— OK, eh ben, à tout à l’heure, alors.

Et il s’écarta de Juan dont les yeux pétillaient d’une étrange lueur. Il retint de justesse le coucou de la main qu’il avait été tenté de lui adresser (oh bon sang, il était ridicule…) et se contenta d’un petit sourire, d’un infime hochement de tête et il sortit.

***

Assis à son bureau, Florian attendait que Juan le rejoigne. Une bonne heure et demie s’était déjà écoulée et on approchait doucement du moment de la sortie. Et pendant tout ce temps, avait-il travaillé ? Absolument pas ! Il ne cessait de tourner et retourner dans sa tête les derniers gestes et paroles de Juan.

Son patron était gay. Si Florian n’avait pas réagi tout de suite quand il avait annoncé avoir trouvé excitants les premiers films Boy’s love, à peine était-il sorti de son bureau que l’évidence l’avait frappé de plein fouet.

— Merde, en avait-il murmuré.

Ce fait étant établi (à un moment donné, il fallait bien percuter), la deuxième question qui se posait était : Juan s’intéressait-il à lui ? Franchement, dans un autre cadre, Florian n’aurait eu aucun mal à déterminer que oui, mais là… Il s’agissait quand même de son patron. Personne ne faisait d’avances ouvertement comme ça à l’un de ses subordonnés surtout dans une grande boîte, non ? Juan était peut-être simplement charmeur et tactile, ce qui irait avec ses origines hispaniques…

OK, il était débile à essayer de trouver des justifications.

Mais si c’était le cas, que devait-il faire ? Très honnêtement, si Juan commençait à lui proposer d’aller boire un verre, par exemple, comment devrait-il réagir ? C’était chaud de sortir avec son supérieur… Si jamais ça se passait mal, si ça venait à se savoir ? Il risquait de perdre son job, déjà.

Mouais. D’un autre côté son job, hein ?

Non mais, il allait arrêter de tirer des plans sur la comète et essayer de rester zen… professionnel, oui, c’était ça, le mot (même si sa « profession » consistait à cocher « tentacle porn », « cougar », « infirmière » ou… ouais, « patron », en hésitant comme un âne à y ajouter « érotique » ou « porno »).

Perdu dans ses pensées, il sursauta lorsque la porte s’ouvrit sur Juan. Et s’il espéra que ce dernier ait raté son bond de surprise, le petit rire qui lui échappa lui prouva que non.

— Trop concentré ?

— Euh… oui.

— C’est ta phrase préférée, hein ?

Retenir le « Euh oui », retenir le « Euh oui ».

— Non, pas du tout.

Il avait dû faire quelque chose dans une existence antérieure pour que la vie le déteste à ce point. Ce n’était pas possible, autrement.

Juan posa sur le bureau les deux gobelets qu’il tenait.

— Je nous ai apporté du café. Ça m’a demandé un peu plus de temps que prévu, mais je suis à ta disposition.

Il défit le bouton de sa chemise pour se mettre à l’aise et Florian se serait collé des claques tellement il trouva le geste séduisant. Une fesse sur le bureau plus tard, Juan enchaîna comme si de rien n’était.

— Donc, tu disais que tu as des difficultés de classement.

— Oui.

— Sur quoi tu te bases habituellement ? poursuivit-il.

— Pour faire la différence ?

— Huhum.

— Eh bien… L’existence de scénario, la suggestion des actes, les dialogues, la présence visible d’une éjaculation… Enfin, j’ai pris la petite liste de consignes qu’on m’a remise quand j’ai commencé.

Juan hochait la tête.

— Mets un film en route.

Il plaisantait, n’est-ce pas ? Ils n’allaient pas vraiment regarder un porno ensemble, non ? Si ? Du genre… « si » comme « si » ?

— Vas-y, l’encouragea son boss.

Florian modéra le haussement de ses sourcils et obtempéra en relançant une des vidéos.

  1. Alors, celle-ci, c’était parfait : un truc japonais avec « Sexual harassment» dans le titree graphisme était plutôt pas mal et les mecs dedans fichus correctement : un peu fins (mais ça, il commençait à s’y habituer, c’était le style asiatique), mais avec des corps pas trop mal proportionnés. Et, effectivement, ça débutait par un scénario… quoique, tout était relatif à ce sujet. Ça aussi, ça aurait pu être un débat en soi. Mais contrairement à un porno plus conventionnel, il y avait un scénario.

— C’est érotique, jugea Juan au bout de plusieurs minutes.

— Non, c’est porno… quand même.

Ben oui.

Il avança la vidéo jusqu’à la première scène de sexe, non loin d’ailleurs. On y voyait le gars tout fin se faire sodomiser avec un sex-toy. Enfin… pas en gros plan : la vue était prise du côté de la tête, mais bon.

— Pas si tu t’en tiens à ta liste, insista Juan.

— Oui, mais cette liste, elle ne tient pas la route, je ne peux pas coller ça en érotique. Ce n’est pas…

Il regarda à nouveau la vidéo : certes, on ne voyait aucun gros plan sur les parties génitales, mais le gars était ligoté et… en train de subir un viol (même s’il en rougissait d’émoi, mais ça, c’était le n’importe quoi habituel). Du genre : érotique, vraiment ?

Il réfléchit à comment expliquer ça à Juan rapidement et se frotta le front en soupirant.

— C’est…, commença-t-il.

Il croisa les bras sur son torse et releva le regard sur Juan :

— À un moment donné, il se prend un épi de maïs gonflé à l’aide de traitements transgéniques façon Monsanto dans le fondement.

OK, celui-ci aussi était sorti tout seul ! Mais il fallait bien finir par dire les choses, non ?

Un éclat de rire retentit dans la pièce.  À la vision de Juan en partie plié en deux, il ne put s’empêcher d’être gagné par l’hilarité à son tour. Quand enfin, ils se calmèrent, Juan essuya ses yeux humides de larmes. Florian lui sourit avant de se passer de nouveau la main dans les cheveux, à la fois gêné et amusé de sa tirade. Au moins, la tension était tombée. Du moins était-ce ce qu’il pensa jusqu’à ce que Juan se lève. Un détail dans son sourire, dans sa démarche, dans ses pas lents et mesurés le fit se tendre à nouveau, dans l’attente de quelque chose qu’il ne voulait ni tout à fait voir venir, ni tout à fait manquer.

— OK, il faut donc que nous définissions ce que tu considères comme érotique et pornographique, reprit Juan.

— Huhum.

Retour au point de départ. Florian attendit. Pas que ça le gênait : le fessier de Juan, alors qu’il lui tournait le dos, était un spectacle suffisamment captivant pour l’occuper. Lorsque Juan tendit la main pour saisir son gobelet de café et le porter à ses lèvres, il fut incapable de détacher ses yeux de la silhouette qui se présenta à lui de profil : de la courbure masculine de ses reins que soulignaient les plis de sa chemise aux détails de sa gorge quand il déglutit doucement. Après s’être essuyé la bouche d’un geste léger du pouce que Florian ne put s’empêcher de trouver éminemment suggestif, Juan lui adressa un regard amusé.

— Ça, là, par exemple : tu trouves que c’est érotique ?

La question le tira de sa rêverie à la manière d’une claque.

— Quoi ?

— Quand je bois devant ce bureau. Ou quand je m’essuie d’une main.

Son sourire était autant moqueur que séducteur.

— Euh… Non, c’est potentiellement charmant, mais ça n’a rien d’érotique.

La réponse était pourtant « oui ».

Pour toute réaction, Juan se contenta de relever un sourcil.

— D’accord. Il faut donc qu’il y ait plus que cela.

Durant quelques secondes, plus aucun d’eux ne parla et Florian éprouva avec force le besoin de s’enfuir… Ou de fermer les yeux pour tester si, cette fois encore, Juan se rapprocherait. Il était incapable de décider. Lorsque Juan s’appuya au rebord du bureau et le fixa d’un regard pénétrant, il parvint encore moins à réfléchir. La main de Juan se leva, glissa sur la courbe de son cou, en suivant la ligne douce, parvint au col de la chemise, laissant apparaître les volumes de ses clavicules en tirant légèrement dessus…

Au moment où Juan défit un bouton en le fixant, Florian savait déjà quelle serait la prochaine question. Il en avait la gorge sèche.

— Et ça, demanda Juan, c’est érotique ?

La réponse était « oui », mais sans doute parce que tout en Juan criait l’érotisme. Si Paul, l’un de ses collègues, en avait fait autant, il aurait dit « non ».

— Peut-être, consentit-il à reconnaître, selon la personne. Mais là encore…

Ne jouait-il pas à un jeu dangereux ? Juan allait-il…

Un deuxième bouton suivit.

OK, la réponse était oui : Juan allait poursuivre.

Puis un troisième.

#AuSecours.

#LeQuatrièmeAussiParPitié.

Florian ne savait pas ce qu’il souhaitait le plus ardemment : que cette situation s’arrête ou continue. Par ailleurs, les mouvements de doigts de Juan et les encarts de peau mate qui se dessinaient progressivement au sein de la chemise blanche, pigmentés d’une pilosité sombre, lui grillaient désespérément le cerveau. Il devait être vraiment en manque : gavé de sexe virtuel et de fantasmes ambulants de son patron au point de finir par avoir des hallucinations.

Catégories : boss, voyeurisme, gay, striptease, bureau… masturbation, fellation, huile, latex, sodomie, switch… OK, là, il délirait.

Imperturbable, Juan poursuivait.

— Et ça ?

Juan fit glisser ses doigts sur la peau entre les pans de la chemise. Celle-ci était désormais défaite jusqu’en son milieu. Puis il les fit remonter lentement vers sa gorge.

— Oui, c’est érotique, avoua-t-il.

Un sourire léger se peignit sur les lèvres de Juan et il finit de déboutonner sa chemise avec moins de cérémonie. Le spectacle de sa chair dévoilée à son regard, puis du torse devant lequel s’écartèrent les deux pans de tissu, n’en fut pas moins captivant.

— Nous sommes toujours en érotique, là ? Pas de pornographique ?

— Non, pas de porno, répondit-il.

— Bien.

Juan sembla réfléchir avant de reprendre :

— C’est le mélange des genres qui te pose souci, hein ? Dans l’hétéro, ça ne te posait pas de problème. Dans le gay sex non plus.

Florian essaya de se concentrer sur ce que disait son patron. Oui, son patron ! Patron qui lui faisait un méchant gringue, là. Et pourtant, il ne pouvait s’empêcher de se dire qu’il déraillait complet : qu’il avait bu trop de café, passé trop de mois sans rapports sexuels, vu trop de vidéos de pénétrations en tout genre, trop fantasmé sur Juan, et que, la prochaine fois qu’il clignerait des yeux, ce dernier aurait sa chemise bien boutonnée et serait assis devant son bureau et il n’aurait qu’à se mettre une claque mentale. Ou serait encore torse nu et à quelques centimètres de lui. Ou allongé sur le bureau, à sa portée… Peut-être devrait-il essayer…

— Florian.

— Ouais ?

Vous pouvez répéter la question ?

— C’est le mélange ?

— Oui… Oui, confirma-t-il enfin, plus sûr de lui.

— OK, donc si je te dis : j’ai tellement envie de t’enculer maintenant sur ce bureau, c’est quoi ?

OK, c’était mort, Juan ne voulait pas vraiment qu’il réponde à ça. Et ses joues brûlantes devaient le faire pour lui. Genre… la réponse demandée, c’est « oui, moi aussi, je veux » ?

— Alors ? Pornographique ou érotique ?

Il déglutit, les yeux rivés sur le torse de Juan.

— É… érotique ?

Après tout, le vocabulaire était cru, mais Juan n’était qu’à moitié nu et encore.

— Approche, réclama ensuite Juan.

Florian ne bougea pas. Bien sûr. Il n’allait pas se diriger de lui-même vers ce qu’il pressentait être sa perte ! Enfin, ce fut surtout ce qu’il se dit parce qu’en réalité, il s’avança comme le papillon attiré par la lumière, dans un acte totalement irréfléchi… Et il ne reprit son contrôle qu’une fois qu’ils ne furent qu’à quelques pas l’un de l’autre.

— Continuons. Ça, par exemple…

Florian le vit caresser son torse, sensuellement, jusqu’à frôler et faire se plier son fin téton.

Il n’eut pas besoin que Juan l’interroge pour donner la réponse. Il savait déjà ce qu’il voulait :

— Érotique, déclara-t-il.

Juan descendit la main sur son ventre, et Florian la suivit des yeux, et plus le mouvement se poursuivait vers le bas, plus son regard se trouvait attiré par le pli du pantalon en dessous et… plus il dut se retenir de le détailler, peu sûr que la forme qui était devant lui soit seulement due à la raideur du tissu.

Il releva les yeux sur Juan.

— Je suis gay, dit-il.

Et il le dit comme ça, sans préambule, parce qu’il fallait bien l’avouer en de telles circonstances, avant que Juan aille trop loin ou que…

— Je sais, répondit ce dernier.

Florian essaya d’encaisser cette information, bien qu’hypnotisé par la manière dont Juan déboutonna lentement son pantalon, centimètre après centimètre… Que son patron ne se soit pas arrêté après sa déclaration le rendait encore plus incertain quant à la suite.

Juan renversa légèrement la tête en arrière, lui exposant la rondeur de son cou dans une image lascive, et se mit à respirer plus fort.

— Et ça ?

— Érotique, répondit-il sans tergiverser.

Et putain d’érotique quand Juan se mit à frotter doucement, par l’ouverture de son pantalon, son sexe qui, cette fois sans l’ombre d’une hésitation, était raide et dressé. Juan n’aurait eu qu’un mot à dire pour qu’il vienne l’aider.

Florian releva les yeux sur le visage de Juan, qui le fixait avec un regard amusé et tentateur. Visiblement l’un d’eux savait parfaitement à quoi il jouait et ce n’était pas lui.

— Aide-moi, exigea doucement son boss en ôtant la main de son sexe pour la poser sur le rebord de la table, s’y appuyant.

Florian ne se fit pas prier.

Il franchit la courte distance qui les séparait et frôla aussitôt son torse, percevant la force du courant électrique émanant de leur soudaine proximité. Un parfum se dégageait du cou de Juan et du col de sa chemise… Une odeur ambrée et masculine, légère mais entêtante.

Il faisait quoi, là, exactement ?

— À deux, ce sera plus explicite, précisa Juan.

Si celui-ci le disait, il n’irait pas le contredire. Grand Dieu, il se sentait tellement perdu et Juan avait l’air de tellement maîtriser la situation qu’il était tout prêt à se faire guider et à voir où cela les mènerait.

— Touche-moi, réclama son patron.

Le tout dit avec une autorité si naturelle…

Devait-il vraiment le faire ? Mais Juan avait dit « touche-moi » et là était le seul élément que son cerveau voulait bien intégrer. Le reste n’était que futilité, à oublier, à renvoyer au néant.

Le cœur battant, il leva la main, contempla le torse solide et sculpté de Juan, en approcha ses doigts et puis, doucement, il les y posa, suscitant un frémissement qu’il sentit se répercuter jusqu’au plus profond de lui. Juan aurait pu tout lui demander à cet instant. Il lui aurait dit de le sucer qu’il se serait jeté à ses genoux pour s’empresser de le faire. Pourquoi Juan ne le lui réclamait-il pas encore ?

— Plus bas.

Il obtempéra sans hésiter. Lentement, il descendit sa paume, suivant tous les reliefs des abdominaux défilant sous ses doigts, savourant la sensation des poils s’y frottant, avant de trouver enfin la rondeur qu’il attendait… et d’y poser la main. Le contact l’excita avec force, et plus encore en sentant le sexe de Juan tressauter en retour, mais celui-ci ne bougea pas pour autant.

— Et là ? demanda Juan.

Ce dernier ne pouvait pas vraiment vouloir une réponse à cette question… Un rictus de sidération monta aux lèvres de Florian parce que parler était la dernière chose dont il avait envie, là, tout de suite. Pourtant, et sa curiosité était à blâmer, il répondit :

— Érotique.

Et il attendit de voir quelle serait la suite des événements.

Juan hocha doucement la tête, puis murmura :

— D’accord.

Collé à lui et le regard insondable, Juan était tellement sexy que Florian n’en revenait pas. Quelle serait sa demande suivante ? Jusqu’où mènerait-il le jeu ? Rien qu’à cette idée, il se sentait plus dur que jamais. Quand Juan glissa la main dans ses cheveux jusqu’à l’arrière de son crâne et le rapprocha de lui avec une lenteur qui était autant torture que plaisir, il en vibra tout entier.

Hard – Statu quo

Statu quo

Je n’étais donc ni réellement séparée d’Ayme, ni réellement avec lui, et on habitait encore ensemble. Oui, c’est un concept, je le sais. A vrai dire, je ne savais plus vraiment dans quoi on était, si ce n’était qu’Ayme avait accepté toutes les barrières que j’avais finies par ériger entre nous, ce qui faisait qu’on ne se parlait plus, qu’on ne se touchait plus, qu’on ne dormait plus dans la même pièce, et qu’on ne se croisait quasi même plus.

J’ai employé le terme de « colocataires » nous concernant. Pourtant, ça ne valait rien, et je le savais. J’aurais dû quitter Ayme. Vraiment. C’était celle-ci, la seule vérité. Le « moi » d’avant l’aurait fait. Le moi d’avant ne savait pas encore à quel point l’idée même de le faire allait s’apparenter à un arrachage de ma poitrine et de mon âme. Je ne pouvais pas me résoudre à abandonner les petits morceaux de verre cassés qui restaient de notre couple. Et puis, c’était un deuil, qu’il vivait, c’était juste un putain de deuil, alors pourquoi il durait depuis quatre ans, ce putain de deuil ? Ce n’était pas censé être juste une phase ? Bien sûr, ce connard – parce que là-dessus, c’était vraiment un connard – d’Ayme refusait de faire une psychothérapie. Aller voir un psy, c’était admettre qu’il avait un problème, et c’était aussi avoir à en résoudre d’autres, parce qu’il y en avait d’autres, plus anciens, bien sûr. Je les connaissais. D’autres auxquels ce deuil s’était mêlé. Mais c’était tellement plus simple pour lui de faire comme si tout ceci n’existait pas…

Alors, on était arrivés à ce statu quo : on avait ce putain d’appart qu’on avait acheté, on avait cette putain de cette relation de merde qui était en train de crever, et donc, on faisait quoi ? Eh bien rien. On restait dans notre merde, dans notre appartement, avec tout ce qui y résidait de toxique, entre nous, mais on y vivait comme collocs. Pas de baisers, pas de contacts physiques, pas de confidences, surtout pas d’exigences, si ce n’était la mienne : qu’Ayme accepte cette forme de séparation bâtarde que je lui imposais.

Statu Quo. Un miracle nous sauverait peut-être.

Et je commençais à coucher avec d’autres. Je crois même que j’essayais de me tuer ainsi. Pas physiquement, mais quelque chose à l’intérieur de moi. J’avais un processus à faire, quelque chose qui ne passerait que par la perte. Je n’étais pas dans le renouveau. Peut-être juste arrivée à ce stade ultime où je ne pouvais qu’admettre qu’il n’y aurait plus jamais rien à reconstruire entre Ayme et moi. Que c’était fichu, que cette merde de vie nous avait tout pris, et que notre couple était mort entre un accident de voiture aux portes de la Côte d’Azur et une porte vitrée qui s’écroule.

Hard – Rastouille

Rastouille

Ça me prit trois jours. Trois jours d’hésitations, de tergiversations, et d’attente du moment le plus propice. Je choisis un soir de semaine, où non seulement je ne travaillais pas, mais où Ayme bossait de nuit de son côté. Je ne l’ai pas encore dit, mais Ayme est policier. Officier, même : il a fait l’École Nationale Supérieure de la Police après la fac’ de droit. Sur ce point-là aussi, je ne détaillerai pas ce qu’il vit dans son métier mais, pour l’aider à être apaisé dans sa tête et donc bien avec moi, on aura fait mieux, et j’ai trop souvent eu le sentiment d’être là pour prendre dans la gueule ce qu’il ne pouvait pas laisser éclater à son taf. Mais bon, passons là-dessus.

Ce qui comptait, c’était que j’avais ma soirée parfaitement tranquille.

Je partais donc voir si Loïc était dans son appartement. Alors, à ce point-là de l’histoire, il faut rappeler que je n’avais pas grand-chose pour le retrouver. Je savais où il habitait et son prénom. Ça s’arrêtait là. Je n’avais ni son numéro de téléphone, ni son adresse – je n’avais absolument pas fait attention à la rue et d’ailleurs, je galérais une fois sur place pour la retrouver. Enfin, si, j’avais Violaine, mais je ne voulais pas l’appeler : où aurait été la logique de demander le silence à Loïc si c’était pour me griller toute seule auprès d’elle ? Donc je choisissais l’option culot : débarquer chez lui – enfin, s’il y était – en mode : voici la fille dans laquelle tu as fourré ta langue et ta queue – et tes doigts – l’autre jour, et elle revient chez toi.

J’avais le cœur qui battait, mais j’y allais quand même. Et je me faisais aussi un peu pitié parce que c’est ce que je voyais de moi : une fille prête à supplier pour se faire sauter.

J’arrivai en bas de son immeuble, je cherchai l’interphone… Il n’y en avait pas. La porte du bas baillait, cassée depuis longtemps, le hall était toujours aussi crade et même un peu plus glauque maintenant que je le regardais avec la lumière du jour – il était 19h, pas minuit comme la fois précédente. Je montai. L’escalier penchait. Je m’en rendis compte en le gravissant. J’y avais à peine fait attention la première fois. La porte de Loïc était fermée, mais j’entendis distinctement du son à travers le bois mince. Une musique étouffée, entrecoupée très fréquemment : des essais auditifs, de toute évidence. Il n’y avait pas de voix. Pas d’autres personnes, visiblement. Tant mieux. C’était en contradiction totale avec mes fantasmes mais je n’étais pas aussi téméraire. Je n’aurais pas passé le cap de me présenter à lui s’il n’avait pas été seul. Je frappais.

Il se déroula plusieurs longues secondes avant qu’il vienne enfin m’ouvrir, et le visage qu’il fit lorsqu’il me découvrit aurait pu être risible tant je pus distinguer sur ses traits la même interrogation que la première fois, mais plus marquée, encore : en mode répétition plus forte d’une situation déjà vécue. Mais qu’est-ce qu’elle fout là ?

– Euh… salut, me dit-il.

Ça sentait la beuh chez lui : une odeur plus verte et plus forte que la dernière fois.

Il enchaîna, clairement gêné :

– Ça va ?

– Oui.

Je mentis sans en éprouver la moindre gêne. Je n’étais pas chez lui pour donner à voir, de moi, plus que la façade que j’avais décidé de lui exposer.

– Tu veux…

Il ne savait vraiment pas comment réagir.

– Tu veux entrer ?

Je hochai la tête.

Il m’invita à le faire.

J’eus l’impression qu’il se sentait redevable d’avoir fourré sa queue en moi, ce qui fut peut-être une idée que je me fis mais, tandis qu’il repartait vers son salon en passant la main dans ses cheveux d’un air perdu, ce fut l’image que j’eus, vraiment. Un truc comme : « Merde, la fille bizarre que j’ai sautée l’autre jour est de retour chez moi ». Ou bien « il va falloir que je m’en occupe ».

Il me conduisit jusqu’à son canapé.

– Tu veux un café ? me demanda-t-il d’un air un peu démuni.

– Je veux bien, oui.

Il prit alors un temps pour m’examiner des pieds à la tête et, dans son regard, il me sembla discerner aussi un « peut-être que je pourrais la sauter de nouveau ». Ça me plut, parce que c’était ce que je voulais.

Il alla à sa kitchenette me le préparer. Son ordinateur était allumé et je pus voir le même logiciel ouvert, avec plein d’autres fenêtres ouvertes en même temps. Son travail.

Il me rapporta une tasse qu’il posa devant moi sur la table basse et me proposa rapidement de me passer le joint de beuh qu’il tenait encore entre les lèvres. Je l’acceptai.

Je ne me souviens pas exactement de quoi on parla, tellement c’était bateau, et des banalités qui parlaient de tout sauf de lui, ou de moi. Je ne me souviens même pas qu’il ait eu l’air plus intéressé que moi, dans le fond. Je crois qu’on meubla juste le silence. Par contre, je me rappelle parfaitement qu’on fuma en buvant du café, puis qu’il eut des coups frappés à la porte et que débarquèrent plusieurs des personnes qui allaient marquer cette période de ma vie, alors, puisqu’il s’agissait des potes de Loïc.

Et que, à peine furent-ils entrés que je leur consacrai ma plus grande attention.

Les amis de Loïc étaient des musicos, comme lui. Des mecs à l’image de son appartement. Plus ou moins attentifs à leur apparence – l’un d’eux, un type plus petit et plus large que moi, avec des cheveux longs et graisseux, semblait avoir abandonné depuis longtemps l’idée de pouvoir séduire qui que ce soit, avec cet air de détachement qui semblait caractériser leur bande entière, et une attention plus portée sur la consommation de produits illicites que sur des projets de vie. Et ils avaient l’air tous plus ou moins célibataires. Les « potes », quoi.

Loïc fut mal à l’aise quand il fallut me présenter. Je vis bien que ça le dérangeait que je sois là tandis qu’ils débarquaient, mais il n’en dit rien. Par contre, il bloqua carrément sur mon prénom et, sérieusement, ce n’était pas possible qu’il ne l’ait pas encore imprimé, alors je me présentai moi-même à ses amis. Aucun ne me demanda ce que je faisais là, Loïc n’en parla pas, et ça passa comme ça.

Il y avait un mec, surtout, qui attira mon attention. Il était plaisant à regarder – plus que Loïc dont la laideur me frappait plus vivement que la beauté, désormais –, et il avait l’air, tout autant que les autres, d’être un petit con. Il était aux bras de la petite sœur de Loïc, quand il arriva. Celle-ci devait avoir, quoi ? 16, 17 ans ? Ou ce fut peut-être une idée que je me fis, mais elle avait vraiment l’air gamine. Elle fuma autant d’herbe que chacun, et quand le pote de Loïc l’entraina dans la chambre de ce dernier pour… je ne sais trop quoi – j’imaginai tout de suite du sexe, mais j’avais peut-être l’esprit trop axé sur le sujet, et peut-être n’était-ce que du pelotage –, celui-ci ne moufta même pas. J’observais donc ce petit monde, indifférent à leur entourage, évoluant dans un univers que je connaissais déjà mais sans y appartenir tout à fait moi-même. Je veux dire… Les gens vraiment graves que je connaissais, je les voyais à quelques soirées, parfois, mais de loin et pas mieux : je ne m’occupais pas de leur vie et j’aurais parié qu’ils n’avaient jamais remarqué la mienne. Moi, je n’étais qu’une fumeuse de joints, on peut faire pire.

Toujours était-il que ce mec me plaisait et qu’il commençait, avec Loïc, à cristalliser mes fantasmes autour de lui.

Quand on y songe, j’étais en plein fail. Fail de ma vie, certes, mais aussi fail de mon envie de vivre une sexualité décadente et libre. Je rêvais de sexe avec plein de partenaires différents, je finissais par un même type – le premier venu – vers qui je retournais à défaut de mieux.

Ce deuxième mec, donc, s’appelait Christophe, Chris, ce fut ainsi qu’il se présenta à moi, mais tout le monde l’appelait Rastouille. Magie des surnoms à l’origine improbable. Chris, donc, était un joli blondinet que je situais plus proche de ma personnalité que ne l’était Loïc, et il sortait avec sa petite sœur.

On but des bières, on fuma… Moi, pas trop : je voulais garder un maximum de ma lucidité, les mecs bossèrent un peu sur l’ordi, l’un d’eux alluma la console et ils se mirent à faire un jeu de baston, je jouai avec eux, je les éclatai tous – j’étais très forte à ce type de jeu, et très fière de les éclater – et Loïc se comporta avec moi comme si j’étais sa meuf. Enfin, plus ou moins, mais il posa plusieurs fois son bras sur mon épaule, et il m’effleura même les seins à un moment.

Bien sûr, je me laissai faire.

Puis, quelques temps après que Chris et sa sœur soient sortis de sa chambre, il se pencha et chuchota « viens » à mon oreille, avant de m’y entraîner à mon tour.

Comme ça. Sans me demander mon avis.

Je suivis mais je me posai plein de questions.

Est-ce que Loïc allait vraiment vouloir me sauter alors que ses potes étaient à côté ? Ça me mit mal à l’aise. Je voyais la limite entre mes fantasmes et la réalité : d’un côté, j’imaginais un rapport à plusieurs avilissants dont je serais le point central, et de l’autre je peinais à penser que ces mêmes personnes, de l’autre côté de la porte, puissent savoir ce que je faisais dans cette pièce, qu’on ne puisse être séparés que par cette mince paroi. Logique, mon amie. Alors que Loïc fermait la porte, je vérifiai si une clef permettait de fermer la serrure. Il n’y en avait pas. Je craignais que quelqu’un puisse débarquer et je le désirais à la fois.

Loïc m’embrassa aussitôt et je me demandais ce qu’il pensait de nos rapports, dans le fond. Je veux dire… S’imaginait-il qu’on était ensemble ? Qu’il avait acquis des droits sur moi ? Ou profitait-il toujours de cette fille bizarre qu’il ne connaissait pas vraiment mais qui venait chez lui pour se faire baiser ? Après tout, j’étais là, donc pourquoi ne pas se servir ?

Le rapport devint rapidement plus cash, plus cru. Il s’assit en arrière sur son lit en me tenant contre lui et appuya si fortement ses mains sur mon corps, mes seins, et mon entrejambe, que ce fut comme si j’étais déjà nue. Il avait, de plus, toujours, sur moi, ce regard mi-curieux mi-méprisant. Et ça m’excitait toujours autant. Il essaya de me déshabiller mais j’étais mal à l’aise. Je résistai.

– Qu’est-ce qu’il y a ? me dit-il.

– Ta porte ne ferme pas ?

Il fit non de la tête et ajouta :

– Personne ne rentrera, ne t’inquiète pas.

Je fis la moue.

– Je ne suis pas tranquille.

Le soupir qu’il poussa fut la parfaite illustration de ce qui m’était insupportable chez lui : cette façon de considérer comme une contrainte lassante tout ce qui ne collait pas à ses envies personnelles. Je n’oubliais pas pour autant que c’était ce qui m’avait poussé dans ses bras, aussi, justement ce qui me le rendait attrayant.

– Personne ne va venir ici, répéta-t-il.

Je restai tout autant braquée.

Il soupira plus vivement encore. Puis il déboutonna son jean.

– Suce-moi, alors.

Je me sentis gênée.

La proposition avait l’avantage de faire que, même si quelqu’un entrait, je serais dans une situation que je pourrais arrêter dans l’instant. De me permettre de garder mes vêtements, aussi. Mais je ne fus pas plus à l’aise avec l’idée. Je n’étais pas à l’aise avec ce que je voyais de moi, en fait. Comment étais-je passé de la fille qui s’imaginait vivre jusqu’à la fin de ses jours avec l’homme qu’elle aime à ça ? Seule, face à un mec, non, face à une queue anonyme, en train de rêver, autant que de craindre, à une autre tout autant anonyme dans des fantasmes craignos d’avilissement.

Je restai un moment hésitante, puis je réclamai une capote. J’en avais dans mon sac mais il était resté dans le salon.

– Je croyais que tu ne voulais pas te désaper, remarqua-t-il.

– C’est pour te sucer.

Il haussa un sourcil. Ça m’agaça. Puis il dit :

– Il n’y en a pas besoin.

– Si.

Je tendis la main  en parlant, manifestant clairement que j’attendais ce que j’avais exigé.

– Je n’aime pas, objecta-t-il.

– Tu aimeras.

Il soupira et me donna enfin un préservatif, que j’attrapai pour le dérouler sur son sexe.

Il m’avait tellement saoulée que je commençai aussi vite à le sucer. Je ne peux pas dire que j’y pris du plaisir, sur le coup. Autant, la première fois, j’avais été réellement excitée, là pas franchement. Mais j’allai quand même au bout de ce que j’avais commencé. Je me débrouillai pour le faire jouir ainsi, comme ça fin de l’affaire. Et, cependant, je me surpris à observer la manière dont il renversa la tête en serrant les doigts sur mon crâne, son corps pris de soubresauts dans l’orgasme, avec de nouveau une certaine fascination.

On revint ensuite au salon. J’avais l’impression que ce que je venais de faire était marqué sur mon visage, mais je fis comme si ce n’était pas le cas. C’était facile de « faire comme si ». C’est un si joli masque, une si jolie façade, une bien belle barrière. Je sais que tu sais, et tu sais que je sais que tu sais, mais je fais comme si je ne savais pas. Je passai quand même à la salle de bains pour me rincer la bouche. Le fait d’avoir mis une capote m’avait évité d’avaler du sperme, mais j’avais encore le goût du latex, et j’avais peur que l’odeur puisse se sentir, aussi. Personne ne dit rien. Ne parlons de rien. Ne faisons rien. Les mecs se mirent à bosser pour de bon. Je constatai que la sœur de Loïc était partie et que j’étais devenue comme invisible. Du coup, je ne pus plus empêcher le flot de mes pensées de s’écouler et chacune était une interrogation. Qu’est-ce que tu fais là ? Qu’est-ce que tu attends ? Ce n’est pas ta place. Tu n’as rien à foutre ici, avec ces mecs. Barre-toi ! Casse-toi. Maintenant.

Je le fis. Je ramassai mon sac et me préparai à partir et, probablement, aurait-ce sonné le glas de mes venues chez ce mec – Loïc : c’était encore « ce mec », pour moi, et je doutais que ça cesse de l’être – quand il se tourna vers moi et me dit d’un ton détaché :

– On fait une fête, samedi prochain ? Tu viendras ?

Des images crades me vinrent en tête. Des images que je voulais. Et je me demandais pourquoi, cette fois-ci, il m’invitait.

– Où ?

– Chez moi, dit le mec qui m’intriguait : celui que je voulais, Chris.

Je pris quelques secondes pour réfléchir.

– OK. Ce sera où ?

Il me donna l’adresse. Je me penchai sur la table basse pour chopper un morceau de carton – un reste de paquet de feuilles déchiré – et un stylo, et la noter. Je fus consciente de ce que je montrais de mon anatomie, en faisant ça : de la cambrure de mes reins et la courbe de mes fesses, et mes cheveux qui tombaient sur le côté de mon cou.

Je me redressai.

Peu de temps avant, je m’étais sentie merdeuse, laide, en trop. Soudain, je me sentais belle et conquérante. Connerie de la psychologie changeante.

Au fond, c’était le vrac en moi mais je faisais avec.

Je faisais avec, surtout.

Je faisais avec.

Et j’observai longuement Loïc.

Je ne peux pas dire ce qui passa exactement entre nous, à ce moment, mais j’eus le sentiment d’une compréhension réciproque. Que Loïc savait ce que je cherchais. Qu’il savait ce que j’étais venue foutre chez lui.

Ainsi commença une relation curieuse dans laquelle nous ne chercherions jamais à savoir qui était véritablement l’autre, mais où nous avions tous deux notre propre compte à y trouver.

Hard – Fantasme ou désir

Fantasme ou désir

Assise dans le bus, alors que je faisais le trajet pour rejoindre mon travail, je repensais à la nuit qui s’était déroulée. Pas celle après laquelle je m’étais éveillée : j’avais passé la veille chez moi – chez nous – avec Ayme qui ne m’avait pas posé la moindre question sur ce qu’il s’était passé même si je voyais bien que ça lui brûlait les lèvres, dans cette solitude inconfortable qui était notre quotidien. Non, je pensais à la nuit précédente. Ce type, Loïc – moi, j’avais vraiment bien retenu son prénom – avec qui j’avais couché.

Est-ce que ça m’avait apporté quelque chose ?

Je me demandais.

Est-ce que c’était censé m’avoir apporté quoi que ce soit ?

J’avais éprouvé mon corps comme autre chose qu’un terrain de cendres, oui. J’avais vu que je pouvais encore ressentir de l’excitation. J’avais vu la complaisance que j’éprouvais à l’idée d’être cette fille inconnue, curieuse, qui avait été baisée sur un canapé défoncé. J’éprouvais le désir de retourner voir Loïc. Je le méprisais et je le désirais en même temps. Et mon imagination marchait toujours plein pot. Je l’imaginais me prendre encore, sans me parler et sans intérêt pour moi-même, corps chaud à sa disposition qu’il méprisait lui aussi mais dont il profitait parce qu’il se rendait disponible à lui. Je le voyais m’offrir à d’autres, me tenir contre lui tandis qu’un autre me prendrait, me maintenir les mains ou encore les cuisses ouvertes pour leur faciliter le passage…

Je peinais à distinguer ce qui était encore de mes fantasmes – de ce qui est ces « vrais » fantasmes : ceux que l’on laisse couler dans son esprit mais tout en sachant que jamais, jamais, on ne voudrait qu’ils se réalisent, que ce serait même pire qu’un cauchemar – et de ce qui était de mes envies. Il y avait une zone de flou, là-dedans, que je ne parvenais pas à éclaircir. Moi-même, je n’étais pas claire. J’aimerais pouvoir dire que l’on sait toujours plus ou moins ce que l’on veut, ou que quand on s’interroge suffisamment sur soi-même on y parvient, mais ce n’est pas vrai. Je n’y arrivais pas. J’avais juste des images, et des interrogations.

Ce que je savais toutefois, et je le savais avec force, c’est que cet imaginaire prenait une place de plus en plus importante chez moi. Et qu’on était en train de passer d’un monde de chimères à une réalité. Et qu’elle était déjà là, cette réalité, puisque j’avais passé le cap avec ce mec, rencontré une nuit avant. Puisque j’avais ouvert ma bouche et mes cuisses pour lui. Puisqu’il avait pénétré mon corps.

Et que je voulais continuer.

Sans en parler à personne, ni Ayme, bien sûr, qui n’avait plus de droits sur mon intimité, ni surtout à Violaine – qu’elle ne sache pas : elle m’avait téléphoné le lendemain pour me demander comment avait fini ma soirée, et je lui avais allègrement menti –, je décidais de reprendre contact avec Loïc.

Mais, dans le fond, ce n’était pas tout à fait lui que je voulais voir, pas lui en tant que personne, mais plutôt cet univers fantasmatique que je m’étais construit autour de lui et dont il me semblait être la porte d’entrée.

Porn ? What Porn ? – Du porno ? Définitivement ! (1)

Autrices : Valéry K. Baran et Hope Tienfenbrunner.

Genres : Érotique, M/M, humour, hot.

Résumé : Florian est à la limite du burn out  à cause de son boulot pour lequel, en plus de classer des vidéos 18+ pour un site de VOD, il se retrouve à devoir trier des films boy’s love. S’il est déjà lassé par son boulot, cette nouvelle mission le rend fou : comment déterminer ce qui est porno et érotique là-dedans ? Heureusement pour lui, son boss terriblement sexy, Juan, est tout prêt à l’aider dans sa mission.

Du porno ? Définitivement !

Le couple à l’écran se sépara, le temps de changer de position. La femme, une belle blonde à la poitrine refaite, se plaça à quatre pattes sur le lit qui servait de terrain de jeu. La caméra zooma sur son arrière-train qu’elle caressa un instant, n’épargnant aux spectateurs aucun détail de son anatomie largement mise en valeur par une épilation intégrale. Ses doigts aux longs ongles vernis naviguèrent parmi les diverses possibilités qu’elle offrait, s’attardant largement sur son clitoris brillant. Après un nouveau gros plan, l’angle de vue se décala pour ne rien perdre de la large verge qui se dirigea vers son vagin avant de s’y enfoncer.

Un premier va-et-vient, un second, encore un autre où le pénis ressortit entièrement et rebelote. Avant, arrière, une fois, deux fois, trois fois…

Florian soupira profondément devant son écran, renversant même sa tête en arrière, avant de se décider à passer la suite en accéléré. À sa gauche, sur un second écran, deux gros gaillards, option cuir, faisaient son affaire à une brune qui semblait en avoir trop vu, trop fait, trop… tout en fait. Il grimaça. Comment des personnes pouvaient décemment choisir de regarder ce genre de porno ? Il ne comprendrait jamais. Au moins dans le premier film, l’actrice comme l’acteur étaient bien foutus. Certes le mec avait une gueule pas terrible, mais ce n’était pas franchement ce qu’on lui demandait. Et puis, pour ce qu’on la voyait, de toute façon…

Un coup d’œil à sa montre lui apprit qu’une petite heure s’était écoulée depuis qu’il s’était mis au boulot, bien trop tôt pour un café. Oui ? Non ? Allez, encore trente minutes, s’encouragea-t-il. Ce qui voulait dire, en pratique : trente minutes de pénétrations, de fellations et… À peine releva-t-il les yeux sur l’écran que le retour du gros plan de la mort qui tue qu’il se prit en pleine tronche ne fut pas loin de lui faire abandonner ses bonnes résolutions. Quant à la scène qui suivit, la seule considération hautement philosophique et profonde qui lui vint à l’esprit fut :

— Beurk.

OK… Il allait peut-être s’arrêter là, en fait ! Il n’avait pas forcément besoin d’en voir plus. Et puis il ne restait que trente minutes de vidéo, de toute façon. Il se pencha sur son bureau pour saisir la tablette qui lui servait d’outil de travail et cocha l’ensemble des catégories correspondant au film, et il y en avait ! Il n’aurait jamais pensé qu’il pouvait exister autant de façons de classer un porno, ni qu’il se retrouverait un jour à devoir regarder des films qui lui feraient mettre des croix quasi dans toutes (gonzo, fist fucking et autres joyeusetés). Enfin, comme tous les mecs, il en avait maté auparavant : pas ceux en mode Guinness des records qu’il devait désormais se taper, certes, mais des plus basiques. Comme beaucoup de femmes, aussi : toutes ne l’assumaient pas, mais l’industrie pornographique ne prospérait pas uniquement sur la libido masculine, il fallait arrêter de se voiler la face. En tout cas, elle ne vivrait plus grâce à lui. C’était bon, non seulement il avait sa dose, mais il avait fait le plein pour toute une vie et même pour les dix suivantes !

Un nouveau regard sur la team cuir et blousons cloutés le désespéra. Il ferma quelques secondes les paupières, comme si ce geste pouvait faire apparaître autre chose devant ses yeux lorsqu’il les rouvrirait. Ce ne fut pas le cas…

Quand il avait déniché ce boulot de « Classeur officiel de vidéos pornos pour le compte d’une boîte de VOD », il avait trouvé ça trop fort. Tellement qu’il en avait fait un post sur son mur Facebook pour narguer tous ses amis :

Je vais être payé à mater des pornos #JobEnOr. #SoyezPasTropDegLesGars.

Cela lui avait valu plus de comm’ et de like que toutes les conneries qu’il avait pu y poster jusque-là, et ce n’était pas peu dire. Six mois plus tard, il ne faisait plus le malin. Plus le malin du tout. Franchement, il n’était pas prude, mais il en avait tellement vu de toutes les couleurs, de toutes les tailles, de toutes les formes, masculines comme féminines, et il ne parlait même pas de tout ce qu’il aurait préféré ne jamais avoir à connaître, au point que, si ça continuait, il allait virer allergique au sexe, en mode éruption nerveuse à la moindre vue d’un attribut sexuel en gros plan. Pour contrebalancer, il avait découvert quelques trucs à tester plus tard. Enfin, quand il ne serait plus en overdose de sexe…

Heureusement pour lui, il ne se coltinait pas que les films pornos, il avait aussi droit aux films érotiques même si, par moments, la différence entre les deux était vraiment légère. Au moins avait-il la chance d’y voir un peu moins d’organes génitaux en action et ça, c’était déjà un soulagement. Il était d’ailleurs certain que c’était uniquement pour qu’il ne pète pas un câble que son boss les lui faisait aussi classer. Il y avait des limites à ce qu’une personne pouvait endurer en une journée et il frôlait déjà les siennes en permanence. Il en était à se demander comment pouvaient bien faire les professionnels de ce milieu… Quoique, à bien y réfléchir, ils en voyaient sans doute moins que lui.

À l’écran lui faisant face, la blonde peroxydée et son cavalier en étaient à la sodomie. Il soupira encore une fois. Sérieusement, ne pourraient-ils pas varier un peu ? La pensée eut à peine le temps de lui traverser l’esprit que ses alarmes y résonnèrent. Noooon, en fait, il savait trop bien que oui : ils pouvaient changer, mais que ce n’était pas forcément une bonne chose. Blasé, il enclencha un autre film sur le deuxième PC et continua à avancer en mode rapide sur le premier.

Un nouveau coup d’œil à sa montre s’ensuivit, un geste de lassitude de la main dans les cheveux, une légère hésitation… Vingt-cinq minutes s’étaient écoulées. Après tout, il n’était pas payé à la tâche, non ?

Oui café, pensa-t-il.

Il sortit de la pièce dans laquelle il travaillait ou, comme il l’appelait parfois, son placard. En réalité, c’était abusé de le décrire ainsi, même s’il bénéficiait de peu de place, mais c’était son ressenti. Meublé d’un bureau un peu large sur lequel trônaient trois ordis, dont l’un datait tellement qu’il mettait trois plombes à démarrer et sur lequel il n’avait mis encore aucun film ce matin-là (deux, déjà, ça allait bien pour sa tension nerveuse). Et puis, il plantait de toute façon une fois sur deux quand il lançait un visionnage en accéléré. Du coup, il l’utilisait la plupart du temps pour les pornos gay. Au moins était-ce plus agréable, compte tenu de sa propre orientation sexuelle, que l’action y passe à un rythme normal. Enfin, ça dépendait de quel genre de porno gay on parlait. Parce que, là encore, il y avait vraiment de tout. Il atteignait d’ailleurs un niveau de lassitude qui le désespérait à ce sujet aussi. Il allait finir asexuel, ce n’était pas possible autrement.

Pour le reste, il n’avait pas à se plaindre, le fauteuil était confortable, la vue par la fenêtre n’était pas déplaisante et le petit courant d’air qui en provenait rafraîchissait agréablement l’atmosphère de la pièce. Il fallait bien qu’il y ait des côtés sympas. Paraissait-il qu’ils avaient du mal à garder les gens très longtemps à ce poste. La bonne blague… Ce n’était pas lui qui aurait du mal à comprendre pourquoi. Dès qu’il le pourrait, il ferait une demande de mutation vers un autre secteur, d’ailleurs. Action, aventures ? Il prendrait même les comédies romantiques si on les lui proposait. Meg Ryan, Hugh Grant et cie, il signerait direct. Il se réjouirait de voir des ersatz de Buffy contre les vampires pour étudiants attardés… Tout et n’importe quoi, en fait. Il passerait juste son tour sur les films d’horreur : pour ce qui était des films 18+, il avait assez donné.

Se munissant de sa carte, il fit « pause » sur les vidéos en cours ; s’il n’avait pas été plus consciencieux, il les aurait laissé continuer en son absence, pas faute d’en être tenté… Prenant à droite en sortant de son bureau, il remonta le couloir d’un pas lent. Ce job était en train de le transformer en fonctionnaire de bas étage qui perdait son temps en pauses-café, commençait son heure de déjeuner cinq minutes en avance et la terminait avec un quart d’heure de retard.

Il salua une de ses collègues d’un petit sourire et tourna dans la pièce où se trouvait la rangée de machines. Café, thé, cappuccino, soupe, similimélange à la Starbucks, il y en avait pour tous les goûts. L’endroit était désert et c’était très bien comme ça. Sans être asocial, les conversations bateau avec ses collègues ne le passionnaient pas vraiment, et puis il y avait des moments comme celui-ci où il avait juste envie d’être seul.

Une fois sa carte dans l’une des machines à disposition, il choisit un café long et sucré dont le gobelet atterrit dans sa main une petite minute plus tard. Il se recula jusqu’à s’adosser au mur à côté de la fenêtre et laissa son regard vagabonder sur l’open space qui se trouvait au centre du bâtiment. Mis à part son « placard », les autres bureaux donnaient toutes par des baies vitrées sur cet espace où se rassemblait le plus gros des employés. L’ambiance y était studieuse, chacun à son poste, travaillant ou donnant le change sur son ordinateur. Peut-être que ça faisait mauvais genre d’être là à touiller le sucre de son café alors que les autres taffaient ? Qu’ils aillent se coltiner son boulot et on en reparlerait. Tout en soufflant sur sa boisson, il poursuivit son petit tour d’horizon jusqu’au bureau de son boss : Juan Horcas.

Juan Horcas. À prononcer à l’espagnole, comme pour Juan Pablo Montoya, le pilote automobile.n roulant les « r » sur le « J » du prénom : Juan.

Le type qui aurait dû être en train de poser sur des magazines à moitié nu plutôt qu’en costard-cravate dans un bureau. Juan avec sa belle gueule d’hidalgo et son accent à faire fondre l’iceberg du Titanic. Juan et ses chemises qui laissaient bien trop (ou pas assez) deviner ses épaules et son torse et ses saletés de pantalons à pince qui moulaient bien trop son cul. Juan qui lui donnait l’impression d’être en mode Robin de How I’ve met your mother à son retour de son trip argentin quand elle se radine à New York avec son amant « ibérique » et qu’il imaginait bien trop facilement lui susurrer un « savoure ta nourriture » tout en le nourrissant du bout des doigts. Bref, Juan sur lequel il fantasmait un peu trop à son goût.

Mais bon, qu’y pouvait-il ? D’une, il avait toujours eu un faible pour les accents et sa façon de prononcer « tou » au lieu de « tu » était tout à fait craquante même quand il passait une soufflante à quelqu’un. Encore qu’il préférait que ça ne soit pas à lui parce que, même si Juan était sympa et ouvert, quand il demandait que quelque chose soit fait, il fallait que ça le soit, point. De deux, parce qu’il était sexy à en crever et que c’était bien trop pour un type qui restait quand même son patron. Et de trois, parce qu’avec le merveilleux #JobEnOr qu’il se tapait, malgré tout son désespoir à ce sujet, son esprit était en permanence envahi d’images sexuelles dans lesquelles, bien contre son gré, Juan avait parfois tendance à apparaître. #MaVieProfessionnelleEstUneMisère. #TuezMoi. Du coup, il préférait éviter de se retrouver en tête à tête avec lui et faisait ce qu’il fallait pour que Juan n’ait rien à dire à son sujet, en mal comme en bien, au point que, la dernière fois que l’homme les avait rejoints, lui et ses collègues, pour une pause-café, il s’était cramé le palais et la langue en avalant trop vite sa boisson pour partir aussitôt se remettre au boulot.

#LaLoose.

Il ignorait si Juan se rendait compte qu’il le fuyait, mais si c’était le cas, il supposait que celui-ci l’analysait seulement comme une attitude classique d’un employé envers son patron et non pas comme le fait qu’il voulait juste s’éloigner de son crush du moment. Du moins le souhaitait-il parce qu’il avait parfois l’impression d’être terriblement transparent quand il ne parvenait pas à s’arracher à sa contemplation, comme maintenant : quand il le suivait du regard, l’observait se pencher au-dessus d’un bureau, quand ses yeux s’égaraient un peu trop longtemps sur les appétissants reliefs de son corps. Il espérait aussi que Juan n’avait jamais remarqué le rougissement qu’il sentait lui réchauffer les joues quand leurs regards se croisaient. D’un autre côté, Juan devait être habitué à ce genre d’attention. Et Florian était beaucoup, beaucoup, beaucoup (oui, tout ça) plus discret que certaines de ses collègues qui flirtaient ouvertement avec Juan #BourreauDesCœurs. Alors, oui, sans doute que son boss n’avait rien relevé et c’était très bien ainsi.

Ce n’était pas quelque chose d’inhabituel pour lui, en même temps. Le passé le lui avait bien appris : il se débrouillait systématiquement pour être attiré pile-poil par la personne avec qui il ne fallait pas, et ce avec une régularité absolument effrayante. Que ce soit son professeur de philosophie au lycée, le frère marié de sa meilleure amie, son ancien boss et le mec chelou en attente de procès pour vol de voiture qui l’avait pris en stop au retour de ses dernières vacances, il se retrouvait toujours dans ce cas de figure. Et pour avoir craqué avec deux d’entre eux (et il ne dirait jamais lesquels !), il était bien placé pour savoir que ça n’était pas une bonne idée.

D’une longue gorgée, il vida la quasi-totalité de son gobelet et en observa pensivement le fond pour arrêter de mater Juan et se concentrer sur autre chose… Et cette autre chose était qu’il allait falloir s’y remettre malgré sa motivation toujours aussi proche de zéro. Un long soupir lui échappa : un nouveau long soupir… Il aurait presque été tenté de prendre un second café, mais les enchaîner lui collait généralement des palpitations.

— Ah, Florian, l’homme que je voulais voir !

Il sursauta à cette exclamation (raté pour les palpitations !) et releva la tête vers Juan, accoudé nonchalamment contre le chambranle de la porte de la salle de repos, en mode photo pour Calvin Klein et il le faisait exprès, non ? Il ne pouvait que le faire exprès, ce n’était pas possible. Personne ne pouvait être aussi sexy comme ça naturellement ! Il avait dû travailler ça devant sa glace ou… Toujours est-il qu’il sentit aussitôt les battements de son cœur s’accélérer. Du coup, il fut incapable de retenir son expression de surprise à le voir là. Et puis comment était-il arrivé ici aussi rapidement ? Il n’avait pas eu un blanc si long que ça à essayer de se motiver pour retourner auprès de ses pornos, non ? Y’avait-il eu une faille spatio-temporelle ? S’il remarqua sa perplexité (et il ne doutait pas que ce fût le cas), Juan n’en laissa rien paraître. Le sourire qu’il lui décocha à cet instant fit juste se contracter son ventre qui vira en mode chamallow fondant, et il se retrouva à détailler du regard chaque trait et chaque courbe de son visage ô combien séduisant.

— Huhum ? lança-t-il, au maximum de ses capacités d’élocution.

— Tu vas bien ? l’interrogea Juan.

— Euh oui, oui. Je… j’y retournais, annonça-t-il en allant jeter son gobelet vide.

— Je voulais te parler, tu reprends un café ?

— Euh… Oui, oui.

Enfin, la réponse aurait dû être « non » (et ses palpitations ?), mais il n’était plus en mesure de faire mieux sur le coup.

— Tu sais dire autre chose ? s’amusa Juan, son rire rendant sa voix encore plus sexy.

C’était tout de même incroyable qu’il ait pu en arriver à ce que des dizaines de queues sur écran ne lui fassent plus aucun effet quand un simple roulement de « r » et un rire rauque suffisaient à lui coller la trique. Il ouvrit la bouche, prêt à répéter un nouveau « Euh, oui, oui » qu’il retint à peu près pour le transformer en un baragouinage pire encore :

— Euhou…

La vie le détestait. Et il se détestait encore plus. Il tenta de se reprendre :

— Bien sûr.

Il allait finir par rougir avec ces conneries. Il était un mec, merde ! Il n’allait pas se laisser décontenancer comme ça. Un nouveau petit rire s’échappa de Juan et Florian l’observa s’approcher de la machine à café d’une démarche prédatrice ou, du moins, ce fut son impression. Le regard profond que lui adressa Juan lui fit se racler la gorge, mal à l’aise, et détourner le sien. Quand il le ramena de nouveau sur son patron, celui-ci fixait la machine devant lui.

— Je te prends quoi ? Café, chocolat, thé.

— Un café avec du sucre.

— Tu ne veux pas changer, pour une fois ?

Florian fronça les sourcils. Les yeux noirs de Juan se posèrent sur lui comme il reportait son attention dans sa direction. Son visage légèrement penché vers le bas renforçait un peu plus l’impression de virilité qui se dégageait de lui.

— Co… comment sais-tu que je prends toujours ça ? demanda-t-il, surpris et sur la défensive.

— Je t’observe.

Florian en resta coi. Juan aurait dû dire… Un patron aurait dû dire : « je suis observateur », et non pas cette étrange tournure de phrase. Le fait qu’ils se trouvent dans un bureau vitré, soit un endroit où les autres employés pouvaient les voir discuter, même s’ils ne les entendaient pas, ne contribuait pas à le mettre à l’aise, mais avant qu’il puisse réfléchir davantage aux propos de Juan, celui-ci enchaîna.

— Tu n’aimes pas t’essayer à quelque chose de nouveau ?

« T’essayer ? » et pas « essayer » tout court ? C’était bizarre ça aussi comme tournure de phrase, non ?

— Euh…, répondit-il très intelligemment.

Pour sa défense, cette conversation, bien que potentiellement anodine, le perturbait. Il y avait quelque chose chez Juan qui était différent de son habitude, quelque chose de subtil… Une once de charme et peut-être de domination qu’il n’avait pas l’impression d’avoir vue avant.

Sa main passa nerveusement dans sa chevelure, tandis qu’il cherchait à se persuader qu’il s’imaginait des choses. Tous ces pornos où les acteurs se sautaient dessus pour n’importe quelle raison lui montaient à la tête, c’était évident. Il ne manquait plus que son attirance naturelle pour Juan s’y ajoute pour qu’il se fasse des films.

— Pourquoi pas ? répondit-il à sa proposition.

— Je choisis, alors.

Florian ne chercha pas à savoir ce qu’il lui prenait et se contenta de le remercier quand il lui tendit son gobelet. Un gobelet plus grand que celui de son café ordinaire. Il porta la boisson à son nez, humant une odeur sucrée de caramel et de café.

Un souffle chaud sur son visage lui fit de nouveau relever brusquement la tête pour se trouver à quelques centimètres de Juan. Il fallait qu’il arrête de regarder dans son verre si ce type se rapprochait comme ça à chaque fois. Ou alors, il fallait qu’il recommence… Il ne savait plus.

— Goûte.

OK, il se faisait sans doute des films, mais Juan n’était vraiment pas loin du « savoure ta nourriture » là, non ?

Il souffla sur la boisson avant d’en prendre une très légère gorgée, ses yeux toujours ancrés dans ceux de Juan. Le frisson qui le parcourut à cet instant fut forcément visible, mais Juan ne dit rien.

— Alors ? Tu aimes ?

Bon sang qu’elle était sexuelle, cette conversation !

— Oui, c’est bon, très sucré, mais bon.

Juan hocha la tête, visiblement satisfait, et se recula d’un pas. Florian eut la sensation bizarre de pouvoir mieux respirer.

— Je savais que tu aimerais.

— Pourquoi ?

— Je le trouve très bon aussi, et j’ai dans l’idée que nous avons des goûts en commun.

Il essaya d’évacuer de son esprit le fait qu’il avait entendu dans un premier temps « je te trouve très bon » et jeta un regard bref vers l’open space pour confirmer que personne ne les observait. Il était fatigué. Ce devait être ça. Pourtant, était-ce de la connivence qu’il avait l’impression de lire dans les yeux de Juan ? Il choisit de ne pas rebondir sur ce qui lui venait réellement à l’esprit, du genre que Juan lui faisait comprendre qu’il était gay lui aussi. Après tout, il n’avait jamais rien dit de sa propre orientation, même si sa manière de traiter les pornos gay avait de quoi le trahir. Quant à Juan, il n’en savait strictement rien et il s’était retenu autant que possible, jusque-là, d’émettre la moindre hypothèse à ce sujet. C’était bien mieux pour sa santé mentale, il fantasmait déjà suffisamment sur lui comme ça sans avoir besoin d’ajouter de l’eau à son moulin.

— Ah, j’aurais dit que tu prenais ton café noir, se permit-il de lâcher à Juan.

— Pourquoi ?

— Je sais pas, le côté…

Mâle, viril, corsé… aucun des mots qui lui venaient à l’esprit ne pouvait dignement être balancé à son boss.

— Enfin, je sais pas, c’était une idée comme ça. Tu voulais me parler ?

Changer de sujet, revenir sur quelque chose de cadré, comme discuter boulot.

— Oui, je voulais te dire que nous allions avoir un nouveau genre de films à partir de mercredi.

Florian ne retint pas une grimace. À quoi devait-il s’attendre si Juan venait lui en parler en personne ?

— Rien d’affreux, rassure-toi, s’amusa ce dernier. Ce sera une catégorie de films Boy’s love. Tu vois ce que c’est ?

— Absolument pas. Même si le nom donne une image.

Limite, dit comme ça, ça paraissait même plus anodin, mais il se méfiait de tout, au point où il en était.

— Nous voulons essayer de toucher un certain public féminin avec quelques-uns de ces films, tout en attirant également les hommes adeptes de ce genre de scénarios. Néanmoins, ils s’étalent de l’érotique au pornographique, on aura donc besoin de les classer comme les autres. Tu devrais en avoir une vingtaine pour commencer. On verra si ça fonctionne.

— D’accord.

Il peinait toujours à ne pas grimacer, mais il devait être un peu traumatisé par ce boulot, de toute façon. Et puis, surtout, il ne voulait pas prolonger la conversation avec Juan. Il s’envoya d’un coup le restant de son café/mocha/truc sucré dans la gorge, ce qui ne manqua pas de la lui brûler, forcément. #MaVieEstUnEnfer. Et il pivota sur ses talons.

— Florian ?

Lorsqu’il tourna la tête, Juan le fixait d’un regard beaucoup trop incisif à son goût. Ce type devrait absolument faire des photos pour Dolce & Gabbana : celles de Tom Ford, bien sexe et transgressives.

— Je compte sur toi, ajouta-t-il.

Florian hocha la tête, trop décontenancé pour émettre le moindre mot, puis fila loin de la machine à café, loin de Juan, loin de son crush incontrôlable… Plus près de ses vidéos pornos.

Une pensée suffisante pour lui faire voûter les épaules.

Alors qu’il traversait les couloirs, il ne put s’empêcher de s’interroger sur l’attitude de Juan.

***

Trois fois.

Florian laissa tomber son front sur le bureau face à lui et l’y frappa trois fois.

Il. Allait. Mourir.

Déjà, et ça Juan s’était bien gardé de le lui dire, les Boy’s Love, ce n’était pas des « films ». Ou pas seulement, en fait. Il y avait bien quelques films assez light et franchement, il avait été content. Rien de traumatisant, des mecs un peu efféminés pour certains, des jeunes hommes avec des histoires très romantiques qui lui auraient fait lever les yeux au ciel un an plus tôt, mais qu’il avait accueillies avec bonheur. C’était peut-être un peu niais par moments, mais les scènes de sexe étaient plutôt agréables à regarder même s’il n’était pas attiré par les physiques asiatiques. Mais en toute franchise, il avait senti une certaine excitation le gagner et ça faisait longtemps que ça ne lui était plus arrivé devant des vidéos de son taf. Mais, parce qu’il y avait un mais, ce n’était pas uniquement des films… oh non, il y avait aussi des « animes », ce qui voulait dire que :

Primo, on ne trouvait pas de vrais mecs dedans, mais des personnages dessinés dont les physiques se déclinaient de la crevette anorexique aux longs cheveux et cils chez qui on cherchait désespérément où pouvaient bien être les attributs masculins, aux gros warriors aux poils aussi nombreux que les muscles hypertrophiés, même à des endroits où, normalement, il n’aurait pas dû y en avoir, et avec des sexes si imposants qu’en vrai ce serait un handicap d’en avoir un comme ça.

Et deuxio, que tout, même le plus improbable physiquement, le plus extrême, le plus dégueulasse, tout y était possible !

Au départ bien sûr, il s’était dit que ce serait OK. Le premier qu’il avait lancé l’avait mis en confiance : Sensitive pornograph. C’était soft, une suite de petites histoires qu’il aurait qualifiées de mignonnes en soi, même si la deuxième était un peu limite niveau consentement. Il ne voyait pas bien en quoi cela pouvait viser une clientèle féminine, mais Juan lui avait expliqué devant un autre café (et il se faisait peut-être des films, mais il avait trouvé une fois de plus que la conversation avait des allures étranges, et il s’était de nouveau brûlé) que certaines femmes aimaient les films mettant en scène des relations sexuelles entre hommes. Florian avait bugué sur l’idée, avant de buguer sur la langue de Juan venue lécher sa lèvre pour ramasser le café qui s’y trouvait. Geste qui aurait pu être anodin s’il n’avait été accompagné par un de ces regards dont il se demandait de plus en plus s’il ne signifiait pas que Juan lui faisait des avances. Après ça, il avait de nouveau fui vers son bureau pour enchaîner sur son boulot. Et comme il l’avait regretté… Après le soft des premières vidéos, c’était parti en live total. Il avait même eu droit à du tentacle porn – alors, celui-ci, il avait dû carrément demander à ce que cette charmante catégorie soit ajoutée aux autres tant il ne voyait pas, sinon, où classer la vidéo concernée !

Et puis, en plus, comment faire pour distinguer l’érotique du porno, là-dedans ? Il la classait où, la vidéo dans laquelle le mec qui ressemblait à une fille poussait des cris aigus en se faisant pénétrer sans qu’aucun détail ne soit visible, soit de manière totalement suggestive par un tentacule du diamètre de son bras ? Il en faisait quoi des cinq types aux muscles et aux verges surdimensionnés qui partouzaient dans les vestiaires, mais en se susurrant tout le long des mots d’amour ? Et elle était où, au fait, la corde pour qu’il se suicide ? Est-ce que les gars en haut lieu s’étaient dit que c’était plus acceptable parce qu’il ne s’agissait pas de films avec des personnes réelles ? Eh bien, grande nouvelle, la réponse était non, NON, NON et NON !

— Rien d’affreux, râla-t-il devant la scène qui se déroulait face à lui. Rien d’affreux.

C’était ce que lui avait dit Juan, il s’en souvenait parfaitement bien. Si ça se trouvait, il avait essayé de lui faire vaguement du charme pour qu’il le croie et pas du tout parce qu’il avait une quelconque attirance envers lui. Il hocha la tête à cette pensée. Oui, c’était tout à fait possible, ça. Juan avait peut-être remarqué, malgré ses efforts pour le cacher, qu’il avait un faible pour lui et en avait lâchement profité. Quoi qu’il en soit, c’était du foutage de gueule, oui madame ! La seule chose qui le consolait était de se dire qu’un autre type (ou une nénette) s’était coltiné les mêmes films que lui pour en faire la traduction. Surtout que franchement, c’était quoi ces dialogues mélangeant mots crus et mots d’amour ? L’association des deux le laissait plus que perplexe.

De plus, tout cet ensemble soulevait de vraies questions quant au classement qu’il devait opérer. Il ne pouvait décemment pas mettre la vidéo qu’il était en train de se taper dans la même catégorie que les softs où, certes, on voyait les détails de pénétrations et où les dialogues pouvaient être tout aussi mièvres, mais qui restaient beaucoup plus romantiques et consensuels.

Il poussa un interminable soupir de lassitude… De la longueur du Mississippi, au moins. Devrait-il en parler à Juan ? Son patron pourrait peut-être être de bon conseil. Il le lui avait dit d’ailleurs, de ne pas hésiter à venir le voir s’il avait des questions… juste avant de poser sa main sur son épaule dans un geste de virile camaraderie avant que sa paume ne glisse avec douceur le long de son bras et que des frissons lui remontent tout le long de l’échine. #LifeSucks.

Aller lui parler, en voilà une idée qu’elle était bonne ou… Il y réfléchit un instant. Non, non, non, non, non, mauvaise idée. C’était bien trop dangereux. D’autant que, s’il était parvenu à fuir Juan au cours des mois précédents, il lui semblait que cela devenait de plus en plus compliqué. À croire que celui-ci lui avait collé un radar de manière à être alerté à chaque fois qu’il se pointait dans la salle de repos. Il avait même failli s’asseoir à côté de lui au self ! Et si jusque-là, il avait réussi à contrôler ses pensées et potentiels sentiments à son égard, ça, ajouté à leurs derniers échanges, risquait grandement de mettre en péril l’équilibre dans lequel il s’était complu.

Non, il décida qu’il devait rester coûte que coûte dans son bureau. Il passa donc à un autre film. Il lui restait quelques bons vieux pornos des familles de l’avant Boy’s love à traiter, ce serait parfait pour sa fin de journée.

Hard – Déni

Déni

J’ai toujours eu beaucoup de mal à supporter les campagnes contre la violence conjugale.

Ce que je ne supporte pas, c’est cette sempiternelle photo de coquard. J’ai été bénévole, à une époque, dans un centre d’accueil social et je les ai vues, les écorchures et les hématomes sur le bras, le dos ou la cuisse, ainsi que les regards fuyants quand elles expliquaient qu’elles étaient tombées. Quand elles sortaient leur mensonge. J’ai vu dans leurs yeux qu’elles savaient que c’était vain ; que je savais. Qu’on savait toutes les deux. J’ai écouté longuement l’histoire d’une jeune mariée d’origine sénégalaise qui n’osait pas porter plainte parce que son mariage était déjà soupçonné d’être un mariage blanc. Plus jeune, je ne comprenais pas pourquoi elles restaient. Ça me dépassait. Je me vantais que « moi, jamais » et autre « un homme me frappe une fois, je le quitte ». Conneries ! Conneries intersidérales… Ayme ne m’a jamais frappée, non. Jamais. Il ne m’a jamais fait mal volontairement, mais ceux qui frappent leur femme le font-ils ? Certains, oui, c’est évident. Je n’ignore pas ceux-là, mais ce n’est pas à eux que je pense. Celles qui étaient blessées n’avaient pas des traces de coups, mais de mains serrées trop fort autour du bras, et de chutes. Elles aussi avaient été poussées sous l’effet de… qu’en sais-je ? La colère, la souffrance, la haine, une violence latente, apprise, qui ressortait à ce moment-là ?

Ayme ne m’a jamais frappée, donc, mais il m’a poussée, et je l’ai poussé aussi, je l’ai frappé, moi, pas fort, des poings idiots sur son torse, je l’ai même surement poussé plus vivement que lui ne l’a fait, mais je suis faible vis-à-vis de lui alors l’effet n’a jamais été pareil. Et il y a eu des gestes choquants, des gestes qui continueraient de l’être. Ses mains, plaquées soudain contre mon cou. La façon dont il m’a fait tomber, une fois, sur le dos sur le lit. Pas de douleur, pas de coups, mais une putain de violence dans les gestes et un abominable frisson d’effroi. Et la peur, derrière, qui s’est installée lentement.

Il n’y a pas d’explication facile à donner à ces altercations, aussi. Je ne peux pas vous dire qu’on s’engueulait pour des raisons précises, parce qu’elles étaient toutes aussi connes les unes que les autres, ces raisons, et que ce n’était même pas les bonnes. Il y avait juste trop de souffrance. Ayme avait tellement de douleur en lui, et il n’arrivait pas à la faire sortir. Et, bien sûr, le fait de consommer certains produits n’arrangeait rien, pour moi non plus, mais à ce moment-là de nos vies, c’était devenu comme un médicament dont on ne pouvait plus se passer, aussi.

Alors parfois, parce qu’il y avait eu ce « trop » qui lui rendait plus intolérable, encore, toute sa souffrance – une situation plus dure que les autres vécue au travail, l’arrivée de la date anniversaire de l’accident ou de naissance de son petit frère, une engueulade qui survenait pour un motif à la con… –, il y avait quelque chose qui se fissurait en lui, et qui partait vers l’extérieur et, comme j’étais la seule vers qui ça pouvait aller, ça me partait dans la gueule. Et je ne savais pas comment enrayer ça.

Et j’avais peur.

La peur est quelque chose qui peut être aussi violent que les coups, j’en suis certaine. Ne pas reconnaître la personne que l’on a en face de soi, voir l’étranger s’incarner à la place de l’être aimé, ne plus savoir ce qu’il va advenir, sentir à quel point tout peut devenir possible… Et se fermer. Pour se protéger. Ou parfois crier plus fort, ou parfois être plus violent, être parfois même juste la seule personne violente physiquement. Par peur. Par moyen de défense.

On ne peut pas avoir peur de la personne qu’on aime. Ce sont deux sentiments inconciliables, aliénants, insupportables…

Alors, je vais vous dire pourquoi elles ne partent pas. Certaines, en tout cas. Pas toutes.

Elles ne partent pas parce qu’elles ne veulent pas admettre que c’est arrivé. C’est un déni commun. Aucun des protagonistes ne veut admettre que c’est arrivé. Qui veut admettre que sa vie rêvée avec l’être que l’on aime de toute son âme, et avec qui on s’est projeté si loin, s’est vu âgé, se tenant la main, s’est engagé de mille façons différentes – maison, enfants… – autour de qui on a construit son existence, vient d’être détruite de la même manière que ces centaines de petits bouts de verre qui glissent vers le sol ? Qui veut voir ça : ce rêve qui se brise, cette vie qui ne sera plus jamais la même ? Alors on se dit que ça n’arrivera plus jamais : normal, ça n’aurait jamais dû arriver, déjà. On ne part pas et on ne parle pas non plus. Que personne ne sache, surtout : ça donnerait aux évènements une réalité dont on ne veut pas.

Ça forcerait à la voir.

Que personne ne sache.


Hard – Violaine (partie 2)

Durant le trajet, on ne parla que musique et encore musique. Pas un instant, il ne s’intéressa à ce que j’étais, moi. Même simplement me posa une question. Peut-être était-il habitué à avoir des groupies prêtes à dire « oui » à n’importe quoi pour le seul loisir de le suivre. Peut-être s’en foutait-il totalement. Ça m’interrogea mais, dans le fond, ce ne fut pas ce qui occupa le plus mon esprit. D’autres considérations y prenaient place. Des divagations.

Le poids de son corps sur le mien et la sensation de ses doigts dans mon sexe.

Et le fait que je ne le connaissais pas et que j’étais pourtant en train de le suivre chez lui au beau milieu de la nuit.

Il habitait un appart un peu crade, dans un de ces vieux immeubles à moitié délabrés du vieux Lyon, un vrai appart de « mec » pour être dans les clichés : avec du bazar partout, une hygiène douteuse, un carton scotché à une fenêtre pour remplacer un morceau de verre manquant et plein de bouteilles d’alcool.

– Je peux ? dis-je en en prenant une entamée.

Il se tourna vers moi depuis l’ordinateur qu’il venait d’allumer.

– Oui.

Je cherchais un verre. Sa table basse était pleine de feuilles de papier à cigarette, de verres sales – pas tout à fait ce que je voulais, et comment est-on censé se considérer quand on répugne à boire dans un verre déjà utilisé par un inconnu mais qu’on fantasme d’avoir sa langue et sa queue dans sa bouche, d’ailleurs ? –, de brouillons de paroles entassées et froissées, de tickets de métro déchirés et de cendriers pleins à l’odeur âcre de tabac froid. Un reste de joint y trainait. Je songeais à le rallumer – ce serait dégueulasse mais j’étais prête à faire n’importe quoi ; j’avais envie de faire n’importe quoi, je le sentais au fond de moi-même. De « lâcher »…

– Tu as des verres dans ta cuisine ?

– Oui, me répondit-il sans se retourner. Cherche.

J’entrais dans la kitchenette. L’évier était plein d’une vaisselle à l’agonie et la petite table accolée au mur tellement recouverte de tout et n’importe quoi qu’il semblait qu’y aller à la pelleteuse aurait été le moyen le plus efficace de la dégager. J’ouvris le placard mural, en hauteur. Des verres de formes différentes me firent face. Ternes. Pleins de traces de calcaire. J’en pris un.

Une fois revenue au salon, je me servis de la vodka. Je trouvais ça juste bon à arracher la gueule, mais ça collait à mon comportement du moment. Puisque je voulais me saouler, ce serait on ne peut plus efficace.

J’avais arrêté de fumer – des clopes – depuis près de deux ans, mais je lui demandais quand même en avisant son paquet sur la table basse :

– Je peux ?

Il pivota vers moi depuis sa chaise de bureau. Il avait l’air de se rendre tout juste compte que j’étais là, meuble qu’il avait ramené chez lui sans trop savoir pourquoi.

– Si tu veux.

J’hésitais.

– Tu n’as pas plutôt de quoi faire un joint ?

– Euh…

Pendant un instant, je me demandais s’il allait me foutre dehors.

Puis il me dit « si » et il farfouilla sur la table pour me sortir un morceau de shit de l’un de ses paquets de clope. Il le roula lui-même. Je savais faire – ces dernières années, j’avais fini par en préparer moi-même plus qu’Ayme, même, au point qu’il avait fini par rire, quelques fois, en disant que je n’avais plus besoin de lui ; c’était avant qu’on arrive au point de rupture, quand on était encore dans le déni tous deux et qu’on parvenait encore à être heureux, du coup –, mais Loïc ne me le proposa pas. C’était une de ces conceptions à la con habituelle, toujours : une fille, ça ne roule pas de joints – mais ça les fume, parfois. Je lui demandais sur quoi il travaillait.

Il bossait sur ordinateur, comme souvent les musicos actuels, du moins était-ce ce que je pensais. Il avait des instruments de musique, je le voyais, mais il ne poussait pas la chansonnette en grattant sa guitare. Plutôt, il travaillait les sons, les mixait, les arrangeait… Des sons qu’il avait créés et travaillés lui-même surement déjà avec ses instruments. Le genre était électro-rock, plutôt intéressant, même si on sentait une approche qui pouvait être encore approfondie. Il alluma lui-même le joint. Je bus de l’alcool, en attendant, et il se tourna pour recommencer à bosser sur son ordi, puis me tendit enfin l’objet que j’attendais. Je tirai de longues tafs dessus. Ce mec était vraiment bizarre. Je n’avais jamais rencontré quelqu’un comme lui, comme s’il se foutait, même, alors de ma présence. En même temps, ça allait avec ce que j’avais déjà remarqué chez lui : cette façon qu’il avait de ne sembler voir que son nombril, comme si le reste n’existait pas, pour lui, à peine un gazouillement qui le détournait parfois de ses intérêts individuels. J’étais déjà saoule et je fus vite stone. Je poussai le barda de son canapé – cette chose molle, défoncée par le temps, avec une couverture dessus pour en masquer les déchirures – et fermai les paupières. Je songeai à son corps sur le mien, fis défiler les images de ce qui n’arrivait pas, ce qui n’arriverait pas, tant je ne faisais rien pour le provoquer, juste les inventant dans ma tête.

Quand il revint chercher le joint, j’ouvris les yeux sur lui. Je devais être aussi « prenable » que possible, disponible et offerte. Il me vola mon cône, tira lentement dessus en m’observant de sa hauteur avec un air interrogatif.

18

– Tu t’appelles comment, au fait ? me dit-il.

Je lui répondis.

C’était à se demander pourquoi il avait posé la question tant ce fut flagrant qu’il s’en foutait. Ça ne lui apportait pas grand-chose de plus sur moi, de toute façon.

Je me demandai comment il devait me considérer ? Une pauvre fille, qui ne parlait pas, l’avait suivi chez lui et venait de lui boire son alcool et fumer son shit avant de lui montrer désormais à quel point elle voulait qu’il la saute. Une fille à baiser, facile, là, disponible, et dont il ne saurait jamais les désordres de l’esprit. Une fille qu’il ne comprenait pas.

Drôle de fille, sûrement.

Drôle de moi-même. Je ne lui demandais pas de me comprendre quand je sais que, moi-même, devant pareille situation, je serais restée tout autant perplexe.

Je ne le comprenais pas plus moi-même par ailleurs.

Et moi aussi, je m’en foutais.

Il inhala une autre taf. Je ne dis toujours rien.

– Tu veux regarder ce que je fais ? me dit-il au bout d’un moment.

Il ne paraissait pas en être sûr. Il paraissait plus me demander « qu’est-ce que tu fous là ? ». Je répondis quand même :

– Oui.

Il retourna vers son ordinateur tandis que je me redressai. La tête me tourna mais je pris appui sur les meubles alentour pour me tenir, et puis voilà. Il était resté debout devant son écran. Des rectangles de couleurs et des courbes s’y affichaient : la version numérique de l’art, les chiffres de la création. Je me posai à côté de lui. Il tourna la tête vers moi. Il tenait toujours le joint en main.

– Tu me fais tirer ? lui dis-je.

Il me considéra encore avec cette expression supérieure qu’il avait si aisément et qui, en plus de me mettre mal à l’aise, m’échauffait curieusement.

– Tu veux une soufflette ? me proposa-t-il enfin.

La proposition tapait en plein dans mes fantasmes. J’eus le souffle court lorsque je dis :

– Oui.

– Viens, dit-il en se tournant vers moi.

Je m’approchai.

Il tira une longue latte en me dévisageant. Je le trouvais toujours beau, laid… dans cette dualité troublante à mes yeux. Puis, il retourna le joint dans sa bouche, posa la main sur ma nuque, je penchais la tête, et approcha ses lèvres des miennes. J’inspirais profondément la fumée depuis sa propre bouche et ce fut comme un baiser.

Je faillis tomber par terre après ça. J’étais vraiment défoncée. Il me retint. Je devais avoir l’air d’attendre si vivement de me faire sauter, avec mes collants et ma mini-jupe froissée… J’avais déjà laissé mes talons à côté de son canapé. Et ça marcha. Loïc posa son joint dans le cendrier puis plaqua ses lèvres contre les miennes.

Ce fut un baiser un peu crade, entre haleine cendreuse et lèvres un peu molles, s’écrasant sur les miennes. Un peu dégoûtant, un peu excitant, comme ce que je vivais jusque-là, comme ce que j’éprouvais pour lui, curieux, avec un côté « puisque c’est là, je prends » qui me troubla et me dérangea en même temps. Je n’y répondis pas moins vivement. Ça me possédait toute entière désormais : je voulais qu’il me baise. C’était comme une obsession. Je n’avais plus eu de corps en moi depuis si longtemps, plus de désir me dépassant, plus de mains sur ma peau dont les gestes soient encore de l’ordre de la découverte… Ayme avait occupé tout mon espace au point qu’il n’en restait plus la moindre parcelle vierge, et pourtant c’était comme un terrain inconnu que j’offrais à cet autre. Ses mains, sur moi, étaient bizarres, sa façon d’embrasser était bizarre, sa pression sur mon corps était bizarre… L’acte ne l’était pas pour autant. Les gestes de l’excitation restent les mêmes partout, quelle que soit la culture, quelle que soit l’époque. J’enroulai les bras autour de son cou, vacillante. Il s’assit sur sa chaise d’ordinateur, m’attira sur ses cuisses, et je sentis son sexe tendu, avec son corps penché légèrement en arrière, et cette attitude qui ne semblait plus être celle du type se demandant ce que je foutais là mais saisissant ce qui était à sa portée. J’entrai sans réserve dans le rôle de la pauvre fille. J’en accentuai même les caractéristiques, comme on se glisse dans un déguisement pour ne pas se montrer. Pour se cacher, derrière. Il reprit d’une main son joint et en tira une nouvelle latte pendant qu’il me fixait, pressée sur sa queue, avec ma jupe relevée à cause de la position sur ses cuisses. Mon entrejambe était moite et je sentis à quel point cette chair contre la mienne m’excitait. Il tira une seconde latte puis… il glissa la main entre nos bassins, non pas pour me toucher mais pour défaire sa braguette dont il sortit son sexe en se tortillant légèrement. Et, toujours sans me parler, il pressa mes épaules vers le bas, pour me faire descendre en direction de sa queue, ce qui me heurta, mais ça allait bien avec le personnage : cette façon d’être, qu’il avait, de ne s’intéresser qu’à ce qui s’offrait à lui et son propre plaisir, et qui était pourtant ce qui m’avait attirée vers lui.

19

Loïc m’incitait donc à le sucer comme le font tous les mecs qui ne savent pas comment le demander, même si chez lui ça prenait plus des airs de « parce que cet objet est là et que j’ai envie qu’il me taille une pipe », c’est-à-dire en poussant sur ma tête. Ça n’aurait probablement pas dû me déranger autant. Pourtant, je me raidis, bloquée par le fait de devoir être active, soudain. Ce n’était pas comme se « laisser faire », c’était à des années-lumière de fermer les yeux et attendre que la situation se joue sans moi, même malgré moi, m’emportant sans me laisser seulement le temps de me poser des questions. Et bloquée par le fait que Loïc me pousse à ça alors qu’on s’était à peine embrassés, ce que je ressentis comme humiliant, et encore plus quand il reprit son joint pour tirer de nouveau dessus en m’observant.

Je m’agenouillai néanmoins.

Dans le fond, j’aurais voulu qu’Ayme puisse être cet inconnu qui me baiserait pour rien d’autre que le sexe. Ça aurait été tellement plus facile, ainsi, mais ce n’était pas possible. Et c’était pour cela que j’étais là, et pour ça encore que le geste de Loïc représentait exactement ce dont j’avais besoin, soit celui d’un  mec que je ne pouvais pas estimer, qui ne représenterait jamais quoi que ce soit pour moi, que je n’appréciais même pas. Qu’il me prenne pour ce qu’il voulait, après tout. Pour un objet qui allait s’ouvrir sur son sexe, pour une groupie débile, pour une toxico ; rien de ce qui était moi, en définitive. Mais sur l’instant, pour lui, peut-être que j’étais tout ça. Ou que je voulais l’être.

J’examinai sa queue qui était d’une taille tout à fait normale mais d’une belle forme, et j’hésitai à lui parler de capote. Je le devais mais, connement, le mot ne voulut pas sortir. Je décidai alors de le sucer, mais sans aller au bout, et la sensation même de son sexe dans ma bouche me troubla… Je n’avais plus senti que celui d’Ayme pendant si longtemps. Je n’avais plus fait autant d’efforts, aussi. Je crois qu’on ne se donne réellement à fond que quand on est encore dans la séduction de l’autre, ce qui avait duré de longues années, entre nous, mais avait fini par ne plus s’éveiller que lors de moments particuliers, puis s’éteindre pour de bon. Là, avec Loïc, je fus dans la démonstration, et je vis bien qu’il apprécia. Il respirait fort, renversait périodiquement la tête en arrière, et ne fumait pas tant qu’il l’aurait probablement voulu. Quand je retirai enfin ma tête de son sexe et levait les yeux sur lui, il m’attrapa par le col, me relevant d’une façon un peu brusque, et m’embrassa avidement avant de me faire reculer vers le canapé.

Il était excité et pressant, et moi languide, liquide, entre ses mains.

Sa langue envahit ma bouche, ses mains le dessous de mes vêtements. J’étais stone, mais je perçus avec une grande acuité le toucher de ses mains sur ma peau, la pression de son corps contre le mien, le goût de sa langue, de sa bouche… Je chutai sur le canapé, et l’observai ôter son t-shirt avant de venir sur moi. Son corps me surplomba. Sa bouche ne lâcha pas la mienne, me laissant comme ivre, comme si le nœud du vertige se trouvait là et que rompre ce contact serait revenir à la réalité. Je ne voulais pas y revenir. Je levai les bras pour faciliter son geste quand il releva le haut de ma tenue, me cambrai lorsqu’il baissa la dentelle de mon soutien-gorge pour embrasser l’un de mes seins et aspirer mon mamelon dans sa bouche. Il le fit suffisamment fortement pour que ce soit presque douloureux… Et excitant aussi. Je le laissai dégrafer ma jupe. Je poussai même moi-même sur la ceinture de son pantalon, pour l’inciter à le retirer. Il se redressa pour le faire, se déshabillant debout.

Je n’avais pas de capotes. Heureusement, il en avait. Et je n’eus pas besoin de lui demander d’en sortir.

Cependant, j’eus peur. Peur parce que ça faisait trop longtemps qu’aucune verge ne m’avait pénétrée et je me mis vraiment à flipper que ça me fasse mal. Qu’il me fasse mal. Et que je ne puisse pas le lui dire comme je l’aurais fait avec un autre – comme je l’aurais fait avec Ayme –, ou qu’il ne m’écoute pas.

Il se rallongea sur moi, fourra ses doigts dans mon sexe, baisa mes seins, et revint, toujours, enfoncer sa langue dans ma bouche, et s’en emparer tandis qu’il possédait mon corps. C’était si bizarre d’avoir ces doigts anonymes en moi, et cette bouche inconnue contre la mienne, et ce corps inhabituel pesant sur le mien…

Sa queue, enfin, finit par me pénétrer. Il remonta mes jambes sur ses épaules, me courbant, et me faisant même presque mal, puis entra d’un coup en moi, trouvant ma chair moite et intensément humide mais si étroite ! Ce fut comme un coup de poignard et il le dit, d’ailleurs :

– Putain, qu’est-ce que tu es serrée.

Mais il ne se rendit pas compte de ce que ça signifiait, pour moi, ou ce que je pouvais éprouver. Et il ne s’arrêta pas. Je crois que je m’étais tellement présentée en fille facile, accessible, pour lui, qu’il ne pouvait pas imaginer un instant que ça faisait si longtemps que je n’avais plus été pénétrée, ainsi. Alors, je tâchai de supporter, d’attendre que mon corps se détende, et qu’il s’ouvre plus… Et mon corps retrouva le chemin qu’il n’avait pas oublié et, finalement, j’accueillis avec un plaisir ivre les coups de reins qu’il me donna, allant jusqu’à me captiver par la façon dont Loïc prit son pied en moi, par la sueur qui se formait doucement sur ses tempes, par la force de ses déhanchements, et les halètements qui sortaient de ses lèvres… Quand il me demanda de me retourner pour me prendre par derrière, je lui exposai mon postérieur avec une gêne rentrée que j’oubliai vite quand il serra les mains sur mes hanches pour me pilonner avec plus de vigueur.

Je ne jouis pas. Je n’en avais pas vraiment besoin. Loïc, lui, oui. Il atteint son orgasme, le sien, juste, assez rapidement, d’ailleurs, puis il se retira de moi, et ôta sa capote. Il la noua et posa sur la table basse, puis il ralluma son cône et recommença à le fumer, à poil sur son canapé et en sueur, tandis que je restais avec juste mon soutien-gorge encore sur moi, défaite de cette étreinte.

Je lui volai son joint.

Il me regarda le fumer.

Il me demanda encore :

– Redis-moi ton nom.

C’était drôle. Ça faillit me faire rire. Je le lui redis.

Je lui demandai juste :

– Tu ne le diras pas à Violaine ?

Il haussa un sourcil. Je devais vraiment lui faire l’effet d’un OVNI.

– Si tu le veux.

– Merci.

Je ne savais pas si je pourrais lui faire confiance, mais il me semblait que oui. Il avait l’air de tellement se foutre de tout…

Je me rhabillai.

Je ne pris pas encore la mesure de ce qui venait de se passer, de ce que je venais de faire. C’était trop compliqué, sur le coup, mais je sentis qu’il me faudrait du temps pour le digérer.

J’éprouvai le besoin de partir.

Je regardai l’heure. Il était 1h30 du matin. Trop tard pour le métro. Merde. Comment j’allais faire pour rentrer ? Ça me faisait vraiment chier de traverser Lyon à pied au milieu de la nuit et Loïc ne me proposa rien. Il me regarda juste me rhabiller et sortir, un peu stone, un peu saoule, très perdue, toujours. Ne te soucie pas des gens autour de toi, surtout… Je sais que j’aurais pu appeler un taxi depuis son appart’ mais je n’avais le numéro d’aucun en contact et je préférais rejoindre l’arrêt de métro voisin pour en chercher.

Je me retrouvai donc dans la rue. Je marchais, seule, et finis par apercevoir plusieurs taxis au même endroit. Je choisis celui qui n’avait pas l’air de dealer je ne savais trop quoi avec les mecs louches que je voyais penchés à sa fenêtre pour me retrouver avec un chauffeur bourré – mauvaise pioche, et on n’était même pas dans un quartier mal famé, hein ? – conduisant comme un malade, qui finit par me poser chez moi vivante et sans traumatisme supplémentaire – miracle.

Alors que je remontai les escaliers, mon ventre se crispa. A m’en faire mal, et j’eus tellement de palpitations d’angoisse que je dus m’arrêter pour me calmer, pour faire redescendre mon souffle, affligée par la conscience de ce que me faisait éprouver le simple fait de rentrer chez moi.

Ayme dormait sur le canapé, la télévision allumée diffusant un halo blanc, changeant, dans l’obscurité.

J’évoluais le plus silencieusement possible pour ne pas le réveiller et allais m’enfermer dans la chambre, troublée, sale, saoule, avec encore la sensation de ce sexe inconnu entre mes jambes, et incapable de savoir ce que m’avait véritablement apporté cette première fois.


Porn ? What Porn ? – C’est du porno ! (2)

En voyant Nathan ainsi, Lucas fit glisser son regard de la carotte qui touchait presque son menton aux yeux de son amant. Sa lèvre supérieure frémit doucement, avant de se lever. La lueur froide dans son regard se réchauffa peu à peu, adoucissant tout autant celle de Nathan. Ses paupières se plissèrent de plus en plus, alors que ses épaules commençaient à être agitées d’un léger tremblement. Bien malgré lui, une image de Nathan nu, le légume lui sortant du derrière, avec un air efféminé sur le visage et gémissant de façon aussi fausse qu’une actrice de porno, avait germé dans son esprit. Et c’était ridicule, hilarant et ridicule. Il ne saurait jamais ce que son conjoint avait pu imaginer, mais c’est ensemble qu’ils éclatèrent de rire comme ça ne leur était pas arrivé depuis longtemps.

Ils finirent effondrés au sol, Nathan à moitié allongé sous lui, la carotte échouée à leurs côtés.

— Je voudrais bien t’entendre faire la nympho en manque, finit-il par avouer lorsqu’il parvint à suffisamment reprendre son souffle.

— Hum, répondit Nathan, avant de passer la main dans ses cheveux.

— Écoute, je sais que tu n’es pas très fier de ce que je fais pour vivre. Ce n’est pas très classe lors des dîners, mais il se trouve que ça me paie. Et puis, je ne ferai pas ça toute ma vie. Je le terminerai un jour mon roman, j’avance, tu sais.

— Je sais, Lucas. C’est moi qui suis désolé. Je… je ne devrais pas agir de la sorte. Par ailleurs, j’aime bien voir la tête des gens quand tu annonces ce que tu fais en soirée.

Il sourit. La dernière, organisée par les parents de Nathan, en avait fait les frais. Le jeune homme avait été ravi d’éclairer un de ses oncles, qu’il ne pouvait pas supporter, sur ce que son petit ami faisait pour gagner sa vie. À la mention de « films X, tu en as certainement déjà vu…. Ça ne te dit rien Partie de fesses à la campagne ou quel était le dernier déjà, chéri ? Analgeddon ? » l’homme avait fui à l’autre bout de la pièce, rouge et bégayant. Oh, il s’était bien pris un sale regard de la part de son père, mais Nathan avait simplement fait un grand sourire. Parfois, Lucas admirait son compagnon pour sa capacité à tout assumer du moment qu’il en avait décidé ainsi, et comme il le lui disait régulièrement, ce n’était pas comme si les autres n’avaient jamais regardé un porno de leur vie. Ils étaient plutôt mal placés pour critiquer. Il avait raison, c’était certain.

Nathan se releva et lui tendit la main.

— Allez viens, on y retourne et je te promets de t’aider.

Et comme pour appuyer ses dires, il dézippa son sweat-shirt, le jeta sur le canapé et ôta son t-shirt.

Lucas ouvrit de grands yeux et trotta derrière son homme, torse nu, comme un chiot derrière son maître.

— Tu fais quoi ? demanda-t-il.

Nathan se retourna.

— Ne me dis pas que Roberta est très habillée dans cette cuisine ?

Le sourire de Lucas s’agrandit lorsqu’il vit la lueur taquine dans le regard de Nathan et ses mains qui en étaient déjà au dernier bouton de sa braguette. S’il avait eu une queue, elle aurait sûrement battu l’air derrière lui quand son compagnon lui jeta son jean et son caleçon.

Celui-ci prit appui sur le plan de travail et y posa les fesses. Lucas détailla son physique si gracieux : son torse glabre, son ventre ferme, sa peau douce et blanche. Ses épaules s’étaient encore un peu plus développées grâce à ses séances de musculation. Oh, c’était léger, mais ce n’était pas pour lui déplaire. Nathan ne pourrait jamais devenir aussi carré que lui, c’était une question de morphologie.

Pour autant, et pour avoir déjà eu à l’affronter lors de jeux idiots de couples amoureux, il savait que sa plus grande musculature n’était pas forcément un avantage. Nathan était plus souple, plus agile aussi, ce qui l’aidait grandement pour les esquives. Et lorsqu’il portait un coup, sa force n’était pas tellement inférieure à la sienne. Par-dessus tout, il aimait ses longues jambes, surtout quand elles s’enroulaient autour de sa taille. Bien sûr, son regard ne manqua pas la zone plus sombre, au milieu de laquelle trônait le sexe encore au repos de Nathan. Le sien connut une croissance rapide lors de cet examen. Qui pouvait vraiment dire que le désir diminuait avec le temps ? Plein, d’après ce qu’il entendait à droite, à gauche. C’était bien triste. De son côté, l’envie était toujours là, peut-être pas comme au premier jour, mais pas moins forte. Différente, définitivement. Les années passées ensemble leur avaient permis de mieux se connaître. Et s’il n’avait pas eu à se plaindre des quelques amants qu’il avait eus avant Nathan, avec lui… c’était différent. Ils avaient expérimenté des choses, petit à petit, l’amour et la confiance leur permettant de faire tomber les barrières de la pudeur, des craintes de ce que l’autre dirait, penserait. Et si leurs caractères avaient parfois eu du mal à s’accorder, il y avait bien un lieu où ils s’entendaient à merveille : dans un lit. Le sexe leur avait parfois sauvé la mise, même si, avec le temps, il était moins devenu le ciment de leur couple que son piment.

Nathan savait comme personne ce qui lui faisait perdre la tête, ce qu’il fallait faire, dire et à quel moment pour qu’il s’abandonne totalement et atteigne des sommets de jouissance. Et tout le plaisir qu’il prenait était décuplé par le fait de savoir qu’il n’y avait qu’avec lui que Nathan se lâchait ainsi, qu’il était le seul avec qui il osait certaines choses et laissait s’exprimer ses désirs sans crainte. Alors, l’avoir là, nu, devant lui, c’était la promesse de bien des choses à venir.

Et, tout à coup, son problème de scène passait tout à fait au second plan. Il s’approcha en se léchant les lèvres et vint se mettre entre les cuisses de son compagnon. Lorsqu’il se tendit pour l’embrasser, Nathan le repoussa. Il garda cependant les jambes écartées, posant même un de ses pieds sur le plan de travail pour avoir une meilleure stabilité.

— Le texte, demanda-t-il en lui tendant la main.

Il afficha une moue déçue.

— Peut-être une fois qu’on aura fini ça, lui proposa Nathan.

Il lui rendit les feuillets fissa, très pressé d’en terminer avec son scénario.

— Alors, où en étais-je, lança Nathan. Ah oui.

Sa main droite, qui avait récupéré la carotte, la fit glisser sur son ventre. Lucas déglutit en suivant le cheminement du légume des yeux, le cercle qu’il décrivit autour du nombril dans lequel, lui, serait bien allé mettre sa langue, la lente descente qui le fit s’enfoncer très légèrement dans la ligne noire qui menait à la toison plus épaisse avant de poursuivre le long de la verge qui commença à se dresser doucement. Quand, après avoir titillé ses testicules, Nathan l’aligna avec son sexe et commença à se masturber, le ventre de Lucas se contracta violemment alors qu’une vague de désir l’assaillait.

— Ça t’excite ? demanda Nathan d’une voix suave.

Il hocha la tête, ses yeux rivés sur la scène devant lui. C’était beaucoup plus chaud que ce qu’il avait visualisé. Parce qu’il avait beau écrire du porno hétéro, c’était bien souvent Nathan qu’il imaginait dans les positions et les situations qu’il décrivait.

— Plus que tu ne le crois.

— Je le devine bien, va, répondit ce dernier, ses yeux insistant sur la bosse qui déformait son pantalon.

Quand son membre fut au garde à vous, Nathan le relâcha. Il pointa de nouveau la carotte contre son corps, l’amenant plus bas cette fois. Lorsqu’il eut dépassé ses bourses, il appuya un peu sur son périnée. Il soupira de plaisir. Les yeux de Lucas allaient lui sortir de la tête tant tout cela lui paraissait incroyable. Sans même s’en rendre compte, il commença à se toucher au travers de son jean.

— Humm, ooh, c’est bon, aaaah, attaqua alors Nathan, reprenant son texte, mais en y mettant beaucoup plus de conviction.

Le jeu l’allumait très sérieusement. Nathan n’avait sans doute repris la carotte que pour le fun, mais à voir ses réactions, peut-être qu’il commençait à prendre le jeu plus au sérieux.

— Bon dialogue, remarqua Nathan narquois, avant de lui lancer un sourire aguicheur.

Lorsque la pointe du légume commença à descendre plus bas encore, Lucas sentit son cœur battre fort et il se demanda si Nathan allait oser, surtout quand la partie la plus charnue de la carotte frotta contre son intimité.

— Tu sais quoi ? ronronna Nathan.

— Quoi ? demanda-t-il les yeux fixés sur cette vision aussi décadente qu’érotique.

— Je plains les actrices pornos, ce n’est pas très confortable en fait, énonça Nathan, toute nuance séductrice disparue de sa voix et le légume tendu vers Lucas comme pour bien appuyer ses dires.

Celui-ci éclata de rire.

— Non, vraiment, c’est désagréable, ça glisse mal et ce n’est pas doux. Les pauvres, quoi.

— Tu veux le concombre ?

— Je ne crois pas que ça sera mieux !

— Je peux mettre un préservatif dessus, si tu veux ? proposa-t-il avec un air coquin un peu gâché par l’éclat rieur de ses yeux.

Nathan pouffa :

— Tu as vraiment envie que je me sodomise avec la carotte, toi !

Il haussa les épaules.

— Ça me permettrait de visualiser, commenta-t-il.

— Et c’est uniquement pour ça bien sûr. Pervers.

— Évidemment, je prends mon travail très à cœur, acquiesça-t-il.

Nathan afficha une mine dubitative.

— J’ai une idée, reprit-il finalement en sautant du plan de travail. Ne bouge pas.

Lucas l’observa sortir de la cuisine, ne cherchant même pas à prétendre qu’il ne matait pas ses fesses. Il ne fallut que quelques minutes pour que Nathan revienne, cachant quelque chose dans son dos que, bien sûr, il essaya de voir. D’un geste du doigt, Nathan lui fit un signe négatif. Alors, Lucas s’approcha de lui, l’attrapa par la nuque et l’attira à lui. Il sourit avant de porter sa bouche sur celle de Nathan pour un langoureux baiser.

Finalement, Nathan le repoussa et lui présenta ce qu’il cachait. Les yeux de Lucas s’agrandirent.

— Je savais que ça allait te rendre muet.

Et pour cause. Ce que Nathan lui montrait était le godemiché que Lucas avait ramené quelques mois plus tôt pour s’amuser et pimenter autrement leurs rapports sexuels. La réponse avait été un « non » à peu près aussi catégorique que lorsqu’il lui avait présenté la carotte et le concombre un peu plus tôt. Nathan n’était pas prude au lit, loin de là. Il assumait ses envies et sa manière de les exprimer à voix haute avait bien souvent eu raison de son endurance sexuelle, mais le coup du sex-toy l’avait littéralement bloqué. Lucas avait réussi à force de persuasion, de « s’il te plaît » et d’une bonne dose de suppliques à l’utiliser une fois, mais Nathan était tellement gêné qu’il n’y avait finalement pris aucun plaisir et qu’ils s’étaient arrêtés en plein milieu de leurs ébats pour se disputer. Un mauvais souvenir donc. Autant dire qu’il ne s’attendait pas du tout à ce que son compagnon aille le déterrer du tiroir dans lequel il était rangé depuis.

D’un petit saut, Nathan s’assit sur le plan de travail, le sex-toy toujours bien en main, un sourire triomphant sur le visage alors que Lucas le regardait, scotché.

— Imagine que c’est la carotte et prends des notes, lui lança-t-il en le repoussant jusqu’à la table d’un léger coup de pied.

Lucas s’y assit et regarda le show, se demandant jusqu’où il irait, toujours pas certain qu’il oserait vraiment le faire.

Nathan n’arrivait pas à croire qu’il était en train de faire ça ni qu’il s’agissait là de son idée. Il avait pourtant été catégorique sur le gode en question et voilà qu’il était celui qui le ressortait et même pas dans le secret de leur chambre. Il se lécha les lèvres de manière aguicheuse et dirigea le jouet jusqu’à son intimité sur laquelle il le fit tourner. Pourquoi son amant avait-il le don de réussir à lui faire faire ce genre de choses ? Il appuya un peu plus, le sex-toy forçant très légèrement l’entrée de son corps sans le faire pénétrer. Il avait chaud, ses joues étaient rouges, il savait que c’était en partie dû à la gêne de ce qu’il faisait, mais aussi à l’excitation de le faire et surtout de voir l’effet sur Lucas.

Celui-ci respirait fort, se mordillait les lèvres, et la main sur son entrejambe accélérait de plus en plus.

— Ouvre ton pantalon, ordonna-t-il.

— Ce n’est pas dans le scénario, répondit Lucas d’un ton amusé.

— Obéis !

Il put voir à l’expression de Lucas que son ordre s’était répercuté directement dans son sexe. Son compagnon s’exécuta et défit sa braguette.

— Sors ton sexe.

— Tout ce que tu veux.

La verge se dressa à peine eut-il baissé son caleçon, droite, fière et désireuse. Nathan laissa passer un « huhum » appréciateur en voyant l’humidité poindre à la tête charnue. Son propre sexe était dans le même état. Faire obéir Lucas le mettait toujours dans cet état. Il ne savait même plus vraiment quand ils avaient joué à cela pour la première fois, pas tout de suite, non, il n’aurait pas osé. Il y avait eu un mot une fois, suivi d’une réaction positive, un autre quelque temps plus tard, avec toujours cette même réaction d’excitation chez l’un et chez l’autre. Et petit à petit, il s’était lâché. Il adorait cela. Être dessous certes, mais être celui qui contrôlait ce qu’il se passait, être le maître du jeu. Lucas se moquait régulièrement de lui en prétendant que c’était son côté maître du monde qui s’exprimait. Malgré cela, il n’était jamais réticent à se plier à ses ordres et il avouait qu’il y prenait un plaisir différent qui le laissait parfois comme embrumé après l’amour, un état qui n’avait rien à voir avec l’orgasme, et qu’il ne savait pas bien décrire. Comme si le seul fait de lui plaire en lui apportant plaisir et obéissance, sans avoir aucune autre responsabilité, pouvait lui procurer une jouissance. Ils n’allaient jamais très loin dans ce jeu de domination et de soumission, le caractère de Lucas ne le lui aurait pas permis et il reprenait parfois la main, mais c’était suffisant pour qu’ils y prennent leur pied en tout cas.

— Maintenant, touche-toi en me regardant.

Lucas ne se le fit pas dire deux fois. Il semblait plus excité que jamais. Sa main se jeta sur sa verge et il commença à se masturber en le détaillant. Et puisqu’il avait toute son attention, Nathan porta le gode à ses lèvres, le léchant consciencieusement pour le lubrifier.

Lucas grogna. Certainement qu’il imaginait être à la place de l’objet, sentant sa bouche et sa langue sur son érection, sa chaleur et son humidité. Et c’était exactement ce qu’il voulait que Lucas ressente.

Il se repositionna pour bien écarter les jambes face à lui, ne rougissant que légèrement de son comportement. C’était le jeu et le jeu était excitant. Il descendit le sex-toy jusqu’à son anneau de chair. Son regard se fixa sur le visage de Lucas, rouge et en pleine décomposition. L’expression que prit celui-ci lorsqu’il poussa le jouet dans son corps lui arracha un sourire de pure satisfaction. Son gémissement fut couvert par celui beaucoup plus sonore de son amant. La sensation n’était pas aussi désagréable qu’elle lui avait paru la première fois. Bien sûr, c’était moins souple qu’une verge et moins chaud aussi, mais comme il commençait à le faire aller et venir, le plaisir était bien là.

De son côté, Lucas sentait la sueur poindre légèrement, la température était montée d’un cran et ses yeux ne voyaient rien d’autre que l’intimité de Nathan accueillant le sex-toy.

— Caresse-toi moins vite, ordonna ce dernier.

— Mais…

— Moins vite !

Lucas eut un frisson tout le long de son corps quand la phrase claqua dans la pièce. Un jour, il faudrait qu’il comprenne pourquoi il aimait à ce point quand Nathan le dominait de cette façon. Il s’était essayé à la psychologie de bas étage, cherchant dans la manière dont ses parents l’avaient éduqué – à la culpabilité, comme le disait Nathan –, mais n’avait trouvé rien de probant. Peut-être qu’il avait simplement des tendances sado-maso et que dans quelques années, il finirait gainé de cuir, menotté à un lit à se faire cravacher les fesses. L’idée l’amusa. Quoi qu’il en soit, il obtempéra et diminua la cadence.

— Je ne veux pas que tu jouisses avant d’être en moi.

Ça va être dur si tu continues, pensa-t-il. Il n’en revenait pas que Nathan ose faire quelque chose comme ça. Il devait vraiment l’aimer pour se lâcher à ce point, pas qu’il en doutait réellement. En tout cas, vivre cette nouvelle expérience l’excitait comme jamais.

Des gémissements s’élevèrent qui n’avaient rien à voir avec le dialogue qu’il avait écrit mais qui traduisaient bien le plaisir que ressentait Nathan, plaisir qui était amplifié par le côté très coquin de ce qu’il commettait. Il avait complètement oublié le scénario dont les feuilles gisaient au sol, tombées là, quand il avait un peu plus écarté ses cuisses pour que Lucas ne rate rien du spectacle.

— Déshabille-toi.

Nathan sut, à la grimace qu’afficha Lucas, que l’idée de lâcher son sexe ne l’enchantait guère. Malgré le rythme lent qu’il lui imposait, et il savait qu’il le torturait en faisant cela, c’était sans doute mieux que de ne pas se toucher du tout, ne serait-ce qu’une minute. Il ne retint pas un petit sourire quand Lucas se précipita sur sa chemise.

— Moins vite.

Sadique ? Définitivement. Lucas grogna littéralement de frustration.

— Je te fais un… ah… show, fais-m’en un… humm aussi.

Alors Lucas s’exécuta. Il bougea les hanches sur une musique imaginaire, défaisant doucement les boutons les uns après les autres. Nathan prit son sexe en main et commença à se caresser lentement. Il sentait le plaisir se faire de plus en plus fort en lui. Son autre main accélérait les mouvements à l’intérieur de son corps. Il admira la vue, la peau qui se dénudait progressivement devant lui. Il avait toujours été presque jaloux du hâle naturel de Lucas. Il détailla les pectoraux tendus, les abdominaux qui se contractaient en réponse aux ondulations des hanches un peu marquées sur lesquelles le jean glissait peu à peu.

Il dévora des yeux le fessier musclé lorsque Lucas se retourna et dandina son arrière-train pour finir de se déshabiller. Il aurait presque pu rire en le voyant s’empêtrer un instant avec ses baskets et son jean, mais l’excitation se frayait un chemin de plus en plus net dans son corps, le coupant de toute autre sensation.

Lorsqu’il fut entièrement nu, Lucas se retourna à nouveau et écarta les bras.

— Ta-daa !

Il sourit.

— Caresse-toi.

La large main de Lucas se dirigea vers son érection.

— Non ! D’abord le torse.

Il se savait exigeant, mais au point de plaisir où il se trouvait, ce n’était pas important. Au contraire même, il avait besoin de jouer avec les limites de Lucas, de le soumettre à son bon vouloir.

Les doigts de ce dernier partirent alors de la clavicule, titillèrent un téton ce qui lui valut un râle appréciateur avant de continuer sur le ventre où d’un hochement de tête, il l’autorisa à reprendre la verge luisante.

— Mainte… maintenant, haleta-t-il en enfonçant le gode plus loin en lui, l’appuyant sur sa prostate, ouvre bien les yeux et… humm… pro… ah… profite… ahhhhh.

Son orgasme explosa dans ce dernier cri, il s’arqua, son corps se contracta et expulsa son jouet tandis que deux jets de sperme jaillissaient de sa verge pour s’écraser sur le carrelage blanc de la cuisine, à côté de la carotte tombée là quelques minutes plus tôt.

Il garda les yeux fermés, savourant les dernières légères contractions qui animaient son corps, les ultimes gouttes de plaisir. Ce fut un grognement qui lui fit redresser la tête et ouvrir les yeux. Ceux de Lucas étaient fixés sur lui, un air d’intense concentration sur le visage. Il était manifeste que le voir jouir de cette façon l’avait amené au bord de son propre orgasme. Mais il ne l’avait pas autorisé à venir et c’était le jeu, il devait se retenir.

Il s’allongea sur le plan de travail, faisant tomber par terre le paquet de céréales que Lucas n’avait pas rangé le matin. Des ronds multicolores roulèrent au sol, certains vinrent s’échouer dans les taches de sperme. Aucun des deux n’y prêta attention. Lucas essayait visiblement encore de se contrôler, ce qui semblait loin d’être une partie de plaisir à en juger par la manière dont il le regardait. D’ailleurs, Nathan laissa une de ses propres mains courir un instant sur son torse avant d’aller essuyer une dernière goutte sur son sexe et de la porter à sa bouche. Lucas fut incapable de retenir le gémissement que cette scène occasionna chez lui.

— Viens là, ordonna-t-il.

Lucas avança, écrasant quelques céréales sans s’en rendre compte. Nathan posa sa main gauche sur sa hanche pour l’approcher de lui. Maintenant qu’il l’avait mis dans cet état, il allait l’achever avec son autre petit truc, car s’il y avait bien quelque chose qui pouvait faire perdre la tête de Lucas, en plus de lui asséner des ordres, c’était de se lancer dans un langage volontairement cru et direct. Le dirty talk était un autre des points faibles de Lucas. Et Nathan adorait s’en servir dans ces moments-là, quand il se sentait suffisamment décomplexé pour exprimer ouvertement ses désirs et ses besoins sans avoir à en rougir.

— Maintenant, écoute-moi bien. Je vais te prendre dans ma bouche et tu vas jouir. Je veux sentir ton sperme tapisser mon palais et s’écouler au fond de ma gorge. Je veux garder ton goût sur ma langue pendant que tu me prendras sur ce plan de travail et que tu me feras crier comme tu sais si bien le faire. Je veux que tu me baises jusqu’à ce que ma voix se casse…

La main de Lucas serra de nouveau sa verge pour s’empêcher d’exploser.

— Et quand j’aurai joui si fort que ma tête me tournera, tu auras le droit de me remplir à nouveau.

Lucas afficha une expression, comme s’il avait pu éjaculer rien qu’à écouter ses mots. Oh oui, il allait faire tout ça et bien plus encore : ce fut évident, vu la manière dont il hocha la tête. Nathan avança son visage au ralenti. Un sourire supérieur s’y dessina lorsqu’il entendit le grognement menaçant de son amant.

Il écarta doucement les lèvres et laissa glisser lentement, très lentement la verge de Lucas à l’intérieur de sa bouche.

— Ahhmmmm, gémit celui-ci.

Il savait qu’il ne faudrait pas grand-chose pour l’amener à l’orgasme. Il fit deux allers-retours, avant de faire ressortir entièrement la verge de sa bouche. Sa main gauche vint caresser les bourses pleines.

— Tu es prêt ? La prochaine fois que je te prends dans ma bouche, je veux que tu jouisses en criant mon nom.

— Oui, oui, oui, supplia presque Lucas.

Sans le torturer plus longtemps, il ouvrit de nouveau sa bouche et enfonça fortement le sexe de Lucas jusqu’au fond de sa gorge où il sentit le premier flot de sperme gicler.

— Ahh, Nathan, ahhhhhhhhh.

Il le pompa violemment tout le temps que dura son orgasme, savourant le liquide chaud et âcre qui s’écoulait sur sa langue et maculait son palais.

Lorsqu’il laissa le sexe ressortir de sa bouche, Lucas tituba jusqu’à la table, ayant besoin de s’y appuyer. La jouissance avait été brutale, les mots de Nathan avaient fait monter son désir, l’attente et la retenue l’avaient à ce point frustré qu’il s’était complètement abandonné quand il en avait eu le droit. Et cette façon qu’il avait de parler : il suffisait qu’il lui balance un ou deux « baise-moi, remplis-moi » et il n’était plus lui-même. Ce n’était finalement peut-être pas étonnant qu’il soit scénariste de films pornos quand ce genre de dialogues réussissait à décupler son excitation et son envie. Il y avait dans ces mots un côté vulgaire, coquin, ouvert qui avait facilement raison de lui.

Avec une longue inspiration, il essaya de reprendre son souffle et surtout ses esprits.

— Tu m’as vidé, finit-il par dire.

— J’espère bien que non, ronronna Nathan.

Il reporta son attention sur lui. Ce dernier s’était de nouveau assis et se masturbait lentement.

— Viens me sucer un peu en attendant de te remettre.

Le ton était doux et tendre, la proposition tentante. Il attrapa une des chaises et la plaça entre les jambes écartées de Nathan. Il s’assit et commença à le lécher. Sa langue courut sur la longueur, s’amusant de la sensation différente de ce sexe encore mou dans sa bouche. Sous ses attentions, celui-ci se redressa petit à petit, se gorgeant de sang sous l’effet de l’excitation qui gagnait de nouveau Nathan. Ce dernier avait appuyé sa tête contre la porte du placard, les mains caressant affectueusement ses cheveux blonds. Les dix minutes s’étaient envolées depuis un moment maintenant, mais il n’y pensait même pas, désireux de poursuivre son programme.

— Tu te sens prêt ? lui demanda finalement Nathan.

Il se redressa et vint murmurer à son oreille.

— Oh oui, prêt à te faire crier.

— Humm.

Nathan tendit sa main droite, ouvrit le placard et sortit la bouteille d’huile. Lucas ne s’en étonna pas : il était certain qu’après la petite séance précédente, un peu de lubrifiant serait nécessaire. Il laissa échapper un rire pervers. Nathan lui fit signe d’un doigt de s’approcher de lui et versa un filet gras sur sa verge avant de reposer la bouteille un peu plus loin. De nombreuses gouttes s’échouèrent au sol, venant pour certaines se mêler aux récentes taches blanchâtres. Il étala l’huile sur son érection avant d’en enduire sa propre intimité.

Lucas s’avança et agrippa ses hanches pour le tirer un peu plus vers lui. Nathan posa ses pieds sur le dossier de la chaise, écartant bien les jambes.

— Je ne peux pas attendre de te remplir de mon sperme aussi ici, chuchota-t-il en passant son doigt sur l’intimité huilée.

— Pas avant de m’avoir fait jouir, Lucas.

— Ce n’est pas toi le scénariste, tu sais.

Une main douce mais ferme passa derrière son crâne et approcha son visage de celui de Nathan. L’expression de ce dernier se durcit légèrement et il sentit poindre en lui la naissance d’une vague de désir qui s’élança avec force quand Nathan grogna un « Tu te tais, tu obéis et tu me baises » avant de prendre sa bouche avec férocité.

Il lui mordit la lèvre en représailles.

— Si tu veux jouer à ça…

Il empoigna son sexe et le pénétra d’un coup sec, gagnant un cri : mélange de surprise et de plaisir.

— Je vais te baiser aussi fort que je le peux.

Il n’était pas le seul chez qui ce genre de langage faisait effet, même si Nathan n’était guère prompt à l’admettre.

— Vas-y !

Il n’en demanda pas plus, se recula et se rengaina vivement une première fois.

— Oui, comme ça, réclama Nathan en passant ses bras autour de son cou.

Il ne répondit rien et ressortit presque entièrement avant de donner un brusque coup de reins. Il maintint ce rythme pendant plusieurs allers-retours, s’arrangeant pour toujours frapper la prostate de Nathan qui se décomposait contre lui. Les petits gémissements qu’il avait émis au début de la pénétration avaient déjà gagné en volume.

— Plus vite, ordonna-t-il quand même.

Il accéléra.

— Comme ça ?

— Hummm.

Il allait ouvrir la bouche lorsque les doigts de Nathan saisirent une poignée de ses cheveux pour tirer dessus.

— Je… ahh t’ai dit de… ahhnn te taire et ahhnn oui… et… et de me baiser.

D’un coup de pied indélicat, Lucas envoya voler la chaise plus loin avant que les jambes de Nathan ne s’enroulent autour de ses hanches. Ses mains se firent plus agressives sur le corps qu’il possédait et son bassin accéléra la cadence.

— Plus fort, fais-moi crier, bordel, Lucas ! se plaignit Nathan.

Lucas se pencha et lui infligea une légère morsure au cou lui arrachant un râle. Un peu de douleur avait toujours eu un effet amplificateur sur le plaisir de Nathan. Sa tête se rejeta en arrière, chaque coup de reins qu’il lui infligeait la faisant cogner contre la porte du placard. Cela ne dura pas et il redressa le visage pour croiser son regard.

— Sur la table, prends-moi sur la table, lui indiqua-t-il.

Il acquiesça d’un hochement de tête, l’attrapa et le posa sur le meuble avant de sortir de lui et de le retourner, écrasant son visage sur la surface froide. Nathan se redressa sur ses coudes et lui jeta un regard noir dont il ne tint pas compte. En fait, peu lui importait, son sexe criait son besoin de retourner dans son antre chaud et il ne comptait pas le priver de ce qu’il voulait. Il écarta les fesses rebondies de Nathan avant de s’enfoncer vivement entre elles, se mettant aussitôt en mouvement. La pénétration se fit plus profonde et son amant s’effondra sur le plateau de la table en laissant des râles de plaisir lui échapper.

— Tu voulais crier, Nathan ? Je vais te donner exactement ce que tu veux.

— Encore, vas-y, l’encouragea celui-ci.

Comme Nathan le lui avait ordonné, il continua à le prendre en usant de sa puissance pour le pénétrer toujours plus fort. Dans ses oreilles, la voix de Nathan se cassa petit à petit tant il criait, montrant à quel point il savourait le plaisir puissant qui parcourait son corps. Il faisait ce qu’il fallait pour cela, son sexe gonflé allait et venait, frappant durement sa prostate à chaque fois, la frottant lorsqu’il se retirait, pour revenir la stimuler à son retour. Le va-et-vient se fit plus rapide, plus fort encore et le visage de Nathan prit cette expression douloureuse du plaisir qui devient torture autant que bonheur. La position dans laquelle il l’avait mis l’empêchait de se masturber et toute la responsabilité de sa jouissance lui incombait à lui et ça l’excitait encore plus.

La table tanguait dangereusement, reculant sous chaque assaut pour s’échouer contre le mur sur lequel elle cognait sans cesse.

Il se gorgeait de la voix rauque de Nathan, mais il se sentait à la limite. La pression se faisait de plus en plus forte, le frottement légèrement désagréable et il n’avait qu’une idée en tête, se libérer.

— Nathan, je vais jouir.

— Pas… ahhh… droit… moi… ohhhahhh… d’abord.

Il grogna entre ses dents et ressortit de Nathan, le retourna une nouvelle fois, forçant sur ses bras pour le manipuler sans le blesser. Il plaça ses jambes sur ses épaules et le reprit en le pliant sur lui-même, appréciant une fois de plus sa grande souplesse. D’une de ses mains, il empoigna le sexe de son compagnon que l’excitation avait déjà lubrifié.

— Ahhhh… Oui… Lucas, Lucas, Lucas, gémit ce dernier.

Il fit deux allers-retours et sentit enfin son amant venir dans un dernier cri. Il l’observa jouir, observa son souffle se couper alors que la vague de plaisir se répandait en lui, observa l’abandon avec lequel il s’offrait à sa jouissance, les expressions sur son visage et son corps qui se relâchait dans l’orgasme. Il ne lui en fallut pas plus et il se vida au plus profond de son amant avant de s’effondrer sur lui.

Quand le souffle lui fut revenu, tout du moins en partie, il aida Nathan à reprendre une position plus confortable, puis il posa ses coudes autour de son visage dont les joues étaient rouges et humides de sueur. Délicatement, il amena ses lèvres sur les siennes, réalisant qu’ils n’avaient pour ainsi dire échangé aucun baiser au cours de leurs ébats. Nathan ouvrit la bouche pour l’inviter à approfondir. Il n’aimait rien autant que la tendresse qu’ils pouvaient s’offrir après avoir fait l’amour de manière aussi brutale. Un craquement sonore retentit et ils se regardèrent. Lucas se redressa, entraînant Nathan avec lui. Il s’assit au sol, glissant contre la paroi du meuble et donna un coup de pied dans la carotte. Il laissa son amant se mettre à califourchon sur lui. Il sentit son propre sperme couler du corps de ce dernier jusqu’à sa jambe.

— Je ne crois pas que notre table supportera un autre round comme celui-là, remarqua-t-il finalement.

— Huhum.

De la main droite, il récupéra son texte. Lui comme la cuisine étaient dans un état lamentable.

— Ça ne t’a pas beaucoup avancé tout ça, hein ? murmura Nathan.

— Oh, si, si, je crois que Roberta va devenir une vilaine petite dominatrice.

Nathan sourit.

— Ah oui ?

— Humm.

— En tout cas, moi, ça ne va pas m’avancer, ce sera dur à caser dans mon rapport, finit par ajouter Nathan en se collant un peu plus à lui pour bénéficier de sa chaleur maintenant que la sueur sur son corps refroidissait.

Lucas laissa échapper un petit rire avant de caresser son dos, l’invitant à se blottir contre son torse. Ils restèrent encore un moment dans cette position et finalement se relevèrent. Il vit Nathan attraper son jean à lui, l’enfiler et sortir de la pièce.

— Heu… tu ne m’aides pas à ranger ? lança-t-il.

La tête brune de Nathan passa par l’entrebâillement de la porte.

— Tu plaisantes, j’espère. Je devais te consacrer dix à quinze minutes, on a très largement dépassé. Alors tu te charges du reste.

Et sur ce, il disparut dans le salon.

Lucas resta cinq minutes comme un couillon dans sa cuisine, ses feuilles à moitié froissées à la main, regardant le sol couvert de céréales en partie écrasées et maculé de taches d’huile et de sperme. Il réalisa d’ailleurs que son jean allait être bon pour un tour en machine puisque Nathan l’avait mis sans rien d’autre… Oui, il resta là cinq bonnes minutes à se dire que son amant le prenait peut-être un peu pour un con là.

Mais peut-être qu’en fait ce n’était pas grave parce que… quelle putain de partie de jambes en l’air il venait de s’offrir !

Il sourit, attrapa la carotte, la balança directement dans la poubelle et au moment où il saisissait la pelle et la balayette, son jean passa la porte en glissant sur le carrelage.

Son sourire s’agrandit alors qu’il se dirigeait vers le vêtement pour le ramasser. Il regarda dans le salon pour voir Nathan lui jeter un coup d’œil rapide avant de prendre la direction de la salle de bain.

— C’était juste histoire de le dégueulasser que tu l’as mis ou quoi ? demanda-t-il.

— Arrête de te plaindre et viens me frotter le dos.

— Je ne suis pas ta bonne !

— Oui, mais si tu es gentil, peut-être que la prochaine fois, j’utiliserai vraiment la carotte en guise de sex-toy.

Oh, il y avait quoi ? Une chance sur cent pour que ce soit vraiment le cas, mais… Lucas jeta son jean sur la table et trottina jusqu’à la salle de bain… il avait toujours été chanceux au jeu.