L’initiation de Claire – saison 1 (1)

Autrice : Valéry K. Baran.

Genres : Érotique, BDSM, hot.

Résumé : Mais que fait-elle ici ? À peine est-elle entrée dans le club très privé que Claire se demande ce qui lui a pris de venir dans cet endroit. Pourtant, elle se sent irrésistiblement attirée par ce mystérieux « donjon » et ses alcôves aux mille promesses indécentes. Et lorsqu’elle croise le regard de Mathieu, elle comprend. Elle comprend que c’est ici qu’elle pourra enfin se révéler. Elle comprend que c’est lui qui l’initiera au côté sombre du désir…

Roman sorti en numérique aux éditions Harlequin. Et très bientôt en papier ici !
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Première partie

D’une main, Claire attrapa le flyer qu’elle avait déposé sur le siège passager. Ses cheveux lui battaient le visage tandis que la musique diffusée par la radio s’échappait des fenêtres ouvertes de son véhicule. Elle jeta un œil au plan dessiné au dos du tract, avant de le retourner. Brièvement, elle observa la photographie représentant une grande demeure de pierre de couleur chaude, perdue au milieu de champs dorés. Il s’agissait bien de la bâtisse vers laquelle elle se dirigeait. L’établissement n’était pas visible depuis la route mais, depuis le petit chemin qu’elle était en train de remonter, on pouvait le reconnaître. Le soleil déclinant éclairait la façade d’une lumière orangée, tandis que les quelques arbres l’entourant se paraient d’un vert plus soutenu.

La terre crissa lorsqu’elle se gara sur le parking situé en contrebas. Claire s’étira, les bras appuyés au volant, tout en examinant les véhicules déjà stationnés ; au milieu du luxe environnant, sa Mini d’étudiante détonnait complètement. Tant pis, décida-t-elle en ouvrant la portière. Elle n’était pas venue ici pour faire un concours de la plus belle voiture.

Une fois dehors, elle examina la large demeure. Les hauts murs la ceinturant ne laissaient rien deviner de ce qu’ils cachaient, mais elle avait pu apercevoir, depuis la route, les différents bâtiments la composant. Plus loin se dressaient quelques collines à l’herbe séchée par le soleil et aux genêts en fleur, bercées par le chant des cigales. On aurait pu se croire dans un lieu de villégiature estival, à la porte d’un mas restauré pour accueillir les touristes en mal de tranquillité. Pourtant, malgré l’aspect chaleureux des lieux, elle ne parvenait pas à se sentir tout à fait à l’aise. Elle n’avait décidé de venir qu’au tout dernier moment et, elle le savait, il lui faudrait plus d’audace qu’elle n’en avait déjà eue pour en franchir l’entrée…

Presque sans y penser, elle défit le premier bouton de son chemisier. En cette période caniculaire, la chaleur restait forte une bonne partie de la nuit. Son attention fut soudain attirée par un jeune couple qui venait de se garer un peu plus loin et qui la regardait. Par réflexe, elle cala plus nettement son dos contre la portière derrière elle : dans leur regard, elle avait vu une lueur d’intérêt s’allumer. Elle les suivit des yeux tandis qu’ils s’éloignaient. La soirée n’était pas encore amorcée ; elle avait encore le temps de réfléchir à ce qu’elle s’apprêtait à faire.

Lorsque le couple s’engagea dans une courte allée menant à l’entrée de l’établissement, elle reporta son attention sur le parking avant de s’allumer une cigarette d’un geste plus nerveux qu’elle ne l’aurait voulu. L’odeur de la fumée se mêla à celle des herbes sèches, provoquant en elle un certain apaisement. Puis, elle jeta de nouveau un œil sur le flyer qu’elle tenait en main, relisant les informations qui y figuraient, et notamment le « tenue correcte exigée » inscrit sous la mention « établissement très select ». Bien qu’il s’agisse de son plus bel ensemble, il lui parut soudain certain que le chemisier noir et la jupe courte qu’elle avait revêtus ne suffiraient pas.

Elle inhala longuement une bouffée de tabac avant de la relâcher dans l’air, observant ses volutes se délayer dans le bleu-gris du ciel.

Aussi loin qu’elle se souvienne, elle n’avait jamais eu besoin de séduire, du moins volontairement. Attirer un regard comme celui du couple qu’elle venait de croiser n’avait donc pas de quoi la surprendre, seulement de quoi la faire hésiter, étant donné la nature du lieu dans lequel elle s’apprêtait à pénétrer. Mais au fond d’elle, elle en était consciente, elle n’hésitait pas vraiment. Non. Elle savait qu’elle ne reviendrait pas sur ses pas désormais. Même si elle aurait été bien en peine d’expliquer rationnellement ce qui l’avait tant attirée dans un tel endroit…

Les inscriptions sur le papier glacé qu’elle tenait à la main dansaient devant ses yeux : « soirées libertines », « restaurant », « piscine », « sauna », « hammam » et surtout ce mot à la tonalité inquiétante, « donjon ». Claire n’avait pas manqué le sourire du type qui le lui avait donné quand il lui avait dit que, vu ses tendances, l’endroit pourrait lui plaire. « Vu ses tendances »… Elle n’avait même pas songé à s’offusquer de ces propos. Que savait-il d’elle, après tout ? En y repensant plus tard, elle s’était cependant demandé s’il y avait eu un fond de vérité dans ces paroles.

De lui et de l’autre homme qui l’avait abordée ce soir-là, elle n’avait pas retenu les noms ; ce n’était pas ce qui l’avait marquée. Elle se souvenait surtout de leur souffle contre sa bouche, du poids de leurs corps sur le sien et de la pression de leurs doigts sur ses hanches s’intensifiant. Elle avait connu pour la première fois la sensation d’avoir un sexe dans sa bouche et un autre entre ses cuisses et, quoi qu’elle ait pu en penser ultérieurement, elle avait aimé être prise de cette façon. Elle l’avait aimé infiniment. Elle s’était sentie unique en voyant celui qui avait été au fond de sa gorge se déplacer derrière ses fesses pour la prendre à son tour. Se faire désirer ainsi l’avait excitée bien plus qu’elle ne l’aurait imaginé.

Les jours suivants, elle avait tellement tourné et retourné le tract entre ses doigts, allongée sur son lit, qu’elle en savait désormais chaque ligne par cœur. Les promesses et les mystères de ce lieu ouvert seulement aux initiés l’avaient totalement obsédée.

Le pourtour de sa cigarette émit un crépitement alors qu’elle inhalait sa dernière bouffée. Elle l’écrasa sous la pointe de son escarpin, puis elle jeta un œil au couple qui l’avait dépassée. Ils attendaient dans l’allée menant à l’entrée. Alors elle se décida.

Elle allait les rejoindre. Quelles que puissent être ses incertitudes et ses appréhensions, il n’était plus temps de reculer.

***

En approchant, Claire découvrit une lourde porte noire à laquelle un cœur en tissu molletonné était accroché. Juste à côté, une petite fenêtre de verre dépoli laissait deviner un intérieur dont les couleurs dominantes se déclinaient en des nuances de rouge et de violet. Aucun écriteau n’indiquait le nom des lieux. Lorsqu’un cliquetis parvint à ses oreilles, elle s’arrêta, le cœur battant. La porte s’entrouvrit juste assez pour qu’un homme au corps massif et à la tenue distinguée y apparaisse. Ses yeux étaient d’un bleu si pâle qu’ils en rendaient son regard troublant.

– C’est pour la soirée ? demanda-t-il poliment.

Le couple hocha la tête. Claire remarqua que l’homme se crispa et que la femme retint sa respiration.

– Je suis profondément désolé, poursuivit le portier. Une autre fois, peut-être.

Son ton était resté parfaitement cordial. Claire fut réellement étonnée par ce refus. Elle regarda le couple partir, la déception visible sur leurs visages. Alors que le regard du portier se posait soudain sur elle, elle eut un instant de gêne. Comme pour se protéger, elle porta le flyer devant ses lèvres. L’homme l’observa plus intensément.

– Entrez, je vous prie, décida-t-il enfin.

Il fallut une seconde à Claire pour intégrer le sens de la phrase et retrouver un semblant de contenance. La porte s’ouvrit devant elle, dévoilant un couloir aux pierres identiques à celles de l’extérieur, décoré çà et là de quelques photos de la campagne attenante. Après une brève expiration, elle se recomposa une attitude assurée pour avancer. Une musique d’ambiance, à la rythmique calme et sensuelle, lui parvenait en sourdine d’une pièce adjacente.

– Vous avez un vestiaire juste après la caisse, l’informa l’homme en désignant une ouverture dans le couloir.

Quand il referma la porte, Claire croisa les bras par réflexe sur sa poitrine.

– Le couple ? s’enquit-elle en voyant l’homme se diriger vers le comptoir d’entrée.

– Nous choisissons notre clientèle en fonction de la soirée.

La réponse la laissa perplexe, mais le sourire que le portier lui adressa fut tellement empli de charme qu’elle n’osa pas le laisser paraître. Que les responsables de ce club soient à ce point difficiles l’intriguait. Si les gens qui venaient d’être refusés ne méritaient pas d’être admis ici, à quoi ressemblaient ceux qui obtenaient ce privilège ?

Lorsqu’elle fut introduite dans la salle sur laquelle débouchait le couloir, le spectacle qui s’offrit à elle lui fit oublier un instant cette dernière interrogation.

Sous le ciel pâle de la nuit naissante se dressait un vaste bar à moitié couvert où le calme rustique des pierres se mêlait à un mobilier moderne au goût raffiné. Des éclairages, alternant entre des nuances de rouge, de rose et de violet, balayaient de luxueux fauteuils recouverts de cuir coloré. Plus loin, une volée de marches descendait vers une piste de danse occupée en son centre par une gigantesque piscine, d’où s’élevaient trois podiums de hauteur différente. Quelques groupes de clients à l’allure distinguée s’étaient déjà installés, accoudés au bar ou perchés sur des tabourets surélevés, parfois alanguis dans les canapés qui entouraient de larges tables. Les robes à la coupe parfaite succédaient aux tenues de marque, élégantes mais décontractées, les bas crissant sur les jambes croisées bien haut, les dentelles noires dévoilant la naissance de poitrines délicates tandis que les chemises masculines laissaient deviner des dos agréablement musclés. Si les couleurs de la salle étaient vives et sensuelles, celles des tenues se déclinaient majoritairement en des teintes de noir et de blanc, tout autant érotiques.

Claire baissa les yeux sur le document qui lui avait été donné à l’entrée. Elle s’approcha du comptoir pour l’examiner plus consciencieusement. Il s’agissait de plusieurs feuilles agrafées où était écrit en en-tête : « Charte de l’établissement sur les règles et les précautions d’usage ». Le barman, un jeune homme à la beauté androgyne et aux yeux aussi clairs que ceux de celui qui l’avait introduit, lui tendit un stylo avec un sourire.

– Pour la dernière partie, si vous le voulez, il faudra indiquer votre pseudo pour la personne là-bas.

En se tournant pour suivre son mouvement de tête, elle découvrit une femme d’une quarantaine d’années. Entièrement vêtue d’une tenue semblant sortie des ateliers des plus grands créateurs, elle buvait un verre en compagnie d’un homme du même âge à une table non éloignée. Son visage, maquillé avec savoir, mettait parfaitement en valeur sa beauté glaciale.

– La maîtresse des lieux ?

– « Les », précisa le serveur. Ce sont tous les deux les propriétaires.

Claire hocha la tête. Un temps, elle se demanda quelle vie un tel couple pouvait bien mener pour partager la gestion de ce genre d’établissement.

– C’est la première fois que vous venez ? l’interrogea le barman en lui tendant un verre.

– Oui.

Petit à petit, la salle se remplissait. La nuit entièrement tombée, les éclairages se faisaient plus présents. L’air était encore chaud. Au-dessus de sa tête, les premières étoiles faisaient leur apparition. De jeunes gens aux tenues classieuses et aux chevelures arrangées avec soin traversaient la salle avant de s’installer. Certains avaient une allure ouvertement sexuelle, portant des tenues en vinyle ou en cuir, sans qu’à aucun moment elles ne paraissent pourtant d’une quelconque vulgarité. Un groupe de trois femmes aux poitrines nues sous de simples voilages traversa l’espace en souriant avec assurance. D’autres riaient ensemble. Quelques masques vénitiens ajoutaient une touche de mystère à certaines figures.

Si Claire n’était jamais entrée dans un établissement comme celui-ci, elle ne pouvait pas dire que ce qui s’y déroulait lui était totalement inconnu. La dernière soirée à laquelle elle s’était laissé emmener et qui s’était conclue par elle, à quatre pattes en train de se faire prendre par deux inconnus tandis que d’autres se faisaient attacher ailleurs, lui en avait donné un aperçu.

D’une certaine manière, cela n’avait pas été une révélation pour elle. Plus jeune, elle avait déjà lu, avec la curiosité et les battements de cœur de ceux qui accèdent à l’interdit, certaines des œuvres de Sade et le roman Emmanuelle. L’été, elle avait aimé s’allonger, bras nus, dans l’herbe du parc de sa ville pour s’abandonner aux curieuses sensations que suscitait en elle cette littérature. Plus tard, seulement, elle s’était rendu compte que le désir qu’elle lisait, elle-même pouvait le susciter ; la manière dont certains hommes, plus mûrs, s’étaient soudainement mis à la regarder l’avait alors légèrement perturbée. C’était à ce moment de sa vie qu’elle avait commencé à avoir des petits amis. Aucun n’avait cependant duré, tant les jeunes gens de son âge lui paraissaient fades, inconsistants et sans intérêt. Une aventure singulière s’était alors produite. Un homme d’une dizaine d’années de plus qu’elle l’avait abordée, se montrant tellement charmant qu’elle avait accepté sa proposition de lui offrir un verre, le suivant naïvement chez lui jusqu’à ce qu’elle le découvre adepte d’un type de sexualité qui, s’il avait abondamment peuplé ses fantasmes, l’avait cependant effrayée. Aujourd’hui encore, elle ignorait ce qu’il se serait passé si elle n’avait prétexté une excuse idiote pour s’enfuir. Probablement rien, après tout, mais les événements récents avaient éveillé ce souvenir.

Puis, à l’aube de ses 17 ans, elle avait rencontré Thomas. Cette fois encore, une dizaine d’années les séparaient et Claire s’était tant laissé conquérir par son esprit et son humour qu’elle était tombée éperdument amoureuse de lui. Oh ! elle avait bu toutes ses paroles, acquiescé à chacun de ses avis, l’admirant comme seule une adolescente de 10 ans sa cadette l’aurait pu. Thomas était déjà plein de certitudes, mais elle y avait vu du savoir, de la maturité qui lui manquaient, et n’avait eu de cesse d’essayer de s’élever à sa hauteur. Lorsqu’elle avait appris ensuite qu’il était déjà marié, elle l’avait même accepté sans trop de difficultés. Cependant, peu à peu, tous ses espoirs de parvenir à vivre une vraie vie de couple avec lui s’étaient taris. Cent fois, elle avait songé à le quitter. Cent fois, elle en avait été incapable ou était revenue sur son choix. Puis, le temps était passé et toutes les promesses stériles de Thomas l’avaient lassée. Probablement était-elle devenue moins naïve, également ; elle avait fini par grandir. Lorsqu’elle s’était décidée à poser un regard objectif sur sa vie, elle avait constaté qu’elle avait gâché les meilleures années de sa jeunesse à attendre un homme qui ne quitterait jamais son épouse pour elle ; elle avait alors 22 ans. Un soir, elle avait ressenti le besoin de savoir si, dans le désastre de son existence, elle pourrait tout de même encore séduire et avait trouvé sa réponse dans le premier bar dans lequel elle était entrée.

Depuis, elle avait la sensation d’être incapable de revenir à la réalité. Aux rêves d’amour dans lesquels elle avait tant vécu auparavant s’était substituée une soif de vivre tout ce à côté de quoi elle avait eu le sentiment d’être passée. Elle n’avait répondu à aucun appel ou message de Thomas, elle sortait facilement tous les soirs ou, au moins, un soir sur deux, fréquentait les bars ou les boîtes de rencontres, n’approfondissait aucun contact, cherchait seulement un corps, des mains, un sexe, surtout rien qui ressemblait à des sentiments. Draguer, séduire, elle n’avait alors jamais à le faire d’elle-même. Au plus, si elle voulait un homme en particulier, il lui suffisait de s’asseoir dans son champ de vision de manière à se montrer disponible. Elle n’avait que peu à le regarder ; il viendrait. Elle interrompait toujours rapidement les tentatives de conversation pour en venir aux faits. Ils avaient des relations sexuelles là où le type le voulait, que ce soit dans un lieu public proche ou bien chez ce dernier, jamais dans son propre appartement par contre.

Son entourage pensait qu’il s’agissait d’une passade, lui assurait qu’elle était encore jeune, qu’elle avait le temps de rencontrer quelqu’un de bien ; elle n’y croyait pas. Thomas n’avait jamais rien ressenti d’autre pour elle que du désir et elle savait qu’il en était de même de tous ceux dont elle avait partagé le lit. Qu’elle puisse avoir des chances de tomber de nouveau amoureuse lui paraissait improbable. Quant à celle qu’elle avait de susciter de tels sentiments, elle préférait ne même pas y penser. Au point où elle en était parvenue, elle ne savait même plus s’il y avait quoi que ce soit d’« aimable » en elle. Ce à quoi avaient accédé un jour la plupart des autres êtres humains lui avait été refusé ; comment aurait-elle pu continuer à rêver ? Et puis, elle avait encore besoin de se chercher et, surtout, de se comprendre. La petite adolescente qui s’était éveillée au fond d’elle lui avait rappelé qu’avant son existence soumise, elle avait été une jeune fille extravertie, ouverte et pleine de curiosité. Désormais, l’envie de vivre tout ce dont elle avait le sentiment d’avoir été privée la tenaillait.

Elle feuilleta lentement le document en portant à ses lèvres le verre qui lui avait été offert. Jusque-là, rien ne l’avait choquée. La page qui suivait attira davantage son attention. Il s’agissait d’une demande annexe de session au donjon associée à un questionnaire sur ses préférences.

Longtemps, elle resta le stylo à la main.

Ces trois mots : « session au donjon », la fascinaient.

Il s’agissait de la raison pour laquelle elle avait tant retourné le flyer entre ses doigts, les jours précédents. Elle ignorait cependant si elle aurait suffisamment de cran pour se présenter à la porte d’un monde si particulier, si elle était même prête à céder à sa curiosité sur ce sujet. En définitive, elle ne savait pas vraiment ce qu’elle faisait : face à la vie si effacée qu’elle avait menée auparavant, son soudain besoin de s’émanciper lui paraissait totalement disproportionné. Probablement aurait-elle dû se contenter de déambuler dans ce lieu, avant de faire, peut-être, une rencontre ; une seule aurait été raisonnable. Ce n’était cependant pas ce qu’elle était venue chercher. Malgré la crainte qu’elle éprouvait, elle voulait découvrir le donjon ; c’était là la raison de son entrée dans ce lieu. Et ce qui ressemblait ici à une formule lui étant proposée tombait idéalement. Le questionnaire concernant ses préférences s’avérait précis et, si elle oubliait certains termes pouvant être effrayants, presque rassurant dans la mesure où il comportait suffisamment de détails pour qu’elle ait le sentiment de pouvoir gérer ce qu’elle était prête à accepter ou non.

Au bout d’un moment, elle se décida à remplir cette partie, la main hésitante avant d’apposer le premier trait d’encre sur le papier. Son pouls battait tellement fort dans ses tempes qu’elle avait du mal à se concentrer et elle repoussa consciencieusement toutes les interrogations relatives à sa santé mentale qui auraient pu lui venir. De temps en temps, ses doigts se levaient pour se poser sur son front, les questions qui lui étaient posées la renvoyant à des actes qu’elle peinait à imaginer. Elle signa enfin du pseudo qu’elle s’était choisi. Le stylo finit par rouler sur la surface brillante du comptoir, tandis qu’elle se redressait déjà, les mains plaquées sur le document. Elle prit une longue inspiration.

– Je peux visiter les lieux ? demanda-t-elle en poussant le questionnaire vers le serveur.

– Bien sûr.

Elle se tourna vers le reste de la salle. Le regard d’un homme au corps fin et aux cheveux courts glissa sur elle si directement qu’elle s’en sentit gênée. Quand ils furent proches de se croiser, elle se contenta de s’écarter. Lentement, elle descendit les marches menant à la piste de danse. La musique calme baignant la pièce accompagnait ses pas.

Tout en ce lieu la fascinait. Sa condition d’étudiante ne lui avait jamais permis d’entrer dans un établissement aussi luxueux et elle doutait avoir l’occasion de le faire une deuxième fois. Sur son passage, des visages se tournaient, certaines conversations s’estompant un instant. Parvenue devant la piscine, elle s’arrêta. Des éclairages illuminaient l’eau de l’intérieur, la rendant bleu azur. Un temps, elle se laissa captiver par cette couleur, troublée par l’érotisme sombre des lieux.

Dans cette partie de la salle, seules quelques personnes dansaient. Les autres conversaient, accoudées au bar situé au fond de la pièce, buvaient un verre assis au bord de la piscine ou encore contemplaient les femmes ondulant dans les demi-cages disposées autour de la pièce. Celles-ci étaient si belles, avec leurs masques, leurs guêpières noires et leurs bas, que Claire passa quelques instants à les admirer. Une autre femme, plus loin, observait les allées et venues. Elle aussi portait un masque vénitien. Claire commença à se demander si cet attribut était lié aux membres attachés à l’établissement.

Plus loin, un espace à découvert l’attira. Le sol, recouvert de la même terre, presque sableuse, que la route par laquelle elle était arrivée, accueillait un mobilier composé de chaises longues et de tables basses en fibres tressées qui donnait l’impression d’une plage privée. Tout au fond de la cour, on apercevait une autre piscine, plus grande, éclairée de l’intérieur par une lumière rouge vif. Quelques hêtres offraient de petits éclats de verdure rappelant la nature proche. Encore au-delà, un restaurant aux lourds tissus accrochés au plafond projetait ses lumières roses et violacées sur le sol de la terrasse ouverte, bordant les feuilles des arbres de ses couleurs artificielles.

Elle s’approcha de la piscine. Curieuse, elle s’assit sur le bord, pour y plonger la main, et fut presque surprise de la voir rester aussi pâle que d’ordinaire. Qu’avait-elle dans la tête pour imaginer une seconde qu’elle puisse rougir, elle aussi ? L’eau était chaude. Il y avait dans l’air quelque chose de profondément sensuel. Ce soir, tout était permis. Elle avait franchi une ligne derrière laquelle il n’y avait plus de limite.

Alors qu’elle redressait la tête, elle aperçut, plus loin, un groupe de trois personnes, conversant de manière décontractée, contre le mur extérieur de la cour. Sous la brise extérieure, des mèches blondes voletaient, captant les éclairages de la nuit, alors qu’un loup noir dissimulait le haut du visage qu’elles traversaient.

Lentement, elle retira sa main humide de l’eau. Quelques gouttes tombèrent depuis le bout de ses doigts.

De là où elle était, elle ne pouvait pas apercevoir ces trois jeunes gens en détail, mais elle remarqua que la manière dont l’homme au masque s’appuyait contre le mur de pierre témoignait d’une assurance bien différente de la sienne, transpirant la sensualité. Le regard de Claire glissa sur ses bras, ainsi que sur les muscles de son épaule que le T-shirt sans manches qu’il portait laissait apparaître. La vision lui parut particulièrement belle du fait de la distance et des lumières changeantes ; de l’espace qui les séparait.

Puis, la femme avec laquelle les deux hommes conversaient fit quelques pas et Claire remarqua l’escalier dissimulé dans un coin d’ombre vers lequel elle se dirigeait. Seul le faible éclairage de la nuit lui permit d’en apercevoir les premières marches, les suivantes disparaissant sous une voûte sombre. Quand la femme se retourna et glissa contre le mur comme pour inviter à la suivre, sa chevelure rousse s’accrocha aux reliefs de la paroi. L’autre homme la rejoignit en une démarche nonchalante, avant de se laisser enlacer et de l’embrasser à pleine bouche. Claire le vit caresser la cuisse féminine dont le bas fut traversé de lumières roses et rouges quand il remonta légèrement sa jupe. Tous deux gravirent ensuite les marches, avant d’adresser un regard à l’homme au masque qui leur sourit, roulant contre le mur avant de se relever d’un mouvement de bassin. La façon dont il leur emboîta alors le pas en s’éclipsant à son tour sous la voûte de pierre parut, à Claire, emplie de mystères.

Pensive, elle se releva doucement.

Reflets et forces occultes

Autrice : Valéry K. Baran.

Genres : Hétéro, romance, érotique, fantasy.

Résumé : Quand Romar trouve enfin le miroir magique qu’il a ramené de ses études, Line est surexcitée. Quand, au lieu de créer un simple double de lui-même, il se retrouve en dix versions aux caractères tous différents, elle rigole beaucoup moins. Mais c’est bien toujours lui, non ? C’est bien ce qu’il lui a dit : ces mains, ces sexes, ces lèvres qui s’emparent de son corps, c’est toujours lui ?

Reflets et forces occultes

D’un geste paresseux, Line étendit la main depuis le lit où elle se reposait pour caresser la pierre de Loamsdaün qui trônait sur la table de nuit. En réaction, l’objet fit sortir quelques fines branches qui s’enroulèrent autour de sa main, avant de se rétracter lentement. Line roula sur le dos, amusée, et étira son corps engourdi par les endorphines du sexe, avant de jeter un œil à son compagnon.

– Alors ? Tu le trouves ?

Romar leva les yeux de la malle qu’il était en train de vider, nu de l’autre côté de la pièce, sans perdre son expression concentrée.

– Non…

Il posa par terre une série de rouleaux au papier jauni et saisit un vieux sac de jute dont il examina le contenu.

Line s’étira, rêvassant.

Le logement de Romar était à l’image de son apprentissage : surchargé, plein de livres, de manuscrits, de fioles et d’objets tous plus curieux les uns que les autres. Certains étaient animés d’une vie propre, d’autres immobiles, mais dégageant une forte tension, d’autres encore invisibles aux non-initiés, mais son amant en parlait comme s’ils faisaient partie de leur environnement, ce qui l’amusait plus souvent que la surprenait. Par ennui, Line saisit la pierre de Loamsdaün à pleines mains et hoqueta de surprise quand celle-ci étendit ses branches jusqu’à les entourer autour de son corps et même en glisser une à l’orée de son sexe, caressant les fins poils clairs qui le dissimulaient. Elle se pinça les lèvres, attendant, mais l’intrusion qu’elle appréhendait ne se produisit pas, seules quelques branches restant accrochées à ses bras, sa taille et son cou. Elle contempla l’objet qui reposait au creux de ses paumes, s’interrogeant sur la manière dont Romar et elle pourraient l’utiliser dans leurs rapports sexuels. Ils avaient déjà testé un bon nombre d’artefacts, de techniques et de potions que son compagnon rapportait régulièrement de ses études, mais pas encore celui-ci. Parfois, elle se demandait comment réagiraient ses professeurs s’ils apprenaient l’usage qu’ils en faisaient dans l’intimité… Mal, sans hésitation. Les sanctions auxquelles ils s’exposaient, en particulier, l’interrogeaient. Lorsque la pierre de Loamsdaün fit sortir une nouvelle branche dont l’extrémité se dirigea vers sa bouche, Line ouvrit ses lèvres pour l’accueillir, mais fut prise d’hilarité en la sentant entrer dans sa narine. Mauvais endroit ! Elle la reposa sur la table de nuit, tandis que ses fines branches la relâchaient progressivement.

Une exclamation de victoire émana de Romar.

– Ah !

Le corps redressé, il tenait un miroir, dont le cadre d’un bleu luisant n’était guère plus grand que les livres de la pièce, et sur lequel sinuaient des nervures, comme d’infimes serpents se mouvant les uns à la suite des autres.

– C’est celui-ci.

Line se mit à quatre pattes sur le lit, sautillant d’excitation.

– Alors ! Alors !

Romar lui adressa un regard rieur.

– Bon, on va dire que je vais y arriver, hein ?

Un large sourire étira les lèvres de Line. Celui-ci se dissipa toutefois alors que Romar commençait à réciter ses formules, parce que l’air se chargea d’une tension qui, si elle lui était habituelle, lui faisait à chaque fois prendre conscience de la puissance des forces avec lesquelles ils s’amusaient. Jeu dangereux. Les cheveux et les poils du corps de son amant se redressèrent et la brume qu’elle savait être associée à l’appel des forces occultes se leva, engloutissant peu à peu son image dans une opacité blanche. Elle ferma les paupières.

Au bout de quelques minutes, comme la voix de Romar se tut, elle rouvrit les yeux. Lentement, le nuage qui avait envahi tout l’espace commença à s’effacer.

Lorsque apparurent non pas deux silhouettes, soit celles de Romar et de son reflet, comme il le lui avait prédit, mais près d’une dizaine, elle se recula sur le matelas, paniquée.

– Euh… Romar ?

– Oui ?

Misère, ils avaient été au moins quatre à répondre en même temps ! Elle s’adossa à la tête de lit, serrant ses pieds l’un contre l’autre et ses genoux sur sa poitrine en attendant que la brume se dissipe. Dès que celle-ci permit de distinguer les visages des hommes qui se trouvaient face à elle, ceux-ci se mirent à parler :

– On ne devait pas être juste deux ?

– Non, mais tu n’as pas lu la formule comme il le faut, ce n’est pas possible !

Et trois Romar s’arrachaient le miroir, quatre autres parlaient ensemble, deux se disputaient… Et Line chercha, parmi tous ces hommes, lequel pouvait bien être son véritable amant. Elle remarqua alors des différences : s’ils étaient tous identiques sur le plan physique, des distinctions pouvaient se voir dans leurs regards, dans leurs attitudes, comme si chaque facette du caractère de son compagnon avait été séparée des autres de sorte que ses répliques en avaient chacune hérité d’un différent. Elle les observa attentivement. L’un semblait doux et apaisant, un autre distant, un autre plus rieur, un autre possessif… Elle détailla les expressions de chacun, essayant de reconnaître celle qui, de toutes, présentait suffisamment de variétés pour lui permettre de retrouver qui était son amant, mais bloqua sur l’un des hommes qu’elle remarqua adossé au mur tout au fond de la pièce, à l’écart des autres et dont le regard sombre l’inquiéta autant que l’intrigua.

– Line.

Ce fut le Romar rieur qui s’avança le premier sur le lit.

– Ça ne te va pas ?

– Euh…

C’est qu’ils étaient un petit peu nombreux, quand même, hein ? Et puis il y en avait certains, elle ne savait pas vraiment comment ils pouvaient agir ! Mais le sourire avec lequel le Romar qui la surplombait tira sur ses jambes pour la rallonger sur le matelas était celui qui la faisait le plus craquer chez lui. Troublée, elle savoura les lèvres qui capturèrent les siennes et resserra ses bras autour de son cou lorsqu’il s’allongea sur son corps.

– Eh oh, ne garde pas tout pour toi !

Le Romar rieur adressa un regard très amusé à l’autre homme qui s’assit à ce moment-là à côté d’eux, et Line retint un geste de recul en en voyant deux autres faire de même. Un Romar au regard doux glissa la main dans ses cheveux et approcha sa bouche de son oreille.

– Eh, Line, chuchota-t-il : c’est moi. Qui que ce soit autour de toi, c’est toujours moi…

– Romar ? l’interrogea-t-elle.

Mais, s’il répondit « oui » avec un sourire chaleureux, cela ne lui permit pas de distinguer s’il s’agissait de son véritable amant : n’importe lequel de ses reflets lui aurait dit la même chose. Elle examina ses gestes, cherchant à déterminer s’il agissait en tant que gaucher ou en tant que droitier, mais en fut incapable. Elle s’attarda alors sur son visage. Romar ne lui avait pas dit si son double se présenterait selon une vision opposée à la sienne, comme dans un miroir, et rien ne lui apparaissait comme différent, physiquement, de l’homme qu’elle aimait.

D’autres corps se rapprochèrent d’elle et elle frissonna quand une bouche timide se posa dans son cou, frémit quand une autre plus avide aspira la pointe de l’un de ses seins et se tendit quand une main dure et possessive s’empara de son entrejambe. En voyant un sexe s’approcher de ses lèvres, elle leva les yeux pour essayer d’apercevoir l’expression de l’homme auquel il appartenait, mais n’en eut pas le temps et songea à ce que le Romar qui avait chuchoté à son oreille lui avait dit : « c’est moi », « c’est toujours moi ». Les paupières closes, elle laissa alors cette chair chaude envahir sa bouche, glisser entre ses lèvres et s’enfoncer dans l’espace qu’elle lui offrit.

– Line…

Elle ne sut lequel de ces hommes soupira son nom, mais ne s’en soucia pas. N’était-ce pas Romar, à chaque fois ? En réalité, elle peinait à le définir, incapable de savoir si elle avait encore un rapport sexuel avec un homme qu’elle connaissait ou si seuls des inconnus l’entouraient. La séparation de leurs caractères, surtout, la perturbait. Romar ne lui avait-il pas dit qu’il ne ferait que créer un double de lui ? Ne devrait-il pas être exactement à son image ? Les mains qui se pressaient sur elle ne lui laissaient guère la possibilité de réfléchir, la verge qui s’enfonçait dans sa bouche gardait captive sa conscience et, au moment où un doigt s’introduisit dans son sexe, elle perçut une excitation si forte, à être ainsi l’objet du désir de tous ces hommes, que toute autre considération que celle de la chair apparut subsidiaire. De plaisir, alors que des mains écartaient plus largement ses cuisses et qu’un autre doigt s’insinuait en elle, elle aspira plus fort le membre à l’intérieur de sa bouche, provoquant un soupir qui se mêla aux souffles chauds qui naviguaient autour d’elle.

Puis une main agrippa ses cheveux, la faisant échapper la hampe qu’elle suçait jusque-là pour tourner la tête de l’autre côté et elle en découvrit une autre se présentant à elle. La même, ou la même forme, la même couleur, le même aspect, sinon non encore recouverte de salive, prête à réclamer son dû. Elle releva les yeux. Un Romar dominant la surplombait, son regard comme possessif, mais pas pour autant aussi sombre que l’homme qu’elle avait vu au fond de la pièce et qui, lui semblait-il, ne les avait pas encore rejoints. Elle n’eut la possibilité de le vérifier. La poigne sur ses cheveux était solide et le Romar qui la tenait poussa à ce moment sa verge dans sa bouche, ne s’arrêtant qu’une fois parvenu à sa gorge.

Elle garda les lèvres ouvertes alors qu’il faisait des va-et-vient en elle, consciente de s’offrir à des envies que son homme ne lui exprimait pas, généralement. Toutes les attentions dont elle faisait l’objet, les plus douces comme les plus rudes, l’excitaient profondément.

– Tu aimes ? demanda l’homme ayant pris possession de sa bouche.

Sa voix était chaude et exigeante, comme parfois l’était celle de son amant, mais de manière moins marquée. Sentir qu’il possédait cette part-là en lui-même la surprenait. Lui plaisait. Éveillait en elle des désirs trop obscurs pour qu’elle se soit allée précédemment à les lui exprimer.

– Que je baise ta bouche, précisa-t-il.

Elle ne put répondre, à aucun instant la verge dure ne cessant de faire des va-et-vient entre ses lèvres, mais elle perçut son excitation monter sous ses paroles. Peut-être devrait-elle le dire plus tard à Romar : l’effet que lui faisait cette part possessive, en lui.

Lorsqu’un troisième doigt s’ajouta à ceux qui allaient et venaient déjà en elle, elle se tendit et seuls les baisers tendres qui parcoururent sa cuisse lui permirent de rester calme. Elle se sentait désormais entièrement ouverte, comme si un sexe épais la pénétrait, et n’entendit que dans un brouillard de confusion l’altercation qui se déroula en bas du lit.

– Moi.

– Non moi d’abord.

– Toi, laisse la place.

Pour elle, ce fut sans importance : quel que soit le premier comblant l’espace offert entre ses cuisses, ne serait-ce pas toujours Romar ? Et tous la voudraient, de toute façon. La perspective l’attirait autant qu’elle l’effrayait. L’homme qui prenait sa bouche se fit éjecter au profit d’un autre corps qui y revendiqua aussitôt sa place. À son tour, elle l’accueillit en elle. Un autre attrapa sa main pour enrouler ses doigts autour de son propre membre, s’y mouvant de lui-même tandis qu’un autre faisait de même de l’autre côté. Toutes les sollicitations auxquelles elle était soumise l’empêchaient d’être active, mais ça n’avait pas d’importance. Elle était à Romar, comme il était à elle. Qu’il prenne son corps autant et comment il le voulait puisque tout en elle lui appartenait.

Des bouches se succédaient sur sa peau, des langues, des baisers, des morsures, des poignes solides, des doigts dans sa chair et des sexes qui, progressivement, prenaient possession de tous les espaces de son corps et qui, aussi nombreux qu’ils puissent être exploités, resteraient insuffisants pour tous les satisfaire.

D’un coup, ses reins furent soulevés et une verge entra en elle. Elle gémit, malgré celle qui entravait sa voix. Des déhanchements suivirent, puissants. Elle ferma fortement les paupières, prise dans le plaisir qui la traversa. Son bas-ventre se mit à la chauffer alors que d’infimes piques s’évadaient vers ses aines et le haut de son buste. Des mains se pressèrent sur ses hanches, ses seins, ses fesses, serrant ses hanches et pliant ses genoux pour l’offrir plus intensément à la hampe qui s’enfonçait en elle. Puis il s’opéra une rotation curieuse : une verge sortit de ses lèvres, une autre lui succéda, les chairs qui emplissaient ses mains la quittèrent dans des entrelacs de membres avant qu’elles soient remplacées, et même les coups de reins qui la comblaient devinrent différents, plus lents parfois et, à d’autres moments, plus raides.

Petit à petit, elle perdit le fil de tous les corps et sexes qui se succédèrent, qui pénétrèrent sa bouche, qui sondèrent son bas-ventre, qui prirent le relai entre ses doigts…

Enfin, elle le savait, cela arriva. Plusieurs mains la soulevèrent, la positionnèrent à quatre pattes, un corps chaud sous elle, et d’autres — plein — qui continuèrent à la caresser, à embrasser chaque recoin de sa peau, à câliner tendrement son crâne d’un côté et à baiser avidement sa bouche de l’autre, à frotter leurs sexes sur sa joue, ses seins, ses bras, ses mains… Ces chairs toutes connues, toutes embrassées tant de fois, toutes aimées, et toutes comme inhabituelles, pourtant.

Aucun ne retourna à ce moment entre ses cuisses. Elle savait parfaitement pourquoi. Son amant ne s’intéressait que rarement à cet acte, mais qu’en était-il pour une part plus particulière de lui-même ?…

La poigne dure qui appuya sur ses reins lui apporta une réponse, l’échauffant autant que lui faisant appréhender ce qui allait suivre. Elle profita de l’accalmie qui fut offerte à sa bouche pour tourner le visage et découvrir celui qu’elle attendait : l’homme au regard sombre, dur et chaud, où semblait se refléter tout ce qu’il y avait d’obscur en son amant.

– Romar ? souffla-t-elle, dans le besoin de savoir s’il s’agissait toujours de lui.

– Oui, confirma-t-il d’une voix rauque.

Oui. C’était ce qu’elle attendait.

Elle inclina les reins, frissonnante, et sentit déjà son sexe plonger dans son entrejambe trempé, en ressortir lubrifié pour… oui… pousser là où aucun, encore, de ces autres hommes ne l’avait pénétrée. Et l’ouvrir lentement sur son passage.

La longue intrusion la fit se raidir et elle apprécia les baisers qui se posèrent sur son cou, les caresses sur sa chevelure et les regards aimants qu’elle discerna autour d’elle.

– Line…

Un murmure commun, issu de plusieurs voix, prononcé par elle ne savait exactement lesquels d’entre eux.

Les mains dures de l’homme qui l’avait pénétrée passèrent sur ses hanches, ses reins, son flanc, sa nuque, avant d’agripper finalement ses cheveux. D’un coup, il me mit à faire des va-et-vient, longs et puissants, qui la firent haleter. Les autres ne la délaissèrent pas pour autant. Les uns après les autres, ils reprirent possession de sa bouche, de ses mains, d’elle dans son entièreté… Puis l’homme qui était allongé sous elle chercha à retourner dans son vagin et elle se crispa en réaction. C’était trop à la fois, elle ne pourrait le soutenir, mais aucun d’eux n’eut pitié d’elle et, d’abord l’un dans l’humidité de son entrejambe, puis l’autre dans son orifice le plus intime, ils s’emparèrent des espaces qu’elle leur donnait, ne s’y trouvant jamais en même temps, alternant leurs passages, jusqu’à ce que peu à peu, son corps s’étire tellement et qu’elle soit tellement leur, et qu’elle soit tellement prête, que, d’un geste en parfait accord, ils y entrèrent enfin tous deux. Alors, elle se sentit offerte à son amant de toute son âme, de tout son corps, de toute sa peau, et du moindre de ses orifices.

De puissants déhanchements suivirent, l’ensorcelant et la comblant aussi profondément qu’elle se sentait aimée, choyée, et que le plaisir grondait dans son ventre, et que des lames de feu parcouraient tout son corps.

Elle finit en criant, geignant, gémissant, la jouissance la mettant plus encore à nu qu’elle ne l’était déjà, alors que les corps qui l’entouraient continuaient à prendre ce qu’ils voulaient en elle. Ne la laissant pas se reposer, réclamant encore, encore.

Encore.

***

– Line ?

Elle parvenait à peine à reprendre ses esprits lorsque Romar, le seul et celui en qui se concentraient toutes les facettes qu’elle aimait, se pencha sur elle. Une brume fine planait encore dans la pièce. Le miroir était abandonné, plus loin. Elle le fixant, elle constata qu’il était brisé en plusieurs morceaux, peut-être une dizaine, comme les hommes qui l’avaient entourée…

– Ça va ? Ça n’a pas marché, c’est ça ? Qu’est-ce qui t’arrive ?

Elle le regarda avec incrédulité.

– Ne me dis pas que tu ne te souviens pas.

– Euh… Si : j’ai récité la formule, les forces se sont réveillées, mais…

Il s’arrêta. Une expression de stupeur venait de s’afficher sur son visage. Line vit distinctement son regard passer sur son corps, détaillant les substances corporelles qui le parsemaient.

– Line ?

Elle eut un rire idiot et rassembla le peu de forces qui lui restaient — pas grand-chose, vraiment pas grand-chose — pour essayer de se redresser, mais en fut incapable et retomba sur le lit.

– Mais, enfin, c’est toi. Juste… plein de toi. Vraiment, tu ne te rappelles de rien ?

Ce que disait Romar confirmait ce dont elle avait eu le sentiment auparavant : qu’aucun, parmi les hommes qui l’avaient entourée, n’avait été réellement son amant ; seules des fractions de lui. Seul l’ensemble de ces êtres avait constitué son véritable lui.

– Non, confirma-t-il. Mais alors, si j’ai été exclu de ce qui s’est passé, j’ai…

Il la fixa avec interrogation.

– J’ai été scindé ?

Elle hocha lentement la tête. Au moins, lui semblait avoir une idée de ce qu’il s’était passé. Romar s’assit à côté d’elle sur le lit, pensif.

– Bon, ce n’est pas grave. Ça veut juste dire que les souvenirs vont tous me revenir maintenant, avec les sensations associées et… oh ! s’exclama-t-il avec surprise.

Il tomba sur le dos, ses yeux écarquillés témoignant des premières images et des premiers retours de plaisir qui devaient parcourir son corps.

Elle le vit trembler.

Puis « oh ! » gémit-il alors qu’il se tendait brusquement. Et « oh ! », cria-t-il plus fort. « Oh ! », « Ha !!! ».

En le voyant jouir de tous ses orgasmes à la fois, Line ne put s’empêcher de pouffer et pressa son visage contre son cou dans un sourire, savourant son contact, unique, contre sa peau.

Sa propre normalité

Autrice : Valéry K. Baran.

Genres : M/F, sexualité de groupe.

Résumé : La première fois qu’elle a un rapport sexuel à trois, c’est sa première fois tout court, et elle songe déjà à quel point elle dévie de la normalité.

Sa propre normalité

La première fois qu’elle a un rapport sexuel à trois, c’est sa première fois tout court, et elle songe déjà à quel point elle dévie de la normalité. Elle se demande ce qu’en diraient Natacha et Stella, et surtout cette commère de Stéphanie, si elles savaient. Alors elle n’en parle pas et elle les laisse continuer à se lamenter sur son caractère effacé et à essayer à l’occasion de la « décoincer » en lui présentant divers garçons de son lycée. À chaque fois, elle se montre trop réservée pour laisser naître chez ces derniers le moindre espoir à son sujet, ce qui lui convient parfaitement. Elle a déjà Johan et, si elle préfère cacher sa relation avec lui de peur que les autres la salissent de leur curiosité, elle n’a besoin de personne d’autre pour se sentir heureuse.

La première fois qu’elle recommence, ils sont un de plus, et elle se rend compte qu’il s’agit déjà pour elle de sa propre normalité. Ils n’en ont jamais parlé auparavant avec Johan et ils ont eu raison de ne pas le faire. Pour lui comme elle, ça paraît juste simple, tout comme pour l’ami de Johan la fois précédente et ces deux-là maintenant. Aucun ne se pose d’ailleurs de questions et elle en fait autant. Elle est présente, elle a leur attention à tous, et leurs baisers sur le grain de sa peau suffisent amplement à lui engourdir l’esprit et à la faire se tendre vers chacun de leurs gestes. Certains penseraient, en la voyant ainsi, qu’elle est manipulée, qu’elle est trop jeune, qu’elle ne devrait pas se laisser traiter ainsi, mais elle ne trouve pas qu’elle « se laisse » ni même qu’elle est « traitée ». Et tous les qualificatifs que les gens ont tendance à attribuer aux filles comme elle ne lui semblent pas la concerner. Si elle reste silencieuse, ce n’est qu’un trait de sa personnalité et sa passivité ne vient que d’un manque d’habitude trop important pour lui permettre de prendre des initiatives. Mais elle se sent pourtant parfaitement à sa place, entre eux trois. Et puis, ils sont gentils ces garçons qui l’entourent. Leurs bouches sont chaudes et ils lui sourient, et leurs mains passent tendrement dans sa chevelure et ils lui disent qu’elle est belle, elle qui s’est toujours trouvée insipide, et ils s’intéressent tous à elle, elle qui s’est toujours cachée dans l’ombre des autres. Et lorsque c’est fini, ils recommencent à s’attrouper autour de la table basse pour décapsuler des bières et bavarder de tout sauf de ce qu’il vient de se passer, mais ils la traitent encore comme une reine. Quant aux baisers amoureux de Johan dans son cou, elle a le sentiment que rien de plus doux ne pourrait lui arriver en ce monde.

La première fois qu’elle entre dans un club échangiste, il y a déjà quelque temps qu’elle n’est plus avec Johan, et c’est un autre homme, Philippe, qui l’accompagne. Elle a pris l’habitude d’aller d’un bras à l’autre. Lorsque son histoire avec Johan se termine, elle se retrouve naturellement chez l’un des amis de celui-ci. D’abord. Puis d’autres se succèdent. Étienne la présente à Adrien, Adrien à Fabienne et, au gré de leurs soirées, à tous les habitués de l’appartement du 23 rue Montgallet. Puis d’autres résidences, d’autres cercles le remplacent. Philippe n’est, lui aussi, qu’un bras autour duquel elle enroule le sien pour une période limitée. Elle prend le temps de saluer la gérante et répond poliment aux quelques questions que celle-ci lui pose, mais remarque rapidement une femme allongée sur une table. Contre elle, se presse un groupe d’hommes, l’un au niveau de son visage, un autre fermement installé entre ses cuisses, et les suivants sont trop nombreux autour pour qu’elle puisse voir plus en détail la scène, mais elle se sent cependant jalouse de ne pas être à la place de cette femme. Elle n’a jamais eu de rapport en tête à tête avec Philippe ; elle n’en verrait d’ailleurs pas l’intérêt. Le temps passant, elle s’est tellement habituée à ne jamais s’offrir à moins de deux hommes différents qu’elle n’imagine pas un instant vivre autrement sa sexualité. Elle finit par se détourner, appuie ses avant-bras sur le comptoir du bar pour commander une boisson, et laisse Philippe se faire séduire par une belle quarantenaire. Elle-même scrute les invités l’entourant, en attendant. Bientôt, elle le sait, ce sera elle qui sera allongée sur le dos, un sexe dans sa bouche, un autre entre ses jambes et, si elle sait se montrer invitante, deux autres entre ses mains. Et elle oubliera très vite de s’amuser à compter tous ceux qui la désireront.

La première fois qu’elle revoit Johan après toutes ces années, c’est sur le pas de sa porte. Il n’a que légèrement changé. Ses traits ont mûri, l’angle de sa mâchoire est devenu plus prononcé, mais le charme qui se dégage de son sourire gêné lui apparaît plus adorable encore que dans ses souvenirs. Elle lui offre une bière et tous deux s’asseyent sur son canapé, elle ses jambes repliées sous elle comme elle le faisait souvent quand ils étaient lycéens, lui une main perdue dans les mèches rebelles qui bouclent sur son front.

Et ils parlent des années passées.

Ils racontent tout ce qu’ils sont devenus, les amis, la famille, le travail, et ne peuvent rapidement plus cesser d’être curieux l’un envers l’autre, mais n’abordent à aucun moment le chapitre de leur vie sexuelle. Curieusement. Ou non. Elle ne se pose que brièvement la question, incapable de savoir qu’en penser. Puis, lorsqu’un silence se fait finalement entre eux et se prolonge, rien ne lui semble plus naturel que de rester ainsi, à se regarder tous deux et à se sourire. Et lorsque Johan se penche lentement vers elle, elle ferme les yeux et s’avance imperceptiblement vers lui. Leur baiser est lent, si lent qu’elle ne pense plus à quoi que ce soit d’autre qu’à la sensation unique de sa bouche sur la sienne. Ses mains sur elle sont chaudes, les mouvements avec lesquels il fait descendre sa jupe merveilleusement doux, comme s’ils ne s’étaient jamais éloignés l’un de l’autre. Comme s’ils étaient restés tout le temps amoureux. Et son esprit est tellement plein de lui et de sa présence, et de ses baisers sur sa peau, et de son odeur, et du poids de son corps sur le sien, qu’elle ne réalise même pas quand sa bière se renverse au sol et se répand sur le tapis de son salon.

Seulement, après, lorsqu’ils sont tous deux allongés l’un sur l’autre, sa chemise à lui trempée par la bière déversée au sol, sa culotte à elle juchée sur le haut du dossier du canapé, elle songe qu’ils viennent d’avoir un rapport sexuel à deux seulement et que ça aussi, avec Johan, ça lui a finalement semblé complètement naturel.

Et que c’était la première fois.

Expérience vidéoludique

Autrice : Valéry K. Baran.

Genres : Bi, M/M/F, SF, trio.

Résumé : Lorsqu’Ixe, joueur ultramédiatisé d’un sport violent de son époque, entre dans une maison close, tout ce dont il a envie est d’oublier un moment ce qui fait son existence.

Expérience vidéoludique

– Ixe, enregistra l’hôtesse, derrière son écran d’ordinateur suspendu.

Le joueur acquiesça. Il prit appui du coude sur le comptoir d’accueil tandis que la femme pianotait rapidement sur son clavier. À l’extérieur du bâtiment, la lumière du soleil brillait vivement, mais celle intérieure était passée en mode « crépuscule », teintant les murs d’un bleu tirant sur le violet.

– Sous quel mode désirez-vous participer ? poursuivit son interlocutrice.

Pehène lui avait expliqué les différentes options : la payante qui lui permettrait de choisir qui il voulait comme partenaire parmi les employés de l’établissement, et son opposée qui le plaçait, lui, temporairement dans la position du « prestataire de services » — Ixe adorait l’expression — et lui permettait une séance gratuite, mais moyennant le fait qu’il se laisse choisir par un client. Et puis il y avait la troisième : la vidéoludique, qui n’était proposée que très rarement et combinait les deux options précédentes dans la mesure où il pouvait coucher avec des membres de l’établissement, mais à condition que ce soit ceux-ci qui le choisissent, lui et les pratiques associées. Dans ce cas, les clients étaient directement les abonnés à la chaîne, la séance y étant retransmise intégralement. Prostitution ou pornographie, donc.

L’hôtesse effectua quelques calculs rapides sur son écran.

– Étant donné votre notoriété, je vous propose la vidéoludique. Votre côte est d’un pour mille ! Ce qui veut dire que…

Ixe l’écouta distraitement. Il tourna la tête vers la femme qui observait leur conversation, plus loin, le pied posé contre le mur derrière elle. Elle portait une robe fendue sur le côté dont l’ouverture montait jusqu’au-dessus de son aine. Un grand homme, vêtu d’un justaucorps matelassé et d’un pantalon large porté bas sur les hanches, s’arrêta devant elle. Ils échangèrent quelques mots à voix basse avant de tourner leurs visages en même temps vers Ixe.

Le joueur sourit, amusé par l’évidence de leur intérêt.

– Va pour la vidéoludique, alors.

Qui moins que lui avait besoin d’argent ? Cependant, la perspective de faire s’étrangler de colère son entraîneur en s’offrant à son public ainsi lui apparaissait comme merveilleusement divertissante, et n’était-il pas justement là pour cela ? Quant à se faire filmer, il en avait suffisamment l’habitude, avec les courses de discball et ces insupportables caméras volantes qui le poursuivaient jusque dans les vestiaires, après les matchs, dans l’infirmerie, dans les entraînements, les meetings, soit dans quatre-vingt-dix pour cent de son existence. Il avait déjà tant montré de lui, que pouvait bien lui importer d’afficher aussi ses fesses ? L’hôtesse avait raison : en plus de le voir régulièrement se massacrer réciproquement avec les autres joueurs, au sens figuré comme au sens propre, le public adorerait le voir se faire baiser.

Ixe sourit quand la femme à la jupe fendue se décolla du mur pour s’approcher de lui en une démarche invitante. Elle avait une longue chevelure noire et un tatouage en forme de Yi-King qui lui descendait du dessous de l’œil jusqu’au milieu de la joue.

– On joue ? lui susurra-t-elle en s’appuyant paresseusement sur le comptoir de l’accueil.

Sous la soie bleue de sa robe, se devinait une chute de reins plongeante. Quant à sa façon de taquiner son index de la pointe de ses dents, Ixe en adora le caractère mutin. Il laissa tomber son visage sur le côté, étirant les lèvres avec amusement.

– Avec plaisir.

Il constata ensuite l’arrivée de l’homme au justaucorps de cuir, qui vint se caler juste de l’autre côté de lui, un peu trop près pour que son geste soit anodin. Leur carnation était typique des habitants de Centrale : ambrée, conséquence de siècles de mélanges ethniques, quand celle d’Ixe affichait la pâleur de la population de la périphérie dont il était issu. Ce dernier savoura le fait d’être ainsi désiré par ceux qui, habituellement, se faisaient acheter.

– Petit joueur de discball a envie de se mêler aux oubliés de la société ? ironisa l’homme.

– Petit joueur de discball a juste envie de s’envoyer en l’air, rit Ixe. C’est que les moments de détente ne sont pas ce que je pratique le plus souvent.

Malgré son ton badin, il savait au fond de lui qu’il en avait juste marre. Marre d’être en représentation constante. Marre de ces fans qui l’adulaient même lors de ses actes les plus répréhensibles. Marre de devoir toujours être ce que le public attendait de lui. Ils le faisaient chier, tous.

– Sonja, se présenta la prostituée.

– Ixe.

Sonja leva les yeux au ciel en éclatant de rire.

– Non, mais qui ne le sait pas ?

Puis elle se dirigea vers l’étage dans un clignement d’œil. L’homme, Mose, comme il se présenterait ensuite dans la cabine de désinfection précédant l’entrée dans la chambre, l’invita à les suivre dans un sourire.

Lorsqu’Ixe découvrit la pièce qui abriterait leurs ébats, sa grandeur fut le premier élément qu’il remarqua. La multitude d’écrans flottants fut le suivant. Il ne voyait s’activer que quelques caméras volantes, mais leur entrée à tous trois était reflétée sous tant d’angles différents que d’autres devaient truffer les divers recoins de la pièce. Dans l’angle supérieur des écrans, Ixe pouvait voir la montée déjà exponentielle des spectateurs se connectant. « Séduit le public », ne cessait de lui répéter son entraîneur. « Fais parler de toi », « crée l’intérêt autour de toi ». Montrer son cul ne faisait certainement pas partie des évènements auxquels songeait celui-ci, mais Ixe trouvait pour sa part délectable d’appliquer ainsi ses recommandations. La société voulait faire de son existence une téléréalité ? Il allait leur donner ce qu’ils voulaient. Mais selon un mode qui ne serait pas celui auquel ils s’attendaient.

D’un pas vers l’arrière, il se laissa plaquer contre le montant du lit à baldaquin quand Sonja s’agenouilla devant lui pour lui défaire son pantalon. Une main passa dans ses cheveux, s’y agrippa, lui fit tourner la tête. Son regard pâle plongea dans deux yeux noirs dans lesquels l’amusement se confondait avec un appétit clairement palpable. Le beau Mose voulait le posséder. Ixe inhala brusquement alors que la bouche de Sonja l’engloutissait d’un coup, mais celle de Mose se posa aussi vite sur la sienne. Le joueur ferma les paupières. Le compteur de spectateurs s’emballa si fortement qu’il n’était plus possible de voir que ses deux premiers chiffres, tant les suivants défilaient rapidement. Mose passa la main sur le torse du joueur, commençant à défaire lentement les attaches métalliques de sa chemise. Celui-ci haletait déjà, le plaisir de la bouche chaude léchant, enveloppant et aspirant son sexe se cumulant à l’excitation de la vision des différentes vidéos de la scène. Sonja avait des lèvres rouges, et les mèches ébène qui bouclaient joliment sur sa joue rehaussaient la beauté de la vue.

Mose écarta d’un coup les deux pans de la chemise d’Ixe, révélant son torse glabre et rayé de cicatrices. Ce dernier exhala alors que Sonja glissait une main derrière ses fesses. En la voyant parcourir leur rondeur, puis s’égarer plus loin entre elles, Mose souffla à l’oreille du joueur :

– C’est ce que tu veux ?

– Je croyais que ce n’était pas à moi de choisir le détail des évènements, se contenta de répondre Ixe, la respiration déjà un peu rapide à cause des caresses de Sonja.

L’expression du grand homme à la peau ambrée n’en fut que plus amusée. Il saisit le joueur par les épaules et le décolla du montant du lit pour l’y faire tomber, ce que ce dernier accepta avec complaisance. La jeune femme attrapa aussitôt le reste des vêtements d’Ixe pour finir de les lui retirer, le laissant seul nu dans la pièce, la pâleur de sa peau tranchant avec le noir des draps, et la clarté de sa chevelure s’y étalant. Une langue darda malicieusement entre les dents de la femme et elle grimpa à quatre pattes au-dessus de lui. De réflexe, Ixe remonta vers le haut du lit, prenant ses aises tout en savourant l’attitude féline avec laquelle elle le dominait. Les doigts de cette dernière passèrent lentement sur le torse du joueur, en éprouvant la douceur et suivant le liseré crémeux des cicatrices que ses années de discball lui avaient laissées. Lorsqu’il leva les mains pour caresser ses hanches, cette dernière les chassa d’une claque, souriant largement quand Mose se mit de la partie en s’asseyant plus haut pour saisir les poignets d’Ixe et les relever au-dessus de lui. Une fois qu’il fut maintenu ainsi, Sonja se mit à rire doucement.

– C’est vraiment ce que tu veux montrer à ton public ? s’amusa-t-elle.

– Peut-être…

Il n’avait pas la tête à y penser sérieusement. Son visage était faiblement tourné sur le côté, ses mèches tombant sur son front dans une image provocante. Tandis qu’il observait Sonja, il se demanda quelle pouvait être son existence. La loi Boran avait institué le droit de chaque prostitué de choisir ses conditions de travail, mais il n’avait pas le sentiment que cela ait eu grande incidence sur leur situation. Quant à ce qu’elle pensait de lui, l’enviait-elle ? Autour d’eux, les écrans flottants faisaient toujours défiler à toute vitesse leurs compteurs de spectateurs. Ixe tendit les lèvres vers celles, rouges, qui se baissèrent vers lui. Doucement, elles se saisirent, leur surface rebondie ne se lâchant que pour revenir se prendre sous un autre angle. Quand Sonja releva finalement la tête, il souleva la sienne vers son cou, lui mordillant la peau.

Mose choisit cet instant pour resserrer les mains sur ses poignets et se pencher à l’envers sur son visage. Lentement, les lèvres de ce dernier prirent les siennes tandis que Sonja descendait sur son torse, faisant frissonner sa peau sur son passage. La poigne de Mose était forte. Ixe appréciait. Les longs doigts de Sonja parcoururent ses bourses, dures, et la chair fine de sa hampe. Lorsqu’elle enroula sa paume autour de cette dernière pour l’y faire glisser, Ixe se détacha des lèvres de Mose, sa nuque se raidissant sous le plaisir montant. Sonja sourit. Rapidement, elle se positionna à califourchon sur lui. Ixe ouvrit le regard, l’observant faire passer la soie bleue de sa robe au-dessus de sa tête. Deux petits seins aux pointes tendues en émergèrent. Un deuxième tatouage, identique au premier, s’étalait du dessous de l’un d’eux jusqu’au bord de son nombril. Sonja prit ensuite appui sur le ventre du joueur, en appréciant la fermeté des abdominaux, puis elle releva ses hanches pour enfourcher sa verge. Progressivement, elle la fit glisser en elle. Ixe se raidit de plaisir. Le sexe de la jeune femme était chaud et son sourire espiègle. Lorsqu’elle commença à se mouvoir, Ixe déplia sa nuque vers l’arrière, offrant sa courbe blanche à Mose qui s’empressa d’y poster la bouche, les lèvres, les dents. Puis le prostitué relâcha les poignets du joueur qui glissèrent par réflexe sur la taille de Sonja, ses doigts s’y resserrant.

– Laisse-le-moi, exigea enfin Mose.

– Pourquoi ? haleta la jeune femme en poursuivant ses longues montées et descentes sur ses cuisses.

Mose ne répondit pas, mais passa la main le long de la mâchoire d’Ixe, sur l’arrondi de ses lèvres, puis plus bas, le long des courbes de son torse pâle, de la dureté de son ventre… jusqu’à s’enrouler autour de la base de son sexe, bloquant Sonja dans ses mouvements. Elle fit la moue.

– Allez, pousse-toi ! rit Mose en se déplaçant pour la bousculer doucement.

La jeune femme lui claqua une main joueuse sur l’épaule.

– Eh !

Puis elle tapa un coup plus fort, mais Mose n’en rit que plus clairement, tout en ôtant rapidement son justaucorps de cuir, offrant à la vision des caméras et au reflet des écrans son torse massif. Dans son regard brillait le désir, le besoin de posséder. Ixe s’y égara un instant, ressentant à quel point il voulait lui-même cette perte de contrôle.

Les doigts de Mose glissèrent dans les cheveux d’Ixe. Ses cuisses puissantes encadrèrent les épaules de ce dernier. Son pantalon large se baissa. Son sexe se dressa, tendu, à l’orée des lèvres du joueur qui ne se fit pas prier pour en profiter. La main d’Ixe partit, se posa sur la fesse ferme en la poussant vers lui, et il ferma les paupières. Sonja escalada le dos de Mose en lui mordillant la nuque, curieuse du va-et-vient que faisait le sexe de son collègue à l’intérieur de la bouche du joueur.

– Affreux, ce que ça m’excite ! gémit-elle en se mordant la lèvre. Tu veux que je te le prépare ?

Tout à la fascination de son membre allant et venant entre ces deux chairs roses, Mose parvint à répondre. Sa main caressa doucement la joue d’Ixe.

– Oui.

Sonja bondit à côté du joueur. D’un coup, elle lécha langoureusement la joue de ce dernier, bifurquant au passage pour joindre sa bouche et remonter le long de la hampe qui s’y mouvait. Puis elle sauta, légère, au pied du lit et écarta les cuisses du jeune homme pour plonger les doigts entre ses fesses. De réflexe, le poing de ce dernier se resserra sur les draps noirs. Mose se releva avec un petit coup d’œil sur l’activité de sa partenaire. Il ôta son pantalon.

– Comment il est ?

– Serré. Juste comme tu aimes.

Puis elle se mit à genoux pour enduire largement ses doigts d’un produit lubrifiant. Ixe se raidit quand elle poussa au niveau de son endroit le plus intime. Durant quelques instants, Mose observa ces deux membres roses aller et venir dans le corps du joueur, la manière dont les abdominaux de ce dernier s’en contractaient et la vision fascinante de son visage détourné dont quelques mèches en bataille en rehaussaient la sensualité. Alors que Sonja donnait un petit coup de langue sur le bout du sexe de ce dernier, le corps d’Ixe eut un tressautement, le faisant rire. Il se redressa alors soudain pour enlacer Sonja en roulant sur lui-même dans le mouvement. Elle se retrouva sur le dos, Ixe la dominant avec un sourire amusé.

Puis doucement, celui-ci descendit sur son corps, embrassa les pointes roses de ses seins, y fit rouler ses doigts, baisa lentement chaque ligne de son tatouage, tandis que Mose s’emparait du pot de lubrifiant pour en enduire son sexe. Les minuscules caméras volantes de la pièce tournèrent, cherchèrent le bon angle. La langue d’Ixe pénétra entre les deux petites lèvres, lécha doucement. Sonja lâcha un miaulement retenu, ses doigts cherchant l’appui du matelas. Puis Mose, pesamment, posa les deux genoux derrière Ixe, baisa sa nuque, glissa les mains sous son ventre pour relever son bassin. Une fois les fesses de ce dernier juste à bonne hauteur, il plaça son membre dur à leur entrée et poussa longuement. Un souffle émana des lèvres d’Ixe. Son crâne s’enroula vers le matelas, faisant frôler ses mèches claires contre le drap. Plus vite qu’un chat, Sonja lui échappa, se retournant pour lui présenter son arrière-train. Durant un moment, elle regarda les deux hommes s’activer, les mouvements lents du bassin de Mose, ses cuisses qui se contractaient, le plaisir évident, massif, d’Ixe à chacune des poussées qui se faisaient en lui. Puis elle fit un clin d’œil à son partenaire et celui-ci saisit brusquement Ixe par les épaules, le redressant en le tirant vers lui. Enfin, Sonja recula pour s’empaler sur le sexe libéré de ce dernier.

Cette fois, Ixe gémit profondément. Les paupières fermées, il posa une main sur les hanches de Sonja, l’autre derrière lui, sur la tête de Mose qui dévorait son cou.

– Merde, haleta-t-il.

Il ne s’était pas attendu à une telle combinaison. Chacun des membres de ce trio était en train de perdre ses moyens : Sonja, pantelante, une main entre ses cuisses pour se caresser en accord avec ses mouvements de bassin. Mose dont la tête se tendait vers l’arrière, Ixe dont tout le corps était devenu tremblant, les muscles faibles et dont les gémissements s’envolaient sans plus aucune retenue dans la pièce.

Puis, lorsqu’il fut évident que ce dernier était sur le point de jouir, la voix de Sonja s’éleva.

– Mose ! l’avertit-elle, dans l’urgence.

– Oui.

Les mouvements de ce dernier se firent plus rapides, plus rapprochés, plus violents. Sonja se cala automatiquement sur son rythme, donnant de brusques coups de reins vers l’arrière exactement en même temps que Mose lançait ses hanches vers l’avant. Ixe perçut la jouissance monter, monter… Le visage de Sonja se plaqua contre le drap dans le plaisir, sa main se resserrant contre son clitoris tandis que son corps se contractait et soudain tout devint blanc. Le plaisir explosa. Ixe s’effondra sur elle tandis que les affres de la jouissance le dévoraient et que Mose continuait à aller et venir fortement en lui, cherchant son propre orgasme, majorant celui du joueur et, enfin… enfin, il les rejoignit en quelques mouvements non retenus.

Lorsqu’Ixe rouvrit les paupières, il était allongé sur le dos, le visage de Sonja sur sa poitrine et Mose accoudé à ses côtés, les yeux fixés sur les écrans flottants de la pièce.

– Regarde, dit ce dernier.

Les écrans s’étaient figés, cessant d’afficher les images de leurs ébats pour faire apparaître un total de chiffres dont plusieurs clignotaient en rouge. Ixe se rendit compte qu’il s’agissait du bilan du nombre de spectateurs et de la part réciproque que cette partie de jambe en l’air leur avait permis de remporter.

Il se sentit pris de vertige.

Connerie de la vie. Il venait de gagner plus d’argent en une heure qu’à chaque fois qu’il risquait sa peau dans un nouveau match de discball.

Encore

Encore

La porte claqua contre le mur, alors que les lèvres de Colin se trouvaient sur les siennes et ses mains sous son t-shirt.

Victor chercha un appui sur le rebord du meuble de cuisine attenant, faisant chuter le porte-clés qui s’y trouvait tandis que Colin refermait d’un coup de pied la porte de son appartement. À aucun moment, leurs bouches ne se quittèrent. Son t-shirt fut enlevé d’un geste empressé, tomba au sol, les lèvres de Colin se retrouvèrent contre sa clavicule. Victor tendit la tête en arrière, pantelant, et crispa les doigts sur les épaules de Colin. En le sentant descendre pour embrasser son torse, il frémit, résista à le pousser plus bas avec ses mains, vu mille images de Colin avec son sexe entre ses lèvres… Iraient-ils jusque-là ? Alors qu’ils traversaient la ville dans sa voiture, Colin lui avait avoué qu’il se doutait depuis un moment de son homosexualité. Il en avait même parlé avec d’autres joueurs. Victor n’avait su qu’en penser. Alors que ses tétons se faisaient aspirer l’un après l’autre, il haleta.

D’après ce que Colin lui avait dit, ce n’était pas tout à fait sa première fois. Il avait déjà eu quelques expériences penchant du côté de l’homosexualité, mais jamais abouties : du voyeurisme, surtout. Une fois, un autre type qu’il avait laissé le sucer, rien de plus. Victor se demandait, si les deux autres joueurs n’étaient pas entrés dans la douche, s’il se serait contenté de ça : décharger dans sa bouche, et puis plus rien. Mais Colin l’avait embrassé, caressé, fait jouir, et manifestait désormais le désir de le pénétrer. Pourquoi lui ? Il ne le savait pas. Colin était l’archétype de l’hétéro curieux : le genre de type à satisfaire une curiosité tout en sachant qu’il n’irait jamais plus loin. Il en avait déjà connu des comme ça. Sur le moment, il s’en moquait pourtant : qu’il se serve de lui, s’il le voulait. Il le désirait tellement qu’il s’en foutait totalement.

Il accueillit le retour des lèvres de Colin sur les siennes avec envie. Celui-ci ne le prendrait donc pas dans sa bouche, il s’en était douté.

Avec empressement, il lui retira à son tour ses vêtements, se laissa pousser plus loin dans la pièce, butant contre la table de la cuisine. Lorsque Colin l’y retourna, il ne fit rien pour retenir ses gestes, s’agrippant simplement au meuble de bois, et il se crispa quand son pantalon fut descendu. Il entendit le bruit qu’il espérait, celui qui annonçait la suite à venir : la fermeture éclair du jean de Colin, et qui lui parut être le son le plus érotique qui pouvait parvenir à ses oreilles. Puis il sentit sa verge, si dure, si ferme, entre ses fesses. L’excitait-il à ce point pour qu’il veuille si vite le pénétrer ? Était-ce dû à ce qu’il avait vu dans les douches ? Le voir se faire posséder par ces autres joueurs lui avait-il tant plu ?

Le sexe de Colin frotta contre ses muscles, glissant entre ses lobes de chair, stimulant à chaque passage l’entrée fine de son corps, celle dans laquelle Victor voulait tant qu’il se glisse. Sa voix grave s’éleva :

– Tu en as envie ?

En réponse, Victor poussa des fesses contre lui, tremblant.

– Oui.

Mais Colin ne le pénétra pas pour autant. Seulement continua-t-il à se masturber entre ses fesses, les pétrissant et les resserrant contre son sexe. Puis il s’arrêta enfin et étira ses muscles de manière à dégager son orifice.

Victor lâcha une brusque expiration. Il voulait le sentir en lui. Il le voulait si fort.

– Là ?

– Oui, souffla Victor. Oui, là.

L’excitation rendait son souffle erratique et sa respiration laborieuse.

Alors, Colin écarta plus encore sa chair et s’enfonça en lui. Victor se raidit. La sensation de sa verge l’emplissant l’excita si fortement qu’il fut comme proche de jouir. De réflexe, il retira l’une des mains avec laquelle il se tenait à la table et la glissa devant ses cuisses. En enserrant son membre, il tourna toutefois la tête vers Colin. Celui-ci acquiesça.

– Tu peux, lui confirma-t-il, comme s’il avait compris la question silencieuse qu’il lui adressait du regard.

Puis il se recula et, lorsqu’il s’enfonça de nouveau en lui, Victor lâcha un profond gémissement. Il avait fantasmé sur plusieurs de ses coéquipiers, mais avec aucun d’autre autant qu’avec Colin. Il avait désiré sa chair en lui, ses coups de reins, il s’était caressé tellement de fois en l’imaginant en train de le pénétrer… Le vivre soudain rendait l’acte comme irréel, le plaisir irradiant de manière si forte, en lui, qu’il doutait de pouvoir résister longtemps. Même sa main sur son sexe lui semblait être de trop : il se contentait de le tenir, n’y faisant que de rares va-et-vient tant il craignait de jouir trop vite. Seuls ses gémissements laissait-il s’exprimer sans entrave, sa voix s’élevant au fur et à mesure que Colin se mouvait en lui, témoignant de son plaisir alors que son visage se pressait contre la table et que ses yeux s’humidifiaient.

Puis Colin commença à claquer plus rapidement contre ses fesses et Victor gémit plus fort. Son corps entier tremblait, le sexe de Colin frottant à chaque fois contre l’endroit le plus sensible de son corps, créant des décharges qui envahissaient puissamment ses nerfs, et il se sentit proche de succomber lorsque, soudain, les coups de reins cessèrent.

Colin se retira et, pendant un instant, Victor eut peur qu’il ait joui. Il ne s’en était pas rendu compte, pourtant. Ou qu’il ne veuille plus continuer.

Mais il le tira simplement par la main puis le positionna sur bord du canapé. Sur le dos. En s’allongeant, Victor fut décontenancé en se rendant compte que, dans cette position, il ne pourrait plus rien lui cacher de sa masculinité. Il laissa un coussin se faire placer sous ses hanches, et finit de relever lui-même son bassin en attrapant ses cuisses. Colin posa alors les mains juste au niveau de la pliure de ses genoux, l’exposant plus encore et, d’un coup, alors qu’il se penchait pour s’emparer de ses lèvres, il le pénétra de nouveau.

Immédiatement, Victor gémit, enserra sa nuque en l’embrassant plus ardemment, sentant sa verge aller et venir à l’intérieur de lui. La tête lui tournait et le plaisir incendiait si vivement son corps qu’il ne parvenait presque plus à trouver son souffle. En de longues poussées, Colin le prit, comblant sa chair, claquant contre la peau devenue sensible de ses fesses et le faisant s’enfoncer à chaque fois plus profondément dans le coussin.

Le rythme s’accéléra, leurs gémissements se mêlèrent puis, d’un coup, en de longs va-et-vient plus secs et nerveux, Colin atteint l’orgasme, se déversant en lui avec force.

Allongé, Victor n’osa plus bouger. Il n’avait pas joui, mais ça lui parut sans importance, tant ce qu’il venait de vivre avait été fort. Toujours à l’intérieur de lui — il pouvait sentir sa verge l’emplir et encore pulser — Colin se redressa alors, et il enserra son membre. L’instant suivant, il se mit à le caresser avec tant de vivacité que Victor se raidit et qu’il n’eut besoin que de quelques mouvements pour se répandre à son tour. L’orgasme l’envahit, le faisant se resserrer contre le sexe de Colin et il entendit gémir alors que sa verge se contractait de nouveau en lui.

Enfin, il resta pantelant, couvert de sa propre substance et le bas du corps ouvert tandis que Colin se redressait.

Il ferma les paupières.

Il restait désormais à savoir ce que Colin voudrait faire de lui : le mettre dehors, probablement. Lorsqu’il rouvrit les yeux, il vit que, sur ses lèvres, un petit sourire en coin s’était de nouveau affiché. Toujours allongé, Victor le regarda aller vers le frigo, en sortir une bière, puis une deuxième, lui en montrer une.

– Tu en veux ?

– Oui.

Il n’osa pas se redresser, de peur de salir le canapé.

Colin parut le comprendre car il lui lança une serviette après s’en être servi en premier pour se nettoyer.

– Tu peux l’utiliser.

Victor acquiesça.

Colin se posa lourdement à côté de lui tandis qu’il s’essuyait.

– Tu…

Victor le sentit passer les mains dans les cheveux sur son front, le caressant doucement. Il leva le regard sur lui, profitant de l’instant. Lorsqu’il s’assit, il attrapa la bière qu’il lui tendit. Un baiser suivit aussitôt, long et langoureux, au goût de malt.

– Tu veux recommencer ? dit Colin dans un sourire.

Victor rit brièvement. Il but une gorgée.

– Oui.

– Oui, confirma Colin.

– Pas tout de suite, modéra Victor.

Colin acquiesça, avant de lui caresser le crâne, doucement.

– Oui. Après la bière, juste.

Et le sourire qu’il lui adressa revêtit, au-delà de son ambiguïté habituelle, une forme de complicité.

Maintenant

Autrice : Valéry K. Baran.

Genres : PWP, foursome, M/M/M/M, érotique, romance.

Résumé : Des douches des vestiaires. Ou de la nécessité de suivre ses pulsions lorsque, après avoir consciencieusement veillé à ne jamais montrer son homosexualité dans le milieu du sport, l’on voit son coéquipier se diriger vers les douches avec un clin d’œil significatif à son intention.

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MaintenantEncore

Maintenant

Les plastrons et les épaulettes claquèrent tandis que Victor pénétrait dans les vestiaires avec les membres de son équipe. Le public criait toujours au-dehors, hurlait, acclamait. La sueur coulait sous leurs casques. Il se posa lourdement sur le banc, ôta lentement ses protections et, plus progressivement encore, commença à se dévêtir, prenant son temps, marquant des pauses. Les autres se bousculaient en s’amusant et l’euphorie de la victoire les rendait plus surexcités qu’ils ne l’avaient été avant le match. Victor, lui, resta à l’écart de ça.

Petit à petit, il les vit se déshabiller, passer les uns les autres à la douche, remettre leurs vêtements de ville, puis sortir. D’autres équipes avaient pris leur suite, dehors, comme en attestaient les applaudissements des spectateurs et les appels au micro du commentateur. Seul Victor resta assis, encore en short, tandis que ses coéquipiers quittaient la pièce. Il attendait toujours de se retrouver seul avant de se laver. Ce n’était pas quelque chose qu’il se laissait aller à faire avec les autres. Il réagit à leurs boutades habituelles concernant sa pudeur présumée en faisant semblant de s’en amuser. Colin, cependant, n’était pas encore sorti. Il tâcha de faire comme s’il ne voyait pas son corps nu. Il fixa ses pieds, attendant.

Il détestait les passages aux vestiaires comme d’autres haïssent les fêtes de fin d’année, ou tous ces autres moments pour lesquels il était attendu un état d’esprit. Ce qu’il aurait dû éprouver, il le savait : l’impatience, la peur, l’exaltation, la franche camaraderie, les effusions viriles, frappes sur l’épaule, et l’amitié tellement dénuée du moindre sous-entendu qu’on pouvait se palper les fesses sans qu’il y ait là de geste déplacé. Pourtant, chez lui, tout était déplacé : ses pensées, lorsque son regard se posait sur les corps nus de ses camarades, ses réactions physiques lorsque ceux-ci le touchaient, ses perceptions lorsque l’un d’eux lui souriait d’une manière qui aurait pu signifier toute autre chose qu’une simple expression d’affection… Surtout avec Colin. Colin dont les sourires en coin semblaient toujours porter en eux un second degré, Colin qui ignorait la pudeur, Colin qui devait être le seul type au monde capable de faire des étirements, entièrement à poil, à l’intérieur des vestiaires, Colin qui était resté seul, dans la pièce encore saturée d’odeur de sueur alors que les clameurs du public noyaient toute possibilité de conversation dans un désordre sonore.

Puis Colin se redressa et, lorsqu’il se positionna debout face à lui, Victor put voir que son sexe affichait un début d’érection. Surpris, il releva le visage, reconnut l’un de ses habituels sourires en coin, alla jusqu’à chercher son regard… Et patienta.

Soudain, l’attente ne fut plus si pénible. Elle était devenue fébrilité, ferveur, instant suspendu dans le temps où tout était possible, où le moindre acte serait porteur d’une signification plus forte que tout ce qui avait pu se produire précédemment : provocation ou moquerie… invitation, peut-être. La porte des vestiaires s’ouvrit à ce moment et, si Colin attrapa sa serviette pour s’en entourer rapidement le bassin, il ne se dirigea vers les douches qu’après lui avoir lancé un clin d’œil.

Victor eut un temps d’hésitation. Il le regarda passer derrière la paroi carrelée, plus loin.

Alors, aussi négligemment que l’imposait l’arrivée de leurs collègues, il se leva. Son regard effleura le sol, se releva lentement vers les deux hommes qu’il salua de la tête, se dirigea vers l’endroit où Colin avait disparu. Il sentait son pouls battre si distinctement dans ses tempes que sa tête lui tournait.

Une fois arrivé à l’entrée de la douche, il se posa contre le mur pour profiter du spectacle qu’il découvrit. Adossé au carrelage au fond de la pièce, Colin avait renversé la tête sous l’eau chaude et son sexe était, cette fois, entièrement dressé. Un nuage de vapeur commençait à se diffuser au sol et les cris du public assourdissaient jusqu’au tapotement des gouttes à ses pieds, les isolant. Victor n’hésita pas. Sa respiration s’était accélérée et son esprit n’était plus fixé que sur le corps qui se dressait face à lui. Le sexe tendu qui l’appelait. D’un pas mesuré, il marcha vers lui, ôta en chemin son short qui ne dissimula plus sa propre érection puis, une fois parvenu à sa hauteur, d’un coup, il tomba à genoux. Comme en extase. Et prit sa hampe dans sa bouche. C’était ce qu’il voulait, ce qu’il avait crevé de faire toutes les fois où il l’avait vu nu devant lui. Les doigts de Colin entrèrent dans sa chevelure, s’y serrèrent, et il enfourna profondément sa verge, suça, aspira, se gava de cette chair chaude qu’il désirait en lui, la faisant glisser sur les parois de sa bouche, la surface de ses lèvres, la possédant comme il aurait aimé qu’elle le possède. Ses mains se crispaient sur les fesses de son partenaire, palpaient les muscles à sa portée, y enfonçaient les doigts, tandis qu’il continuait à aller et venir le long de son sexe et que l’eau leur tombait toujours dessus.

Il aurait aimé prendre sa propre verge dans sa main, mais il ne savait pas s’il pouvait se le permettre. Peut-être que Colin n’avait besoin que de drainer l’excitation née de leur match, peut-être qu’il n’acceptait sa bouche que parce qu’elle lui procurait ce qu’une femme aurait pu lui offrir ; il ignorait si le voir dans sa masculinité, avec ses gestes et ses besoins d’homme, risquerait de le faire fuir. Il ne se posa pas plus de questions. La chair dans sa bouche l’échauffait profondément et il accéléra ses allées et venues, jusqu’à ce que Colin resserre les doigts sur son crâne et jouisse dans un mouvement de hanches et une avancée plus vive des reins. Au comble de l’excitation, il avala ce qui se présenta à lui, conscient que son propre sexe pulsait d’envie. Lorsqu’il relâcha celui de Colin pour relever le visage, il fut surpris de le voir regarder ailleurs : derrière lui, avec un sourire amusé. Aussitôt, il se retourna. Les deux hommes qui étaient entrés dans les vestiaires — deux joueurs d’une autre équipe — se tenaient à l’entrée de la douche, nus également, et ils le fixaient avec une inclinaison particulière des lèvres.

Leurs sexes, à eux aussi, étaient dressés.

Alors, Victor sut ce qui allait se passer. Et l’attendit avec une profonde fébrilité. Le premier avança, lui présenta sa verge, comme il était encore à genoux devant celle de Colin. Et, puisqu’il ne désirait rien de plus, il s’empressa de la prendre dans sa bouche, tandis qu’il tendait la main pour caresser dans le même temps celle du deuxième joueur. Longuement, il aspira, conscient au fond de lui-même qu’il était en train d’enfreindre toutes les règles qu’il s’était fixées durant toutes ses années dans le milieu du sport : celle de ne jamais coucher avec un autre joueur, celle de ne jamais montrer son homosexualité… Les autres membres de son équipe, de plus, n’étaient pas loin. Il ignorait ce que pourrait raconter Colin après un tel évènement, il ignorait ce qu’il pourrait se produire si d’autres entraient. Sur le moment, pourtant, il s’en moquait. L’excitation, violente, embrumait son cerveau et il suça avec délectation, passa d’une verge à l’autre, les prenant chacune leur tour dans sa bouche, caressant l’autre pendant ce temps… Colin se tenait à côté de lui, passant par moment les doigts dans les mèches trempées de ses cheveux, descendant sur sa joue, en des gestes si doux et si troublants qu’il finit par lâcher la hampe qu’il aspirait pour presser son visage dans sa paume, se gavant de son contact.

Un signe le fit alors se relever et il suivit l’invitation de son partenaire à s’appuyer contre le mur. Sans le lâcher du regard, il y posa les deux mains, inclina les reins et écarta les cuisses. Son excitation était à son paroxysme et son sexe si tendu qu’il le sentait pulser. Il laissa tomber son visage vers l’avant et ferma les paupières, dans l’attente et l’envie. Des mains se posèrent sur ses hanches, le faisant haleter et pousser de réflexe vers l’arrière. La première verge qui s’enfonça à l’intérieur de lui, aidée par l’eau qui persistait à s’écouler sur eux, le fit gémir. Il voulait ça, oui, c’était tout ce à quoi il avait toujours rêvé lors de ces temps de silence dans les vestiaires, lors de ses contemplations discrètes des corps nus de ses camarades, lorsqu’il les voyait partir se laver en se débrouillant toujours pour être trop lent ou trop rapide pour les y croiser… Il serra les dents sur ses lèvres alors que le sexe qui le pénétrait coulissait dans son corps, frottait contre sa prostate, provoquant en lui des éclairs de plaisir qui éclataient en d’innombrables piques qui se propageaient jusqu’à l’intérieur de son ventre. Les va-et-vient suivirent, s’intensifiant et le faisant presser de plus en plus fortement les mains contre le carrelage pour ne pas glisser, serrer ses lèvres l’une contre l’autre pour s’empêcher de gémir, retenir parfois sa respiration. Il ne savait toujours pas s’ils le voulaient en tant qu’homme ou en tant que corps à leur disposition et craignait que toute manifestation trop nette de sa virilité — sa voix comprise — casse ce qui était en train de se produire. Alors, il retint ses manifestations d’extase tant qu’il le put, jusqu’à ce que le plaisir pulse même à l’intérieur de sa tête, jusqu’à ce qu’en de longs coups de reins, plus hachés et plus rudes, l’homme qui se trouvait derrière lui atteigne la jouissance…

Lorsqu’il se retira, il ne bougea pas de posture. Pas le moindre instant, il ne resserra les cuisses ou redressa son torse. Seulement, il attendit. Son sexe gouttait d’excitation et tout son corps était tendu dans l’attente et le désir de ce qui allait suivre.

Enfin, un autre homme le prit : le deuxième joueur qui était entré dans la douche. Il le comprit en voyant Colin s’approcher de son visage. Il releva le sien vers lui, le fixa malgré la force de son trouble. Lorsque Colin s’empara de ses lèvres, il se versa entièrement dans leur baiser, tordant le cou pour rester au plus proche de lui, pour en avoir plus, pour garder plus longtemps son contact. Et il gémit quand celui-ci se rompit, autant de frustration que de plaisir parce que le sexe qui le pénétrait venait de se presser contre la partie la plus sensible de son anatomie et que des décharges d’extase le lançaient dans tout son corps. Le rythme s’intensifia et il haleta, souffla, frémit tandis que les poussées se faisaient plus rapides. Son sexe était dressé à son plus haut niveau, si dur, presque douloureux tant il avait envie de jouir. Il aurait voulu l’empoigner, lui offrir la caresse qui lui manquait pour se propulser vers la jouissance, mais il craignait de se permettre ce geste et il peinait de toute façon tellement à se maintenir sur le carrelage glissant qu’il ne risquait pas de s’y appuyer d’une seule main. Les coups de reins se firent plus rapides, percutant à chaque fois la masse de son corps qui lui procurait le plus de plaisir, et il serra les dents alors que son partenaire progressait vers l’orgasme. Quand il sentit une main s’enrouler autour de son sexe, il rouvrit des yeux embués pour découvrir le visage de Colin auprès de lui, surpris qu’il le caresse soudain.

Quelques mouvements suivirent, aussi rapides et puissants que ceux en lesquels l’homme derrière lui le pénétrait et, d’un coup, il jouit. Violemment. Le plaisir explosa dans tout son corps, l’emplissant des traînées incendiaires de l’extase, et le vidant en même temps : de sa semence, de son énergie… Au point qu’il ne parvint à rester appuyé contre le mur que parce que l’homme derrière lui le maintint en place.

Lorsque celui-ci eut atteint son orgasme à son tour, Victor glissa au sol, finit étendu sur le carrelage, l’eau tombant toujours sur sa peau et lavant son corps comme les traces de leur étreinte, emportant tout dans un tourbillon liquide.

En sentant l’eau s’arrêter de se répandre sur son visage, Victor rouvrit les yeux. Colin venait de fermer le robinet et il se tenait au-dessus de lui, des gouttes tombant de sa chevelure et sinuant sur sa chair. Une brume de chaleur persistait dans la salle, enveloppant son corps comme un halo. Elle ne tarderait pas à se dissiper. Un petit sourire en coin était revenu sur les lèvres de son coéquipier et, de nouveau, son sexe affichait un début d’érection. Victor songea qu’il était le seul à ne pas l’avoir pénétré. À cause du brouhaha persistant, Colin s’accroupit pour lui parler à l’oreille.

– Tu veux rentrer ?

– Où ?

– Chez moi.

Victor apprécia la promesse de ces paroles, la laissa entrer dans son corps et réchauffer autant son bas-ventre que l’intérieur de sa poitrine.

– Maintenant ?

– Oui.

– Maintenant, alors, confirma-t-il.

Il n’avait pas envie d’attendre, puisque Colin le voulait en tant qu’homme.

Maintenant.

Petite bêtise, grammes résiduels et six pieds dans un lit

Autrice : Valéry K. Baran.

Genres : F/F , bisexualité.

Résumé : Il est des matins où tout est drôle ou lamentable, ou à pleurer. Remets tes yeux en face des trous et ne regarde pas derrière toi : on vit tous avec nos conneries ! Hé Ho, poulette, tu m’écoutes ? Et arrête de te marrer, va.

Petite bêtise, grammes résiduels et six pieds dans un lit

– Allez, chuchote Clémence, le regard pétillant dépassant des draps dans lesquels elle est profondément blottie.

Nathalie plisse les lèvres en une petite moue, hésitante. Le bleu gris de ses prunelles semble aussi pâle que la lumière matinale et leurs visages ne sont qu’à quelques centimètres l’un de l’autre.

– Tu ne veux pas le lui dire toi-même ?

– Pas motivée.

Le ton de Clémence est celui d’une gamine, l’éclat de ses yeux se faisant rieur, comme si ce qu’elles s’apprêtent à faire n’est qu’une bêtise sans importance.

Nathalie se renfonce dans la couette. Lorsqu’elle déglutit, sa gorge sèche lui fait mal. Elle cherche du regard une bouteille d’eau à proximité.

– Je dois avoir encore au moins trois grammes, gémit-elle à voix basse, et je ne suis pas sûre de pouvoir aligner plus de deux neurones pour bredouiller quelque chose d’intelligible.
La fin de sa phrase se finit dans un rire étouffé, que Clémence partage aussitôt, la blancheur de ses dents ressortant au rebord du drap clair.

D’un air coquin, cette dernière jette alors un œil aux jambes masculines qui dépassent de l’autre côté de la petite brunette près d’elle. Puis, elle sort légèrement le nez de la couette, méfiante quant à la température extérieure. L’air est frais ; sa peau est nue ; ses vêtements sont elle ne sait où. Elle a envie de retourner sous la chaleur des draps, mais les balance tout de même de côté en un acte de bravoure, tandis que Nathalie y enfouit plus profondément le bas de son visage, et s’assoit au bord du matelas. L’absence brusque de contact sur sa chair la fait frissonner. Elle resserre les pieds l’un contre l’autre sur l’amas de vêtements qui jonche le sol. Misère… Apercevoir son débardeur sur le dossier de sa chaise de bureau la fait se lever, une grimace se peignant sur ses lèvres quand elle prend conscience de la manière dont son crâne se met à pulser, ainsi que l’état dans lequel est l’appartement. Elle passe les doigts dans ses cheveux emmêlés. Un instant, elle se demande s’il est seulement possible de retrouver quoi que ce soit dans ces tas d’habits, roulés-jetés-propulsés à l’angle de la porte d’une armoire – tiens voici son soutien-gorge. Cette petite victoire lui procure du courage, lui permettant de se couvrir la poitrine, avant d’enfiler son haut. Puis, comme sa culotte lui échappe et que, bien que ça la fasse rire, se promener cul nu ainsi ne lui soit pas habituel, elle se décide pour le caleçon masculin qu’elle voit traîner plus loin, un peu bouffant et avec des carreaux, s’en amusant. S’en attifer lui donne une drôle d’allure, la couture du vêtement lui frôlant curieusement l’entrejambe. Il y a un quelque chose de sexuel, là-dedans, qui ne lui déplaît pas. Elle en expérimente plus nettement la sensation lorsqu’elle fait quelques pas et passe à son poignet l’élastique qu’elle déniche plus loin, en attendant de pouvoir se coiffer.

L’appartement est dans un état… lamentable ! Risible ! Elle ne sait comment le dire autrement. À prendre en photo panoramique et à envoyer sur Facebook. Voilà qui ferait rire les copines, tiens. Partout s’amassent des vestiges de la soirée passée : verres d’alcool, morceaux desséchés de pizza, mégots, cendriers pleins, huile pour massage au bouchon disparu, et des sapes, et des morceaux de cigarettes déchiquetés, et des cadavres de bouteille, et des emballages de préservatifs… Youhou ! La fête, quoi. La débauche. La jeunesse. Le grand n’importe quoi, mais le bon n’importe quoi : celui qui fait marrer et qu’on a envie de raconter plus tard, qui reste avec le temps et sur lequel les copains nous charrient même plusieurs années après, et qui peut faire rire aux larmes, parfois, aux dernières heures d’une soirée un peu arrosée. Elle a envie de rigoler. Il doit lui rester encore quelques grammes, à elle aussi. Il est hors de question qu’elle prenne la voiture aujourd’hui, songe-t-elle soudain. Elle risquerait de se faire arrêter pour alcoolisme en plein jour : la honte ! « Mais non, m’sieur l’agent, c’est juste que j’ai pris une grosse cuite hier soir et… » Elle imagine la scène tout en se dirigeant d’un pas léger vers la salle de bains. Non, non, non, non. Elle restera toute la journée chez elle, passera à la rigueur à la supérette au coin de la rue d’en face et bouffera du chocolat toute la journée, entre deux clopes, boira de l’Orangina. Son haleine doit être un avant-goût de la porte des enfers, elle pourrait tuer le joli cœur de voisin du dessous s’il lui venait l’idée regrettable de sonner une fois de plus à leur porte. « Vous avez du sel, les filles ? — Non ! » Il faut faire quelque chose.

Un instant, Clémence jette un regard aux deux larves qui cuvent dans les draps enroulés autour de leurs jambes, une longue chevelure d’ébène apparaissant, là, une cuisse masculine largement découverte, une bouche ouverte à gober les mouches… Ah, elle est belle, la jeunesse ! C’est eux qu’elle devrait prendre en photo, en fait, en les identifiant bien clairement sur le net. Non, elle n’est pas si mauvaise, mais ce serait amusant. Et il ne faut jamais se priver de songer à quelque chose de drôle. Elle imagine déjà le commentaire qu’elle pourrait y associer et les réactions des autres, dessous. Elle se trouve bête.

Puis elle file dans la salle de bains.

Elle a une gueule, mazette ! Tu es belle, dis donc. Tu as dormi dans un sac poubelle ?

La barrette à fleurs roses qui traîne sur le rebord du lavabo tombe à pic pour relever la masse informe de ses cheveux.

« Les jeunes d’aujourd’hui n’ont plus aucune distinction », dirait Nadine, sa collègue. Bien balancé, poulette. Ah, cette pauvre jeunesse totalement égarée ! Sortez les drapeaux ! Brandissez les baïonnettes ! Un petit coup bien enfoncé tout en bas des reins devrait remettre tout le monde dans le droit chemin ! Elle se fait rire toute seule.

La fraîcheur du dentifrice dans sa bouche soulage agréablement sa sensation d’haleine fétide.

Tandis qu’elle se penche sur le lavabo, une claque sur ses fesses la fait sursauter. En se retournant, elle aperçoit Nathalie, passant près d’elle. Comme toujours, le port d’épaule de cette dernière est droit et sa démarche légèrement bourgeoise, ses longs cheveux noirs ondulant dans son sillage. Le regard complice que la brunette adresse à Clémence fait pétiller les yeux de cette dernière, les lèvres fermées sur sa brosse à dents. Puis Bob ? Tom ? — mince, comment pourrait-elle l’identifier sur Facebook si elle n’est plus capable de se souvenir de son nom ? — suit Nathalie, tandis qu’elle entre dans la douche. Son sourire à lui est le charme à l’état pur. Elle se fait honte, à avoir oublié comment il s’appelle. Elle prend tout de même quelques secondes pour contempler ses fesses. Il faut reconnaître que Roméo a tout pour plaire. Sportif, endurant, inventif… Pas un mot de trop, une assurance à toute épreuve et même de l’humour lorsqu’il en faut… Vous avez réussi le test d’entrée, monsieur. Vous aurez peut-être le droit de revenir. Et puis il est beau comme un dieu. Bonne pêche, pense-t-elle, tandis qu’elle se rince la bouche. Les seins de Nathalie viennent de s’écraser contre le plexiglas de la vitre de douche et Apollon a déjà glissé la main entre ses jambes.

Tandis qu’elle ressort de la pièce, Clémence ne peut s’empêcher de se moquer : tout plaisant qu’il puisse être, Cupidon s’est cependant montré incapable d’attendre une seconde avant de viser les points stratégiques. Ah, ces hommes et leur cerveau ridiculement bas placé…

Elle se fait un café, se fume une clope à la fenêtre en contemplant les allées et venues des passants et des voitures en contrebas.

Quand les deux autres sortent de la salle de bains, elle est allongée sur le lit, une jambe pliée, et a chaussé ses lunettes pour lire un document administratif de son travail. Coquetterie idiote : si Adonis n’avait pas été là, elle se serait pris un magazine people traitant du dernier bouton d’acné de Britney Spears ou du divorce de Katy Perry.

Ils ont dû vider toute l’eau chaude. Elle n’a pas été invitée. Elle se sent conne et de sale humeur. Elle a bien le droit, non ?

– Allez, casse-toi, lance-t-elle, un sourire mauvais aux lèvres et sans même lever les yeux.

Il faut qu’il y ait une salope, non ? Et puisque Nathalie se refuse à l’être…

– Tire-toi, va. Tu as bien rempli ton rôle. Maintenant, on ne veut plus de toi.

Elle redresse le visage. Casanova s’est figé juste devant elle. Clémence se prend à penser que son sang n’a pas encore eu le temps de remonter au cerveau, consciente, cependant, que n’importe qui serait pris au dépourvu par un tel accueil. Qu’est-ce qu’il attend, de toute façon ? Qu’ils partent en nuit de noces derrière ? Eh mec, tu as ramassé deux pétasses bourrées dans une boîte de nuit, hier. Tu crois que tu vas avoir une déclaration d’amour ?

– On te rappellera éventuellement à l’occasion.

Un rire sort de sa bouche. C’est mal, c’est méchant, c’est totalement stupide. Nathalie se met, elle aussi, à pouffer, rampant en serviette de bain sur le lit. Elles sont encore saoules, elles se sentent puissantes, elles ont envie d’être connes.

– Alors, qu’est-ce que tu attends ?

Puis, comme elle se rend compte qu’elle a encore son caleçon sur les fesses, elle se redresse et l’enlève rapidement, le jetant d’un geste imbécile vers lui. Nathalie s’étouffe à moitié de rire.

– Allez, tire-toi ! se mettent-elles soudain à crier, toutes deux. Va-t’en ! Barre-toi ! On n’a plus besoin de toi !

Et elles rigolent, et elles se noient dans leur hilarité. Il s’agit clairement d’une vengeance idiote de femme, d’une envie de penser qu’elles aussi peuvent être de vraies salopes, bien que ce ne soit pas réfléchi. Au moment où Apollon s’apprête à sortir, Clémence se sent prise d’un léger remords et court soudain pour lui tenir la porte, les yeux brillants et sa proximité la faisant se sentir plus taquine encore. Qu’il s’en aille, maintenant. Vite. Elle ne sait pas ce qu’elle pourrait ajouter comme connerie et elle se croit même capable de le sucer pour se faire pardonner.

Puis elle s’appuie de tout son poids sur la porte pour la refermer derrière lui, y restant quelques secondes, tandis que Nathalie écarte les pans de sa serviette et s’étale de tout son long sur les draps froissés.

En le remarquant, Clémence ironise :

– Pas encore rassasiée ?

Puis, comme Nathalie réagit par un sourire, Clémence prend une expression conquérante et balance, d’un geste négligent, le document qu’elle lisait en l’air, profitant du moment où les feuilles volent autour d’elle pour grimper, à quatre pattes, surplomber le corps de son amie sur le matelas. Lentement, elle appuie le bassin contre celui de cette dernière, savourant le contact de leurs peaux nues. Son ventre se tord cependant d’une inquiétude. Elle déglutit douloureusement.

– Ça te manque, parfois ?

Son ton est redevenu sérieux.

– Quoi ?

– La queue.

La petite tape que Nathalie lui assène sur les fesses la fait sourire.

– Mais que vous êtes vulgaire, madame…

– Horriblement…

– Parce qu’on a ramené ce mec ?

– Oui.

Nathalie prend quelques secondes avant de lui répondre.

– Non.

Puis elle enchaîne.

– Idiote.

L’expression de Nathalie est à croquer sur place, à immortaliser sur un tableau. Clémence fait une mine de petite fille coquine, essayant d’oublier le besoin qu’elle a de se convaincre qu’elles n’ont pas fait une bêtise. Elle se sent fragile.

Le regard de Nathalie sur elle n’est cependant empli que d’amour et de certitudes.

Alors, Clémence se penche sur ses lèvres, les frôlant de son souffle et, lorsque qu’elles s’embrassent de nouveau, elle oublie peu à peu leur nuit passée dont chaque trace se trouble, s’efface, se transforme en une brume pâle qui s’étiole lentement.

Vintage Gay Men

Autrice : Valéry K. Baran.

Genres : Duo homosexuel, érotique.

Résumé : Chris débarquait toujours à l’improviste. Chris était l’étudiant bohème, parasite de référence. Alex n’aurait même pas su dire comment il avait fait pour s’installer ainsi dans son existence, pas plus que pour devenir un élément de son quotidien.

Vintage gay men

Chris débarquait toujours à l’improviste.

Chris entrait, se servait un café, déambulait pieds nus sur le carrelage du salon et allait se prendre une douche avant de sauter dans la piscine. Alex le trouvait en maillot sur un transat, en train de descendre ses bières, ou avec une bouteille de champagne emmenée « comme ça » — et pourquoi faudrait-il une raison ? — sur son perron, si ce n’était en train de leur préparer un plat au fumet intriguant dans sa cuisine. Puis Chris lui parlait des histoires de cul des autres élèves de leur fac et des profs, et puis des siennes, avant de squatter tout le soir durant la terrasse de sa baraque. Chris lui piquait tous ses cours pour les photocopier et rattraper ainsi ses séances d’amphi séchées. Chris vidait trop souvent son frigo, mais se rattrapait toujours juste avant qu’Alex s’en agace avec des élans de générosité inattendue.

Chris était l’étudiant bohème, parasite de référence. Alex n’aurait même pas su dire comment il avait fait pour s’installer ainsi dans son existence, pas plus que pour devenir un élément de son quotidien, aussi habituel que le ronronnement de sa cafetière ou le reflet de son visage dans la glace vieillie de sa salle de bains. Chris était un mystère ambulant.

Lorsqu’il le vit s’approcher lentement de lui, son pantalon baggy retroussé sous ses genoux et ses poches pleines à craquer — Chris y transportait toujours toute sa vie —, et son habituelle boucle d’oreille tête-de-mort pendant à son lobe gauche, il leva simplement les yeux pour l’observer. Le voir s’asseoir en tailleur à ses côtés ne l’étonna pas. Allongé sur les lattes chaudes de sa terrasse, les oreilles bercées par le clapotis de l’eau de la piscine, il observa sa silhouette se détacher sur le bleu plein du ciel, masquant le soleil qui nimba les mèches blondes de ses cheveux d’or pur. Un temps, il se surprit à y perdre son regard.

– Ce sont des bears, lui fit enfin remarquer Chris en se montrant la photo qu’il tenait dans ses mains.

Alex leva de nouveau cette dernière au-dessus de son visage. La musculature des deux modèles, franche et puissante, témoignait d’un travail physique que ne permettait pas une salle de sport, et leur pilosité, ajoutée à la calvitie de l’homme accroupi, en faisait tout sauf des figures de mode.

– On dirait Robert Hue, marmonna Alex en s’attardant sur la barbe en collier du modèle debout.

Chris émit un léger ricanement. Il étendit ses jambes sur le bois de la terrasse.

– Je ne sais vraiment pas ce que je vais pouvoir en faire, soupira Alex.

– C’est pour quoi ?

– Travail pratique. On est censé proposer quelque chose à partir de ce cliché.

Chris se pencha pour examiner plus attentivement le cliché.

– Une histoire de bûcherons dans les bois ?

Les deux modèles se tenaient en effet devant un arbre, en pleine nature, et ce qui dépassait légèrement des doigts de l’homme accroupi ne pouvait être que l’extrémité du sexe tendu de son partenaire. Du moins, Alex avait assez usé ses yeux dessus pour en avoir acquis une certaine certitude. Chris lui aussi sembla s’y attarder : sur cet arc rebondi qui dépassait de son poing. Le fait que la photo soit en noir et blanc et que sa cuisse épaisse en masque le bas laissait un léger doute.

– Il a le droit de vous faire travailler sur ça ?

– Le prof est un connard, grogna Alex pour toute réponse.

– Tu trouves ?

Alex prit une longue inspiration et essaya de se modérer.

– Cyprien est un connard, corrigea-t-il. S’il avait trouvé mieux à faire qu’insulter son voisin de gauche en le traitant de PD, on n’en serait pas là. Si le prof avait trouvé une meilleure punition que de nous filer ce cliché sur lequel bosser, on n’en serait pas là non plus. Ou au moins une punition individuelle… Il n’y a que cet abruti qui a eu des propos homophobes, autant que je le sache, pas le reste du groupe.

Chris ne dit rien, considérant seulement la photographie avec attention. Lorsqu’Alex dirigea son regard vers lui, il le vit pencher la tête vers l’arrière. La mèche de cheveux plus longue qu’il gardait entourée de ficelles colorées, à la Anakin Skywalker, lui descendit dans le dos et Alex remarqua l’arbre qui se détachait un peu plus loin sur l’azur du ciel, le vent faisant bouger les feuilles de sa cime. Comme sur la photo. Son esprit vagabonda.

– On disait déjà « bear », à l’époque ?

– Bien sûr, commenta Chris.

Alex se demanda comment il pouvait en être si sûr, mais se garda d’en faire la remarque. Chris était gay. Chris devait forcément savoir des choses que lui ignorait, ou du moins avoir une culture plus poussée que lui à ce sujet. Si ça se trouvait, Chris ne bloquait pas comme lui sur l’apparence des deux types du cliché. Peut-être aimait-il les bears ?

– C’est quoi le thème qu’il a demandé, exactement ? l’interrogea Chris.

Alex eut un rire nerveux.

– « Vintage gay men ».

Chris succomba aussitôt à l’hilarité.

– C’est un connard, je t’ai dit, commenta Alex.

– Je le trouve plutôt culoté, pour le coup.

Chris avait ce petit sourire qu’Alex s’était habitué à lui voir parfois : celui qui, rêveur, semblait toujours voir au-delà de la surface des choses, comme s’il y avait des profondeurs à déceler qui échappait au reste de l’humanité. Un temps, alors qu’il le regardait, le vent balayant ses cheveux qui naviguaient en un désordre artistique autour de sa tête, avec les feuilles bougeant derrière lui et le ciel bleu en fond, il se demanda si Alex pouvait éprouver du trouble auprès de lui… S’il pouvait y avoir du désir, quelque chose au-delà de l’amitié. Il s’en voulut de cette pensée et tâcha de la chasser : il n’avait pas envie de toutes les filles qu’il côtoyait, pourquoi Alex aurait été différent vis-à-vis des hommes ?

– Tu voudrais me servir de modèle ? demanda-t-il toutefois tout de go.

Chris haussa les sourcils.

– Pour ce travail ?

– Oui.

Une jolie moue déforma un instant ses lèvres pleines, puis Chris souffla en reportant son regard sur la piscine.

– O.K.

***

Chris se prostituait. Ou, du moins, quelque chose comme ça. Alex avait toujours du mal à faire se connecter l’image glauque qu’il avait de cette activité avec la légèreté de Chris à ce sujet, qui discutait avec des inconnus sur des sites de rencontre, apprenait brièvement à les connaître, prévoyait des plans cul… jusque-là rien que du très banal. La différence était seulement que, juste au moment où ces derniers pourraient se concrétiser, il annonçait qu’il était tarifé. Il aurait pu coucher avec ces types sans cette précision. Il n’avait pas vraiment besoin d’argent : celui qu’il gagnait — et Alex doutait qu’il soit bien conséquent — lui servait vraisemblablement plus à s’offrir du superflu qu’à autre chose. Mais Chris le faisait quand même. Ça devait l’exciter. Ça devait exciter les types d’en face — du moins, ceux qui acceptaient, forcément. Ça devait ajouter du piment à ses rapports. Alex le supposait, en tout cas. Il ne voyait guère d’autre raison, sinon, pour que Chris se prête à ça.

Toujours était-il que, lorsqu’il avait proposé à Chris de le payer, pour ces photos, celui-ci avait accepté sans sourciller. Ce devait être normal, pour lui. Il le lui rendrait certainement l’un de ces jours en apportant une bouteille de champ’, « comme ça », comme il le disait toujours.

Il y avait un arbre, dans le bois derrière sa maison, qui ressemblait à celui de la photo : un bouleau fin, tordu, dont les taches sombres sur l’écorce rendraient sûrement bien pour des clichés en noir et blanc. Chris n’avait absolument rien de « vintage », à moins que la petite natte à la Anakin soit déjà entrée dans cette catégorie-là, mais il était « gay », c’était un « man », et ils étaient dans un coin de nature désert avec un arbre en fond ; ce serait amplement suffisant pour répondre à la photo qui lui avait été donnée.

– Tu veux que je fasse quoi ? demanda Chris en prenant l’une de ses poses cool dans lesquelles il excellait.

Ce devait être une seconde nature, pour lui. Ou le fruit d’années d’entraînement.

Alex considéra le site.

– Que tu te poses là.

Il lui indiqua le devant de l’arbre. Il y avait de l’herbe sèche, presque jaune à cause de la chaleur ambiante, et la terre avait pris des couleurs de sable. Chris se positionna. Alex chercha l’angle le plus intéressant, puis décida de s’accroupir pour inclure plus de ciel dans son cadrage.

– Tu veux que je me dépoile ? proposa Chris.

Alex eut une seconde d’hésitation.

– Oui.

Chris eut un sourire en coin — cool, toujours, parfaitement cool — et approcha la main de la joue d’Alex pour dégager l’une des mèches bleues de ses cheveux — c’était son excentricité à lui, avec les rangées de piercings de ses oreilles. Alex en fut vaguement perturbé.

– D’accord, dit Chris.

Et il ôta son t-shirt, puis son baggy délavé. Quand il attrapa le rebord de son caleçon pour l’enlever, Alex fut toutefois surpris. Il n’aurait pas dû l’être puisque Chris se contentait de reproduire ce qui apparaissait sur la photo, mais il aurait pu rester juste torse nu, pantalon légèrement baissé. Pour Chris, ça ne devait pas être dérangeant de se dénuder, toutefois. Ou probablement.

– Tu prends des poses ? lui suggéra-t-il.

Il se déplaça ensuite autour de lui avec l’appareil. Chris s’adossa contre l’arbre, leva une main au-dessus de sa tête pour saisir l’écorce, se caressa le torse avec l’autre… Il savait s’y prendre. À aucun moment, il ne lâcha l’objectif du regard.

– Change un peu.

Chris sourit.

– Comme quoi ?

Alex haussa une épaule. Il ne savait décidément pas comment aborder ce travail.

– Je ne peux pas faire comme les types de la photo. Je suis seul, lui fit remarquer Chris. Et je ne suis pas un bear.

– Pas grave.

Chris semblait réfléchir. Calculer comment il pourrait faire pour répondre au travail qu’avait demandé le prof d’Alex.

– Ton sujet, c’est bien « vintage », hein ?

– Oui. Mais j’ai déjà pensé à comment résoudre le problème. Ce n’est que des détails techniques à arranger.

Des règlements à faire avec son appareil, des retouches numériques derrière. Il y avait toujours la possibilité de donner un faux aspect vieilli à la photo pour faire comme si elle datait de plusieurs décennies.

Chris leva les yeux au ciel, pensif, et attrapa ses attributs sexuels d’un geste qui sembla rêveur pour les caresser doucement.

Alex ne sut comment réagir. La situation était inhabituelle. Il commença à se sentir véritablement mal à l’aise.

– Ne fais pas des trucs trop pornos, dit-il seulement. Sinon, je ne pourrais pas les exploiter.

Un sourire goguenard s’afficha sur les lèvres de Chris.

– Tu n’auras qu’à cadrer l’image pour que ça passe. C’est bien le cas de la photo sur laquelle tu dois te baser, d’ailleurs, non ?

Chris n’avait pas tort.

Alex resta quelques secondes dubitatif, puis il lui demanda :

– Tu comptes faire quoi ?

– Quand j’étais gamin, il y avait des images qui me fascinaient…

Chris sembla partir dans ses souvenirs, le regard au loin.

– Toutes ces statues de Dieux grecs, poursuivit-il. Avec ces positions précieuses et ces corps exposés. Peut-être qu’on peut…

Il se rapprocha de l’arbre pour y saisir un pan de lierre qu’il arracha avec force. Il l’enroula ensuite en plusieurs cercles autour de sa tête. Il avait déjà l’air plus « vintage », en effet : un aspect Bacchus, à la fois décadent et bucolique. Puis il s’adossa contre le tronc. Sa main se repositionna sur son sexe et Alex ne put s’empêcher de remarquer qu’il était légèrement redressé.

– Ça va, comme ça ? souffla Chris en fermant les paupières.

– Oui.

Il commença à prendre quelques clichés. Il fit semblant de ne pas voir que le sexe de Chris gonflait doucement, cadrant avec précision son visage ou le haut de son corps, ou effleurant à peine l’endroit où sa main rencontrait sa verge tendue. Chris renversa la tête en arrière, respirant plus fort. Tandis qu’il entrouvrait les lèvres dans l’expression d’une excitation évidente, Alex se surprit à dire :

– Continue.

Alors, il captura contre lui-même les images troublantes de cette scène à laquelle il ne se serait pas attendu à participer.

***

Lorsqu’Alex rentra de la supérette, le lendemain, Chris était allongé sur un transat du bord de sa piscine, des écouteurs dans les oreilles et son bras replié sur ses yeux pour les protéger du soleil. Alex posa ses cabas au milieu du coin cuisine et commença à les vider sans lui prêter attention.

Chris alla se poser dans l’ouverture de la baie vitrée. Il prit appui sur le montant en un déhanché digne d’un modèle de magazine.

– Alors ? Comment ça s’est passé avec le prof ?

Alex fit une moue rapide.

– On n’en a pas parlé.

Chris haussa un sourcil.

La vérité était qu’il n’avait pas rendu son travail. Que de nombreux étudiants avaient fait de même. Que l’aspect tendancieux du cliché avait été critiqué, et vertement par des étudiants qui avaient eu assez de la veille pour finir bien remontés. Et que le prof s’était contenté de répondre d’un sourire énigmatique avant de passer à autre chose. Alex avait eu l’impression de s’être fait avoir en se prêtant au jeu, pour sa part.

Il rangea sa dernière bouteille de lait dans son placard.

– Tu t’es baigné ?

– Oui, répondit Chris.

– Je vais faire pareil.

Alors qu’il allait rejoindre l’étage pour chercher son maillot, Alex se retourna cependant pour regarder le dos de Chris qui s’éloignait.

Et il se demanda si le trouble qui l’avait désormais gagné allait persister indéfiniment ou s’il finirait par s’effacer.

Sa Chair

Autrice : Valéry K. Baran.

Genres : Duo hétérosexuel, érotique.

Résumé : « Baise-moi. » Elle n’ajouta rien d’autre. Elle voulut qu’il comprenne : ce qu’il y avait derrière les mots, le besoin qui était le sien.

Sa chair

– Qu’est-ce que tu veux ?

– Que tu me baises comme une pute.

 

Alanguie contre la large vitre donnant sur la rue, les épaules serrées dans son manteau et le menton blotti au creux de son écharpe roulée, Emma perçut à peine le tintement de l’ouverture de la porte du café. Elle adressa un sourire doux à Luc en le remarquant. Il portait des gants épais et un pardessus de laine lui conférant un chic très parisien. Un air de magazine, de pages modes glacées, de boutons à défaire et de chevelure à désordonner.

Il s’assit en face d’elle.

– Ça fait longtemps que tu attends ?

– Non.

Elle se décolla de la vitre, essaya d’arborer une expression assurée, mais fixa surtout le marron griffé du bois de la table. Pour dire vrai, peut-être une demi-heure s’était-elle écoulée depuis qu’elle avait posé ses fesses sur le similicuir de la banquette du café, mais cela avait-il seulement une importance ? Elle avait usé ses yeux sur les allées et venues des passants dans la rue pour contenir le flux de ses pensées. Elle avait vécu mille fois dans son esprit, déjà, l’entrée de Luc, les mots qu’ils échangeraient et ce qu’elle attendait de voir découler de leur entrevue. Elle avait senti chacun de ces instants dans son corps, sa chair et dans sa poitrine glacée. Lorsqu’il ôta son manteau, elle suivit du regard les mouvements de ses épaules, devinant les muscles tendus sous le tissu.

– Tu prends un café ?

Elle acquiesça silencieusement, la gorge serrée, et fit fleurir un sourire qu’elle sentit loin d’être assuré. Il mourut dès l’interrogation suivante de Luc.

– Pourquoi m’as-tu appelé ?

Un infime tremblement passa sur ses lèvres.

– Tu le sais.

– Je veux dire… Pourquoi maintenant ? demanda-t-il en balançant son corps vers l’arrière, s’adossant à sa chaise en une posture qui n’avait de l’assurance que l’apparence, sa tension restant clairement perceptible.

Elle ne le lâcha pas du regard. Elle ne voulait pas lui paraître faible ou pitoyable. Un long soupir lui souleva la poitrine et elle salua le répit que lui permit le serveur en arrivant. Luc passa la commande.

Elle finit par détourner les yeux. Le serveur s’éloigna. Machinalement, elle glissa les doigts dans le col formé par son écharpe et le souleva pour y enfouir le bas de son visage.

– Parce que j’ai songé que tu le voudrais, souffla-t-elle.

Cette fois, Luc ne la relança pas et elle lui en sut gré. Elle remarqua juste l’expression d’interrogation qui marqua son visage, comme s’il cherchait en elle les mots qu’elle lui refusait.

La tasse arriva à pic pour réchauffer ses doigts. Elle les y blottit, se les brûlant à moitié.

– Comment va Alex ? demanda-t-il.

– Mal.

Elle haussa les épaules, peu désireuse de poursuivre. La vague de détails qui traversa son esprit ne fut que transitoire : aucun ne méritait de compléter le terme certes lapidaire, mais juste qu’elle avait employé. Aucun n’avait surtout besoin d’être étalé. Elle ramassa son sac, soudain nerveuse.

– On y va ?

Et elle se leva dans la foulée. Si elle remarqua à ce moment-là la tasse qui était restée pleine et chaude encore à sa place, elle n’eut en aucun cas le goût de la vider. Luc, lui, finit la sienne rapidement. Il se dressa à ses côtés.

– O.K., dit-il sans plus la regarder.

J’ai envie d’une queue, de bras autour de moi, de baisers sur ma bouche, mes lèvres, de doigts qui me serrent, du poids d’un corps sur le mien, de souffle dans mon oreille, d’une langue qui s’approprie ce qu’elle veut, et de moi qui prend, et de moi qui donne, et de moi qui ne suis plus que chair entre des mains impatientes.

 L’appartement de Luc se situait dans l’une de ces résidences bourgeoises du siècle dernier qui brillait plus par les vestiges ouvragés de sa façade extérieure que par l’état de ses couloirs. La fenêtre de son salon donnait toutefois sur une cour lumineuse d’où montaient les cris assourdis d’un groupe d’enfants, et le voile de couleur chaude qui recouvrait le vitrage conférait à son intérieur une atmosphère agréable. Emma se laissa tomber dans le canapé de cuir brun, son manteau jeté deux mètres plus tôt et ses doigts étirant déjà le tissu enroulé autour de son cou pour le libérer. En voyant Luc se rapprocher, elle sentit les battements de son cœur se précipiter. Le jeune homme prit le temps de suspendre son manteau à la patère et de faire passer son pull au-dessus de sa tête. La manière dont ses cheveux clairs s’en ébouriffèrent accrocha le regard d’Emma.

– Pourquoi maintenant ? lança-t-il. Tu avais toujours dit « non ».

– Je sais…

Elle voulait qu’il se taise, qu’il ne pose pas plus de questions. Pourquoi faudrait-il mettre des mots sur ce qu’il allait se passer, de toute façon. Négligemment, Luc balança ses chaussures contre le mur. En réponse, elle s’empressa de se débarrasser de son écharpe et de dénouer le cache-cœur qui enserrait son buste. Il l’interrogea :

– Pour ce soir ou pour plus ?

– Pour ce soir.

Elle lui fut reconnaissante de poser la question. Que ce soit clair entre eux, tout de suite. Pourvu qu’il prenne la place qu’elle lui offrait contre sa peau. Qu’il envahisse en même temps son esprit. Qu’il efface même de manière transitoire toutes les ombres qui le recouvraient.

Lorsqu’elle se retrouva en débardeur, son cache-cœur ôté, il s’immobilisa. De réflexe, elle releva les yeux sur lui, le découvrant en train de l’observer avec attention. Elle eut l’impression que celle-ci se porta sur son bras. Elle le considéra à son tour.

– Tu ne l’avais pas, celui-ci, avant, remarqua-t-il.

– Non.

Elle s’attarda sur les détails du tatouage noir sur la pâleur de son épiderme. Il était vrai qu’elle n’avait plus revu Luc, physiquement, depuis un an. Ils avaient été extrêmement proches au lycée, et le fait qu’ils ne soient alors jamais sortis ensemble ne tenait que du concours de circonstances et des mauvaises coïncidences ayant fait que jamais l’un ne s’était jamais trouvé libre en même temps que l’autre. Alex avait été l’un de ces concours de circonstances : un qui durait depuis cinq ans. Comme il semblait hésiter, elle se leva d’un coup et franchit la distance les séparant. À peine fut-il à sa portée qu’elle se jeta à son cou, comme ça, se surprenant elle-même, mais c’était sans importance. Le geste avait été automatique, souverain. Les lèvres de Luc furent aussitôt sur les siennes et elles la dévorèrent. Sa barbe mal rasée brûla son menton, et sa langue s’immisça en elle comme s’il s’était agi de son propre territoire. Et, sur l’instant, ça l’était. Sur l’instant, elle était à lui, à ses désirs, à ses envies, à ses mains et son corps, prête à lui donner tout ce qu’il voudrait, et plus encore : désireuse qu’il s’empare d’elle dans son entièreté.

Baise-moi, retourne-moi, ne me demande pas si je le veux.

 Quand il relâcha ses lèvres, elle agrippa sa chemise pour ne pas rompre leur contact. Elle eut envie de mendier ; sa fierté l’en retint. La bouche de Luc fut aussitôt dans son cou, écartant ses cheveux pour aspirer et mordre sa chair, et tracer une longue ligne dure avec ses dents.

Le souffle qui pénétra dans son oreille se répercuta jusque dans son entrejambe.

– Celui-ci, c’était avant ta rencontre avec Alex, non ?

Troublée par ce rappel à la réalité, elle se laissa néanmoins bercer par la langueur de sa voix.

– Oui, soupira-t-elle.

Elle pencha un peu plus la tête de côté pour laisser le champ libre à Luc. Elle avait fait ce tatouage à peine son bac’ passé : une série d’étoiles qui allaient en grossissant vers son omoplate sans que leur intérieur soit coloré. À l’époque, ça avait symbolisé, pour elle, son émergence en tant que femme : elle avait acquis le droit d’agir par elle-même, acquis celui de se laisser grandir et remplir par ce qu’elle voudrait. La première fois qu’Alex avait suivi de ses lèvres leur tracé, les embrassant et les lapant doucement l’une après l’autre, elle s’était sentie dénudée jusque dans son âme.

Sous les baisers de Luc, elle se pâma. Sa main vint se poser sur son torse, si dur, si plat, si solide sous ses doigts, au contact incroyable, et elle résista à l’envie de la faire glisser plus bas. Luc ne la laissa pas dans l’hésitation. D’un geste rapide, il saisit sa main et la posa directement sur son entrejambe, sur la masse ferme qu’elle y sentit.

Elle l’y pressa, ivre de trouble. Lorsqu’il l’embrassa de nouveau, elle fut tremblante. Luc était partout sur elle, sa langue dans sa bouche, ses mains sur ses fesses, la rondeur surprenante de son sexe nichée dans le creux de sa paume. En des gestes empressés, il la fit reculer et elle l’accepta avec complaisance. Seul son regard resta ancré dans le sien, dernier vestige d’un contrôle qu’elle lui cèderait bientôt, elle le savait, qu’elle languissait de lui abandonner. Ses genoux rencontrèrent le rebord du canapé, pliant dans la foulée. Le visage de Luc la suivit, et ses doigts furent sur sa gorge, et son décolleté, et le léger espace permettant de glisser dans son débardeur… Lorsqu’il prit en main l’un de ses seins, elle se détacha de sa bouche et releva les yeux sur son visage. Sa large paume à la chair légèrement râpeuse lui procurait une sensation d’étrangeté. Elle n’en gémit pas moins lorsqu’il fit doucement rouler son mamelon entre ses doigts. Il le lâcha ensuite pour prendre un temps de pause, suivant d’un air pensif la plume stylisée noire qui reliait l’arrondi de son sein à son épaule en un fin trait.

– Et celui-ci, c’était quand ?

Elle tâcha de reprendre ses esprits et baissa les yeux sur son tatouage.

– Au tout début de notre relation, avec Alex, expliqua-t-elle. Tu ne l’as jamais vu parce que…

Elle ne vit pas d’intérêt à poursuivre. La suite était sous-entendue. Bien qu’ils aient continué à sortir entre amis, avec Luc, elle ne se déshabillait pas devant lui. Et celui-ci relevait de l’intime, témoignant plus que les précédents de ce qui la liait à Alex, parce que, lorsqu’elle avait décidé de le faire, c’était à la suite d’une soirée qui les avait fait s’amuser à s’écrire des mots doux, et d’autres drôles, au stylo sur la peau, et qu’elle avait voulu immortaliser cette connivence si douce à son cœur dans son épiderme. La plume, c’était l’objet donné à Alex pour marquer sa chair de son existence.

Luc n’attendit pas qu’elle développe. Il posa un genou entre les siens sur le canapé, baissa ses vêtements jusqu’à offrir ses deux seins à la morsure de l’air, et se pencha aussi vite sur ses mamelons qu’il s’attarda à lécher et aspirer successivement entre ses lèvres. D’excitation, Emma renversa la tête en arrière et chercha la chevelure de Luc, s’y agrippant. Lorsqu’il se redressa, elle se sentit étourdie, mais accrocha immédiatement la ceinture de son pantalon de ses doigts pour le retenir de s’éloigner. Son regard se reporta sur le visage qui se dressait au-dessus d’elle, fiévreux et curieux à la fois, qu’elle fixa sans ciller tandis qu’elle faisait sauter lentement les boutons de son jean. Le sexe de Luc se glissa aussitôt dans l’interstice, venant taquiner ses doigts, les inviter à s’emparer de lui. Avec fascination, elle contempla l’expression de plaisir qui s’afficha sur les traits de Luc lorsqu’elle le caressa doucement par-dessus le tissu. Elle pouvait sentir les rondeurs de son membre dans sa main, sa dureté et les douces contractions qui le prenaient de temps en temps.

– Emma, souffla Luc en glissant la main dans ses cheveux, les poussant sur le côté, jouant avec eux comme elle jouait de sa hampe.

Elle tira sur l’élastique de son vêtement pour la libérer. Luc ne bougea pas. Il attendait. Sa chair était juste en face de son visage, pulsante et ferme et dans l’attente, elle ne pouvait l’ignorer.

– Tu sais depuis combien de temps j’en ai envie ? souffla Luc.

Son ton doux la surprit.

Elle lui sourit.

– Depuis la terminale ?

– Oui.

Elle connaissait la réponse.

Elle avait éprouvé la même chose depuis ce moment-là.

Luc n’avait manifesté son désir pour elle qu’un an auparavant, lorsque son couple avec Alex avait commencé à battre de l’aile et qu’elle avait fini en pleurs chez lui à lui confier tous ses malheurs, à se déverser dans ses bras, à lui refuser les lèvres qu’il avait penchées au bout d’un moment sur les siennes brûlantes… Bien qu’il le lui ait rappelé depuis, elle l’avait toujours repoussé.

Avec espièglerie, elle tira la langue, la posa sur le bout de sa verge, la retira. Celle-ci en eut un soubresaut d’intérêt. La paume de Luc se glissa plus largement contre sa joue, la caressant avant de finir sur sa nuque. Emma accepta l’avancée des hanches lui faisant face qui s’ensuivit. Elle ouvrit juste la bouche, leva les yeux sur le visage de Luc, et accepta la chair qui se présenta à l’entrée de ses lèvres. Sa surface douce y glissa, entrant, prenant lentement sa place, et le soupir rauque qui résonna derrière à ses oreilles sonna d’une façon si brûlante qu’elle sentit son entrejambe s’en contracter vivement. Les doigts de Luc furent sur son cou, sa chevelure, le pli de son épaule.

Bouge.

Prends ce que tu veux de moi.

Utilise-moi.

 Elle se décolla du dossier du canapé pour gagner plus d’amplitude, s’assit un peu plus en avant, enroula sa main autour de la base du sexe de Luc.

Lorsqu’elle commença à le caresser tout en jouant de sa bouche et de sa langue sur sa chair tendue, il renversa la tête en arrière, pantelant. Ses doigts se posèrent à l’arrière de son crâne, sans pour autant pousser, avant de glisser sur sa joue et de finir sur l’arrondi de ses seins. L’excitation la possédait et elle ne se laissa faire qu’avec surprise quand il s’arracha enfin à sa bouche, pour la repousser en position allongée. Son pantalon se fit enlever, sa culotte avec. Comme Luc ne l’en débarrassait pas, elle ôta elle-même le reste de ses vêtements, se retrouvant nue devant lui. En le voyant faire mine de vouloir enlever son propre jean, elle l’arrêta. Elle ne sut pas comment lui dire qu’elle voulait qu’il la prenne comme une pute, sans égards et sans ménagements. L’idée était choquante même à son propre esprit, mais c’était pourtant ce qu’elle désirait. Elle prit une longue inspiration tout en le fixant.

Puis elle lui dit :

– Baise-moi.

Elle n’ajouta rien d’autre.

Elle voulut qu’il comprenne : ce qu’il y avait derrière les mots, le besoin qui était le sien.

Sur le visage de Luc, elle pouvait lire le doute, l’interrogation, mais aussi quelque chose d’autre : de la frustration, et elle pouvait le comprendre parce qu’il avait toujours espéré d’elle plus qu’une simple séance de baise. Mais l’ombre plus dure qu’elle voyait naissante dans son regard était justement ce qu’elle désirait de lui. Ce avec quoi elle attendait qu’il la possède. Il finit par soupirer et murmurer :

– Viens.

L’instant suivant, il l’attrapait par la main pour la lever du fauteuil et la tirer vers la table du salon. Elle s’y laissa échouer avec envie. Ses jambes se firent écarter, son torse plaquer contre le bois et elle se retrouva tremblante d’excitation. La voix de Luc fut contre son oreille : incendie et déception mêlés.

– C’est ce que tu veux ?

Elle ferma les paupières, espérant que les frémissements de son corps sachent témoigner plus clairement qu’elle ne l’aurait pu à quel point elle attendait qu’il la traite ainsi : qu’il prenne d’elle ce qu’il voulait puisqu’elle ne pourrait lui donner plus. Ses mains, puissantes et masculines, inclinèrent ses hanches, puis écartèrent ses fesses, lui arrachant un feulement d’envie en se sentant si exposée. Un doigt entra aussitôt dans sa chair, ses allers et retours la faisant prendre conscience de sa propre humidité, et d’à quel point elle voulait que Luc la prenne, désormais, qu’il oublie ses égards et s’empare juste d’elle.

– Encore, réclama-t-elle.

Elle sentit un deuxième doigt la combler. Le plaisir la fit haleter et se tordre sous les caresses qui suivirent.

– Encore, gémit-elle peu après.

Un troisième s’inséra, l’ouvrant et l’échauffant, et lui donnant l’impression d’avoir déjà le sexe de Luc en elle. Et lorsqu’il se mit à entrer et ressortir d’elle en des va-et-vient si intenses que les impacts de son poing la firent vibrer, elle se tordit d’excitation.

Elle put à peine reprendre son souffle alors qu’il marquait une pause, poussant fortement les doigts en elle.

– C’est ce que tu aimes ? demanda soudain Luc d’un ton curieux. C’est ce que te fait Alex ?

– Oui.

Elle ne savait pas ce qu’il attendait avec une telle question.

– Baise-moi, supplia-t-elle de nouveau.

Elle se sentait brusquement bouleversée, l’émoi de son corps entrant en résonance avec la perte de repères de son esprit. En sentant les doigts de Luc se retirer, elle se tendit vers lui, mais ses mains la maintinrent bien en place. Ses pouces glissèrent sur ses reins, remontant le long de son flanc pour suivre cet autre tatouage qu’elle savait avoir été masqué jusque-là à sa vue : ces entrelacements et ces autres étoiles, cette fois toutes pleines, qu’elle avait faites un peu plus d’un an auparavant, tout juste avant l’accident qui avait ôté à Alex ses deux parents. Quand elle était revenue de chez le tatoueur, Alex lui avait demandé, tout sourire, pourquoi aucune étoile n’avait cette fois été laissée vide. Emma avait senti l’amour gonfler sa poitrine lorsqu’elle lui avait répondu que c’était parce qu’elle n’avait plus rien qui ait besoin d’être empli. C’était une déclaration maladroite et elle n’avait jamais été douée pour en faire de toute façon, mais Alex avait compris. L’émotion dans son regard le lui avait appris.

En entendant le son du déchirement de l’enveloppe d’un préservatif, elle ferma les paupières. Dans l’attente, son cœur battait à toute vitesse.

– Emma…

– Baise-moi, l’interrompit-elle aussitôt.

L’intonation désespérée de sa voix l’affligea, parce qu’il y avait du besoin, violent, dedans, mais aussi de l’échec. De la tristesse, de la douleur… de la nécessité de combler les fissures de son âme par la possession de sa chair.

La manière dont Luc caressa alors lentement ses hanches la fit ressentir à quel point il aurait voulu qu’ils puissent avoir un autre rapport, plus tendre, et à quel point elle se comportait mal avec lui. Elle ne s’en sentit que plus coupable.

– Prends-moi, souffla-t-elle, au comble de son trouble.

Son front reposait sur ses bras pliés et elle haleta en sentant enfin le sexe de Luc entrer dans son corps, glissant progressivement jusqu’à s’enfouir tout entier en elle. La sensation était satisfaisante, apaisante, bien que curieuse.

Elle tourna le visage vers Luc, mais le premier coup de reins qu’il lui donna lui coupa aussitôt le souffle, ne lui laissant pas la possibilité de se concentrer sur quoi que ce soit d’autre que le plaisir qu’elle éprouvait. Des va-et-vient suivirent et elle s’offrit enfin réellement à lui, sortant de l’exigence et de la demande, du besoin et de la supplication. Le sexe de Luc éveillait des sensations oubliées, l’incendiant, et elle poussait même contre lui, jouait des reins pour augmenter encore les impacts de ses déhanchements, renvoyant des vibrations de plaisir en elle si vives qu’elles emplissaient jusqu’à sa tête. Puis Luc lança la main entre ses jambes et Emma gémit en le sentant frôler le petit point gorgé de sang qui s’y trouvait.

Un feulement s’échappa de ses lèvres. Ses dents se pressèrent contre ces dernières. Et, lorsqu’il commença à la caresser plus nettement, elle lâcha de longues plaintes et s’écroula sur la table, et ne put plus rien faire d’autre que se soumettre à ses gestes, et aux coups de reins avec lesquels il la comblait, et aux stimulations combinées de son organe le plus sensible qui la laissaient pantelante, se tordant sous ses doigts et ses mouvements de hanches, jusqu’à ce qu’une chaleur intense se mette à gonfler dans son bas-ventre et se renforce, et augmente, et emporte tout. Jusqu’à ce qu’elle ne soit plus que plaisir et jouissance, et qu’elle sente jusqu’au plus profond de son corps l’orgasme la monter vers le haut, la soulever et l’emporter. Alors, elle gémit, et elle haleta encore avec force quand Luc atteint lui aussi l’apogée.

Un temps, ils restèrent immobiles, haletants et en sueur.

Son sexe était encore en elle, pulsant par moments.

Sa tête à elle s’était vidée, son esprit apaisé. Derrière elle, le souffle rapide et haché de Luc la berçait, en une douce complainte érotique et sensuelle.

Après une longue expiration, Luc finit par l’interroger. Il ne sortit pas pour autant de son corps.

– Ça faisait combien de temps ?

Elle se doutait de l’intégralité de sa question, mais elle lui demanda tout de même :

– De quoi ?

– Que tu n’avais plus été pénétrée comme ça ?

Elle haussa les épaules. Sentir sa chaleur en elle était plaisant.

Luc précisa :

– Que tu n’avais plus été prise par une queue.

Elle soupira.

– Des années.

Gênée soudain par sa présence, elle bougea des hanches pour l’inciter à se retirer.

Lorsqu’elle put se retourner, elle appuya les fesses contre le rebord de la table et fixa Luc. Celui-ci lui tournait le dos et était en train de retirer sa protection.

– Tu le sais très bien : je n’ai jamais plus recouché avec un mec.

– Depuis que tu t’es mise avec Alexandra ? lui demanda-t-il de préciser.

– Oui.

Depuis Alex.

Elle ne pouvait pas dire que « la queue » lui ait manqué. Ce qui lui manquait depuis plus d’un an, c’était plutôt l’attention, les sentiments, la sensation de compter, d’être désirable… Tout ce qu’Alex ne lui témoignait plus à cause de son deuil, pour ne pas dire « dépression ». Cette tristesse insupportable qui pesait sur leurs vies et contre laquelle elle était démunie.

Luc se dirigea vers la salle de bains. Elle-même devrait y aller, aussi. Elle n’était pas pressée. Elle se pencha en arrière jusqu’à sentir le bois contre son dos, s’y allongeant, appréciant son contact sous sa peau.

– Tu vas lui dire ce qu’il s’est passé ? lui demanda Luc de la pièce adjacente.

Elle eut un moment d’hésitation. Elle n’y avait pas réfléchi, évidemment, mais elle répondit :

– Oui.

– Tu devrais vraiment avoir une discussion avec elle.

Il lui avait dit ça sur le ton de l’amitié.

En le voyant revenir vers elle, elle lui sourit. Elle s’en voulait de s’être éloignée de lui, d’avoir fait la morte depuis un an. Luc était son ami, le mec avec qui elle aurait pu être si la vie n’en avait pas décidé autrement, celui qui pour son cœur battait aussi.

– Tu as raison.

Elle se redressa. Poussée par un élan qu’elle refusa de modérer, elle se dirigea d’un coup vers lui et posa les lèvres sur les siennes, cette fois chastement. Lorsqu’il passa les mains dans ses cheveux, elle ne put que constater à quel point il était séduisant, décidément. C’était une honte qu’il ne soit pas encore casé.

Luc ramassa ses vêtements.

– Fais-le.

Elle lui adressa son sourire le plus tendre, le plus affectueux, parce qu’il avait raison et que le fait qu’il se soucie ainsi d’elle était plus qu’elle lui demandait. Lorsqu’il disparut en direction de la douche et que l’eau se mit à couler, elle laissa dériver son regard sur son propre corps, sur toutes les marques qui attestaient de ses années passées avec Alex, des tatouages de son sein, à ceux qui se déclinaient sur ses avant-bras, à la série d’étoiles qu’Alex avait si souvent léchée et embrassée sur le bas de son dos, à… Elle leva son poignet pour en contempler l’intérieur.

Elle était encore perdue dans ses pensées quand son téléphone sonna. Son cœur s’en affola et le remords la prit avec tant de force qu’elle n’osa même pas aller voir qui l’appelait.

Quand la sonnerie s’éteint puis reprit pour la troisième fois, elle trouva le courage de décrocher.

– Alex ?

Une voix mal à l’aise lui répondit, s’inquiétant de son absence.

Elle prit une longue inspiration.

Des aveux seraient à faire, des longues conversations qu’elle avait repoussées mais qu’elle serait désormais obligée d’affronter.

Emma regarda encore son poignet. Cette marque similaire qu’elles avaient inscrite chacune dans leur épiderme, l’unique fois où Alex l’avait accompagnée chez le tatoueur, pour qu’elles se rappellent toujours ce qui les liait, ce qui les rattachait l’une à l’autre.

– Avec qui tu étais ce soir ?

– Avec toi, Alex. Tu sais… Juste avec toi, en fait. Toujours avec toi, dans ma peau, dans ma tête, dans mon corps… Même lorsque tu n’es pas là. Toujours toi.

 Rêveuse, elle contempla la petite ancre marine, inscrite dans le blanc de sa peau, et qui se finissait en un symbole de l’infini, témoin du temps qu’elles s’étaient promis de passer ensemble, un jour où le monde semblait radieux et la vie ne jamais pouvoir les blesser.

– Tu rentres bientôt ? lui demanda Alex.

– Oui.

Elle ne lâchait plus son petit tatouage des yeux. Elle le fixait avec intensité. Cet infini, qui les liait. Cet avenir qu’elles avaient écrit dans leur chair.

Elle souffla :

– J’arrive.

Oui ?

Autrice : Valéry K. Baran.

Genres : Tranche de vie, duo, M/F, sexualité.

Résumé : Quand elle dit « oui », et qu’il dit « non » (et qu’elle veut le convaincre du contraire).

Oui ?

– Oui ?

Elle s’approche de lui, rampe, se déhanche à la manière de chat, joue des reins… Elle pourrait miauler pour parfaire son avancée lascive.

– Non, grogne-t-il.

Elle s’arrête, se mord les lèvres, progresse plus encore sur le matelas.

– Oui ?

Maintenant, elle est au-dessus de lui, ses mains des deux côtés de son torse, son corps tendu et son ventre planant à quelques centimètres du sien. Il relève les bras et décale légèrement les mains pour remonter son livre face à son visage, lui signifiant clairement à quel point elle le dérange. L’un de ses yeux apparaît au-dessus de la couverture, le sourcil haussé.

– Non…

Vexée, elle se rassoit sur ses talons, faisant rebondir le matelas sous son mouvement brusque.

Dehors, la pluie bat les carreaux, drue et froide, comme si elle grattait à la fenêtre pour demander l’autorisation d’entrer. Peut-être pourrait-elle miauler elle aussi, mais son sifflement tient plus de la menace que de la plainte séductrice.

Le lit bouge de nouveau quand il se réinstalle plus confortablement, sans jamais quitter pour autant sa lecture.

Elle se laisse retomber sur le dos, frustrée.

– Ça fait combien de jours ? lance-t-elle, plus pour elle que pour lui, et elle sait d’ailleurs qu’il ne répondra pas.

Elle compte…

Trois, en fait. Ça ne fait pas tant que ça, mais, pour elle, c’est beaucoup. Pour eux, c’est énorme ! C’est trop ! Elle passerait tout son temps au lit avec lui si elle le pouvait. Toute sa vie, comme ça, à se nourrir d’amour et de chairs en sueur, et de son odeur à lui, aussi, de la chaleur de sa main et du son de son souffle lorsqu’il est en elle. Juste pour oublier qu’elle a passé les vingt premières années de sa vie sans lui, et ça c’est beaucoup, non ?

Elle lance, plaintive :

– Ça fait vingt ans…

Il ne relève pas la bêtise qu’elle vient de sortir. À peine hausse-t-il de nouveau un sourcil depuis l’autre côté de son livre.

Un long étirement délasse ses bras et elle s’étale plus encore sur le matelas. Une jambe s’étend à côté de lui. L’autre se pose… juste, juste, sur son ventre masculin, là où la peau est si glabre et ses muscles si fermes. Le sursaut qu’elle provoque avec ses pieds froids la fait sourire.

Cette fois, il n’attend même pas qu’elle demande.

– Non, dit-il.

Elle ne l’écoute pas vraiment.

Sans le lâcher le moindre instant des yeux, elle plie lentement le genou, de manière à crocheter au passage la couverture et la faire descendre tout doucement, tout doucement.

Il soupire et réinstalle son dos pour se reconcentrer sur sa lecture.

Elle ne s’arrête pas.

Le bas du ventre apparaît, puis la légère pilosité — il en a si peu, cette région de son corps est probablement l’une de celle qui en est le plus fournie, chez lui — puis… elle ne s’attendait pas à autre chose, son sexe mou. Il est joli, pourtant, là, lové sur son aine. Il a l’air de dormir, paisible, légèrement enroulé comme pour se tenir chaud… Et d’inviter l’impudent à le réveiller. Et n’est-elle pas impudente, justement ?

Tout doucement, elle appuie ses orteils froids sur sa rondeur, en éprouve la résistance et le volume.

Un œil réprobateur, cette fois, apparaît au-dessus de la couverture. Elle ne peut s’empêcher de répondre d’un petit rire. Elle prend appui du talon sur l’intérieur de sa cuisse pour caresser son pénis du dessous de ses orteils, longeant sa forme… puis elle descend le pied entre ses cuisses. Cette fois, elle est juste en face de ses testicules et il ne la lâche plus du tout des yeux, méfiant. Normal. Pas sûr qu’une paire de bourses, toute charmante qu’elle puisse être, soit de taille à gagner une bataille contre un pied. Pas sûr non plus que lui puisse gagner contre elle, de toute façon.

Elle sourit, amusée, en caressant doucement du bout de ses orteils ses testicules. Elles ne réagissent pas. Alors elle descend le long de sa cuisse, explore la chair si fine à cet endroit, remonte jusqu’à parvenir, presque, à frôler ce qu’elle convoite le plus intensément, mais… saute de l’autre côté pour jouer avec l’autre jambe, l’autre peau, l’autre partie si sensible dont les muscles dessinent une ligne menant tout juste jusqu’à son sexe.

Il pose son livre sur son torse, soupire, et fixe le plafond.

Si son agacement est évident, lorsqu’elle repose le bout de son pied sur son sexe, elle le sent immédiatement venir à son contact dans un début soudain de raideur, puis plus raide encore à chaque seconde passée derrière, visiblement plus décidé que son propriétaire.

Cette fois, c’est une exclamation susurrée qui sort de ses propres lèvres :

– Ouiii…

Elle se redresse d’un bond, se met à quatre pattes devant lui, le regarde dans les yeux, reporte son attention sur son sexe, l’observe se gonfler plus encore, se réveiller et s’étirer, comme s’il était en possession d’un langage propre. Elle relève de nouveau les yeux sur son visage.

– Il a envie, lui fait-elle remarquer.

– Et moi, je suis à un passage crucial de mon roman.

Elle hausse une épaule. Son sexe est toujours droit devant elle, comme s’il levait la main. S’ils votaient, il serait le premier à se manifester.

– Regarde comme il dit « moi », pourtant, s’amuse-t-elle. Le pauvre, on dirait un premier de la classe qui essaye désespérément d’attirer l’attention de la maîtresse.

Et, alors qu’elle termine, son sexe a un nouveau soubresaut, comme pour acquiescer. Elle en a un petit rire. Lorsqu’elle reporte son attention sur son visage, la moue boudeuse qu’il affiche est plus complice et affectueuse que réellement fâchée.

– Il a peut-être chaud ? demande-t-elle.

Elle tire une longue langue et la pose sur le bout de sa verge, la faisant s’agiter de nouveau et son gland s’élargir plus encore.

Alors, elle n’hésite plus et la prend dans sa bouche. La sentir y gonfler a un quelque chose d’intime et de jouissif. Avec envie, elle fait de longs va-et-vient sur elle, l’attisant et rendant la caresse sur l’intérieur de ses lèvres douce et excitante… Et elle ne retient pas son sourire quand elle sent enfin ses doigts entrer dans ses cheveux.

Elle relève les yeux sur lui, lâche son membre. Elle pourrait se perdre dans son regard…

Et elle éclate de rire quand il balance enfin son livre pour se jeter sur elle.

– Oui ? demande-t-elle.

Il sourit.

– Oui.

Existe aussi en écoute audio