Hard – Fantasme ou désir

Fantasme ou désir

Assise dans le bus, alors que je faisais le trajet pour rejoindre mon travail, je repensais à la nuit qui s’était déroulée. Pas celle après laquelle je m’étais éveillée : j’avais passé la veille chez moi – chez nous – avec Ayme qui ne m’avait pas posé la moindre question sur ce qu’il s’était passé même si je voyais bien que ça lui brûlait les lèvres, dans cette solitude inconfortable qui était notre quotidien. Non, je pensais à la nuit précédente. Ce type, Loïc – moi, j’avais vraiment bien retenu son prénom – avec qui j’avais couché.

Est-ce que ça m’avait apporté quelque chose ?

Je me demandais.

Est-ce que c’était censé m’avoir apporté quoi que ce soit ?

J’avais éprouvé mon corps comme autre chose qu’un terrain de cendres, oui. J’avais vu que je pouvais encore ressentir de l’excitation. J’avais vu la complaisance que j’éprouvais à l’idée d’être cette fille inconnue, curieuse, qui avait été baisée sur un canapé défoncé. J’éprouvais le désir de retourner voir Loïc. Je le méprisais et je le désirais en même temps. Et mon imagination marchait toujours plein pot. Je l’imaginais me prendre encore, sans me parler et sans intérêt pour moi-même, corps chaud à sa disposition qu’il méprisait lui aussi mais dont il profitait parce qu’il se rendait disponible à lui. Je le voyais m’offrir à d’autres, me tenir contre lui tandis qu’un autre me prendrait, me maintenir les mains ou encore les cuisses ouvertes pour leur faciliter le passage…

Je peinais à distinguer ce qui était encore de mes fantasmes – de ce qui est ces « vrais » fantasmes : ceux que l’on laisse couler dans son esprit mais tout en sachant que jamais, jamais, on ne voudrait qu’ils se réalisent, que ce serait même pire qu’un cauchemar – et de ce qui était de mes envies. Il y avait une zone de flou, là-dedans, que je ne parvenais pas à éclaircir. Moi-même, je n’étais pas claire. J’aimerais pouvoir dire que l’on sait toujours plus ou moins ce que l’on veut, ou que quand on s’interroge suffisamment sur soi-même on y parvient, mais ce n’est pas vrai. Je n’y arrivais pas. J’avais juste des images, et des interrogations.

Ce que je savais toutefois, et je le savais avec force, c’est que cet imaginaire prenait une place de plus en plus importante chez moi. Et qu’on était en train de passer d’un monde de chimères à une réalité. Et qu’elle était déjà là, cette réalité, puisque j’avais passé le cap avec ce mec, rencontré une nuit avant. Puisque j’avais ouvert ma bouche et mes cuisses pour lui. Puisqu’il avait pénétré mon corps.

Et que je voulais continuer.

Sans en parler à personne, ni Ayme, bien sûr, qui n’avait plus de droits sur mon intimité, ni surtout à Violaine – qu’elle ne sache pas : elle m’avait téléphoné le lendemain pour me demander comment avait fini ma soirée, et je lui avais allègrement menti –, je décidais de reprendre contact avec Loïc.

Mais, dans le fond, ce n’était pas tout à fait lui que je voulais voir, pas lui en tant que personne, mais plutôt cet univers fantasmatique que je m’étais construit autour de lui et dont il me semblait être la porte d’entrée.

Hard – Déni

Déni

J’ai toujours eu beaucoup de mal à supporter les campagnes contre la violence conjugale.

Ce que je ne supporte pas, c’est cette sempiternelle photo de coquard. J’ai été bénévole, à une époque, dans un centre d’accueil social et je les ai vues, les écorchures et les hématomes sur le bras, le dos ou la cuisse, ainsi que les regards fuyants quand elles expliquaient qu’elles étaient tombées. Quand elles sortaient leur mensonge. J’ai vu dans leurs yeux qu’elles savaient que c’était vain ; que je savais. Qu’on savait toutes les deux. J’ai écouté longuement l’histoire d’une jeune mariée d’origine sénégalaise qui n’osait pas porter plainte parce que son mariage était déjà soupçonné d’être un mariage blanc. Plus jeune, je ne comprenais pas pourquoi elles restaient. Ça me dépassait. Je me vantais que « moi, jamais » et autre « un homme me frappe une fois, je le quitte ». Conneries ! Conneries intersidérales… Ayme ne m’a jamais frappée, non. Jamais. Il ne m’a jamais fait mal volontairement, mais ceux qui frappent leur femme le font-ils ? Certains, oui, c’est évident. Je n’ignore pas ceux-là, mais ce n’est pas à eux que je pense. Celles qui étaient blessées n’avaient pas des traces de coups, mais de mains serrées trop fort autour du bras, et de chutes. Elles aussi avaient été poussées sous l’effet de… qu’en sais-je ? La colère, la souffrance, la haine, une violence latente, apprise, qui ressortait à ce moment-là ?

Ayme ne m’a jamais frappée, donc, mais il m’a poussée, et je l’ai poussé aussi, je l’ai frappé, moi, pas fort, des poings idiots sur son torse, je l’ai même surement poussé plus vivement que lui ne l’a fait, mais je suis faible vis-à-vis de lui alors l’effet n’a jamais été pareil. Et il y a eu des gestes choquants, des gestes qui continueraient de l’être. Ses mains, plaquées soudain contre mon cou. La façon dont il m’a fait tomber, une fois, sur le dos sur le lit. Pas de douleur, pas de coups, mais une putain de violence dans les gestes et un abominable frisson d’effroi. Et la peur, derrière, qui s’est installée lentement.

Il n’y a pas d’explication facile à donner à ces altercations, aussi. Je ne peux pas vous dire qu’on s’engueulait pour des raisons précises, parce qu’elles étaient toutes aussi connes les unes que les autres, ces raisons, et que ce n’était même pas les bonnes. Il y avait juste trop de souffrance. Ayme avait tellement de douleur en lui, et il n’arrivait pas à la faire sortir. Et, bien sûr, le fait de consommer certains produits n’arrangeait rien, pour moi non plus, mais à ce moment-là de nos vies, c’était devenu comme un médicament dont on ne pouvait plus se passer, aussi.

Alors parfois, parce qu’il y avait eu ce « trop » qui lui rendait plus intolérable, encore, toute sa souffrance – une situation plus dure que les autres vécue au travail, l’arrivée de la date anniversaire de l’accident ou de naissance de son petit frère, une engueulade qui survenait pour un motif à la con… –, il y avait quelque chose qui se fissurait en lui, et qui partait vers l’extérieur et, comme j’étais la seule vers qui ça pouvait aller, ça me partait dans la gueule. Et je ne savais pas comment enrayer ça.

Et j’avais peur.

La peur est quelque chose qui peut être aussi violent que les coups, j’en suis certaine. Ne pas reconnaître la personne que l’on a en face de soi, voir l’étranger s’incarner à la place de l’être aimé, ne plus savoir ce qu’il va advenir, sentir à quel point tout peut devenir possible… Et se fermer. Pour se protéger. Ou parfois crier plus fort, ou parfois être plus violent, être parfois même juste la seule personne violente physiquement. Par peur. Par moyen de défense.

On ne peut pas avoir peur de la personne qu’on aime. Ce sont deux sentiments inconciliables, aliénants, insupportables…

Alors, je vais vous dire pourquoi elles ne partent pas. Certaines, en tout cas. Pas toutes.

Elles ne partent pas parce qu’elles ne veulent pas admettre que c’est arrivé. C’est un déni commun. Aucun des protagonistes ne veut admettre que c’est arrivé. Qui veut admettre que sa vie rêvée avec l’être que l’on aime de toute son âme, et avec qui on s’est projeté si loin, s’est vu âgé, se tenant la main, s’est engagé de mille façons différentes – maison, enfants… – autour de qui on a construit son existence, vient d’être détruite de la même manière que ces centaines de petits bouts de verre qui glissent vers le sol ? Qui veut voir ça : ce rêve qui se brise, cette vie qui ne sera plus jamais la même ? Alors on se dit que ça n’arrivera plus jamais : normal, ça n’aurait jamais dû arriver, déjà. On ne part pas et on ne parle pas non plus. Que personne ne sache, surtout : ça donnerait aux évènements une réalité dont on ne veut pas.

Ça forcerait à la voir.

Que personne ne sache.


Hard – Violaine (partie 2)

Durant le trajet, on ne parla que musique et encore musique. Pas un instant, il ne s’intéressa à ce que j’étais, moi. Même simplement me posa une question. Peut-être était-il habitué à avoir des groupies prêtes à dire « oui » à n’importe quoi pour le seul loisir de le suivre. Peut-être s’en foutait-il totalement. Ça m’interrogea mais, dans le fond, ce ne fut pas ce qui occupa le plus mon esprit. D’autres considérations y prenaient place. Des divagations.

Le poids de son corps sur le mien et la sensation de ses doigts dans mon sexe.

Et le fait que je ne le connaissais pas et que j’étais pourtant en train de le suivre chez lui au beau milieu de la nuit.

Il habitait un appart un peu crade, dans un de ces vieux immeubles à moitié délabrés du vieux Lyon, un vrai appart de « mec » pour être dans les clichés : avec du bazar partout, une hygiène douteuse, un carton scotché à une fenêtre pour remplacer un morceau de verre manquant et plein de bouteilles d’alcool.

– Je peux ? dis-je en en prenant une entamée.

Il se tourna vers moi depuis l’ordinateur qu’il venait d’allumer.

– Oui.

Je cherchais un verre. Sa table basse était pleine de feuilles de papier à cigarette, de verres sales – pas tout à fait ce que je voulais, et comment est-on censé se considérer quand on répugne à boire dans un verre déjà utilisé par un inconnu mais qu’on fantasme d’avoir sa langue et sa queue dans sa bouche, d’ailleurs ? –, de brouillons de paroles entassées et froissées, de tickets de métro déchirés et de cendriers pleins à l’odeur âcre de tabac froid. Un reste de joint y trainait. Je songeais à le rallumer – ce serait dégueulasse mais j’étais prête à faire n’importe quoi ; j’avais envie de faire n’importe quoi, je le sentais au fond de moi-même. De « lâcher »…

– Tu as des verres dans ta cuisine ?

– Oui, me répondit-il sans se retourner. Cherche.

J’entrais dans la kitchenette. L’évier était plein d’une vaisselle à l’agonie et la petite table accolée au mur tellement recouverte de tout et n’importe quoi qu’il semblait qu’y aller à la pelleteuse aurait été le moyen le plus efficace de la dégager. J’ouvris le placard mural, en hauteur. Des verres de formes différentes me firent face. Ternes. Pleins de traces de calcaire. J’en pris un.

Une fois revenue au salon, je me servis de la vodka. Je trouvais ça juste bon à arracher la gueule, mais ça collait à mon comportement du moment. Puisque je voulais me saouler, ce serait on ne peut plus efficace.

J’avais arrêté de fumer – des clopes – depuis près de deux ans, mais je lui demandais quand même en avisant son paquet sur la table basse :

– Je peux ?

Il pivota vers moi depuis sa chaise de bureau. Il avait l’air de se rendre tout juste compte que j’étais là, meuble qu’il avait ramené chez lui sans trop savoir pourquoi.

– Si tu veux.

J’hésitais.

– Tu n’as pas plutôt de quoi faire un joint ?

– Euh…

Pendant un instant, je me demandais s’il allait me foutre dehors.

Puis il me dit « si » et il farfouilla sur la table pour me sortir un morceau de shit de l’un de ses paquets de clope. Il le roula lui-même. Je savais faire – ces dernières années, j’avais fini par en préparer moi-même plus qu’Ayme, même, au point qu’il avait fini par rire, quelques fois, en disant que je n’avais plus besoin de lui ; c’était avant qu’on arrive au point de rupture, quand on était encore dans le déni tous deux et qu’on parvenait encore à être heureux, du coup –, mais Loïc ne me le proposa pas. C’était une de ces conceptions à la con habituelle, toujours : une fille, ça ne roule pas de joints – mais ça les fume, parfois. Je lui demandais sur quoi il travaillait.

Il bossait sur ordinateur, comme souvent les musicos actuels, du moins était-ce ce que je pensais. Il avait des instruments de musique, je le voyais, mais il ne poussait pas la chansonnette en grattant sa guitare. Plutôt, il travaillait les sons, les mixait, les arrangeait… Des sons qu’il avait créés et travaillés lui-même surement déjà avec ses instruments. Le genre était électro-rock, plutôt intéressant, même si on sentait une approche qui pouvait être encore approfondie. Il alluma lui-même le joint. Je bus de l’alcool, en attendant, et il se tourna pour recommencer à bosser sur son ordi, puis me tendit enfin l’objet que j’attendais. Je tirai de longues tafs dessus. Ce mec était vraiment bizarre. Je n’avais jamais rencontré quelqu’un comme lui, comme s’il se foutait, même, alors de ma présence. En même temps, ça allait avec ce que j’avais déjà remarqué chez lui : cette façon qu’il avait de ne sembler voir que son nombril, comme si le reste n’existait pas, pour lui, à peine un gazouillement qui le détournait parfois de ses intérêts individuels. J’étais déjà saoule et je fus vite stone. Je poussai le barda de son canapé – cette chose molle, défoncée par le temps, avec une couverture dessus pour en masquer les déchirures – et fermai les paupières. Je songeai à son corps sur le mien, fis défiler les images de ce qui n’arrivait pas, ce qui n’arriverait pas, tant je ne faisais rien pour le provoquer, juste les inventant dans ma tête.

Quand il revint chercher le joint, j’ouvris les yeux sur lui. Je devais être aussi « prenable » que possible, disponible et offerte. Il me vola mon cône, tira lentement dessus en m’observant de sa hauteur avec un air interrogatif.

18

– Tu t’appelles comment, au fait ? me dit-il.

Je lui répondis.

C’était à se demander pourquoi il avait posé la question tant ce fut flagrant qu’il s’en foutait. Ça ne lui apportait pas grand-chose de plus sur moi, de toute façon.

Je me demandai comment il devait me considérer ? Une pauvre fille, qui ne parlait pas, l’avait suivi chez lui et venait de lui boire son alcool et fumer son shit avant de lui montrer désormais à quel point elle voulait qu’il la saute. Une fille à baiser, facile, là, disponible, et dont il ne saurait jamais les désordres de l’esprit. Une fille qu’il ne comprenait pas.

Drôle de fille, sûrement.

Drôle de moi-même. Je ne lui demandais pas de me comprendre quand je sais que, moi-même, devant pareille situation, je serais restée tout autant perplexe.

Je ne le comprenais pas plus moi-même par ailleurs.

Et moi aussi, je m’en foutais.

Il inhala une autre taf. Je ne dis toujours rien.

– Tu veux regarder ce que je fais ? me dit-il au bout d’un moment.

Il ne paraissait pas en être sûr. Il paraissait plus me demander « qu’est-ce que tu fous là ? ». Je répondis quand même :

– Oui.

Il retourna vers son ordinateur tandis que je me redressai. La tête me tourna mais je pris appui sur les meubles alentour pour me tenir, et puis voilà. Il était resté debout devant son écran. Des rectangles de couleurs et des courbes s’y affichaient : la version numérique de l’art, les chiffres de la création. Je me posai à côté de lui. Il tourna la tête vers moi. Il tenait toujours le joint en main.

– Tu me fais tirer ? lui dis-je.

Il me considéra encore avec cette expression supérieure qu’il avait si aisément et qui, en plus de me mettre mal à l’aise, m’échauffait curieusement.

– Tu veux une soufflette ? me proposa-t-il enfin.

La proposition tapait en plein dans mes fantasmes. J’eus le souffle court lorsque je dis :

– Oui.

– Viens, dit-il en se tournant vers moi.

Je m’approchai.

Il tira une longue latte en me dévisageant. Je le trouvais toujours beau, laid… dans cette dualité troublante à mes yeux. Puis, il retourna le joint dans sa bouche, posa la main sur ma nuque, je penchais la tête, et approcha ses lèvres des miennes. J’inspirais profondément la fumée depuis sa propre bouche et ce fut comme un baiser.

Je faillis tomber par terre après ça. J’étais vraiment défoncée. Il me retint. Je devais avoir l’air d’attendre si vivement de me faire sauter, avec mes collants et ma mini-jupe froissée… J’avais déjà laissé mes talons à côté de son canapé. Et ça marcha. Loïc posa son joint dans le cendrier puis plaqua ses lèvres contre les miennes.

Ce fut un baiser un peu crade, entre haleine cendreuse et lèvres un peu molles, s’écrasant sur les miennes. Un peu dégoûtant, un peu excitant, comme ce que je vivais jusque-là, comme ce que j’éprouvais pour lui, curieux, avec un côté « puisque c’est là, je prends » qui me troubla et me dérangea en même temps. Je n’y répondis pas moins vivement. Ça me possédait toute entière désormais : je voulais qu’il me baise. C’était comme une obsession. Je n’avais plus eu de corps en moi depuis si longtemps, plus de désir me dépassant, plus de mains sur ma peau dont les gestes soient encore de l’ordre de la découverte… Ayme avait occupé tout mon espace au point qu’il n’en restait plus la moindre parcelle vierge, et pourtant c’était comme un terrain inconnu que j’offrais à cet autre. Ses mains, sur moi, étaient bizarres, sa façon d’embrasser était bizarre, sa pression sur mon corps était bizarre… L’acte ne l’était pas pour autant. Les gestes de l’excitation restent les mêmes partout, quelle que soit la culture, quelle que soit l’époque. J’enroulai les bras autour de son cou, vacillante. Il s’assit sur sa chaise d’ordinateur, m’attira sur ses cuisses, et je sentis son sexe tendu, avec son corps penché légèrement en arrière, et cette attitude qui ne semblait plus être celle du type se demandant ce que je foutais là mais saisissant ce qui était à sa portée. J’entrai sans réserve dans le rôle de la pauvre fille. J’en accentuai même les caractéristiques, comme on se glisse dans un déguisement pour ne pas se montrer. Pour se cacher, derrière. Il reprit d’une main son joint et en tira une nouvelle latte pendant qu’il me fixait, pressée sur sa queue, avec ma jupe relevée à cause de la position sur ses cuisses. Mon entrejambe était moite et je sentis à quel point cette chair contre la mienne m’excitait. Il tira une seconde latte puis… il glissa la main entre nos bassins, non pas pour me toucher mais pour défaire sa braguette dont il sortit son sexe en se tortillant légèrement. Et, toujours sans me parler, il pressa mes épaules vers le bas, pour me faire descendre en direction de sa queue, ce qui me heurta, mais ça allait bien avec le personnage : cette façon d’être, qu’il avait, de ne s’intéresser qu’à ce qui s’offrait à lui et son propre plaisir, et qui était pourtant ce qui m’avait attirée vers lui.

19

Loïc m’incitait donc à le sucer comme le font tous les mecs qui ne savent pas comment le demander, même si chez lui ça prenait plus des airs de « parce que cet objet est là et que j’ai envie qu’il me taille une pipe », c’est-à-dire en poussant sur ma tête. Ça n’aurait probablement pas dû me déranger autant. Pourtant, je me raidis, bloquée par le fait de devoir être active, soudain. Ce n’était pas comme se « laisser faire », c’était à des années-lumière de fermer les yeux et attendre que la situation se joue sans moi, même malgré moi, m’emportant sans me laisser seulement le temps de me poser des questions. Et bloquée par le fait que Loïc me pousse à ça alors qu’on s’était à peine embrassés, ce que je ressentis comme humiliant, et encore plus quand il reprit son joint pour tirer de nouveau dessus en m’observant.

Je m’agenouillai néanmoins.

Dans le fond, j’aurais voulu qu’Ayme puisse être cet inconnu qui me baiserait pour rien d’autre que le sexe. Ça aurait été tellement plus facile, ainsi, mais ce n’était pas possible. Et c’était pour cela que j’étais là, et pour ça encore que le geste de Loïc représentait exactement ce dont j’avais besoin, soit celui d’un  mec que je ne pouvais pas estimer, qui ne représenterait jamais quoi que ce soit pour moi, que je n’appréciais même pas. Qu’il me prenne pour ce qu’il voulait, après tout. Pour un objet qui allait s’ouvrir sur son sexe, pour une groupie débile, pour une toxico ; rien de ce qui était moi, en définitive. Mais sur l’instant, pour lui, peut-être que j’étais tout ça. Ou que je voulais l’être.

J’examinai sa queue qui était d’une taille tout à fait normale mais d’une belle forme, et j’hésitai à lui parler de capote. Je le devais mais, connement, le mot ne voulut pas sortir. Je décidai alors de le sucer, mais sans aller au bout, et la sensation même de son sexe dans ma bouche me troubla… Je n’avais plus senti que celui d’Ayme pendant si longtemps. Je n’avais plus fait autant d’efforts, aussi. Je crois qu’on ne se donne réellement à fond que quand on est encore dans la séduction de l’autre, ce qui avait duré de longues années, entre nous, mais avait fini par ne plus s’éveiller que lors de moments particuliers, puis s’éteindre pour de bon. Là, avec Loïc, je fus dans la démonstration, et je vis bien qu’il apprécia. Il respirait fort, renversait périodiquement la tête en arrière, et ne fumait pas tant qu’il l’aurait probablement voulu. Quand je retirai enfin ma tête de son sexe et levait les yeux sur lui, il m’attrapa par le col, me relevant d’une façon un peu brusque, et m’embrassa avidement avant de me faire reculer vers le canapé.

Il était excité et pressant, et moi languide, liquide, entre ses mains.

Sa langue envahit ma bouche, ses mains le dessous de mes vêtements. J’étais stone, mais je perçus avec une grande acuité le toucher de ses mains sur ma peau, la pression de son corps contre le mien, le goût de sa langue, de sa bouche… Je chutai sur le canapé, et l’observai ôter son t-shirt avant de venir sur moi. Son corps me surplomba. Sa bouche ne lâcha pas la mienne, me laissant comme ivre, comme si le nœud du vertige se trouvait là et que rompre ce contact serait revenir à la réalité. Je ne voulais pas y revenir. Je levai les bras pour faciliter son geste quand il releva le haut de ma tenue, me cambrai lorsqu’il baissa la dentelle de mon soutien-gorge pour embrasser l’un de mes seins et aspirer mon mamelon dans sa bouche. Il le fit suffisamment fortement pour que ce soit presque douloureux… Et excitant aussi. Je le laissai dégrafer ma jupe. Je poussai même moi-même sur la ceinture de son pantalon, pour l’inciter à le retirer. Il se redressa pour le faire, se déshabillant debout.

Je n’avais pas de capotes. Heureusement, il en avait. Et je n’eus pas besoin de lui demander d’en sortir.

Cependant, j’eus peur. Peur parce que ça faisait trop longtemps qu’aucune verge ne m’avait pénétrée et je me mis vraiment à flipper que ça me fasse mal. Qu’il me fasse mal. Et que je ne puisse pas le lui dire comme je l’aurais fait avec un autre – comme je l’aurais fait avec Ayme –, ou qu’il ne m’écoute pas.

Il se rallongea sur moi, fourra ses doigts dans mon sexe, baisa mes seins, et revint, toujours, enfoncer sa langue dans ma bouche, et s’en emparer tandis qu’il possédait mon corps. C’était si bizarre d’avoir ces doigts anonymes en moi, et cette bouche inconnue contre la mienne, et ce corps inhabituel pesant sur le mien…

Sa queue, enfin, finit par me pénétrer. Il remonta mes jambes sur ses épaules, me courbant, et me faisant même presque mal, puis entra d’un coup en moi, trouvant ma chair moite et intensément humide mais si étroite ! Ce fut comme un coup de poignard et il le dit, d’ailleurs :

– Putain, qu’est-ce que tu es serrée.

Mais il ne se rendit pas compte de ce que ça signifiait, pour moi, ou ce que je pouvais éprouver. Et il ne s’arrêta pas. Je crois que je m’étais tellement présentée en fille facile, accessible, pour lui, qu’il ne pouvait pas imaginer un instant que ça faisait si longtemps que je n’avais plus été pénétrée, ainsi. Alors, je tâchai de supporter, d’attendre que mon corps se détende, et qu’il s’ouvre plus… Et mon corps retrouva le chemin qu’il n’avait pas oublié et, finalement, j’accueillis avec un plaisir ivre les coups de reins qu’il me donna, allant jusqu’à me captiver par la façon dont Loïc prit son pied en moi, par la sueur qui se formait doucement sur ses tempes, par la force de ses déhanchements, et les halètements qui sortaient de ses lèvres… Quand il me demanda de me retourner pour me prendre par derrière, je lui exposai mon postérieur avec une gêne rentrée que j’oubliai vite quand il serra les mains sur mes hanches pour me pilonner avec plus de vigueur.

Je ne jouis pas. Je n’en avais pas vraiment besoin. Loïc, lui, oui. Il atteint son orgasme, le sien, juste, assez rapidement, d’ailleurs, puis il se retira de moi, et ôta sa capote. Il la noua et posa sur la table basse, puis il ralluma son cône et recommença à le fumer, à poil sur son canapé et en sueur, tandis que je restais avec juste mon soutien-gorge encore sur moi, défaite de cette étreinte.

Je lui volai son joint.

Il me regarda le fumer.

Il me demanda encore :

– Redis-moi ton nom.

C’était drôle. Ça faillit me faire rire. Je le lui redis.

Je lui demandai juste :

– Tu ne le diras pas à Violaine ?

Il haussa un sourcil. Je devais vraiment lui faire l’effet d’un OVNI.

– Si tu le veux.

– Merci.

Je ne savais pas si je pourrais lui faire confiance, mais il me semblait que oui. Il avait l’air de tellement se foutre de tout…

Je me rhabillai.

Je ne pris pas encore la mesure de ce qui venait de se passer, de ce que je venais de faire. C’était trop compliqué, sur le coup, mais je sentis qu’il me faudrait du temps pour le digérer.

J’éprouvai le besoin de partir.

Je regardai l’heure. Il était 1h30 du matin. Trop tard pour le métro. Merde. Comment j’allais faire pour rentrer ? Ça me faisait vraiment chier de traverser Lyon à pied au milieu de la nuit et Loïc ne me proposa rien. Il me regarda juste me rhabiller et sortir, un peu stone, un peu saoule, très perdue, toujours. Ne te soucie pas des gens autour de toi, surtout… Je sais que j’aurais pu appeler un taxi depuis son appart’ mais je n’avais le numéro d’aucun en contact et je préférais rejoindre l’arrêt de métro voisin pour en chercher.

Je me retrouvai donc dans la rue. Je marchais, seule, et finis par apercevoir plusieurs taxis au même endroit. Je choisis celui qui n’avait pas l’air de dealer je ne savais trop quoi avec les mecs louches que je voyais penchés à sa fenêtre pour me retrouver avec un chauffeur bourré – mauvaise pioche, et on n’était même pas dans un quartier mal famé, hein ? – conduisant comme un malade, qui finit par me poser chez moi vivante et sans traumatisme supplémentaire – miracle.

Alors que je remontai les escaliers, mon ventre se crispa. A m’en faire mal, et j’eus tellement de palpitations d’angoisse que je dus m’arrêter pour me calmer, pour faire redescendre mon souffle, affligée par la conscience de ce que me faisait éprouver le simple fait de rentrer chez moi.

Ayme dormait sur le canapé, la télévision allumée diffusant un halo blanc, changeant, dans l’obscurité.

J’évoluais le plus silencieusement possible pour ne pas le réveiller et allais m’enfermer dans la chambre, troublée, sale, saoule, avec encore la sensation de ce sexe inconnu entre mes jambes, et incapable de savoir ce que m’avait véritablement apporté cette première fois.


Hard – Violaine (partie 1)

Violaine

Après cette expérience du bar, il me fallut plusieurs jours pour digérer.

Pour passer sur ce que j’avais vécu.

Non pas pour en faire le bilan : je n’étais pas assez claire pour ça et je ne parviendrais à mettre des mots dessus que des années plus tard. Mais, comme avec ce pédophile dont j’avais évacué le vécu pour reporter mon attention sur un jeune homme de mon âge, j’avais besoin d’avancer.

Il y avait toujours cette rancœur quotidienne qui me pesait, cette frustration et cet insupportable sentiment d’échec qui obscurcissaient mon quotidien. Je ne pouvais rester infiniment dedans. J’avais besoin de les oublier, de voir plus loin. Je savais que ni le gamin de la rue ni le type dans la voiture ne m’avaient apporté ce que je cherchais, mais j’étais incapable de savoir exactement quoi, encore.

Je faisais preuve d’incohérence, je le savais. Il faut être logique. Comment est-on est censé s’en sortir quand on n’en peut plus de souffrir mais qu’on rechigne à se débarrasser de la cause ? J’avais fait assez de psychologie pour savoir que, tant que l’on n’enlève pas le problème, on n’avance pas. Pourtant, je n’étais pas prête à rayer Ayme de ma vie. Et je ne savais pas à quoi j’étais réellement prête, à dire vrai. Je ne voulais pas retourner à la recherche d’une rencontre sans lendemain dans la rue. Ça c’était clair, pour moi. Même l’idée de m’orienter vers un site de rencontre me rebutait, mais pas pour les raisons que l’on pourrait imaginer. Pas par crainte de rencontrer un mec craignos, en tout cas. Rencontrer quelqu’un d’autre était prendre le risque de mettre un point final que je n’étais pas prête à accepter. Rencontrer quelqu’un de bien serait pire. Tomber amoureuse était carrément au stade de l’intolérable… Le problème était que, même si je refusais alors de laisser ma relation avec Ayme continuer à me ruiner ainsi, j’avais toujours de l’espoir. C’est terrible, de le savoir sans pouvoir s’en défaire. On ne quitte pas une situation quand on espère encore. On ne se dirige vers aucun ailleurs.

Je me retrouvais donc dans un mode où j’étais consciente de l’impasse qu’était devenue ma vie mais sans savoir que faire pour en sortir. Mon besoin de revanche, d’une liberté que j’avais abandonnée, depuis, n’en était que plus vif. Mon imaginaire aussi. J’en arrivais à être comme possédée par toutes les possibilités naissant dans mon esprit, certainement pour me détourner de la triste réalité de mon existence, et j’envisageais trois choses. Primo que mes fantasmes me tombent gentiment dessus. Deuxio qu’ils fassent preuve de suffisamment de persuasion pour me pousser moi-même à quelque chose que je désirais et réprouvais à la fois, mais sans me mettre dans une situation de stress faisant que je finirais par fuir. Tertio que le ou les concernés soient suffisamment déplaisants, et de manière nette, pour qu’une suite avec eux soit depuis le début inenvisageable. J’aurais pu jouer au loto ou continuer à rester dans mon imaginaire, ça aurait été aussi bien.

Le déclic se fit finalement grâce à l’une de mes amies.

Violaine était une fille que j’avais rencontrée à Lyon. Elle était extrêmement sociable, mais très lunatique aussi. L’une de ces personnes dont la faculté à se faire de nouveaux amis impressionnait tout autant que sa rapidité à les délaisser pour d’autres. Il fallait la suivre ou la regarder partir. Comme on aimait toutes deux les concerts, on s’était très vite trouvé des points communs, c’est pourquoi il nous arrivait parfois de sortir ensemble, même si on n’était pas des amies proches pour autant. Je pense que c’est pour ça que notre amitié a duré avec le temps, d’ailleurs. Je n’ai jamais été de celles vers qui elle se précipitait et je n’ai jamais représenté un gain social particulier. Donc elle n’avait pas de raison de me remplacer ; les enjeux entre nous étaient faibles. Elle bossait en tant que journaliste pour une petite revue locale dans laquelle elle parlait de spectacles et de vie culturelle, et, si j’observais d’un regard amusé son inconstance coutumière, j’enviais aussi sa liberté, cette façon qu’elle avait de virevolter d’une passion à l’autre, jamais véritablement rassasiée, au gré des opportunités et de ses envies.

Un jour, donc, alors qu’on prenait un café ensemble en ville, je me mis à lui parler de mon fantasme d’ado, soit de prendre un sac à dos et de partir faire le tour du monde. D’une certaine manière, ça sonnait presque comme un bilan sur moi, parce que, ce rêve-là, je n’en avais même jamais esquissé la réalisation et, en ça, ça faisait écho à ce que je vivais alors.

Je ne pouvais que le constater : la liberté à laquelle j’aspirais, je me trouvais incapable de la saisir.

Sauf que je parlais à Vio, donc. Que j’évoquais ce rêve avorté d’adolescence, et que cette conversation me poussa à lui faire part de mon sentiment de « perte » ambiant, de ne pas avoir été celle que j’aurais voulu devenir, le tout sans trop développer, bien sûr : j’étais bien trop réservée pour ça et je ne voulais surtout pas lui parler de ce qu’il se passait avec Ayme, mais c’était présent, en moi. Et c’était fort. Ça posait un voile terne sur ma vie, alors. Et elle m’invita à venir avec elle dans une soirée avec des amis. On était censées boire un verre et se détendre, me permettre de me changer les idées. Rien de plus. Rien de mieux. Je voyais dans sa proposition l’occasion de prendre l’air. J’y voyais celle de me ré-occuper de moi : je devais me soigner, me faire jolie, ce n’était pas possible de rester ainsi ! J’y voyais aussi celle de nourrir mes fantasmes. J’en étais au point où, finalement, je n’espérais plus forcément quelque chose de mon corps ; seulement de quoi répondre à la faim de mon esprit.

Alors que je me préparais, Ayme m’interrogea :

– Tu sors ?

Je levai les yeux pour l’observer à travers le miroir de la salle de bains. J’avais mis un tel mur, entre nous…

Parfois, ça me choquait.

Qu’est-ce que tu attends ? semblait me chuchoter une voix.

A quoi ça sert, tout ça ?

Même sa proximité me mettait mal à l’aise, à force. Sa question également.

Il s’était appuyé de l’épaule sur le cadre de la porte et croisait les bras en me regardant, avec une distance réservée, respectant ce que je voulais, mais en me parlant quand même.

Je voyais la souffrance qui exhalait de chaque morceau de son être.

Je répondis :

– Oui.

Ayme ne dit rien mais je savais qu’il vivait mal le fait que je le tienne à ce point éloigné de ma vie. Je n’étais pourtant tenue à rien. On n’était plus vraiment ensemble, alors, ou… Je ne le savais pas. Quelque chose de bâtard sur lequel je peinais encore à mettre les mots. Deux personnes habitant sous le même toit mais en ne se parlant et ne se touchant plus, et dans un vécu de tourment paroxystique permanent. On appelle ça comment, exactement ? La pensée me perturbait. Alors je précisais :

– Violaine m’a invitée à boire un verre.

– Où ?

– Je ne sais pas.

Ce n’était pas tout à fait vrai, mais ses questions me dérangeaient. Me faisaient me braquer. Je les trouvais intrusives, déplacées… Ayme avait perdu les droits lui permettant de me demander encore ces détails. Si on avait été colocataires, il n’aurait pas eu besoin d’en savoir autant – j’en aurais sans doute dit plus qu’un simple « je sors », j’aurais plus partagé avec lui de mon existence. OK, on n’était pas colocataires non plus. On était dans la situation la plus merdeuse qui soit de gens qui s’aiment encore ou qui se raccrochent connement au fait qu’ils se sont aimés. J’en venais à désirer vivement qu’il sorte et certainement fut-ce perceptible puisqu’il se retira de la pièce avant que j’eus à dire quoi que ce soit. Ce sentiment, chez moi, me heurta pourtant.

Je culpabilisais au fur et à mesure que je m’apprêtais. Parce que je savais qu’Ayme me verrait passer avec mon maquillage, et qu’il me verrait avec ma jupe et mes collants, et ce chemisier qui me mettait en valeur et que je n’avais plus mis depuis longtemps, et cette veste que j’avais laissée dormir au placard, et ces talons, et ce parfum… Et qu’il songerait que ce qui n’était plus pour lui serait désormais pour d’autres, mais ce n’était pas le cas. C’était pour moi. Mais je ne voulais pas non plus avoir à le lui expliquer. Ç’aurait été me justifier et pourquoi aurais-je eu à le faire ?

Je quittais mon appartement – le notre – sans plus aucune attention pour lui. Qu’il aille se faire foutre. Je le considérais même comme responsable de mes pertes de repères. La colère avait tendance à me rendre injuste, le concernant, mais ce n’était plus quelque chose que je pouvais encore gérer. Je faisais avec, alors. Et je marchais dans la rue, puis je prenais le métro.

Le bar était situé sur le plateau de la Croix-Rousse. Un lieu qui avait l’air cool, avec des gens qui fumaient des clopes et bavardaient en terrasse, et une atmosphère sombre à l’intérieur. Je ne tardais pas à apercevoir Violaine. Ça faisait longtemps que je n’étais plus sortie ainsi.

Je crois qu’il s’agit là de l’un des éléments les plus aliénants d’une situation comme celle que je vivais avec Ayme : qu’importe sa forme, elle finit toujours par isoler. On l’avait fait physiquement en partant s’installer sur Lyon, certes, mais le fond du problème n’était pas là. Au pire, ça n’avait fait qu’empirer les choses en nous coupant de nos proches. Le problème, c’est que mettre des mots, c’est rendre réel. C’est rendre moins supportable encore ce qui arrive, c’est devoir l’admettre. C’est entamer un processus dans lequel, puisqu’on en reconnaît l’existence, puisqu’on le donne à voir à des regards extérieurs, il faut aussi accepter le fait de devoir agir pour le régler. Aucune personne espérant encore que ses malheurs disparaissent tous seuls ne fera jamais ça. Et c’est ce qui pousse à se refermer sur soi et à cesser de sortir, si ce n’est parfois à déménager : pour ne pas souffrir de jouer tant la comédie, pour ne rien montrer… Et même pour se cacher la réalité à soi-même. Fais croire que ta vie est formidable, peut-être le deviendra-t-elle ?

Je ne crois pas que ça marche mais on est nombreux à être déjà passés par là.

Violaine se leva à peine m’aperçut-elle.

– Ah, tu es là !

Elle me serra contre elle et m’embrassa sur les deux joues. Dans le filtre fantasmatique que j’avais collé sur ma vie, j’imaginais qu’elle puisse m’embrasser sur les lèvres.

Elle me présenta à ses amis. Il y avait Paul, un cinquantenaire bedonnant à l’air très sympa que j’identifiais tout de suite comme un proche de Violaine que je n’avais pas encore le loisir de connaître, Béatrice, Mademoiselle Anaïs, une chanteuse performeuse que je connaissais de loin via sa chaîne Youtube. Et puis surtout Loïc. « Lo », tel que tout le monde l’appelait, mais je rejetais d’emblée cette proximité-là, même mentalement, vu l’intérêt qu’il éveilla immédiatement en moi : dans ma tête, il fut « Loïc ».

Loïc était un musicos au physique que je peinais à qualifier tant il était particulier : dans un entre deux entre la beauté et la laideur, suivant l’angle dans lequel on l’observait, les moments ou… je n’aurais su le dire. Possédant l’une et l’autre à la fois, en tout cas. C’était peut-être juste dans mon regard mais ça me troublait. Je n’arrivais pas à le définir, le concernant.

Je n’y suis jamais parvenue.

Et il portait sa singularité d’artiste jusque dans son attitude. C’était un connard, ça se voyait tout de suite, et ce fut la raison pour laquelle je projetais aussitôt sur lui tous mes fantasmes.

Il y avait eu un mec, comme ça, que j’avais profondément désiré, adolescente, alors qu’il était le roi des cons. Il y en avait eu plusieurs, à la réflexion, dont un avec lequel j’étais sortie, d’ailleurs, mais ce n’est pas à celui-ci que je songeais. Bref, il était vantard, provocateur, moqueur, odieux, et séducteur à la fois. Je le méprisais tout autant qu’il était devenu, alors, la figure que j’invoquais dans mon esprit au moment de me masturber.

Loïc représentait en tous points ce que je recherchais pour aiguiser mon imaginaire. Les cheveux courts, bruns, une mâchoire forte et sexuelle, une jolie bouche avec des dents à l’émail terni par les clopes, les joints, l’alcool… – qu’en savais-je exactement ? – et il affichait un air qui oscillait en tout instant entre le mépris et le désintérêt généralisé, comme s’il y avait le monde, et lui tout au-dessus. Je ne parlais pas avec lui. J’échangeais beaucoup avec le proche de Violaine, Paul, je rigolais pas mal avec Violaine elle-même, je zappais quasi complètement Béatrice tant elle était en retrait, et je souriais des salves assassines de Mademoiselle Anaïs dont je finis par percuter au bout d’un moment que Paul était le compagnon. La joyeuse bande finit par proposer de changer d’endroit. Il y avait un club, plus loin. J’hésitais. J’avais été quelques fois dans des endroits comme ça, surtout plus jeune avec une voisine très différente de moi – moi j’étais plutôt joints sur le canap’ d’un appart’ et elle soirée-copines en boîte – mais que j’avais parfois suivi dans ses sorties du weekend, et je ne m’y étais jamais sentie à ma place. En soi, rien que le mot « club » me rebutait. Il y a tout un monde d’apparences dans ce type d’endroits avec lequel je ne suis pas à l’aise. Du moins, c’était ce que je pensais, et ça montrait bien à quel point j’étais perdue. J’étais plus consciente de mes chaînes que de mes envies de m’en libérer.

Et puis aussi, Loïc déclina. Il devait aller bosser et, alors que son assurance bordée de mépris m’avait poussée jusque-là à éviter de lui adresser la parole, je dépassais soudain cette réserve pour lui demander si c’était sur sa musique. Je pourrais dire que je ne sais pas ce qui me prit, à ce moment, mais ça ne serait pas honnête de ma part. Même si j’avais agi sur une impulsion, Loïc m’attirait curieusement. Il y avait ce mélange de beauté et de laideur, en lui, mais pas seulement. Son caractère, surtout, m’intriguait, me donnait l’envie de susciter son attention.  Et je dus taper juste en abordant sa musique parce qu’il se mit à me parler.

Loïc combinait, dans une égale intensité, verve fascinante lorsqu’il parlait de son travail, et attitude puante de connard fini dans tous les autres aspects de son être, et je fus sous le charme, comme on peut parfois l’être devant la passion de la création, mais pas seulement : devant la singularité, aussi, au point de devoir prendre sur moi pour éviter de le montrer. Du moins, pas à Violaine et le moins possible à ses potes : pas envie qu’elle m’interroge ensuite, ou qu’elle saute à des conclusions. Elle connaissait trop de moi et d’Ayme pour ça.

Les autres se mirent enfin en route pour rejoindre le club et, tout en enfilant mon manteau devant la terrasse du bar, je rassurai Violaine quant à ma capacité à prendre le métro toute seule pour rentrer chez moi. Et Loïc me parla encore de musique, alors qu’ils s’en allaient. C’était surprenant comme cet aspect de sa vie semblait prendre toute la place, mais pas seulement : la façon dont il me traitait en réceptacle, peu soucieux de savoir qui j’étais, finalement, sinon l’oreille dans laquelle il déversait l’expression de sa passion. Ou peut-être lui donnais-je l’image d’une groupie. Il finit par me proposer :

– Tu veux venir voir ?

C’était tout sauf une invitation semblant ouvrir à quelque chose. Il était si hautain, si détaché. Il paraissait plus me proposer de me mettre dans un coin et de me faire la plus petite possible pendant qu’il composerait, mais je dis oui quand même.

Alors, comme ça, alors que c’était tout sauf ce que j’avais imaginé de cette soirée, on se dirigea vers son appartement.

Hard – L’accident

L'accident

Je me souviens de la première chose que j’ai ressentie quand Ayme m’a annoncé l’accident. De la colère. Le choc, bien sûr, parce que c’était brutal et que c’était la dernière chose qui aurait dû arriver. Pas seulement à sa famille, pas seulement à lui, pas seulement à nous. Mais à moi aussi. Je savais que c’était profondément égoïste mais on ne contrôle pas ses émotions et c’est ce que j’ai éprouvé : autre chose que cette putain de tristesse qui m’a prise ensuite et m’a fait pleurer sans discontinuer tout le long de l’enterrement alors que Ayme, lui, restait horriblement « digne ». Digne lors de la messe. Digne dans la procession.

Digne devant des tombes.

C’est curieux le voir comme on peut réagir de façon inattendue, selon les moments. J’ai éprouvé tellement d’injustice envers cette vie qui, soudain, s’abattait sur nous avec toute sa violence. Parce qu’on sait que ça peut arriver, mais on voudrait que ça ne tombe jamais sur nous. On ne le souhaite pas vraiment aux autres non plus mais, dans ce cas, c’est comme dans une dimension différente, qui n’impacte ni notre quotidien, ni notre vie. Et de la colère parce que j’avais alors 23 ans – je n’avais que 23 ans – et que, putain, je savais que ce qui allait suivre, les mois, peut-être les années suivantes, seraient trop durs… et je ne voulais pas vivre ça.

J’ignorais juste à quel point ça durerait.

J’avais déjà ce regret d’une partie de mon enfance que je n’avais pas vécue, ou pas comme les autres. Ça peut paraître anodin, mais mes parents m’ont eue alors qu’ils étaient déjà très âgés. Mon père avait 65 ans, c’est rarissime ! Ma mère 43. Et j’en avais 15 quand elle a eu son cancer du sein. Même si je sais ne pas être seule dans ce cas, je n’ai jamais connu quelqu’un d’autre qui, comme moi, avait eu si tôt à s’occuper de ses parents malades ou vieux. Moi je l’ai fait. Et j’avais 17 ans quand elle est morte. J’avais 17 ans la première fois que j’ai vu quelqu’un mourir devant mes yeux, et c’était elle. Je me revois encore sur la fin en train de dire à ma tante – la sœur de ma mère, une dame de trois fois mon âge –, alors qu’elle fondait en larmes devant son corps inconscient, que ce n’était pas parce qu’elle ne lui répondait plus qu’elle ne percevait pas sa présence. Qu’elle pouvait encore lui parler. Ça me parait délirant, aujourd’hui. J’avais donc 17 ans lorsque j’ai suis devenue orpheline de mère et tout autant quand j’ai commencé à voir ce qu’on appelle la démence sénile chez mon père, même si ça ne s’est pas su tout de suite. Mais c’est rapidement devenu flagrant. J’en avais tout juste 18 la première fois où j’ai vu un homme se taillader le visage avec une lame de rasoir à quelques centimètres de moi, en service de psychiatrie, sans savoir que faire pour l’arrêter, parce que, bien sûr, comble de la connerie, j’ai choisi de faire moi-même infirmière. Parfois, en regardant les autres élèves à l’école, avec moi, je me disais qu’on était tous autant timbrés, que les gens normaux ne choisissaient pas ce taf, ou que si on l’avait fait c’était qu’on avait tous, en nous, quelque chose nous y rendant plus sensible, disons. Ce n’était pas pour rien que je fumais quotidiennement ces putains de joints. C’était une façon de me rappeler que j’avais encore une autre vie, loin de toute cette gravité, loin de mon père en maison spécialisée, de mes études trop dures pour la gamine que j’étais, et des responsabilités que j’avais endossées trop tôt. Que j’étais encore jeune, conne et insouciante. Ayme était en fac de droit et on regardait la vie avec légèreté, à l’époque. Ou du moins, on s’efforçait de le faire. C’était important, de faire ça. Et je courrais encore après cette insouciance perdue quand la vie m’a fait ce putain de coup.

Je ne vais pas vous dire que j’ai accepté facilement cette colère : celle que j’ai éprouvée au début et qui m’a duré un moment. J’en ai même été profondément dans l’incompréhension et la culpabilité : putain, ce n’était pas moi la victime, alors pourquoi réagissais-je ainsi ? Mais je n’ai pas pu l’enrayer. Je ne voulais pas de la vie qui se dessinait devant moi, et que je voyais avec une acuité douloureuse pour avoir déjà connu le deuil moi-même, je ne voulais pas des mois qui allaient suivre, et des années, je voulais juste être encore jeune, et amoureuse, et gaie, et heureuse, je voulais qu’on s’amuse et rie avec Ayme, et qu’on fasse l’amour tout le temps. Je ne voulais pas être l’enfant grandie trop vite par laquelle j’avais déjà essayé avec force de ne pas me laisser bouffer, jusque-là.

Et donc, le père d’Ayme, sa mère, et son petit frère de 13 ans, étaient morts dans une connerie d’accident de voiture. Ils allaient en vacances à la mer, ils avaient voulu voyager de nuit. Le matin, son père s’est endormi au volant, un instant, enfin c’est ce que l’on suppose : le conducteur du camion, en face, a dit que la voiture s’était soudainement mise à se déporter sur sa voie. Il n’avait pas pu l’éviter. Il était choqué. A la morgue, ils n’avaient pas pu montrer à Ayme ses parents. Ils n’étaient pas identifiables. Ils lui avaient juste demandé s’il reconnaîssait son petit frère. Il n’avait pas une trace, lui. Du moins, c’est ainsi qu’Ayme me l’a rapporté : on aurait juste dit qu’il dormait. Moi, et c’est un comble, je n’ai même pas été capable de l’accompagner.

Ayme n’a pas pleuré. Il n’a jamais pleuré, en fait, il n’a jamais réussi à le faire, à aucun moment des années qui ont suivi. Il a fait face admirablement, il a tout gardé en lui, tout enkysté, et puis un jour, le kyste a commencé à devenir purulent.

Deux ans après la mort de ses parents et de son petit frère, et au détour d’une engueulade qui n’était ni la première ni la dernière de cette série, Ayme me poussait si violemment que je percutais la porte vitrée de notre appartement, qui claquait en se brisant dans mon dos. J’ai toujours eu le sentiment de les sentir, par la suite, ces bouts de verre qui glissaient derrière moi. Lentement. Et cette peur qu’ils me coupent, qu’ils me blessent gravement. Et cette conscience parallèle de la folie qui s’était abattue sur nous.

Hard – Oh madmoizelle

Oh madmoizelle

Il me fallut plusieurs jours de songeries, et de bilans sur moi-même qui semblaient ne jamais devoir prendre fin, avant de me décider à retourner rue de la République.

Je ne peux pas dire que je savais exactement ce que je voulais, alors, mais j’y pensais, en tout cas. Je rêvais, d’une certaine manière. Et il y avait une volonté de rendre ces pensées réalisables. Je me remémorais ce qu’il s’était produit avec ce premier homme. Je songeais à ce qui était possible.

Et je marchais.

Plus jeune, et ça pourrait paraître idiot de dire ça à 28 ans seulement mais ça ne l’est pas tant que ça, je me faisais siffler, draguer, interpeller quotidiennement. Je me souviens très bien du sentiment que j’éprouvais à ce sujet : ça me saoulait. Profondément, même. Maintenant que ça ne m’arrivait plus – depuis que j’avais atteint les 25 ans, et pourquoi ? A croire que j’avais passé le délai ou que l’enlisement de mon existence avait fini par tuer toutes mes possibilités d’attrait –, ça me manquait. Logique, dans toute sa splendeur. Et quand j’entendais désormais un « oh mad’moizelle » ou un sifflement, je me retournais, non plus pour voir qui était le garçon qui m’interpelait, mais par curiosité de savoir à quoi ressemblait la jeunette de 20 ans que je n’étais plus et qui avait attiré les regards. Je la jalousais un peu, dans le fond, même avec bienveillance, et j’étais souvent troublée de découvrir des filles très différentes de ce que j’avais été moi-même. Si apprêtées. Si assurées dans leur potentiel de séduction. En tous points ce à quoi je n’avais jamais ressemblé, au point de me faire me demander ce qui avait pu tant plaire, en moi, les années précédentes, en quoi ma banalité avait pu être si digne d’intérêt. Je savais que ce n’était pas juste une question de beauté, mais ce que j’avais possédé, alors, je l’avais perdu ou, du moins, j’ignorais comment le retrouver…. sauf peut-être pour les hommes pour qui la jeunesse se réduisait désormais aux filles comme moi, bien que ceux-ci ne m’auraient pas sifflée, bien sûr. Peut-être que ceux-là décelaient ce que je ne voyais plus.

Ce jour-là, j’aurais aimé être abordée. Par n’importe qui.

Marcher seule suffisait à le provoquer, à l’époque, mais qu’est-ce qui était encore vrai, avec la nouveauté de ce qui était moi, depuis, ce qui avait changé en moi ? Quelle image pouvais-je bien offrir, désormais ?

La vérité, c’est que j’étais vraiment perdue.

Lorsque je passais devant une série d’arrêts de bus et qu’un jeune homme m’interpela, au milieu de sa bande de potes, avec un « oh madame », je fus face à deux sentiments. Le premier, dû au « madame », qui me blessa parce que je ne méritais pas encore qu’une telle distance soit creusée entre moi et eux, mais de toute évidence, eux l’éprouvaient autrement. J’encaissais donc. Le deuxième fut celui de la surprise, assorti d’une curiosité qui se transforma en faible attendrissement quand, après s’être approché de moi, il me sortit, mi-gêné, mi-kakou pour ses copains qui le regardaient derrière, « madame, euh… Vous savez, vous, si un hymen ça peut se recoudre ? »

Là, je souris, parce que sa question était idiote, et que m’interpeller ainsi l’était tout autant et que, d’une certaine manière, c’était mignon, aussi. Candide, même dans cette façon de faire ainsi son malin. Je l’observais. Il devait avoir entre 17 et 20 ans, grand max. Je savais pertinemment que rien ne sortirait d’un tel échange : le « madame » me l’avait indiqué immédiatement, mais j’eus quand même envie d’en saisir les quelques secondes de légèreté. Au moins ça. Je lui fis remarquer que, si ce qu’il suggérait était possible, il y avait toutefois des voies pour la pénétration qui évitaient ce genre de conséquence si on y tenait vraiment. Ce n’était pas méchant de ma part. Un brin taquin, à peine, une façon d’user de ma posture de « connaisseuse », puisqu’ils me voyaient visiblement ainsi. C’était un moyen de défense, aussi.

L’un de ses amis lâcha un « oh, la dame, c’est une cochonne, en fait » qui m’amusa de nouveau faiblement mais… à peine. Je me sentais déjà hors du jeu, hors d’intérêt.  Ils m’avaient intégrée à leur conversation, mais ce séjour n’était que temporaire. Ma phrase était à peine finie que j’en sortais. Ou c’était peut-être juste moi, qui fuyais, cette bouffée d’oxygène à peine recrachée. Cet apparat social à peine abandonné.

Alors que je les quittais en continuant mon chemin, je ne pus m’empêcher de repenser à cette transition entre « la fille qu’on drague », que j’avais été, à « la femme à qui on s’adresse uniquement parce qu’elle passe à ce moment-là et qu’on veut crâner devant ses copains », et à laquelle j’avais tant de peine à m’accoutumer. J’avais souri mais, dans le fond, j’avais été blessée et, lorsque je passais devant l’une de ces glaces qui ponctuent parfois les murs des rues commerciales, je m’arrêtais pour regarder mon reflet. Il ne m’offrit qu’une image perturbante. Quelqu’un de triste, laid, qui avait passé sa chance. Je savais que le miroir n’est souvent que dans la tête mais le message restait le même : je ne risquais pas de plaire à qui que ce soit. Mes raisons d’être là se noyèrent dans un flou qui m’immergea toute entière.

Je fis demi-tour.

En repassant devant les arrêts de bus, pensive, je remarquais la bande de jeunes, toujours au même coin. L’un d’eux me vit et fit un signe à ses copains pour me désigner. Celui avec qui j’avais parlé m’adressa un sourire et un salut, auquel je répondis mais avec gêne et distance. Puis, alors que je continuais d’avancer, l’un d’eux me rattrapa. Il était timide et on aurait dit qu’il avait pris sur lui avec force pour faire ce pas, et ses copains l’interpellaient en riant. Ce n’était pas celui qui m’avait abordée, la première fois.

Là, je fus véritablement perturbée.

– Vous… Madame, euh… mad’moizelle, vous…

– Oui ?

– Vous êtes charmante, vous savez.

Je m’arrêtais.

Je ne le croyais pas mais le « euh… mad’moizelle » était mignon de sa part et puis, surtout, je me demandais ce qu’il voyait en moi. Ce que mon attitude avait pu lui donner comme image, cette forme d’assurance que j’avais affichée un instant face à eux, et que je ne maîtrisais plus vraiment, sur le coup. Le fait que je me sois interrompue, là, pour lui répondre. Est-ce que j’avais l’air disponible ?

Je me demandais.

Est-ce que j’avais l’air baisable ?

– On peut…, reprit-il. On peut boire un verre, si vous voulez.

Je l’examinais.

Il avait dans les 20-22 ans, grand, avec un style street et un visage anguleux dont l’expression était moins hésitante que ses amis. Il avait des airs de sale gosse, en fait. De sale gosse présentant une image séductrice mais que je sentais terriblement de surface. Je me mis à hésiter violemment entre le remballer et voir où accepter me mènerait.

Je répondis :

– Oui.

En réalité, je crois que j’aurais dit ça à n’importe qui, malgré le stress que j’éprouvais. Ou presque. Je n’aurais pas dit ça à un mec venant de qui j’aurais senti une séduction autre qu’éphémère. Le fait qu’il m’apparaisse comme un petit con jouait en sa faveur.

Je me demandais quel effet je pouvais bien lui faire. Comment me voyait-il ? Comme l’occasion incroyable, alias un accostage lourdaud dans la rue qui payait – champagne ? Une femme plus expérimentée porteuse de promesses sexuelles dont il pourrait profiter en s’en vantant ensuite à ses potes ? Ou qu’il pourrait enculer, comme je le leur avais suggéré  à propos de cette histoire d’hymen ? Une cochonne qui parle de sodomie et qui se laisse aborder, ça se tente, non ?

Je songeais très fortement à cette dernière éventualité. Je laissais grossir l’idée dans ma tête. Je crois que j’aurais aimé ça : qu’il m’emmène quelque part et s’empare de mon cul. Qu’il recommence, en invitant au passage ses amis. Du moins, était-ce ce que me soufflaient mes fantasmes. J’étais moins avec lui que dans mes pensées.

On alla à un bar, dans une rue adjacente. J’arborais consciemment le masque de cette femme plus assurée qu’il semblait voir en moi, mais je n’étais pas sûre de le tenir aussi bien que j’aurais voulu. Je restais surtout curieuse. De l’intérêt qu’il me manifestait. De voir ce que donnerait cet échange. Mais, honnêtement, je ne croyais pas vraiment qu’il puisse aboutir à quelque chose. Je n’y croyais même pas du tout ; j’observais juste ce qu’il se produisait, en attendant qu’on arrive à un point de rupture.

Il prit un verre de coca, moi un café. Il parlait. On n’avait pas grand-chose à se dire, mais c’est toujours ainsi dans ces histoires de drague.

Draguer, ce n’est jamais s’intéresser à la personne qu’on a en face ; c’est lui exposer une surface que l’on pense susceptible de lui plaire. Rien de bien passionnant, en somme. On ne cherche pas réellement à se connaître ; seulement à atteindre un but. C’est pour ça qu’il en sort rarement du positif. On donne à l’autre l’image de ce que l’on croit pouvoir lui plaire, on est dans le superficiel au mieux, et au pire dans le faux. On dit ce que l’on croit devoir dire. On répond ce que l’on croit devoir répondre… Soyons honnêtes, si tu dragues quelqu’un, et que cette personne te répond dans une drague réciproque, tu ne gagneras rien : tu ne te seras jamais vraiment intéressé à celui ou celle que tu as en face de toi, et tu ne lui auras jamais montré qui tu es réellement, toi. Les techniques de drague qui passent sur le net, c’est du bullshit. Les discours sur la friendzone et toutes ces autres conneries, c’est du bullshit aussi. Si quelqu’un t’attire, cherche à le connaître, montre-toi tel que tu es vraiment, et dis-le verbalement. Ne triche pas. Et n’attend pas que cette autre personne triche elle aussi.

On était donc dans cette superficialité totale avec ce mec, et je crois que tout en moi lui disait qu’on n’avait pas grand-chose en commun, et tout en lui me soufflait la même chose, mais ce n’était pas très important, finalement, puisque l’important était de savoir si notre but était le même. Pour moi, du moins. J’écoutais sans entendre, du coup. Je pensais, plutôt. Je rêvais.

Tout à coup, je lui dis :

– Tu habites dans le coin ?

Probablement que ce que j’attendais fut visible dans ma brusquerie. Je pensais en même temps : il doit se dire que je suis grave… La femme qui veut se faire sauter, vraiment, et je ne savais pas si je me faisais rire ou pitié, mais le fait qu’il soit plus jeune et cette idée persistante que, de toute façon, il ne se produirait rien me rendait un peu plus bravache.

Il habitait chez ses parents. Sérieusement…

Tu veux que je te suce ?

Je le pensais si fort, prise d’une soudaine envie de provocation, un fond de révolte qui se réveillait en moi et qui ne se manifestait pas tant vis-à-vis de lui mais de ce qu’était alors ma vie mais, bien sûr, je ne le dis pas. Ce n’était pas tant que j’avais besoin qu’il le verbalise à ma place ; juste que ce n’est pas si aisé, de faire sortir ces mots. Une autre, peut-être, aurait pu. Dans d’autres circonstances. Avec un autre vécu…

Je crois qu’à partir de là, je n’écoutais plus du tout ce qu’il disait. Il prononça encore quelques mots mais j’étais trop ailleurs, il y avait des bribes d’Ayme qui me revenaient, et de mon quotidien, et ma tête bouillonnait. Je me levai suffisamment brusquement pour faire se renverser son verre qu’il rattrapa avant qu’il ne se vide réellement sur la table. Je ne saurais dire ce qui m’arriva, alors. Une forme de vertige. Un besoin de fuir la situation, cette drague par laquelle je m’étais laissée emporter, un temps, mais dont la superficialité me dérangeait. Qui n’était pas ce que je voulais. Je le regardais dans les yeux en lui disant que j’allais aux toilettes.

Je ne sus pas vraiment comment je le fixais, alors, quelle attitude j’eus, sinon que j’étais paumée, mais je dus le faire d’une manière particulière à son regard ou… je ne sais pas. Je pense qu’il y eut quelque chose, quelque chose que j’ignorais. On n’est pas toujours conscient de ce que l’on donne à voir. Au moins de l’ambiguïté, puisque je ne savais pas moi-même ce que j’éprouvais. Toujours est-il que je n’étais entrée dans les toilettes que depuis quelques secondes quand je le remarquais à l’entrée de la pièce. Et que ça me fit un choc, parce que je savais ce que ça pouvait signifier et que j’étais dans du concret. Non plus uniquement dans mon imagination.

On était dans un grand bar, avec un étage, et une série de sanitaires au deuxième niveau. Et pas de clients : tous étaient restés en bas, leur brouhaha montant jusqu’à nous dans une intensité qui noyait tout désir de parler. Je n’en avais pas, de toute façon.

Je me demandai quelle image je pouvais bien donner à ce mec, et ce qui allait se passer, et ce qu’il dirait de moi, à ses potes : comment cette histoire sonnerait dans sa bouche, comment elle serait présentée.

Alors, je l’observai et je crois que j’eus alors une attitude provocante dans la manière dont je m’appuyai contre le lavabo derrière moi, mais je ne maîtrisais pas pour autant l’image que je pouvais donner.

Il parut hésitant, avec son vernis de gars qui joue le rôle qu’il croit attendu de lui, soit celui de la séduction et du mec, du vrai, aussi ridicule que ce soit, mais qui est décontenancé par ce qu’il voit, avec quelque chose de plus incisif en lui, aussi. Je voyais vraiment poindre le sale gosse que j’avais présumé. Et il examinait mon visage : ce visage dont l’expression – s’il y en avait une – m’était certainement étrangère à moi-même, puisque je ne savais que faire de toutes les contradictions de mon esprit. Puisque je ne savais plus où j’en étais, soudain. Et que ça faisait peut-être des jours, des mois que ça durait, en fait.

Sa voix, quand elle s’éleva, eut un accent agressif qui me perturba :

– Pourquoi est-ce que tu es venue ici ?

Bonne question… Je lui répondis d’une autre :

– Pourquoi est-ce que j’ai accepté de boire un verre avec toi ?

Il hocha la tête. Il paraissait méfiant, en attente de ce que je dirais, et si dur, alors, que j’eus le sentiment d’avoir peut-être trop joué avec le feu ; que je ne pouvais pas attendre que ça se passe forcément bien avec le premier inconnu rencontré dans la rue. Que je n’aurais peut-être pas dû entrer dans ce jeu de séduction, ou que j’aurais dû être sûre de ce que je voulais vraiment avant cet instant. Que je devrais être sûre, maintenant. Le premier qui m’avait abordée, son pote, semblait adorable. Lui m’offrait une image toute autre. Lui ne paraissait pas prêt à me passer toutes mes ambiguïtés.

Je ne répondis pas.

Parfois, quand on ne sait pas si ce qu’on va dire risque d’améliorer ou d’empirer les choses, mieux vaut se taire. Et là, je constatais que je n’avais rien à lui donner qui pourrait contredire l’idée qu’il était en train de se faire de moi, et que je voyais bien : celle d’une allumeuse qui s’était joué de lui, et même mon attitude provocante me desservait, à ce sujet, mais je ne pouvais pas m’en défaire. C’était le rempart qui me restait. Et puis j’ignorais trop ce qui allait arriver. J’étais aussi peu sûre d’avoir vraiment envie qu’il me saute, comme j’avais pu le lui laisser penser, que sûre d’avoir envie de repousser cette idée.

Les fantasmes, c’est une chose… Les pensées, les rêves, le fait de laisser la porte ouverte à une situation. Le faire vraiment, c’est différent.

Mais je ne me défilai pas. Je rétorquai juste d’une question :

– Et toi, qu’est-ce que tu attends ?

– Comment ça ?

– Qu’est-ce que tu espères ?

Il fronça les sourcils.

Je crois qu’il n’avait rien à répondre à ça, ou que, comme moi, il ne voulait pas le dire, alors il se tut également.

J’étais plus intriguée de voir comment il réagirait à mon attitude.

– Putain, souffla-t-il enfin.

Et il s’avança, avec un air embarrassé mais toujours ce fond agressif en lui, en-dessous, et il essaya de m’embrasser.

De réflexe, je détournai la tête. Le souvenir du dégoût que j’avais éprouvé lorsque cet autre homme, ce type plus âgé, m’avait fourré sa langue dedans, était encore trop vif et je n’avais pas envie de ses lèvres sur les miennes. Peut-être juste de sa queue. Et je pensais encore à Ayme.

Toujours, à Ayme.

Tout le temps. Son ombre sur moi.

Je ne m’attendais toutefois ni au « salope » qui sortit alors de sa bouche, ni à la façon dont il me bloqua contre le lavabo en mettant la main entre mes cuisses dans un geste qui n’avait plus la moindre once de séduction. Plutôt à l’image des reliefs anguleux de son visage. Durs et secs.

D’une manière incongrue, mon corps s’en échauffa : dans un mélange de peur, de dégoût, latent, persistant, et de culpabilité, et d’excitation, et de révolte, aussi, et de désir de partir comme de poursuivre ce qui arrivait. Il pressa sa main contre ma jupe, et plissa ma culotte dans le mouvement, serra, faisant entrer le tissu dans les replis de ma chair, m’en faisant sentir la moiteur et la sensibilité, la chaleur, mais de manière tellement agressive pour moi… Je sentis que je me raidis en réaction de rejet, mais mêlée de désir, en même temps, et il y avait toujours ce regard, chez lui, qui oscillait entre perte de repères face à mon attitude, et cette forme de colère qui me heurtait tant, comme s’il voulait voir comment j’allais réagir, aussi : ce que je lui montrerais puisque je ne lui disais rien.

Mon bassin pulsait, mon corps hurlait. Et, lorsqu’il m’attrapa finalement par le cou pour m’embrasser malgré mes réserves, et passa la main sous ma jupe pour presser plus vivement contre ma culotte, je ne sus plus comment réagir. J’accueillis les doigts qu’il glissa à l’orée de mon sexe trempé, écartant mon sous-vêtement, avec un désir douloureux qui se disputait avec une pulsion de défense, et de choc, aussi. Parce qu’on n’agissait pas ainsi. Parce que personne ne devrait agir ainsi. Et j’échappai alors à ses lèvres, heurtée, mais ne m’évadant pas.

Je ne savais plus ce que je voulais. Qu’il me relâche et me laisse partir. Qu’il déboutonne son jean et sorte son sexe. Qu’il me retourne contre le lavabo et m’y maintienne pour me baiser aussitôt. Qu’il s’empare de mon cul, dans cette pratique que j’avais suggérée en boutade, dans la rue, sans savoir le moindre instant qu’elle me mènerait là où je me trouvais alors.

Je voulais ce monde parallèle-là.

Et je ne le voulais surtout pas. Il m’effrayait. Il était trop réel, soudain. Il remettait trop en question. J’étais glacée de l’intérieur et enflammée sous ses doigts. Aussi incohérente que soit la dualité de ces deux sentiments.

Lorsqu’il plongea un doigt en moi, je m’agrippais à son bras sous la violence des sensations qui m’assaillirent, me faisant trembler de besoin et de choc à la fois, et je ne savais plus si je m’accrochais à lui pour le repousser ou pour le tirer à moi.

Je ne savais plus rien.

On était dans des toilettes de bar, avec le brouhaha venu du niveau inférieur, et aucun de nous n’avait même fermé la porte nous séparant du couloir. Pas vraiment cachés. Ça dépendrait si quelqu’un arriverait et j’ignorais si ce serait le cas, mais je doutais qu’on puisse rester longtemps sans que personne ne débarque.

– Arrête, me mis-je à souffler dans son cou, haletante et molle, avec l’excitation qui m’embrouillait l’esprit.

Il m’invita à répéter : « redis-le si tu le veux vraiment », mais il ne s’arrêta pas. Et aucun mot ne passa ma gorge nouée tandis qu’il poussait contre ma chair pour ajouter un second doigt au premier, me faisant me raidir et emportant mon corps trop sensible d’avoir été autant négligé dans un flou épais où tout autour de moi n’était plus que des brumes et où je n’étais plus que chair… Un sursaut inattendu me fit finalement le repousser, mais mon stress monta d’un coup, parce qu’il ne me lâcha pas, et que sa main était encore dans ma culotte, et il y eut même une seconde durant laquelle je me demandai si je n’allais pas crier, mais je ne le fis pas.

Et il me laissa enfin m’écarter comme l’avait fait ce pédophile, plus jeune, m’accordant de m’échapper de cette situation que j’avais pourtant recherchée.

Je fis plusieurs pas de côté. Je déplissai ma jupe, repris ma respiration, pris conscience de ce que je venais de vivre, et à quel point ça avait été violent.

De ce qu’il venait de se passer.

Je lui fis remarquer :

– J’ai dit « arrête ».

Mais il objecta je ne sais plus quoi… Que je savais très bien que je l’avais voulu. Des trucs comme ça. Je n’entendis pas vraiment ses paroles, en fait, sinon leurs accents agressifs. Et je ne sus dire s’il disait vrai ou non.

Je tournai enfin le visage vers lui pour voir son expression qui était celle de l’incompréhension, et je me rendis compte que j’étais incapable de lui montrer autre chose que le mystère que je représentais désormais aussi pour moi-même. Mon corps pulsait toujours de besoin inassouvi, mais je décidai de l’ignorer. L’urgence de fuir fut tout ce que j’éprouvai. L’urgence de me casser de cette situation et la peur, aussi : de lui, de moi-même, de mes réactions… de tout ce qui pouvait m’arriver.

Je ressortis dans la rue. Il ne me suivit pas. Je marchai. Je courus presque et je ne pus cesser de trembler qu’une fois revenue dans le métro, emportée dans le clair-obscur de ses tunnels.

Là, enfin, je repensai à ce mec, à ce qui s’était produit et ce qu’il devait se dire, de son côté.

Peut-être regretterait-il ses gestes ou se lamenterait-il plutôt sur leur dénouement.

Peut-être se branlerait-il en songeant à moi ce soir. Je l’imaginais. Il porterait à son nez les doigts qu’il avait enfoncés dans mon corps et se dirait que c’était les boules, que ça se soit arrêté là. J’y pensais fortement : à son orgasme en se rappelant de moi.

Porn ? What Porn ? – Ce n’est pas du porno ! (2)

La pièce comportait un lavabo que jouxtait un petit coin repos composé d’une machine à café et d’un canapé. Une fois débarbouillé, Alex se posa dans celui-ci, espérant que prendre une légère distance avec Gabriel pourrait l’aider à recouvrer ses esprits. La voix de ce dernier retentit aussitôt.

— Et… tu es sûr de vouloir garder le début de ta scène comme ça ?

— Pourquoi ?

— Je ne sais pas. J’ai l’impression qu’ils se sautent dessus bien facilement. Et si tu les faisais picoler ? ajouta-t-il avec un amusement marqué.

— C’est cliché.

Gabriel haussa les épaules.

— C’est sûr. Ce n’est pas grave non plus. En même temps, comme je te le dis, pour un porno…

La phrase était purement moqueuse et Alex en lâcha un rire. Quand il se tourna vers Gabriel, il remarqua que son regard venait de se teinter d’une forme de provocation purement sensuelle.

— D’un autre côté, l’alcool c’est bien pratique : ça désinhibe.

— Ça attaque la mémoire, contra-t-il. Ça fait oublier ce qu’il s’est passé.

— Pas forcément.

Alex eut un sourire, sincère malgré la gêne que le rappel de ces événements avait provoquée en lui. Il pivota sur lui-même pour s’allonger de tout son long sur le canapé, la tête vers Gabriel. Son regard se perdit au plafond.

— Tu…

Il hésita. Un peu. Pas si longtemps, en fait.

— Tu te souviens, toi, de ce qu’il s’est passé lors de la dernière soirée ?

Le souvenir de Gabriel se raidissant contre ses reins était encore vif.

— Bien sûr.

Alex reprit son souffle.

Au-dessus de sa tête, les planches de bois vieillies se succédaient, dessinant des motifs abstraits. Son crâne se renversa en arrière. Quand il reporta son regard sur Gabriel, la vision qu’il eut de lui fut curieuse, inversée, comme ça. Il laissa glisser légèrement son crâne contre la matière noire du canapé, y étalant plus largement les mèches brunes de ses cheveux.

— Tu sais, j’ai vraiment cru que tu allais m’embrasser, lâcha-t-il soudain.

Contre toute attente, la confidence n’avait pas été difficile. Il se sentit néanmoins pris de vertige, comme si la Terre venait de s’offrir un tour de tourniquet et qu’il devait en attendre l’arrêt. Puisque Gabriel ne répondit pas, il essaya de calmer sa respiration et attendit que le plafond cesse de bouger.

Enfin, un grincement parvint à ses oreilles : celui du siège duquel Gabriel venait de se lever. Alex ferma les paupières, écoutant le pas lent qui s’approcha de lui. Lorsqu’un poids se fit des deux côtés de sa tête, il rouvrit le regard dans un mélange d’inquiétude et d’espoir. Là, appuyant ses paumes sur l’assise du canapé, Gabriel était penché juste au-dessus de sa tête. Alex se perdit dans ses yeux.

— J’en ai envie, murmura-t-il d’une voix plus faible.

Les lèvres qui s’entrouvrirent le captivèrent.

— Tu en es sûr ?

— Oui.

Il y eut alors un instant de flottement, leurs regards restant plongés l’un dans l’autre, puis le visage de Gabriel se rapprocha. Enfin, sa bouche se posa sur la sienne.

Le contact fut doux, plus qu’Alex ne l’aurait imaginé. Les lèvres de Gabriel avaient gardé le goût sucré de la boisson qu’ils avaient partagée. Lorsqu’une langue partit à la quête de la sienne, il leva la main pour s’accrocher à la chevelure de Gabriel et ouvrit plus largement la bouche dans une invitation muette. Le baiser s’approfondit. L’excitation monta, puissante, le poussant à refermer inconsciemment le poing sur les cheveux dans lesquels il avait glissé les doigts.

Un souffle passa sur ses lèvres.

— Tu as peur que je m’échappe ?

Alex perçut aussitôt la force avec laquelle il l’avait agrippé. Il desserra la main.

— Peut-être, avoua-t-il.

Le désir pulsait violemment à l’intérieur de son ventre, réduisant à néant tout ce qui ne tournait pas autour de la bouche de Gabriel au-dessus de la sienne, de son regard et de la chaleur de son souffle contre sa peau. Lorsque les lèvres de Gabriel s’emparèrent de nouveau des siennes, ses paupières se fermèrent et il se laissa aller à cette sensation d’irréalité qu’il éprouvait. La lenteur avec laquelle Gabriel l’embrassait pouvait bien être un rêve. Chaque contact de leurs lèvres l’une contre l’autre avait des airs de mondes à découvrir. S’il éprouvait l’envie d’aller plus vite, au fond de lui quelque chose lui chuchotait qu’il n’avait pas besoin de se presser, qu’il était inutile de brûler les étapes, qu’il avait le temps de les savourer. Longuement, leurs langues se caressèrent, leurs souffles se répondant, au point que, lorsque le baiser se rompit, Alex se rendit compte qu’il avait des difficultés à se réhabituer à la lumière et que la tête lui tournait.

Il cligna plusieurs fois des yeux, absorbé par l’expression de Gabriel, penché sur lui. Le souffle qui s’évada des lèvres de ce dernier fut brûlant :

— J’ai envie de toi.

Un temps, il laissa ces paroles le parcourir. Il effleura de ses dents la pulpe de ses lèvres, les percevant irritées par leur baiser.

— Tu veux que je t’apprenne comment on fait un bon porno ? reprit Gabriel avec une certaine ironie, mais qu’Alex sentit mal assurée.

Il pouvait percevoir l’envie sous-jacente, massive.

— On ne tourne pas un film.

— C’est une idée…

L’inquiétude resserra le ventre d’Alex. Gabriel ne fut pas loin de rire.

— Je parle pour le bouquin ! Ça pourrait te donner des idées.

— Dis surtout que c’est trop tentant de continuer à te moquer de moi sur ce sujet.

Un sourire de connivence monta aux lèvres de Gabriel.

— Je suis incapable de résister, avoua-t-il en se penchant pour l’embrasser.

Alex se tendit vers lui. Lorsque Gabriel s’attaqua à la chair tendre de son cou, il laissa échapper un soupir lascif, puis sentit ses doigts plonger dans sa chevelure, la parcourant avant d’atteindre la peau de sa nuque, sur laquelle ils s’attardèrent. Enfin, la main glissa dans le col de sa chemise en atteignant les muscles de son dos.

— Tu en avais vraiment envie ? murmura Gabriel.

— Oui.

— Beaucoup ?

Alex prit une seconde pour répondre. En percevant le pouce de Gabriel passer sur l’un de ses mamelons, à travers le tissu du t-shirt, il soupira :

— Oui.

— C’est vrai ?

Doucement, Gabriel fit rouler son téton entre ses doigts, le poussant à se mordre les lèvres tandis qu’il hochait la tête.

— Pas toi ?

Gabriel laissa planer un silence. Puis, il grimpa soudain jusqu’à se retrouver à quatre pattes au-dessus de lui.

Le cœur d’Alex s’emballa. Il contempla le pan de chemise blanche sortie du pantalon qui se trouvait tout près de son nez… et la peau qui apparaissait, à peine, à cet endroit.

— Si, finit par reconnaître Gabriel. Si. Tu aurais dû me le dire avant.

Alex le sentit soulever le rebord inférieur de son t-shirt.

— Si tu me l’avais dit, reprit Gabriel en lui embrassant le ventre – et cette sensation fut la plus incendiaire qu’il soit –, je t’aurais déjà pris sur ce canapé… Et ce bureau, là, ajouta-t-il après un temps de réflexion.

Alex fut parcouru d’un frisson lorsque Gabriel baisa la peau douce un peu plus loin.

— Et contre le mur, à côté de la porte d’entrée. Et…

— Tant que ça ?

Un sourire monta aux lèvres d’Alex. Il fixa de nouveau la portion de chair blanche qui se trouvait tout juste à côté de son visage, au bord de la chemise. Délicatement, il y passa un doigt.

— Tu es sûr de vouloir le faire ? demanda Gabriel.

— Oui.

Lentement, les mains de ce dernier glissèrent sur les hanches découvertes d’Alex, longeant ses côtes. Les lèvres qui se posèrent à nouveau sur la peau sensible de son ventre le firent se tordre d’envie et sa chair se couvrit de frissons sous les traînées humides que laissa sa langue.

Son cœur battait fortement dans sa poitrine. Ils n’étaient plus seulement en train de s’embrasser. La position dans laquelle ils se trouvaient l’inquiétait tout autant qu’elle suscitait en lui une excitation presque insoutenable. Gabriel était si proche de son entrejambe… Toute la tension qu’il ressentait était juste là, à peine un peu plus loin, là où tout son corps réclamait son contact. Que Gabriel y pose la main, la joue, n’importe quoi qui puisse apaiser son besoin : c’était tout ce qu’il désirait.

La pensée qu’il devait avouer maintenant son inexpérience s’imposa avec évidence.

D’un coup, le canapé bougea et il se sentit décontenancé en voyant Gabriel se relever. Son crâne se renversa en arrière et il ouvrit des yeux embrumés sur lui pour le découvrir en train de reculer de quelques pas dans une image hypnotique. Il roula sur lui-même pour se mettre sur le ventre et le suivre plus facilement du regard.

La voix de Gabriel s’éleva :

— Le canapé ou le bureau ? À moins que tu ne préfères le mur ?

Alex sentit sa respiration s’accélérer. Il observa Gabriel défaire les boutons de sa chemise, fasciné par la façon dont elle s’écarta devant son buste, avant de glisser le long de ses épaules. En le voyant déboutonner son pantalon, il se redressa pour s’asseoir nerveusement.

— Comme tu le veux, répondit-il enfin avant de s’affairer à ôter ses chaussures.

Fichue fierté qui le rendait incapable d’avouer son inexpérience.

Une fois pieds nus, il passa son t-shirt par-dessus sa tête, puis glissa la main dans sa chevelure. Il s’immobilisa en découvrant Gabriel finir de retirer son pantalon. Entièrement nu.

Le sexe tendu vers lui avait quelque chose de magnétique. Sa forme était parfaite, sa teinte toute en délicatesse. Il ressentit avec violence le besoin de le toucher. Lentement, il se leva, la tête brumeuse et le désir pulsant fortement dans son ventre. Une fois parvenu devant Gabriel, il ferma les paupières et se laissa griser par sa proximité. Il aima se noyer dans la langueur de l’instant, s’en laisser emporter.

Puis, d’un coup, il tomba à genoux devant ce membre dur, gonflé, superbe dans sa rectitude qui se trouva juste en face de son visage. Et il le prit dans sa bouche.

Il ne l’avait jamais fait auparavant. Ce n’eut aucune espèce d’importance, car à l’instant où ses lèvres glissèrent sur sa longueur, il sut qu’il s’agissait de tout ce qu’il voulait. Sa main s’enroula à la base de la hampe de Gabriel et il se laissa aller à de longs va-et-vient. Le sexe dur glissait à l’intérieur de sa bouche, frottait contre ses lèvres et effleurait l’intérieur de ses joues dans une sensation grisante, comme s’il s’agissait là de sa place, comme si leurs chairs avaient été faites pour se rencontrer. Au-dessus de lui, la respiration de Gabriel s’accéléra. Quelques soupirs hachés s’élevèrent de sa gorge, faisant parfois entendre un son légèrement plus rauque que les autres, et Alex s’en retrouva puissamment excité. Quand une main glissa dans ses cheveux, il appuya la tête contre elle, appréciant la caresse. Gabriel poussa alors lentement de manière à entrer plus profondément dans sa bouche, et si le premier réflexe d’Alex fut de reculer, le murmure qui parvint à ses oreilles le fit reléguer la gêne ressentie au loin. Il s’évertua ensuite à faire lui-même de longs mouvements sur la chair chaude qu’il prenait en lui, tout en se délectant des sons et des soupirs qu’il suscitait.

Au bout d’un moment, il dut reprendre son souffle et le fit en se frottant doucement le visage contre le membre dont la chair pulsait encore entre ses doigts. La paume qui descendit le long de sa joue le fit s’y frotter comme l’aurait fait un chat. Puis, il attrapa la main qui l’aida à se redresser, mais eut à peine le temps de se mettre debout que Gabriel se jetait déjà sur lui pour l’embrasser vivement. La voix de ce dernier se chargea d’urgence.

— Tu veux faire ça où ?

— Je ne sais pas…

— Le bureau ?

Alex regarda le meuble en question. Il ne savait pas.

— Oui.

Gabriel continua à l’embrasser en le faisant reculer jusqu’à ce qu’il se sente buter contre le rebord de bois. Le crissement des feuilles de papier qui s’envolèrent pour atterrir au sol emplit brièvement la pièce.

— Leçon un, murmura Gabriel en le soulevant par les fesses pour l’asseoir sur la surface plane.

Il fit une pause en fermant les paupières, comme s’il se retenait de toutes ses forces ou bien priait intérieurement.

— Dis-moi que tu as des préservatifs.

Alex sentit une chaleur incontrôlable lui monter au visage.

— Non.

— Merde…

La voix de Gabriel se fit plus impatiente, presque désespérée.

— Dans ton bureau ? Dehors à un distributeur, quelque part ?

— Je…

De toutes ses forces, Alex essaya de rassembler ses esprits pour se remémorer les enseignes de la rue, l’éventuelle présence d’une pharmacie ou d’un distributeur… mais Gabriel choisit cet instant pour déboutonner son jean et plonger la main à l’intérieur. Les doigts qui enserrèrent son membre pour y imprimer de longs mouvements de va-et-vient le firent fermer les paupières alors que sa tête se vidait de toute forme de pensée. Il entendit à peine le bruit que fit Gabriel en inspectant, fébrile, le contenu de ses tiroirs de l’autre main.

— Mike, parvint alors à émettre Alex dans un éclair de conscience.

Son collègue transportait systématiquement la moitié de sa maison lorsqu’il venait à l’atelier. En outre, il avait une sexualité suffisamment débridée pour que l’espoir soit permis.

— Où ?

Alex avala sa salive. Il ne savait même pas comment il avait pu penser à cette éventualité.

— Le bureau, là. Peut-être.

Son corps protesta quand Gabriel lâcha son sexe pour inspecter le meuble de travail de son collègue.

Il ne vit pas ce qu’il découvrit en ouvrant le tiroir. Il aperçut juste son sourire : le mélange de soulagement et d’amusement qui s’afficha sur son visage. Le préservatif que Gabriel déposa à côté de lui ne l’étonna pas. Le flacon associé le rendit incapable d’en détourner le regard.

— Tu t’allonges sur le dos ?

Tout dans la façon dont Gabriel venait de s’exprimer, criait le désir et l’urgence. Alex parcourut d’une main la surface lisse du torse lui faisant face. Puis il se laissa repousser en arrière. Il s’étendit en prenant appui sur ses coudes. Le geste brusque qui fit descendre ses vêtements au-delà de ses hanches le poussa à se raidir. Quand Gabriel reprit ses caresses sur son sexe, il tressaillit vivement.

— Écarte les cuisses.

La voix de Gabriel était brûlante. Sous son impulsion, Alex posa les pieds au bord du bureau.

— Putain ce que tu es beau…

Ces mots soupirés le firent fermer les paupières, autant par gêne que pour s’en laisser pénétrer.

Il se doutait de ce que Gabriel devait voir, depuis les traces de baisers sur sa peau à ses mamelons dressés, humides, en passant par ses cheveux emmêlés et ses lèvres rougies… son sexe qui se tendait désormais vers lui et vers le ciel.

Gabriel enserra leurs membres pour les caresser en même temps. Sous le plaisir, Alex trembla.

— Tu veux que je te prenne ?

La pensée qu’il devait parler du fait qu’il s’agissait de sa première fois se rappela de nouveau à lui, mais il ne sut pas comment l’exprimer et les caresses sur sa verge ne lui permettaient pas d’émettre quoi que soit, de toute façon. Il était tellement aisé de se laisser guider et enivrer par les mains et la voix de Gabriel.

— Reste comme ça, poursuivit ce dernier en se penchant sur le côté.

Hagard, Alex le regarda enfiler un préservatif. Il leva le doigt pour le passer avec curiosité sur son sexe, sentant le contact devenu différent à cause du fin latex et de la couche de lubrifiant. Puis il laissa ses genoux se faire écarter plus largement et lâcha un gémissement étouffé sous la langue qui passa au bout de son gland. Les premiers mouvements de succion qui suivirent le rendirent pantelant, le firent se tordre et donner un coup de reins pour entrer davantage dans la bouche chaude qui l’enserrait. Par réflexe, ses doigts cherchèrent la chevelure de Gabriel, la douceur de sa peau… Puis, Gabriel se redressa et Alex eut de la peine à rouvrir les paupières. La façon dont ses genoux furent repoussés vers le haut le fit détourner son visage dans un accès d’embarras, mais Gabriel passa à cet instant la langue au niveau de son entrée la plus intime et tout ce qu’il put faire fut de s’effondrer sur le bois de la table en gémissant. Son corps s’arqua. Le plaisir déferla, puissant, irrésistible, le surprenant par son intensité.

Une seconde, le déchaînement des sens qu’il était en train de vivre se calma et Alex essaya de retrouver son souffle, mais le doigt lubrifié qui plongea à ce moment-là dans son corps ne lui en laissa pas le temps. La voix de Gabriel s’éleva, calme :

— Pourquoi est-ce que tu ne me l’as jamais dit ?

Alex eut du mal à reprendre ses esprits. La présence à l’intérieur de lui ne l’y aidait pas.

— Que ?

— Que tu ne l’avais jamais fait.

Lorsque le doigt de Gabriel fit quelques allers-retours en lui, Alex se crispa, dérangé par la sensation. Il déglutit nerveusement.

— Aujourd’hui ? parvint-il à demander.

— Aujourd’hui… Avant…

— Je ne sais pas…

Sa voix se cassa, une pression plus profonde venant de faire naître un picotement le long de sa colonne vertébrale. La façon dont Gabriel insista sur l’endroit qu’il venait d’atteindre le fit s’arquer, son corps scindé entre la gêne et le plaisir qu’il éprouvait.

Enfin, Gabriel retira son doigt. En levant les yeux vers lui, Alex le vit enduire plus largement ses doigts de lubrifiant.

— Je ne sais pas, répéta-t-il, l’esprit trop embrumé et la chair impatiente.

Il remarqua seulement le regard de Gabriel sur son corps, comme captivé. Une respiration plus ample souleva son torse.

Quand Gabriel descendit de nouveau entre ses cuisses pour prendre son sexe dans sa bouche, Alex laissa retomber son crâne sur la table, à peine conscient de la manière dont ses fesses se firent écarter avant que deux doigts s’enfoncent à l’intérieur de lui.

— Tu aimes ? demanda Gabriel.

À cause de la pression, Alex eut du mal à répondre, mais la percussion qui suivit à l’intérieur de son corps fit naître de si puissants éclairs de plaisir en lui que les mots sortirent d’eux-mêmes.

— Oui… Oui, c’est bon.

Son corps entier réclamait que cette sensation se répète et il se tordit sous les nouveaux allers-retours qui se produisirent en lui, de manière si vive que, lorsque Gabriel retira ses doigts, il eut l’impression d’avoir passé un instant hors du monde. Hagard, il observa Gabriel pousser un long soupir, comme s’il tentait lui-même de calmer son excitation. Ses hanches se firent ensuite tirer, positionnées juste au bord de la table.

— Je n’arrive pas à croire que ce soit ta première fois, murmura Gabriel. Et en même temps, j’en suis content.

Alex l’écouta silencieusement. Il ne savait que répondre sinon admettre que Gabriel l’avait compris malgré lui. La sensation de son sexe se plaçant contre son entrée de chair le fit frissonner d’anticipation.

— Tu veux toujours que je sois ton premier ? demanda celui-ci.

La réponse s’imposa immédiatement.

— Oui.

— Ne me lâche pas des yeux.

— OK, répondit Alex.

Il prit appui sur ses coudes pour relever son buste. Un temps, il eut le sentiment de se perdre dans le regard qui était posé sur lui. Puis, Gabriel s’enfonça en lui, lentement, le faisant se crisper lorsque son membre franchit l’entrée de son corps. Pas un instant, il ne cessa cependant de fixer son visage. Lorsque Gabriel parvint au bout de son geste, il ne put toutefois se tenir sur ses coudes plus longtemps et retomba sur la table.

— Ça va ? murmura Gabriel.

— Oui.

Ce ne fut pas tout à fait la réalité.

Ce ne fut pas non plus tout à fait un mensonge.

La façon dont il se sentait ouvert s’avérait inconcevable. Si son corps ne s’adaptait pas aussi bien à la pénétration que leurs premières caresses le lui avaient laissé penser, il y avait pourtant quelque chose d’extraordinaire dans le fait de percevoir ainsi le sexe de Gabriel en lui, presque jouissif, et il eut le sentiment que si ce dernier n’avait pas marqué de pause pour s’immobiliser, l’orgasme aurait pu l’emporter. Après un moment durant lequel il attendit que se tasse la douleur initiale, il soupira doucement.

— Tu peux y aller.

— Sûr ?

— Oui.

Gabriel prit alors un instant pour enrouler ses doigts autour du sexe d’Alex, y pratiquant quelques caresses qui ne furent pas loin de le projeter dans la jouissance, tant la sensation fut vive. Puis sa main le relâcha.

— Ne te caresse pas avant que tu n’en puisses plus.

Alex n’eut aucune difficulté à comprendre pourquoi.

— OK.

— Fais-moi confiance.

Alex acquiesça. Lorsque Gabriel l’embrassa, il se versa totalement dans leur baiser, appréciant le répit qui lui était offert. Puis Gabriel se redressa et posa les mains dans le creux de ses genoux. Lentement, il les repoussa, s’aidant de ce geste pour se retirer lentement avant de plonger de nouveau à l’intérieur de lui. De plaisir, Alex rejeta la tête en arrière. La sensation était curieuse, inhabituelle, mais si intense… Il avait envie que Gabriel continue. Qu’il aille et vienne encore en lui.

Progressivement, comme il se détendait, les gestes de Gabriel devinrent moins retenus. Ses coups de reins se firent plus amples, plus saccadés. Alex haletait. Malgré la sensation inhabituelle et la pression presque trop forte, il ressentait le besoin de jouir à chaque fois que le sexe de Gabriel s’enfonçait en lui. L’envie de se caresser se faisait également lancinante, mais il ne voulait pas précipiter la fin de leur rapport. Quant à l’expression de Gabriel, bouche ouverte et paupières légèrement crispées sous le plaisir, elle était tout ce qu’il avait rêvé de voir.

Lorsque Gabriel ouvrit les yeux, il lui adressa un sourire, assorti d’un : « c’est bon », puis il se raidit en sentant ses genoux se faire relever plus haut et Gabriel entrer différemment en lui. De surprise, un râle lui échappa : son sexe venait de se presser juste au niveau de l’endroit le plus sensible de son organisme et le plaisir l’avait foudroyé. En le sentait recommencer, il gémit, sa tête roulant de côté et sa respiration devenant plus hachée. Petit à petit, les coups de reins s’intensifièrent.

Soudain, il sentit son bassin se faire tirer en dehors de la table et il eut un réflexe de sauvegarde et essayant de se retenir en appui sur les coudes, mais Gabriel le soutenait déjà en revenant s’enfoncer à l’intérieur de lui. Sa nuque partit vers l’arrière alors qu’un soupir rauque s’évadait de sa gorge.

La position était plus souple, ainsi. Gabriel lui maintenait le bassin dans le vide et s’y déhanchait plus vivement, faisant se couvrir son torse de sueur dans une image qu’Alex trouva d’une rare sensualité. N’y tenant plus, il s’effondra sur la table et lança une main vers son sexe pour se caresser vivement. Le plaisir fusa. En réaction, Gabriel accéléra son rythme, le faisant pousser des gémissements d’extase qui gagnèrent en intensité au fur et à mesure qu’il s’approchait de l’orgasme. Et lorsqu’il fut sur le point de succomber, Gabriel le pénétra avec tant de force, butant contre ses fesses, qu’il se tendit de tout son être. Chaque muscle de son corps se contracta et il se vida par à-coups alors que la jouissance l’emportait. Gabriel ne tarda pas à le suivre, se déversant à son tour en quelques mouvements saccadés. Leurs souffles et leurs voix se mêlèrent. Le monde devint blanc, l’univers impalpable. Le torse de Gabriel finit par s’échouer sur le sien. Leurs poitrines à tous deux se soulevaient et s’abaissaient fortement. Puis Gabriel l’aida à redescendre au sol et ils se traînèrent jusqu’au canapé sur lequel ils s’écroulèrent. Une seule pensée lui vint : il était bien, là.

Le silence se fit alors, seulement troublé par le son de leurs respirations.

Alex leva la main pour la poser sur le crâne de Gabriel. Un long souffle s’échappa de ses lèvres. Son cœur battait encore trop vite, lui résonnant dans les oreilles.

Il se sentait incroyablement heureux. Il caressa la chevelure de Gabriel, jouant avec la douceur de ses mèches.

Au bout d’un moment, il reprit la parole. Son esprit était encore ailleurs.

— Tu t’es arrêté à la leçon numéro un.

Gabriel leva les yeux sur lui. Un doux sourire s’était affiché sur les lèvres.

— On va devoir recommencer, alors.

— Sûr…

Le visage de Gabriel glissa contre son ventre.

— D’autant plus qu’on doit encore le faire contre le mur… et puis par terre.

Il embrassa sa peau. Alex sourit, amusé.

— Et puis les pièces de l’appartement, ajouta Gabriel. La table de la cuisine, la chambre… La salle de bains…

Ce coup-ci, Alex se mit à rire.

— On va se retrouver aux prises avec une Mél en train d’essayer d’entrer avec un appareil photo.

— Sans faute.

— Sans parler de ses copines.

— Que de bonnes choses en perspective, ironisa Gabriel en levant la main pour caresser en un geste aérien le torse d’Alex.

Il annonça ensuite, d’un ton plein de certitudes :

— On recommencera. Demain. Ce soir. Tout à l’heure. Tout de suite. Laisse-moi juste le temps de récupérer.

Le sourire de Gabriel était un mélange de satisfaction post-orgasmique et d’une rare douceur.

— Oui.

Les yeux d’Alex se fermèrent. Derrière ses paupières closes prirent place de nouvelles images, des pensées qui n’avaient désormais plus rien à voir avec celles qu’il avait eues auparavant, tout simplement parce qu’il ne s’agissait plus d’imagination, mais de ce qui était possible maintenant, de ce qui arriverait…

Et que la réalité était encore plus belle que les rêves.

Hard – 19 ans

19 ans

J’avais 19 ans quand j’ai rencontré Ayme.

Ce n’est pas son vrai prénom, bien évidemment : le vrai, c’est Aymeric, mais je l’ai toujours appelé ainsi. Ses amis l’appelaient comme ça, aussi, et je crois que je suis tombée amoureuse de son prénom comme de lui. Ils allaient parfaitement ensemble et il était Ayme, comme « aime » était ce qu’il incarnait pour moi : ce sentiment intense et inédit qui m’emportait soudain en fracassant tout ce qui avait pu composer auparavant mon existence. Qui me faisait voler au-dessus des Cieux.

J’avais donc 19 ans et s’il n’était pas mon premier petit ami, il était le premier, et le seul, qui ait jamais mérité d’être considéré comme tel, pour moi.

Je n’étais pas spécialement une oie blanche, à cette époque. J’étais déjà trop adulte. La vie s’était chargée de faire ça de moi. Je vous le raconterai plus tard, aussi. J’avais une vie sexuelle active depuis plusieurs années et suffisamment de curiosité concernant le sexe pour avoir un vécu qui a surpris Ayme, les premiers temps. Pourtant, avec lui, c’était comme si je repartais de zéro. Comme si je n’avais rien fait, avant, comme si je redécouvrais tout. D’une part, aucune de mes relations précédentes n’avaient été liée à un attachement affectif ou même un intérêt réel pour la personnalité des mecs avec qui je sortais, même si je l’aurais aimé, aussi. Je n’avais juste pas rencontré le « bon », et je m’en étais accommodée, ne sachant pas ce que c’était de tomber amoureuse, alors.  D’autre, part, je ne pense pas qu’il y ait une expérience si extraordinaire à tirer de la succession de rapports de courte durée, comme je l’avais vécu. Je vois parfois des gens glorifier leur nombre d’amants et pourtant j’ai appris bien plus d’une relation suivie sur des années que de dix, certes variées, mais éphémères, non seulement sexuellement mais sentimentalement. En soi, j’ai même du mal à trouver des caractères réellement distinctifs à mes précédents amants. Il y a celui à qui j’ai fait ma première fellation, celui qui m’a fait découvrir le cunnilingus, celui que j’ai chevauché pour la première fois et… même, je ne suis pas sûre de ne pas en confondre deux, pour tout dire. Sur le coup, ces premières découvertes avaient de la valeur. Ce que j’avais vécu avec l’un ou avec un autre comptait, mais à l’arrivée, je me rends compte qu’elles se sont toutes noyées dans un magma commun. C’est comme des trophées que j’aurais décrochés et qui seraient devenus obsolètes depuis. Sans intérêt. Il y a le « avant Ayme » et le « avec Ayme », et toute ma vie sexuelle ne se sépare qu’en ces deux périodes distinctes. Je crois même que tous les autres sont presque devenus « un », à force : un amant anonyme, commun entre tous, avec qui j’aurais vécu un certain nombre de premières fois mais qui se sont toutes effacées du jour où j’ai pu les redécouvrir avec l’homme que j’aimais.

Il y a donc eu Ayme…

Ayme et les années qui se sont succédées.

Le temps est une épreuve si violente pour le couple… Est-ce que c’est bien celle-ci, la vie à laquelle tu rêvais ? Je crois qu’on se pose tous la question un jour. Au début, il peut sembler aisé de répondre « oui ». Puis ça devient plus difficile.

Comment imaginais-tu ta vie ?

Je pense que, à de très rares exceptions, personne ne dirait « comme maintenant ». Et pourtant, avec Ayme, ça a longtemps été ce que j’éprouvais et même mieux : pas aussi belle… Je m’en émerveillais à en être troublée, confuse. Je n’avais jamais attendu autant de la vie. Et je ne savais pas que ça pourrait durer ainsi.

J’ai donc rencontré Ayme à 19 ans. Il en avait 21. Il n’était pas le plus beau mec du coin – son pote, qui me draguait à l’époque et qui nous a permis de nous rencontrer, l’était plus que lui – mais il était assez beau pour moi et il avait une lumière dans les yeux comme je n’en avais jamais vue. Quelque chose de profond et de gai, qui faisait pétiller son regard comme si là était l’incarnation-même de la vie. J’ai toujours été attirée par les personnes à part, et Ayme avait aussi ce petit côté bad boy qui marche parfaitement sur moi. Il était assez réservé, mystérieux, drogué notoire – enfin… il fumait beaucoup de joints, même si pas seulement – et puis, surtout, c’était la première fois que je rencontrais quelqu’un comme lui. Ça m’avait fait bizarre, d’ailleurs, parce que je n’étais pas très sociable, à l’époque – je ne le suis toujours pas mais j’ai appris à le masquer – et que, jamais, avant lui, je n’avais rencontré quelqu’un avec qui je me découvrais autant de connivences. Quelqu’un comme moi. C’était cette rencontre extraordinaire de la personne avec qui j’aurais pu grandir, cet alter ego stupéfiant qui avait de la proximité du frère, et de la simplicité de l’ami d’enfance, mais même au-delà : quelqu’un de fait pour moi. Quelqu’un qui m’était apparu comme un cadeau, magnifique et improbable. Quelqu’un qui m’avait fait sentir à quel point la vie avait été vide, sans lui, auparavant, et à quel point elle le redeviendrait s’il devait n’être plus là. Quelqu’un qui avait mis sa pierre en moi, son petit engrenage, qui m’avait soudain fait marcher.

Bien sûr, je suis tombée très vite amoureuse. Ayme ressemblait à mon père – forcément. Paye ta psychologie de base avec ton modèle paternel – et j’admirais son esprit et sa culture comme j’avais apprécié les discussions que j’avais longtemps eues avec mon père, à l’époque où c’était encore possible, quand on s’asseyait à la table de la cuisine une fois le repas fini et les assiettes débarrassées. Le fait qu’à l’époque, cette période-là de ma vie soit derrière moi avait probablement joué. Le fait que je n’ai déjà presque plus eu de famille, que j’en avais une nouvelle à rechercher. Avec Ayme, on parlait de tout, on s’abreuvait des mots de l’autre, on se noyait dans le plaisir d’être ensemble, et toute la vie, autour de nous, me paraissait elle aussi un cadeau. On n’habitait pas encore sur Lyon, à ce moment-là. On vivait en Bretagne. Je n’en étais pas originaire mais, sur la fin, ma famille s’y était installée et Ayme y avait toute la sienne, tous nos amis aussi vivaient là, nos camarades de classe, et tous ceux qui composaient alors notre existence.

On sortait beaucoup. On s’amusait énormément. On vivait tout avec folie, et avec excès aussi, comme on peut si bien le faire à cet âge où le monde semble nous ouvrir si grands les bras. Où la vie toute entière nous crie de la croquer, et de prendre tout ce qu’on peut prendre alors, et de se gaver de tout ce qui s’offre à notre portée. Et on n’était jamais seuls. Nos amis, aussi, étaient une partie de nous. Des sourires partagés et des doigts qui ne voulaient jamais se désenlacer. Tous ensembles. Tout le temps.

Et le sexe était bon, également. On avait une vie sexuelle enjouée, on s’éclatait à essayer des expériences soit qu’on n’avait encore jamais vécues l’un ou l’autre, soit qu’on n’avait jamais vécues ensemble, et à profiter des occasions insolites, et à s’aimer, tout simplement. Tout était neuf, puissant et formidable. Je n’avais jamais ri, je n’avais jamais pleuré, je n’avais jamais eu de plaisir, je n’avais même jamais été touchée, aucune main ne s’était posée sur mon sein, aucun souffle dans mon oreille, aucune blague partagée, aucune connaissance… de rien. J’étais l’enfant né, candide et pur, et tout mon être ne s’emplissait que d’Ayme, de ce qu’il était, lui-même, de ce qu’il était pour moi, et de ce qu’on était tous deux l’un pour l’autre.

Quel que soit ce qu’a pu devenir notre couple plus tard, et comment a pu dériver notre relation, et ce qui pourra nous attendre, encore, l’un l’autre, je n’ai jamais oublié ça. Et je ne l’oublierai pas. J’ai été amoureuse comme je n’aurais pu imaginer l’être un jour. Et j’ai été heureuse comme je ne croyais même pas qu’on puisse l’éprouver. J’ai vécu des années avec la conscience de cette chance incroyable, et je l’ai encore. Malgré tout ce qui s’est passé, depuis. Ayme m’a offert ça. Et rien ne pourra jamais le détruire, même si on finit en ruine lui et moi. Il y a eu ça : cette flamme extraordinaire. Et elle continuera toujours à être là, même vacillante, même éteinte : vibrante au moins dans ma mémoire. Vibrante, dans ce qu’on a été, vibrante dans ce qu’on a fait. Vibrante, dans tout ce que ça veut dire de lui, de moi, de nous…

J’ai dit que, à de très rares exceptions, personne n’aurait imaginé son existence telle qu’elle a pu devenir plus tard. La vie peut nous faire de ces coups… Et je le ? crois sincèrement. Et pourtant, elle est alors là, cette vie, et tu es obligé de te demander comment faire pour t’en accommoder, avec parfois des relents de regrets, et cette conscience terrible qui te tombe dessus et qui te dit que tous les rêves sont voués à mourir… ou qu’ils ne durent qu’un temps, qu’ils n’ont  de réalité que dans l’instant exact dans lequel ils s’accomplissent. Et, à ce moment-là, ils sont beaux, ils sont même magnifiques, mais le temps arrive ensuite et se charge de les ternir, peu à peu, jusqu’à ne laisser derrière eux que des éclats auxquels tu te raccroches parce que, malgré tout, tu as de la chance de les avoir encore, ou d’en garder une forme de traces… Sauf qu’ils ne sont en fait plus que des bribes, des effiloches ponctuant une vie qui n’est plus depuis longtemps celle que tu as rêvée. Mais tu n’as pas envie de les perdre, ces effiloches, alors tu t’accommodes.

Tu espères.

Peut-être qu’un jour, je dirai que je suis morte, à un moment donné. Je dirai que ma relation avec Ayme m’a tuée, m’a détruite, a fait mourir des parts de moi qui ne renaîtront jamais, m’a trop cassée pour que je puisse encore être réparée, et je serai à l’image, moi-même, de cette destruction. Mais il y a eu ça, entre nous. Ça. Cette beauté stupéfiante, merveilleuse et inattendue. Cette vie, que j’ai touchée, et que je ne demandais pas si belle, alors.

Je serai morte. Peut-être. Mais, à un moment donné, j’aurai vécu.


Hard – A partir de là

A partir de là

A partir de là, j’ai commencé à considérer que c’était possible. A partir de cette rencontre, de ce type que j’avais suivi dans sa bagnole et avec qui j’aurais pu coucher si je ne m’étais pas défilée.

Je n’étais pas comme ça, je n’étais pas vraiment comme ça. J’étais encore une fille avec ce que l’on peut appeler des principes. C’est toujours très con, des principes, ou alors très noble, ça dépend. Ça dépend du regard, de l’angle de vue, de la hauteur à laquelle on se place… Et, bien que très ouverte à ce sujet, j’avais dans l’idée que la libération sexuelle que je concédais volontiers à d’autres n’était pas pour moi. J’étais du genre « faites-le ! », mais moi… « Ah non, moi je ne fais pas ça ». Non mais sérieusement. Je ne couche pas avec d’autres personnes que mon mec, je ne couche même pas avec différentes personnes sur une période relativement restreinte, je ne couche même pas, en fait. Du moins, ces derniers mois, je ne couchais plus. J’avais toujours aimé le sexe mais ça ne me gênait pas de le faire passer après ma relation amoureuse. Ou presque… Je ne vais pas prétendre que je le vivais bien, mais c’était un sacrifice que je faisais. Un sacrifice involontaire. Vous voyez, c’est comme l’enfant qui va mettre un temps de côté son épanouissement personnel pour s’occuper de ses parents malades. Là, c’était ce que je faisais : j’étais malheureuse, j’étais en manque, mais je mettais ma vie sexuelle de côté. J’essayais encore de sauver ma vie amoureuse, et, si je devais faire un choix, je préférais sauver celle-ci. De sexe, on peut s’en passer – j’en ai fait l’expérience, je survivais –, même si difficilement. D’amour aussi, mais c’est plus dur. On se passe de tout, après tout, quand on n’a plus rien entre les mains. Je ne le voulais pas, du moins. J’avais rencontré mon alter ego, le compagnon merveilleux de ma vie, je continuais à placer ça avant ma vie sexuelle. Choix à la con, peut-être, mais les cartes que j’avais en main étaient tellement insuffisantes, et tellement restreintes, que je faisais bien ce que je pouvais. Quand on n’a que des cartes de merde à jouer, on en joue une ; on n’est pas moins conscient que c’est une carte de merde. Tu as un sept de carreau et un huit de pique, euh… tu joues le huit ?

Ma carte de merde à moi était donc « allez-y, éclatez-vous dans votre vie sexuelle », mais moi je ne fais pas ça. En soi, je ne sais même pas pourquoi j’ai commencé à renverser cet ordre établi. Frustration sexuelle intense ? Ras de bol ? Sensation du temps qui, lui, s’écoulait bel et bien, et que je ne pourrais jamais retenir ? Envie de faire un gros bras d’honneur à mes cartes daubées, à la vie, à Ayme qui m’avait réduit à ce jeu de merde, à mon existence misérable ?

Un peu de tout ça, probablement.

Au fond de moi, je n’envisageais pas de pouvoir le faire avec un mec pour qui j’éprouverais autre chose que du mépris, toutefois. Je pense que c’est significatif du fait que j’étais dans la culpabilité de re-faire passer un instant ma vie sexuelle avant l’Everest que je m’échinais à gravir quotidiennement pour sauver ma vie amoureuse, ou du moins ce qu’il en restait. J’étais prête à coucher… OK, je coucherais. Une queue transpercerait mon bas-ventre, mais ce serait une queue que je ne reverrais jamais, et que je ne risquerais pas de revoir, de toute façon. Je ne coucherais pas avec quelqu’un que je pourrais aimer. Un peu comme dans ce roman de Boris Vian que j’ai lu plus jeune et qui m’a souvent hantée, où la mère veille à ne manger que de la viande avariée pour laisser les plus beaux morceaux à son enfant : même prendre les parties les moins nobles ne lui suffit pas, il faut qu’elle les laisse pourrir pour avoir la sensation de se sacrifier assez pour son enfant. J’agirais de la même manière : je passerais ma frustration sexuelle sur une queue anonyme, mais cette queue appartiendrait à un homme que je n’aurais jamais pu aimer, par qui je ne me serais même jamais laissée draguer auparavant – j’y aurais coupé court –, qui ne me plairait pas. Je laisserais donc ainsi les meilleurs morceaux de moi-même à Ayme, morceaux dont il ne bénéficierait pas parce que notre relation ne le lui permettait pas, mais dont il aurait quand même le bénéfice de l’exclusivité – quelle connerie, quand l’idée restait qu’il ne soit jamais au courant.

Après cette première expérience dans la rue, donc, m’a vraiment trotté en tête l’idée de recommencer, et puis d’aller plus loin. Oh, ce n’était pas la première fois, bien sûr. J’avais déjà songé, auparavant, à aller trouver ailleurs le contact sexuel qui me manquait tant – je n’envisageais même pas le plaisir ; juste la possession, mais sans imaginer un passage à l’acte pour autant. Je fantasmais tout simplement, mais voilà, c’était en moi.

Cette fois a changé la donne. Elle m’a fait prendre conscience que ça pouvait arriver, pour de bon : que c’était possible et que c’était même, peut-être, quelque chose que je pouvais provoquer.

Mon esprit en était sans cesse occupé.

Curieusement, je ne ressentais pas de culpabilité vis-à-vis d’Ayme ; juste de la colère parce qu’il était responsable de ce que je vivais, après tout. C’était sa création. Son œuvre. Lui seul m’avait restreint à ces pauvres cartes, et peut-être étais-je même trop généreuse dans ma considération du peu qu’il m’avait laissé. Peut-être n’avais-je déjà plus depuis longtemps qu’une seule carte : ce 7 dont je ne savais que faire et que je serrais pourtant avec force entre mes mains, de peine de le perdre, lui aussi. C’est ça, aussi, ces spirales délétères dans lesquelles on s’enfonce : on ne se rend même plus compte de la profondeur à laquelle on a sombré. Je songeais juste à recommencer. A ça, cet anonyme, et ces mains et ce sexe qui pourraient entrer en moi.

Je me retrouvais donc après cette première expérience d’adultère qui n’en était pas vraiment un, perdue, consciente seulement d’avoir mis le premier pied sur une voie qui m’obsédait, soudain, et je m’interrogeais sur ce que j’attendais exactement. Ma seule certitude était que je ne voulais personne dans ma vie – d’autre qu’Ayme, et encore c’était l’Ayme d’avant que j’aurais voulu –, du moins personne sérieusement. J’étais en deuil, d’une certaine façon, et dans un putain de deuil profond que je présumais durer toute ma vie. Ayme n’était pas juste l’être que j’avais aimé. Il était celui avec qui j’avais projeté de finir mes jours, celui qui devait toujours être là, jusqu’au bout. Je doutais de pouvoir annihiler totalement la part de moi qui continuait à rêver à ce qu’un renouveau de notre relation soit possible, toute infime qu’elle soit, et toute assaillie de rappels à la raison, mais mon sentiment d’échec n’en était pas moins fort. Je refusais de céder à un autre la place qui lui restait toute entière en mon âme et ma vie dévolue. Je préférais voir le siège vide et inoccupé. Ce ne pouvait être que lui ou personne d’autre. Lui ou le néant.

Le cul… Bon, il y avait plusieurs raisons pour lesquelles je refusais de m’en passer.

Primo, je ne me reconnaissais plus. Le sexe avait toujours représenté une part trop importante de ma vie pour que je puisse la voir péricliter ainsi sans m’en sentir blessée. Que m’était-il donc arrivé ? Mon imagination fonctionnait encore, pourtant. Mes désirs aussi. Mon corps était juste un désert aride, une terre ayant fini par s’habituer à manquer d’eau, même oublieuse du fait qu’un jour elle avait pu être abreuvée.

Ensuite, recommencer à avoir des rapports sexuels m’aiderait. J’y songeais, en tout cas. Nous aiderait, même, tous deux. M’émanciper sur ce plan m’apporterait l’oxygène dont j’avais désespérément besoin pour pouvoir rester forte. D’un côté, j’essayais de sauver ce qui avait été notre couple, de l’autre je m’occupais de moi. Juste moi. Et j’essayais de gravir mon putain d’Everest. Chaque jour. Cette connerie de montagne, avec mes mains écorchées d’avoir tant essayé.

Enfin, et probablement était-ce le plus fort, je vivais cette optique de retour à une certaine sexualité comme une forme de revanche. Une façon de me dire que, ça au moins, juste ça, Ayme ne me le prendrait pas. Je lui donnais déjà tout. Je lui donnais même ce qu’il ne revendiquait pas, ce qu’il ne m’aurait jamais demandé parce qu’il aurait été fou de le faire : je lui donnais mon cœur à vie. Je lui donnais mes aspirations, mes rêves et mon existence. Je lui donnais tout ce que j’étais. Et j’étais ambiguë dans mon comportement vis-à-vis de lui, mais je n’étais que ce qu’il m’avait fait devenir : pétrie d’illogismes, incapable de trancher entre plusieurs possibilités toutes plus honnies les unes que les autres, perdue entre la peste et le choléra – et je choisissais le SIDA. Mais il y avait quand même certaines choses que je lui refusais. Me faire tomber en dépression. Ça, je l’avais assez frôlé depuis que notre histoire avait mal tourné et je rejetais férocement l’idée même qu’il puisse me pousser jusque-là. Et me priver de ma vie sexuelle.

Je devais avoir encore, je devais en avoir une, et j’en aurais. J’en aurais juste une avec des personnes qui ne toucheraient jamais mon cœur.

Porn ? What Porn ? – Ce n’est pas du porno ! (1)

Autrice : Valéry K. Baran.

Genres : Érotique, M/M, humour, fluff.

Résumé : Alex cherche à poursuivre dans le secret le roman épicé qu’un de ses amis n’a pas pu terminer. Mais Gabriel, son meilleur ami et celui pour lequel il ressent une attirance difficile à repousser, risque de tomber dessus…

Ce n'est pas du porno !

— Hein ?

Mélissa se tourna pour observer avec désolation l’expression ahurie de son colocataire, la bouche ouverte dans l’incompréhension et le geste en suspens, alors qu’il s’apprêtait à ouvrir son sachet de pâtes déshydratées. Gênée, elle attrapa un bol en attendant que ses mots fassent leur trajet dans son cerveau bien ralenti.

Les lèvres d’Alex se refermèrent avant de se rouvrir dans la seconde en une imitation très réussie de la carpe cherchant à attraper une mouche.

— Il…

Un rictus d’incompréhension déformait sa bouche.

— Il va faire, euh… Il va, il, bégaya-t-il avant de froncer les sourcils et de répéter : Hein ?

Mél eut un sourire crispé. Elle s’assit à côté de lui à la petite table à la peinture piquée qui entrait à peine entre les meubles de cuisine et le plan de travail de leur appartement, puis coinça quelques-unes de ses longues tresses derrière son oreille avant de se verser de l’eau chaude.

— Il va passer à ton atelier, répéta-t-elle en articulant lentement. J’y ai oublié mon téléphone hier en venant te voir. Je lui ai juste demandé de s’y arrêter pour me le récupérer.

Son regard se leva sur Alex. Il était resté immobile exactement dans la même position qu’auparavant et ne fit que de cligner plus fortement des paupières.

— Quoi ?

Après un rire nerveux, Mél plongea un sachet de thé dans son bol, appréhendant la nausée qui la menacerait quand Alex lui ferait subir l’odeur de bouillon déshydraté de sa nourriture quotidienne.

— Alex…

Elle agita une main devant ses yeux vitreux.

— Tu sais bien qu’il y a un double des clefs ici ! Ses cours sont à côté. Lui, il se lève tôt pour étudier. Toi, tu… bon ben, tu mènes une vie d’artiste, quoi ! Tu as vu quelle heure il est, encore ?

Durant une seconde, il regarda l’horloge Corto Maltese accrochée au mur, hagard. Mél l’observa avec désespoir tant il semblait planer et bien, là. Rien qui ne tranche véritablement avec son tempérament rêveur, toutefois. Allô, Alex, ici la terre…

Le voir se ressaisir, comme s’il atterrissait soudain, eut quelque chose de risible :

— Mais je m’en fous, de l’heure !

— Écoute, reprit-elle aussi calmement qu’elle le put en pressant ses doigts sur ses tempes. Il a bien l’habitude de venir à ton atelier, non ? Qu’est-ce que tu veux qu’il y fasse ? Il ne va pas fouiller ! Et puis je lui ai dit où était mon téléphone, de toute façon. Je m’en souviens parfaitement : juste sur ta table de travail…

Pour toute réponse, les doigts d’Alex se resserrèrent nerveusement sur son paquet de pâtes déshydratées.

— À côté des… documents sur lesquels tu travailles ces derniers jours, tu sais… Alex ? Tu te souviens ?

Le plastique de l’emballage émit une faible protestation. Mél se sentit de plus en plus hésitante.

— D’ailleurs, je n’ai pas eu l’occasion de te le demander : ce sont des notes que tu prenais ? Parce que je n’ai pas vu un seul dessin, en fait, et ça m’a étonnée…

Elle grimaça alors qu’un son de pâtes écrasées lui parvenait. Alex devait être méchamment perturbé… Avait-elle fait une boulette ? Elle eut un regard compatissant devant son visage blême et sa façon de cligner des yeux comme s’il essayait de reprendre ses esprits. Il ouvrit lentement la bouche comme s’il tâchait de formuler une pensée cohérente.

— … Quoi ? »

Ce coup-ci, Mélissa laissa retomber son front sur la surface de la table.

— Mais qu’est-ce que tu as, Alex ? gémit-elle en se redressant. Ça t’embête tant que ça qu’il aille là-bas ? Tu nous caches des trucs ou quoi ?

Le petit rire qui l’avait prise à la fin de cette phrase fut rapidement interrompu par l’évidence : mais oui, bien sûr qu’il leur cachait des trucs ! Miiince…

— Mais rien du tout ! se défendit-il en déchirant d’un geste nerveux son sachet de pâtes, les répandant autant dans son bol que sur la table. Je m’en fous, moi, qu’il aille là-bas, s’il veut récupérer ton portable à la noix, là. Tu ne peux pas faire gaffe à tes affaires, aussi ?

Avec stupéfaction, elle l’observa plonger vivement ses baguettes dans le mélange d’eau tiède et de pâtes écrasées, au milieu duquel flottait le petit sachet de bouillon orange qu’il en était même arrivé à oublier d’ouvrir, et le remuer. Elle prit son bol de thé entre ses mains et but une gorgée de liquide en tâchant de faire semblant de n’avoir rien remarqué.

— Enfin bon. Il rentrera donc tout à l’heure. À moins que tu veuilles le rejoindre à ton atelier ? tenta-t-elle dans un élan de compassion. Tu sais, Gabriel y passera peut-être après ses cours au lieu d’avant, on ne sait jamais. Et puis tu devrais en profiter pour bosser sur tes planches, toi aussi. Tu crois qu’il va attendre encore longtemps ce fameux éditeur qui avait l’air tellement intéressé par ce que tu fais ?

Le sourire qu’elle avait tenté à la fin de cette tirade se fana devant l’expression grimaçante d’Alex. OK… À chaque fois qu’elle ouvrait la bouche, c’était pour empirer la situation, en fait. En même temps, déjà que le pourcentage de chances que Gabriel remette à plus tard quelque chose qu’il pouvait faire tout de suite était quasi nul, elle devait le reconnaître, si elle se mettait à évoquer en plus les problèmes de boulot d’Alex, elle allait l’achever. D’autant plus qu’il se levait à peine, le pauvre.

Il finit par déclarer :

— Ouais, c’est bon, je vais y aller.

Il engloutit ensuite à toute vitesse le contenu de son bol.

— Mais pourquoi est-ce que tu lui as demandé ça ? reprit-il. J’aurais pu te le ramener, moi.

— J’attends un appel.

— Ah ?

— Tu sais, ce mec avec qui tu bosses… qui ressemble beaucoup à cet acteur, là, dont je t’ai parlé. Alors, oui, il fait un peu asocial sur les bords, je dirais même qu’il est totalement space, mais on a bien sympathisé hier et je trouve ce qu’il fait trop chouette. Il a un sacré talent ! Tu ne vas pas me dire, mais ses peintures, c’est quelque chose d’incroyable.

Parce qu’Alex ne releva qu’un regard bovin sur elle, elle tâcha de se rattraper aussi vite :

— Non mais, j’adore aussi ce que tu fais, Alex ! Là, c’est juste que j’ai complètement flashé et…

— Ouais ouais ouais.

— Parce que, bon, tu sais, ça me ferait du bien de sortir un peu avec quelqu’un, aussi. C’est super de vous avoir tout le temps tous les deux à côté de moi, je ne veux pas dire le contraire, mais c’est aussi une souffrance, franchement. Déjà que vous ne vous gênez jamais pour vous balader à moitié à poil dans l’appartement…

Il leva les yeux au ciel, comme si elle disait des absurdités. C’était pourtant loin d’être le cas !

— Et puis vous êtes totalement inaccessibles ! poursuivit-elle.

— La dure vie de la colocataire femelle entourée de deux homosexuels mâles.

— La vie est injuste.

— Tu l’as dit.

Avec un petit sourire, il débarrassa rapidement son bol.

— Et puis vous ne me ménagez pas non plus, renchérit-elle. Déjà que j’ai limite l’impression de tenir la chandelle, parfois, il ne manquerait plus que vous passiez à l’étape supérieure pour que…

Le bruit de baguettes de bois se cassant en ripant sur la table la fit glousser de surprise.

— Non mais, je plaisante, Alex ! Calme-toi ! Faut arrêter de bouffer tous les jours les mêmes choses, ça te grille des neurones du cerveau, tu sais. Et puis on en a déjà parlé. Je te le dis, moi : à mon avis, vous feriez mieux de vous sauter dessus un bon coup, que ce soit clair une fois pour toutes.

Même si elle s’y attendait, voir le visage d’Alex se décomposer avant qu’il sorte de la pièce en grognant l’amusa énormément. Ils se connaissaient depuis tellement longtemps tous les trois qu’elle ne se serait jamais privée de le taquiner sur ce sujet.

— Quand est-ce que vous vous décidez à vous avouer votre flamme, d’ailleurs ?

— N’importe quoi ! cria-t-il depuis la pièce adjacente.

Elle le regarda passer dans l’encadrement de la porte. Il avait enfilé un jean rapiécé aux genoux et s’arrêtait régulièrement pour chercher du regard un t-shirt mettable parmi les vêtements éparpillés dans leur petit salon. La notion de « rangement » avait toujours été un concept abstrait pour Alex. Alors qu’il ébouriffait les mèches sombres de ses cheveux en se frottant le crâne, elle sirota lentement son thé en se délectant de la vue plus que plaisante qu’il lui offrait.

— N’empêche que, s’il se passe quoi que ce soit entre vous, préviens-moi : je ne veux en aucun cas louper ça. Et puis j’inviterai les copines pour l’occasion, tant qu’à faire ! Mag, obligé, et puis Maëlle et…

— Mais bien sûr ! Il faut dire que tu as tellement peu souvent l’occasion de nous reluquer tous les deux, depuis le temps qu’on vit ensemble…

— Raison de plus ! C’est justement parce que je sais que ça me plairait d’y assister.

Le rire d’Alex fut un régal à entendre. En le voyant passer le t-shirt qu’il venait de dénicher, elle se garda de le charrier également sur la couleur jaune pétard de celui-ci. Quant à l’incroyable discrétion de la tête de barbare en armure dans un déluge de flammes qui en ornait le devant et qu’il avait créée lui-même selon l’une de ses illustrations, mieux valait ne pas en parler non plus. Elle ne put toutefois retenir un sourire. Alex lui adressa un regard de connivence, conscient de son amusement à ce sujet, puis sauta dans ses baskets.

— Et je ne suis pas ridicule ! scanda-t-il en courant vers la porte.

Mél lui lança un trousseau.

— Allez, file !

— Gogo gadget au turbo…

— Bon courage.

— Ouais.

— Et puis tu me diras ce que tu cachais !

— Rêve encore !

Elle riait encore quand lui parvint le claquement de la porte d’entrée.

Hop là ! Alex sauta du bus, courant à reculons en adressant de grands signes de remerciement à la conductrice. Par jeu, il donna une petite claque au panneau de signalisation devant lequel il passa. Les immeubles se succédaient autour de lui, longues barres grises se hissant vers le ciel sans en entacher le bleu qu’il contempla un instant, rêveur.

Depuis qu’il lui avait montré certaines de ses planches, la conductrice du bus avait tendance à omettre de lui demander son titre de transport. Elle parlait d’autre chose ou semblait s’intéresser aux passagers suivants au moment de le faire. Alex n’était pas dupe. La discussion qu’ils avaient eue sur sa situation financière n’y était pas pour rien. Les quelques petits boulots précaires comme la distribution de publicités ou de flyers qu’il faisait de temps en temps ne lui apportaient que trois fois rien, à peine de quoi assurer parfois sa part de loyer, faire des courses à pas cher… Il se débrouillait cependant toujours pour récupérer un lot de produits gratuits de la part de ses employeurs. Dernièrement, il avait ramené à l’appartement une bonne cinquantaine de paquets de barres chocolatées, un sac d’environ cinq cents petites cuillères en plastique, du papier toilette en gros rouleaux de supermarché en veux-tu en voilà, une borne de signalisation routière orange pour le fun et, surtout, d’innombrables cartons de ces pâtes déshydratées qui constituaient la majeure partie de son alimentation : rapide, nourrissant et d’un rapport satiété/prix à toute épreuve. Mélissa ne manquait jamais de le charrier à ce sujet et de lui faire remarquer qu’il choisissait souvent le même fabricant de pâtes avec qui travailler, ce qui le faisait rire à chaque fois.

Il sourit en pensant à la façon dont son amie s’était moquée de lui, peu avant. Elle ne l’avait pas loupé ! Enfin, ce n’était rien face à ce que lui ferait subir Gabriel s’il découvrait son secret. Que son collègue, avec qui il partagerait l’atelier, puisse tomber dessus n’était pas un problème. Mike était un asocial complet et il n’irait jamais fouiller dans son travail. Au pire, s’il devait en voir un morceau, il s’en désintéresserait totalement. Pour ce qui était de Gabriel, par contre…

Alex hâta le pas en grimaçant.

Gabriel représentait pour lui une relation improbable, de celles qu’il ne voudrait risquer de détruire pour rien au monde. La première fois qu’il l’avait rencontré, c’était l’année de leurs quatorze ans et il en gardait un souvenir d’une rare clarté : celui d’un garçon au regard dur qui l’avait fortement intimidé. Gabriel se traînait alors une sale réputation, ce qui ne poussait pas à se diriger vers lui. Il y avait les parents qui mettaient leurs gamins à l’internat parce qu’ils habitaient loin, mais il y avait aussi ceux qui les y laissaient pour s’en débarrasser, parce que leurs couples s’étaient reformés et que d’autres gamins étaient arrivés — c’était son cas à lui — ou parce que les mômes en question leur causaient trop de soucis et qu’ils étaient parvenus au stade où ils préféraient les laisser à d’autres. Gabriel avait été de ces derniers et l’avait porté quotidiennement sur lui dans son comportement, le rendant intrigant aux yeux d’Alex. Lui-même avait aussi eu tendance à faire des conneries, mais moins que Gabriel ou des conneries moins dangereuses, surtout. À l’époque, c’était pourtant cette singularité qui l’avait poussé à se rapprocher de lui.

À toute volée, il descendit une série de marches avant de sauter sur un trottoir. Des adolescents s’entraînaient au skate sur le bitume, se râpant plus les genoux que décollant, mais continuant à affronter l’inertie de la planche avec optimisme. Cette vision l’amusa. Son avancée rapide faisait battre vivement son cœur dans sa poitrine.

Alex n’avait jamais su exprimer ce qu’il ressentait pour Gabriel, même s’il connaissait le trouble qu’il éprouvait en sa présence, les fantaisies nocturnes qui parcouraient ses pensées et les rêveries qui pouvaient le prendre à tout moment de la journée. Les années passant, ils avaient tout vécu ensemble : les premières expériences comme les premiers émois adolescents, ils s’étaient construits à deux, parfois même réveillés encore un peu enivrés dans le même lit, même si aucun de leurs actes n’avait jamais dépassé le stade de l’amitié. Puis, lorsque Mél était arrivée, ils étaient passés à trois. Il ne s’était jamais posé la question de son orientation sexuelle. Dès le début, ça avait été une évidence. Il ne pouvait même pas se souvenir du moment où il avait prononcé pour la première fois le mot « homosexuel », « gay » ou tout autre terme qui aurait pu qualifier ce qu’il était.

Alors qu’il traversait la route en zigzaguant entre les voitures, des klaxons retentirent. Il atteignit le trottoir opposé et tourna dans une petite allée. Là, coincée entre deux immeubles, se trouvait la maisonnette qu’il avait retapée avec Mike pour y établir leur atelier. Il commença à ralentir. Son pouls ne se calma pas.

Bien sûr, il n’avait pas ressenti immédiatement de l’attirance pour Gabriel, du moins pas physique. C’était venu petit à petit et il avait appris à vivre avec leur ambiguïté permanente. Curieusement, il n’en ressentait pas vraiment de gêne : c’était comme ça et ce « comme ça » lui semblait déjà tellement merveilleux à vivre qu’il ne projetait pas spécialement de voir ces rêves diurnes et nocturnes se réaliser. Du moins, il évitait de trop y penser.

Les dérapages n’avaient pas été rares. Leur première expérience de masturbation vécue l’un auprès de l’autre, en particulier, l’avait marqué. Alex s’était souvent demandé s’il aurait pu atteindre un tel degré d’excitation sans voir le visage de Gabriel. Il se souvenait d’avoir aimé sa proximité plus que tout, d’entendre sa respiration s’accélérer, de voir son expression changer progressivement et ses paupières se fermer alors que lui ne pouvait s’empêcher de le contempler. Évidemment, cette séance d’onanisme n’avait rien eu d’un rapport sexuel ; pas à deux en tout cas. C’était le genre de bêtise qu’on fait parfois gamin pour se prouver qu’on en est capable, qu’on est un mec, un vrai, et qu’au niveau mécanique tout fonctionne bien, mais c’était aussi un acte qui avait revêtu chez eux une forme plus qu’équivoque. Les années passant, les gestes innocents de leur enfance ne pouvaient que de moins en moins être qualifiés ainsi. La tête posée sur le ventre de l’autre alors qu’ils étaient allongés dans l’herbe prenait un sens à chaque fois différent. Le contact du corps de Gabriel ne provoquait plus les mêmes réactions chez lui ; la vue de son torse était devenue source d’un trouble qui lui devenait difficile de dissimuler et il en était venu à éviter ces moments d’embarras qui lui semblaient trop aisément le mettre à nu.

Avec le temps, il lui était même devenu habituel de le voir dans ses fantasmes. L’image était à chaque fois la même : celle de Gabriel au-dessus de lui, lui susurrant quelques paroles tandis qu’il le prenait. Imaginer son sexe l’emplissant le faisait accélérer systématiquement ses mouvements de poignet sur son membre et atteindre l’orgasme. L’idée qu’il puisse vouloir être pénétré ne lui était pas dérangeante, même si ce n’était pas un acte qu’il avait déjà eu le loisir de découvrir. Il avait eu des relations, mais, mises à part des caresses plus ou moins poussées, aucune n’était allée si loin.

Et puis, il y avait eu la dernière soirée à laquelle ils avaient été invités. Le souvenir du moment où ils s’étaient retrouvés à s’appuyer l’un contre l’autre dans un couloir, ivres, avait laissé une empreinte vivace en lui. Il se rappelait tout avec précision : l’obscurité soudaine quand quelqu’un avait refermé la porte devant eux, l’odeur des cheveux de Gabriel, le contact de sa peau… Leurs visages avaient été si proches qu’il avait vraiment cru que les lèvres qu’il devinait plus qu’il ne les voyait se poseraient sur les siennes. Il s’en était même trouvé hypnotisé. Il aurait été difficile de dire combien de temps cette situation avait duré ; probablement très peu, en réalité. Au bout d’un moment, un bruit avait suivi, une présence derrière la porte du couloir, et il avait reculé par réflexe, se retrouvant bloqué contre le mur tandis que Gabriel se resserrait contre lui. Le souffle qui était passé dans son cou l’avait grisé plus qu’il ne l’était déjà. Puis, quelqu’un avait allumé la lumière et ce simple fait avait suffi à les séparer.

De cet épisode, il avait conservé un souvenir brûlant. La sensation de Gabriel se pressant, excité, contre son bassin le hantait encore régulièrement. Les jours suivants, il s’était caressé en repensant à cet événement et avait eu un orgasme d’une rare puissance en enfouissant pour la première fois deux de ses doigts en lui.

Bien évidemment, ils n’en avaient jamais parlé. Alex ne savait même pas si Gabriel se souvenait de ce qu’il s’était produit lors de cette soirée. Comment aurait-il pu aborder le sujet ?

L’attirance, l’envie, les moments de trouble qu’on accepte comme faisant partie de soi, les douces divagations de son esprit et tout ce qu’il y a de fabuleux dans le fait de se laisser porter par son imaginaire étaient tout simplement des compagnies dont il appréciait la présence… et, quel que soit le lien qui puisse être le leur, il ne s’agissait pas de quelque chose qu’il était prêt à prendre le risque de briser.

Alors qu’il parvenait devant l’entrée de son atelier, Alex fit une pause. Il prit appui de ses mains sur ses genoux pour essayer d’apaiser sa respiration.

La petite bâtisse qui abritait ses travaux semblait complètement perdue au milieu de la ville. C’était ce qui l’avait séduit, la première fois qu’il l’avait visitée : cet aspect désuet et hors du temps. Ça, et son prix.

Lorsqu’il posa l’épaule sur le bois vieilli de la lourde porte d’entrée, il la sentit s’ouvrir aussitôt, l’absence de verrouillage ne lui laissant aucun doute sur la présence qu’il avait crainte.

Un peu plus loin, au centre de la salle de travail traversée d’établis débordant de matériel, de longs bureaux usés, de grandes feuilles de dessin au sol et de taches de peinture, était assis l’objet de son inquiétude. La tête appuyée sur son coude, il semblait lire tranquillement et n’avoir plus qu’à se retourner pour se moquer de lui. Alex tâcha de se recomposer une expression digne en s’approchant.

— Tu n’es pas allé en cours ?

— Non, répondit Gabriel, visiblement absorbé par sa lecture.

La nervosité d’Alex en fut majorée.

— Si maintenant tu te mets à sécher les…

— C’est quoi ?

Alex le regarda, mal à l’aise. Il eut un temps d’hésitation avant de répondre.

— Un texte.

Sur un coin de table traînait une bouteille de jus de fruit. Il la saisit pour en boire quelques gorgées.

— Comme si je ne le voyais pas, lui fit remarquer Gabriel en l’observant s’essuyer les lèvres. C’est quoi ce texte ?

Sur le coup, Alex lâcha un rire nerveux. Bref, toutefois : un simple souffle. Il se frotta les yeux avant de répondre.

— C’est une histoire.

Il s’appuya des deux mains sur le dossier de la chaise de Gabriel, y serrant nerveusement les doigts.

— Depuis ce matin, tu as passé ton temps à lire ?

— Ouais.

Lorsque Gabriel se pencha en arrière, étirant les bras vers le haut, Alex suivit des yeux les roulements de ses muscles sous la peau. Les manches retroussées de sa chemise blanche laissaient apercevoir le bas de ses biceps et ses cheveux étaient légèrement ébouriffés. Croiser son regard en dessous du sien lui offrit une vision curieuse. Gabriel possédait une fine cicatrice qui barrait son sourcil, souvenir d’une ancienne bagarre, que les mèches longues qui retombaient sur son front cachaient la plupart du temps et qui était inhabituellement visible, ainsi. L’intimité de l’instant le troubla. Puis Gabriel ramena le visage vers l’avant.

— Il manque le début, reprit-il en feuilletant les premières pages, et puis… je ne sais pas, on ne dirait pas un scénario de bande dessinée. Tu veux écrire un roman ?

Après un temps d’hésitation, Alex tira une chaise pour s’asseoir à côté de lui. Il désigna l’amas de documents entassés sur un coin de la table avant d’avoir un rictus en découvrant le téléphone portable rose brillant de Mélissa.

— C’est… Tu sais, le roman de Ben est resté inachevé…

— Et tu t’es mis en tête de le terminer toi-même.

Alex haussa les épaules. Gabriel avait pivoté sur son siège et le fixait comme s’il cherchait à lire dans son esprit.

— Oui.

Ben avait été la dernière personne à partager sa chambre à l’internat avant qu’un accident de voiture l’emporte, comme cela arrive si souvent aux heures de fermeture des boîtes de nuit lorsque les veines sont saturées d’alcool. Une vie qui s’éteint en une seconde, avec des rêves restés à l’état d’ébauche : traits de crayon que la mine cassée avait fait se finir en une série de pointillés. Ça faisait deux ans, maintenant, que ce texte végétait, un texte que la sœur de Ben lui avait remis entre les mains, soi-disant parce que, étant donné qu’il l’avait aidé à l’écrire, il était celui à qui il revenait. À l’époque, ce geste l’avait laissé les bras ballants ; ce n’était que sur un coup de tête qu’il s’était décidé récemment à reprendre son roman.

— Il ne manque pas grand-chose, poursuivit-il.

— Tu n’as jamais écrit, avant, pourtant.

— Non.

Ils n’avaient parlé que de scénario, avec Ben.

— Je sais construire des histoires, avança-t-il.

— Ce n’est pas pareil.

La moue qui s’était affichée sur les lèvres de Gabriel témoignait clairement de son scepticisme. Ce dernier l’interrogea :

— Et tu comptes en faire quoi ?

— Le donner à sa sœur. Elle avait bien dit qu’elle le ferait publier, non ?

— Oui…

Avec un air pensif, Gabriel feuilleta le manuscrit qui se présentait devant lui avant de pivoter. Son regard avait pris une expression plus amusée, comme taquine.

Alex soupira.

— Vas-y, dis tout de suite à quel point c’est nul, qu’on en finisse…

Un sourire moqueur se peignit un instant sur les lèvres de Gabriel, mais n’y resta pas.

— Je ne dirais pas ça.

Alex fronça les sourcils, méfiant.

— Tu as de bons passages. Je ne comprenais pas ton début, mais maintenant que tu me dis que c’est une suite, c’est plus logique. Toute la partie combat, action, là, elle n’est pas mal. Le truc, c’est…

Il grimaça en tournant les pages suivantes.

— Tout ce passage, là, avec le mec et la bonne femme… Non mais, sérieusement, Alex, tu penses vraiment que c’est ce qu’il aurait voulu écrire ? Du…

Alex le vit prendre une petite inspiration avant de poursuivre.

— … porno ?

— Mais non ! s’offusqua-t-il.

— Du porno hétéro.

— Mais… Gab’, mais non, ce n’est pas du porno.

Alex était sidéré, mais Gabriel ne semblait pas du tout du même avis. Il leva même une feuille en reculant le visage comme s’il voulait s’en éloigner le plus possible.

— « Il approcha ses doigts agiles de sa délicate… fleur » ? Je constate déjà que tu te la joues poète…

— Allez ! geignit-il.

— « enfonçant ses phalanges dans sa profondeur humide. Une abondante cyprine s’écoula et il voulut boire goulument ce nectar ». Bon appétit…

— Mais…

— « Il s’abreuva alors du jus de la belle ». Tu sais que tu m’en apprends ? J’ignorais totalement que ça faisait du jus, les femmes. On fait comment pour l’obtenir ? On appuie dessus ?

— Allez, Gabriel… arrête.

Lorsqu’il se jeta sur la feuille pour l’attraper, celui-ci réagit aussitôt en l’éloignant du bras.

— Non mais, franchement, pourquoi essayer d’écrire des rapports hétéros, déjà ? Tu y connais quoi, pour commencer ?

— Oh, ben, autant que toi, va ! répliqua-t-il. J’ai déjà vu des films et… et puis, bon, après, homo, hétéro, tu ne vas pas me dire que c’est bien différent !

Gabriel eut une expression qui en disait long sur le doute que suscitait cette affirmation chez lui. Alex se maudit en sentant la honte lui chauffer les oreilles. Il ne lui avait jamais avoué son inexpérience en ce domaine et ce n’était certainement pas maintenant qu’il allait le faire.

— Euh… Une pénétration vaginale, quand même…

— Et puis j’ai lu d’autres bouquins !

— Mouais. Bah, encore si au moins ils pratiquent la…

— Non mais, arrête, Gabriel ! Arrête !

Choqué, Alex ouvrit son tiroir pour en sortir le reste du manuscrit de Benoît. Il le brandit en ignorant le sourire purement moqueur qui s’était affiché sur les lèvres de Gabriel.

— C’est une histoire d’amour entre un chevalier et une jeune bergère, enfin ! Tu ne comprends rien à rien, toi. Un truc à l’eau de rose complet. Ça fait un bouquin entier, quasi, qu’ils se courent après, et vas-y que je te conte fleurette, et vas-y que je te narre mes exploits et que je m’évanouis de « félicitude » devant tant de bravoure… Je ne vais quand même pas les faire commencer par ça !

— Ben, pourquoi pas ? Si c’est du porno, tu t’en fous de la vraisemblance.

— Ce n’est pas du porno !

Sur le coup, Alex avait limite sautillé sur place d’agacement, ce qui, il put s’en rendre compte, amusa particulièrement Gabriel. Il se renfrogna aussitôt, pas vraiment fâché toutefois. Gabriel n’était pas du genre à ne pas se laisser toucher par son geste envers Ben, il le savait, et il avait l’habitude de leurs moqueries réciproques.

Lorsque Gabriel attrapa d’un geste vif la feuille posée devant lui en reprenant une expression plus sérieuse, Alex essaya aussitôt de récupérer son bien, mais se fit repousser d’une main.

— « Oh, mademoiselle, que vous êtes très belle. Votre beauté n’a d’égale que les rivières ensoleillées qui flamboient au sud du pays ».

Un rictus apparut sur le visage de Gabriel.

— Ça flamboie une rivière, maintenant ?

— Allez…

Alex finit par lâcher un rire, désespéré par l’affolante niaiserie de ses mots. Il avait pourtant essayé de faire de son mieux. De lassitude, il laissa retomber son crâne sur l’épaule de Gabriel, faisant mine de ne pas se rendre compte qu’il s’y attardait plus qu’il ne l’aurait dû.

— Tu veux que je t’aide ? demanda celui-ci, en tournant quelques pages supplémentaires.

— Beuh…

Il bafouilla :

— Tu veux écrire cette scène avec moi, tu es sûr ?

— Franchement, on ne sera pas trop de deux. Quoiqu’on pourrait demander à Mél.

— Non non non, ça va. Ça me suffit amplement de t’avoir toi en train de te foutre de ma gueule. Vous n’allez pas vous y mettre à deux, non plus.

Gabriel sourit. Il s’empara ensuite de la bouteille pour en boire quelques gorgées.

Alex se laissa absorber par la courbure de sa gorge et le mouvement qu’elle faisait lorsqu’il déglutissait. Lorsqu’il abaissa la bouteille pour retourner au manuscrit, il la lui vola et la porta à sa bouche. Inconsciemment, il chercha à percevoir contre ses lèvres la trace de celles qui venaient de s’y poser.

Il jeta un regard à Gabriel.

Quand celui-ci se concentrait, il paraissait toujours moins sûr de lui que ce qu’il affichait le reste du temps. Juste attentif.

Les gens le voyaient aisément comme quelqu’un d’arrogant, mais c’était se tromper que de s’arrêter à cette impression. Alex le connaissait bien assez pour ça. Après leur départ du lycée, Gabriel avait encore essayé de maintenir des liens avec sa famille, bien qu’il ait alors été le seul à se battre à ce sujet. Depuis, il avait baissé les bras et avait fini par couper les ponts. Malgré l’indifférence qu’il affichait, Alex savait ce qu’il lui en avait coûté. Son comportement avec ses conquêtes régulières en était le témoignage le plus flagrant, offrant un contraste évident entre son efficacité en matière de séduction et son incapacité à garder une relation plus de quelques jours. Il finissait toujours par partir le premier, réduisant à néant les risques d’être celui qui se faisait rejeter. Du moins, était-ce ainsi qu’Alex l’interprétait.

Finalement, il n’y avait qu’avec lui et Mélissa que Gabriel se permettait de se montrer vulnérable.

Il prit une nouvelle gorgée de jus de fruit.

— Ça, là, remarqua Gabriel en lui faisant lever le nez de sa bouteille : « son marteau de chair ». C’est une figure de style ou… ?

Alex laissa un rire sortir de sa bouche.

— C’est le style de ses autres scènes, tu sais. Son histoire est pleine d’autres trucs de ce genre, comme la petite fleur ou le miel qui coule de…

Gabriel s’éclaircit la gorge, visiblement peu désireux d’entendre la suite.

— « Lentement, elle permit au marteau de chair bandé par ses bons soins d’entrer dans la cavité humide de son antre buccal »…

Comme s’il projetait de lire la suite en apnée, il prit une longue inspiration.

— « Oh oui, vas-y, remplis-moi de ton amour ! »… Non mais, Alex, tu te rends compte de ce que tu écris ?

Pour seule réponse, Alex laissa tomber son front contre le bois de son bureau, pris d’un rire nerveux.

— Et puis celle-ci, encore, reprit Gabriel : « Je vais t’enculer, mon ange ». Non mais, il faut faire un choix, à un moment donné. L’un de ces deux mots doit sortir de cette phrase !

Les épaules d’Alex furent prises de soubresauts alors que son hilarité redoublait. Lorsque la main de Gabriel lui ébouriffa le crâne, il releva la tête pour le fixer, se perdant dans la contemplation des détails de son visage.

— Ce n’est pas possible que tu laisses ce texte comme ça, remarqua enfin Gabriel. Enfin, je ne sais pas : je comprends que tu veuilles reproduire son style, mais tu ne peux pas écrire des trucs pareils.

— Et comment tu veux faire ce type de dialogues, franchement ?

Quand Gabriel lui adressa une œillade amusée alors qu’un petit sourire se posait au coin de ses lèvres, Alex sut que ce qui allait se passer ne serait pas bon pour lui. Il sentit son ventre se crisper d’anticipation et eut du mal à faire semblant de rester stoïque. Le souffle chaud de Gabriel se rapprocha.

— Comment est-ce que tu l’exprimerais, toi, le désir ?

Alex se passa la main dans les cheveux.

Parce que « désir » ne le ramenait qu’à Gabriel, qu’« envie » n’était que celle qu’il éprouvait pour lui, il ne sut que lui répondre.

La voix grave résonna dans ses oreilles.

— « J’ai envie de toi, j’ai envie de te prendre… »

Troublé, Alex releva les yeux sur lui.

— « Si je m’écoutais, poursuivit Gabriel, je te prendrais là, tout de suite, sur la table. Je t’embrasserais… J’emmènerais tes jambes dans mon dos et je te pénétrerais lentement. Je te veux. Je te désire. Je n’en peux plus, j’en crève… Je te ferais l’amour, je te baiserais : je te ferais ce que tu voudrais… Je ne sais même pas de quoi je serais capable tellement j’en ai envie… ».

Ces paroles le captivaient, hypnotisantes et attirantes à la fois.

— Mais on a un roman à rédiger avant, ponctua Gabriel : regarde, là, tes dialogues sont une dinguerie ! Quant au vocabulaire…

Alex eut la sensation brusque de chuter. Gabriel venait de dire quoi, là ?

— Ça, là, encore, poursuivit celui-ci en parcourant les pages volantes devant lui : « il approcha le visage de son petit coquillage orné de stries en éventail ». Tu sais que je ne veux même pas savoir de quoi tu as essayé de parler.

Un faible sourire passa sur les lèvres d’Alex. La citation aurait été risible s’il n’avait pas été aussi perdu. Durant quelques instants, il sonda le regard de Gabriel, cherchant à deviner ses pensées, mais celui-ci venait de se saisir d’un stylo et était de nouveau concentré sur son texte. Rien ne lui permit de savoir comment réagir.

Dans un soupir, il se pencha alors sur son épaule, frôlant sa peau comme par inadvertance tandis qu’il jetait un œil à la feuille sur laquelle il écrivait. Un temps, il ferma les paupières, laissant son esprit divaguer et les paroles de Gabriel tourner à l’intérieur de sa tête. Lorsqu’il sentit le contact de son épaule contre sa joue, il ouvrit les paupières en se redressant, gêné de s’être ainsi laissé aller.

Gabriel se tourna vers lui avec une expression de surprise. Il reporta ensuite son attention sur ses corrections, clairement absorbé par ces dernières.

— Tu en penses quoi ? demanda-t-il en désignant la feuille devant lui.

Alex tâcha de se concentrer sur le texte. Gabriel avait barré des phrases, des mots, transformant des figures de style trop aériennes en quelques termes qu’il trouvait plus réalistes, plus adaptés, même si leur apparente crudité le dérangeait.

— Pas mal, concéda-t-il sans pouvoir s’empêcher d’être nerveux.

Mal à l’aise, il se leva, se gratta brièvement le front dans un instant de silence, puis se résolut à aller se passer le visage à l’eau fraîche. Les mots de Gabriel le perturbaient encore.