Hard – P’tit Ju (partie 1)

P'tit Ju

Après l’histoire avec Chris, j’eus besoin de prendre du temps. Je ne repassai pas chez Loïc et ne réessayai pas de le recontacter. Parce qu’on avait échangé nos numéros, il m’envoya bien un message en évoquant l’idée qu’on puisse recommencer avec Chris – enfin, aux quelques lignes minimalistes qu’il m’envoya : « on fait une soirée avec Rastouille », ce fut ce que je supposais – mais je n’y donnais pas suite.

J’avais besoin de réfléchir. De prendre de la distance. De savoir où j’en étais. De faire le point avec le « moi » que j’étais : moi, dans son entièreté, pas la part limitée de moi-même, et fausse sur certains points, dans laquelle je me glissais avec eux.

Je ne voulais pas recommencer à coucher avec Loïc. Enfin, pas juste comme ça. Je savais ce que je voulais et « Loïc » ne le représentait pas à lui-même. Je ne voulais pas coucher avec « lui » particulièrement. Je veux dire… Loïc possédait en lui quelque chose qui, profondément, m’excitait. C’était un curieux mélange : son aspect pur connard, cette dualité, entre beauté et laideur, de ses traits, la manière dont il me traitait et les opportunités que ça m’ouvrait, mais justement : ce n’était pas lui qui m’intéressait mais les promesses que je pouvais construire autour de lui. Ce n’était pas la personne que je recherchais ; juste la porte d’ouverture. Dans le fond, je savais parfaitement ce que je voulais. Je voulais du sexe. Je voulais des rapports charnels poussés, susceptibles d’arracher ce que je sentais de bouillonnant, en moi, et qui crevait d’être libéré. Je voulais aussi une forme de revanche : la récupération de ce que j’avais perdu à cause d’Ayme, le fait de m’accomplir, même dans l’extrême, en tant que femme, en tant qu’être de chair et de sang.

J’ai déjà parlé de cette recherche d’un « ailleurs » qu’il y a dans la consommation de drogue ou l’addiction à des outils virtuels : cette volonté, inconsciente de renouer avec l’imaginaire de l’enfance, avec ses jeux et ses fantasmes, ses « délires » sans conséquences. Je n’étais alors pas dans une démarche différente. Je savais que les désirs sexuels qui m’habitaient n’appartenaient pas à ma réalité, que c’était une autre « moi » que j’y projetais, une sorte de jeu de rôle ou de théâtre, destiné à s’évanouir dès la partie finie ou le rideau tiré, mais dont je tirais néanmoins des avantages. Pas seulement sur le plan du sexe. En matière d’évasion, aussi. De ma vie, de mes problèmes. Le désir que j’éprouvais de recommencer était lancinant, et avec un fond d’addiction, aussi.

Je ne voulais pas y réfléchir, à l’époque, et j’étais loin d’avoir ce niveau d’analyse. Ça, je ne vous le livre, vraiment, que parce que j’ai pris ce recul sur moi-même depuis. A l’époque, j’en étais à essayer de dealer avec mes envies, ce qui était déjà pas mal. Je consommais cette sexualité comme j’aurais consommé de la drogue, ou d’autres des hamburgers, des réseaux sociaux à l’excès : pour en recouvrir mon quotidien et en oublier la laideur, la peine, la solitude, l’incapacité à faire changer quoi que ce soit… Et j’attendais une opportunité ; je ne savais pas laquelle.

Ce n’était pas clair dans ma tête, mais je savais au moins qu’aller voir Loïc pour qu’il me saute, juste, seulement ça, ne m’apporterait rien.

Et, bien sûr, je ne parlais à personne de ce que je faisais. Ça ne voulait pas forcément dire que c’était moche et que ça méritait d’être caché, du moins je ne  le vivais pas comme ça. Quand on ne parle pas de quelque chose, ce n’est pas forcément ça, ou pas toujours. La plupart du temps, c’est juste que l’on n’a pas d’oreille pouvant nous écouter. Ou le voulant. Personne de prêt à entendre ce qu’on a à exprimer, personne de susceptible de comprendre sans renvoyer un miroir en forme de jugements. A qui aurais-je pu bien me confier ?

Je n’aurais pas su quoi raconter, de toute façon. Cette  vision de moi-même persistait à me rester étrangère, curieuse, et je continuais à observer ce que je vivais comme si j’avais été mon propre modèle d’étude. Mon propre sujet d’interrogation.

Je n’en parlais donc pas. Je ne parlais de rien, en fait : ni de mes histoires de cœur, ni de mes histoires de cul, ni de toute la souffrance que j’avais en moi.

Et, partout ailleurs, je souriais.

Je souriais au travail, je sourais avec mes amies…

J’ai lu un jour le témoignage d’une fille qui avait subi des viols de masse, vous en avez peut-être entendu parler. Une sordide histoire de caves. Elle racontait qu’elle riait beaucoup à cette époque. Ça ne m’avait pas surpris. On peut rire et sourire beaucoup quand on est en souffrance.

Je ne souriais pas avec Ayme parce qu’Ayme n’avait pas besoin de cette façade-là, parce qu’avec lui je pouvais encore être vraie, et c’était important de savoir qu’on avait toujours ce lien-là : cette vérité, entre nous, qui nous permettait de nous démunir de nos masques. En y réfléchissant, je me rends compte que ça voulait aussi dire qu’il était privé de ce j’offrais aux autres. Privé de sourires et de légèreté. Privé de façade. Avec qui d’autre me montrais-je vraie, finalement ? Et même avec Ayme, le faisais-je jusqu’au bout ? Je crois qu’on ne le fait jamais qu’avec soi, en fait. Je ne me montrais totalement moi-même, dénuée des artifices des conventions sociales, avec personne, sinon moi dans mon miroir, moi face à ce récit, moi seule, face à moi, et ensuite, au stade juste après, il y avait Ayme qui me voyait presque dans mon entité unique, pure, ainsi.

Enfin, après plusieurs jours d’attente et de réflexions, je me décidai à recontacter Loïc.

J’avais eu d’autres options qui m’étaient passées en tête, bien sûr. Me connecter à internet. Aller dans un club échangiste… Ouais. Trop facile, sur le principe, hein ? Tellement aisé, quand tu n’as que 28 ans, que tu as toujours eu une vie « normale » et une sexualité « normale », et que toute ton existence s’est construite autour d’un amour unique avec lequel tu t’étais dit que tu passerais ta vie…

Ça n’a rien de facile, non. Ça n’a rien d’aisé, et ce n’était pas ce que j’attendais non plus. Je crois que ce n’était pas pour rien que mes désirs sexuels m’avaient conduite à passer à l’acte avec Loïc, et pas un autre. C’était parce que, dans le fond, il n’était pas si différent de moi. Il l’était mille fois moins que ce mec plus âgé croisé devant le cinéma, ce gamin qui m’avait abordée dans la rue, ou que ne l’aurait été un type rencontré dans un sex-club. Il me ressemblait, l’univers dans lequel il évoluait me ressemblait, ses potes n’étaient pas si éloignés des miens. Je n’étais pas en terre inconnue. D’ailleurs, je crois qu’on finit toujours pas retourner vers les gens qui nous ressemblent… C’est là où on mesure l’impact culturel du milieu dans lequel on évolue, finalement. Il y a des barrières invisibles entre nous, que l’on peut franchir, et même que l’on franchit à l’occasion avec plaisir, mais qui restent élastiques : qui finissent toujours pas nous ramener vers ce qui nous est le plus familier. Ou, si ce n’est toujours, le plus souvent, au moins. Je sais qu’il y a des exceptions là aussi. Bref, rien dans ces « milieux » de rencontres sexuelles ne me parlait. Je m’en sentais étrangère, je savais que je n’y serais pas à l’aise et, si je songeais parfois à passer le cap de m’y jeter, ce n’était qu’en sachant parfaitement qu’une fois devant la porte, je ferais demi-tour. J’avais besoin de plus de contrôle que ça.

Loïc m’était donc « utile ». Il y avait l’envie de me faire sauter, qui ne me lâchait plus depuis qu’il m’avait prise sur le canapé de son salon. Et puis il y avait aussi autre chose : je tenais quelque chose avec ce mec, que je n’avais pas envie de voir m’échapper. Il y avait d’autres possibles que je voulais explorer. D’autres voies que je voulais voir s’ouvrir, d’autres extrêmes vers lesquels aller.

Je lui envoyais un texto. Et, parce que je le méprisais, j’y allais franco.

Tu veux me baiser ?

J’utilisais un vocabulaire cru, ordurier, provocant, volontairement. Dans le fond, je me cachais toujours derrière ce que je voulais qu’il voie de moi : une fille qui est là pour se faire sauter. Qu’il sente dans mon message le peu de respect qu’il m’inspirait ne me dérangeait pas. Au contraire. Je n’avais pas envie de faire semblant sur ce point.

Il mit quelques heures à me répondre.

Tu veux que je te baise ?

Je reconnus bien là son caractère supérieur. Il reformulait en me faisant remarquer que ce n’était pas lui qui venait me chercher mais moi qui venait à lui. Je confirmai :

Oui.

Il me donna une heure, le soir. Ayme était à la maison. Moi, je travaillais à l’hôpital, mais je me dis que je ne rentrerais pas après ma journée de boulot et puis voilà.

J’envoyai quand même un SMS à Ayme. Ça me mit de nouveau face à mes contradictions : on n’était plus vraiment ensemble, ou dans cet entre-deux à la con faisant que je ne le savais plus, mais je le prévins quand même de mon absence. Je ne lui dis juste pas pourquoi, mais ça aussi, ça me fit mal.

Plus j’étais dure avec lui, plus j’en souffrais et je ne pouvais agir ni sur l’un ni sur l’autre. Juste subir.

Je traversais Lyon. Les journées diminuaient à cette époque de l’année, alors je voyais les lumières de la ville s’allumer et se refléter sur l’asphalte des rues détrempées par la pluie. Je me noyais dans leur contemplation, pétrie de solitude. Mes pas  m’emportaient mais je ne savais finalement pas vers quoi. Vers Loïc. Vers une queue dans mon sexe, certes. Mais ça, ce n’était que des détails. Où m’emmenait ce besoin d’avancer qui devenait obsédant, à force ? Que ferait de moi cette phase trouble de ma vie ? Comment en serais-je transformée ? J’écoutais le claquement de mes pas sur le bitume, sentais les gouttes d’eau effleurer mes chevilles, suivait du regard les liserés des lumières rouges et jaunes que les voitures et les lampadaires projetaient sur le sol mouillé.

C’est curieux de voir comme certaines images vous restent, parfois. Ce qu’elles peuvent porter en elle. Le sens qu’elles gardent.

Quand j’arrivai chez Loïc, il était assis dans son canapé, une bière devant lui et une clope à la bouche – pas un joint, pour une fois –, et il m’accueillit direct avec un petit sourire en coin que je commençais à connaître, chez lui, et dont je devinais la signification. Ça voulait dire « tu n’as pas pu attendre plus longtemps, hein ? ». Je n’avais rien à répondre à ce sourire en coin.

Je m’assis à côté de lui sur le canapé.

J’étais stressée. Il dut le sentir. Il posa sa clope dans le cendrier, passa la main derrière ma nuque, et m’attira à lui pour m’embrasser, de cette manière intrusive qui était lui et qui se manifestait de manière grandissante, avec moi. Je me laissais faire. Je pliais même un peu entre ses doigts, consciente de la manière dont mon corps se relâchait, offerte à ses gestes.

Il ne joua pas au jeu des faux-semblants. Il me dit direct :

– J’ai appelé Rastouille.

– Il viendra ?

Je m’étonnais moi-même de l’assurance que j’étais en train de prendre par rapport à cette situation, mais je ne le montrais pas.

Loïc hocha la tête.

– Tu préfères, non ?

Cette remarque me mit mal à l’aise. D’une part parce que ça voulait dire qu’il m’avait mieux perçue que je ne le croyais. D’autre part parce que ça signifiait une adaptation de sa part à mes attentes : qu’il avait appelé Chris non pas pour lui mais parce qu’il savait ce que moi je voudrais. Et je ne m’y étais pas attendue.

Je le regardai, fixement, ne sachant que penser de ce qu’il me montrait de lui, alors, ayant du mal à lui répondre…

Mon ton fut parfaitement maîtrisé quand je reconnus :

– Oui.

Loïc sembla chercher à vérifier qu’il m’avait bien cernée. Ce fut l’impression que me donna son regard, en tout cas. Intrusif, celui-ci aussi. Mais peut-être me faisais-je des idées.

Je ne crois pas avoir un jour vraiment compris Loïc, mais ça n’a pas d’importance.

D’une manière inattendue, sa proximité me troubla. Peut-être parce que ça faisait trop longtemps que je ne m’étais plus blottie dans des bras, parce que j’étais contre lui, et que je sentais sa chaleur. Parce que j’avais l’impression d’avoir été démasquée, ou au moins en partie… Je me mis à éprouver le besoin de chercher plus de contact. Comme je l’aurais fait avec Ayme. Ce qui me choqua, d’une certaine manière ; je ne m’étais pas attendue à ressentir ça. Je méprisais toujours autant Loïc, mais il y avait quelque chose de profond, d’enfoui, qui cherchait à ressortir de moi. Qui débordait. Quelque chose que je ne voulais surtout voir surgir, quelque chose que je n’acceptais pas de montrer. Des manques. Des souffrances. Je devins nerveuse.

– Qu’est-ce qu’il y a ? me demanda Loïc.

Je faillis lui répondre : « rien ». Je ne voulais toujours pas lui raconter ma vie ou quoi que ce soit qui parle réellement de moi-même, mais il s’était adressé à moi avec une forme de sollicitude et je ne pus pas lui mentir, du coup. J’optai pour la sincérité :

– Je stresse.

– Pourquoi ?

Je haussai une épaule.

Je n’avais rien à dire de précis à ce sujet.

Je n’avais pas envie d’avouer que c’était parce que la jolie barrière que j’avais mise entre ma tête et mon corps, ce merveilleux cloisonnement que j’opérais entre mes histoires de cul et mon âme, était à la limite de se fissurer. Que ce n’était pas si facile d’être forte. Et je ne voulais surtout pas qu’il se mette à penser que je n’étais plus cette fille, que je lui avais montré jusque-là, que l’on pouvait sauter avec son pote sans se poser de questions.

Je me levai pour faire quelques pas. Pour rompre cette proximité dérangeante, avec Loïc, surtout. Et j’observai négligemment les divers objets décorant la bibliothèque qui trônait dans son salon. Il avait plein de vinyles. Des objets de collection. Des partitions de musique. Le témoignage d’une importante culture artistique que je n’avais plus voulu voir dès l’instant où j’avais décidé que, pour moi, il ne serait qu’une queue sur pattes.

– Chris arrive quand ? demandai-je.

– Il devrait être là.

Je saisis une longue pipe, fine, toute en bois, elle aurait pu venir d’Inde ou d’un autre des pays de cette région du monde, et la tournai entre mes doigts.

Loïc ajouta :

– Arriver à l’heure est toujours compliqué pour lui.

Je sentis un léger sourire poindre sur mes lèvres, quelque chose en moi de plus doux.

Quand trois coups rapides se firent entendre à la porte et qu’elle fut poussée, les battements de mon cœur s’accélèrent.

Je posai la pipe et tournai la tête pour voir arriver Chris, débraillé, avec ses cheveux en bataille qui lui donnaient un air vraiment craquant – je le trouvais plus beau à chaque fois que je le voyais, ça craignait décidément – et un petit sourire qui disait « je sais que je suis à la bourre mais qu’on va me le pardonner ». Je repensais à son strip-tease devant la piscine. Je repensais à cet air léger qu’il avait si aisément pour tout, cette façon de sourire de ses conneries, présentes ou qu’il s’apprête à faire.

Loïc se leva pour lui taper sur l’épaule, lui dire qu’il était en retard, et lui proposer un coup à boire. Il m’en proposa un à moi aussi par la même occasion, et on se retrouva à descendre des bières sur son canapé.

– Tu n’as pas eu de mal à rentrer chez toi, la dernière fois ? me demanda Chris avec une expression tout à fait charmante.

Il se montrait vraiment prévenant. Ça me faisait bizarre.

– Non, c’est gentil.

Je ne savais trop que leur dire. En fait, les quelques questions qu’ils me posèrent, alors qu’on bavardait, me dérangeaient, même. Je répondais de la façon la plus laconique possible, pour éviter de les inviter à m’en poser plus. Les formules de politesse, ça allait, mais j’étais là pour le sexe et j’avais tout sauf envie qu’on en arrive à se connaître réellement. Je ne voulais pas pouvoir éprouver pour l’un ou pour l’autre autre chose que de l’intérêt pour ce qu’ils portaient entre leurs jambes et, surtout pour Chris, je craignais qu’il puisse me plaire d’une façon que je réprouvais. Qui m’effrayait. Qui était tout sauf ce que je voulais.

J’adressai alors un regard à Loïc, et ce fut bizarre, parce que j’avais toujours ce mépris pour lui, mais justement : ce fut lui que j’appelai à passer à l’acte. A nous faire sortir de cette proximité gênante, à basculer vers ce que j’attendais. Du cul. Un rapport dénué de sentiments. Peut-être une forme de rabaissement, aussi, qu’importe : quelque chose qui me tire de ce que je vivais alors. Chris ne se rendait pas compte, lui. Dans le fond, Chris était peut-être juste un mec sympa. J’avais besoin de l’aspect « connard » de Loïc. J’avais besoin qu’il balaye cette gentillesse superflue. Loïc réagit par un froncement des sourcils et une attitude interrogative.

– Tu veux qu’on commence ? dit-il d’un coup.

J’étais si perturbée que j’eus même du mal à répondre.

Je soufflai :

– Oui.

Loïc cherchait à voir en moi, je m’en rendais compte dans son attitude. A discerner ce qu’il y avait au-delà des apparences. Je ne savais pas comment je m’étais débrouillée pour que ce mec, si centré sur lui-même, se comporte ainsi avec moi. Je n’en fus que plus nerveuse.

– Tu veux toujours utiliser une capote pour sucer ?

Je le fixai, surprise sur les premières secondes.

– Oui.

Loïc me fit signe d’un doigt :

– Prends-en une sur la table et viens prendre ma queue dans ta bouche.

Cash, donc.

Ce que je voulais.

Je jetais un œil sur la table basse. J’avais effectivement remarqué qu’un paquet de préservatifs y traînait.

La manière dont Loïc me parlait restait toutefois quelque chose à quoi je n’étais pas habituée. Et donc de dérangeant. J’étais toujours ambigüe, à ce sujet.

J’adressai un rapide regard à Chris dont l’expression interrogative me sauta aux yeux. Je crois que lui aussi se posait beaucoup de questions sur mon compte. J’aurais voulu éviter ça. Je faisais avec, toutefois. Je saisis la capote.

– Allez viens, souffla Loïc à peine me penchai-je vers lui.

Il s’étendit sur le dos, sur la longueur du canapé, et m’attira contre lui pour m’embrasser. Il faisait toujours ça. Quelle que soit la manière dont il me traitait, il cherchait toujours mes lèvres. Et il me possédait à chaque fois plus encore que je ne l’aurais voulu, ainsi. Ce que j’en éprouvais était devenu différent, à force. Le dégoût oublié, il restait cette sensation d’intrusion trop forte avec lui, mais elle m’excitait largement autant qu’elle me dérangeait, désormais. C’était ce que je voulais de lui : qu’il prenne plus encore de moi que ce que je lui apportais.

En m’allongeant sur lui, je me rendis compte que son sexe était légèrement dur. Et qu’il le devint plus encore au fur et à mesure qu’on s’embrassait.

Il finit par me repousser vers sa queue.

– Vas-y. Suce-moi.

Et il attrapa deux coussins pour pouvoir les mettre derrière sa tête et ainsi se redresser pour me voir.

Je restais dans un entre-deux curieux. Loïc me donnait ce que j’attendais, certes, mais le passage à la réalité persistait à me heurter.  Je ne pouvais pas m’empêcher de me juger. De juger Loïc, dans son attitude et ses propos. De songer à Chris, derrière moi. A l’image que je lui envoyais. Et à celle qui me sautait à la figure, aussi : ce que je voyais de moi.

Je me sentis soudain hésitante.

– Attends, dis-je.

Je me penchai sur la table pour attraper ma bière dont je bus une gorgée. Comme une respiration. Comme un décompte que l’on fait avant d’affronter une situation.

– Tu veux fumer ? me proposa Loïc.

Je réfléchis quelques secondes.

– Oui, décidai-je enfin.

J’entendis Chris derrière moi.

– Tu veux que je m’en occupe ?

Sa voix était douce. Son expression aussi, je le vis quand je tournai le visage vers lui.

– Oui.

Je le laissai donc rouler, consciente que cette béquille-là ne m’était pas proposée par hasard ; que si Loïc l’avait fait, c’était qu’il avait remarqué plus que je n’aurais voulu qu’il puisse le voir, en moi. Je tenais tellement mal mon masque…

L’excitation n’en bouillonnait pas moins dans mon ventre, tout comme l’envie. Non pas tant de coucher juste avec eux, mais de voir ce qu’il se passerait. Ce qu’allait donner cet acte, comment il évoluerait.

Sans plus attendre, je déboutonnai le jean de Loïc. Savoir Chris concentré sur autre chose derrière moi m’aidait. Avoir eu ce léger échange verbal, cette proposition de « soutien » de la part de Loïc, cette attention de Chris qui s’occupait de faire pour moi quelque chose dont j’avais exprimé le besoin… Cette forme d’attention que je n’avais ni exigée, ni attendue, mais qui était là, pourtant.

J’ouvris le jean de Loïc et le baissa légèrement, le faisant hausser les hanches pour me faciliter le geste. Et je sortis son sexe à l’air libre.

Il me parut tout de suite tentant, attirant. Quelque chose qui manquait à ma bouche. Quelque chose qui avait manqué à ma vie, ces derniers temps. Quelque chose qui manquait à mon être. Et ça me prit aux tripes, soudain. Cette constatation crue. Ce trou qui s’était creusé à l’intérieur de moi.

J’avais envie de le sucer, oui. J’avais envie qu’il pourfende mon ventre, j’avais envie qu’il me baise, et qu’ils se succèdent, avec Chris, qu’ils me prennent comme j’aurais aimé qu’Ayme le fasse… comme je ne le lui aurais jamais permis.

Je déchirai l’emballage de la capote, la déroulait sur sa queue. Ce qu’il se déroulait entre nous était cru mais c’était parfait, ainsi. Puis je me penchai dessus, prenant mon temps, cette fois, pour aborder son sexe… le frôlant de mon visage et léchant lentement en suivant sa longueur. Mais Loïc ne voulut pas de ça.

– Mets-la dans ta bouche, dit-il.

Je retirai ma langue de sa chair pour relever la tête et l’observer. Dans l’échange de regards qui suivit, ce fut comme si on tenait une conversation muette. Loïc me disait « je sais ce que tu veux » et je lui répondais « je ne suis pas sûre de pouvoir te faire confiance à ce sujet ». Je choisis néanmoins de le suivre. Il me caressa les cheveux tandis que j’approchais ma bouche de l’extrémité de son sexe et, dans la manière dont il me toucha, je songeai qu’il voudrait que je le prenne profondément.

Je ne m’attendais pas vraiment à ce qu’il place sa paume sur l’arrière de ma tête, une fois que j’eus sa queue en bouche, pour me pousser plus loin. Ni qu’il me maintienne une seconde de trop quand je reculais pour me dégager. Putain de manière d’agir… Je me redressai, tremblante, en colère et troublée, à bout de souffle et…, sérieux…, échauffée. Putain de corps. Putain de réactions de merde, en moi.

Putain de connard de Loïc qui me laissait penser une seconde que je pouvais me fier à lui pour me pousser trop loin dès celle suivante.

Je le fixai, haletante, me demandant pourquoi il avait agi ainsi et s’il avait voulu faire impression devant son pote. C’était quelque chose auquel j’avais déjà songé, la dernière fois, comme s’il voulait montrer à Chris comment, lui, savait baiser les filles, ou se croire un modèle d’acteur de film X. Pour me maintenir ainsi son sexe dans la gorge, il fallait au moins avoir vu des films de cul. Et croire que c’était une marque de virilité, quelque chose que faisaient les types qui assuraient au lit. Peut-être était-ce juste une de ces merdes que les mecs se retrouvent parfois à avoir dans la tête.

– Je pensais que tu pourrais assumer, remarqua Loïc avec un air pensif.

Je ne dis rien, parce que j’étais vraiment énervée, parce que je ne savais pas s’il venait de me tester, et que je n’avais pas envie de lui dire que je n’en étais effectivement pas capable ou qu’il devait se calmer sur ce qu’il voulait tenter avec moi, parce que ça aurait été à l’encontre de ce que j’attendais de lui, justement. Ça aurait été lui envoyer le message qu’il devait me traiter autrement.

OK, ce n’était pas clair, et j’en étais consciente. J’aurais eu du mal à dire, sur le coup, ce que je voulais réellement, mais je savais au moins que, si un tel geste de sa part me heurtait, je n’avais pas envie pour autant qu’il casse cette image de connard que je m’étais faite de lui. Je le répète, mais je ne voulais pas d’un mec bien. Au contraire. Je voulais pouvoir me laisser aller entre des mains que je saurais n’avoir jamais aucune importance pour moi. Être jetables d’un instant à l’autre. Interchangeables à souhait. Ne jamais présenter le moindre risque d’attache. Surtout, je voulais n’avoir rien qui puisse, même de loin, me faire avoir peur de « perdre » quoi que ce soit. Dans le sexe, oui, connaître une forme de possession, mais qu’elle s’arrête une fois la porte du lieu où j’aurais eu ce rapport refermée.

Chris m’évita de répondre en me proposant le joint qu’il venait de rouler. J’appuyai le dos sur le dossier du canapé et l’allumai en inspirant une longue taf. Le papier crama, et une odeur d’herbe s’éleva dans la pièce.


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