Hard – Chris (partie 1)

Chris

J’allais donc à la « fête » organisée chez le pote de Loïc, Chris. Ayme taffait de nuit, ce jour-là. J’avais déjà commencé à ne plus calculer mes sorties en fonction de ses absences, les jours précédents, mais j’attendais quand même qu’il parte au travail pour sortir moi-même. Pas envie d’avoir des questions, pas envie de devoir me justifier, ou même que la simple éventualité que je puisse avoir à le faire soit évoquée. Merde, à tous les niveaux.

Je laissais s’écouler trois bons quarts d’heure après son départ. Je tournais sur place. J’hésitais… Ça a toujours été comme ça, concernant Loïc et ses potes. A aucun moment, que ce soit avant ou après, ou même à distance, le doute m’a lâché. Ça allait avec le stress qui, du coup, ne me quittait jamais véritablement. J’étais incapable de savoir si mes actes ne représentaient pas les pires erreurs possibles, mais au moins j’agissais. N’importe quoi était mieux que de rester dans l’immobilisme et puis j’avais toujours cette pulsion, interne, violente, de vie, de survie presque, qui m’invectivait de bouger.

Je décollai donc.

Je pris le métro, le tram. Je songeais…

Je savais qu’il y aurait une piscine, une maison, plein de monde, de l’alcool et probablement de la drogue, aussi. Chris m’avait dit tout ça.

Disons-le franchement : je me demandais ce que j’allais y foutre. Mes fantasmes décadents me donnaient toujours des images de sexe orgiaque dont je serais le point d’orgue, mais je savais parfaitement que je me barrerais si je devais me trouver dans une telle situation.

Quant à ma raison, elle était là pour me rappeler que je n’allais qu’à « une soirée ». Ni Loïc ni Chris ne m’avaient semblé être des Sir Stephen en puissance – si vous ne saisissez pas la référence, lisez Histoire d’O. Je ne serais pas donnée en pâture à un groupe d’hommes masqués prêts à m’attacher dans un décor de cinéma avant de me sodomiser chacun leur tour. Au fond de moi, je ne le voulais pas. Rien dans cet artifice ne m’attirait. Mais au fond de moi – encore –, je savais que j’éprouverais des regrets si cette soirée n’aboutissait sur rien de plus. Je n’avais pas suffisamment d’affinités avec Loïc pour désirer de juste passer du temps avec lui et ce n’était pas différent pour Chris. Je ne m’intéressais pas à qui ils étaient. Je les aurais limite vus comme des queues sur pattes, mais la réalité n’était pas si réductrice : ils étaient des incarnations de mes fantasmes, des outils susceptibles de me donner ce que je voudrais. Ça s’arrêtait là.

La soirée avait lieu dans un petit pavillon dans le pourtour Lyonnais, que je devinais plus vraisemblablement être celui des parents de Chris que son propre logement. Il devait être 22h quand j’y arrivais. Chris fêtait son anniversaire et le jardin, la cour, la maison… tout débordait de monde. Je ne connaissais personne. Ça ne me dérangeait pas. Mes années de festoches et de sorties animées par le désir de vivre l’instant présent m’avaient accoutumée aux discussions éphémères que l’on peut avoir, alors. Je savais comment faire. Il suffisait de virevolter au gré du vent. Il suffisait de ne s’investir dans rien, de juste prendre ce qui s’offre à soi. Je l’avais beaucoup fait, aux côtés d’Ayme. J’aimais ça : rencontrer des inconnus, picorer des instants de rire et de découverte commune, et puis repartir en les gardant comme des moments funs de mon existence. Bien sûr, ce soir-là, chez Loïc, j’étais loin d’être aussi légère, mais je picorais quand même, par habitude, par attente… Par besoin de combler un vide que je n’étais pas en mesure de supporter. Tant qu’on restait dans le superficiel…

Je repérais Chris de loin : il semblait déjà saoul et se lançait dans un strip tease mi-sexy mi-comique au bord de la piscine. Je l’observais quelques minutes. Je le trouvais un peu lamentable et cool, en même temps. C’était marrant, que je puisse éprouver cette dualité de sentiments à son encontre aussi, comme pour Loïc. Chris était un beau mec. Je le notais particulièrement tandis qu’il se déshabillait. Je cherchais vaguement Loïc du regard mais je me fichais un peu de le repérer ou pas.

C’est lui qui finit par me trouver, venant vers moi au bout d’un moment pour m’embrasser comme s’il voulait signifier que j’étais à lui, de cette façon trop pressante et intrusive qu’il avait. C’était comme s’il me déshabillait devant tout le monde… C’était curieux. Et je me demandai s’il considérait qu’on était ensemble. Pourtant, c’était à peine s’il savait mon prénom et il ne posait toujours sur moi que ce regard dans lequel je pouvais lire une distance, comme une lueur de mépris, ce qui ne m’empêchait pas de me laisser faire. Objet consentant. Pute consentante, peut-être ? Pute en attente d’être offerte à ses potes. C’était le message que je voulais transmettre : le fait qu’il pouvait me manier comme il le voudrait.

Je remarquais sa petite sœur, aux bras de deux autres mecs – pourquoi pas ?

Je reste aujourd’hui encore surprise de la force avec laquelle j’en étais arrivée à me foutre de tout, moi aussi. A croire qu’ils m’influençaient dans ce détachement profond que je vivais dans un miroir du leur. Je lâchais simplement à Loïc :

– Chris ne sort plus avec ta frangine ?

Il me répondit direct :

– Qu’est-ce que ça peut te foutre ?

Je le fixai, interloquée. Je ne sus déterminer si j’avais été indélicate en abordant ainsi un sujet sensible pour lui en tant que grand frère, ou si c’était le fait que je puisse m’intéresser à Chris qui le dérangeait. Je me sentis obligée de préciser :

– Je disais ça par rapport à Chris.

Je n’étais pas sûre que ce soit la bonne réponse pour autant. Elle sous-entendait le fait que je me moquais bien que sa sœur soit avec ces deux mecs. Elle sous-entendait que je m’intéressais à Chris. C’était celle qui était sincère, toutefois.

Loïc ne me répondit pas mais je vis qu’il m’étudiait. Je ne lui apportai pas plus de réponse. S’il comprenait que je voulais me faire son pote, je n’avais pas de raison de le détromper.

Je discutai avec des inconnus, déambulais et me servis des verres.

Je ne vis ni Violaine ni aucun de ceux qu’elle m’avait présentés, cette fois au bar. Tant mieux. Je croisai le pote de Chris et Loïc qui me répugnait tant, toujours aussi petit, toujours aussi dodu, toujours aussi laid, avec toujours ces cheveux trop longs qui retombaient en rideau de serpillère autour de son visage. Toujours aussi impraticable, quoi.

Je sais que je suis une connasse de m’exprimer ainsi, une connasse de penser ainsi. J’ai toujours méprisé les jugements au physique, mais j’étais différente, alors. C’était comme si je jouais un rôle, une seconde peau dans laquelle je me glissais, ou peut-être était-ce plus un dépouillement : un abandon de toute valeur morale, un abandon de toute ouverture sur les autres, un seul repli sur moi, mon nombril, mon sexe, ma solitude. Plus j’étais prête à plonger dans une sexualité que je m’étais interdite auparavant, plus je me retrouvais seule avec moi-même. J’en arrivais à songer que, si Loïc ou Chris avaient voulu que j’ouvre les jambes pour ce mec, je l’aurais fait. J’aurais juste fermé les yeux. Je me demandais… Est-ce que le sentir en moi pourrait être si différent, du moment que ce n’était qu’à sa queue que je m’offrais ?

Bien sûr, je remarquais que des gens étaient plus défoncés, aussi. Je discutais avec un. Ça m’avait toujours fait marrer de discuter avec les perchés. Je crois que c’est quelque chose que j’ai gardé de mon besoin de prendre avec légèreté les duretés de ce monde, ou au moins de les tenir à une certaine distance. Si tu ne veux pas pleurer, ris… Et ça a donc continué à me faire rire. Je crois que je ressemble à ces gens-là. D’une autre manière ; je suis différente, mais je leur ressemble.

Je sais qu’à ce stade de l’histoire, vous m’avez assez lu vous parler de drogue pour vous interroger à ce sujet et il est vrai que je n’ai pas développé plus que ça les raisons fondamentales pour lesquelles je consommais ainsi ces joints et – je n’en ai pas parlé, mais il m’était aussi arrivé de prendre occasionnellement d’autres produits. Here we go, donc. Comme, tout ce que vous lirez dans cette histoire, il n’y aura pas de raison « simple » ou bien clichée. « Mon père me battait alors je me suis mise à me droguer ». « J’ai vécu dans la rue »… Si vous voulez lire ça, prenez un autre livre. Il n’y a jamais qu’une seule cause. Il y en a toujours plusieurs, il y a des facteurs de personnalité, il y a des facteurs d’histoire personnelle, il y a des facteurs d’entourage et d’accessibilité du produit… Ce qu’on vous propose, ce qui est disponible, ce qui est inaccessible pour vous, et à quel moment de votre existence vous y êtes confronté, c’est fondamental.

Me concernant, il y avait donc évidemment mon histoire familiale, la manière dont je m’étais construite dans l’accumulation de responsabilités, comme j’en ai déjà parlé, et qui s’est traduit à l’adolescence par un besoin viscéral de compenser en étant comme les autres ados, et « conne », moi aussi. Comme on peut l’être à cet âge. Non pas seulement comme la jeune fille qui s’occupait de sa mère malade et son père dépassé. C’était un besoin qui a perduré de par mon investissement associatif et puis dans mon métier, aussi. Le taf d’aide-soignante ne vous dit peut-être pas grand-chose mais sachez qu’il y a bien assez de situations, vécues, qui justifient un besoin de se lâcher un peu connement une fois en dehors, ce besoin d’être au moins aussi inconséquente qu’investie quand j’y étais… On ne fait pas que « torcher des culs », comme les gens le pensent parfois sans se rendre compte de nos attributions réelles. Et puis, bien sûr, il y avait aussi d’autres choses. Quelque chose de plus profond, en moi. Un besoin de me retourner l’esprit, comme un joker qui allait m’aider à m’accommoder du monde m’entourant. Ça, c’est vraiment un élément propre à ma personnalité, parce que ça a toujours été là. J’ai toujours eu, dans ma tête, quelque chose qui me donnait envie d’aller voir ce qu’il se passait dans un monde parallèle, de la foutre en vrac…

Avec la drogue, il ne faut pas chercher cinquante explications différentes. La plupart du temps, ça vient d’une envie de modeler la réalité. On sait qu’on ne pourra pas la changer mais on fait comme si : on lui met un filtre coloré par-dessus, on joue du photoshop virtuel. On n’enlève pas les merdes, on les peint en couleur. On leur dessine des moustaches au feutre noir, on pose un voile à la con sur la vie, la société, tout ce qui nous fait chier. Mais au fond, on ne change rien. On ne cherche pas vraiment à changer quoi que ce soit, d’ailleurs : juste à le fuir. Ces affreux drogués que l’on regarde comme des moins que rien sont juste des gens qui auraient aimé vivre dans le monde de Mickey. Qui ont remplacé leur imaginaire de l’enfance par un monde façonné par des produits toxiques. Et ne vous croyez pas si différents, vous qui ne consommez pas de ces psychotropes que l’on avale, fume ou s’injecte. Vos ordinateurs jouent exactement ce même rôle. Vos jeux vidéo, vos réseaux sociaux… L’histoire est toujours la même : on se plonge dans un univers cadré, choisi, rassurant, ciblé, et c’est pour ça que c’est addictif. C’est parce que ça se substitue si merveilleusement à la réalité… Trop.

Je connaissais toutes ces mécaniques-là, même si je n’étais « qu’une » fumeuse de joints. J’avais essayé de les enrayer, et même arrêté des années auparavant à une époque où j’avais décidé de me prendre en main et d’être responsable.  Puis j’en avais repris la consommation au cours de la mission humanitaire dans laquelle j’étais partie en tant que soignante. Je vous passe le détail du « pourquoi ». Maintenant, si je ne fumais pas à une fréquence de folie, je le faisais quand même trop régulièrement, et je ne contrôlais plus vraiment, même si je serais tentée de vous dire que ça allait, que je gérais. C’est toujours ce qu’on veut se faire croire…

Je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui fume et qui contrôle vraiment ça, par contre j’en ai vu des paquets qui clamaient maîtriser. Si vous en voyez un, ne vous fatiguez pas à le lui dire, ceci-dit, il ne vous écoutera pas, mais sachez que c’est du bullshit. En vrai. Quand on est honnête avec soi. Quand ta vie se résume à trainer au fond de ton canapé et que toute motivation te semble impossible à atteindre, ce n’est pas que la vie est cool et que tu t’éclates trop, hein ? Combien de vacances ai-je passé avec des potes qui ne décollaient jamais de l’appart ? A combien de soirées en ai-je vu ne jamais sortir de leur nuage de fumée ? Mais bon, c’est le propre de la drogue que de nous faire nous mentir à ce sujet, et je me suis bien assez menti pour savoir moi-même ce que c’est. Toujours est-il que j’avais passé le stade de me leurrer. Je ne regardais pourtant mes excès, mes trébuchements et mes illogismes que de haut, à la fois observatrice cynique de ma vie et actrice de cette dernière.

Chris finit par venir me voir, partiellement à poil – il avait gardé un boxer, c’était tout –, et me sourit avec un fond de séduction, mais qui me sembla inhérent à sa personnalité. Je pris quand même. Ça me convenait tout à fait, ce léger flirt avec lui.

Lui s’intéressait à moi. Ce fut ce que je remarquai, et je l’encourageai. Il me demanda ce que je faisais dans la vie, je préférai lui répondre que je bossais dans le social plutôt que nommer mon métier, ce qui était une pirouette tout à fait acceptable, et dont il se contenta. Lui travaillait dans un garage. Je voulais bien le croire avec ses mains noircies en permanence – j’avais déjà remarqué ça, chez lui – ses doigts épais et sa musculature prononcée. Je me pris à penser avec insistance à ses doigts s’enfonçant en moi.

Je me pris à penser à lui et Loïc se partageant mon corps.

Quand Loïc nous rejoignit, Chris passa son bras sur mon épaule pour me prendre par le cou. Je ne le repoussai pas. Nous passions un bon moment, je ne savais pas depuis quand nous parlions rien que tous les deux, mais je n’avais pas nécessairement envie que cela s’arrête.

– Tu me la prêteras un moment ? dit alors Chris à l’intention de Loïc.

Ces mots sonnaient comme une boutade, et la façon dont Chris me sourit ensuite eut tendance à le confirmer. Pourtant, ils éveillèrent quelque chose en moi.

De trouble.

De prégnant, de puissant.

Un mot clochait, juste. Je le corrigeais :

– Loïc n’a rien à « prêter ».

Que ce soit clair, parce que je n’étais pas à Loïc. Il n’y avait rien d’exclusif entre lui et moi.

Chris sembla décontenancé.

Je fixai Loïc.

– Tu lui as dit qu’on sortait ensemble ?

– Non.

Son regard était froid.

Je ne sus ce que je devais en penser. Que Loïc n’était pas loquace sur les sujets qui ne touchaient pas à sa musique, ça je commençais à le comprendre. Ou alors, je ne faisais juste pas partie des sujets méritant d’être mentionnés entre lui et son pote.

Je me sentis obligée de préciser pour Chris :

– On couche ensemble, juste.

– Je te baise, ajouta Loïc.

Des mots plus crus. Plus justes, aussi.

J’acquiesçai.

– On baise, oui.

J’avais transformé le « je » en « on » volontairement, mais je n’insistai pas non plus dessus. Ça m’a toujours dérangé qu’on parle des femmes en termes de choses qui « se font » baiser et seulement elles. Là, ça m’allait bien de revêtir mentalement cette image d’objet que l’on désire, que l’on prend et que l’on saute, certes. Ça m’allait parce que c’était mon fantasme. Mais, dans le fond, je considérais que je baisais Loïc tout autant.

– Tu resteras à la fin de la soirée ? lâcha Loïc.

Et je vis qu’il me scrutait, vraiment, en disant ça.

– Oui.

Il jeta un œil rapide à Chris et me dit :

– Nous aussi.

J’acquiesçai.

Je ne sus rien de plus de ce qu’il se produirait.

Plus tard, tandis que je me servais un verre d’alcool, je les vis toutefois parler ensemble, et ils me jetèrent chacun suffisamment de coups d’œil, durant ce temps, pour me laisser penser que c’était à mon sujet.

A un moment, je remarquai ce qu’il se passait dans l’une des pièces de la baraque de Chris. Je ne suis pas débile. J’ai côtoyé assez de toxicos dans ma jeune vie pour savoir qu’il y avait de la drogue, là-bas, de la drogue moins mainstream que le shit qui passait de mains en mains ou l’alcool que tout le monde consommait. Je pensais à de l’héro. Il m’avait semblé voir un bout d’alu briller derrière un nuage de fumée, dans l’embrasure d’une porte devant laquelle j’étais passée. Evidemment, si vous n’avez pas une grande connaissance des drogues, vous devez penser que l’héroïne, c’est forcément en se piquant, or non. Je vous offre une mini leçon, là : il y a plein de gens qui la fument sur un bout d’aluminium, tout simplement. Je n’ai jamais rencontré que des gens qui la consommaient comme ça, à part un pote dont j’ai su depuis qu’il se piquait mais ça date, maintenant. Bref, on appelle ça « chasser le dragon », vous connaissez peut-être l’expression. Pour le geste, il faut le voir : c’est assez parlant. Ça ne m’amusa pas. J’ai toujours eu des alarmes s’allumant en moi à la vue de certaines drogues, mais je n’avais rien à faire à ce sujet, c’était tout. Juste à constater ce qu’il se passait.

Et bien sûr, je remarquais que Chris et Loïc entraient dans cette pièce, eux aussi.

Chris et Loïc…

A ce stade-là, j’étais forcée de me poser des questions.

Est-ce que j’étais vraiment sûre de vouloir rester avec deux mecs que je ne connaissais finalement pas et qui seraient complètement défoncés ?

Et est-ce que j’étais vraiment sûre de vouloir avoir un rapport physique avec eux ? Parce que c’était ce que je voulais, à la base : la raison pour laquelle j’étais là, ce que j’attendais…

Je ne fus pas capable de déterminer une réponse claire à l’une ou l’autre de ces questions : quelque chose avec lequel je puisse me sentir tranquille, assurée, mais c’était comme ça. Je vivais le flou sans que ça entrave mon avancée. Je mettais un pied devant l’autre, c’était tout. Je me gardais de trop réfléchir.

Je vous passe les détails de la soirée. Elle se déroula normalement, plus ou moins. Personne ne sembla commettre trop d’excès, en tout cas, ou ne partit « trop loin » : personne ne vomit, personne ne fit de bad trip, personne n’eut sa conscience suffisamment altérée pour ne plus pouvoir avoir de conversation. Franchement, l’ambiance resta cool.

Petit à petit, les invités partirent. Un à un, imperceptiblement, ou en gros packs, parfois. Je voyais passer les heures. Une heure, deux heures… Trois.

Je restai.

J’observai leurs disparitions avec cette distance que je m’étais mise à prendre, ces derniers temps : ce détachement curieux qu’il m’arrivait de ressentir, encore, comme si tout ce qui m’arrivait ne serait prétexte qu’à l’écriture d’une thèse analytique. Comment la gentille fille normale avait fini par se retrouver à se faire sauter par des inconnus défoncés…

Je larvais dans le canapé ou au bord de la piscine. Je buvais aussi, mais modérément, et je regardais les lumières des étoiles dans le ciel, captive de cet arrachement de moi qui, si je le pratiquais ces derniers temps, ne me laissait pas pour autant la sensation d’être plus libre. L’émancipation que j’avais cherchée me paraissait de plus en plus se résumer à un enfermement volontaire. Juste un autre. Différent de celui auquel j’avais essayé d’échapper, même temporairement.

Et, bien sûr, je pensais tout le temps à Ayme. A ce qui restait encore de notre couple. A ma douleur. A l’impasse dans laquelle on était.

Je ne parvenais pas à ressentir ce que je faisais comme une trahison envers lui parce que c’était lui qui m’avait trahie. Lui, en ruinant tout ce qui faisait qu’on aurait pu être heureux. Lui, en continuant à le ruiner, en ne changeant pas, quel que soit ce qu’il advenait de nous.

Que je reste avec Loïc et Chris était déjà convenu, donc. Restait à savoir dans quelle optique exactement.

Quand tout le monde fut parti, Chris puis Loïc vinrent me rejoindre sur le canapé du salon où je trainais, seule. Ils me proposèrent de fumer. J’acceptai.

Je me posais vraiment des questions sur ce qu’avait Loïc en tête, alors. S’il voudrait juste me trainer dans une pièce pour me sauter ou si je devais m’attendre à autre chose… J’étais stressée, du coup.

Chris était déjà d’un côté de moi, trop proche pour être encore dans la décence, mais pas plus que lorsqu’il m’avait pris par l’épaule, plus tôt. Quand Loïc se posa de l’autre, être encadrée par l’un et l’autre me mit toutefois dans une situation troublante. Bien malgré moi, mon stress en fut majoré. Mon excitation avec. Ma conscience de ce que je faisais, aussi. Tout en même temps. J’aurais aimé annihiler la part de moi-même qui me jugeait dans chacun de mes actes, qui jugeait mes pensées, qui jugeait mes faiblesses, mes erreurs, mes écueils. Loïc m’enleva des lèvres le joint que je tenais pour m’embrasser, penché sur moi, et ce fut déjà transgressif parce que Chris était trop près de nous pour qu’il se permette de fourrer de cette manière-là sa langue dans ma bouche. Pour que ce soit aussi sexuel, avec Chris, juste à côté. Mon cœur battait fort. J’accueillis néanmoins son baiser avec une langueur paresseuse, une conscience extérieure de ce qu’il se produisait, un abandon à une situation que je ne maîtrisais pas et qu’en aucune manière je n’aurais voulu maîtriser. Sa langue ne me dégoûtait plus vraiment, c’était passé, ça, ou plutôt j’avais atteint un stade au-dessus, où le dégoût se mêlait trop vivement à l’excitation pour ne pas la transcender. J’éprouvais une curieuse jubilation dans cette possession silencieuse.

Quand Loïc me relâcha, je remarquai une ombre de sourire sur son visage. Un aspect supérieur que je ne pus m’empêcher d’interpréter comme moqueur, comme ça arrive parfois de le voir chez certaines personnes et qui perturbe parce que ça semble inadapté à la situation. Qui laisse songer à la présence de pensées, derrière, enfouies, inaccessibles mais qu’il faudrait comprendre, pourtant. Mais je n’étais pas sûre de moi. Il était défoncé, j’étais défoncée, on aura fait mieux pour l’observation objective. Il se mit ensuite à baiser mon cou tandis qu’il posait la main sur mon sein, me faisant m’arquer dans un mélange de surprise et de réflexe qui était à la fois un rejet et une invitation. Je ne retins pas son geste. Je le laissai me peloter avec un empressement dans lequel je perçus le manque de mesure propre à l’alcool et aux autres substances qui devaient troubler son esprit, et j’en éprouvai un malaise puissant du fait de la présence de Chris, mais auquel je décidai de ne pas accorder d’attention.

Puisque c’était ce que j’avais voulu.

Non ?

Ma tête tomba sur le dossier du canapé. J’haletais, prise dans les brumes. Je fermais les yeux, consciente que Chris était juste à côté à nous observer, et qu’il nous observait encore quand Loïc étira soudain mon cache-cœur pour en faire sortir mon sein, et le dénuder d’un geste sur le tissu de mon soutien-gorge. Exposant ma poitrine, donc. Ma chair nue. M’exposant à son pote.

Là, je ne pus m’empêcher de poser la main sur le poignet de Loïc. Et je serrai pour le retenir de bouger encore, mais il ne m’en empauma pas moins le sein. J’ouvris les yeux. Il me caressa le mamelon du pouce en relevant le visage pour examiner le mien. Je frissonnai.

– Qu’est-ce qu’il y a ? dit-il.

Une voix froide et une question qui voulait plus dire « pourquoi tu protestes ? » que se soucier sincèrement de ce qui me dérangeait. J’entendais le sous-entendu derrière. N’est-ce pas ce que tu veux ? Ce que tu es venue chercher, ici ?

Je me retrouvais confuse, perdue entre mes réflexes qui restaient ceux d’avant, ceux qui n’auraient  jamais permis à un homme – à quiconque – d’agir de cette manière avec moi, et mes désirs qui criaient que cette situation se poursuive. Et qu’elle aille plus loin, et qu’elle m’entraine plus loin, et qu’elle me pousse encore. Et qu’elle m’attire jusqu’à me perdre dans ces vagues dont je languissais l’engloutissement.

Et j’avais attendu ce qui arrivait, alors. Je l’avais voulu.

Naturellement, je tournai la tête vers Chris. Je ne saurais dire ce que je cherchais exactement en faisant ça : si c’était du soutien, si c’était de l’aide, si c’était de savoir comment il allait agir à son tour… Je découvris un regard fixé sur mes lèvres. Je découvris un désir latent, une gêne manifeste, une interrogation réciproque, une plongée dans une situation qui, malgré ce que j’avais voulu en penser auparavant, n’était pas habituelle. Ce fut flagrant. Et je songeais que ce devait être similaire pour Loïc, aussi. Il y avait cette conscience brutale : qu’aucun de nous n’était dans la maîtrise de ce qu’il se produisait. Que chacun découvrait.

D’une manière inattendue, je pris conscience de la curiosité que je devais représenter aux yeux de Loïc : fille qui s’incrustait dans sa vie dans le but de se faire sauter, et ce sans ne jamais parler d’elle. Je savais comment je me comportais avec lui. Je savais que je n’étais ni respectueuse, ni même agréable, juste claire quant aux raisons pour lesquelles j’étais là.

Et désormais claire quant au fait que je voulais me faire sauter par son pote aussi.

Je fixai à mon tour les lèvres de Chris.

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