L’initiation de Claire – épisode 0

Autrice : Valéry K. Baran.

Genres : Érotique, BDSM, hot.

Résumé : Pour Mathieu, ce devait n’être qu’un jeu. Une introduction rapide dans une propriété qui l’intrigue. Mais quand la maîtresse des lieux arrive, il se retrouve piégé, pas seulement par crainte d’être dénoncé, mais parce que tout en elle, du rouge fatal de ses lèvres à la cravache qu’elle tient, le trouble et le fascine.
Pour Claire, c’est un rêve, qui prend des allures de caprice : celui de perdre sa virginité dans les bras de l’homme qu’elle aime. Pourtant, quand il la traite comme une femme et non plus une gamine, elle ne sait si elle en éprouve de la gêne ou une curieuse excitation.

Note de l’autrice :

Seul le début de cet épisode est disponible. Vous pouvez le découvrir, en sachant qu’il s’agit de l’épisode inédit compris dans les intégrales papier de L’initiation de Claire.

Première partie - Mathieu

– Et si on y allait ?

Mathieu haussa un sourcil amusé.

– Tu crois ?

Olivier n’avait pas précisé où, mais ce n’était pas utile. Tous deux le savaient parfaitement. Ils en parlaient depuis l’après-midi, déjà.

– Ouais.

Mathieu jeta un œil à travers la vitre. L’obscurité extérieure ne permettait pas d’apercevoir plus que son reflet, rendu sombre et double par les éclairages du bar, mais l’humidité du verre témoignait du fait que la pluie glacée ne s’était pas calmée. Une heure du matin était passée depuis un moment mais Pierrot, le proprio, n’avait pas encore fermé les portes. Ce n’était pas rare. La municipalité d’Avignon était coulante à ce sujet et c’était l’une des raisons pour laquelle ils aimaient sortir dans ce bar : son agréable nonchalance et sa liberté prise avec les règles.

Un frisson agita ses épaules. De réflexe, il porta le regard sur son blouson, qui reposait à ses côtés. Même s’il le renfilait, son cuir peu épais ne le réchaufferait guère. Il abandonna l’idée et croisa les bras pour se pelotonner contre le dossier de la banquette. Ça faisait bien une semaine qu’ils fêtaient quotidiennement les dix-neuf ans d’Olivier. C’était devenu une blague entre eux. Ça avait commencé le lendemain de la première soirée entre potes : Mathieu avait de nouveau levé son verre en l’honneur de son anniversaire et ils avaient pris l’habitude aussi débile que drôle de continuer à le lui souhaiter tous les soirs. À chaque fois, ça se passait à coup de bières et de blagues avec les copains, mais ces derniers étaient rentrés chez eux les uns après les autres, et l’alcool avait fini par leur monter à la tête.

Mathieu observa le contenu de son verre, pensif, comme s’il pouvait trouver dans son ambre épais une réponse à ce qui le taraudait depuis plusieurs heures, maintenant.

Cette fichue baraque…

Olivier planait aussi à sa manière, un coin des lèvres doucement remonté. L’automne s’était installé et, si Oliv’ avait entamé des études supérieures depuis la rentrée, Mathieu s’était révélé incapable de se projeter dans quoi que ce soit une fois son baccalauréat en poche. Il n’avait même pas fait de démarche pour chercher un emploi, se contenant de quelques petits boulots pour avoir de quoi vivre, éphémères. Il attendait que la vie le prenne par les épaules, qu’elle lui assène une claque ou le pousse en avant… Qu’importe lequel des deux ce serait. Que quelque chose le fasse bouger, juste.

– Je ne sais pas s’il y aura quelqu’un dedans, remarqua-t-il, songeur. Cet après-midi, quand je suis passé pour déposer le devis fait par mon boss, c’était vide mais, si ça se trouve…

Olivier regarda sa montre.

– Il est tard.

Mathieu sourit.

– Ouais.

Vu l’heure, même si la baraque était habitée, il y avait fort à parier que tout le monde dormirait.

– Tu penses que ça vaut le coup ? le relança Olivier.

Mathieu rit.

– Oui… Sûr.

Qu’Oliv’ le suive dans ses conneries tenait toujours du surréalisme, même si Mathieu en restait touché. Il ne savait même pas pourquoi lui-même faisait ça, en réalité. Quelques mois plus tôt, il aurait pu dire que c’était pour avoir de quoi s’acheter un billet d’avion pour l’Amérique, mais cette explication n’avait jamais vraiment tenu, quelles que soient les imbécillités dont il avait pu s’emplir la tête. Pour le fun, alors… par désœuvrement. Pour dompter son sentiment d’avoir été écarté de la vie et de ne plus pouvoir s’y balader qu’en tant que visiteur… Ce n’était pas clair, alors il ne risquait pas de déterminer pourquoi Olivier, lui, l’accompagnait.

Parce que c’était eux.

Pour croire qu’ils étaient invincibles, qu’ils pouvaient décider de ce qu’ils voulaient et voir le monde s’écarter devant leurs envies…

Peut-être. Un joli rêve, en tout cas. Un rêve de quand on a encore dix-huit ans. Qui a envie de voir, à cet âge, les portes de la réalité se refermer sur soi ?

– Allez ! lança Olivier en prenant appui sur la table pour se redresser.

Mathieu haussa un regard paresseux sur lui.

– Pas fini ma bière…

– Petit joueur, se moqua Oliv’ avant de descendre la sienne d’un coup.

Mathieu ricana puis l’imita. Ils étaient saouls ! Ils étaient fous ! Et le monde était à eux.

Il accueillit avec amusement la main d’Olivier sur son épaule puis s’accrocha à lui pour tanguer vers la sortie. La morsure du froid le réveilla suffisamment pour qu’il s’empresse de refermer son blouson. La pluie était encore au rendez-vous, quoique faible. Il n’était pas assez couvert. Il n’avait pas assez de fric pour s’en acheter un plus chaud. La vie le faisait chier…

Il rit en s’appuyant plus fortement contre Olivier.

– C’est où ? demanda Oliv’.

– Par là.

Il l’entraîna dans les rues vides de la vieille ville. Le Rhône charriait un vent glacial qui pénétrait jusque dans leurs vêtements mais ils s’en moquaient. Ils crèveraient de froid, mais ils crèveraient vivants.

Tous deux battirent les pavés humides à bon pas, manquant parfois de se casser la figure dans une hilarité commune.

Une série de gargouilles surmontant de hautes portes ouvragées les suivirent du regard, comme pour les avertir des risques avec lesquels ils jouaient. Les murs du Palais des Papes se dressèrent à côté d’eux, figure imposante et familière avec laquelle ils frayèrent un moment avant de la dépasser. Seulement, Mathieu se retourna pour continuer à la suivre du regard. Les années passant, il aurait pu s’habituer à ce monument au point de ne plus en voir la beauté, mais ce n’était pas le cas. Cela ne l’avait jamais été. Sa force le stupéfiait. Il s’accrocha aux épaules d’Oliv’ et continua à traverser la vieille ville avec lui. Ils entrèrent dans des rues si étroites que seuls des piétons ou des deux roues pouvaient y pénétrer, ils suivirent un dédale trop complexe pour quiconque n’étant pas né ici, voire n’habitait pas justement dans ce quartier, mais Mathieu avait assez souvent fait l’école buissonnière pour s’y sentir en terrain connu. Enfin, ils cessèrent de rire et se turent, et s’écartèrent même silencieusement l’un de l’autre. Strictement aucun bruit ne traversait la ville, pas même les chants joyeux d’autres jeunes envinés ou le miaulement plaintif d’un chat, si ce n’était le tapotement humide des quelques gouttes qui leur tombaient toujours dessus. Mathieu tira sur le col de son blouson en arrivant devant les murs de la propriété.

– C’est là ? lui souffla Olivier.

– Ouais.

Là, la baraque dont il aurait continué longtemps à ignorer l’existence si le mec avec qui il venait de commencer à bosser ne lui avait demandé d’y porter un document… et si, comme ça, parce que personne ne lui répondait et que la longueur et la hauteur de ce mur l’avaient interloqué, il n’avait eu l’envie de se hisser dessus. La vue qu’il avait découverte l’avait captivé suffisamment pour qu’il finisse par se tenir droit, debout, en haut du mur, et à rester de longues minutes, frigorifié par le vent mais oublieux de sa morsure, à contempler tous les détails de la propriété.

– On va voir ? proposa-t-il, un sourire goguenard aux lèvres.

Ça devait probablement être la pire connerie qu’il pouvait faire mais, ça aussi, quelle importance ? Ce n’était pas bien terrible, juste sauter le mur et entrer dans le jardin, non ? Et regarder, s’approcher, découvrir… Il y avait quelque chose qui l’attirait dans cette maison : son aspect « oasis » au milieu de ces pavés, mais pas seulement. Son côté caché, mystérieux, aussi.

Il n’avait pas eu une vie malheureuse jusque-là ou, du moins, il ne l’aurait pas qualifiée ainsi. Il avait grandi sans être tout à fait aimé et sans ne pas l’être tout à fait non plus. Il n’avait été ni tout à fait important, ni tout à fait insignifiant. Sa mère avait toujours eu des histoires d’amour qui ne le concernaient pas ; son père avait été inexistant… Pour tous les autres gamins de son âge, il avait toujours eu tendance à passer pour un héros, mais il n’avait jamais ignoré ce qu’il pouvait y avoir de superficiel là-dedans. C’était facile de braver les règles quand personne ne veillait sur soi, facile de briller quand c’était transitoire : quand on passait juste, temporairement, dans la vie des gens. Un comportement qui s’apprenait, qu’il avait fini par maîtriser à la perfection. Aucune profondeur.

Il avait toujours été un gamin turbulent, à chercher le jeu, l’excitation de la transgression… C’était la famille d’Olivier qui lui avait fait prendre réellement conscience du décalage entre la liberté dont il jouissait et celle des autres. Ah bon, à seize ans, il ne pouvait pas continuer à sortir comme il le voulait toutes les nuits ? Il l’avait fait tout de même, y compris en habitant alors chez eux : faire le mur était une seconde nature pour lui. Il n’avait jamais su si les parents d’Oliv’ étaient dupes de son apparente obéissance quand, en fait, il faisait toutes les conneries possibles une fois hors de leur vue, ou s’ils acceptaient gentiment qu’il soit trop sauvage pour se conduire autrement. Comment aurait-il été différent, lui pour qui le mot « stabilité » n’avait qu’un sens confus ? En opposition, les vieilles pierres avaient tendance à le fasciner. Cette façon dont l’homme pouvait inscrire son histoire et sa culture, laisser une trace immuable, quelque chose qui perdure, de tangible et de profond. C’était ce qu’il éprouvait devant le Palais des Papes et c’était aussi ce que lui avait évoqué la maison qu’il avait découverte cet après-midi-là : ce sentiment d’ancestralité et, d’une certaine façon, d’immortalité. Au fond de lui, il ne voulait pas seulement savoir quels trésors elle recélait mais aussi qui pouvait y habiter…

Il déraillait, il s’en rendait compte. Ce n’était pas moins fort dans son esprit.

– Allez, souffla-t-il en posant le pied sur la surface verticale du mur puis sautant pour agripper de justesse son rebord supérieur.

Il poussa sur les aspérités qu’il sentait sous ses pieds pour parvenir à se hisser. Puis, une fois installé à califourchon sur le mur, il se pencha vers Oliv’ et tendit la main pour l’aider. La pierre était froide et trempée sous son jean, mais il était déjà assez mouillé pour ne pas être dérangé par l’idée de le faire davantage. Olivier n’hésita pas, l’attrapa, et prit aussi son élan pour le rejoindre. Mathieu le hissa avec effort, puis reporta le regard sur la villa tandis qu’Olivier finissait de grimper. Entièrement faite de pierres aux mêmes tons chauds que les bâtiments anciens qui donnaient à la vieille ville l’allure d’une cité sortie du sable, elle se hissait au bout d’un immense jardin planté d’arbres fruitiers, sur trois niveaux, et du lierre grimpait sur sa façade, jusqu’à envahir les pourtours de ses fenêtres à larges vantaux. Deux escaliers semi-circulaires montaient à l’entrée du premier niveau et le toit, presque plat, accueillait trois rangées successives de génoises. L’endroit exhalait l’histoire et la bourgeoisie avec tant de puissance que même la morosité du temps ne parvenait à en atténuer l’éclat. Il balança la jambe de l’autre côté du mur et se laissa tomber au sol dans un bruissement de verdure.

– Viens, murmura-t-il.

Il était totalement dégrisé.

Il se glissa à pas de chat dans le jardin. Aucune lumière n’apparaissait aux fenêtres du premier étage, en grande partie dépourvues de volets, ni à travers celles du niveau supérieur.

Sur la terrasse, de larges jarres accueillaient des massifs d’un vert bleuté. À l’entrée de l’escalier, une fontaine déversait par le bec d’un héron de pierre une eau semblant glaciale. Des sculptures bucoliques se succédaient, l’usure laissée par le passage des saisons leur octroyant un charme supplémentaire. Il se tassa sur lui-même pour gravir les marches. En voyant qu’Olivier était resté en bas, il lui fit un signe pour l’inviter à le suivre. Celui-ci resta immobile.

Non, lui indiqua-t-il en remuant la tête de droite à gauche.

Et il avait raison. Mathieu le savait. Il se rendait compte du gouffre dangereux dont il s’approchait, mais il ne pouvait pas se raisonner… Alors qu’il observait Olivier, il perçut, le cœur battant, la scission se faisant entre sa conscience et l’exaltation trouble que suscitait en lui cette escapade. Le fait qu’il prenait des risques inconsidérés, qu’il ne savait même pas vraiment ce qu’il fichait… Et l’attrait du danger.

Il n’avait envie d’écouter que ce dernier.

Il se retourna vers la terrasse supérieure. Elle semblait n’attendre que ses pas, immobile et déserte. Silencieusement, il y avança, le corps plié en deux, s’approcha d’une fenêtre et se leva à peine de sa position accroupie pour jeter un œil à travers. Toutes les lumières étaient éteintes mais, à la faveur de la clarté de la lune, il pouvait apercevoir un intérieur bourgeois mais pas seulement ; il eut un coup au cœur en s’en rendant compte.

Serti de statues de naïades dénudées, de longues bibliothèques aux livres ornementés séparés par des objets phalliques, et de tableaux exposant un érotisme sombre, l’endroit dans son entièreté exhalait une décadence troublante. Faire demi-tour devint, sans plus aucune hésitation, une option impossible. Curiosité malsaine, mais à laquelle il ne voyait aucune raison de résister. Il devait entrer.

– Math’, l’interpella dans un chuchotis Olivier en le rejoignant. Ça craint, on… On devrait repartir.

Oui. On « devrait ». Les mots survolaient son esprit sans parvenir à s’y accrocher. On devrait, oui… Mathieu ôta son blouson pour le placer devant l’une des vitres du salon et ramassa une lourde pierre qu’il trouva à ses pieds. Il était hors de toute réflexion, hors de tout raisonnement, et la peur, loin de le pousser au retrait, le galvanisait.

– Math’…

Il frappa. Le verre se brisa. Le son lui parut excessivement fort mais ça pouvait n’être que dans sa tête. Quand il témoignait d’une rupture avec l’ordre, le bruit semblait toujours trop important. Ce n’était pas la première fois que Mathieu avait une telle pensée. À chaque fois qu’il opérait une transgression, quelle qu’elle soit, il éprouvait ce sentiment. Comme un choc dans la réalité. L’ouverture d’une porte vers l’interdit…

Il ne bougea pas. L’épaule d’Olivier touchait la sienne, lui conférant sa chaleur, et leurs respirations rapides se répondaient l’une l’autre. À cause de la pluie, du froid et de son blouson manquant, il grelottait, mais à peine s’en rendait-il compte, tant toute son attention était sur le silence de l’autre côté de la fenêtre, ce silence qui se poursuivait, que rien ne venait altérer malgré les minutes passant.

– Il n’y a personne, dit-il, plus pour se rassurer lui-même que pour convaincre Olivier.

Ce type de vieille baraque, de toute façon, était rarement habité. Peut-être que ses propriétaires n’y mettaient les pieds que deux fois l’année et qu’ils ne verraient le devis qu’il avait posé dans leur boîte que dans plusieurs mois. Ça, et la brisure de la vitre.

Il leva la tête, avisa les entrées de la pièce. Personne ne venait. Il renfila prestement son blouson.

– On y va, souffla-t-il en glissant la main à travers le trou qu’il avait fait pour saisir la poignée de la fenêtre.

Le verre lui entailla légèrement le dessous du bras mais il retint suffisamment le sursaut réflexe qu’il eut pour ne pas se blesser plus vivement. La fenêtre grinça et, une fois celle-ci déverrouillée, il retira prudemment sa main pour la pousser depuis l’extérieur.

Toujours personne.

Il sauta le rebord. Olivier le suivit, plus mesuré.

– Putain… s’exclama sourdement celui-ci en découvrant l’intérieur à son tour.

– Ouais…

Quel que soit l’endroit où l’on posait son regard, tout dans ce lieu, dans son entièreté, suintait le sexe et la perversion. C’en était fascinant. Une longue table de salon d’un bois très sombre et patiné trônait au centre, et la plupart des murs n’étaient occupés que de bibliothèques, de dessertes et de tableaux, mais ceci n’était qu’une première façon de voir la pièce. Fugace, finalement. La deuxième montrait une succession de seins, de fesses et de verges tendues, de vêtements arrachés, de corps suppliciés dont les expressions ne traduisaient ni tout à fait le plaisir ni tout à fait la douleur, en gravures, en peintures, en sculptures, le métal succédant au bois, le bois à la toile et la toile à la pierre… Le bruissement du vieux papier lui parvint quand Olivier se saisit d’un livre sur le meuble le plus proche.

– « Littérature érotique et libertine au XVIIe siècle », annonça sa voix basse.

Mathieu parcourut à son tour les titres. « La Pensée sauvage », « Vénus dans le cloître », « Margot la ravaudeuse »… « Les Quarante Manières de foutre ». Il eut un sourire en découvrant celui-ci. Curieux, il l’attrapa pour se laisser tenter par l’envie de le feuilleter. Le bouquin datait de 1790 et représentait une sorte de manuel du sexe écrit à la manière d’un livre de recettes.

« Prenez une cuisse, ajoutez du beurre, couvrez, laissez mijoter… »

Il le referma, amusé.

– Math’…

Le murmure d’Olivier sonna comme une alarme.

Lorsqu’il releva la tête, il se retrouva paralysé.

Olivier s’était figé également, à un mètre de lui.

Devant eux, se tenait la femme la plus troublante qu’il ait jamais pu voir.

Un corps qui danse

Autrice : Valéry K. Baran.

Genres : Hétéro, érotique, romance, photo, capoeira.

Résumé : Liz est subjuguée. Au point d’en oublier de prendre les photos. Mais c’est plus fort qu’elle, dès que ce jeune danseur de capoeira est apparu, elle a été envoûtée. Par la puissance gracieuse de ses mouvements, par les perles de sueur sur sa peau dorée, par son corps ciselé…Il s’appelle Flávio, et il embrase ses sens comme aucun homme avant lui. Alors, quand elle demande une autre séance photo avec la troupe de danseurs et que le responsable lui annonce que seul Flávio est volontaire pour servir de modèle, le cœur de Liz se serre d’excitation et d’appréhension. Mais le danseur a posé une condition : qu’elle porte une jupe…

Nouvelle sortie en numérique aux éditions Harlequin et en papier dans le recueil « OMG that’s hot ! ». En accord avec Harlequin, toute la première partie (20%) est publiée ici. Profitez-en pour découvrir le si sexy Flávio et sa relation avec Liz !

Un corps qui danse

Les conversations avaient repris depuis une bonne minute, mais Elise était encore figée, l’index crispé sur le déclencheur de son appareil. La voix de Paul lui fit soudain reprendre contact avec la réalité.

– Alors, Liz, ces photos ?

Elle tourna vers lui un regard qu’elle savait perdu. Le berimbau et l’atabaque avaient beau s’être tus et les musiciens être en train de ranger leur matériel, il lui semblait entendre encore leurs sons résonner à ses oreilles.

– Tu as pu faire ce que tu voulais ? insista-t-il.

Hagarde, Elise baissa les yeux vers son appareil photo. Son doigt était toujours en alerte, prêt à appuyer sur le déclencheur.

– Euh…

Puis, comme elle n’en avait aucune idée, elle émit un simple « oui ». C’était faux. Elle ne parvenait même pas à se souvenir quand elle avait pris sa dernière photo. Elle reporta son attention sur le plus jeune danseur. Tourné vers les autres membres de la compagnie, il avait posé la main sur sa poitrine et était encore en train de reprendre son souffle. Sous les éclairages de la pièce, sa transpiration luisait, accentuant la multitude de reliefs de son torse d’une manière non moins fascinante que lorsqu’il avait bougé. Elle entendit d’une oreille distraite le chorégraphe poser une question :

– L’exposition sera prévue pour quand ?

– Pour l’ouverture de la biennale de la danse, répondit Paul. Liz a l’habitude de travailler avec nous. Ça fait… quoi ? Six ans que tu couvres l’événement ?

– Oui, confirma-t-elle, incapable de détacher son regard du danseur.

– Ses dernières expositions ont eu énormément de succès. Tu prendras aussi des photos du défilé, je pense ?

Cette fois, Elise se força à pivoter vers eux, consciente que son esprit restait ailleurs.

– Oui ?

Elle pinça les lèvres : la note interrogative qui s’était glissée dans sa voix montrait trop nettement ses difficultés à reprendre ses esprits. Elle regarda le chorégraphe :

– Vous… Vous venez de Rio, c’est ça ?

– Oui.

– La troupe de Mike fera l’ouverture de la biennale, expliqua Paul.

Elle acquiesça, rêveuse. Quel spectacle aurait pu être plus parfait pour l’introduction d’un événement aussi prestigieux ?

Elle essaya d’imprimer le prénom du chorégraphe : Mike. Paul le lui avait présenté comme un Franco-Américain avec qui il avait travaillé à l’époque où il ne dirigeait pas encore l’opéra de Lyon. Mike avait depuis émigré au Brésil où il s’était spécialisé dans l’exploration des liens entre danse et arts martiaux. La démonstration de capœira à laquelle elle venait d’assister lors de cette répétition toute en puissance et en fluidité en offrait un témoignage stupéfiant.

Pensive, elle reporta son attention sur les danseurs. Ils étaient cinq, tous aussi impressionnants les uns que les autres, d’un âge et d’une morphologie proches, mais l’un d’eux se distinguait clairement des autres. Il était différent. Elle ne voyait guère d’autre mot pour le décrire, si ce n’était l’amas de superlatifs qui se pressaient dans sa tête et qui lui semblaient tous inadaptés, trop banals, trop communs pour qualifier le jeune homme qu’elle avait devant elle. Alors qu’il s’étirait, elle observa le roulement des muscles de son dos.

– Il y a combien de représentations de prévues ?

– Quatre, répondit Paul.

Une misère pour un spectacle aussi extraordinaire.

– Et après, vous allez à Paris ? reprit-il à l’intention de Mike.

– Oui. Puis l’Allemagne, l’Angleterre… On fera aussi un passage à Vienne.

Songeuse, elle se laissa aller à penser à voix haute :

– Quatre jours…

C’était si court ! Elle sentit la main de Paul se poser sur son épaule.

– Il t’intéresse ?

Elle regarda le danseur. Il n’était pas nécessaire de préciser de qui ils parlaient.

– Oui.

L’affirmation était sincère, et elle se sentit presque mise à nu. Elle avait toujours été franche avec Paul.

– C’est de lui que je t’ai parlé, chuchota Mike en lançant un regard entendu à ce dernier. Tu sais ? Ce gamin…

Sa curiosité grandit. Il n’avait plus vraiment l’âge d’être qualifié ainsi. A vue d’œil, elle lui donnait plutôt dans les 18-20 ans, mais il était compréhensible que les deux quinquagénaires qui se trouvaient à côté d’elle le considèrent comme tel… Et, d’une certaine façon, il en était de même pour elle : elle ne devait pas être loin d’avoir dix ans de plus que lui.

– Flávio ! cria ensuite le chorégraphe à l’intention du danseur, lui faisant signe de venir.

Celui-ci tourna la tête vers eux. Il avait un de ces visages frondeurs qu’ont parfois les adolescents, sombre, docile et sauvage à la fois. Après avoir saisi une serviette, il se dirigea vers eux. Elise suivit du regard les mouvements du coton sur sa peau tandis qu’il épongeait la sueur de son torse. En se rendant compte qu’elle avait toujours le doigt bloqué sur le déclencheur de son appareil, elle secoua sa main pour la décrisper. Paul demanda :

– C’est le gosse que tu as trouvé dans une favela ?

– Oui, confirma Mike.

Paul ajouta un « il a grandi » qui intrigua particulièrement Elise. Puis, comme elle s’était tournée vers eux, Mike précisa :

– Il dansait.

Il reporta son attention sur Flávio.

– Les gamins dansent souvent, là-bas, poursuivit-il. Tous les gamins dansent, au Brésil, mais ceux des favelas plus encore. Mais lui le faisait différemment.

Après un temps de silence, il murmura « déjà » et Elise y décela la même fascination que la sienne. Une fascination qui l’avait laissée figée, incapable de continuer à prendre des photos ou même de trouver les mots pour qualifier ce qu’elle voyait.

– C’était il y a combien de temps ? lui demanda-t-elle.

– Quatre ans.

Lorsque Flávio s’arrêta devant eux, elle en profita pour détailler de plus près son corps. Grand et élancé, il avait cette musculature saillante qui est le propre des danseurs : façonnée par des années de travail, de régime et de sueur, et la peau d’une teinte caramel qui tranchait de manière saisissante avec le pantalon de lin blanc qu’il portait bas sur les hanches. En s’attardant sur son visage, elle remarqua ses yeux clairs, inhabituels par rapport à sa carnation.

– Tu voudrais faire d’autres photos ? l’interrogea Paul.

Elle mit quelques secondes à répondre.

– Oui.

Elle était restée vraiment longtemps sans faire de clichés. Elle ne savait même pas ce qu’elle avait pu prendre.

– Ça ne te dérange pas ? s’enquit-elle.

– Bien sûr que non.

Puis Paul prit le chorégraphe par l’épaule et l’attira à l’arrière de la salle, si bien qu’elle se trouva seule avec Flávio. Plus loin, les autres danseurs les observaient, curieux ou… peut-être pas, finalement. Elle ne savait pas. Peut-être n’était-ce pas la première fois qu’ils assistaient à ce spectacle.

Elise jeta un regard autour d’elle, cherchant où se placer pour faire ses photos. Elle était déjà venue dans cette pièce, mais cela n’atténuait en rien la manière dont elle l’éblouissait. Située au huitième étage de l’opéra, la salle de répétition offrait le double spectacle de la vision de la ville et de l’armature métallique soutenant le toit semi-cylindrique –  celui qu’on voyait de l’extérieur et qui rendait identifiable l’opéra depuis tout le quartier de l’Hôtel de ville et la berge opposée du Rhône. Les longues baies vitrées donnaient sur les toits des bâtiments et sur le fleuve, sur ses remous gris qui revêtaient si aisément la teinte des jours de pluie.

– You…, commença-t-elle, cherchant comment expliquer ce qu’elle voulait en anglais.

Mais Flávio l’interrompit :

– Je comprends…

Elle posa son regard sur lui, le voyant plisser les lèvres, comme s’il hésitait sur un mot, puis il précisa :

– Le langue français : je comprends.

Elle sourit. Son accent était délicieux – à couper au couteau mais là résidait tout son charme. Elle réprima l’amusement suscité par cette adorable découverte et posa la main sur le bras de Flávio, sentant sa peau frémir au contact de ses muscles. Elle l’emmena un peu plus loin dans la salle.

– Il faudrait faire quelques poses immobiles, tâcha-t-elle d’expliquer. Tout à l’heure, ça allait tellement vite que j’ai loupé des moments et…

Elle s’arrêta. Mentir était stupide. Après une brève expiration, elle fit quelques pas en arrière en levant son appareil photo.

– Le moment, là, quand tu es sur un bras et touches tes pieds de l’autre, émit-elle en mimant vaguement la position.

Pour toute réponse, il lui adressa un sourire en coin et recula. En un instant, il reproduisit la pose. Elle resta subjuguée par le fait qu’il pouvait non seulement effectuer un tel geste mais aussi tenir ainsi sur la seule force de son bras le temps qu’elle prenne la photo.

Elle régla son appareil à toute vitesse et prit cinq clichés. Il revint sur ses pieds.

– Et maintenant…

Elle se déplaça autour de lui. Elle avait quinze images en tête. Vingt. Cinquante. En particulier le moment où il s’était tendu en arrière pour un saut en arc de cercle parfait avant de se réceptionner sur les mains et de rebondir plus loin. Après l’avoir demandé, elle réclama un autre mouvement : un saut acrobatique qui l’avait sidérée la première fois, tant il était monté haut dans les airs, et ce, sans le moindre élan. Il s’agissait d’ailleurs probablement de l’instant où elle avait cessé de le photographier, tant elle avait été captivée. Pour elle, il le refit et elle prit une rafale de trois clichés. Elle en reprit encore deux, tandis qu’il se redressait, puis deux autres alors qu’il essuyait la sueur de son front, deux nouveaux au moment où il porta à ses lèvres une bouteille d’eau pour en boire quelques gorgées. Un autre au moment où il lui jeta un regard de côté assorti d’un sourire en coin.

Ce fut ce qui l’arrêta. Elle laissa redescendre son appareil vers sa poitrine, gênée.

– Ça ira, décida-t-elle.

Elle jeta un œil dans la direction de Paul. Celui-ci lui adressa un sourire et elle se dirigea vers lui en tâchant d’éviter de se retourner de nouveau vers Flávio.

– Alors ?

– Ça ira.

Elle n’en savait strictement rien.

– Bon, on va vous laisser ! annonça Paul à Mike. Vous avez encore du travail.

Celui-ci hocha la tête et Elise suivit Paul en direction de la sortie. Avant de passer la porte, elle s’arrêta cependant. Durant quelques minutes, elle resta à regarder les danseurs répéter encore et encore chaque mouvement, tourner, sauter et enchaîner les sauts acrobatiques avec une telle énergie qu’elle lui aurait paru invraisemblable si elle ne l’avait déjà observée dans ce milieu. Et Flávio brillait au milieu.

Pas assez de toi – Scène coupée

Autrice : Valéry K. Baran.

Genres : M/M, romance.

Ceci est une scène coupée du roman Pas assez de toi, sorti aux éditions Harlequin.

C’est une scène que j’ai écrite entre les séquences Quatre ans, deux mois et dix-huit jours et Cinq ans et neuf jours, mais que je n’ai pas conservée, d’une part parce qu’elle est du point de vue de Yohan et que j’ai eu envie de développer plutôt celui de Thomas, et d’autre part parce que l’action s’est finalement déroulée ailleurs et cette scène n’a donc plus sa place dans la suite à venir.

Cependant, ça reste un passage avec un début et une fin, qui parle de ces personnages, et un texte que j’aime bien, d’autant plus qu’il a un aspect légèrement « politique », sociétal, avec la mention de la « manif’ de la honte » et d’éléments d’homophobie. Si je n’avais pas pris d’autres décisions, je l’aurais poursuivi avec plaisir, donc je le poste ici, pour ceux qui voudraient lire une séquence bonus sur Tom et Yo.

Pas assez de toi - Scène coupée

Les premiers rayons de soleil sur la route réveillèrent Yohan. Il ouvrit les yeux. Sur les côtés, les herbes défilaient, vertes et jaunes. Une boule de feu se levait sur leur gauche au milieu des strates orangées de l’air matinal. Ils étaient seuls sur la quatre voies.
― On est où ?
― On vient juste de passer Lyon.
― D’acc’…
Encore deux heures de route. Au mieux.
― Tu n’as pas fait de pause.
― Non.
― Alors arrête. On va aller prendre un café.
Des cernes marquaient le visage de Tom et il paraissait plus pâle qu’en temps habituel. Yohan n’eut qu’à le voir se mettre soudain à bailler pour savoir qu’il était plus que temps qu’il s’arrête. Ils prirent la première sortie vers une aire d’autoroute qu’ils rencontrèrent. Là, une tasse en plastique chaude réchauffant ses mains, Yohan prit le temps d’essayer de se réveiller. Il tourna longuement sa touillette en plastique dans son café crème miniature.
― Je vais prendre le relai, va.
L’expression de Tom se durcit.
― Pas la peine.
― Non mais… tu ne vas pas conduire comme ça jusqu’à la fin.
― C’est bon, je te dis.
― Tom…
Mais celui-ci ne daigna pas répondre. Yohan resta un moment décontenancé avant de laisser tomber sa tête en avant dans un soupir. Thomas s’était verrouillé exactement de la même manière que la veille quand il lui avait fait remarquer l’heure qu’il était. Selon toute évidence, ce sujet était tendu au-delà de ce qu’il avait imaginé. Il essaya de débloquer la situation. Peut-être aurait-il dû se taire, cette fois aussi. Se taire et savourer ce qui pouvait encore être savouré, si ses craintes devaient s’avérer justes. Il avait vécu le rêve, jusque-là : presque dix mois, sans heurts. Neuf mois et vingt-deux jours, pour être précis, sans qu’aucun d’eux n’ait une aventure avec quelqu’un d’autre, du moins à ce qu’il en savait, sans aucune disparition de Tom, sans aucun coup de tête de sa part qui n’ait pu être discuté à deux. Selon toute évidence, Thomas avait toutefois fini par atteindre sa limite. Il avait besoin de pouvoir suivre ses pulsions, ainsi, sans réfléchir. A lui de le suivre, s’il voulait le garder. Yohan releva un regard qu’il voulut persuasif vers lui.
― Je peux conduire… Ça ne me dérange pas.
― Je croyais que ça te faisait chier de faire la route de nuit.
C’était donc bien un reste de l’échange de la veille. Thomas se montrait plus que sur la défensive sur le sujet.
― Il fait jour, maintenant, contra Yohan avec un sourire.
Il embrassa du regard l’ensemble du hall de la cafétéria composé d’un espace de vente de barres chocolatées et de chips, d’un accès aux toilettes et de trois machines à café avec une pauvre table de bistrot devant laquelle ils se tenaient debout.
― Et puis, franchement, on n’est pas bien, là ? poursuivit-il avec une mimique amusée. C’est pas trop chouette, cet endroit, avec le coin pour les sandwitchs rectangle et… oh, regarde ! Un mini Dark Vador en boule de neige à secouer. On devrait tout le temps s’arrêter ici pour prendre notre café.
Et ce disant, il vida sa tasse d’un coup, puis attrapa Tom par la nuque, le tirant vers lui. Une lueur d’amusement s’était inscrite dans les yeux de celui-ci.
― T’en as encore sur les lèvres, d’ailleurs.
― Ce serait dommage de le laisser gâcher…
― Ouais…
Puis, ils s’embrassèrent au milieu du relai d’aire d’autoroute, en plein cœur de l’espace normalité par excellence : celui de la petite famille et du couple d’hétéro. Comme des cons. Comme des mecs fatigués qui, sur l’instant, n’avaient pas envie de penser que faire un geste si normal chez les autres pouvait passer, chez eux, pour un acte transgressif. Yohan fit durer le baiser, s’y versant, laissant le désir naître tout doucement au fond de son cœur et l’amour embraser sa poitrine. Il n’avait pas de raison de ne pas profiter de cette escapade. Il devait parvenir à chasser le sentiment de danger de ses pensées.
Alors qu’ils étaient sur le point de repartir, appuyés contre la carrosserie de la voiture de Tom dans le partage d’une cigarette, ils le virent. Un gamin de peut-être dix-huit ans, manifestement mal à l’aise, qui se dirigeait vers eux. Pas tout à fait gamin, mais avec une allure de lycéen et, pour eux, qui en avaient peut-être cinq de plus, ce fut l’impression qu’il leur fit.
― Euh… excusez-moi.
Yohan fut le premier à lui répondre. Quand il planta le regard dans celui du mec qui s’était approché, la constatation qui le frappa fut qu’il était outrageusement beau. Comme on ne le voyait que rarement. Et que, même si ça ne remettait aucunement en compte les sentiments qu’il portait à Thomas, il se serait bien perdu dans sa contemplation.
― Oui ?
― Vous… descendez au sud ?
― Si on ne s’est pas trompé de sens d’autoroute, tout me semble indiquer que oui. Pourquoi ?
― Parce que je cherche justement à descendre.
Il portait un jean et un t-shirt blanc, avec un sac à bandoulière sur une épaule. Pas grand-chose dedans, selon toute évidence. Un mec assez grand. Élancé.
― Tu vas où ? l’interrogea Tom.
Il eut l’air mal à l’aise.
― Je ne sais pas. Au sud.
Thomas sourit.
― Comme nous.
Yohan se passa une main lasse sur le front. Il n’avait rien contre les auto-stoppeurs mais il n’était pas convaincu que prendre un type qui ne savait pas plus qu’eux où il allait était la meilleure des idées.
― Tu as quel âge ? Pas que je veuille t’embêter mais, si tu as moins de dix-huit ans…
― Non non, c’est bon.
Après avoir fouillé dans son sac, il en sortit une carte d’identité, la leur montra. Il avait tout juste dix-huit ans. Pas vraiment un gamin, non. Plutôt un jeune mec. Yohan adressa un regard à Thomas, qui haussa les épaules en réponse.
― On va à la mer, de notre côté.
― Ce serait parfait.
― Bon…
Un signe de tête entre eux les fit convenir qu’il n’y avait pas de raison de ne pas le prendre avec eux. Yohan tâcha de maîtriser tout ce qui, en lui, lui criait de toutes ses forces « danger ».
― Tu veux mettre ton sac dans le coffre ?
― Non, c’est bon. Je vais le garder avec moi.
― OK.
Il attrapa au vol le trousseau que Tom lui lança. Tous trois s’installèrent ensuite : Yohan au volant, Tom à côté de lui, le coussin calé entre sa tête et la fenêtre, et leur passager à l’arrière de la voiture. Thomas l’interrogea :
― Tu t’appelles comment ?
― Kevin.
Le prénom de type sorti de l’adolescence par excellence… Yohan adressa un regard à Tom et, durant une seconde, ils échangèrent leur amusement par rapport à ce détail. Puis il démarra.
Quand Thomas alluma la radio et la station sur laquelle ils tombèrent émit un vieux tube d’Abba, la fatigue aidant, il commença à chanter en même temps les paroles. Yohan éclata de rire. Peu après, il le secondait dans un duo lui rappelant une époque loin-lointaine où ils avaient un pote qui ressortait suffisamment souvent son best-of de ce groupe des années soixante-dix pour qu’ils en connaissent le refrain par cœur :
« You are the Dancing Queen, young and sweet, only seventeen  !!! »
La suite de la chanson accompagna la sortie de l’aire d’autoroute et l’entrée dans la voie rapide. Yohan pensa que, si avec ça, leur passager ne pigeait pas qu’ils étaient gay, il ne savait pas ce qu’il fallait. La réaction de ce dernier arriva peu après, alors que la voiture avalait le bitume.
― Vous êtes ensemble… C’est ça ?
― Oui…
Thomas tourna la tête vers lui.
― Ça te dérange ?
― Non. C’est pour ça que je me suis adressé à vous.
La réponse les surprit tous deux. Yohan lui adressa un regard à travers le rétroviseur.
― Pourquoi ?
Kevin soupira. Abba reprenait le refrain de « Dancing Queen » en faisant durer longuement chaque rime.
― Je vous ai vus vous embrasser.
Forcément.
― Laisse-moi deviner : tu fais une fugue, c’est ça ? reprit Tom.
Yohan lui adressa une petite bourrade de reproche sur l’épaule.
― Il est majeur !
― Et alors ? Moi, à dix-huit ans, je faisais tout le temps des fugues.
― Non mais toi, c’est particulier, rit Yohan.
― Je sais, oui. Label déposé, je suis le seul et l’unique, ironisa-t-il en partageant de nouveau un regard amusé avec Yohan.
Il se tourna ensuite vers Kevin. Celui-ci leva un sourcil avant de leur répondre :
― Non.
Si Yohan se tut, son expression dit tout à Tom de sa satisfaction de ne pas s’être trompé.
― Qu’est-ce qui t’es arrivé, alors ? reprit celui-ci à l’intention de Kevin.
― Rien… J’en avais marre. Je fais un job d’été en ce moment qui me gonfle. Je bosse dans une usine de fabrication de brioches. Mon patron me saoule, mes collègues n’ont rien à foutre de rien…
Il prit une pause.
― Je suis encore tombé sur une action de rue des excités du « pas les mêmes droits pour les homosexuels »…
― Ah, constata Yohan.
La manif’ de la honte, donc. Ou la manif’ pour personne, comme la qualifiait aussi parfois Thomas. Yohan s’exprimait peu sur le sujet. Il n’avait pas spécialement envie de se marier ― sa relation avec Thomas était loin de lui permettre d’y songer, de toute façon ― mais Tom avait été plus remonté que lui sur le sujet et l’espèce de décomplexion de l’homophobie à laquelle ils avaient assisté avait quand même fini par l’agacer fortement, lui aussi, et ils étaient allés à une contre-manifestation, un jour. Yohan n’était pas sûr de la pertinence de leurs actions, vu le show qu’avaient fait certains de leurs potes, notamment deux qui étaient venus en tenue de cuir digne des années quatre-vingt, menottes et chaînes à la main. Mais, eh, certains s’étaient travestis en caricatures d’hétéros respectables ne faisant pas un pas en dehors du rang, pourquoi d’autres ne pourraient pas se travestir en caricatures de gays façon Village people ? Toujours est-il qu’il était content d’avoir fait son coming-out avant la triste période qu’ils vivaient. Il n’avait pas eu tant de mal à accepter son homosexualité étant donné que, d’une certaine manière, il l’avait toujours su, mais faire le premier pas pour l’assumer lui avait cependant demandé une part de courage et il ne savait pas comment il l’aurait vécu s’il avait dû le faire dans un tel climat de rejet.
― Alors, tu es parti ?
― Oui. Ça m’a gonflé. Tout a fini par me gonfler. Je fais la route tous les jours pour aller bosser. Tous les jours, je passe devant le panneau « Lyon ». Tous les jours, j’ai envie de le suivre. Aujourd’hui, j’ai demandé au pote avec qui je fais le trajet de m’y déposer.
― Et te voilà.
Yohan le vit hocher la tête dans le rétroviseur.
― Me voilà, oui.
― Tu n’as pas ta propre bagnole ?
― Non.
― Et pourquoi nous ? intervint Thomas. Parce que tu as vu qu’on était gay ?
― Oui.
Thomas eut un temps de réflexion.
― Tu as fait ton coming out ?
― Tom…, réagit Yohan.
― Et alors ? S’il est venu vers nous en particulier, c’est bien qu’il y a une raison !
― Oui, répondit Kévin. Il y a quelques mois.
Le jeune homme fit une pause.
― Je me suis fait jeter par le mec à qui je me suis déclaré.
― Classique…
― J’ai fait quelques sorties dans des bars, poursuivit-il.
― Eh !
Tom lança la main vers Yohan pour lui claquer l’épaule, mais lui n’avait pas envie de rire.
― J’ai dit quelque chose de drôle ? reprit Kevin.
― Non, lui répondit Thomas. C’est juste que ça me rappelle mes seize ans.
Yohan se força à sourire. Qu’il soit comme eux ne l’amusait pas tant que ça. Tel qu’il le voyait, il était surtout comme Thomas : impulsif, soumis à des envies d’autres horizons brutales. Tout ça craignait. Voilà des mois qu’ils étaient fidèles l’un envers l’autre et voici que le sort leur mettait sur les bras un jeune homme honteusement attirant, libre, trop proche du cas particulier qu’était Thomas et, qui plus est, attiré par la même liberté sexuelle qu’ils l’avaient tant vécue eux-mêmes. Fut encore quelque temps, il se serait arrêté à la première aire pour le baiser contre le mur des toilettes tout en prenant la bouche de Tom. Fut encore quelque temps, seulement. Désormais, tout dans ce genre de pensée lui criait de toutes ses forces « danger ».
Il anticipa sur ce que pourrait dire Thomas, de peur que celui-ci soit en train de songer aux même éventualités. Il évita même de croiser son regard, qu’aucune confirmation ne puisse risquer de se faire entre eux.
― Et Lyon ne t’a pas suffi, donc.
― Non, je voulais descendre plus bas.
― Tu es de Paris ?
― Oui.
Avec la mention des manif’s en question, il n’y avait pas eu trop de doute.
― Tu es parti quand ?
― Hier. J’ai trouvé des gens sympas qui m’ont pris en stop.
― Et tu as dormi… ?
Kevin haussa une épaule.
― La tête sur mon sac.
Il précisa :
― Dans un espace vert.
― Donc que dalle, remarqua Tom.
C’était une évidence. Malgré la chaleur estivale, il n’y avait aucune chance pour qu’il n’ait pas eu froid au cœur de la nuit.
― Un peu, quand même, modéra Kévin.
Tom tendit cependant le bras en arrière pour lui faire passer son coussin. Tous deux connaissaient très bien ce genre de scénario : ils l’avaient déjà vécu plein de fois. Les « viens, on part » de Thomas, s’étaient souvent finis en catastrophe. En recherche désespérée de lieu où dormir, pour finir grelottant dans une grange squattée aux heures les plus sombres. En descente de bouteilles d’alcool pour oublier le froid. En rencontres formidables, parfois, aussi. C’était à chaque fois un jeu de roulette. La bille pouvait tomber sur « excellente expérience » comme « galère sans nom ». Le seul élément faisant que jamais aucun d’eux n’en était revenu qu’en riant sur leurs mésaventures était leur propre opiniâtreté. D’autres en auraient fait des récits dramatiques.
Yohan regarda le cadran du lecteur de DVD. Il indiquait huit heures.
― Marseille ? lança-t-il.
― N’importe. La mer, dit Tom en pliant le coude contre la fenêtre pour y appuyer sa tête.
Yohan concentra son attention sur la route tandis que la voiture avalait le bitume et que ses passagers fermaient les yeux.

Pegging Zach

Autrice : Valéry K. Baran.

Genres : F/M/M, pegging, légère domination féminine

Résumé : Zach avait toujours été son préféré. De tous ceux que lui ramenait Théo, il était celui qui l’intriguait le plus, probablement à cause de sa façon de se plier aux volontés de ce dernier. Et peut-être que cette fois-ci, il pourrait se plier aux siennes…

Source image : thecheekydragon. Fandom Teen Wolf.

Pegging Zach

– Attends…

Quand elle souffla ces mots, elle était déjà au bord de l’étourdissement, le corps gavé d’endorphines, le bas-ventre douloureux des présences successives des sexes de Théo et de Zach en elle, la tête lourde, la mâchoire engourdie, les muscles las et l’esprit embrumé.

Elle n’en pouvait plus ; elle en voulait encore. Elle ne réfléchissait plus vraiment, en réalité. C’était son sexe qui s’exprimait, ce besoin irraisonné qui ne s’éveillait que lors de l’acte charnel. Cette pulsion.

Elle posa ses mains sur le torse de Zach, le faisant ôter les doigts qu’il venait de plonger dans son entrejambe, quitter la moiteur de sa chair. Elle était vraiment usée, désormais, de ce côté-là. D’un geste, elle poussa sur son buste pour l’allonger sous elle. Elle le surplomba, conquérante.

– Je veux essayer un truc avec toi.

Zach était son préféré. Après Théo, bien sûr. Théo qui était « partageur », comme il le disait. Théo qui aimait plus la voir se faire baiser par ses potes que la baiser lui-même, à force. Du moins, était-ce ce qu’elle finissait par se dire. Théo qui n’avait plus de relations sexuelles avec elle sans qu’un autre mec les accompagne. Théo qui emmenait des types divers, mais aucun aussi souvent que Zach.

Et Zach était un si formidable jouet…

– Je peux te sucer ? souffla-t-elle.

Zach acquiesça silencieusement. Taciturne. Toujours. Discret, même dans l’expression de ses orgasmes. Elle persistait à espérer l’entendre un jour émettre plus que ces infimes feulements retenus qu’il lâchait au moment où il se répandait en elle. Souvent, seuls ses gestes trahissaient sa jouissance. Sa façon de resserrer les mains sur ses hanches, ses coups de reins plus lourds, moins maitrisés… Jamais il ne l’embrassait, jamais il ne manifestait quoi que ce soit verbalement – dans le sexe, du moins ; il savait parler, tout de même –, jamais il ne prenait vraiment d’initiatives, sinon incité par Théo. Seulement suivait-il Théo comme, à ce que disait ce dernier, il l’avait toujours fait.

Là…

Elle ouvrit la bouche sur sa queue, l’engloutit profondément, appréciant la manière dont Zach haussa imperceptiblement les reins : un geste brusque qui témoignait de son plaisir. Il ne posa pour autant pas les mains sur elle, se contentant de crisper les doigts sur les draps humides de transpiration. Quand c’était elle qui prenait le dessus, il était toujours ainsi : docile… Si curieusement offert.

Théo, adossé à la tête de lit, les observait.

Elle releva la tête, lécha, titilla le méat du plat de la langue.

Est-ce que je pourrais…

La question la démangeait mais elle n’osait pas la poser. Théo aurait répondu « oui », elle en était sûre. Théo voudrait voir ça. Pas sur lui, bien sûr, mais sur Zach… Oui. Quant à Zach… elle ne savait pas. Probablement aurait-il eu une réaction d’outrage, alors elle préféra ne pas demander.

Plutôt, elle le reprit dans sa bouche et avança très doucement les doigts de son entrecuisse.

Elle caressa ses testicules, les serra doucement… Théo les regardait toujours avec cette attention et cette assurance qui lui étaient propre, et qu’elle aimait chez lui : qui laissaient la place à l’imprévu, à la curiosité, mais gardaient cet aspect inébranlable qui la faisait se sentir libre, forte, à ses côtés. Zach était tout autre. Un peu trop soumis pour son propre bien, peut-être. Surement. Soumis à Théo, même quand il la baisait, elle.

Quand elle approcha son doigt de l’orifice reclus derrière ses testicules, Zach se raidit. Bien sûr. Il n’avait jamais fait ça, elle s’en doutait. Elle si, mais il y avait longtemps, avec un amant qui aimait ça, mais cette période était lointaine, désormais. Théo, lui, ne l’aurait jamais laissé approcher de son cul. Peu de mecs étaient prêts à l’accepter, de toute façon, et elle ne cherchait pas spécialement à les inciter. Ce n’était pas un besoin qu’elle avait. Mais avec Zach…

– J’ai vraiment envie d’essayer, dit-elle.

Le ton de Zach trahit sa nervosité :

– Quoi ?

Les mots se dérobèrent à sa bouche.

J’ai envie de t’enculer, pensait-elle. J’ai envie de voir ce que ça te fait d’être enculé par moi.

Ça faisait quelque temps que l’idée lui était venue d’essayer ça avec lui. Zach éveillait ça en elle, surtout. Cette soumission face à Théo qu’il avait, cette façon de suivre les désirs de ce dernier lorsqu’il la baisait… Elle voulait, elle-aussi, le baiser. Elle savait faire… Même si les places étaient échangées, désormais. Elle savait ce que c’était de sentir quelque chose entrer dans son cul.

– Des mecs aiment ça, dit-elle.

Après quelques secondes, elle précisa :

– Pas forcément homos.

Elle n’était pas sûre de bien s’exprimer. Elle ajouta, troublée :

– J’irai doucement.

Théo intervint :

– Tu veux lui mettre un doigt ?

Quand elle tourna le visage vers lui, elle vit que son expression était un mélange d’amusement et d’étonnement.

Elle hocha la tête. Zach ne disait plus rien. Théo avait pris la parole alors il ne dirait plus rien, désormais. Elle se demanda même à quel point l’intervention de Théo pouvait participer à son excitation : le savoir là, curieux de les regarder…

– Tu dois prendre ça, alors.

Et Théo se pencha sur le bord du lit pour attraper le tube de lubrifiant qu’ils avaient laissé de côté.

Elle le saisit. Quand elle reporta son attention sur Zach, elle put voir la confusion sur son visage, bien sûr, mais pas seulement. L’attente… La crainte, mais sans qu’il se défile. Il ne resserrait pas les cuisses, il bandait toujours dur et, peut-être… plus encore, même. Elle n’était pas sûre d’elle, mais son méat luisait d’un liquide qu’elle crevait de désir de lécher.

– Je vais continuer à te sucer, souffla-t-elle.

Et, tandis qu’elle le prenait dans sa bouche, elle enduisit ses doigts de lubrifiant. Après quelques va-et-vient, elle poussa tout doucement une phalange en lui. Zach se crispa, alors elle n’alla pas plus loin. Elle laissa juste son doigt-là et le suça plus fort, plus profondément… Elle brulait d’envie de continuer.

Elle releva le visage, retira sa phalange, mit plus de lubrifiant dessus. Elle en étala même entre les fesses de Zach. Maintenant, elle voulait vraiment entrer en lui.

– Ça sera bon, tu verras…

Zach pourrait aimer. Zach allait aimer. Elle en était sûre. Elle le voulait.

Elle recommença à le sucer puis poussa en entier son doigt en lui. Elle continua ainsi un moment, appréciant de sentir son sexe dans sa bouche tandis qu’elle explorait cet endroit en lui. C’était transgresser une règle, s’aventurer en un territoire interdit. Et c’était diablement excitant.

Il lui sembla trouver un point sensible. Elle insista dessus.

– Tu aimes ? souffla-t-elle, haletante, tandis qu’elle relâchait sa queue pour scruter son visage.

Zach ne répondit pas, mais ses yeux ouverts sur le plafond étaient brillants, son corps tendu et… oui, elle fit de légères caresses en lui, et elle le vit : le plaisir. Elle s’en sentit galvanisée.

Elle retira son doigt pour étaler plus de lubrifiant sur son index et son majeur. Elle en voulait plus.

Théo souffla :

– Tu vas lui mettre les deux ?

Il y avait désormais une forme de fascination dans son regard : pas juste de la curiosité, pas juste de l’amusement ; quelque chose au-dessus de ça.

– Oui.

Elle reporta son attention sur Zach. Ça l’embêtait qu’il ne s’exprime pas plus, mais il avait toujours été ainsi. Elle ne le connaissait qu’ainsi.

Elle tenta quand même :

– Tu es prêt ?

Théo quitta brusquement son appui à la tête du lit pour descendre vers eux. Il s’allongea juste à leurs côtés, la tête près des fesses de Zach, et il sourit.

– Je veux voir ça.

Elle attendit néanmoins.

Zach devait répondre au moins à cette question. Elle insista du regard, ferme. Il hocha la tête.

– Je vais faire attention à ne pas te faire mal, dit-elle alors.

Puis elle poussa doucement ses deux doigts. Cette fois, elle ne le suça pas. Elle le pénétra, juste, et observa le panel d’expressions qui défila sur son visage. Gêne, trouble, quelque chose d’éminemment torturé… de la pudeur bafouée. Et de l’excitation. Yeux ouverts vers le ciel, lèvres se décollant, recherche d’air, nuque qui s’étire…

– Tu aimes ? re-demanda-t-elle.

Elle voulait vraiment qu’il le lui dise. Elle voulait qu’il affiche autre chose que cette retenue silencieuse, un relâchement… un cri. Quelque chose.

C’était bizarre parce que, pour une fois, ce n’était pas elle qui était entre eux deux, ou entre Théo et un autre mec rencontré à l’occasion, ou que Théo connaissait déjà. Elle voyait Zach, mais elle avait l’impression de s’observer, elle. De contempler ce que les hommes devaient voir d’elle. De le regarder de la manière dont eux la regardaient. Curieux changement de point de vue, passage de l’autre côté du miroir. Et Zach… Oui, elle le voyait, Zach aimait ça.

Elle utilisa ses doigts comme un sexe, allant et venant dans son cul, cherchant à le posséder, désormais. Et à le posséder plus fort, plus loin.

Elle voulut mettre un troisième doigt, mais Zach se raidit immédiatement sous la pression. Elle retira sa main pour remettre du lubrifiant. Zach se redressa légèrement sur ses coudes, pantelant. Elle écouta les mots qu’il haleta avec l’attention suscitée par ceux qui ne parlent que peu :

– Ça va faire trop gros.

– Je ne pense pas.

Il suffisait qu’elle mette assez de lubrifiant et qu’elle y aille doucement. Mais Zach ne paraissait pas convaincu.

– Peut-être qu’avec un gode, souffla-t-elle, pensive.

Son cœur battit à cette idée, et il battit encore plus fort quand celle-ci se précisa. Ils en avaient plusieurs, avec Théo, de tailles diverses, mais elle avait surtout cet objet qu’elle avait acheté des années auparavant, et jamais utilisé. Qui trainait, depuis… Avec un gode tout fin, dont le diamètre ne dépassait guère celui de ses deux doigts… parfait pour l’occasion. Parfait.

– Attends.

Elle se leva, tremblante d’excitation. Elle ouvrit l’armoire puis le placard en son bas, et fouilla. Là, l’objet recherché se trouvait, encore dans son carton. Elle l’ouvrit. Oui, il était vraiment de la bonne taille. Oui, elle voulait l’utiliser. Elle revint vers le lit.

Elle ne croisa que quelques secondes le regard de Théo, mais en fut encouragée. Il l’observait sans surprise, juste avec une ombre d’amusement et… pas seulement. D’amour. Du jour où ils s’étaient rencontrés, Théo l’avait observée comme une curiosité distrayante. Il l’aimait vraiment, elle le savait, mais elle était à des années-lumière de ce qu’il avait connu auparavant. Elle le savait aussi. Ça ne les empêchait pas d’être complémentaires.

Elle fixa Zach.

Son pouls battait à toute vitesse, maintenant. Lentement, elle enfila le gode-ceinture, l’ajusta sur ses hanches… sur son clitoris, aussi. Le positionna juste comme elle le voulait. Elle se sentait vibrer et ne pouvait plus parler, elle non plus. Peut-être pouvait-elle comprendre, soudain, le silence de Zach : pourquoi, parfois, aucuns mots ne pouvaient être prononcés.

Elle saisit le lubrifiant pour en enduire largement le gode, puis grimpa sur le lit et en remis entre les fesses de Zach. Beaucoup. Puis elle lui écarta plus franchement les cuisses.

Et enfin, enfin, elle le pénétra. Zach se tordit, se tendit, lui offrit l’image fascinante de la lutte interne qui se jouait en lui… Cette gêne, cette excitation, cette défense, ce désir… Elle sentit la main de Théo sur son crâne en même temps qu’elle perçut son sexe tendu à proximité de son visage.

– Pas maintenant, dit-elle juste.

– Je suis excité, souffla Théo en lui caressant les cheveux.

Et c’était perceptible à tous les niveaux. Elle releva le visage vers lui.

– Pas maintenant, répéta-t-elle.

Elle se demanda ce qui excitait le plus Théo. La voir, elle, baiser son pote, ou voir son pote se faire baiser par elle. Comme elle s’était demandé, déjà, ce qu’il aimait le plus dans le fait de lui emmener des mecs : les regarder eux ou la regarder elle ? Ce n’était pas toujours si évident, et ça l’était encore moins avec Zach. Si elle avait pu paraître curieuse à Théo, elle avait toujours trouvé la relation entre Théo et Zach bien plus singulière. Leur relation à tous les trois l’était, finalement.

Cette fois, elle se pencha sur le visage de Zach, frôla ses lèvres. Ce n’était plus lui qui contrôlait, et pas non plus Théo. C’était elle qui avait le pouvoir. Elle qui était sur lui, en lui, elle qui surplombait sa bouche en l’instant… Elle qui voulait le faire crier.

Elle avait envie de l’embrasser, mais elle ne le fit pas. Lui ne l’embrassait jamais. Il y avait peut-être des raisons.

– Dis-moi si tu aimes, murmura-t-elle à la place.

Ça, elle voulait vraiment l’entendre.

Zach mit quelques secondes à répondre. Elle ne bougea pas, profondément enfoncée dans son cul. Puis il murmura :

– Oui.

Alors, elle ferma les paupières, et elle le posséda. Vraiment. Et, du relâchement induit par son aveu verbal s’ensuivit celui des soupirs de Zach. Elle s’en gava. De tout. De l’entendre ahaner, de le voir se tordre, de sentir le gode presser contre son clitoris à chaque fois qu’elle poussait en lui, et son souffle contre ses lèvres, et ses gémissements qui apparaissaient discrètement, et montaient… A force de coups de reins, elle l’emmena la nuque ballante au bout du matelas et eut la sensation qu’elle aussi pourrait succomber tant l’acte était excitant. Et elle le fit pour de bon, au moins psychologiquement, au moment où Théo les surprit tous deux en saisissant le sexe de Zach pour finir de le projeter vers la jouissance en quelques coups de paume savamment assénés.

Cette fois, Zach cria, et elle gémit de concert.

Elle finit en nage, troublée à l’excès, tremblante dans cette conquête qui lui laissait une curieuse satisfaction… Et un besoin de plus, encore, de plus…

Encore.

Zach gisait, le torse parsemé de gouttes blanches, peinant à reprendre son souffle.

Théo bandait dur. Elle ne considérait toutefois pas qu’il ait été privé. Il l’avait bien baisée, déjà, au début de la nuit. Il avait eu son lot d’orgasmes.

– Tu veux que je te lèche ? lui proposa-t-il.

Elle sourit. Elle l’aimait, elle le savait, même dans leur relation atypique, même sans savoir ce que serait le devenir de leur relation, mais elle se dit qu’elle l’aimait plus encore, sur le moment. C’était comme une explosion.

– Oui.

Peut-être que, la fois suivante, elle demanderait elle-même à Théo de faire venir Zach. Peut-être qu’elle l’enculerait de nouveau. Elle aimerait, en tout cas. Peut-être que ce pourrait être Zach qui se trouverait à sa place : entre Théo et elle. Zach aimerait ça, elle en était sure. Et peut-être que Théo pourrait aimer aussi.

Elle se débarrassa du gode-ceinture et écarta les cuisses à l’approche du visage de Théo.

– Embrasse-moi, dit-elle en tendant la main vers Zach.

La langue de Théo était sur son sexe et le plaisir l’envahissait.

– Embrasse-moi.

Elle n’attendit pas de réponse, elle tira la tête de Zach à elle, et apprécia la manière dont sa bouche s’ouvrit à son contact, et celle dont sa langue rejoignit la sienne, l’enlaçant doucement, avant de sombrer enfin dans la jouissance.

Mariée, oui mais avec qui ? (5)

Chapitre 5

Mercredi

Collonges-au-Mont-d’Or est la ville la plus stupéfiante que l’on peut rencontrer dans le pourtour lyonnais. J’aime Lyon. J’y ai toujours vécu et je ne pourrais vivre nulle part ailleurs. Tout me plaît ici : les quais, la presqu’île, le merveilleux quartier de Saint-Jean, la cathédrale de Fourvières dominant le fleuve… Et puis, soyons honnêtes, j’adore aussi cette métropole pour ses bars, ses sorties, ses hauts lieux de vie étudiante et ses bas lieux de sorties sexuelles, pour sa diversité et ses rencontres. Mais il faut bien admettre une chose : Lyon et la verdure, ça fait deux. Des murs, il y en a beaucoup : des hauts, des gris, des longs… qui donnent parfois une sensation d’enfermement, comme s’ils empêchaient de percevoir le passage des saisons. À Collonges, en revanche, à quelques kilomètres de là seulement, on se sent déjà à la campagne. Enfin une campagne où tout transpire le fric, ce qui me donne une idée du genre de famille à laquelle doit appartenir Marc. Je sais déjà que son père dirige une entreprise et que sa mère est femme au foyer. Ça nous fait un point commun côté paternel. Côté maternel, par contre, je crains le choc, parce que si Chantal (oui, c’est le prénom de ma belle-mère) est du genre carré Hermès, Anémone (la mienne, on sent déjà l’écart de milieu) serait plutôt du style bab’ à pantalons fleuris.

Quand nous arrivons, je n’en crois pas mes yeux. C’est… spectaculaire. Passé le haut mur d’enceinte, une interminable allée bordée de platanes mène à une demeure qui s’apparente à un petit manoir, avec une cour immense côté entrée et, si je ne me trompe (mais il semble que non), un accès direct à la Saône un peu plus loin derrière. Tranquille, quoi.

Dans ma tête, ce qui était jusque-là une forte probabilité s’impose désormais comme une certitude : je ne vais jamais parvenir à faire illusion !

La voiture s’arrête dans l’allée, à côté d’une Audi TT et d’un Porsche Cayenne. Garée en retrait, une Twingo rouge qui a visiblement bien vécu fait tache. J’imagine qu’elle appartient au jardinier ou à je ne sais quel employé de maison. Vu la taille de la baraque, ils en ont forcément plus d’un.

– Tout va bien se passer, chérie, je te jure, tente de me rassurer Marc.

J’émets un coassement qui doit lui donner une idée de mon scepticisme.

– Tu crois qu’ils vont penser que j’en veux à ton argent ?

Il éclate de rire et, franchement, je ne vois pas ce qu’il y a de drôle. Après tout, ce serait plausible.

– Premièrement, c’est l’argent de mes parents. Et ils ont toujours insisté sur le fait que Jérém et moi devions apprendre à gagner le nôtre.

« Jérém », c’est Jérémy, son cadet de deux ans, dont je ne sais pas grand-chose de plus que les deux mots qu’il a bien voulu m’en dire.

– Deuxièmement, tu gagnes très bien ta vie toute seule.

Je hoche la tête. Je n’ai pas à me plaindre, c’est vrai.

– Troisièmement, je m’en fous royalement.

Sur quoi, il sort de la voiture et vient galamment ouvrir ma portière. OK, s’il s’en fout, alors je vais essayer d’en faire autant. Je lisse ma robe, que j’ai choisie volontairement passe-partout. Marc s’approche de moi et mêle ses doigts aux miens. Ça paraît idiot mais quand nous sommes comme ça tous les deux, j’ai l’impression que je pourrais conquérir le monde. Donc ses parents…

Il me guide sur le perron et ouvre la porte comme chez lui – ce qui est logique, en fait. Je suis presque surprise de ne pas voir un bichon foncer sur lui en jappant. Ça collerait bien avec la maison.

– C’est nous ! annonce-t-il joyeusement.

– Dans la cuisine ! répond une voix féminine.

Je suis Marc à travers cette demeure très claire, à la déco chic, classique et élégante, pas mon genre, mais de bon goût.

Nous slalomons entre les vases et les guéridons et, avant que je sois totalement prête, nous débarquons dans la cuisine. Chantal est là, avec son jean impeccable et son polo Ralph Lauren rose pâle.

– Mon chéri, lance-t-elle en contournant le plan de travail pour venir l’embrasser. Et Rose, je suppose.

Son sourire est éclatant et elle semble ravie de me voir.

– Enchantée.

– On s’embrasse.

Deux bises plus tard, elle me détaille de la tête aux pieds.

– Vous êtes magnifique !

– Merci.

Je me sens cruche et mal à l’aise. Il faut reconnaître que mes expériences en matière de belle-mère sont proches du néant. Je ne suis jamais vraiment restée assez longtemps avec un mec pour en arriver là. Une fois encore, je réalise à quel point tout ceci ne me ressemble pas, à quel point je me sens paumée dans cette aventure.

– Venez, Philippe est sur la terrasse. Marc, tu peux prendre le plateau avec la citronnade, s’il te plaît ?

Je dois être débile parce que rien que les mots « plateau » et « citronnade » me donnent envie de pouffer. Pourtant, ce n’est pas drôle, en soi (si ?).

– Bien sûr.

Chantal me prend le bras et m’entraîne par la porte-fenêtre grande ouverte.

– Alors, racontez-moi tout. Marc nous a parlé de vous, mais j’étais vraiment curieuse de vous rencontrer.

– J’imagine… Moi aussi, je suis ravie. À vrai dire, j’appréhendais un peu.

– Mais pourquoi, voyons ?

– Oh ! euh… la… situation.

– Ah ça, avec Marc, soupire-t-elle, nous avons l’habitude.

Je hausse un sourcil curieux sans oser rien dire. Dieu que je me sens mal à l’aise…

– Philippe !

Un peu plus loin, j’aperçois un homme à la carrure proche de celle de Marc, en version bedonnante. J’espère que ce n’est pas une vision de ce qui m’attend !

– Laisse ces rosiers tranquilles et viens donc rencontrer notre magnifique belle-fille.

On va dire que je suis parano si je trouve que tout se passe trop bien ? Philippe de Servigny s’approche de nous et me détaille à son tour. S’il se montre courtois et avenant, je constate aussitôt qu’il est moins enjoué que Chantal ce qui, paradoxalement, m’aide plutôt à me détendre. J’observe son visage marqué par les rides et aussi bronzé que celui de son épouse. Ils font peut-être du golf ? Cliché, certes, mais qui collerait bien avec l’ensemble.

Il me tend une main que je serre avec fermeté. Je sais que ça ne représente que la première étape dans son évaluation de sa future belle-fille et reste donc sur mes gardes. Je lui souris. Convaincre un interlocuteur, qui plus est de sexe masculin, ça, je sais faire. Et puis s’il a fait jouer ses relations pour nous faire passer devant tout le monde à la mairie, c’est bien qu’il n’est pas opposé à ce mariage.

– Allez, allez, asseyons-nous ! lance Chantal.

Nous prenons place tous les quatre autour d’une petite table d’extérieur appartenant à un salon de jardin moderne. Marc s’assied tout près de moi et pose une main sur ma jambe. C’est terrible, parce que ce n’est vraiment pas le lieu, mais ça m’échauffe un peu, comme chaque fois qu’il me touche. Oh ! gentiment, hein ? Je ne suis pas non plus (totalement) nymphomane, mais très légèrement quand même. Je tâche de ne rien laisser paraître et lui adresse un sourire qu’il me rend aussitôt. Il semble parfaitement détendu, comme s’il se fichait éperdument de l’issue de cette rencontre.

Chantal nous sert, je la remercie poliment et elle m’explique comment elle fabrique sa citronnade à base de citrons bio qu’elle achète au marché. Quelques instants, nous échangeons sur des petits riens, avant que Philippe ouvre enfin les hostilités.

– Alors Rose, racontez-nous un peu.

Je me prépare mentalement.

– Eh bien, par quoi voulez-vous que je commence ?

– Papa, tu ne vas pas lui faire passer un interrogatoire !

– Je n’ai jamais dit une chose pareille.

– Je te connais.

– Marc, laisse ton père parler, tempère sa mère d’une petite tape sur le bras. J’ai très envie d’en apprendre plus sur Rose également.

Et moi, j’ai très envie de m’enfuir à toutes jambes mais je n’en laisse, bien évidemment, rien paraître.

– Marc m’a dit que vous étiez manager de l’équipe commerciale dans la société de votre père.

– En effet. Je l’ai rejointe à la fin de mes études.

… Parce que je n’avais pas foutu grand-chose à l’IUT pour tout dire, et que mon père m’a catapultée là histoire de me garder à l’œil en me disant que je faisais assez de conneries comme ça dehors et qu’il voulait s’assurer que j’aie de quoi assurer ma pitance. Hum… Je vais peut-être éviter de dire ça. Je sens que ça ne colle pas trop à l’esprit « de Servigny ». D’autant qu’au final, je m’en suis très bien sortie !

– Ça ne doit pas être toujours évident d’être la fille du boss, relève Marc.

J’acquiesce d’un mouvement de tête.

– Il est certain que ça crée quelques jalousies.

– Ça, je veux bien le croire, commente Philippe avec un sourire plus sympathique.

– C’est pour ça que je n’ai jamais voulu travailler avec toi, papa.

– Et je le regrette. J’ai toujours été déçu que mes enfants ne marchent pas dans mes traces.

– Je comprends. Pour ma part, j’aime vraiment travailler avec mon père.

C’est la vérité. J’adore mon père et, professionnellement parlant, je l’admire. J’adore le voir mener son entreprise, sa manière de gérer ses affaires, ses employés. J’ajoute :

– Et puis, sans ça, je n’aurais pas rencontré Marc.

Je me tourne vers lui et lui souris. Mon Dieu, ai-je suffisamment remercié mon père pour cela ?

– Et j’en suis ravi, me souffle Marc avant de m’embrasser.

– Nous aussi, commente Chantal. Ce projet de mariage m’enchante !

– Un peu rapide, si je peux me permettre.

Je ne peux retenir une grimace.

– Philippe, arrête de jouer les rabat-joie.

– Non, je le comprends. J’avoue que je suis surprise que vous soyez aussi compréhensifs.

– Oh ! Marc est comme ça. Les dix premières années, ça surprend, les dix suivantes, on se dit que ça va se calmer et puis après, on se fait une raison et on essaye de suivre.

La phrase de Philippe me fait rire.

– C’est donc ça, le mode d’emploi ?

– Comme vous dites !

Nous nous sourions. Je l’aime bien !

– Et vos parents, qu’en disent-ils ? reprend mon futur beau-père.

– Ils sont contents. Papa connaît déjà Marc et l’apprécie autant pour ses qualités professionnelles que personnelles. Je crois qu’il n’en espérait pas moins pour moi.

– On veut toujours le bonheur de ses enfants, commente Chantal. Et je suis tellement heureuse que Marc ait trouvé quelqu’un avec qui il envisage enfin de se poser.

Elle me ferait limite peur, en fait. Elle semble absolument adorable, mais elle est si contente de caser son fils que j’en viendrais presque à me demander s’il n’y aurait pas un vice caché quelque part.

– Vous verrez, vous aussi, quand vous aurez des enfants… Vous voulez des enfants ?

Aleeeerrrttte ! ! ! La voilà, la raison : elle veut des petits-enfants ! Mon Dieu, est-ce qu’elle ne voit que la mère porteuse en moi ? Est-ce qu’elle ne se montre aussi aimable que parce qu’elle a été rassurée de constater que mes gènes n’endommageront pas les siens ?

– Heu…

Marc éclate de rire.

– Maman, on va peut-être commencer par le mariage et on verra après, non ? Je crois qu’on va déjà assez vite comme ça.

– Oui, bien sûr, je ne m’attends pas à ce que…

– Il ne m’épouse pas parce que je suis enceinte, rassurez-vous !

Je sursaute en entendant le rire de Philippe, si semblable à celui de Marc. Ces deux-là ne peuvent pas se renier, c’est certain.

– Et si vous n’êtes pas enceinte, pour quelles raisons vous épouse-t-il ?

– Papa !

J’avoue qu’un « parce que je suce comme une déesse » me vient en tête mais est-ce que je peux vraiment répondre ça ? Non.

– Parce que nous sommes sans doute un peu rêveurs tous les deux. Mais après tout, eh bien, pourquoi faudrait-il attendre des années avant de savoir si c’est ce que l’on veut ?

Philippe hoche la tête et m’offre un grand sourire, comme si j’avais dit pile-poil ce qu’il attendait, le mot de passe pour entrer dans cette famille.

– Je ne vous le fais pas dire. Quand j’ai rencontré Chantal, elle était fiancée à un autre mais j’ai su que c’était elle à l’instant où je l’ai vue. Et regardez-nous : des années plus tard, et toujours heureux.

OK, ça explique beaucoup de choses. À commencer par cette manière de garder leur calme devant notre mariage express.

– Mais contrairement à vous, elle m’a fait patienter deux longues années.

Ça, c’est parce que je suis une fille facile. Mais je vais aussi éviter de le leur dire. Oui, ce sera mieux.

– Je suis un homme chanceux !

– Alors, ce mariage ? Marc vous a-t-il dit que nous serions ravis de mettre la maison à votre disposition ? J’adore recevoir et j’ai déjà des tas d’idées. Mais attention, je ne veux pas être la belle-mère qu’on déteste alors je vous propose et vous avez obligation de dire non si quelque chose ne vous plaît pas.

Un peu gênée (non, franchement horrifiée), j’écoute Chantal dérouler son programme. Repas, invitations, décoration, invités, vin d’honneur, champagne, animations… Waouh ! Chantal a dû être wedding planner dans une autre vie, parce qu’elle semble avoir déjà pensé à des millions de choses. Ou alors elle attendait décidément d’avoir une belle-fille comme le Messie. Redevrais-je me poser des questions à ce sujet ? En tout cas, avant que j’aie pu comprendre l’ampleur de ce guêpier, elle réussit à m’extorquer le numéro de ma mère et me farcit la tête à la faire déborder. D’ailleurs, ça marche : alors que Marc semble suivre la conversation et donne régulièrement son avis, moi je capitule. Il a visiblement déjà bien réfléchi à tout, sa mère aussi, et je me fais l’impression d’être le vilain petit canard du groupe – pas que ce soit un sentiment qui me soit inhabituel, remarque. Voyant Philippe m’observer du coin de l’œil, je suis certaine qu’il a compris à quel point je suis paumée. Bientôt, il va réaliser que son fils fait la plus grosse connerie de sa vie.

Quand Chantal me propose d’aller voir l’une de ses amies couturière pour confectionner ma robe, j’ai beau être terrifiée, je me retrouve quand même une carte de visite pleine de dentelle à la main. Je la fixe, confuse.

– Rose, les toilettes sont juste à côté de la cuisine.

Je fronce les sourcils. Philippe m’adresse un clin d’œil et je comprends qu’il m’offre une échappatoire. Je crois que je tombe amoureuse du deuxième de Servigny de ma vie.

– Merci, Philippe.

Je me lève et m’éclipse un instant pour regagner la maison. La pause est bienvenue et puis Marc et Chantal sont tellement à fond que je me sens limite de trop. Enfin… j’ai aussi besoin d’encaisser un peu avant de me lancer dans ces préparatifs de folie. Si ça continue, je vais finir par paniquer ! Comme si j’avais une raison de le faire, ha, ha.

Puisque je suis là, j’en profite pour faire la fameuse pause pipi qui m’a servi d’excuse pour m’absenter. Lorsque je reviens dans la cuisine, un jeune homme me tourne le dos. Ça doit être l’employé de maison. Comme je suis une fille polie, je ne vais pas sortir en catimini rejoindre les autres sans saluer le personnel.

– Bonjour.

Il se retourne et, après un instant de surprise, son expression se fait plus méfiante. Booon… J’ai fait quelque chose qui n’allait pas ? Je recommence.

– Bonjour…

– J’avais entendu la première fois.

Bon, bis. Je rétorque, par réflexe :

– Et la politesse est une notion qui vous échappe ?

– Ça dépend. Vous êtes ma future belle-sœur express, je présume ?

Drôle d’appellation mais pourquoi pas ? Ce n’est donc pas l’employé de maison mais le fameux Jérémy, alias futur beau-frère express, lui aussi. Il a l’air sympa, le frangin… Un instant, j’hésite à le planter là et rejoindre Marc et ses parents dans le jardin, mais ça ne le ferait sans doute pas. Allez, va pour le faisage de connaissance.

– On dirait bien que c’est moi.

Il hoche la tête et s’approche tout en me détaillant des pieds à la tête. Limite grossier, quand même ! Mais puisqu’il ne se prive pas, eh bien, j’en fais autant.

Une chose est claire, les deux frères ne se ressemblent pas. Jérémy est un peu plus petit, plus fluet aussi, sans être catastrophique. En tout cas pour ce que je peux deviner sous son immonde jogging. Non, mais sérieusement, de quand date cette horreur ? 1986 ? 1989 ? Pourquoi se faire du mal comme ça ? Je relève les yeux pour tomber sur les siens.

– Alors, lui dis-je, je passe le test ?

Un léger sourire en coin s’affiche sur son visage et le rend plutôt mignon. Il faut juste éviter de regarder plus bas.

– Et moi ?

Il croise les bras sur le torse. J’esquive :

– J’ai posé la question la première.

Ses lèvres s’étirent avec un peu plus de malice et il s’avance pour me tourner autour. Je me raidis. Mon futur beau-frère est-il réellement en train de me reluquer le cul ? Mais dans quelle famille ai-je atterri ?

– Beau cul.

Ben, alors ça ! Je n’en reviens pas mais je me reprends bien vite. S’il croit que je vais me laisser démonter, il est mal tombé.

– On me le dit souvent.

– J’imagine.

– Et vous ?

– Je n’ai pas à me plaindre.

Je hoche la tête et, puisque c’est lui qui a commencé, je l’imite et en profite pour le mater ouvertement, même si je ne peux décidément pas voir grand-chose avec le sac à patates qu’il porte. Quand je reviens devant lui, je me contente d’un :

– Ah oui…

– Ça veut dire quoi ?

Je fais une petite moue.

– Rien, rien. Joli jogging.

Sa bouche affiche un pli de contrariété et je ne retiens pas mon sourire.

– C’est… C’est une longue histoire, je ne…

– Pas la peine de vous défendre. Ça a le mérite d’être confortable, je suppose.

– Je ne… Ce n’est pas à moi.

– D’accord.

– Vraiment !

On dirait bien que j’ai touché un point sensible.

– Je vous crois, il ne faut pas être sur la défensive comme ça.

– Je ne le suis pas.

– Si vous le dites.

Nos regards s’affrontent un moment et, s’il croit que je vais baisser les yeux la première, il rêve.

À travers la porte-fenêtre, j’entends Marc m’appeler depuis le jardin :

– Rose, ça va ?

– Oui, très bien. Je fais connaissance avec ton frère.

Pas un instant, je ne dévie de notre petit duel oculaire, et lui non plus. Enfin, jusqu’à ce que Marc arrive et l’attrape. Je souris, heureuse qu’il me rejoigne.

– Ah, dit-il, mon petit frère.

Puis il le coince sous son bras avant de lui ébouriffer les cheveux en un geste dont je devine tout de suite le caractère rituel.

– Putain, Marc, arrête.

– Jérémy, ton langage, lui reproche sa mère qui arrive, elle aussi.

Je ne peux m’empêcher de rire doucement. Je crois que j’aime beaucoup Chantal aussi.

Jérémy se recoiffe.

– C’est sa faute, se plaint-il.

– Arrête d’agir comme un gamin, dit Marc.

– Commence par grandir et on en reparlera. Et c’était de la triche, ça ne compte pas ! lance-t-il à mon intention.

Je vais répondre mais Marc, qui n’a rien suivi de notre petit duel, reprend :

– J’y travaille. Je vais bientôt devenir un homme marié, s’amuse-t-il en venant passer son bras autour de ma taille.

Une douce chaleur se répand en moi au contact de sa peau et je lèverais presque les yeux au ciel en sentant une pointe d’excitation me gagner.

– C’est ce que j’ai entendu dire.

– Et alors ? Et nos félicitations ? lance Marc.

– C’est vrai ça. Et nos félicitations ?

Je ne sais pas pourquoi mais j’ai, moi aussi, envie de me montrer taquine. Peut-être est-ce la manière dont le petit frère m’a accueillie ou sa façon de me regarder avec défi, ou encore la relation entre eux deux… Encore que là, le Jérémy, il me fusillerait plutôt du regard.

– Félicitations, Marc.

– Et pas moi ?

– Je le félicite d’avoir déniché un aussi joli lot que vous. Par contre, vous, franchement, vous auriez pu faire mieux.

Estomaquée, j’ouvre des yeux ronds comme des soucoupes. En même temps, il me fait rire… Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il est désarçonnant. Mais, entre nous soit dit, s’il avait la moindre idée du genre de fille que je suis, il ne tiendrait pas de tels propos. Marc le traite d’imbécile, leur mère claque dans ses mains pour les faire taire et, à la porte de la cuisine, leur père sourit. Je réalise qu’aussi étonnante que soit la famille de Marc, j’ai une chance incroyable d’y être tombée. Et je me demande à quel moment elle va tourner.

L’heure qui suit file à une vitesse folle et, lorsque Marc me propose de faire le tour du jardin, je prends plaisir à parcourir les allées à ses côtés. L’herbe me chatouille les pieds et la sensation de sa main sur ma taille est douce et rassurante.

– Viens, dit-il enfin en m’entraînant plus au fond de la propriété.

Nous passons à côté d’une haie d’arbustes, continuons dans un verger puis, après un petit parcours dans les massifs de fleurs, nous parvenons à un endroit où le grondement de la Saône se fait entendre derrière une rangée d’arbres. Je peux même deviner les maisons de l’autre côté de l’eau, à travers les feuillages.

– En allant de ce côté, il y a une petite chapelle qui se trouvait sur le terrain bien avant que la maison ne soit construite, m’indique-t-il.

Je suis la direction qu’il me montre du doigt.

– Quand j’étais môme, j’y ai élevé des crapauds.

J’éclate de rire.

– Sérieux ?

– Oui, je leur donnais des croquettes pour chatons. En cachette de mes parents, bien sûr.

Je souris. Depuis le début, je trouve Marc étonnant, mais j’ai l’impression que toute la famille l’est aussi.

Mon attention est attirée par le fleuve dont je me rapproche, avant de m’arrêter.

Là, le haut mur des de Servigny s’efface pour laisser une barrière métallique qui, seule, nous isole encore de la Saône. Le soleil dépose des flaques d’or sur les eaux et quel que soit l’endroit où je pose mon regard, tout est superbe : les bâtiments anciens sur la rive opposée, le ciel qui luit d’un bleu serein, les plantes qui descendent sur les berges ou le fleuve en lui-même.

– Il y a une ouverture un peu plus loin pour accéder directement à la Saône, me dit Marc.

Je me retourne pour lui sourire.

Quand il m’embrasse, je savoure de toutes mes forces ce moment de bonheur, cet instant hors de tout, où le reste du monde semble loin et l’avenir radieux.

Puis nous retournons vers la maison.

À peine arrivés, Philippe intercepte Marc et part en grande conversation avec lui. Je me retrouve donc inoccupée et, comme il est question de préparer un petit quelque chose à grignoter, je propose de donner un coup de main. Chantal, elle, a filé à l’étage pour faire je ne sais quoi que font les belles-mères, et je rejoins donc Jérémy en cuisine. Il y a quelque chose de très amusant chez lui, qui me donne envie de profiter plus de sa présence.

– Marc m’a appris que tu étais chef.

– En effet. Et toi ? À vrai dire il n’a pas dit grand-chose te concernant.

J’imagine. Un instant, j’observe mon futur époux dehors, incapable d’éviter de me demander à nouveau si je ne fais pas n’importe quoi, mais je tâche d’éluder la question. En fait, je me demande surtout pourquoi personne dans cette maison ne semble le penser.

– Tu ne sembles pas très choqué par notre mariage, dis-je.

Jérémy hausse les épaules.

– Marc nous a habitués à ses coups de tête.

La tournure de phrase est drôle.

– J’aime l’idée d’être un coup de tête.

Cela le fait sourire. Il est mignon, finalement. Totalement différent de Marc, mais craquant.

– Je dois reconnaître que tu es le plus joli lot qu’il ait ramené à la maison. Pas très loin devant sa Harley Davidson.

– Question de carrosserie, je suppose.

– Ça va les chevilles ? me balance-t-il.

– Quoi ?

– Rien, rends-toi utile et passe-moi le couteau.

– Oui, chef !

– Voilà une belle-sœur comme je les aime.

– Dans tes rêves.

C’est si facile de jouer au chat et à la souris avec lui, de lui balancer des vannes et d’en encaisser en retour… Cela m’amuse follement. Au bout d’un moment, alors que nous sommes toujours en train de nous envoyer des piques en riant, Marc nous rejoint. Lorsqu’il vient se coller contre moi et que ses bras entourent ma taille, je pousse un long soupir de bien-être.

– Eh bien, je vois que vous vous entendez bien, tous les deux, dit-il.

– À merveille, répond Jérémy.

– N’essaye pas de me la voler, petit frère, poursuit Marc. Tu n’as aucune chance cette fois-ci.

– Ça reste à prouver.

– Elle m’aime trop !

D’un geste de la main, Jérémy balaye l’objection de son frère.

– Elle te connaît à peine, elle n’a pas eu le temps de vraiment s’attacher.

Qu’il est gonflé ! J’éclate de rire.

– En plus, je la fais rire, reprend-il.

– Mais moi aussi, se défend Marc. N’est-ce pas, chérie ?

– Tout à fait.

Encore qu’en réalité, maintenant qu’on en parle, nous avons échangé des petits rires oui, mais… Bon, en même temps, on ne peut pas baiser comme des lapins et se taper des barres de rire non plus.

– Ne te sens pas obligée d’acquiescer pour lui faire plaisir. On sait à quoi s’en tenir dans la famille. Marc a hérité de la beauté éclatante, moi, de l’humour et du talent en cuisine. Je dis ça, je ne dis rien, mais la beauté se fane, l’humour et la bouffe restent.

– Et l’intelligence, dans tout ça ?

– Je lui accorde que nous en avons hérité à parts égales.

– Quelle magnanimité, se moque Marc.

Mais il sourit, preuve une fois de plus que ce genre d’échanges est habituel ente eux. Ils m’amusent. D’ailleurs, finalement, tout m’amuse cet après-midi : l’humour des conversations, la tolérance surprenante de la famille de Marc, l’aspect décalé de cet univers à la fois bourgeois et un peu foufou, jusqu’à la perspective de ce mariage vers lequel je me dirige mais qui me paraît encore très abstrait. C’est comme si je m’étais embarquée dans un bateau aux couleurs séduisantes et que je suivais le cours de la rivière mais en touriste, sans parvenir à me rendre compte de la destination vers laquelle ce voyage va me mener. Pinocchio en route vers l’Île des plaisirs, dans l’espoir de devenir un « vrai » garçon… Finirai-je moi aussi avec des oreilles et une queue d’âne, pour me punir de ma légèreté ?

#

Quand je rentre chez moi, le soir, je me sens bien. J’ai passé après-midi, la famille de Marc est formidable, je dois rencontrer demain sa bande d’amis (ce qui, après l’épreuve du jour remportée haut la main, me parait un jeu d’enfant) et je commencerais presque à me sentir moins angoissée. Je fais comme dans les sitcoms américaines : je balance mes chaussures à talons de deux longs coups de pieds, je me prends une douche chaude avant de m’enrouler dans un adorable déshabillé tout confort, et je passe la tête dans mon bar pour faire mon choix. Enfin, je me prépare une tequila sunrise avec des glaçons, parce que je le vaux bien, et je m’affale dans mon canapé.

Et là, je me rappelle que je suis une femme moderne et que poser mes pieds nus sur ma table basse où trône un rabbit rose, avec un cocktail dans la main, n’a rien d’inhabituel dans ma vie…

Me marier, en revanche, si.

Le rabbit lui-même a l’air de me sermonner. Quoi, lui aussi, il trouve que je fais n’importe quoi ? Pourquoi les doutes reviennent-ils dès lors que je me retrouve seule ? Et pourquoi toujours plus fort ?

Mon portable sonne.

Je hausse un sourcil. Je commence à me méfier des appels téléphoniques, mais vu la mélodie, je sais au moins qu’il ne s’agit pas de Geoffroy. Ce doit être Jo ou… bingo : Fée. Je décroche et laisse tomber ma tête en arrière sur le dossier du canapé, lasse.

– Bureau des célibataires perdues, j’écoute ?

J’entends la voix familière dans le téléphone.

– Ici l’office des mariages arrangés… Madame, vous ne vous seriez pas trompée dans vos rendez-vous ?

Je souris.

– Pourquoi donc ?

– Parce qu’on vous avait programmé une rencontre torride avec trois de nos meilleurs clients : Rocco alias Marteau-pilon infernal, Samouel le stripteaseur le plus sexy de l’Ouest et Paulo-dégaine-plus-vite-que-son-ombre, et qu’il semble que vous ayez finalement eu un rencard avec le père Santo di Marco la vertu de la chapelle… Or je ne suis pas sûre qu’il soit bien adapté à votre cas.

– Si ça peut vous rassurer, je vous jure qu’il n’a pas eu l’air malheureux, madame.

– Non, mais vous êtes-vous bien présentée sous votre pseudo ? Parce que, d’après nos sources, il semble qu’il ne se soit pas rendu compte que c’était avec Diabolessa, la nymphomane démoniaque au fouet de feu, qu’il avait passé la journée. Vous ne lui auriez pas caché votre queue fourchue, j’espère ?

Fée est toujours très forte pour me faire marrer.

– Allez, arrête, dis-je.

Sous l’éclat de rire, mon soupir ne lui échappe pas.

– Tout va bien ?

– Je ne sais plus où j’en suis.

– État des lieux ?

Je prends un moment pour réfléchir.

– Marc est toujours aussi charmant, sa famille est adorable, accueillante, compréhensive, son frère est, en dehors de ses goûts vestimentaires pour le moins discutables, tout à fait craquant, beaucoup trop craquant pour mon bien, son bien, le bien de la famille, tout le monde, et… (Il me faut un temps pour le reconnaître. Je m’envoie une grande rasade de ma tequila sunrise.) Et je crois que j’ai échoué à oublier Geoffroy.

Pas que « je crois », d’ailleurs. Échec est mon deuxième prénom.

– Tu parles ! confirme Fée, sans pitié.

– Moque-toi.

– Tu avais déjà échoué avant de partir à Venise.

– Mais Venise m’a propulsée dans une merveilleuse pause hors de la réalité…

– Rebienvenue dans la vraie vie.

Je ne réponds rien, parfaitement consciente qu’elle a raison. Je bois une nouvelle gorgée de mon cocktail.

– Tu en as parlé à ton futur époux, au moins ?

– Tu plaisantes ?

– Pourquoi ?

– Qu’est-ce que tu voudrais que je lui dise ? Que mon ex a rappelé et puis… et puis quoi ? Je ne suis pas la seule fille que son ex rappelle.

– Non, mais…

Elle marque une pause. Elle sait qu’elle s’aventure sur un terrain glissant.

– Qu’est-ce que t’a dit Geoffroy ?

– Qu’il n’était pas d’accord et qu’il arrivait.

J’étouffe un rire nerveux et change ostensiblement de sujet.

– Et de ton côté, état des lieux ?

Fée prend une seconde pour répondre.

– Mon cul dit merci à monsieur ibuprofène, mon crâne aussi. Quant à Jo…

– Qu’est-ce qu’il y a ?

– Oh ben, je crois qu’elle est jalouse, ou inquiète, ou je ne sais pas mais elle m’a fait une telle crise à propos de ce mariage, une fois que tu es partie, que je songe à faire appel à l’antenne psychiatrique.

– Tant que ça ?

– Non, j’exagère un peu mais bon… tu imagines bien comment elle peut le prendre.

Sans difficulté. Jo et Fée ont toujours compté autant l’une que l’autre pour moi, mais ça a toujours été particulier avec Jo. Cependant, si je comprends qu’elle puisse être désorientée par ma décision brutale, je préférerais qu’elle me soutienne plutôt qu’avoir un séisme supplémentaire à gérer. Mais je ne me sens pas d’attaque pour ça ce soir.

– Je crois que je vais me noyer dans la tequila.

– Réserve-moi une place…

– Et que je vais brûler tous mes sex-toys…

Parce que partout où je regarde… non mais sérieusement, partout, j’ai l’impression de ne voir que ça, en fait… Il y a une paire de menottes encore accrochée au tuyau de mon radiateur, le copain rabbit posé sur la table basse, un string suspendu à la poignée de la fenêtre, une guêpière par terre, mon ventilateur accueille un superbe tissu noir qui m’a servi à bander les yeux d’un charmant jeune homme récemment, et les photos de bondage accrochées à mes murs sont certes très belles mais super osées. Je crois que si Marc pose le pied ici, je pourrais me tatouer le mot « débauchée » sur le front que ce serait pareil. Je veux bien qu’il soit ouvert et prompt aux coups de tête mais je suis certaine que mes habitudes sexuelles feraient fuir pas mal de mecs « non habitués ». Manquerait plus que Chantal débarque aussi pour préparer le mariage. J’ai des sueurs froides, soudain.

– Et ce beau-frère, alors ? Si tu m’en disais plus ?

– Bon, allez, Fée, on se rappelle.

J’ai à peine le temps de l’entendre protester dans le combiné avant de lui raccrocher au nez. Je reste à fixer le bazar qui m’entoure…

Mon appartement est une catastrophe ! Je ne peux pas le laisser comme ça, ce n’est pas possible. Je me lève d’un coup, hagarde, m’envoie le reste de mon cocktail au fond du gosier et jette un regard circulaire à la recherche de… trouvé ! Un carton pour m’aider à ranger tout ça. Vive le shopping en ligne !

Je me lance, prise d’une frénésie de rangement. Tout ce qui me semble afficher un gros « warning! Je ne suis pas la femme que vous croyez » finit dans le carton, le reste dans la machine à laver, dans les placards, sous le lit… Je déniche un nombre de sex-toys et de godes que c’en est une honte ! Enfin presque. Il faut dire que j’ai tenu pendant un certain temps un blog sexe, et que ce qui était à l’origine un jeu est devenu une activité franchement lucrative quand certains fabricants de lingerie ou d’accessoires se sont mis à me proposer leurs produits en échange d’une petite chronique. Autant dire que j’ai fait le plein et que mon appart a désormais des faux airs de sex-shop. Comment ne l’avais-je pas réalisé avant ? C’est comme si j’ouvrais tout à coup les yeux sur ma façon de vivre. Et ça va changer !

Enfin, après avoir passé en revue chaque mètre carré de l’appart, je vais m’échouer sur le canapé et contemple le résultat de mon heure de frénésie. Les cartons débordent (oui, « les » : ils sont désormais trois), ma bouteille de tequila a vu son niveau descendre méchamment, et la tête me tourne… Pour parfaire le tout, mon téléphone m’informe de l’arrivée d’un nouveau SMS. Nouveau tour de manège dans mon crâne : Geoffroy m’a renvoyé un message.

Qui dit :

Demain. Chez toi.

Et merde.

 

Qu’est-ce que je fais ?

 

Je lui réponds pour l’envoyer bouler ? (Chapitre 6)

Ou j’efface sans me manifester ? (Chapitre 7)

Note des autrices : Pour les choix à la fin des chapitres, attention, s’ils ont été relativement simples jusque-là, ils vont ensuite grandement se complexifier !

A un stade du plaisir

Autrice : Valéry K. Baran.

Genres : M/M, romance + érotique, rugby.

Résumé : Une rage folle. Voilà ce que ressent Josh depuis des jours, des mois même. Et pourtant, il devrait être aux anges : il a été sélectionné pour jouer dans l’équipe de France de rugby, son objectif depuis toujours, son rêve enfin à portée de main. Mais rien ne se passe comme il l’avait imaginé. Tout ça à cause de Damien Seval… Damien et ses cheveux retombant en boucles mouillées sur le front, Damien et son regard perçant, Damien et son corps aux muscles dessinés par les heures d’entraînement… Josh est plus troublé qu’il ne l’a jamais été – bien plus qu’il ne devrait l’être. Et plus les jours passent, moins il a la force de résister à la tentation. A moins que la seule façon d’avancer soit justement d’y céder ?

Roman sorti aux éditions Harlequin. Toute la première partie de ce roman est publiée ici, en accord avec l’éditeur. Profitez-en d’autant plus que l’histoire commence directement par une scène très hot !

A un stade du plaisir

Josh pénétra dans les vestiaires, comme ivre. Il n’adressa pas de regard à ses coéquipiers, n’interrompit pas son avancée lorsqu’il heurta des épaules, n’écouta aucune des interpellations qu’il provoqua. Il chercha sa serviette, son savon, l’isolement des parois de carrelage sombre où les sons se muent en résonnements.

Là, il se débarrassa de ses vêtements dans un coin, s’avança sous la douche, tourna le robinet, et laissa couler l’eau sur son crâne. Glacées dans un premier temps, les gouttes martelèrent son cuir chevelu, se déversant sur ses oreilles, sa nuque, son cou et les mains qu’il avait posées contre le mur. Longuement, il resta immobile, bras tendus et tête penchée en avant. Son corps tremblait d’épuisement mais le chaos dans sa tête ne se dissipait pas, ne s’engourdissait pas, s’accrochait à lui, s’engouffrait plus loin, comme pour le ruiner de l’intérieur. Puis la douche devint brûlante, brasier, et il recula la tête. Il ne régla le jet que pour le rendre le plus fort et le plus chaud qu’il pouvait le supporter. Enfin, il glissa les épaules sous l’eau et la laissa s’écouler à pleine puissance sur ses muscles usés, sur ses hématomes, sur ses contusions et sur la plaie encore douloureuse de son arcade sourcilière. Il releva même la tête pour la ressentir plus intensément sur son visage, comme si elle pouvait le laver, autant intérieurement qu’extérieurement.

En vain.

L’eau fit rougir sa peau nue, la décapant, imprégnant l’atmosphère de buée et le coupant du monde, remplaçant la réalité par un nuage liquide dans lequel rien ne pouvait le toucher, ni même l’atteindre. Au-delà, du côté du vestiaire, seul un brouhaha lui parvenait : des rires, des cris de joie, toute une liesse qui lui était lointaine. En d’autres temps, il aurait aimé partager avec ses camarades leur plaisir d’avoir gagné, mais même cet autre temps-là lui semblait désormais bien loin.

Il ne releva pas la tête lorsque d’autres joueurs entrèrent, ne les regarda pas, ne leur répondit pas. Il se contenta de laisser sa peau brûler, à défaut des pensées. Si seulement elles avaient pu cramer… Il attendit, la tête ailleurs, le cœur ailleurs, l’âme ailleurs, tout en lui compressé sous cette eau au pouvoir de laver et d’emporter, mais qui n’emmenait rien avec elle. Juste la brûlure sur sa peau. Juste le long écoulement sur sa chair. Il attendit que les autres joueurs finissent de se laver, que leur entraîneur s’en aille, que chacun reparte, que les chaussettes soient rangées, avec les shorts, avec les chaussures à crampons, que les T-shirts de ville remplacent les maillots, que les autres douches s’arrêtent de couler, que la pièce se vide et que les voix cessent de résonner.

Lorsqu’enfin le silence se fit, il coupa l’eau. Il ne ramassa pas sa serviette, pas plus que son savon. Il resta simplement appuyé des deux mains au mur, la tête si pleine qu’elle en était lourde, pendant lamentablement vers le sol, tandis que la buée continuait à s’élever autour de lui.

Soudain, de nouveaux pas se firent entendre à l’entrée de la douche et il tourna le visage pour découvrir le dernier joueur de l’équipe. Le seul qui n’était pas parti, celui que, plus que tout, il espérait voir, autant que ne plus jamais croiser. Celui qu’il aurait pu frapper, sur le coup, comme ça, de la manière la plus injuste qu’il soit. Juste pour évacuer son trop-plein de frustration ou, peut-être, pour se laisser aller à son envie de le toucher.

Son cœur battit plus fort dans sa poitrine.

Appuyé d’une épaule sur le rebord du mur délimitant l’entrée de la douche, Damien le fixait, avec cet air attentif qui semblait ne jamais vouloir quitter son visage lorsqu’il le regardait. Son short et son maillot étaient sales, comme un rappel du temps durant lequel il avait été retenu sur le terrain, sans doute par des journalistes ou des fans. Ce n’avait rien d’étonnant étant donné les prouesses qu’il venait d’accomplir ; attirer l’attention autour de lui devait être naturel pour Damien. Josh resta figé, ne sachant comment réagir, tremblant sous le maelström de désespoir et de rage qui avait pris place en lui.

– Qu’est-ce qu’il se passe ? lança Damien.

Josh le vit croiser les bras dans l’attente de sa réponse.

Il baissa les yeux. Il ne voulait pas parler. Du côté des vestiaires, aucun bruit ne venait, aucun chuchotement, aucun claquement de porte ou de placard, aucun froissement de tissus. Seul le silence, témoignant de leur isolement. Il releva le regard vers Damien et murmura :

– Rien.

Après quelques secondes de flottement, il détourna le visage pour fixer longuement le sol. L’eau s’écoulait à ses pieds, en de longues lignes sinueuses. Il n’entendit aucun son de pas derrière lui. Damien ne semblait pas décidé à s’éloigner.

Alors, il finit par se laisser rouler dos au mur pour lui faire face. Damien était parfaitement immobile, cette expression attentive toujours sur le visage. À cette vue, Josh sentit un rictus lui monter aux lèvres.

– Qu’est-ce que tu veux ?

L’agressivité de son propre ton le dérangea.

Damien le détailla, les sourcils froncés, comme s’il cherchait à lire en lui. Puis il haussa les épaules.

– Voir ce qu’il se passe…

Josh soupira. Il s’appuya plus nettement contre le carrelage de la douche derrière lui. Celui-ci était resté froid malgré la chaleur de l’eau, comme si le vide glacé qu’il diffusait depuis le mur répondait à celui qu’il percevait au fond de lui.

– Qu’est-ce qu’il y a ? insista Damien.

Il ne répondit rien. Son cœur battait vite et fort, et sa poitrine lui semblait sur le point d’exploser. Alors qu’il reportait son attention sur son coéquipier, il se sentit attiré par sa présence, d’une manière aussi douce qu’odieuse. Peut-être était-il simplement inconcevable que quiconque ne veuille pas contempler Damien… Parce que son regard sombre et ses mèches en bataille qui appelaient le passage de la main, et son corps puissant, et la force bouillonnante qui se dégageait de ses épaules, auraient fasciné n’importe qui.

Il n’y avait pas la moindre once d’arrogance dans le comportement de Damien : juste ce calme qu’il avait si souvent l’habitude de lui voir et qui, sur le moment, lui parut insupportable. Il laissa son regard glisser sur le corps de son coéquipier… Qu’il soit vêtu alors que lui se trouvait entièrement nu les mettait dans une situation d’inégalité désagréable.

Peut-être que rouvrir le robinet pour s’asperger d’eau glacée serait une bonne option.

– Casse-toi.

Damien ne répondit pas. Son regard le sondait, inquisiteur.

– Casse-toi ! répéta-t-il.

Mais Damien ne bougea pas. Il resta seulement là, à le fixer. Josh laissa aller sa tête en arrière, perdu. Pourquoi ne l’écoutait-il pas, bon sang ? Que pouvait-il bien se passer sous cette caboche obtuse ?

Josh ferma les paupières. Il ne savait plus ce qu’il devait penser.

– Casse-toi, dit-il de nouveau d’un ton plus froid, bien que trahissant trop à son goût le désespoir qui le tenaillait.

En entendant Damien répondre un simple « non », il eut vraiment envie de lui mettre son poing dans la gueule. D’une certaine façon, ce furent les sonorités chaudes de sa voix qui le retinrent.

– Laisse-moi, demanda-t-il enfin.

Cette fois, son ton avait tout d’une supplique.

– Qu’est-ce qu’il s’est passé ?

Josh eut un rire jaune. Quand il ouvrit la bouche, l’amertume suinta de chacun de ses mots.

– Qu’est-ce que ça peut te foutre ?

– Josh.

– Putain, mais barre-toi ! hurla-t-il, tandis que ses jambes se dérobaient sous lui et qu’il se laissait glisser au sol. Lâche-moi, juste…

Damien ne bougea pas.

Josh prit sa tête dans les mains, assis sur ses talons. Le frapper, oui. Sur l’instant, il était incapable de songer à une autre manière de réagir.

– Hé…

Voir Damien s’accroupir à ce moment-là auprès de lui fut l’expérience la plus attirante et la plus repoussante à la fois qu’il ait jamais vécue.

– Laisse-moi.

Ivre de souffrance, il chercha à se relever avec maladresse et se cogna violemment contre le robinet qui dépassait sur le côté de sa tête. La douleur fusa dans son crâne, intense, insupportable. Il chancela et se pencha en avant, pris de vertige.

– Merde.

Damien tenta de le prendre par l’épaule, mais il se détacha d’un mouvement brusque, fit un pas en arrière et faillit glisser sur le sol de la douche à cause de l’eau. Il passa les doigts sur sa tête, là où il sentait que son cuir chevelu le brûlait. Il réprima un soupir en découvrant leur pulpe rougie : il s’était rouvert la plaie recousue à peine deux semaines auparavant.

– Putain, souffla Damien en regardant sa main. Il faut que tu ailles te faire soigner.

– Non.

Il recula, manquant une nouvelle fois de se casser la figure. Lorsque Damien s’approcha de lui, il leva les mains par réflexe et le repoussa brutalement. Un geste libérateur, bien que cruel. C’était comme si un peu de la souffrance qui l’accablait s’envolait dans cette violence.

Malgré un mouvement de recul, Damien resta près de lui. Son visage se ferma seulement un peu plus.

– Arrête tes conneries, Josh.

– Va-t’en.

Il frappa de nouveau la poitrine de Damien, l’envoyant plus loin et mettant toute sa volonté à ignorer le pli amer qui incurva les lèvres de son coéquipier en réponse. Alors qu’il allait encore le pousser, celui-ci lui attrapa le bras et s’avança vers lui.

Josh tenta de s’écarter, blessé autant dans son amour-propre que par la conscience de sa propre connerie. Et surtout, voir Damien si proche de lui faisait se réveiller une blessure différente : celle du désir.

– Barre-toi, souffla-t-il de nouveau d’une voix qu’il sentit vacillante – mais qui était pourtant un avertissement, le plus fort, le plus ultime.

Son dos heurta le mur, lui faisant prendre conscience qu’il avait reculé.

– Non.

Alors, à cause de la colère, de la frustration et de tout ce qu’il ne pouvait pas exprimer autrement, son poing se crispa et, sans même qu’il ait eu le temps d’y réfléchir, partit vers le visage de Damien.

Quand le son sourd du choc résonna contre les murs de la douche, ce ne fut pas le regret qui envahit Josh, plutôt du désarroi, une perte de sens. Il regarda, haletant, Damien reculer en se tenant la mâchoire, tâchant d’encaisser le coup, tandis que son propre poing le lançait. Il se sentait perdu. La colère qui courait dans ses veines se mêlait à autre chose : un mélange d’envie, de peur et de curiosité.

– Putain, Josh, grogna Damien en frottant son menton. C’est trop te demander d’arrêter de faire le con ?

La culpabilité rampa dans son ventre, monta jusqu’à lui serrer la gorge, jusqu’à l’oppression.

Damien planta son regard dans le sien, plus dur cette fois, plus inquisiteur, mais il n’ajouta rien. Il se contenta de l’observer longuement.

– Va te faire soigner, lança-t-il au bout d’un moment.

– Non.

Josh sentait pourtant toujours la brûlure dans son cuir chevelu.

– Laisse-moi tranquille…

En prononçant ces mots, même lui pouvait sentir à quel point il était con, sur le coup, et à quel point il était incohérent, et à quel point il devait être une plaie pour tout le monde.

Que Damien se barre, après tout. Qu’il le laisse se vautrer dans sa souffrance et sa connerie.

Mais celui-ci s’approcha encore d’un pas et Josh ferma les yeux, un frisson le parcourut alors qu’il se plaquait contre le carrelage.

– Putain, lâche-moi…

C’était une supplique et il se détesta pour le désespoir qui perçait dans sa voix. Damien ne répondit pas. Alors, il tenta de nouveau de le repousser, mais son coéquipier résista. Le carrelage glissait toujours sous leurs pieds, Josh poussa plus fort, ils se battaient comme des idiots à présent et, soudain, il se sentit chuter. Son dos rencontra le sol dans un choc sourd, tandis que Damien le suivait bientôt, s’effondrant sur lui, ses genoux de part et d’autre de son corps. Et, parce que leurs corps s’échouèrent l’un sur l’autre et se pressèrent un instant, Josh éprouva ce qu’il aurait voulu ne jamais avoir à ressentir en une telle circonstance : une sensation brûlante qui se figea profondément dans son bas-ventre : de l’excitation.

– Merde…

Après un bref instant de désespoir, il se débattit pour tenter de se dégager le plus rapidement possible de ce contact qui lui était insupportable. La sensation des vêtements que portait Damien contre sa peau lui semblait invasive, comme marquant encore plus profondément sa propre nudité.

– Casse-toi, gronda-t-il.

Et, comme il ne savait pas comment l’éloigner de lui sans faire appel à la violence, il tenta de frapper Damien au visage mais celui-ci détourna la tête, et il n’atteignit que son oreille.

Damien se redressa d’un bond, les paupières crispées et un sifflement filtrant d’entre ses dents serrées.

Josh recula, mal à l’aise. Il allait se relever quand Damien l’en empêcha, le renvoyant au sol d’une main plaquée sur sa poitrine. Il se tenait toujours l’oreille.

– Tu ne bouges pas.

– Pourquoi ?

– Putain, Josh, tu saignes !

Confus, il sonda de nouveau son cuir chevelu : ses doigts revinrent avec une couleur rosée, le sang s’était dilué dans l’eau sur le sol de la douche.

– Ce n’est pas grave.

– Tu vas à l’infirmerie.

– Je ne crois pas, non.

Il réessaya de se lever mais Damien l’en empêcha une fois de plus. Sur une impulsion, Josh saisit le maillot de Damien et le tira vers lui. Leurs corps s’entrechoquèrent, mais il n’était plus question de trouble cette fois, ils n’étaient plus que colère et affrontement. Ils se battirent sur le sol jusqu’à finir haletants, Josh serrant encore le col du maillot de Damien dans sa main, tandis que celui-ci le surplombait. Josh sentit la tête lui tourner. Voir le visage de Damien au-dessus du sien, ses mèches brunes qui retombaient vers lui, la lueur confuse dans ses prunelles lui apparut comme trop cruel, soudain. Trop captivant. Il était absorbé par ce visage qui se trouvait si près de lui, si accessible et, d’une certaine façon, si dangereux aussi.

– Qu’est-ce que tu veux ? souffla alors Damien.

Et sa voix avait pris un ton nouveau, comme intime.

– Je…

Les mots s’écrasèrent dans sa gorge, incapables de sortir.

Son cœur battait à toute vitesse dans sa poitrine.

Damien se dressait au-dessus de lui, essoufflé.

– Putain, Josh…

Alors que leurs regards plongeaient l’un dans l’autre, hagards et brillants, Josh sentit la main avec laquelle il tenait encore le col de Damien trembler.

– Qu’est-ce que…, murmura de nouveau ce dernier, mais il ne finit pas sa phrase.

Il se contenta de rester au-dessus de lui, le noir de ses yeux comme dilué.

Puis, d’un coup, l’impensable se produisit, et les lèvres de Damien furent sur les siennes, douces, chaudes et exigeantes… et ç’aurait pu être le baiser le plus magnifique de sa vie, le plus formidable, le plus envoûtant, si une part de lui ne s’y était pas opposée brutalement.

Alors, instinctivement, il posa une main sur la gorge de Damien et il poussa. Les lèvres de son coéquipier s’arrachèrent aux siennes, le laissant avec une sensation de perte si forte qu’il aurait pu se tendre pour les recapturer. Mais, à la place, il ferma l’autre main en un poing qu’il envoya à travers le visage de Damien.

Le bruit du choc, sourd, des os de sa main contre la pommette de Damien, sonna odieusement à ses oreilles, et il sentit tout son bras se mettre à trembler.

Damien ne s’écarta pas. Il laissa juste sa tête tourner aussi loin que nécessaire pour encaisser le coup et s’arrêter un moment de côté. Lorsqu’il ramena son visage vers lui, son regard s’était chargé de souffrance et Josh sentit avec plus de vivacité encore la culpabilité grossir en lui.

Il reposa sa main sur le sol. Son corps se relâcha, rendant soudain les armes.

– Laisse-moi, murmura-t-il encore, douloureusement conscient que son attitude indiquait le contraire.

Au-dessus de lui, Damien resta silencieux, la pommette rougie et une expression dure sur le visage. Parce que cette fois encore, il ne l’écouta pas et parce que Josh avait épuisé ses réserves en matière de supplications, il se sentit devenir mauvais. Le provoquer lui apparut comme la dernière option possible et son ventre se creusa alors que du venin sortait de sa bouche :

– À moins que tu ne veuilles me sauter ?

Le mépris qu’il avait mis dans ces paroles lui arracha les lèvres, tant tout en lui se révoltait contre son attitude. Il persista néanmoins et alla jusqu’à étendre le bras au-dessus de sa tête en une position qui, dans son apparence offerte, n’en était pas moins agressive.

– Vas-y, alors.

– Tu fais chier, Josh…

Malgré son ton sec, Damien ne bougea pas. Son souffle était toujours rapide, court, un curieux miroir du sien.

– Vas-y, insista Josh, mais d’un ton moins assuré – un ton qui laissait resurgir la partie de lui-même qu’il aurait voulu oublier : celle qui, malgré toutes ses contradictions, espérait que Damien le prendrait au mot.

Épuisé, perdu, il laissa retomber sa tête sur le côté.

Au sol, des liserés d’eau luisaient toujours, reflétant les lumières de la pièce, et, plus loin, les quelques gouttes qui tombaient régulièrement d’un robinet mal fermé résonnaient dans le silence de la salle, comme pour renforcer la sensation de vide et d’isolement autour d’eux.

Damien posa une main sur son torse et Josh frémit, mais ne la repoussa pas. Il sentait son cœur battre puissamment contre cette main qui le touchait, puis redoubler encore de force lorsque Damien se pencha vers lui, son souffle effleurant son oreille. Des mots durs sortirent de sa bouche :

– Pas comme ça.

De dépit, Josh ferma les yeux. Lorsqu’il reprit la parole, ce fut de nouveau de la bile qui s’échappa de ses lèvres :

– Tu préfères par-derrière, peut-être ?

– Tu fais vraiment chier, répéta Damien, en s’écartant de lui pour se redresser.

Sa tenue était trempée et des traces de terre maculaient encore ses cheveux. Avec sa lèvre, gonflée là où son poing l’avait atteint, ça lui donnait un air défait.

– Lève-toi, ordonna Damien.

– Non.

– Putain…

Damien frappa le mur d’un coup si violent que Josh frémit. Puis il tourna le robinet et la douche se mit à cracher un jet puissant qui imbiba ses vêtements déjà mouillés et salis par le match et le sol.

De là où il était allongé, Josh le regarda se dresser sous l’eau, frotter ses cheveux et son cou, se débarrasser peu à peu de la boue et de la sueur qui le recouvraient encore.

Les doigts de Damien s’égaraient régulièrement sur son crâne, comme si torturer son cuir chevelu pouvait l’aider à remettre en ordre ses pensées. Lui aussi semblait perturbé.

D’un geste brusque, il ôta son maillot et laissa l’eau lui couler sur le dos. Il se tenait toujours face au mur et Josh contempla le trajet du liquide sur sa peau, le regarda parcourir ses muscles et glisser sur son short imbibé qui collait aux formes de son corps. L’image lui parut profondément sexuelle, bien qu’il ne s’agisse pas de la première fois qu’il voyait Damien à demi nu. L’intimité des vestiaires avait tendance à défoncer tel un bulldozer certains concepts, comme celui de pudeur. Mais s’il était honnête, il devait reconnaître qu’il avait toujours eu tendance à être happé par la vision du physique de Damien. En cet instant, il aurait pu être effrayé : son corps était attirant à l’indécence et il ne savait pas vraiment ce qu’il voulait. Et pourtant, c’était une autre émotion qui dominait : le désir. Un élan incontrôlable et puissant au point de rendre secondaires toute la rancœur et toute la souffrance qu’il avait pu éprouver. C’était comme si ces dernières se cumulaient au contraire pour rendre l’instant plus fort et le besoin plus désespéré.

Longtemps, il resta immobile, contemplant Damien, cet homme qui, bien malgré lui, était en train de causer sa perte. Lorsque celui-ci finit par se retourner, Josh sentit son excitation redoubler, douloureuse dans son corps comme dans son âme.

Damien le toisa.

– Qu’est-ce que tu as ? demanda-t-il d’un ton sec.

Josh laissa son regard partir dans le vague, là où la lumière des néons se reflétait sur l’eau. Il ne répondit pas.

– Lève-toi, le secoua Damien.

Josh resta silencieux, allongé au sol. Il était bien là où il se trouvait, sa tête ne lui faisait pas mal quand il la laissait posée et son esprit était trop engourdi pour qu’il puisse voir un intérêt au fait de se mouvoir. Peut-être que rester étendu était ce qu’il y avait de mieux à faire, finalement. Et ne plus jamais bouger.

– Je vais t’emmener voir le docteur, insista Damien.

Josh toucha précautionneusement son crâne. Il était toujours en train de saigner, bien que faiblement. Qu’est-ce qu’il foutait, bon sang ? Il aurait dû aller se faire recoudre depuis longtemps, mais la main que lui tendait Damien lui semblait impossible à saisir. Il ne pouvait ignorer le fait que son sexe était légèrement gonflé et cette conscience le blessait plus cruellement qu’aucune des plaies qui avaient marqué son corps au cours des années. Il se demanda si Damien s’en était rendu compte.

– Je croyais que tu voudrais me baiser, souffla-t-il, mais même lui ne savait plus s’il s’agissait d’une nouvelle provocation ou d’un témoignage de dépit.

Damien dut opter pour le premier sens car une expression amère se peignit sur son visage. Il passa une main lasse dans les mèches brunes qui lui retombaient sur le front.

– Je savais que tu étais con, mais pas à ce point.

Josh ne risquait pas de le contredire.

Alors que Damien lui offrait de nouveau sa main, il fit l’effort de la saisir.

Mais au lieu de se relever, il tira dessus, juste assez pour le faire tomber, appréciant de voir Damien chuter à quatre pattes au-dessus de lui.

– Putain, Josh…

Le torse de Damien se trouvait tout près du sien et il sentit les battements de son cœur, lourds et puissants, se répercuter dans sa propre poitrine lorsqu’il l’attira soudain contre lui.

Il attendit que Damien parle, mais aucun son ne sortit de sa gorge. Seuls leurs souffles s’accélérèrent, se répondant dans le silence. Finalement, ce fut leurs corps qui s’exprimèrent à leur place. Josh ferma les paupières en sentant son sexe se dresser plus nettement, puis se raidit quand il entra en contact avec celui de Damien. Leurs verges, à tous deux, étaient dures et la sensation de leurs membres se touchant à travers la toile trempée, si fine, qui les séparait provoqua en lui des décharges inattendues d’excitation. Pantelant, il plongea son regard dans celui de Damien.

Durant de longues secondes, brûlantes, ils restèrent ainsi, les yeux dans les yeux. Puis les lèvres de Damien se rapprochèrent des siennes – à peine – et Josh détourna le visage. Un réflexe, idiot, mais qu’il fut incapable de contenir. Un soupir las lui répondit, avant que le front de Damien vienne cogner contre le sol, juste à côté de son cou.

– Si tu ne le veux pas, dis-le, chuchota Damien.

Sous la caresse de sa voix, Josh ferma les paupières.

Instinctivement, il creusa les reins pour créer une pression plus marquée entre leurs deux sexes. Alors, Damien se pressa contre lui, avec des mouvements si proches de ceux de la pénétration que Josh appuya les dents sur sa lèvre inférieure, et ne la relâcha qu’avec un souffle tremblant, submergé par une vive excitation.

Il tourna le visage vers Damien et le contempla du coin de l’œil. Le front appuyé sur le sol, ses mèches brunes collées sur le carrelage, il arborait une expression attentive et, à la fois, curieuse. Il donna un nouveau coup de bassin et Josh se liquéfia, de longues traînées brûlantes se répandant dans son ventre. Lorsque les lèvres de Damien firent mine de se rapprocher de lui, il détourna pourtant encore une fois la tête.

– Merde.

Puis le corps qui le tourmentait s’écarta légèrement et une main s’enroula autour de son sexe, dure et épaisse – et brûlante sur sa chair qui n’était plus que désir, tandis que le souffle chaud de Damien s’infiltrait dans son oreille.

– C’est ça que tu veux ?

Mariée, oui mais avec qui ? (4)

Les préparatifs

Chapitre 4

Pour être honnête, j’appréhendais depuis un moment l’arrivée à la mairie. Non, en réalité, ça me terrifie depuis le début : j’avais beau faire la maligne devant les filles, je me voyais déjà prendre mes jambes à mon cou une fois devant le bâtiment. Alors, avec mes fichus doutes qui ont pris de l’ampleur entre-temps… Bien sûr, déposer la demande, faire les paperasses ne scellent pas définitivement mon destin mais cela donne un côté concret à notre décision assez effrayante. J’ai la sensation d’être montée dans un TGV dont je ne peux plus descendre. Et puis, en fin de compte, Marc ne me laisse pas l’occasion de stresser plus longtemps : il me prend la main et nous emmène jusqu’au bureau de l’état civil comme s’il y était venu des dizaines de fois. Nous prenons place et c’est parti.

L’employée qui s’occupe de nous est charmante, et la paperasserie a l’avantage de me permettre d’oublier un instant mes angoisses.

On sort tous les papiers, on prend rendez-vous, et soudain la vie est simple. On est déjà au printemps et le maire n’a pas de créneau avant une éternité ? Qu’à cela ne tienne, beau-papa, alias figure locale de Collonges-au-Mont-d’Or, a fait jouer ses contacts. (Collonges, si on ne connaît pas, c’est facile à repérer : c’est la région située juste au-dessus de Lyon, en amont sur la Saône, qui regorge de maisons bourgeoises, de promenades en bord de fleuve et de superbes espaces arborés. Si on a encore du mal à se représenter le coin, il suffit de se rappeler que c’est là que Bocuse a son resto : ça aide, généralement.) Et quand Philippe de Servigny (oh, mon Dieu, je vais m’appeler « de Servigny » !) demande quelque chose, on l’écoute. Enfin, c’est ce que m’a raconté Marc : en vrai, il faut encore que je rencontre ses parents demain, mais je le crois volontiers, parce qu’il lui a suffi de décliner son identité pour que l’employée du service d’état civil affiche un grand sourire en mode « Oui, mais bien sûr, on vous a trouvé un créneau samedi en huit, on est désolé, c’est à 17 heures ! ». Donc pas ce samedi, mais le suivant, ce qui me laisse quand même un peu de temps encore pour aborder l’événement avec (à peine) moins de précipitation et tout préparer.

Au moment d’inscrire mon nom sur le papier, je grimace intérieurement, parce que, déjà que mes parents n’ont rien trouvé de mieux que me prénommer Rosemonde, me retrouver avec un « Rosemonde de Servigny » c’est me tuer une seconde fois. À ce rythme, je vais finir en tailleur Chanel et carré Hermès à servir des petits fours à l’heure du thé les mercredis après-midi…

Cette histoire de prénoms, c’est d’ailleurs ce qui nous a rapprochées à l’IUT, Fée, Jo et moi. Il faut dire que se retrouver entre Rosemonde, Félicie et Joséphine, ça avait quelque chose de magique. On était un peu comme des rescapées du siècle dernier, perdues dans un monde où nos prénoms étaient devenus le summum de la ringardise. Avouez que donner des prénoms pareils à sa progéniture, c’est de la maltraitance, non ? À ça s’est ajouté, avec Jo et Fée, un goût commun pour la boisson, pour les mecs, puis pour tout ce qui pouvait se regrouper sous le label « Cindy “Girls Just Want to Have Fun” Lauper ». Bref, nos prénoms dignes de figurer devant des noms à particule ne nous ont jamais sauvées de la débauche, au contraire.

Quand nous sortons de la mairie, je teste ce nouveau patronyme à voix haute : Rosemonde de Servigny… L’effet est immédiat : nous éclatons de rire. Puis Marc me dépose devant mon immeuble et je sens, dans son baiser, son désir de monter chez moi. Mais il a des engagements à tenir et des copains à prévenir. Il me propose de le retrouver plus tard mais franchement… après ce véritable marathon émotionnel, la seule chose à laquelle j’aspire est m’échouer sur mon lit comme un zombie. D’autant que demain, je dois rencontrer la famille de mon futur mari. Or, allez savoir pourquoi, j’ai comme le pressentiment que je ne parviendrai jamais à jouer la belle-fille bien sous tous rapports. Mais Marc m’a assuré, à ma grande surprise, qu’ils se réjouissaient d’avance de me connaître. Moi qui pensais qu’il n’y avait que mes parents pour ne pas paniquer en apprenant que leur enfant allait se marier avec un presque inconnu dans moins de quinze jours… Visiblement, je me trompais. Sur quel genre de famille est-ce que je suis tombée ? Je dois dire que ça pique ma curiosité (en plus de me stresser au dernier degré, mais je ne suis plus à ça près).

Comme si ça ne suffisait pas, en sortant de ma douche, je m’aperçois que Geoffroy m’a envoyé un nouveau message. Je ne sais plus quoi faire… Alors pour éviter d’avoir à décider, j’efface tout. Je reste un instant face à mon téléphone. La banane enveloppée dans un préservatif avec écrit « safe sex » sur fond rose qui fait office de fond d’écran ne me fait plus rire comme avant. Je me sens écartelée entre ce que je suis et ce que je veux. Ce que j’ai été et ce vers quoi je vais. Je ferme les paupières, sans pouvoir ignorer la question qui revient, insidieuse et persistante, dans mon esprit :

Mais qu’est-ce que je fous ?

Mariée, oui mais avec qui ? (3)

 Chapitre 3

J’envoie tout balader : mon téléphone, qui vient s’échouer à mes pieds, mes doutes, mes hésitations (du moins, je fais tout pour)… et je lui saute dessus. J’ai besoin de ça, profondément. C’était si simple, à Venise, si bon de ne plus penser qu’à cet homme en face de moi quand je l’observais discourir, qu’à ses lèvres quand nous nous sommes embrassés, qu’à son poids sur mon corps et la sensation de son sexe m’ouvrant… On avait décroché de nos vies, et c’était comme s’il n’y avait plus eu de lendemain, et c’était bien ainsi. Je veux retrouver ça.

Je dois lui faire l’effet d’une nympho en manque, mais qu’importe : ce n’est pas la première fois, et pour autant que je  sache, il ne s’en est pas plaint jusqu’ici. Il a même voulu m’épouser ! Et puis de toute façon, je m’en moque. La dernière chose que je veux, là, c’est réfléchir. J’ai juste besoin de savoir si l’alchimie qui a explosé entre Marc et moi durant cette semaine de folie à Venise est toujours présente, si elle n’était pas juste passagère, si elle peut vraiment durer face à la réalité de nos vies, surtout la mienne, si elle peut résister à la réapparition de Geoffroy…

Allez, Marc, dis-moi que tu es le bon.

Le bon, merde… je n’ai jamais eu de telles pensées auparavant. Mais après tout, n’est-ce pas lui ? Celui qu’on épouse ? Qu’on attend ? Le bon.

– Qu’est-ce qui t’arrive ?

En guise de réponse, je tire sur ma ceinture pour me coller à lui. La posture, avec le levier de vitesse au milieu, est tout sauf confortable et on aurait eu du mal à trouver plus blindé de voitures et de passants autour de nous mais ce n’est pas grave. On roule assez vite, de toute façon, et je pourrais être sur un tas de cailloux que je me tortillerais encore pour me rapprocher de lui. Je plonge mes lèvres dans son cou tandis que mes doigts glissent entre les boutons de sa chemise pour chercher son torse. Son odeur me grise, la nacre de sa peau, sa sensation contre moi… Je veux qu’il me baise comme il l’a fait à Venise…

Comme le faisait Geoffroy.

Cette pensée involontaire me fait serrer les dents de frustration et je me venge en mordillant doucement la gorge de Marc.

Un petit rire me répond. Il a très bien compris où je veux en venir et, si j’en crois son sourire, il n’est pas contre. Je parcours son torse du plat de la main et descends lentement jusqu’à atteindre son bas-ventre. Le sentir légèrement gonflé attise la chaleur entre mes cuisses, qui enfle encore en le sentant qui se tend plus durement sous mon contact. C’est terrible : je me fais l’effet d’être une ado prépubère, incapable de me retenir… Non que ç’ait été bien différent à Venise, remarquez : de vrais lapins en rut. Si vous cherchez un jour la définition d’« insatiable », tapez « Marc + Rose + Venise » dans un dico en ligne, vous devriez nous trouver sans difficulté.

– Rose, grogne Marc.

Je masse sa verge sans cesser de mordiller son cou. Je le veux entre mes jambes.

– Rose, il y a des gens partout.

Mais ce ne sont pas des reproches que je perçois dans sa voix.

– Je m’en fous.

Et c’est vrai. Grave comme je suis, je serais prête à lui avouer qu’avoir des spectateurs à mes ébats ne m’a jamais bien traumatisée, mais ce n’est peut-être pas le moment de faire ce genre de révélations sur ma vie sexuelle. On a dit ouverte pas débauchée (alors, cerveau, merci de te mettre en veille). Pour couronner le tout, des images de Geoffroy dans l’une de ces séances sexuelles où d’autres corps se mêlaient autour de nous me reviennent en mémoire (cerveau !). Pour me venger, je déboutonne le pantalon de Marc et glisse la main dans sa braguette. Son sexe bondit dans ma paume tandis qu’il passe plus nerveusement ses doigts dans mes cheveux. Mon entrejambe est en feu. Alors qu’il s’engage dans une voie rapide, je le caresse avec force, suçant la peau de son cou et me collant autant que je le peux contre lui. Quand ses doigts quittent mes cheveux pour changer de vitesse et que sa main effleure ma peau, je pousse un petit grognement de frustration. Je veux qu’il me touche. Si je m’écoutais, je déferais ces ceintures encombrantes pour lui grimper dessus et m’empaler sur son membre. Je souffle contre sa peau.

– Tu ne peux pas t’arrêter ?

– Non. Pas là. Malgré l’envie.

Effectivement, la circulation est dense autour de nous et ne permet aucune échappatoire vers un endroit tranquille. Heureusement, les autres automobilistes ont bien d’autres centres d’intérêt que nous. De désir, je relève ma jupe… Je veux qu’il me cède. Je veux me rappeler pourquoi j’ai succombé ainsi avec lui, je veux qu’il balaye tout souvenir d’une peau qui n’est pas la sienne, d’un corps autre que le sien, d’un sexe différent de celui que je tiens dans ma main. Je me gave de son odeur, de son contact, du désir que j’ai pour lui.

Les bâtiments défilent, se font plus épars, pour laisser la place à des maisons bourgeoises. Sur l’autre rive du fleuve, des arbres s’étendent, longue rangée de verdure rappelant que nous nous écartons de plus en plus du centre vivant de Lyon pour nous diriger vers l’une des villes les plus prisées de son pourtour. Moi, je caresse doucement sa verge, juste assez pour lui faire pousser de longs soupirs, pour lui faire tourner la tête et le rendre complètement réceptif à mon désir. Et mon désir, c’est que cette main, posée sur le pommeau de vitesse, juste à côté de mon entrejambe, se plaque sur mon sexe, que ces doigts s’enfoncent en moi.

– Touche-moi…

Je lui susurre ces mots de ma voix la plus enjôleuse, celle qui m’a toujours permis d’obtenir ce que je voulais. Mon sourire s’élargit lorsqu’il se rabat sur la voie la plus lente et que sa main lâche enfin le levier de vitesse pour venir effleurer ma culotte. Ses doigts sont impatients et je me tends contre lui, le souffle court. Il me caresse comme si mon sous-vêtement n’était pas là, pressant le tissu pour agacer mon clitoris gonflé. Je tremble d’excitation, sentant mon entrejambe pulser et des éclairs de plaisir se répandre dans tout mon corps. La voiture roule encore, mais de plus en plus doucement.

– Rose, grogne-t-il.

J’adore quand il prononce mon prénom comme ça. Combien de fois l’a-t-il fait à Venise ? Chaque fois, une nouvelle décharge de désir explosait en moi. La magie est là, aujourd’hui encore.

N’y tenant plus, je dégage la portion de ceinture qui empêche encore mon torse de se pencher et fonds sur son sexe, que j’embouche aussitôt. Marc se raidit.

– Rose, gémit-il, cette fois.

J’aime les intonations de sa voix. J’accélère mes mouvements. Sa verge contre mes lèvres, sa peau fine sur ma langue, ses hanches qui frémissent à chacun de mes mouvements de succion, tout m’excite au plus haut point. Je le veux en moi… Quand peut-on se garer, dans ce fichu coin ? Je relève le visage. Le regard de Marc ne traduit plus que son désir, et il opère une brusque sortie de voie pour se garer sur le bas-côté, devant le long mur de briques d’une propriété anonyme, sous les branches d’un arbre qui nous couvre de son ombre et nous donne une illusion d’intimité.

En un instant, nos ceintures claquent et son corps se retrouve penché sur moi, sa bouche sur la mienne, dont je me sépare un instant pour laisser un « oui » lascif s’échapper de mes lèvres. Sa main sur mon entrejambe en exacerbe la moiteur et fait croître mon lancinant besoin de lui. Dans un réflexe, j’enlace son cou et l’attire plus encore contre moi. Nos bouches se reprennent de plus belle, nos corps se repaissent l’un de l’autre, et je ne suis plus que sensation et désir… Quand enfin il écarte la dentelle de mon sous-vêtement pour plonger les doigts dans mon vagin, je tremble de soulagement. En quelques va-et-vient, il me rend liquide, soumise à sa caresse, le moindre de mes muscles tendu à sa rencontre et un feulement m’échappe quand son visage fond sur mon cou pour l’embrasser avec fougue. C’était ça que je voulais. Exactement ça.

– Marc…

Je halète contre sa peau. À tâtons, mes doigts partent à la recherche de son membre, que j’enserre avec délice tandis que ses doigts me pénètrent plus profondément et que son pouce s’active sur mon clitoris. Mes cuisses s’écartent plus encore, comme pour l’inviter à poursuivre cette merveilleuse partition.

Le besoin de délivrance me brûle et je peux sentir que Marc est dans le même état. Nos poignets s’activent plus vivement, sa chair dans ma paume, la sienne en et sur moi. Nos souffles courts se mêlent, mon corps se contracte autour de ses doigts comme pour appeler l’orgasme qui se trouve là, juste là, et, sous une dernière pression de son pouce, la jouissance me frappe. Je gémis fortement contre son cou, me tords, serre plus vivement son sexe et le caresse plus vite… Enfin, je le sens qui se tend à son tour, et des gouttes chaudes se répandent sur mon avant-bras…

Parfait.

Quand je rouvre les yeux, Marc me regarde, ébouriffé et beau à ne plus en pouvoir, et je pourrais vivre l’instant de grâce le plus fabuleux au monde si là, derrière lui, un peu plus loin dans mon champ de vision, ne se trouvait une petite vieille figée avec son caniche en laisse et des yeux au moins aussi écarquillés que ceux de Jo et Fée quand je leur ai annoncé mon mariage.

Au-se-cours.

Je me laisse volontairement glisser sur mon siège, cherchant à m’enfoncer sous la ligne du pare-brise, quitte à finir sous le tableau de bord s’il le faut.

– Qu’est-ce qu’il y a ? souffle Marc.

– Ne te retourne surtout pas.

Je garde son visage contre moi. Je l’agrippe, même, des fois qu’il puisse cacher le mien à la petite vieille.

Il se met à pouffer.

– Ne me dis pas que…

– Si.

– Merde.

Mes épaules sont spontanément prises de soubresauts et je me trouve incapable de retenir le fou rire qui monte malgré le plaisir dont pulse encore mon entrejambe.

On reste comme ça encore un moment, hilares, incapables d’éloigner nos visages l’un de l’autre, puis Marc se redresse, passe une main dans ses cheveux avec une classe et un aplomb incroyable. Il enclenche la première et me lance, avec un sourire terriblement sexy :

– Allez, on s’en va.

Comme si de rien n’était. J’ignore d’ailleurs si la petite vieille est toujours là car je m’évertue avec tant de force à me tasser sur mon siège et à regarder partout sauf dans sa direction que je ne peux pas le savoir.

Nous reprenons la route.

C’est au premier panneau indiquant la mairie que je réalise que mes doutes sont déjà revenus.

Pas assez de toi

Autrice : Valéry K. Baran.

Genres : M/M, M/M/M, érotique, romance.

Résumé : Il y a quatre ans, deux mois et dix-huit jours, Yohan rencontrait Thomas, dragueur invétéré et flippé notoire de l’engagement. Aussitôt, il en tombait éperdument amoureux. Un coming-out, des ruptures, des retrouvailles et une dernière séparation plus tard, Yohan n’est toujours pas remis de cette relation. Alors, quand il croise par hasard Thomas en train de draguer dans le bar gay où ils se sont connus, la colère se mêle à la douleur et au ressentiment. Très bien, puisque c’est comme ça, il va lui montrer ; lui montrer tout ce à quoi son ex a renoncé en le quittant. Et quoi de mieux qu’une nuit torride pour lui rafraîchir la mémoire ?


Roman sorti aux éditions Harlequin. Toute la première partie de ce roman est publiée ici (20%), en accord avec l’éditeur, donc profitez ! C’est chaud, sexy, et ça commence tout de suite.

Quatre ans, deux mois et dix-huit jours

Quatre ans, deux mois et dix-huit jours. Une rencontre dans un bar du quartier gay de la capitale. La peur d’en franchir le seuil. Le premier coup de sa vie et, paradoxalement, le meilleur. Trois jours passés ensuite avec lui, à croire qu’il était amoureux. Une disparition. Des retrouvailles inattendues quelques semaines plus tard, puis d’autres bars, d’autres saunas, d’autres salles obscures, à ne plus savoir, parfois, s’il s’agissait bien de ses mains posées sur lui ou de celles d’autres, et le week-end passé dans l’appartement prêté par un copain sans voir d’autre horizon que son corps alors qu’ils couchaient ensemble sur chacun des meubles présents. Le pincement, dans sa poitrine, en pénétrant pour la première fois chez lui. L’amas de ses vêtements et le tas de vaisselle dans l’évier. La surprise de le découvrir, une fois, en train de l’attendre, assis sur une pierre, à la sortie de son école, sa posture témoignant du temps qu’il avait patienté au même endroit. Un week-end au bord de la mer et le courage de lui prendre la main, en même temps que la sensation d’être ridicule. Une descente de train et le vide du quai de la gare. Un plan à trois avec un inconnu dans la cabine dégueulasse d’un lieu de rencontres, les semelles qui collent aux résidus de substances corporelles et l’incongruité d’une déclaration d’amour alors que son propre sexe est dans le corps d’un autre. Quatre promesses de s’installer ensemble. Deux autres disparitions. Une baise vite fait, contre un mur de toilettes, sans saveur et sans parvenir à jouir. Un numéro de téléphone auquel plus personne ne répond et la découverte d’un inconnu sortant de ce qui avait été son appartement. Huit mois sans aucune nouvelle. Et entre-temps, tous les coups d’un soir. Cent cinquante-huit orgasmes, quarante et un lieux différents, deux cent quatre-vingt-neuf pipes.

Et cinq mots mortels : « Tu ne me suffis pas. »

Connard.

Il ne lui avait pourtant jamais demandé de ne plus coucher avec d’autres.

Yohan fit rouler le bout incandescent de sa cigarette sur le bitume et l’écrasa sous la pointe de sa chaussure. Il était stupide de repenser à ces événements. Ses premières années d’innocence étaient pourtant déjà loin, bien assez pour savoir que l’endroit où il se trouvait ne correspondait plus à ce à quoi il aspirait.

Alors qu’est-ce qu’il était venu chercher ?

Du cul. Ce qui faisait tourner le monde.

Il essaya de déterminer le nombre de mois durant lesquels il s’était montré, pour la première fois de sa vie, d’une fidélité à toute épreuve… envers sa main droite. Peut-être devrait-il songer à l’épouser. Le coin de ses lèvres s’étira à cette pensée.

Lentement, il leva les yeux sur l’enseigne de l’établissement devant lequel il s’était arrêté. Ça faisait longtemps qu’il n’était plus retourné à Paris.

Les premières années de découverte avaient été les meilleures, parce qu’il y avait eu Tom dès le début et que le simple espoir de le rencontrer au détour d’un couloir avait suffi à justifier chacune de ses venues en ce type de lieux. Parce qu’il était plus jeune également et empli de tant de curiosité que tout était alors nouveau, intéressant ou drôle, même les détails les plus glauques de ses escapades nocturnes – la débauche aussi avait son charme. Parce qu’il avait eu trop à connaître, à vivre, à expérimenter. Parce que les rencontres avaient été aisées et le sexe bon. Parce qu’il avait été de ceux qu’on colle et non de ceux qui sont obligés de coller les autres, parce qu’il n’avait jamais eu qu’à choisir et toujours tout à découvrir. Puis il était tombé amoureux. Connement. On ne tombe pas amoureux d’un mec qui court les saunas gays, a fortiori lorsque l’on fait pareil soi-même. Connement rêveur, connement optimiste et connement capable de vouloir, avec Thomas, plus que des baises de couloir et des promesses éphémères d’avenir.

Du bout du pied, il frotta de nouveau son mégot, dont il éparpilla les résidus de tabac, et enfonça les mains dans les poches de son jean.

Thomas était tout simplement parti, ce qui n’avait rien eu de bien étonnant. Il n’avait jamais été stable. Yohan l’avait su dès le début et, d’une certaine manière, ça faisait partie de ce qui l’avait séduit. Les décisions au tout dernier moment, les « viens, on part » précédant des plans foireux à rouler des heures durant en direction de la mer, à supposer qu’ils l’atteignent, les disparitions soudaines dont il n’apprenait que bien plus tard, et par d’autres, les péripéties.

Tom lui avait suffisamment parlé de son rêve de voyager, les yeux brillants et l’expression pleine de conviction lorsqu’il évoquait des continents étrangers. Yohan n’avait jamais eu ni l’argent pour partir si loin avec lui, ni le courage de tout quitter, ou d’exprimer simplement son désir de le suivre. Parler de sentiments avec Thomas n’avait jamais été facile.

Un couple passa à côté de lui. Le premier des deux hommes – trois piercings à l’oreille gauche, les cheveux coupés court, un T-shirt avec des inscriptions jaunes – lui adressa un regard appuyé ; le deuxième – plus petit, le cul un peu tombant dans un pantalon large, les yeux d’un bleu presque gris – ne s’aperçut de sa présence qu’au moment de le dépasser. La manière dont leur attention se porta sur lui l’amusa faiblement. La dernière fois qu’il était venu à cet endroit commençait à dater, et il se sentit rassuré de voir que l’effet qu’il produisait sur les autres ne semblait pas s’être fané.

Lentement, il leur emboîta le pas.

Deux marches, un grincement à l’ouverture de la porte vitrée, la remarque désopilante du videur le prévenant qu’il s’agissait d’un lieu qui n’accueillait que des mecs – des fois qu’il soit aveugle –, la fumée de sept cent quatre-vingt-deux cigarettes allumées dans la soirée lui sautant au visage, et l’enseigne du sex-club se trouva derrière lui.

D’emblée, il reconnut l’un des serveurs, de l’autre côté du comptoir, avant de constater que ce dernier était bien trop occupé pour pouvoir se soucier de lui. L’autre type, à côté, il ne le connaissait pas. Huit mois avaient suffi pour que de nouveaux visages fassent leur apparition et, alors qu’il parcourait la salle des yeux, Yohan eut la sensation de ne plus être à sa place. Évidemment, rien ne l’avait empêché de revenir dans ce quartier ; il n’en avait seulement pas eu envie. Aucun de ses contacts n’avait revu Tom durant toute cette période ni même eu de ses nouvelles, et il avait suffisamment écumé les lieux – en vain, les premiers temps – pour ne plus désirer courir après un fantôme. Malgré tout ce qu’il lui en avait coûté, il s’était fait une raison.

D’un geste, il invita le barman à s’approcher, tout en réfléchissant à ce qu’il pourrait commander. Il venait de vider une bouteille de vodka avec deux connaissances revues dans une ruelle adjacente et la tête lui tournait déjà. Pensivement, il plongea la main à l’intérieur d’une coupelle remplie de capotes et en glissa plusieurs dans la poche arrière de son jean, avant de jeter un rapide coup d’œil sur les visages des hommes traînant de ce côté-ci de la boîte. Aucun ne lui était familier. Les années passées à faire le tour de ce genre d’établissement lui avaient appris que le public en changeait aussi vite que les enseignes de propriétaires, et que rien ne semblait y durer plus de trois ou quatre années. Chacun finissait par se lasser, comme il l’avait fait lui-même et comme le ferait encore plus vite chacun de ceux qui l’entouraient, comme on pouvait s’y attendre d’un milieu aussi superficiel. Seuls quelques habitués restaient, formant la charmante petite famille des lieux de baise parisiens.

Il aperçut enfin un visage connu, adressa au type un geste de la main, assorti d’un sourire qu’on lui rendit. Un autre gars hocha la tête en le regardant et ça le rendit mal à l’aise ; il était incapable de se souvenir s’il le connaissait. Il en eut un petit sourire ironique. Il avait failli perdre de vue qu’en ces lieux, les amitiés se créaient et disparaissaient aussi rapidement que le contenu des verres, et qu’il était parfois plus aisé d’oublier un visage que ce qui se présentait devant son nez lorsque s’ouvrait une braguette.

Son attention se porta sur le couloir proche, baigné d’une lumière rouge sombre, d’où montait le son assourdi d’une musique répétitive. Il n’était pas encore prêt à s’y engager.

Deux boissons, trois clopes, six invitations à descendre au sous-sol et la drague délirante d’un type qui ne savait pas encore qu’il n’avait aucune raison de s’embarrasser à discuter. Aucun des hommes présents autour de lui ne lui plaisait. Il se rendit compte alors qu’inconsciemment, il espérait encore retrouver Thomas. Qu’est-ce qu’on est con, quand on est jeune… Mais merde, il n’était plus si jeune : il était censé avoir mûri ! Du moins, un minimum. Merde, une seconde fois.

Il fit claquer le fond de son verre sur le comptoir et vida ses poches. Un billet froissé et deux pièces argentées posées sur le zinc plus tard, il se dirigea vers le couloir, au fond de l’établissement. Il apprécia la douce brume que l’alcool avait fait naître dans son esprit et celle que provoquait l’éclairage diffus.

Les couloirs exigus pour forcer les corps à se frôler, les mains qui passent dans le dos, celles, plus franches, qui se posent directement aux endroits stratégiques.

Il n’avait pas oublié.

« Hé, toi… »

« C’est la première fois que tu… »

« Tu veux venir dans… »

Aucun ne lui donna envie de s’arrêter. La dernière fois qu’il avait eu un partenaire remontait à plusieurs mois, pourtant ; il aurait dû accepter le premier qui se présentait. Il avait tout ce qu’il fallait pour ça : un tiers de bouteille de vodka dans le pif, six capotes – il ne prévoyait pas d’en utiliser autant – au fond de la poche de son jean, et plus de mois d’abstinence que de clopes dans son paquet.

Alors, qu’est-ce qu’il foutait ?

Plus il progressait, plus l’atmosphère se faisait moite et les scènes autour de lui osées, et plus s’imposait à son esprit l’évidence que ce à quoi il aspirait n’était plus ici. Aussi conflictuelle qu’elle ait pu être, sa liaison avec Thomas lui avait fait rêver à une autre existence, une vie où faire le test du VIH ne représenterait plus une source d’angoisse quasi insurmontable et où il n’aurait plus à compter sur les doigts le nombre de fois où il s’éveillerait à côté de lui. Il essaya de trouver, parmi les corps au milieu desquels il déambulait, de quoi lui couper l’envie de repartir se soûler seul chez lui.

Un type s’agenouilla soudain devant lui pour s’attaquer aux boutons de son jean. Il recula alors contre le crépi rouge du mur, se demandant s’il allait lui permettre d’aller jusqu’au bout. Dans la pénombre, il ne parvenait pas à distinguer ses traits. Un autre homme s’approcha, et Yohan loua le cocktail de lumières sombres, d’éclats hypnotiques des stroboscopes, de musique et d’alcool qui engourdissait agréablement son esprit. Sa tête roula sur la surface froide derrière lui et il ferma les yeux. Les premières sensations lui firent ouvrir la bouche pour respirer plus amplement. La perception d’une main sur son torse ne l’intéressa que par la manière dont elle majora son trouble.

Puis, parce que la vie est une garce, il entrouvrit les paupières et se retrouva soudain comme écrasé par l’impression que le monde entier se jouait de lui.

Thomas.

D’un geste, il repoussa le gars qui avait commencé à prendre ses aises dans l’ouverture de son pantalon.

Le mec tomba par terre. Ses protestations ne l’atteignirent absolument pas.

Tom. Ce connard. Là, à trois mètres de lui, dans le couloir, le pied replié contre le mur. Son visage apparaissait dans les éclairs lumineux des stroboscopes et son expression, suffisante, témoignait qu’il était parfaitement conscient de l’intérêt qu’il suscitait autour de lui. Trois mecs le collaient, dont un le coude posé sur son épaule.

Yohan sentit la pièce se mettre à tourner. Il referma sa braguette d’une main tremblante.

Les quatre pas qu’il fit furent vacillants.

Sa paume claqua violemment contre le mur, provoquant un son mat à quelques centimètres seulement de la tête de Tom, qui sursauta.

– Yo…

– Qu’est-ce que tu fous là ? souffla-t-il, se penchant agressivement sur lui.

Il serra le poing et ses ongles râpèrent le crépi. Il se demanda s’il allait lui démolir la gueule ou le baiser sur place. Idée à la con : il avait fait déjà ce choix et ç’avait été l’une de ses pires erreurs.

– Et toi ? rétorqua Thomas, visiblement abasourdi. Je croyais que tu ne reviendrais plus.

– Ça t’aurait fait plaisir, hein ?

Du fiel sortait de sa bouche. Thomas fronça les sourcils, manifestement gêné.

– Je t’ai cherché pendant des semaines, poursuivit-il. Tu n’as répondu à aucun de mes appels. Je te croyais parti, dans un autre pays ou…

– Je t’ai dit que je n’étais pas prêt pour une relation telle que tu la souhaitais, le coupa Tom.

– Et c’est une raison pour t’enfuir comme tu l’as fait ?

Cette fois, il avait crié, et plusieurs des mecs qui les collaient peu avant commencèrent à s’éloigner. Aucune personne à la recherche d’un coup d’un soir ne voulait se retrouver mêlée à une dispute de couple. Il remarqua la manière dont Tom jeta un œil sur le côté, comme s’il cherchait une échappatoire.

– Où étais-tu pendant tout ce temps ? reprit Yohan. Je t’ai laissé des dizaines de messages !

– Qu’est-ce que ça peut te faire ? Peut-être que je n’avais pas envie de te répondre ! Peut-être que j’avais besoin d’air !

– Et de quel air ? On peut le savoir ?

Yohan tremblait maintenant, et le visage de Thomas s’était fermé.

– Tout ça parce que je ne te « suffis pas », hein ? siffla-t-il avec plus d’amertume qu’il n’en avait jamais exprimée. Parce que tu crois que ces mecs-là valent mieux que moi ?

Dans la tristesse, son ton était redescendu.

– Je n’ai jamais dit que je ne voulais plus coucher avec t…

– Alors pourquoi est-ce que tu es parti ?

Pour toute réponse, Tom verrouilla davantage son visage, les bras croisés sur le torse. Yohan en eut un rictus de mépris. Ce connard n’avait jamais daigné lui apporter la moindre explication sur ses disparitions, et ce n’était pas ce jour-là qu’il le ferait. Il s’en sentit seulement plus irrité.

– Tu t’es juste enfui une fois de plus ! cracha-t-il. Tu n’as jamais été capable de faire que ça, de toute façon.

Puis, comme il hésitait entre le cogner et le prendre sur place, il l’attrapa par l’encolure de son T-shirt, le plaquant contre le mur.

– Et tu me sors maintenant que tu as encore envie de coucher avec moi ?

Thomas eut un sourire mauvais. Son agressivité le poussait visiblement dans ses retranchements.

– Peut-être que je fais exprès de t’énerver pour voir avec quelle rage tu vas vouloir ensuite me baiser, lança-t-il avec une expression provocante. Peut-être que j’aime ça.

Yohan le relâcha avec dégoût. Il se passa la main sur le front, conscient de la façon dont Tom se jouait de lui. De colère, il songea à tourner les talons, mais ne le put tant l’attitude de son ancien amant l’estomaquait. Sa paume se posa de nouveau à côté de la tête de Thomas. Cette fois, leurs visages n’étaient plus qu’à quelques centimètres l’un de l’autre.

– Alors, c’est ce que tu veux ?

Un rire bref, amer, sortit de sa bouche.

– C’est ce que tu as toujours voulu, d’ailleurs : que je te baise et que je te laisse ensuite jouer ailleurs autant que tu le veux…

– Peut-être bien, rétorqua Thomas avec insolence.

Tom ne lui avait jamais cédé. Et il était évident qu’il ne le ferait pas, cette fois non plus. Yohan eut envie de le frapper.

Un temps, leurs regards restèrent plantés l’un dans l’autre, dans un rapport de force silencieux. La tension entre eux avait créé une distance avec les autres personnes.

Yohan finit par se redresser ; le mépris lui fit hausser le menton.

– D’accord, décida-t-il.

Je vais te montrer tout ce que tu n’auras plus jamais.

Il attrapa Thomas par l’épaule pour l’orienter vers la sortie, le poussant dans le même geste. Celui-ci en eut un regard noir. L’instant d’après, il se retournait et reculait, pour le provoquer.

– Pas envie de faire ça ici ?

– Non.

– Pourquoi ?

Yohan prit quelques secondes avant de répondre. Thomas s’était immobilisé, et il ne pouvait que constater tout le désir qu’il éprouvait encore pour lui. Son aigreur n’en fut qu’amplifiée. Son attention se porta sur la chemise de Tom qui laissait deviner ses formes. Il avança alors de quelques pas, l’obligeant à reculer jusqu’à le coincer dans l’angle du couloir. Puis il planta son regard dans le sien. La sensation de leurs torses se touchant provoqua en lui un frisson.

Il était encore amoureux, merde ! Il ne s’en sentit que plus blessé.

– Parce que je ne veux pas de public, souffla-t-il, attentif au trouble que suscitait en lui leur proximité.

– Pourquoi ?

Tom arborait une expression supérieure qui lui donnait envie de le frapper.

– Ça ne t’a pas toujours dérangé.

Yohan négligea la provocation, promenant le nez sur la peau de son ancien amant, s’enivrant de son odeur, suivant lentement les lignes de son visage, jusqu’à lui frôler le cou.

– C’est vrai, murmura-t-il.

L’alcool lui embrouillait l’esprit et la manière dont leurs corps s’effleuraient ressuscitait quelque chose de connu au creux de son ventre, quelque chose qu’il aurait préféré oublier.

Lorsqu’il releva le visage, il eut un bref sourire… mordant toutefois. L’instant d’après, il retourna brusquement Thomas contre le mur pour presser son membre entre ses fesses.

– Tu préférerais que je te prenne au milieu du couloir ?

L’adrénaline lui parcourait les veines, et la sensation de pouvoir, mêlée à la colère, l’excitait dangereusement.

Tom exhala, et se cambra.

– Peut-être…

Le rapport de force était toujours là.

– Si tu en es capable, poursuivit-il sur le ton de la provocation.

Pour toute réponse, Yohan le poussa plus fortement contre la surface dure du mur. Puis il attrapa l’arrière de ses cheveux, lui faisant ainsi tourner la tête et lui baisa ardemment le cou. Les quelques coups de reins qu’il lui donna, mimant l’acte sexuel, l’excitèrent autant qu’ils lui procurèrent la sombre satisfaction de sentir Tom faiblir.

– Tu veux une dernière fois ?

Le venin affleura sur ses lèvres, puis se déversa dans chacune de ses paroles.

– Je vais te montrer tout ce que tu as perdu. Tout ce que tu n’auras plus jamais.

Il l’attrapa par les hanches pour intensifier leur contact. Entre ses mains, Tom devint plus malléable qu’il ne l’était déjà.

– Mais je ne te ferai pas la grâce d’une baise rapide dans un coin, ponctua-t-il en le relâchant. Passe devant.

Comme Tom semblait hésiter, il ajouta :

– À moins que tu te dégonfles, maintenant ?

Tom eut un bref rictus, manifestement décontenancé par son agressivité. Quand Yohan s’écarta de lui, il tourna vers lui un regard chargé de provocation.

– Comme tu voudras.

Puis il repoussa brusquement le bras qui se levait pour lui indiquer la direction de la sortie.

Tandis qu’ils progressaient entre les corps enlacés, la musique forte ne suffit pas à ôter à Yohan l’impression pesante du silence qui accompagnait leurs pas.

Il attendit sagement que Thomas récupère ses affaires au vestiaire.

Mettre les pieds dehors lui donna une claque, le coupant trop brutalement de l’atmosphère brumeuse qui avait influencé ses actes jusque-là et lui faisant prendre conscience de son degré d’alcoolémie. Il eut l’impression que tout tournait : le sol comme ses pensées confuses.

– Et maintenant ? demanda Tom.

Yohan enfonça les mains dans ses poches. Son crâne lui faisait mal et leur isolement soudain semblait rendre irréel tout ce qui avait précédé. Son pied tapa frénétiquement contre le sol pendant quelques secondes avant qu’il n’extirpe, entre ses doigts tremblants, son paquet de clopes froissé de la poche arrière de son jean.

Il ne savait pas ce qu’il faisait.

Il se sentait effroyablement triste, con, démuni…

Il était venu en RER, ils se trouvaient dans l’une des rues les plus fréquentées par la communauté gay de la capitale et il venait de se comporter envers Thomas avec une agressivité inédite. Qu’espérait-il, en agissant ainsi ? Même les raisons pour lesquelles il avait traîné Tom dehors lui paraissaient à présent obscures. Il avait eu tellement de mal à admettre que leur relation était terminée… Il lui fallut plusieurs essais pour allumer son briquet et tirer une première bouffée de cigarette.

– Alors, ce sera la dernière fois ? lança Tom.

Yohan souffla lentement la fumée en tournant le visage vers lui. Leur échange était devenu étrangement calme.

– Ouais.

Thomas acquiesça silencieusement, avant de lever les yeux vers le ciel. La nuit était encore chaude, et les lumières de la ville teintaient de violet la chape de pollution au-dessus de leurs têtes.

Au bout d’un moment de silence, Tom reprit la parole :

– J’ai emménagé à quelques rues d’ici.

Yohan dut prendre plusieurs secondes pour intégrer ce qu’il venait d’entendre. La tête lui tournait.

– Chez un mec, poursuivit Tom, avant de préciser en baissant le regard, un…

Yohan balaya d’un geste toute velléité de sa part de s’expliquer à ce sujet : il n’était plus temps. Son changement d’attitude le troublait cependant. La douleur lui fit porter la main à son crâne.

– Il n’est pas là en ce moment, reprit Tom.

– C’est vrai que tu as changé d’appartement…

Le souvenir de la sonnerie du téléphone résonnant désespérément dans le vide, comme celui du nouvel occupant, ensuite, ravivèrent en lui une colère si forte qu’elle le troubla, le laissant stupéfait à l’idée qu’elle ait aussi peu décru depuis ce moment-là. Il tenta d’évacuer le sujet.

– Ce n’est plus la question, de toute façon. Alors, allons-y, poursuivit-il, jetant sa cigarette à moitié consumée sur le bitume.

Tom l’observa d’abord silencieusement, comme dérangé par quelque chose, puis acquiesça, le visage fermé et le regard empli d’un sentiment que Yohan fut incapable de définir. Les clés tintèrent une seconde dans sa main avant qu’ils ne se mettent en route.

Tout le long du chemin, Yohan se demanda pourquoi Thomas lui avait fait une telle proposition.

***

La porte d’entrée de l’immeuble grinça, lourde à pousser. Alors qu’ils gravissaient les escaliers, Yohan constata l’important état de délabrement du bâtiment. Un chat leur passa entre les jambes, tandis qu’ils évitaient les sacs-poubelle qui encombraient un palier.

Cinq étages plus haut, ils arrivèrent enfin là où vivait Tom. Yohan fut frappé par le nombre de cartons entassés dans le hall d’entrée. Plusieurs débordaient de vêtements. Il porta son regard plus loin. Tout, dans le choix de la décoration, du mobilier, jusqu’au dossier de fausse fourrure rouge du canapé du salon attenant, qu’il apercevait depuis l’entrée, rappelait les clichés de la « gay attitude ». Sous la lumière des néons de la rue, l’appartement évoquait une ancienne version du Raidd Bar. Silencieusement, il observa Thomas faire quelques pas, poser les clés sur un meuble bas de bois sombre, avant d’appuyer plusieurs fois sur un interrupteur qui refusa de fonctionner. Les lumières de la rue plongeaient la pièce dans une semi-pénombre, lui conférant une atmosphère anonyme.

– Tu habites ici, alors ?

– En ce moment, oui.

Yohan n’insista pas. Ce qu’il voyait ne faisait que lui montrer à quel point Thomas s’était éloigné de lui. Il avait sa propre vie, une relation avec quelqu’un qu’il ne connaissait pas, et qui se révélait suffisamment forte pour que Tom lui ait accordé ce qu’il n’avait fait que lui refuser les années précédentes : soit s’installer ensemble. Et, quel que soit son avenir, il était évident qu’aucune place ne lui était réservée auprès de Tom.

Il le fixa. La colère le déchirait de l’intérieur.

S’il avait pu ruiner tout ce qui faisait sa nouvelle vie, il l’aurait fait.

Lentement, il avança jusqu’à lui toucher le buste, le faisant reculer vers le dossier du canapé, et se pressant contre lui pour l’embrasser avidement, lui volant ce qu’il lui avait refusé. Le contact de ses lèvres lui tourna faiblement la tête, celui de leurs torses le poussa à approfondir leur baiser. Le désir était toujours là, presque effrayant dans sa puissance. Tandis qu’il s’emparait plus intensément de sa bouche, il essaya de repousser le sentiment d’injustice qui bouillait à l’intérieur de sa poitrine. Quoi qu’il puisse se passer désormais, il allait baiser Thomas. S’enfoncer dans son corps et lui faire connaître le goût amer du regret, si cela lui était encore possible… Se gaver également de ce qui lui avait été pris il y avait de cela huit mois, de ce qu’il n’aurait plus jamais. Leurs lèvres glissèrent lentement l’une contre l’autre. La caresse de leurs langues provoqua une douce chaleur dans son bas-ventre, tandis que l’excitation montait.

Yohan lui plaqua la main sur la nuque, lui attrapa les cheveux et approfondit le baiser. Il se sentait aigri, incapable d’accepter que Thomas ait pu donner à un autre ce qu’il lui avait tant de fois refusé. Finirait-il par faire à cet inconnu le coup de la disparition soudaine ? Probablement. La façon dont il l’invitait à le sauter en son absence ne pouvait que le laisser supposer. Bien malgré lui, Yohan en ressentit une certaine satisfaction… amère toutefois. Il resserra son étreinte, descendant les mains sur ses fesses pour presser son bassin contre le sien. Thomas s’accrocha à lui, les mains plaquées sur son dos. Quelques ondulations des hanches rendirent moite le contact entre leurs corps et floues ses pensées. Il s’enflamma plus encore en sentant leurs sexes rouler l’un contre l’autre.

Puis, d’un coup, il retourna Thomas.

Il n’était plus temps de réfléchir.

La colère, la souffrance, l’alcool, l’excitation et la formidable sensation de brûlure dans son bassin se mélangeaient, lui embrouillant l’esprit. L’amour était déjà une chose qu’il ne rêvait plus de recevoir de la part de Tom. À laquelle il avait cessé d’aspirer.

Il contempla son cul, puis lui baissa le pantalon d’un seul mouvement, emportant avec le sous-vêtement, avant de pousser Tom d’une main pour le faire se plier sur l’assise du canapé. Ce dernier exhala en se réceptionnant dessus comme il le put, tandis que Yohan déboutonnait son jean. Il devait prendre Tom maintenant, lui écarter les fesses et enfoncer profondément son sexe en lui. C’était tout ce à quoi il était encore capable de songer et la manière dont Tom tourna le visage vers lui avant de le porter sur l’enveloppe du préservatif qu’il était en train de déchirer ne l’arrêta pas, même s’il en fut perturbé. Thomas se laissa ensuite retomber, le visage vers le bas, et sa respiration se fit plus lente et plus mesurée.

Des deux pouces, Yohan écarta sa chair et positionna sa verge juste à l’entrée de son orifice. Il n’attendit pas et poussa lentement. Le lubrifiant présent sur le préservatif facilitait la pénétration et Tom n’était pas homme à avoir si peu pratiqué cet acte pour que son corps le rende difficile. Son membre franchit la partie plus serrée, et il respira vivement en progressant jusqu’à sentir ses testicules buter contre les fesses de Tom. Le plaisir était fort et rendait plus manifeste son incapacité à faire fonctionner son cerveau. La tension était importante. Il prit une seconde avant de poursuivre. Le souffle rapide, Tom essayait visiblement de se détendre, les mèches de ses cheveux frôlant par intermittence la fausse fourrure rouge sur laquelle il serrait les poings. Yohan glissa les mains sur ses hanches dans un geste ferme, en dépit de la tendresse qu’il ne pouvait s’empêcher de ressentir, et les maintint solidement. Il commença à se mouvoir, aussi échauffé par le plaisir et la sensation de pouvoir, que troublé par ce qu’il se produisait entre eux.

Il n’avait pas envie d’être tendre.

Mariée, oui mais avec qui ? (2)

 Chapitre 2

Je cède à la tentation et je jette un coup d’œil rapide à mon téléphone. Comme je le supposais, il s’agit bien d’un message de Geoffroy.

Tu es où ?

Court et direct, comme il l’a toujours fait. Geoff n’a jamais été un homme de discours. Son type de communication, c’est plutôt « viens » (que je te saute, que je t’enlève ta culotte, que je te plaque contre un mur et que je te baise comme tu l’attends – je n’ai jamais prétendu être réticente). Pendant un certain temps, je m’en suis satisfaite. Jusqu’à ce que j’aie besoin de plus de sa part. Mais ça, je savais que c’était perdu d’avance.

Que dois-je répondre ? Je finis par opter pour un message aussi lapidaire que le sien :

Nulle part.

D’une part parce que je suis en voiture avec Marc et que je ne vais peut-être pas lui faire un message de quinze lignes. D’autre part parce que si ça le dissuade d’insister, eh bien… ça simplifierait les choses, pour moi.

Enfin, pour tout dire, je ne peux m’empêcher de me sentir coupable, mais je me colle quelques baffes mentales qui me remettent efficacement les idées en place. Après avoir reposé mon téléphone sur les genoux, je relève les yeux vers Marc. Il m’adresse un sourire. C’est sur lui que je dois me concentrer, on est bien d’accord, hein ?

– Un petit coup de stress avant d’aller à la mairie ? me dit Marc, comme s’il avait senti la tension en moi.

– Non, ça va.

– Toujours prête à m’épouser, alors ?

– Oui.

Et je le sens de tout mon cœur, ce « oui » qui me relie à lui, celui que je suis prête à prononcer le jour J, même si je sais que c’est une folie. Je lui souris en retour. Pourtant, lorsque mes yeux tombent à nouveau sur le téléphone, je ne peux ignorer la sensation qui me déchire en deux la poitrine. Je tente de me raisonner : si j’ai quitté Geoffroy, c’est parce que je ne peux rien espérer de lui, hormis des étreintes torrides dans un club/un jacuzzi/un ascenseur, ou tout ce qui comporte une surface horizontale ou verticale (ça fait beaucoup, je sais). Alors pas question qu’il revienne dans l’équation, pas maintenant.

En entendant le court avertissement sonore m’informant de sa réponse, je me retiens de me taper, de dépit, le crâne contre l’appui-tête de mon siège. Ça ne pouvait pas être si simple, forcément. Et si je l’effaçais sans le regarder, tout simplement ? Incapable de me retenir, je profite d’un moment où Marc double une voiture pour saisir mon portable. Sûrement un de ses habituels : « Chez toi/à tel endroit dans trente minutes ». Dommage que j’aie toujours su qu’il n’y aurait rien de plus de sa part, et sûrement pas quelque chose du genre…

Je sais de quoi tu voulais qu’on parle.

Du genre de cette phrase qu’il vient de m’écrire.

Pardon ?

Je n’ai que le temps de lire son message, confuse, avant de recevoir le suivant :

Je sais ce que tu ressens.

Mais qu’est-ce qu’il dit ? Toutes les interprétations possibles de cette phrase se mettent à tournoyer dans ma tête.

Ce que je ressens…

Je ne lui ai jamais confié les sentiments que j’éprouvais pour lui, tout simplement parce qu’il a toujours été un mec avec qui il ne fallait s’attendre à rien de ce côté-là : un mec qui ne s’attache pas, qui passe de bras à d’autres, et ne laisse personne pénétrer son intimité au-delà de celle de son slip. Je l’ai su du jour où j’ai commencé à fréquenter les sex-clubs lyonnais. Je l’ai su en le laissant glisser la main dans ma culotte, la première fois. Je l’ai su à chaque fois que j’ai couché avec lui. Je n’ai jamais été naïve, je n’ai jamais été crédule, rien ne m’a jamais surprise, tout n’a toujours fait que confirmer ce que j’avais déjà compris, quand bien même ces confirmations ont fini par avoir un goût amer, bien malgré moi. Le truc, c’est que je n’aurais pas dû tomber amoureuse de lui, voilà tout. Sans ça on aurait continué à avoir des relations sexuelles incendiaires qui se suffisaient à elles-mêmes, et ç’aurait été parfait. Je n’avais même pas imaginé que ça pourrait m’arriver. Un bon gros raté, oui.

Pour autant que je sache, on s’est justement quittés avant que je lui en parle. Enfin, « quittés »… J’ai surtout fait le fantôme en attendant qu’il se lasse de me relancer dans le vide, ce qui a fini par arriver.

Je ne réponds pas. Je ne sais pas quoi dire, de toute façon. Je ne suis même pas sûre de ne pas surinterpréter ses mots.

À côté de moi, Marc se concentre sur la route, sans me poser la moindre question. Sa discrétion me touche. Il est vraiment l’homme parfait, sur tous les points. Je l’ai déjà dit ? Je devrais ne penser qu’à lui et effacer Geoffroy de ma vie, mais le retour de ce dernier ne fait que mettre en lumière la fragilité de mes dernières résolutions. Je me sens soudain horrible de douter à ce point.

– Rose ?

Je lève le visage vers Marc.

Il me regarde d’un air soucieux.

– Tu es sûre que ça va ?

– Oui.

Je lui mens encore, j’en suis consciente, mais qu’est-ce que je pourrais bien faire d’autre ? Quand il pose sa main sur ma cuisse en un geste tendre et réconfortant, je sens cependant ce contact m’attiser légèrement et je me laisserais bien accaparer entièrement par cette sensation. Je ne sais plus si je dois écouter ma tête ou bien mon corps. La première m’incite à garder l’esprit froid jusqu’à la mairie, et le deuxième me crie de laisser parler mon envie de Marc. Après tout, c’est peut-être ce dont j’ai besoin : de voir s’il est bien celui avec lequel je veux finir ma vie… Si le retour en France n’a rien gâché, si la magie est encore là.

 

Qui dois-je écouter des deux ?