Hard – A partir de là

A partir de là

A partir de là, j’ai commencé à considérer que c’était possible. A partir de cette rencontre, de ce type que j’avais suivi dans sa bagnole et avec qui j’aurais pu coucher si je ne m’étais pas défilée.

Je n’étais pas comme ça, je n’étais pas vraiment comme ça. J’étais encore une fille avec ce que l’on peut appeler des principes. C’est toujours très con, des principes, ou alors très noble, ça dépend. Ça dépend du regard, de l’angle de vue, de la hauteur à laquelle on se place… Et, bien que très ouverte à ce sujet, j’avais dans l’idée que la libération sexuelle que je concédais volontiers à d’autres n’était pas pour moi. J’étais du genre « faites-le ! », mais moi… « Ah non, moi je ne fais pas ça ». Non mais sérieusement. Je ne couche pas avec d’autres personnes que mon mec, je ne couche même pas avec différentes personnes sur une période relativement restreinte, je ne couche même pas, en fait. Du moins, ces derniers mois, je ne couchais plus. J’avais toujours aimé le sexe mais ça ne me gênait pas de le faire passer après ma relation amoureuse. Ou presque… Je ne vais pas prétendre que je le vivais bien, mais c’était un sacrifice que je faisais. Un sacrifice involontaire. Vous voyez, c’est comme l’enfant qui va mettre un temps de côté son épanouissement personnel pour s’occuper de ses parents malades. Là, c’était ce que je faisais : j’étais malheureuse, j’étais en manque, mais je mettais ma vie sexuelle de côté. J’essayais encore de sauver ma vie amoureuse, et, si je devais faire un choix, je préférais sauver celle-ci. De sexe, on peut s’en passer – j’en ai fait l’expérience, je survivais –, même si difficilement. D’amour aussi, mais c’est plus dur. On se passe de tout, après tout, quand on n’a plus rien entre les mains. Je ne le voulais pas, du moins. J’avais rencontré mon alter ego, le compagnon merveilleux de ma vie, je continuais à placer ça avant ma vie sexuelle. Choix à la con, peut-être, mais les cartes que j’avais en main étaient tellement insuffisantes, et tellement restreintes, que je faisais bien ce que je pouvais. Quand on n’a que des cartes de merde à jouer, on en joue une ; on n’est pas moins conscient que c’est une carte de merde. Tu as un sept de carreau et un huit de pique, euh… tu joues le huit ?

Ma carte de merde à moi était donc « allez-y, éclatez-vous dans votre vie sexuelle », mais moi je ne fais pas ça. En soi, je ne sais même pas pourquoi j’ai commencé à renverser cet ordre établi. Frustration sexuelle intense ? Ras de bol ? Sensation du temps qui, lui, s’écoulait bel et bien, et que je ne pourrais jamais retenir ? Envie de faire un gros bras d’honneur à mes cartes daubées, à la vie, à Ayme qui m’avait réduit à ce jeu de merde, à mon existence misérable ?

Un peu de tout ça, probablement.

Au fond de moi, je n’envisageais pas de pouvoir le faire avec un mec pour qui j’éprouverais autre chose que du mépris, toutefois. Je pense que c’est significatif du fait que j’étais dans la culpabilité de re-faire passer un instant ma vie sexuelle avant l’Everest que je m’échinais à gravir quotidiennement pour sauver ma vie amoureuse, ou du moins ce qu’il en restait. J’étais prête à coucher… OK, je coucherais. Une queue transpercerait mon bas-ventre, mais ce serait une queue que je ne reverrais jamais, et que je ne risquerais pas de revoir, de toute façon. Je ne coucherais pas avec quelqu’un que je pourrais aimer. Un peu comme dans ce roman de Boris Vian que j’ai lu plus jeune et qui m’a souvent hantée, où la mère veille à ne manger que de la viande avariée pour laisser les plus beaux morceaux à son enfant : même prendre les parties les moins nobles ne lui suffit pas, il faut qu’elle les laisse pourrir pour avoir la sensation de se sacrifier assez pour son enfant. J’agirais de la même manière : je passerais ma frustration sexuelle sur une queue anonyme, mais cette queue appartiendrait à un homme que je n’aurais jamais pu aimer, par qui je ne me serais même jamais laissée draguer auparavant – j’y aurais coupé court –, qui ne me plairait pas. Je laisserais donc ainsi les meilleurs morceaux de moi-même à Ayme, morceaux dont il ne bénéficierait pas parce que notre relation ne le lui permettait pas, mais dont il aurait quand même le bénéfice de l’exclusivité – quelle connerie, quand l’idée restait qu’il ne soit jamais au courant.

Après cette première expérience dans la rue, donc, m’a vraiment trotté en tête l’idée de recommencer, et puis d’aller plus loin. Oh, ce n’était pas la première fois, bien sûr. J’avais déjà songé, auparavant, à aller trouver ailleurs le contact sexuel qui me manquait tant – je n’envisageais même pas le plaisir ; juste la possession, mais sans imaginer un passage à l’acte pour autant. Je fantasmais tout simplement, mais voilà, c’était en moi.

Cette fois a changé la donne. Elle m’a fait prendre conscience que ça pouvait arriver, pour de bon : que c’était possible et que c’était même, peut-être, quelque chose que je pouvais provoquer.

Mon esprit en était sans cesse occupé.

Curieusement, je ne ressentais pas de culpabilité vis-à-vis d’Ayme ; juste de la colère parce qu’il était responsable de ce que je vivais, après tout. C’était sa création. Son œuvre. Lui seul m’avait restreint à ces pauvres cartes, et peut-être étais-je même trop généreuse dans ma considération du peu qu’il m’avait laissé. Peut-être n’avais-je déjà plus depuis longtemps qu’une seule carte : ce 7 dont je ne savais que faire et que je serrais pourtant avec force entre mes mains, de peine de le perdre, lui aussi. C’est ça, aussi, ces spirales délétères dans lesquelles on s’enfonce : on ne se rend même plus compte de la profondeur à laquelle on a sombré. Je songeais juste à recommencer. A ça, cet anonyme, et ces mains et ce sexe qui pourraient entrer en moi.

Je me retrouvais donc après cette première expérience d’adultère qui n’en était pas vraiment un, perdue, consciente seulement d’avoir mis le premier pied sur une voie qui m’obsédait, soudain, et je m’interrogeais sur ce que j’attendais exactement. Ma seule certitude était que je ne voulais personne dans ma vie – d’autre qu’Ayme, et encore c’était l’Ayme d’avant que j’aurais voulu –, du moins personne sérieusement. J’étais en deuil, d’une certaine façon, et dans un putain de deuil profond que je présumais durer toute ma vie. Ayme n’était pas juste l’être que j’avais aimé. Il était celui avec qui j’avais projeté de finir mes jours, celui qui devait toujours être là, jusqu’au bout. Je doutais de pouvoir annihiler totalement la part de moi qui continuait à rêver à ce qu’un renouveau de notre relation soit possible, toute infime qu’elle soit, et toute assaillie de rappels à la raison, mais mon sentiment d’échec n’en était pas moins fort. Je refusais de céder à un autre la place qui lui restait toute entière en mon âme et ma vie dévolue. Je préférais voir le siège vide et inoccupé. Ce ne pouvait être que lui ou personne d’autre. Lui ou le néant.

Le cul… Bon, il y avait plusieurs raisons pour lesquelles je refusais de m’en passer.

Primo, je ne me reconnaissais plus. Le sexe avait toujours représenté une part trop importante de ma vie pour que je puisse la voir péricliter ainsi sans m’en sentir blessée. Que m’était-il donc arrivé ? Mon imagination fonctionnait encore, pourtant. Mes désirs aussi. Mon corps était juste un désert aride, une terre ayant fini par s’habituer à manquer d’eau, même oublieuse du fait qu’un jour elle avait pu être abreuvée.

Ensuite, recommencer à avoir des rapports sexuels m’aiderait. J’y songeais, en tout cas. Nous aiderait, même, tous deux. M’émanciper sur ce plan m’apporterait l’oxygène dont j’avais désespérément besoin pour pouvoir rester forte. D’un côté, j’essayais de sauver ce qui avait été notre couple, de l’autre je m’occupais de moi. Juste moi. Et j’essayais de gravir mon putain d’Everest. Chaque jour. Cette connerie de montagne, avec mes mains écorchées d’avoir tant essayé.

Enfin, et probablement était-ce le plus fort, je vivais cette optique de retour à une certaine sexualité comme une forme de revanche. Une façon de me dire que, ça au moins, juste ça, Ayme ne me le prendrait pas. Je lui donnais déjà tout. Je lui donnais même ce qu’il ne revendiquait pas, ce qu’il ne m’aurait jamais demandé parce qu’il aurait été fou de le faire : je lui donnais mon cœur à vie. Je lui donnais mes aspirations, mes rêves et mon existence. Je lui donnais tout ce que j’étais. Et j’étais ambiguë dans mon comportement vis-à-vis de lui, mais je n’étais que ce qu’il m’avait fait devenir : pétrie d’illogismes, incapable de trancher entre plusieurs possibilités toutes plus honnies les unes que les autres, perdue entre la peste et le choléra – et je choisissais le SIDA. Mais il y avait quand même certaines choses que je lui refusais. Me faire tomber en dépression. Ça, je l’avais assez frôlé depuis que notre histoire avait mal tourné et je rejetais férocement l’idée même qu’il puisse me pousser jusque-là. Et me priver de ma vie sexuelle.

Je devais avoir encore, je devais en avoir une, et j’en aurais. J’en aurais juste une avec des personnes qui ne toucheraient jamais mon cœur.

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