Hard – 14 ans

14 ans

Je sais que vous voulez connaître la suite de l’histoire, mais faisons une pause d’abord, si vous le voulez bien.

Il y a des choses à dire avant que vous puissiez savoir ce que je faisais à ce moment-là dans cette rue et pourquoi je me trouvais ainsi aux prises avec ces désirs qui m’obsédaient autant que je craignais de les voir se réaliser. Ou des choses à dire qui peuvent vous aider à comprendre. C’est comme la réalisation d’un puzzle : on ne le fait jamais en découvrant l’une à la suite de l’autre des pièces contiguës. Il faut d’abord les retourner, les examiner, puis construire de petits assemblages, dévoilant des détails, donnant une première idée du contenu… Et petit à petit combler les vides.

Voici un premier lot de pièces.

J’ai eu mon premier rapport sexuel à 14 ans, ce qui, je le sais, est jeune.

C’était bien avant cette rencontre dans la rue, bien avant Ayme – je vous parlerai de Ayme plus tard –, c’était précisément à la moitié de l’âge que j’avais quand j’ai vécu cet épisode décisif dans ma vie, et qui a entrainé tous les changements successifs que je vous raconterai ici.

A l’époque, pourtant, je trouvais ça limite trop tard… Enfin, bien sûr, je savais que ce n’était pas dans la norme, je n’étais pas complètement à l’ouest non plus, mais ma virginité était alors un fardeau dont je languissais de me débarrasser et puis il y avait aussi cet empressement caractéristique de l’enfance, qui est celui de vivre ses premières expériences plus tôt. Pas seulement plus vite, parce qu’il y a d’abord le besoin d’accéder à l’interdit, certes, soit ce qui appartient au monde des adultes, mais il y aussi le désir de le faire à un âge auquel les autres n’y ont pas touché. Parce que c’est ce qu’il y a dans ce « plus tôt », et ça ne se limite pas au sexe : on veut toujours grandir trop vite. Il y avait la fierté de pouvoir annoncer ce chiffre ; d’être dans l’exception, le rare, mais la rareté qui est celle de la précocité, pas celle du retard. Si c’est votre cas, vous verrez : c’est quelque chose qui se tasse, plus tard. Quoiqu’il en soit, on n’en passe pas moins tous par-là.

Je couchais donc avec le premier qui le voulait.

Le premier qui le voulait…

Le parallèle avec ce « premier homme » dont je viens de vous parler, m’apparaît désormais évident, mais ça ne s’arrête pas là : il y avait eu un autre évènement, un autre type avec qui j’aurais pu le faire avant, un vieux type à la moustache blanche. Depuis, je sais qu’il s’agissait un pédophile, mais j’avoue que, longtemps, j’ai cru que ce terme ne convenait que pour les rapports avec des enfants non formés : ceux qui n’ont pas encore eu leur puberté ou que j’imaginais plus être des « enfants » que moi. On ne voit pas toujours que, ce dont on plaint les autres, ou ce que l’on condamne, on l’a soi-même vécu. Il m’a fallu en parler bien plus tard, à l’âge adulte, pour percuter que ce terme se rapportait bien au mec qui m’avait tripotée et essayé de coucher avec moi, que ce n’est pas normal quand on a plus de 50 ans d’essayer de se faire une gamine de 14, et que je peux considérer avoir eu de la chance qu’il m’ait laissée partir facilement quand j’ai flippé et que j’ai voulu arrêter ce qu’il se passait – et que j’ai eu cet éclair de conscience. Et être heureuse de l’avoir eu, aussi : de ne pas être restée figée sans ne plus savoir comment faire pour reculer.

J’avais donc 14 ans, assez avancés : les 15 n’étaient pas loin, la séquence du pédophile datait de plusieurs mois avant mais je ne savais de toute façon même pas vraiment dire ce que ça avait été, donc je n’en gardais qu’un souvenir embarrassant mais avec lequel je pouvais encore m’arranger, et je me préparais à coucher avec le premier mec qui avait voulu de moi.

Il faut situer qu’à l’époque, je me trouvais moche, comme souvent à l’adolescence. Je sais depuis que c’était une image déformée que j’avais, mais je l’ignorais alors, et j’agissais donc comme on le fait lorsqu’on ne sent pas beau : je cachais mes boutons derrière des mèches de cheveux tombantes, je portais des sapes trop amples et totalement uniformisées avec celles des autres ados de mon âge, et je souriais peu. Pas une caricature non plus, bien sûr, mais juste l’attitude de base qui fait que, aussi jolie que tu puisses être, ça ne se verra jamais. Et Baptiste était à mon image, ou celle que je me faisais de moi, du moins. Il était très laid, très grand, très dégingandé, à des années-lumière de ma personnalité et de mes valeurs – je supportais même son racisme, c’est dire à quel point j’avais accepté le premier qui s’était présenté –, même si à mon contact il faisait des efforts pour se taire à ce sujet, et il avait les années suffisantes de plus que moi pour vouloir perdre sa virginité lui aussi. Je n’étais donc pas difficile mais l’ai-je seulement été un jour ?

Avec le recul, aujourd’hui, je crois que je ne l’ai jamais été. Je n’ai jamais choisi, j’ai juste considéré ceux qui m’approchaient et réfléchi à la réponse que je leur donnerais… Sauf avec Ayme, bien sûr, mais Ayme a toujours été l’exception. A cet âge de ma vie, en tout cas, je ne l’étais pas. Je voyais moins le jeune homme avec qui je sortais que l’occasion qui s’offrait à moi.

Je me retrouvais donc avec Baptiste, ce garçon, grand, maigre, maladroit, qui était totalement amoureux de moi – comment j’ai pu susciter un sentiment aussi fort chez lui est toujours resté une énigme –, ce à quoi je répondais que « moi aussi », parce que j’avais envie de coucher et que je n’allais donc pas lui dire que ce n’était pas réciproque. Donc « moi aussi ». Et on était tous deux embarqués dans cette curieuse épreuve qui est celle de perdre sa virginité lorsque l’on est mineur, c’est à dire qu’il avait fallu lui faire comprendre que j’étais partante mais sans le dire parce qu’il est trop difficile de poser des mots à ce sujet à cet âge-là, il avait fallu acheter des capotes – ça, quand tu as 14 ans, même juste dans un distributeur, c’est compliqué –, il avait fallu attendre la combinaison magique, alias on a une chambre, un créneau de temps pas trop minable devant nous, et l’absence de toute autre personne dans la maison à ce moment-là… Et affronter le stress ensuite. Le stress. Et sa solitude face à l’acte.

A l’arrivée, perdre sa virginité ne peut qu’être angoissant. Ça l’est pour tout le monde, bien sûr, mais ça l’est certainement plus encore quand il faut l’organiser à ce point, et en secret. Et quand on est si jeune et qu’on ne sait pas vraiment vers quoi on se dirige.

On était chez lui. On sortait ensemble depuis quelques semaines – trop longues pour moi mais, quand on est pressé, tout est trop long de toute façon – et ses parents étaient absents pour quelques heures.

Et on s’embrassait.

C’était l’époque incroyable des premières fois où un simple baiser pouvait m’exciter physiquement à l’excès, ou un effleurement même involontaire de mon sein me suscitait des tremblements de peur et d’envie, et où le contact inattendu de la peau nue de son ventre contre la mienne était si délicieuse que j’aurais amplement pu m’en contenter en guise de rapport sexuel.

Le reste…

Je ne sais plus exactement ce que l’on a fait. On a dû se déshabiller, et chaque vêtement enlevé était un effort et une transgression. Je ne crois pas qu’il ait caressé mon sexe. Je ne crois pas que j’aie même touché le sien. Je sais qu’il y a eu une capote, parce qu’on était heureusement conscient qu’il en fallait une, et puis une pénétration parce que c’était ça qu’il fallait faire, et que ça faisait mal, et que c’est quelque chose à vivre, d’avoir si mal quand tu vois que l’autre prend son pied et que tu ne veux pas le montrer. Et heureusement que ça n’a pas duré longtemps.

Je ne sais même pas si, du haut de mes 14 ans, j’ai vraiment pris la mesure de ce que je venais de faire. Je veux dire… J’avais perdu ma virginité, certes, mais tout comme l’expérience précédente que j’avais vécue avec ce pédophile, je n’étais pas plus capable de comprendre ce que j’avais fait, dans le sens vraiment. Avoir eu cette première fois ne m’avait pas changée pour autant, j’avais même été troublée de rentrer chez moi en constatant que je n’étais pas devenue quelqu’un d’autre, mais en même temps, et ça c’est quelque chose que je ne peux dire qu’avec la distance que j’ai désormais, ce n’était pas rien non plus. C’était une effraction de mon corps. C’était faire de ma chair d’enfant ce que l’on en fait en tant que femme, et essayer d’agir comme les adultes parce que là est la seule référence que l’on a. Et ce n’est pas rien. Je pense que c’est pour ça qu’il y a un âge légal pour les rapports sexuels, et qu’il faut se méfier de la représentation du sexe qui est donnée par les films ou les romans : ce n’est pas parce qu’on n’a pas la capacité, physiquement, de faire ce que l’on voit ; c’est qu’on n’a pas la maturité, encore, pour en prendre la pleine mesure.

Et puis… il y eut donc cette douleur, et le fait qu’il fallait la subir en attendant qu’elle passe. On en parle peu mais j’ai toujours trouvé qu’il s’agissait d’un premier apprentissage curieux de la sexualité. Je veux dire… Je ne sais pas ce qu’il faudrait faire pour qu’on ne commence pas toutes ou presque, en tant que femmes – je sais qu’il y a des contre-exemples –, notre vécu du sexe comme une étape douloureuse qu’il faut traverser en mode sacrificiel. Bien sûr que, si vous avez 16-17 ans, toutes vos copines vous auront dit que la première fois, c’était génial : c’est comme le « moi aussi », ça, c’est le genre de choses sur lesquelles on ne dit pas le contraire. Si vous en avez 20-22, vous avez déjà dû commencer à rigoler en racontant à quel point c’était nul, ce qui est rassurant en soi parce que ça veut dire que vos rapports sexuels se sont améliorés. Si vous en avez 28, peut-être en êtes-vous à vous demander pourquoi votre corps est construit de manière faisant que vous avez dû passer par ça… Sentir quelque chose qui transgresse ainsi votre intégrité physique, et qui vous blesse de l’intérieur, et avoir mal, et devoir pourtant attendre que ça se finisse sans rien dire, et voir la personne qui vous l’inflige en jouir, elle. C’est quelque chose d’assez violent, finalement, même si c’est un acte que l’on décide soi-même, bien sûr. C’est « normal », mais ça reste une façon curieuse et troublante de devoir débuter sa sexualité.

Je me souviens avoir regardé le sang sur ma culotte, le soir. Il n’y avait presque rien, j’étais surprise. De si petites gouttes pour une si grande douleur.

Après ça, on a encore couché plusieurs fois ensemble, avec Baptiste, mais j’ai à chaque fois plus apprécié nos baisers et les sensations de son ventre sur le mien que la pénétration en elle-même, dans laquelle je feignais le plaisir – pas envie d’avoir des discussions parce que mes réactions ne ressemblaient pas à celles décrites dans les magazines – mais dont j’ai gardé bien plus le souvenir des taches d’humidité qui constellaient le plafond que de ce qu’on faisait vraiment. Même aujourd’hui, je pourrais encore dire où les plus grosses se situaient. C’est dire à quel point j’ai dû les regarder.

Puis j’ai eu d’autres petits amis, qui pour moi étaient d’autres amants mais qui tombaient tous amoureux de moi, je n’ai jamais compris pourquoi tant j’ai, aujourd’hui encore, une image négative de la fille que j’étais. Mais ça aussi, je pense que c’est un élément déterminant de mon parcours : je ne me suis jamais considéré comme quelqu’un de vraiment bien, alors je n’ai jamais attendu que les mecs avec qui j’ai été le soient. Et je n’ai jamais eu avec eux le moindre plaisir dans la pénétration.

Sauf avec Ayme.

Ayme. Et cette putain de révélation qu’il s’est avéré être pour moi.

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