Hard – L’accident

L'accident

Je me souviens de la première chose que j’ai ressentie quand Ayme m’a annoncé l’accident. De la colère. Le choc, bien sûr, parce que c’était brutal et que c’était la dernière chose qui aurait dû arriver. Pas seulement à sa famille, pas seulement à lui, pas seulement à nous. Mais à moi aussi. Je savais que c’était profondément égoïste mais on ne contrôle pas ses émotions et c’est ce que j’ai éprouvé : autre chose que cette putain de tristesse qui m’a prise ensuite et m’a fait pleurer sans discontinuer tout le long de l’enterrement alors que Ayme, lui, restait horriblement « digne ». Digne lors de la messe. Digne dans la procession.

Digne devant des tombes.

C’est curieux le voir comme on peut réagir de façon inattendue, selon les moments. J’ai éprouvé tellement d’injustice envers cette vie qui, soudain, s’abattait sur nous avec toute sa violence. Parce qu’on sait que ça peut arriver, mais on voudrait que ça ne tombe jamais sur nous. On ne le souhaite pas vraiment aux autres non plus mais, dans ce cas, c’est comme dans une dimension différente, qui n’impacte ni notre quotidien, ni notre vie. Et de la colère parce que j’avais alors 23 ans – je n’avais que 23 ans – et que, putain, je savais que ce qui allait suivre, les mois, peut-être les années suivantes, seraient trop durs… et je ne voulais pas vivre ça.

J’ignorais juste à quel point ça durerait.

J’avais déjà ce regret d’une partie de mon enfance que je n’avais pas vécue, ou pas comme les autres. Ça peut paraître anodin, mais mes parents m’ont eue alors qu’ils étaient déjà très âgés. Mon père avait 65 ans, c’est rarissime ! Ma mère 43. Et j’en avais 15 quand elle a eu son cancer du sein. Même si je sais ne pas être seule dans ce cas, je n’ai jamais connu quelqu’un d’autre qui, comme moi, avait eu si tôt à s’occuper de ses parents malades ou vieux. Moi je l’ai fait. Et j’avais 17 ans quand elle est morte. J’avais 17 ans la première fois que j’ai vu quelqu’un mourir devant mes yeux, et c’était elle. Je me revois encore sur la fin en train de dire à ma tante – la sœur de ma mère, une dame de trois fois mon âge –, alors qu’elle fondait en larmes devant son corps inconscient, que ce n’était pas parce qu’elle ne lui répondait plus qu’elle ne percevait pas sa présence. Qu’elle pouvait encore lui parler. Ça me parait délirant, aujourd’hui. J’avais donc 17 ans lorsque j’ai suis devenue orpheline de mère et tout autant quand j’ai commencé à voir ce qu’on appelle la démence sénile chez mon père, même si ça ne s’est pas su tout de suite. Mais c’est rapidement devenu flagrant. J’en avais tout juste 18 la première fois où j’ai vu un homme se taillader le visage avec une lame de rasoir à quelques centimètres de moi, en service de psychiatrie, sans savoir que faire pour l’arrêter, parce que, bien sûr, comble de la connerie, j’ai choisi de faire moi-même infirmière. Parfois, en regardant les autres élèves à l’école, avec moi, je me disais qu’on était tous autant timbrés, que les gens normaux ne choisissaient pas ce taf, ou que si on l’avait fait c’était qu’on avait tous, en nous, quelque chose nous y rendant plus sensible, disons. Ce n’était pas pour rien que je fumais quotidiennement ces putains de joints. C’était une façon de me rappeler que j’avais encore une autre vie, loin de toute cette gravité, loin de mon père en maison spécialisée, de mes études trop dures pour la gamine que j’étais, et des responsabilités que j’avais endossées trop tôt. Que j’étais encore jeune, conne et insouciante. Ayme était en fac de droit et on regardait la vie avec légèreté, à l’époque. Ou du moins, on s’efforçait de le faire. C’était important, de faire ça. Et je courrais encore après cette insouciance perdue quand la vie m’a fait ce putain de coup.

Je ne vais pas vous dire que j’ai accepté facilement cette colère : celle que j’ai éprouvée au début et qui m’a duré un moment. J’en ai même été profondément dans l’incompréhension et la culpabilité : putain, ce n’était pas moi la victime, alors pourquoi réagissais-je ainsi ? Mais je n’ai pas pu l’enrayer. Je ne voulais pas de la vie qui se dessinait devant moi, et que je voyais avec une acuité douloureuse pour avoir déjà connu le deuil moi-même, je ne voulais pas des mois qui allaient suivre, et des années, je voulais juste être encore jeune, et amoureuse, et gaie, et heureuse, je voulais qu’on s’amuse et rie avec Ayme, et qu’on fasse l’amour tout le temps. Je ne voulais pas être l’enfant grandie trop vite par laquelle j’avais déjà essayé avec force de ne pas me laisser bouffer, jusque-là.

Et donc, le père d’Ayme, sa mère, et son petit frère de 13 ans, étaient morts dans une connerie d’accident de voiture. Ils allaient en vacances à la mer, ils avaient voulu voyager de nuit. Le matin, son père s’est endormi au volant, un instant, enfin c’est ce que l’on suppose : le conducteur du camion, en face, a dit que la voiture s’était soudainement mise à se déporter sur sa voie. Il n’avait pas pu l’éviter. Il était choqué. A la morgue, ils n’avaient pas pu montrer à Ayme ses parents. Ils n’étaient pas identifiables. Ils lui avaient juste demandé s’il reconnaîssait son petit frère. Il n’avait pas une trace, lui. Du moins, c’est ainsi qu’Ayme me l’a rapporté : on aurait juste dit qu’il dormait. Moi, et c’est un comble, je n’ai même pas été capable de l’accompagner.

Ayme n’a pas pleuré. Il n’a jamais pleuré, en fait, il n’a jamais réussi à le faire, à aucun moment des années qui ont suivi. Il a fait face admirablement, il a tout gardé en lui, tout enkysté, et puis un jour, le kyste a commencé à devenir purulent.

Deux ans après la mort de ses parents et de son petit frère, et au détour d’une engueulade qui n’était ni la première ni la dernière de cette série, Ayme me poussait si violemment que je percutais la porte vitrée de notre appartement, qui claquait en se brisant dans mon dos. J’ai toujours eu le sentiment de les sentir, par la suite, ces bouts de verre qui glissaient derrière moi. Lentement. Et cette peur qu’ils me coupent, qu’ils me blessent gravement. Et cette conscience parallèle de la folie qui s’était abattue sur nous.

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