Hard – P’tit Ju (partie 2)

J’étais toujours agacée et j’éprouvais aussi une sorte de besoin de sombrer… curieusement majorée, soudain, par le trouble que j’éprouvais. Un instant, je songeais même à aller au bout de ma démarche de délitescence en leur demandant de l’héro, pour dire, mais je vous rassure : c’était vraiment juste une idée stupide, comme ça, qui avait vocation à mourir à peine avait-elle surgi dans mon esprit. J’avais toujours esquivé les drogues dures, jusque-là, et il était hors de question que j’y touche.

– Ça va ? me demanda Chris.

Je recrachai longuement la fumée.

– Oui.

Loïc se tenait toujours allongé, avec sa queue tendue, et Chris s’était assis sur la table basse. Je me demandais ce qu’il pouvait y avoir entre eux. Je veux dire… C’était des potes, c’était évident, mais ce qui se produisait restait cependant spécial. Qui couchait à trois, comme ça, avec son meilleur ami ? Même si tous deux ne se touchaient pas, bien sûr. Le fait ne pas avoir de contact physique ne suffisait à ôter toute l’ambigüité qu’induisait forcément ce rapport.

Je ne trouvais pas ça anodin, en tout cas.

Je tournai la tête vers Chris.

– Tu veux que je te suce ? dis-je.

Ce n’était pas tant que je ne voulais pas que Loïc recommence à pousser ma tête sur sa queue, c’était que je voulais m’occuper de Chris. Et aussi que je pensais me sentir moins mal à l’aise, dans cette configuration. Loïc, lui, saurait bien s’occuper de moi – ou s’occuper de lui, via moi – durant ce moment. Et j’avais besoin de reprendre la maîtrise de ce qu’il se passait. De retrouver de l’assurance.

– Oui.

J’inspirai une dernière taf puis lui tendis le joint.  Et je m’approchai de lui pour déboutonner son jean. Il se laissa faire. Il fumait, toujours assis sur la table basse, pendant que je m’occupais de lui. Cool, la vie. Sympa, non ? Je pense que j’étais vraiment une fille adorable. Je sortis son sexe, que je trouvai vraiment joli, plutôt large et long, mais pas trop non plus. Juste assez pour être tentant. Et j’attrapai une nouvelle protection pour le couvrir avant d’en lécher le bout. Je sentis au changement de poids derrière moi que Loïc se relevait. Il vint à côté de mon visage et regarda ce que je faisais. Je m’appliquais à sucer doucement le sexe de Chris, sans pour autant l’enfoncer dans ma bouche aussi profondément que me l’avait fait Loïc, laissant l’excitation que cet acte me suscitait glisser en moi… et me remplir toute entière. Et les expirations longues de Chris, ainsi que la manière dont il touchait mes cheveux, ma joue, m’indiquaient qu’il appréciait ce que je lui faisais. Chris finit par passer le joint à Loïc. Au bout d’un moment, ce dernier réclama :

– A mon tour.

Je tournai le visage vers lui pour le voir avec sa verge tendue vers moi. Elle était vraiment dure, et je pensais qu’il devait avoir envie d’exploser. D’une certaine façon, ça me plaisait. De savoir que je lui faisais un tel effet. Ça me plaisait aussi de passer de l’un à l’autre, comme ça. Cette alternance. Je levai les yeux sur son visage et lui écartais mes lèvres. Il vint lui-même entre elles, posant même la main à l’arrière de ma tête pour la retenir et me baiser ainsi, mais sans aller trop loin, cette fois. Me laissant aussi mener le jeu. Mine de rien, il retenait les leçons. Mais cette façon de me traiter ne m’en excita pas moins. Mon entrejambe était trempé, mon corps fébrile d’envie, et quand Chris me caressa les seins en même temps à travers mes vêtements, mon bas-ventre se contracta frénétiquement dans une tension autant chaude que délicieuse et me fit crisper les doigts sur le tissu du canapé.

Je finis haletante, la tête prise de vertiges, le bas-ventre trempé, pulsant, peinant à reprendre mon souffle et mes esprits, troublée de toutes les manières qu’il soit, troublée en moi-même… Je peinais même à regarder Loïc ou Chris. On avait monté en intensité et le changement d’attitude de Loïc, cette façon de prendre le pouvoir dans les pratiques tout en s’accordant à ce que je lui avais manifesté, le regard de Chris sur moi, le contact ses mains… Tout me perturbait. Je ne parvenais plus à savoir si le comportement de Loïc était une façon de faire son malin devant son pote ou s’il cherchait juste à me donner ce que je voulais. S’il ne faisait pas ça aussi volontairement « pour moi » : parce que c’était ce que je lui avais montré de mes désirs. Ou s’il profitait encore du fait d’avoir une fille « facile » dont profiter.

J’avais perdu toute capacité de réflexion.

Loïc libéra ma bouche.

Je tournai un regard embué vers Chris.

Sa main se posa sur mes lèvres, les caressant du pouce.

– Tu veux encore me sucer ?

Tu « veux », pas tu « peux ». Pas tu « vas ». Pas comme Loïc.

J’acquiesçai.

J’en avais envie, oui.

Son jean était encore ouvert, alors je poussais légèrement sur son torse pour le faire s’arquer en arrière, et me penchai sur sa queue. Ça me plut vraiment de la sentir en moi. J’aimais sa forme et sa longueur. J’aimais les gestes avec lesquels Chris caressait mon visage tandis que je le suçais. Je fus juste perturbée par la voix de Loïc, alors que je faisais des va-et-vient sur sa verge.

– Tu peux y aller plus fort.

Je crus un instant qu’il s’adressait à moi, mais il parlait à Chris.

– Ça ira, répondit celui-ci.

– Elle aime ça, insista Loïc.

Chris confirma :

– J’ai vu, oui.

Ça n’aurait peut-être pas dû me perturber… Ou si. Je fus un peu sortie de l’acte, en tout cas. C’était trop bizarre de les entendre parler de moi, ainsi. Qui plus est alors que j’étais juste là. De les entendre dire ça, exactement.

Je relevai la tête, confuse.

– Tu as envie que je te prenne plus loin dans ma gorge ? demandai-je à Chris.

Il réagit d’une nouvelle caresse sur ma bouche.

– Comme tu le veux…

C’était doux. Chris ne me poussait pas mais ne me retenait pas non plus.

Je fus suffisamment perdue pour me rasseoir sur le canapé, dans un soupir, et réclamer le joint. Loïc fuma encore plusieurs tafs en me fixant, comme s’il me sondait – et il me sondait, il n’y avait aucun doute à avoir là-dessus – avant de me le donner. Je le saisis enfin. Tandis que j’inspirais, Chris me demanda :

– Pourquoi est-ce que tu fais ça ?

Mon trouble devait être assez flagrant pour qu’il me pose une telle question, et je me rendis compte que je n’avais pas de réponse à lui donner, ou pas de simple, en tout cas : que celle-ci serait trop longue, qu’il faudrait trop reprendre de loin, trop expliquer. Et je ne risquais pas de lui balancer toutes mes petites pièces de puzzle, à lui. Pas même le plus petit de ces mots. Je refusais de leur dire quoi que ce soit de ma vie, de toute façon.

– Parce que ça m’excite.

Au moins, était-ce sincère. Je n’avais pas envie de mentir non plus. Je ne disais que le vrai.

Je fumais de nouveau.

– Parce qu’elle veut que tu la baise, dit Loïc à Chris.

Et il plongea dans mon regard, toujours avec cet air de bien mieux me comprendre que je ne voulais le croire. Et d’en être satisfait. Il lisait décidément bien en moi, je ne pouvais le nier. Cependant, il ne lisait que la surface. Jamais il ne verrait ce qu’il y avait en-dessous.

– Oui, reconnus-je.

– Finis-moi, d’abord.

Je le fixai, toujours appuyée sur le dossier du canapé. Puis je lui lançais, provocante :

– Viens.

Je n’en notais pas moins sa proposition : le fait qu’il soit en train de prendre un rôle d’entremetteur, nous réunissant tous deux, avec Chris, lisant dans mes envies pour se mettre en retrait, réclamant juste un orgasme rapide avant. Loïc était assez surprenant, en fait.

Il me retira mon joint des lèvres pour le poser dans le cendrier, puis ôta son t-shirt. Je profitai de la vue. Je ne sais pas si je l’ai déjà dit mais il avait un beau corps, un torse assez fin mais à la plastique attrayante. Mais il ne me laissa pas l’observer bien longtemps. D’un geste, il releva mon visage et puis posa un genou sur le canapé pour approcher son sexe de ma bouche.

Je jetai un dernier œil à Chris, qui s’était rapproché de moi. Il était même si près… Sa queue était toujours sortie, droite, alors qu’il était resté entièrement habillé par ailleurs. Et il posait la tête juste à côté de mon visage, avec un mélange de fascination et d’interrogation dans le regard. Il était si proche de ce qui allait se passer…

– Regarde-moi, dit Loïc.

Je le fixai dans les yeux.

Ma tête était bloquée à l’arrière par le dossier du canapé.

Et j’attendis.

Quelle attraction éprouvions-nous tous trois pour ça ? Pour ce jeu-là ? Pour cet extrême, que nous partagions ? Je l’ignorais mais ça me plaisait d’être une source de mystère pour eux.

Je me promis de ne jamais rien leur dire de moi. Que je reste la fille bizarre qui venait se faire sauter avant de disparaître.

Celle qui leur ouvrait ses cuisses et sa bouche.

J’étais excitée, inquiète, curieuse… Avec des élans de provoc’ et des chuchottements intérieurs de repli.

Et le contact de Chris, tout contre mon cou, qui effleurait ma chair de ses lèvres, me troublait plus encore. Sa main, sur mes seins. La manière dont il déboutonnait mon chemisier.

Loïc passa la main sur ma tête, entrant dans mes cheveux. Puis il poussa pour pénétrer de son sexe l’espace entre mes lèvres, avec lenteur. Profondément, aussi, mais comme il s’y prenait doucement, ça passait mieux. Je le laissai faire. Le jeu auquel on s’adonnait était intense mais, contrairement à la première fois, Loïc gérait. Quand il se mit à faire des va-et-vient, ce fut fort mais pas insupportable, et putain d’excitant… Je gardai mes yeux dans les siens. Et je cherchai de la main le sexe de Chris, le caressant quand je l’eus en paume. Chris libéra mes seins et son souffle entra dans mon oreille, me faisant entendre le plaisir que je lui donnais. Quand il attisa mes mamelons, je me tendis d’envie. Et quand ses mains descendirent sur mon buste pour se presser entre mes cuisses, je perçus avec violence, plus encore que je ne le savais déjà, à quel point j’étais trempée. J’oscillais entre désir de reprendre mon souffle, même juste un peu, et besoin de plus, de la main de Chris dans ma culotte, de son corps dans le mien. Ça finit par arriver. Je pus sentir ses doigts forcer la matière de mon jean, bien qu’il l’ait déboutonné depuis longtemps, et entrer dans ma culotte, trouver mon sexe, glisser contre ma chair tant elle était humide. Et se fourrer en elle.

– Elle est vraiment trempée, souffla-t-il d’une voix chaude avant d’embrasser mon cou.

Encore une adresse à Loïc…

Ça restait si bizarre.

Quand Chris se mit à caresser mon clitoris, je me raidis parce que c’était trop. Trop fort pour moi, trop de sensations, trop vives, et je fus sur le point de réclamer une pause, mais Loïc se mit à ce moment-là à respirer plus vivement, et à me tenir la tête en gémissant, et les longs va-et-vient qu’il fit furent intenses, mais enfin il éclata. Il jouit en fourrant profondément sa queue dans ma bouche et en resserrant ses doigts sur ma tête en une curieuse caresse.

J’étais si saoule d’envie et d’excitation, et de plaisir, et de trouble, et à bout de souffle, aussi, que,  quand il me relâcha et que Chris retira ses doigts de ma culotte, je tombais de côté sur le canapé.

– Tu te déshabilles ? me lança Chris.

La tête me tournait mais je n’hésitai pas sur la réponse :

– Oui.

J’ouvris les yeux sur lui.

Sa queue était toujours tendue, en attente de délivrance. Et lui toujours habillé. Je voulais qu’il se dévête. Je voulais qu’il enfonce son sexe en moi. Immédiatement.

– Toi aussi ? lui demandais-je.

Je me sentais plus à l’aise avec Chris. Peut-être parce que Loïc était celui qui menait la danse et que ça nous mettait plus ou moins sur un niveau parallèle, tous deux, mais c’était difficile à définir. Ce que je vivais avec ces deux mecs restait curieux, vraiment. Chris était aussi doux que Loïc se montrait brute, et pourtant les choses étaient claire, entre nous. On couchait ensemble. Je me donnais à eux deux, et eux se donnaient aussi ; à mes fantasmes. C’était comme si on avait fait un contrat, comme si on s’était retrouvés tous les trois embarqués dans une scène que ni eux ni moi ne maîtrisaient totalement : par laquelle on se laissait tous emporter, au gré d’un script changeant et toujours inattendu, si ce n’était sa finalité.

J’enlevais mes vêtements avec peine tant j’étais saoule d’excitation, mais tout de même prestement et observai, toujours allongée sur le canapé, Chris se désapper.

Loïc, de son côté, se rhabillait. Je fus juste interloquée quand, après avoir enfilé son t-shirt, il prit son téléphone portable pour passer un appel.

– Ouais, dit-il en guise de présentation, une fois que son interlocuteur eut décroché, et il s’éloigna.

Je n’entendis pas la suite, sinon qu’il appelait quelqu’un d’assez proche pour s’adresser à lui ainsi. Il passa rapidement une veste, puis franchit la porte-fenêtre menant à la terrasse de son appartement. Et il la repoussa derrière lui.

– Ça va ? me demanda Chris en attirant mon attention vers lui.

Je me rendis compte que mes battements de cœur s’étaient intensifiés.

– Oui, dis-je.

Il me sembla que Chris savait ce qui allait se produire. Ou… en tout cas, je me mis à le penser. Parce que j’étais stressée mais que lui ne le semblait pas. Il avait l’air beaucoup plus à l’aise que moi par rapport à la situation, en tout cas.

Il me surplomba et m’embrassa. Lui comme Loïc exigeaient décidément beaucoup de ces baisers qui m’avaient tant repoussée auparavant et qui participaient désormais à mon excitation. C’était les préliminaires qui amenaient à cet « autre chose » que je désirais : cette suite à laquelle était ouvert mon corps, qui l’aidaient à s’échauffer et à se préparer à tout ce qui s’ensuivrait. Et j’accueillis avec une envie douloureuse les doigts que Chris enfonça en moi. Il pressa avec force, comme me saisissant par-là, me sondant, tandis que je me peinais à conserver mon souffle dans son baiser.

Chris me touchait, avec sa façon de faire qui lui était propre : douce mais non dénuée de force. Il n’abordait pas mon corps comme quelque chose de fragile, mais il n’était pas brusque comme Loïc pour autant. J’accueillis ses gestes, pétrie d’excitation, pleine de désir, et du plaisir que j’éprouvais sous son corps pressant. Et je les accueillis avec plus d’envie encore lorsqu’il écarta mes cuisses pour se présenter entre elles. Et enfin me pénétrer. Plonger en moi. M’ouvrir. Je me fondis dans la sensation de ce sexe qui creusait sa place dans mon être. Et de ce corps lourd, puissant, qui me clouait sous lui.

Je perdis tout de suite pied. Les va-et-vient de sa verge dans ma chair étaient juste ce que j’attendais, me sortant de ma réalité pour ne plus me laisser être que plaisir, que vibrations, que nerfs à vifs, qu’engloutissement dans ce monde parallèle, fantastique, où je cherchais à me noyer. Je ne retenais aucune de mes réactions, me tordant et gémissant sans réserve, emportée, et serrais les doigts, fort, sur les muscles de Chris, quitte à lui faire mal mais ça aussi, ça n’avait pas d’importance.

Il me prit longtemps.

Et il devait en avoir eu envie, beaucoup, parce qu’il n’arrêta pas de me tourner et me retourner, de déplacer mes jambes, de faire pivoter mon bassin, de changer de position pour me baiser plus encore.

Celle par derrière m’emporta si pleinement que des larmes me vinrent. La sensation de son sexe était plus forte, celle de ses cheveux frôlant mon cou au gré de ses déhanchements me faisait frissonner, mais ce n’était pas ce qui me toucha autant. Ce fut le sentiment de liberté et d’apaisement que je me mis à éprouver  dans le fait d’être possédée ainsi, dans cet acte purement sexuel, qui ne comportait ni contraintes ni enjeux, qui ne me demandait pas de penser et surtout pas d’aimer, sans rien qui ne m’entrave sinon la soumission éphémère aux désirs de mon corps. Et, dans le vertige que je vécus, je ne me rendis plus compte de rien, captive du plaisir que j’éprouvais, sinon ce qui était du sexe, de la brûlure de mes nerfs, de la puissance de la pénétration, et de la chair, et du corps… si ce ne fut, à un instant, une image floue que je n’intégrais pas tout de suite mais qui me resta ensuite, une fois l’acte fini : la sonnerie du téléphone de Loïc et la façon dont, revenu au sein du salon, il décrocha pour se ré-éloigner direct sur la terrasse, comme s’il s’attendait déjà à cet appel.

Chris me baisa jusqu’à atteindre l’orgasme et me faire frôler le mien… que je n’atteins pas. Qui me brûla intérieurement tandis que Chris retombait lourdement contre moi, haletant, nous rendant si collés sur le canapé qu’il aurait pu me faire tomber. La vision de Loïc et de son téléphone me revint alors, mais je ne sus pas la traiter.

Je regardai par la porte-fenêtre : il était toujours dehors, en pleine conversation.

Je me laissai glisser au sol.

Chris retira sa capote en m’adressant l’un de ses sourires craquant. Je lui répondis à peine. Je ne voulais pas encore sortir de la brume.

Lorsque Loïc rentra enfin, j’étais en train de regarder au sol pour rechercher mes vêtements, mais ne me laissa pas m’en emparer.

– Pas maintenant, dit-il seulement.

– Pourquoi ?

Loïc haussa une épaule et il eut même un petit sourire en coin à ce moment-là, comme s’il se délectait de son impression de m’avoir « cernée ».

Je me sentis mal. D’un coup.

Je répétai :

– Pourquoi ?

– Un pote va arriver.

Ça me fit l’effet d’une douche froide. Pas seulement par ce que ça sous-entendait. Par son sourire relatif à cette idée.

– Et dans quel but ?

Il ne me répondit pas, alors j’enchainai :

– Pour que lui aussi puisse me baiser ?

Je ne savais pas si je devais être choquée ou bien interloquée par cette proposition. Il ne m’avait pas demandé mon avis, surtout.

– Pourquoi pas ? Ce n’est pas ce dont tu as envie ?

J’hésitai sur ce que répondre.

« Non » était le premier mot qui me venait parce que, bien sûr, c’était ce que la fille que j’avais été jusque-là aurait répondu, et que celle-ci était encore profondément présente, en moi. Je ne m’étais pas transformée en un jour. Je restais quelqu’un avec une forme de morale, ou de jugement… Normal, juste. Sauf cas particulier, on est tous comme ça. Et mon premier réflexe était forcément celui-ci. Ça ne pouvait pas être autrement. Mais, en même temps, cette proposition répondait effectivement à mes envies. A mes fantasmes. A mes désirs enfouis, que j’exhumais avec force, ces derniers temps. Que j’arrachais à la pelleteuse. Mais qu’il était toujours difficile d’assumer. Je n’allais pas lui dire « bingo, fais venir tes potes, je ne demande que ça », même si Loïc disait vrai, au fond. Et je ne lui dirais pas non plus que même cette manière de traiter, si elle avait tendance à me révolter, était ce que j’attendais de lui, aussi.

– Ça dépend qui, objectais-je.

– Qu’est-ce que ça peut te faire ? Une queue c’est toujours une queue, non ?

J’oscillai entre le considérer plus encore comme un connard et approuver sa pertinence. Loïc me prenait de haut, mais il me cernait avec une acuité surprenante, et il disait juste, aussi. C’était peut-être juste cette vérité qui était choquante.

– Tu n’auras qu’à mettre ta tête dans les coussins.

OK, j’optai pour « pire connard encore » et j’hésitai à lui foutre un pain. Je me remis donc à chercher mes vêtements, nerveusement, sans savoir vraiment ce que je voulais, alors, mais, à ce moment-là, la sonnerie de la porte d’entrée retentit. Loïc alla ouvrir. Chris était resté assis, observateur de la scène mais ne se mêlant pas à notre altercation. Je remarquai son sexe à demi-relevé, encore, comme si son excitation ne s’était pas vraiment fanée, et ses mains croisées tranquillement derrière sa tête. Lui ne chercha pas à se couvrir. Je le trouvais impudique, comme lors de la fête quand il avait fait ce strip tease bourré, peu soucieux de montrer son corps même en érection. Et toujours avec cet air de tout prendre par-dessus la jambe qui m’interloquait, parfois, et me dérangeait sur le moment. Comme si c’était normal que Loïc profite du fait que je sois en train de me faire sauter par son pote pour en inviter un autre à prendre son tour. Comme si je n’avais qu’à dire « oui ».

Chris répondit à mon regard en relevant les yeux sur moi.

– Ne stresse pas comme ça, souffla-t-il.

Je haussais les sourcils, éberluée.

– Facile à dire, murmurais-je.

Il se leva et se rapprocha de moi pour tourner mon visage vers lui d’une main sur ma joue. Et il m’embrassa, mais d’une manière différente des précédentes. Comme un baiser d’amoureux : quelque chose de bien trop tendre pour ce qu’on avait fait, déjà, et ce qu’on s’apprêtait à faire ; pas quelque chose d’un mec qui est en train de se partager une fille inconnue avec ses amis. Et puisqu’il occupa ainsi ma vue – enfin, me fit fermer les paupières, en tout cas –, je n’aperçus le nouvel arrivant qu’une fois qu’il fut vraiment devant moi. Et, sans surprise, c’était leur troisième pote : PtitJu, comme le nommaient les autres. Un nom mignon pour un mec qui me rebutait. Je tâchais de ne pas montrer à quel point son apparence me dérangeait. J’avais encore des règles de comportement social : on ne renvoie pas dans la gueule des gens leur apparence. J’étais pourtant tout sauf prête à lui donner mon corps. Et la colère revint avec force.

– Ce n’est pas comme ça que ça marche, dis-je à Loïc, agressive.

– Ah bon, c’est comment ?

– Je ne sais pas mais pas comme ça…

J’étais nue, tous me regardaient, j’avais deux mecs qui étaient déjà passés entre mes cuisses autour de moi, et j’étais stressée. Rien pour me permettre d’être moins mal à l’aise, donc. J’aurais voulu au moins avoir de quoi me couvrir.

– Allez, insista Chris en se penchant vers lui pour baiser mon cou.

On aurait dit une demande d’être « sympa » envers leur pote… Une espèce de relation amicale bizarre dans lesquels ils invitaient leur ami à profiter de la fille avec qui il y « avait moyen », tout en restant protecteur envers elle, du moins pour Chris. Comme avoir Chris contre moi atténuait mon sentiment de nudité, je me resserrai d’autant plus contre lui, et il caressa mes seins, joua avec mes mamelons. C’était comme une façon de me dire « vas-y, fais ça pour moi, pour nous… » Je me tendis en réaction, honteuse de ma réceptivité mais, en  même temps, je n’avais pas joui et mon corps n’en pouvait plus. Je ne jouissais désespérément pas avec eux, n’épanchant mon besoin que dans la solitude de ma chambre, et mon corps sur l’instant en était comme usé, douloureusement sensible, prêt à céder à la moindre des promesses à ce sujet.

– Viens sur moi, dit Chris, en s’allongeant sur le canapé.

Mais il se reprit tout de suite et se releva. Il jeta au sol tout ce qu’il trouva de mou et de souple : le plaid épais de l’un des fauteuils, une sorte de couverture molletonnée, tout ce qu’il y avait de coussins  autour de nous, et il s’allongea sur le dos. Il bandait maintenant vraiment dur et son sourire était à la fois séducteur et empli de désir.

– J’ai envie de te lécher, dit-il en me tendant la main. Viens.

Soit juste la proposition qui avait le plus de chances de me faire craquer.

Il mit un coussin sous sa tête et m’appela de nouveau.

J’hésitais… Je ne pouvais rien faire d’autre qu’hésiter.

Loïc me faisait un sale coup en faisant venir son pote comme ça sans me demander mon avis, c’était sûr. Et en même temps, je devais reconnaître que seule l’apparence de PtitJu me dérangeait. Dans le fond, Loïc ne m’offrait que ce que j’attendais de lui et j’aurais accepté avec beaucoup plus de facilités n’importe quel autre mec… J’aurais accepté n’importe qui d’autre, en fait.

Je cédais.

L’envie me submergeait trop. L’idée d’avoir la langue de Chris sur mon sexe faisait vibrer mon corps frustré et la scène faisait monter en moi une excitation enfouie que je ne pouvais pas restreindre. Et puis Chris me plaisait, aussi, pas comme un mec avec qui on pouvait envisager véritablement quelque chose derrière – si ça avait été le cas, je me serais barrée en courant – mais comme quelqu’un que je pouvais suivre, sur l’instant, qui me donnait envie de me fier à lui. Je m’agenouillais à ses côtés, avec mon cœur qui tapait fort, mais il m’arrêta tout de suite.

– Non non, pas comme ça.

Il eut même une tête bizarre, comme s’il était surpris que je ne l’ai fait pas de moi-même.

– Dans l’autre sens, précisa-t-il.

Et il m’accompagna de manière à me faire positionner sur lui en 69. Là, ce fut autant excitant qu’obscène. Parce que j’avais sa queue, bien dure, à ma portée, et sa bouche prête à s’occuper de mon sexe, et que mon cul était terriblement exposé aux deux observateurs qui nous surplombaient, debout. Drôle de scène, vraiment.

Quand il se mit à me lécher, je cessai de penser, cependant. Ou presque. Parce que ce fut tellement fort ! Et tellement bon, et j’avais tellement été en manque de ça, et ce fut comme un vertige, soudain, qui m’emporta toute entière, me faisant trembler, feuler, et tâcher de drainer l’émoi de mon corps en engloutissant profondément sa queue dans ma bouche, et je sentis, aux frémissements de Chris, à quel point il aimait ce que je lui faisais. La façon dont il cessa plusieurs fois de me lécher pour échapper un souffle lourd l’indiqua également, tout comme marquant la manière dont il se retenait pour ne pas jouir avant moi.

Je succombai. La tête partie ailleurs, le corps secoué de spasmes, des gémissements lourds s’arrachant de ma gorge, des larmes, même, embuant mes yeux, tant tout mon être était bouleversé, remué.

– Doucement, murmura juste Chris alors que je me remettais à le sucer pour le faire jouir.

Je pris alors en compte sa demande et je sus ce qui allait se passer. Je ne me retournais pas. Je le laissais hausser plus haut mon bassin, et redescendre son visage – je sentis qu’il retirait le coussin sur lequel il avait posé sa tête – et j’essayais de reprendre mon souffle. Et, surtout, de ne pas penser.

Alors qu’un sexe se présentait derrière moi, je lançais juste la main derrière mon bassin pour vérifier ça : qu’il était bien recouvert d’une capote, et je levais les yeux pour voir Loïc, positionné non pas pour regarder son pote enfoncer sa queue en moi mais pour jouir du spectacle de mon visage tandis qu’il le faisait.

Hard – P’tit Ju (partie 1)

P'tit Ju

Après l’histoire avec Chris, j’eus besoin de prendre du temps. Je ne repassai pas chez Loïc et ne réessayai pas de le recontacter. Parce qu’on avait échangé nos numéros, il m’envoya bien un message en évoquant l’idée qu’on puisse recommencer avec Chris – enfin, aux quelques lignes minimalistes qu’il m’envoya : « on fait une soirée avec Rastouille », ce fut ce que je supposais – mais je n’y donnais pas suite.

J’avais besoin de réfléchir. De prendre de la distance. De savoir où j’en étais. De faire le point avec le « moi » que j’étais : moi, dans son entièreté, pas la part limitée de moi-même, et fausse sur certains points, dans laquelle je me glissais avec eux.

Je ne voulais pas recommencer à coucher avec Loïc. Enfin, pas juste comme ça. Je savais ce que je voulais et « Loïc » ne le représentait pas à lui-même. Je ne voulais pas coucher avec « lui » particulièrement. Je veux dire… Loïc possédait en lui quelque chose qui, profondément, m’excitait. C’était un curieux mélange : son aspect pur connard, cette dualité, entre beauté et laideur, de ses traits, la manière dont il me traitait et les opportunités que ça m’ouvrait, mais justement : ce n’était pas lui qui m’intéressait mais les promesses que je pouvais construire autour de lui. Ce n’était pas la personne que je recherchais ; juste la porte d’ouverture. Dans le fond, je savais parfaitement ce que je voulais. Je voulais du sexe. Je voulais des rapports charnels poussés, susceptibles d’arracher ce que je sentais de bouillonnant, en moi, et qui crevait d’être libéré. Je voulais aussi une forme de revanche : la récupération de ce que j’avais perdu à cause d’Ayme, le fait de m’accomplir, même dans l’extrême, en tant que femme, en tant qu’être de chair et de sang.

J’ai déjà parlé de cette recherche d’un « ailleurs » qu’il y a dans la consommation de drogue ou l’addiction à des outils virtuels : cette volonté, inconsciente de renouer avec l’imaginaire de l’enfance, avec ses jeux et ses fantasmes, ses « délires » sans conséquences. Je n’étais alors pas dans une démarche différente. Je savais que les désirs sexuels qui m’habitaient n’appartenaient pas à ma réalité, que c’était une autre « moi » que j’y projetais, une sorte de jeu de rôle ou de théâtre, destiné à s’évanouir dès la partie finie ou le rideau tiré, mais dont je tirais néanmoins des avantages. Pas seulement sur le plan du sexe. En matière d’évasion, aussi. De ma vie, de mes problèmes. Le désir que j’éprouvais de recommencer était lancinant, et avec un fond d’addiction, aussi.

Je ne voulais pas y réfléchir, à l’époque, et j’étais loin d’avoir ce niveau d’analyse. Ça, je ne vous le livre, vraiment, que parce que j’ai pris ce recul sur moi-même depuis. A l’époque, j’en étais à essayer de dealer avec mes envies, ce qui était déjà pas mal. Je consommais cette sexualité comme j’aurais consommé de la drogue, ou d’autres des hamburgers, des réseaux sociaux à l’excès : pour en recouvrir mon quotidien et en oublier la laideur, la peine, la solitude, l’incapacité à faire changer quoi que ce soit… Et j’attendais une opportunité ; je ne savais pas laquelle.

Ce n’était pas clair dans ma tête, mais je savais au moins qu’aller voir Loïc pour qu’il me saute, juste, seulement ça, ne m’apporterait rien.

Et, bien sûr, je ne parlais à personne de ce que je faisais. Ça ne voulait pas forcément dire que c’était moche et que ça méritait d’être caché, du moins je ne  le vivais pas comme ça. Quand on ne parle pas de quelque chose, ce n’est pas forcément ça, ou pas toujours. La plupart du temps, c’est juste que l’on n’a pas d’oreille pouvant nous écouter. Ou le voulant. Personne de prêt à entendre ce qu’on a à exprimer, personne de susceptible de comprendre sans renvoyer un miroir en forme de jugements. A qui aurais-je pu bien me confier ?

Je n’aurais pas su quoi raconter, de toute façon. Cette  vision de moi-même persistait à me rester étrangère, curieuse, et je continuais à observer ce que je vivais comme si j’avais été mon propre modèle d’étude. Mon propre sujet d’interrogation.

Je n’en parlais donc pas. Je ne parlais de rien, en fait : ni de mes histoires de cœur, ni de mes histoires de cul, ni de toute la souffrance que j’avais en moi.

Et, partout ailleurs, je souriais.

Je souriais au travail, je sourais avec mes amies…

J’ai lu un jour le témoignage d’une fille qui avait subi des viols de masse, vous en avez peut-être entendu parler. Une sordide histoire de caves. Elle racontait qu’elle riait beaucoup à cette époque. Ça ne m’avait pas surpris. On peut rire et sourire beaucoup quand on est en souffrance.

Je ne souriais pas avec Ayme parce qu’Ayme n’avait pas besoin de cette façade-là, parce qu’avec lui je pouvais encore être vraie, et c’était important de savoir qu’on avait toujours ce lien-là : cette vérité, entre nous, qui nous permettait de nous démunir de nos masques. En y réfléchissant, je me rends compte que ça voulait aussi dire qu’il était privé de ce j’offrais aux autres. Privé de sourires et de légèreté. Privé de façade. Avec qui d’autre me montrais-je vraie, finalement ? Et même avec Ayme, le faisais-je jusqu’au bout ? Je crois qu’on ne le fait jamais qu’avec soi, en fait. Je ne me montrais totalement moi-même, dénuée des artifices des conventions sociales, avec personne, sinon moi dans mon miroir, moi face à ce récit, moi seule, face à moi, et ensuite, au stade juste après, il y avait Ayme qui me voyait presque dans mon entité unique, pure, ainsi.

Enfin, après plusieurs jours d’attente et de réflexions, je me décidai à recontacter Loïc.

J’avais eu d’autres options qui m’étaient passées en tête, bien sûr. Me connecter à internet. Aller dans un club échangiste… Ouais. Trop facile, sur le principe, hein ? Tellement aisé, quand tu n’as que 28 ans, que tu as toujours eu une vie « normale » et une sexualité « normale », et que toute ton existence s’est construite autour d’un amour unique avec lequel tu t’étais dit que tu passerais ta vie…

Ça n’a rien de facile, non. Ça n’a rien d’aisé, et ce n’était pas ce que j’attendais non plus. Je crois que ce n’était pas pour rien que mes désirs sexuels m’avaient conduite à passer à l’acte avec Loïc, et pas un autre. C’était parce que, dans le fond, il n’était pas si différent de moi. Il l’était mille fois moins que ce mec plus âgé croisé devant le cinéma, ce gamin qui m’avait abordée dans la rue, ou que ne l’aurait été un type rencontré dans un sex-club. Il me ressemblait, l’univers dans lequel il évoluait me ressemblait, ses potes n’étaient pas si éloignés des miens. Je n’étais pas en terre inconnue. D’ailleurs, je crois qu’on finit toujours pas retourner vers les gens qui nous ressemblent… C’est là où on mesure l’impact culturel du milieu dans lequel on évolue, finalement. Il y a des barrières invisibles entre nous, que l’on peut franchir, et même que l’on franchit à l’occasion avec plaisir, mais qui restent élastiques : qui finissent toujours pas nous ramener vers ce qui nous est le plus familier. Ou, si ce n’est toujours, le plus souvent, au moins. Je sais qu’il y a des exceptions là aussi. Bref, rien dans ces « milieux » de rencontres sexuelles ne me parlait. Je m’en sentais étrangère, je savais que je n’y serais pas à l’aise et, si je songeais parfois à passer le cap de m’y jeter, ce n’était qu’en sachant parfaitement qu’une fois devant la porte, je ferais demi-tour. J’avais besoin de plus de contrôle que ça.

Loïc m’était donc « utile ». Il y avait l’envie de me faire sauter, qui ne me lâchait plus depuis qu’il m’avait prise sur le canapé de son salon. Et puis il y avait aussi autre chose : je tenais quelque chose avec ce mec, que je n’avais pas envie de voir m’échapper. Il y avait d’autres possibles que je voulais explorer. D’autres voies que je voulais voir s’ouvrir, d’autres extrêmes vers lesquels aller.

Je lui envoyais un texto. Et, parce que je le méprisais, j’y allais franco.

Tu veux me baiser ?

J’utilisais un vocabulaire cru, ordurier, provocant, volontairement. Dans le fond, je me cachais toujours derrière ce que je voulais qu’il voie de moi : une fille qui est là pour se faire sauter. Qu’il sente dans mon message le peu de respect qu’il m’inspirait ne me dérangeait pas. Au contraire. Je n’avais pas envie de faire semblant sur ce point.

Il mit quelques heures à me répondre.

Tu veux que je te baise ?

Je reconnus bien là son caractère supérieur. Il reformulait en me faisant remarquer que ce n’était pas lui qui venait me chercher mais moi qui venait à lui. Je confirmai :

Oui.

Il me donna une heure, le soir. Ayme était à la maison. Moi, je travaillais à l’hôpital, mais je me dis que je ne rentrerais pas après ma journée de boulot et puis voilà.

J’envoyai quand même un SMS à Ayme. Ça me mit de nouveau face à mes contradictions : on n’était plus vraiment ensemble, ou dans cet entre-deux à la con faisant que je ne le savais plus, mais je le prévins quand même de mon absence. Je ne lui dis juste pas pourquoi, mais ça aussi, ça me fit mal.

Plus j’étais dure avec lui, plus j’en souffrais et je ne pouvais agir ni sur l’un ni sur l’autre. Juste subir.

Je traversais Lyon. Les journées diminuaient à cette époque de l’année, alors je voyais les lumières de la ville s’allumer et se refléter sur l’asphalte des rues détrempées par la pluie. Je me noyais dans leur contemplation, pétrie de solitude. Mes pas  m’emportaient mais je ne savais finalement pas vers quoi. Vers Loïc. Vers une queue dans mon sexe, certes. Mais ça, ce n’était que des détails. Où m’emmenait ce besoin d’avancer qui devenait obsédant, à force ? Que ferait de moi cette phase trouble de ma vie ? Comment en serais-je transformée ? J’écoutais le claquement de mes pas sur le bitume, sentais les gouttes d’eau effleurer mes chevilles, suivait du regard les liserés des lumières rouges et jaunes que les voitures et les lampadaires projetaient sur le sol mouillé.

C’est curieux de voir comme certaines images vous restent, parfois. Ce qu’elles peuvent porter en elle. Le sens qu’elles gardent.

Quand j’arrivai chez Loïc, il était assis dans son canapé, une bière devant lui et une clope à la bouche – pas un joint, pour une fois –, et il m’accueillit direct avec un petit sourire en coin que je commençais à connaître, chez lui, et dont je devinais la signification. Ça voulait dire « tu n’as pas pu attendre plus longtemps, hein ? ». Je n’avais rien à répondre à ce sourire en coin.

Je m’assis à côté de lui sur le canapé.

J’étais stressée. Il dut le sentir. Il posa sa clope dans le cendrier, passa la main derrière ma nuque, et m’attira à lui pour m’embrasser, de cette manière intrusive qui était lui et qui se manifestait de manière grandissante, avec moi. Je me laissais faire. Je pliais même un peu entre ses doigts, consciente de la manière dont mon corps se relâchait, offerte à ses gestes.

Il ne joua pas au jeu des faux-semblants. Il me dit direct :

– J’ai appelé Rastouille.

– Il viendra ?

Je m’étonnais moi-même de l’assurance que j’étais en train de prendre par rapport à cette situation, mais je ne le montrais pas.

Loïc hocha la tête.

– Tu préfères, non ?

Cette remarque me mit mal à l’aise. D’une part parce que ça voulait dire qu’il m’avait mieux perçue que je ne le croyais. D’autre part parce que ça signifiait une adaptation de sa part à mes attentes : qu’il avait appelé Chris non pas pour lui mais parce qu’il savait ce que moi je voudrais. Et je ne m’y étais pas attendue.

Je le regardai, fixement, ne sachant que penser de ce qu’il me montrait de lui, alors, ayant du mal à lui répondre…

Mon ton fut parfaitement maîtrisé quand je reconnus :

– Oui.

Loïc sembla chercher à vérifier qu’il m’avait bien cernée. Ce fut l’impression que me donna son regard, en tout cas. Intrusif, celui-ci aussi. Mais peut-être me faisais-je des idées.

Je ne crois pas avoir un jour vraiment compris Loïc, mais ça n’a pas d’importance.

D’une manière inattendue, sa proximité me troubla. Peut-être parce que ça faisait trop longtemps que je ne m’étais plus blottie dans des bras, parce que j’étais contre lui, et que je sentais sa chaleur. Parce que j’avais l’impression d’avoir été démasquée, ou au moins en partie… Je me mis à éprouver le besoin de chercher plus de contact. Comme je l’aurais fait avec Ayme. Ce qui me choqua, d’une certaine manière ; je ne m’étais pas attendue à ressentir ça. Je méprisais toujours autant Loïc, mais il y avait quelque chose de profond, d’enfoui, qui cherchait à ressortir de moi. Qui débordait. Quelque chose que je ne voulais surtout voir surgir, quelque chose que je n’acceptais pas de montrer. Des manques. Des souffrances. Je devins nerveuse.

– Qu’est-ce qu’il y a ? me demanda Loïc.

Je faillis lui répondre : « rien ». Je ne voulais toujours pas lui raconter ma vie ou quoi que ce soit qui parle réellement de moi-même, mais il s’était adressé à moi avec une forme de sollicitude et je ne pus pas lui mentir, du coup. J’optai pour la sincérité :

– Je stresse.

– Pourquoi ?

Je haussai une épaule.

Je n’avais rien à dire de précis à ce sujet.

Je n’avais pas envie d’avouer que c’était parce que la jolie barrière que j’avais mise entre ma tête et mon corps, ce merveilleux cloisonnement que j’opérais entre mes histoires de cul et mon âme, était à la limite de se fissurer. Que ce n’était pas si facile d’être forte. Et je ne voulais surtout pas qu’il se mette à penser que je n’étais plus cette fille, que je lui avais montré jusque-là, que l’on pouvait sauter avec son pote sans se poser de questions.

Je me levai pour faire quelques pas. Pour rompre cette proximité dérangeante, avec Loïc, surtout. Et j’observai négligemment les divers objets décorant la bibliothèque qui trônait dans son salon. Il avait plein de vinyles. Des objets de collection. Des partitions de musique. Le témoignage d’une importante culture artistique que je n’avais plus voulu voir dès l’instant où j’avais décidé que, pour moi, il ne serait qu’une queue sur pattes.

– Chris arrive quand ? demandai-je.

– Il devrait être là.

Je saisis une longue pipe, fine, toute en bois, elle aurait pu venir d’Inde ou d’un autre des pays de cette région du monde, et la tournai entre mes doigts.

Loïc ajouta :

– Arriver à l’heure est toujours compliqué pour lui.

Je sentis un léger sourire poindre sur mes lèvres, quelque chose en moi de plus doux.

Quand trois coups rapides se firent entendre à la porte et qu’elle fut poussée, les battements de mon cœur s’accélèrent.

Je posai la pipe et tournai la tête pour voir arriver Chris, débraillé, avec ses cheveux en bataille qui lui donnaient un air vraiment craquant – je le trouvais plus beau à chaque fois que je le voyais, ça craignait décidément – et un petit sourire qui disait « je sais que je suis à la bourre mais qu’on va me le pardonner ». Je repensais à son strip-tease devant la piscine. Je repensais à cet air léger qu’il avait si aisément pour tout, cette façon de sourire de ses conneries, présentes ou qu’il s’apprête à faire.

Loïc se leva pour lui taper sur l’épaule, lui dire qu’il était en retard, et lui proposer un coup à boire. Il m’en proposa un à moi aussi par la même occasion, et on se retrouva à descendre des bières sur son canapé.

– Tu n’as pas eu de mal à rentrer chez toi, la dernière fois ? me demanda Chris avec une expression tout à fait charmante.

Il se montrait vraiment prévenant. Ça me faisait bizarre.

– Non, c’est gentil.

Je ne savais trop que leur dire. En fait, les quelques questions qu’ils me posèrent, alors qu’on bavardait, me dérangeaient, même. Je répondais de la façon la plus laconique possible, pour éviter de les inviter à m’en poser plus. Les formules de politesse, ça allait, mais j’étais là pour le sexe et j’avais tout sauf envie qu’on en arrive à se connaître réellement. Je ne voulais pas pouvoir éprouver pour l’un ou pour l’autre autre chose que de l’intérêt pour ce qu’ils portaient entre leurs jambes et, surtout pour Chris, je craignais qu’il puisse me plaire d’une façon que je réprouvais. Qui m’effrayait. Qui était tout sauf ce que je voulais.

J’adressai alors un regard à Loïc, et ce fut bizarre, parce que j’avais toujours ce mépris pour lui, mais justement : ce fut lui que j’appelai à passer à l’acte. A nous faire sortir de cette proximité gênante, à basculer vers ce que j’attendais. Du cul. Un rapport dénué de sentiments. Peut-être une forme de rabaissement, aussi, qu’importe : quelque chose qui me tire de ce que je vivais alors. Chris ne se rendait pas compte, lui. Dans le fond, Chris était peut-être juste un mec sympa. J’avais besoin de l’aspect « connard » de Loïc. J’avais besoin qu’il balaye cette gentillesse superflue. Loïc réagit par un froncement des sourcils et une attitude interrogative.

– Tu veux qu’on commence ? dit-il d’un coup.

J’étais si perturbée que j’eus même du mal à répondre.

Je soufflai :

– Oui.

Loïc cherchait à voir en moi, je m’en rendais compte dans son attitude. A discerner ce qu’il y avait au-delà des apparences. Je ne savais pas comment je m’étais débrouillée pour que ce mec, si centré sur lui-même, se comporte ainsi avec moi. Je n’en fus que plus nerveuse.

– Tu veux toujours utiliser une capote pour sucer ?

Je le fixai, surprise sur les premières secondes.

– Oui.

Loïc me fit signe d’un doigt :

– Prends-en une sur la table et viens prendre ma queue dans ta bouche.

Cash, donc.

Ce que je voulais.

Je jetais un œil sur la table basse. J’avais effectivement remarqué qu’un paquet de préservatifs y traînait.

La manière dont Loïc me parlait restait toutefois quelque chose à quoi je n’étais pas habituée. Et donc de dérangeant. J’étais toujours ambigüe, à ce sujet.

J’adressai un rapide regard à Chris dont l’expression interrogative me sauta aux yeux. Je crois que lui aussi se posait beaucoup de questions sur mon compte. J’aurais voulu éviter ça. Je faisais avec, toutefois. Je saisis la capote.

– Allez viens, souffla Loïc à peine me penchai-je vers lui.

Il s’étendit sur le dos, sur la longueur du canapé, et m’attira contre lui pour m’embrasser. Il faisait toujours ça. Quelle que soit la manière dont il me traitait, il cherchait toujours mes lèvres. Et il me possédait à chaque fois plus encore que je ne l’aurais voulu, ainsi. Ce que j’en éprouvais était devenu différent, à force. Le dégoût oublié, il restait cette sensation d’intrusion trop forte avec lui, mais elle m’excitait largement autant qu’elle me dérangeait, désormais. C’était ce que je voulais de lui : qu’il prenne plus encore de moi que ce que je lui apportais.

En m’allongeant sur lui, je me rendis compte que son sexe était légèrement dur. Et qu’il le devint plus encore au fur et à mesure qu’on s’embrassait.

Il finit par me repousser vers sa queue.

– Vas-y. Suce-moi.

Et il attrapa deux coussins pour pouvoir les mettre derrière sa tête et ainsi se redresser pour me voir.

Je restais dans un entre-deux curieux. Loïc me donnait ce que j’attendais, certes, mais le passage à la réalité persistait à me heurter.  Je ne pouvais pas m’empêcher de me juger. De juger Loïc, dans son attitude et ses propos. De songer à Chris, derrière moi. A l’image que je lui envoyais. Et à celle qui me sautait à la figure, aussi : ce que je voyais de moi.

Je me sentis soudain hésitante.

– Attends, dis-je.

Je me penchai sur la table pour attraper ma bière dont je bus une gorgée. Comme une respiration. Comme un décompte que l’on fait avant d’affronter une situation.

– Tu veux fumer ? me proposa Loïc.

Je réfléchis quelques secondes.

– Oui, décidai-je enfin.

J’entendis Chris derrière moi.

– Tu veux que je m’en occupe ?

Sa voix était douce. Son expression aussi, je le vis quand je tournai le visage vers lui.

– Oui.

Je le laissai donc rouler, consciente que cette béquille-là ne m’était pas proposée par hasard ; que si Loïc l’avait fait, c’était qu’il avait remarqué plus que je n’aurais voulu qu’il puisse le voir, en moi. Je tenais tellement mal mon masque…

L’excitation n’en bouillonnait pas moins dans mon ventre, tout comme l’envie. Non pas tant de coucher juste avec eux, mais de voir ce qu’il se passerait. Ce qu’allait donner cet acte, comment il évoluerait.

Sans plus attendre, je déboutonnai le jean de Loïc. Savoir Chris concentré sur autre chose derrière moi m’aidait. Avoir eu ce léger échange verbal, cette proposition de « soutien » de la part de Loïc, cette attention de Chris qui s’occupait de faire pour moi quelque chose dont j’avais exprimé le besoin… Cette forme d’attention que je n’avais ni exigée, ni attendue, mais qui était là, pourtant.

J’ouvris le jean de Loïc et le baissa légèrement, le faisant hausser les hanches pour me faciliter le geste. Et je sortis son sexe à l’air libre.

Il me parut tout de suite tentant, attirant. Quelque chose qui manquait à ma bouche. Quelque chose qui avait manqué à ma vie, ces derniers temps. Quelque chose qui manquait à mon être. Et ça me prit aux tripes, soudain. Cette constatation crue. Ce trou qui s’était creusé à l’intérieur de moi.

J’avais envie de le sucer, oui. J’avais envie qu’il pourfende mon ventre, j’avais envie qu’il me baise, et qu’ils se succèdent, avec Chris, qu’ils me prennent comme j’aurais aimé qu’Ayme le fasse… comme je ne le lui aurais jamais permis.

Je déchirai l’emballage de la capote, la déroulait sur sa queue. Ce qu’il se déroulait entre nous était cru mais c’était parfait, ainsi. Puis je me penchai dessus, prenant mon temps, cette fois, pour aborder son sexe… le frôlant de mon visage et léchant lentement en suivant sa longueur. Mais Loïc ne voulut pas de ça.

– Mets-la dans ta bouche, dit-il.

Je retirai ma langue de sa chair pour relever la tête et l’observer. Dans l’échange de regards qui suivit, ce fut comme si on tenait une conversation muette. Loïc me disait « je sais ce que tu veux » et je lui répondais « je ne suis pas sûre de pouvoir te faire confiance à ce sujet ». Je choisis néanmoins de le suivre. Il me caressa les cheveux tandis que j’approchais ma bouche de l’extrémité de son sexe et, dans la manière dont il me toucha, je songeai qu’il voudrait que je le prenne profondément.

Je ne m’attendais pas vraiment à ce qu’il place sa paume sur l’arrière de ma tête, une fois que j’eus sa queue en bouche, pour me pousser plus loin. Ni qu’il me maintienne une seconde de trop quand je reculais pour me dégager. Putain de manière d’agir… Je me redressai, tremblante, en colère et troublée, à bout de souffle et…, sérieux…, échauffée. Putain de corps. Putain de réactions de merde, en moi.

Putain de connard de Loïc qui me laissait penser une seconde que je pouvais me fier à lui pour me pousser trop loin dès celle suivante.

Je le fixai, haletante, me demandant pourquoi il avait agi ainsi et s’il avait voulu faire impression devant son pote. C’était quelque chose auquel j’avais déjà songé, la dernière fois, comme s’il voulait montrer à Chris comment, lui, savait baiser les filles, ou se croire un modèle d’acteur de film X. Pour me maintenir ainsi son sexe dans la gorge, il fallait au moins avoir vu des films de cul. Et croire que c’était une marque de virilité, quelque chose que faisaient les types qui assuraient au lit. Peut-être était-ce juste une de ces merdes que les mecs se retrouvent parfois à avoir dans la tête.

– Je pensais que tu pourrais assumer, remarqua Loïc avec un air pensif.

Je ne dis rien, parce que j’étais vraiment énervée, parce que je ne savais pas s’il venait de me tester, et que je n’avais pas envie de lui dire que je n’en étais effectivement pas capable ou qu’il devait se calmer sur ce qu’il voulait tenter avec moi, parce que ça aurait été à l’encontre de ce que j’attendais de lui, justement. Ça aurait été lui envoyer le message qu’il devait me traiter autrement.

OK, ce n’était pas clair, et j’en étais consciente. J’aurais eu du mal à dire, sur le coup, ce que je voulais réellement, mais je savais au moins que, si un tel geste de sa part me heurtait, je n’avais pas envie pour autant qu’il casse cette image de connard que je m’étais faite de lui. Je le répète, mais je ne voulais pas d’un mec bien. Au contraire. Je voulais pouvoir me laisser aller entre des mains que je saurais n’avoir jamais aucune importance pour moi. Être jetables d’un instant à l’autre. Interchangeables à souhait. Ne jamais présenter le moindre risque d’attache. Surtout, je voulais n’avoir rien qui puisse, même de loin, me faire avoir peur de « perdre » quoi que ce soit. Dans le sexe, oui, connaître une forme de possession, mais qu’elle s’arrête une fois la porte du lieu où j’aurais eu ce rapport refermée.

Chris m’évita de répondre en me proposant le joint qu’il venait de rouler. J’appuyai le dos sur le dossier du canapé et l’allumai en inspirant une longue taf. Le papier crama, et une odeur d’herbe s’éleva dans la pièce.


Hard – Les jours heureux

Les jours heureux

Tu te rappelles, la fois où ?

On avait souvent des conversations comme ça, avec Ayme.

Avant.

Tu te rappelles, la fois où on est rentrés de chez Binbin, quand j’habitais rue Paul Cazeneuve ?

Binbin était le pote par lequel on s’était connu, avec Ayme. Il m’avait draguée – j’en ai parlé au tout début : du mec le plus beau qui me draguait –, mais j’avais alors découvert Ayme et mon attention avait été toute entière captée par lui. Mon existence avait été aspirée, comme ça. Vioup. C’était l’époque où la vie entière s’arrêtait à l’instant, et où l’instant était toujours le plus merveilleux qui soit.

On n’avait besoin de rien, autant que je me souvienne. On n’aspirait pas à grand-chose. J’étais une semi-teufeuse. Ça m’amusait de qualifier ma vie ainsi : ça fait partie des mots que je disais en rigolant et dont je n’ai réellement compris la justesse que des années plus tard : cette façon dont je me coupais en deux… Il y avait le semi de moi-même qui se donnait sans réserves ni limites pour les autres : mes parents, mes patients, Ayme… et il y avait l’autre semi de moi-même qui faisait n’importe quoi, dans une exacte équivalence dans l’extrême, de chaque côté. Dans mon métier, en particulier, c’était flagrant. Au plus je me montrais douce et à l’écoute, attentive au moindre détail, auprès des patients, au plus je me pochtronnais au gré des soirées que l’on passait derrière. Au plus je me montrais l’élève parfaite auprès des professionnels des services où je faisais mes stages, au plus j’enchaînais les excès à l’extérieur. Mon empathie et ma capacité à absorber tout en silence n’a toujours eu d’égale que celle de me foutre en l’air à côté, même quand j’ai été diplômée. Les situations dramatiques que je vivais et gérais sans en montrer la moindre fissure en tant que professionnelle donnaient des dégradations secrètes dans des beuveries et absorptions de produits prompts à attaquer mon cerveau quand je faisais ce que je qualifiais en riant de me « mettre la tête à l’envers ». Ça aussi, c’était une expression qui m’amusait mais dont je n’ai perçu la pertinence que plus tard. A l’envers, c’était retourner le monde, c’était tenter un retour en arrière qui n’arriverait pas, un reset de mon esprit. Je fumais énormément, et je crois que j’ai tout fait, à cette époque : me faire virer manu militari d’un bar, partir sur un coup de tête à l’océan, dormir sur un coin de trottoir, décider de passer la nuit dans un squat de punks à chien croisés au détour d’une allée, m’évanouir dans la rue, faire du vélo dans une fontaine, bourrée, me réveiller dans un lit qui n’était pas le mien et sans savoir ce que j’y faisais et pourquoi j’y étais nue, encaisser des black-outs de plusieurs heures en étant incapable de savoir ce que j’y avais fait, vomir jusqu’à ne plus avoir que de la bile à faire sortir, avoir des bad-trips… OK, dit comme ça, aujourd’hui, ça me choque moi-même un peu, mais je le prenais avec relativité, à l’époque. Je le prenais comme j’avais pris, plus jeune, ce pédophile qui m’avait touchée, c’est-à-dire par-dessus la jambe : comme des évènements insignifiants de ma vie puisque, finalement, ils avaient tous fini par bien se passer, ou du moins… pas trop mal. Que je n’en avais pas été réellement impactée. C’était ce que je croyais, en tout cas. Enfin, sauf les bad-trips : ceux-ci, je n’ai jamais pu les oublier. Ceci-dit, et puisqu’il faut toujours voir le positif en ce monde, du moins si on y parvient, je dois leur accorder de m’avoir aidée à me modérer. Je n’ai pas arrêté, mais j’ai été plus vigilante sur ce que je consommais, derrière. C’est grâce à eux que j’avais arrêté les joints et les rares prises de produits « annexes » que j’avais pu faire, à une époque, et que je n’avais repris la fumette plus tard que dans une consommation beaucoup plus contrôlée et modérée.

J’avais rencontré Ayme dans ce milieu de teufeurs, donc, de « gentils teufeurs », quand même, et on était vite devenu doubles, ensemble. Qu’importe que je me mette minable lors d’une soirée : si Ayme voyait que j’étais en train de partir trop loin, il s’arrêtait direct de boire et de fumer pour pouvoir s’occuper de moi, et pareil réciproquement. J’ai passé des heures assise par terre, à caresser la tête d’Ayme le temps qu’il parvienne à désaouler, heureuse de passer les doigts dans ses cheveux en attendant qu’il aille mieux. Il m’a portée et déshabillée avant de me coucher tant de fois, parce que je n’arrivais plus à le faire moi-même, que je ne pourrais en donner même une estimation. Il a retenu mes débordements, j’ai géré ses excès. Il y en a toujours eu un pour veiller sur l’autre, et j’étais parfaitement en confiance, et c’était merveilleux de savoir qu’on pouvait tout se permettre parce que l’autre serait là. Qu’il n’y avait pas de limites. Que tout pouvait être réalisé parce qu’on était deux, et qu’être deux, ainsi, nous protégeait de tout…

Et puis on riait de tout, aussi.

J’ai appelé cette période de ma vie « Les jours heureux », parce que c’est ce qu’ils étaient pour moi, même si je me rends compte que, vu ce que je décris, l’image peut ne pas paraître si gaie. Pourtant, et je le dis sincèrement, j’étais vraiment heureuse. On enchaînait les teufs, les concerts et les festivals. On ne laissait notre envie de vivre n’être arrêtée par rien : ni le manque d’heures de sommeil, ni l’imprévu, ni l’absence de lieu pour dormir, parfois. Qu’importe, pourvu qu’on vive et qu’on se crée des souvenirs, ensemble, qu’on emplisse notre besoin d’existence à en déborder ! On trouvait toujours un endroit pour poser nos fesses et grappiller le sommeil qui manquait trop à notre organisme, et tous les souvenirs étaient bons. On vivait des galères, mais on les vivait ensemble, on les partageait avec nos amis, et puis surtout à deux, et on en riait plus tard, et c’était tout ceci qui les rendait formidables et gaies.

Et surtout, on s’aimait.

On s’aimait avec la même folie douce que celle avec laquelle on croquait la vie : sans limites ni réserves, dans cette entièreté bercée d’inconscience qui est celle de la jeunesse.

Tu te rappelles, la fois où on est rentrés de chez Binbin, quand j’habitais rue Paul Cazeneuve ?

Oui. J’avais un peu trop bu, ce soir-là, et tu m’avais raccompagnée en me tenant par la taille, et tu me faisais vivre chaque virage en mode « montagnes russes ». Et je riais ! Tu m’annonçais la bifurcation suivante en me disant « attention, ça va tourner ! » et, paf, tu me faisais valser dans la direction voulue, et je m’accrochais à toi, et j’étais prise de vertige, et la vie était la plus belle, parce que je me serrais contre toi et qu’on riait tous les deux, et qu’on était toi et moi, c’est tout.

Puis on était rentrés et tu m’avais aidée à monter l’escalier. Je me cassais la figure, mais ce n’était pas grave, parce que tu me tenais, et que tu me souriais, et que tu étais là.

On avait fait bouillir de l’eau, pour faire du thé.

On avait tellement laissé bouillir cette casserole, oubliée sur le gaz, que quand on y avait enfin porté notre attention, elle était à sec et le fond avait commencé à cramer, mais ce n’était pas grave non plus, parce qu’on avait fait l’amour.

Je m’étais échoué sur le lit, en riant, toujours. Toujours, en riant. Et tu m’avais rejoint pour couvrir mes rires de tes baisers.

Et tu avais posé sur moi tes mains qui étaient à nulles autres pareilles, et posé sur mes lèvres ta bouche qui était à nulle autre pareille, et chacune de tes caresses m’avait couverte de frissons, et chacun de tes baisers m’avait emportée, et chaque seconde avait été une extase à elle seule, parce que c’était toi et que « avec toi » était ce qui suffisait à rendre tout merveilleux. Et quand tu étais entré en moi, ça avait été comme si nos corps étaient parfaitement faits l’un pour l’autre, comme si là était ta place et là ce qui manquait à mon être, comme si tout le sens de ce que l’on éprouvait était là-dedans, toute la justesse du monde, tout ce qui fallait pour rendre la vie parfaite et complète : toi et moi, nos peaux nues l’une contre l’autre, et nos chairs mêlées.

Et j’étais heureuse.

J’étais ivre de vivre, et ivre de bonheur, et chaque jour à venir ne pouvait qu’être plus gai et doux, et somptueux que le précédent, parce que c’était avec toi.

Avec toi, juste.

Toi.

Hard – Ayme

Ayme

Lorsque je rentrai, on était en plein cœur de la nuit, mais Ayme était assis dans le salon, éveillé. Un joint au bord des lèvres : un « stick », un truc super léger, fait pour une seule personne. La pièce était restée dans le noir et il ne bougeait pas, la tête renversée sur le dossier du canapé, avec une fine volute de fumée qui montait vers le plafond et un regard pensif.

Je fus plus qu’étonnée. Mais pas avec le sentiment d’être coupable.

J’avais été emplie de stress, de colère et de rejet à son égard, les jours précédents. Sur le moment, je me surpris pourtant à l’observer différemment, un peu comme s’il était encore ce compagnon de galères, et de joies, qu’il avait tant pu être pour moi : celui avec qui, quoi qu’il se passe, on pouvait en parler. Et en sourire parce que rien ne pouvait nous atteindre vraiment. Parce qu’on était deux.

– Tu ne devais pas bosser ? dis-je.

Il ne répondit qu’au bout de quelques secondes. Il regardait toujours le plafond.

– Si, mais on était en surnombre. Ma cheffe m’a laissé rentrer.

Ce n’était pas fréquent.

C’était même totalement surprenant, et je ne pus m’empêcher de me demander s’il n’y avait pas quelque chose derrière ça, d’autre que la consigne de sa chef, quelque chose de l’ordre de la dépression ou… Je ne savais pas. On ne reste pas aussi longtemps dans une phase de deuil, normalement, mais je n’étais jamais parvenu à en parler sereinement avec lui. C’était même une source de conflit horrible, parce que, à chaque fois que je disais à Ayme qu’il faisait une dépression, il me répondait que non, à chaque fois que je l’invectivais d’aller voir un psy il refusait, et je l’avais fait en hurlant, et je l’avais fait en pleurant, je l’avais fait en me roulant par terre, brisée de larmes et de désespoir… Rien n’avait jamais abouti qu’à le faire fermer plus de portes autour de lui et se murer dans son déni, avec toutes les conséquences dramatiques que ça avait eu sur notre couple. Je l’avais assez haï, pour ça : pour tuer notre relation et nous tuer nous deux et ne rien faire pour enrayer ça.

Il ne me demanda pas où j’étais allée. Je lui en fus gré. Il ne me demanda même pas pourquoi je rentrais si tard, ou comment j’étais rentrée. Et je fus incapable de m’empêcher de penser qu’il savait. Qu’il ne pouvait que savoir parce qu’après tout, il était Ayme, et qu’on ne s’était jamais rien caché. Qu’il avait toujours tout su de moi, comme j’avais toujours tout su de lui, qu’on avait toujours été transparents l’un envers l’autre. Mais, cette fois encore, je ne dis rien, et je fis comme s’il ne savait pas, et comme s’il n’y avait rien à savoir, de toute façon.

Juste, je m’assis sur le canapé. Je me sentais infiniment triste, avec la tête lourde, et les images de ce qu’il s’était passé avec Loïc et Chris qui ne cessaient de me tourmenter. Comment je m’étais laissée baiser par ces deux mecs défoncés. Comment j’avais cherché, et voulu ça.

– Où on va ? lui dis-je.

La question n’était pas vraiment pour lui. Elle était plus pour moi, et il ne pouvait pas me répondre, de toute façon, parce que c’était moi, qui le rejetais. Moi, qui avais mis ces barrières, ces murailles immenses, entre nous. Alors je continuais.

– Où on va, là ? Qu’est-ce qu’on fait ?… C’est quoi, la vie vers laquelle on se dirige, maintenant ? Ce qui va nous arriver ?

Je regardais cet appartement, où on partageait encore une vie commune, même si on avait fait ce consensus à la con de « cohabitation ». Je regardais ce besoin d’être touchée que j’allais chercher ailleurs alors que je crevais d’être touchée par lui et que lui crevait de me toucher, mais que je lui refusais parce que je ne supportais plus ne serait-ce que l’idée qu’il puisse recommencer, derrière. Que je puisse, à force d’efforts, et d’espoirs inouïs, et de volonté d’y croire, abaisser de nouveau mes barrières… pour qu’il re-détruise tout. Qu’il blesse dans la si angoissante vulnérabilité que je lui aurais donné. Je ne le pouvais plus.

Où était la baguette magique, qui aurait tout réglé, tout arrangé ? Qui aurait fait un reset sur tout ce qu’il s’était passé, depuis l’époque où on avait été un couple heureux, qui aurait effacé l’ineffaçable ?

Ayme tourna le visage vers moi pour m’observer avec ses sourcils froncés. J’avais aimé ses yeux, infiniment. Je m’étais dit que, quoi qu’il se passe, avec les années, quelle que soit la manière dont son visage pourrait changer, ils resteraient toujours avec cette si belle lumière, dedans. Que ça, ça ne bougerait pas. Désormais, j’y voyais de la douleur et de la méfiance, comme s’il anticipait ce que j’allais lui dire, après. Il avait toujours cet air-là, ces derniers temps.

– Qu’est-ce que tu veux dire ? me demanda-t-il.

Il semblait toujours craindre que tombe le couperet que j’avais suspendu au-dessus de lui : que je le quitte. Pour de vrai, pour de bon. J’étais cruelle de maintenir cette menace ainsi, mais c’était parce que j’en avais besoin : que c’était un garde-fou, pour qu’Ayme accepte ma prise de distance, et toutes les barrière que j’avais mises entre nous. Et parce que j’étais incapable de le faire tomber. Je ne pouvais que le laisser suspendu.

Je repensais aux mains de ces deux hommes sur ma peau, et à leurs sexes en moi. Je songeais à ce fond de tendresse que je sentais encore en mon âme pour Ayme et qui ressortait soudain d’un coup, piétiné, écrasé, mais sans que je n’aie jamais réussi à l’annihiler, pour autant. Ce sentiment latent et douloureux.

– Un miracle, soufflai-je.

Les mots sortaient comme ça, tous seuls, comme hors de moi-même.

J’ajoutais :

– Autre chose.

Autre chose que cette vie de merde que l’on avait. Autre chose que ce vers quoi je m’enfonçais désormais, cette voie que j’étais en train de prendre et que je sentais sans possibilité de retour. Comme vouée à nous tuer plus encore.

Quelque chose qui nous tire de là, n’importe quoi.

Il ne dit rien.

Il n’avait rien à dire, de toute façon. Et moi non plus. On avait déjà tout épuisé.

Il me laissa à mes pensées, silencieux, immobile devant le canon du révolver pointé sur lui, ne sachant pas si le coup partirait aujourd’hui, sinon qu’au moment où ça arriverait ce serait trop tard pour lui…

Au fond, on n’avait plus que des certitudes d’échec, l’un comme l’autre. Quoi qu’il se passe.

J’entendis les mots qui suivirent comme le long enfoncement d’une lame dans mon torse.

– Tu veux qu’on se quitte ?

Je tournai la tête vers Ayme.

Il ne me regardait plus, fixant lui aussi autre chose… Je ne savais quoi : le passé, un futur qu’il essayait d’imaginer dans sa tête, l’indicible gâchis de notre relation… Et je pris conscience de l’affolement qui me traversa.

C’est dingue comme les rares fois où il prononçait ces mots lui-même j’en étais mortifiée, moi qui ne cessait pourtant de l’en menacer. Moi qui m’étais tellement durcie vis-à-vis de lui que j’avais parfois l’impression d’avoir tué le moindre de mes sentiments. Et je ressentis pourtant cette crainte, rampante et insidieuse, qui ne s’éteignait jamais vraiment au fond de moi, mais qui pouvait ressurgir parfois avec une force alarmante. Que ça dégénère. Que ça recommence à dégénérer.

Je me fermai, lentement. Consciemment.

– Peut-être…

Je ne savais pas si j’étais vraiment honnête en répondant ça, mais je ne savais plus rien, de toute façon. Juste plus rien.

– Alors pourquoi tu restes ?

Ses mots me firent mal. Il y avait tellement de douleur, dedans.

Je ne voulais pas y répondre. Ou, plutôt, je la connaissais, la réponse, mais je ne voulais pas la dire. Je ne voulais la dire à personne : ni à moi, ni à lui, et je ne sais pas auquel des deux je rechignais le plus de l’avouer : qui de lui ou de moi méritait le plus de ne pas le savoir, quel serait le pire d’avoir à l’admettre ou de l’avouer…

Je la crachais quand même, et elle sortit avec froideur parce que ça m’arrachait même les lèvres, de le dire :

– Parce que j’ai de l’espoir.

Parce que c’était reconnaître que j’étais prête à continuer, et à revivre encore ce que j’avais vécu, et à laisser Ayme finir de me détruire.

Le pire mot du monde. Je le haïssais. L’espoir. Ce qui te pousse à ramper dans la boue parce que tu espères qu’au-delà de la boue il y aura l’oxygène. Ce qui te rend captif des immondices dans lesquelles tu te vautres…

Je ne dis rien de plus. J’en avais déjà trop dit et j’étais fâchée, maintenant.

Je me levais.

– Tu as mangé ? lui demandais-je.

– Oui.

Il y avait des restes de repas sur la table de la cuisine.

– Et toi ?

– Oui.

J’avais grignoté mais, en réalité, j’avais faim. Mais tant pis, je préférais rester le ventre vide que de rester plus longuement.

– Je vais me coucher, ajoutais-je.

Je n’avais pas sommeil, ou plutôt je ne l’avais plus. J’avais juste besoin de me retrouver seule avec moi-même. Tant pis si ce serait entre les quatre murs de ma chambre. Au moins, avais-je conservé celle-ci. C’était Ayme qui dormait dans le bureau. Celui qui aurait pu accueillir un jour un enfant, peut-être. Qui n’accueillait rien. Que de la peine et de la distance. Que de l’échec.

Je pris un livre,  et j’essayais de me dégager l’esprit en le lisant.

En vain.

Je ne parvins à aucun moment à dépasser la première page.

Hard – Chris (partie 2)

Je voulais qu’il m’embrasse.

Je ne sais pas vraiment pourquoi j’eus cette envie, étant donné que ça m’avait écœurée la première fois avec l’homme dans la voiture, et que ça m’avait fait de même avec Loïc. J’éprouvais ces baisers comme invasifs, à chaque fois, presque plus qu’une entrée dans mon sexe ou une possession du reste de mon corps.

Mais peut-être que Chris me plaisait plus que Loïc ou que, au fond, j’avais encore besoin de tendresse. Il était si près de moi, aussi… Sa cuisse collait la mienne, son corps était tourné vers le mien, et il avait observé la manière dont Loïc attisait mon sein dans une intimité qui n’avait rien de commun, pleine d’ambiguïté sexuelle. Loïc, lui, avait posé l’épaule contre le dossier du canapé dans une posture d’observateur.

Je levai les yeux sur ceux de Chris et le regardai avec envie.

Baise-moi, disais-je silencieusement.

Je voulais qu’il fourre sa main entre mes cuisses et qu’il s’empare de mon corps, et qu’ils me prennent à deux, avec Loïc. Deux anonymes, moi entre eux. Et rien d’autre que de la chair. Rien d’autre que de l’emprise.

Rien d’autre que du cul.

Le stress ne me lâchait pas pour autant ; je tâchais de passer outre.

Je murmurai à Chris :

– Embrasse-moi.

Chris hésita, clairement troublé, et je me demandai de nouveau ce que Loïc et lui avaient pu se dire quand ils avaient discuté, un peu plus tôt. S’ils avaient parlé de ce qui arriverait. S’ils l’avaient anticipé.

Je ne savais rien de ça.

Tout ce que je sus, ce fut la façon dont sa main se posa doucement sur mon cou, et celle dont je me sentis me tendre dans l’attente de ses lèvres, et le temps qu’il prit à m’observer. Puis la main de Loïc revint sur mon sein, et je me raidis tandis que Chris penchait son visage vers le mien. Puis il m’embrassa et ce fut bizarre parce que son baiser ne m’écœura pas du tout.

Ça me fit même peur parce que ce fut tendre, et que c’était la dernière chose à laquelle je m’étais attendue, et que je ne voulais pas, que ça me rappelait trop douloureusement tout ce que j’avais perdu, et tout ce qui me manquait, tout ce que j’avais laissé derrière moi. Mes échecs.

Mes pertes et mes abandons.

J’en fus comme fracturée, et le trouble que j’en éprouvai brusquement aurait pu me faire repousser Chris, mais Loïc pinça et fit rouler à ce moment-là mon mamelon, et ce geste agit comme un contrepoids bienvenu, me rappelant ce dans quoi on était. Ce sexe qui était l’objectif unique de ce rapport. Ce cul, pour lequel j’étais là. Je n’avais pas à avoir peur du baiser d’un inconnu, aussi tendre qu’il soit.

J’accueillis alors la langue qui vint au contact de la mienne avec une envie lancinante qui se mêla à une volonté de m’en détacher sentimentalement, me poussant à devenir plus entreprenante. Dans un élan, je passai la main sur la cuisse de Loïc et remontai jusqu’à la masse de son entrejambe. Son sexe raide, dur, gonflé, apparut sous ma paume. Mon cœur battait à toute vitesse parce que ça me restait plus que bizarre d’agir ainsi, même si ça peut sembler une suite normale de ce qui était en train de se produire entre nous. Ce n’était pas rien, en fait. Ce n’est pas rien de poser la main sur le sexe d’un homme tandis qu’on est en train d’embrasser un autre, mais c’était ce dont j’avais besoin, sur le coup. De revenir à quelque chose de cru. De purement charnel. Et ça me plut de percevoir ainsi son excitation. J’avais une consciente brute de mes actes, de ce que je montrais de moi en agissant ainsi, et j’eus envie de faire de même avec Chris, mais je manquais encore de témérité et me contentais de laisser ma main sur son genou.

A peine Chris eut-il lâché ma bouche que je tournai le visage vers Loïc. M’offrant à lui. Caressant sa verge dans le même temps. L’attisant, comme il avait attisé mon sein. Et l’incitant à prendre le relai. A prendre ce qu’il voulait de moi, aussi. Tout, s’il le pouvait.

Il m’embrassa, sa langue profondément enfoncée en moi, et je retrouvai ce qui m’écœurait en lui, et ce qui faisait qu’ils étaient si différents, avec Chris. Il n’embrassait pas juste : il défonçait ma bouche de sa langue.  Et en même temps, c’était ce que je voulais de lui, ce que je retrouvais aussi quand il me touchait. Ce qui m’excitait : ce « trop », avec lui, ce « trop » que je voulais que me donne aussi Chris.

Loïc finit par défaire véritablement mon cache-cœur, et me l’enlever en le faisant passer par mes bras, un à un…

C’était tellement troublant de me plier ainsi à ces gestes, de me déshabiller sous leurs yeux. J’en avais le souffle court.

Et ce le fut plus encore quand je me retrouvai torse nu et que Chris m’embrassa de nouveau avec cette tendresse effrayante. Pourquoi ? Et qu’une main se mit à faire sauter les boutons de mon jean. Durant un instant, je ne sus même pas à qui elle appartenait, puis bien sûr je compris. Loïc. Je m’étais encore crispée, mais c’était surtout dû à la surprise que me faisaient éprouver ses gestes. Enfin, les lèvres de Chris se posèrent sur mon cou, et quand sa main empauma doucement mon sein tandis que les doigts de Loïc plongeaient dans ma culotte, je tremblai pour de bon, perdue entre leurs chaleurs duelles et le contraste de leurs manières de me toucher.

Je crois qu’après ça, je me laissai véritablement sombrer. Mon corps était hypersensible, mon entrejambe trempée, mon esprit perdu… parti à un endroit d’où je ne voulais surtout pas le voir revenir.

Loïc se mit soudainement debout pour déboutonner son jean et ôter prestement son t-shirt. Puis il se réinstalla sur le canapé, à demi allongé sur le dos, et sortit son sexe avant de me dire :

– Suce-moi.

J’observais sa queue dure, raide… tout comme l’avait été son ton. Son attitude était à l’exact opposé de celle de Chris : au-delà de la tendresse, au-delà de la douceur.

Je levai les yeux sur les siens.

Il me regardait comme s’il voulait voir comment je réagissais. Une façon de répondre à une interrogation, me concernant, ou peut-être de mettre en lumière ce que j’étais… de détromper son pote, des fois qu’il ait eu une autre impression de moi. Ce n’était pas clair mais je sentais la légère provocation, et le jugement latent qu’il y avait dedans.

Je ne m’en souciai pas.

Je songeai juste que me pencher sur sa verge serait tourner le dos à Chris. Lui montrer une image curieuse de moi-même, aussi, mais n’étais-je pas venue pour vivre ça ? Ce sexe, avec eux deux ?

Je regardai sa queue. Je la voulais dans ma bouche, c’était bizarre de le percevoir autant. Je réclamai juste une capote.

Loïc fit la grimace.

– Je n’aime pas, protesta-t-il.

– Je le sais.

J’ajoutai :

– Moi non plus, mais ce n’est pas la question.

Il soupira profondément et je pris sur moi pour ne pas plus m’en agacer. Je n’avais pas envie de me battre pour qu’on puisse se protéger correctement.

Je penchai le visage et effleurai son sexe de la langue, avec une envie contenue, mais n’allai pas plus loin, puis levai les yeux sur lui. Loïc savait ce à quoi je tenais à ce sujet. Il aurait dû y tenir aussi. Il avait méchamment besoin de plomb dans la tête et le fait que ce soit moi qui en ait conscience, alors que j’étais celle coincée entre eux deux, n’aurait pas dû me sembler bizarre.

Je me redressai pour m’asseoir sur mes mollets et tournai le visage vers Chris.

Il m’observait.

– Je peux t’enlever ton jean ? dit-il.

Il était mignon, avec ses questions. Loïc prenait, et lui demandait.

– Oui.

Je me rassis et haussai les reins pour l’aider. Il m’ôta mon jean, mes chaussettes… Il ne toucha pas à ma culotte. Mon soutien-gorge était déjà parti.

J’avais la tête en vrac, les idées à la dérive, les lèvres brulantes d’avoir été tant embrassées et le corps pulsant de désir.

– Tu as des capotes ? lança Loïc à son pote, alors qu’il enlevait son pantalon à son tour.

– Ouais.

Chris en sortit une série de trois du sien. Pas sûre qu’il y en ait besoin d’autant mais, visiblement, il avait été prévenant.

Il se déshabilla ensuite, avec un empressement et une excitation qui avait un quelque chose d’attendrissant, mais qui le fut moins quand il se pencha sur moi, me faisant chuter sur le dos. Visiblement, il n’était plus question de sucer Loïc. Plutôt d’être prise par lui, ou par Loïc, d’abord, je ne savais pas.

Parce que je n’oubliai pas la douleur que j’avais ressentie la fois précédente, quand Loïc m’avait pénétrée, je ne pus m’empêcher de stresser.

Les mains de Chris se posèrent sur ma peau avec fébrilité, et il attrapa des deux côtés ma culotte pour me la retirer. Il la fit glisser le long de mes jambes, libéra chacun de mes pieds puis la jeta au sol. Il m’attrapa ensuite les cuisses pour les écarter.

Je tremblai.

Chris m’avait beaucoup embrassée jusque-là, mais il ne le ferait probablement plus, maintenant. Du moins, était-ce ce que me laissait penser son attitude. Il ne regardait plus mon visage, en tout cas : seulement mon sexe.

J’étais crispée, pas super participatrice, et pour cause : j’étais vraiment très défoncée, mais ça ne semblait pas le déranger. Peut-être ne le voyait-il simplement pas.

J’observai sa verge quand il se redressa pour dérouler un préservatif dessus. Elle était légèrement plus grosse que celle de Loïc, ce qui ne me rassura pas des masses vu que, visiblement, les préliminaires n’étaient plus d’actualité. Que je devrais me contenter du peu qu’on avait eu, en tout cas, et ils ne m’avaient même pas pénétré de leurs doigts…

Loïc s’était levé et il se tenait debout, sa queue toujours tendue, nous observant. Je lui adressai un regard, du coup, et il dut y voir quelque chose parce qu’il fronça soudain les sourcils. Ma peur, probablement. Peut-être une demande d’aide. Je n’en étais pas vraiment consciente. Je ne le sais pas mais il dit à Chris :

— Fais attention, elle est serrée.

Chris ne répondit pas mais acquiesça.

Je n’éprouvai de la gratitude, même si mes craintes ne furent pas moins fortes.

Puis Loïc caressa doucement mon téton et, malgré mon stress, je me tendis et me rendis compte à quel point le moindre contact m’excitait.

La situation en entier m’excitait. Avoir Chris prêt à me pénétrer, Loïc spectateur, attendant de prendre son tour, ensuite… La peur ne me rendait pas moins fébrile, juste un peu trop crispée. Alors, je tâchai de me relaxer et, quand Chris m’ouvrit plus nettement les cuisses, les remontant, je pinçai juste ma lèvre inférieure en me préparant à son entrée.

Il finit par me pénétrer et, s’il le fit avec facilité, cette fois encore, la sensation fut perturbante. Pas tant à cause de la douleur, qui resta plus que modérée ; c’étai plus comme si mon corps s’était réellement fermé, était devenu un temple aux portes infranchissables et qu’il y avait quelque chose de violent à le sentir ainsi enfoncées. Ou probablement était-ce juste moi, qui m’était clos ainsi. Moi qui avais bouclé trop de choses au fond de mon être, qui avais posé trop de verrous.

Je me retrouvai haletante, et je redressai pour poser la main sur le ventre de Chris, le poussant à rester immobile, un instant. Il le fit. Puis, avant que je puisse ne serait-ce que reprendre mes esprits, il me surprit en se penchant pour m’embrasser.

Je tombai en arrière.

Enfin, il commença à me baiser, mais ce fut parfait, parce que mon corps s’était relaxé et que le plaisir déjà présent. Chris alla et vint en moi, me tenant les cuisses, me possédant, et c’était comme une danse, un embrasement des sens où l’esprit n’avait plus vocation à être interrogé. Ses déhanchements était lourds, le poids son corps sur moi aussi, son souffle également… Tout m’emportait.

Il me pénétra longtemps comme ça puis, d’un coup, il se retira de mon corps.

Je peinai à rouvrir les yeux, le corps languide et la tête pleine de brume.

– Tu peux te retourner ? demanda-t-il dans un souffle rapide, témoignant de nouveau de cet empressement qui, associé à la douceur de son regard, avait un quelque chose de touchant.

Le sens de ses paroles peina à pénétrer mon cerveau. Puis je soufflai « oui », et regardai Loïc pendant une seconde.

Le voir nous observer en attendant son tour restait perturbant.

Je me mis en position, à quatre pattes, exposant mon cul à Chris.

– Non, comme ça.

Il me fit pivoter, de manière à ce que je sois face au dossier du canapé et lui debout derrière moi, me surprenant dans sa manière de me manipuler pour me positionner comme il le voulait.

Puis il me saisit les reins et me pénétra, avant de commencer à aller et venir en moi, mais avec une vigueur toute autre. Je dus m’appuyer de mes coudes au dossier du canapé, et pousser de toutes mes forces contre lui pour résister à ses à-coups. Ce fut nettement plus intense, du fait de sa position debout. Ou peut-être parce qu’il le voulait : me baiser plus vivement, désormais. Ses mains me tenaient fermement et ses va-et-vient créaient des vibrations dans tout mon corps, m’envoyaient des décharges de plaisir, me donnant même l’impression que j’allais jouir comme ça, que je pourrais jouir comme ça, et peut-être y serais-je parvenue si Chris n’atteignit pas l’orgasme avant.

Haletante, je le sentis se retirer, et fus proche de m’écrouler je n’avais pas su, et perçu à quel point je le désirais, que Loïc allait prendre sa suite.

Je le cherchai des yeux et remarquai, en tournant la tête, son sexe dressé, alors qu’il finissait de dérouler une capote dessus.

Puis ce regard hautain, toujours. Avec cet air de me juger. « Cette fois, c’est à mon tour de te baiser », semblait-il dire. Et je ressentis, avec une égale intensité, tout l’agacement et toute l’envie que cette attitude me faisait éprouver.

Lui ne me posa pas de questions, ne me demanda pas si j’étais OK pour qu’il me baise aussi, si j’étais capable de continuer ou quoi que ce soit qu’il aurait bien pu dire. Je n’attendais rien de sa part, de toute façon, sinon qu’il me pénètre à son tour et qu’il se comporte exactement comme il le faisait.

Ses mains se posèrent sur mes hanches. J’en frémis.

Quand il entra en moi, mon corps déjà ouvert le laissa entrer avec facilité. Je m’agrippai au canapé. Et je m’y agrippai plus vivement encore, car il y alla avec une force plus importante encore que celle de Chris. Je ne sus pas pourquoi. Connerie de la rivalité, peut-être, besoin de montrer qu’il pouvait me traiter plus rudement. Et il me baisa, dans le sens le plus pur du terme, prenant son plaisir en moi, et me martela tant que j’en eus du mal à soutenir ses à-coups, et que mes yeux s’humidifièrent, et que je me sentis sur le point de jouir, chacun de mes nerfs incendiés, à vif. Mais je n’atteignis pas ce point-là. Il me relâcha après avoir atteint son propre orgasme, qu’il draina en de longs coups de reins et un souffle lourd, qui me laissa tremblante, tout mon être pulsant, tandis qu’il s’écartait.

Cette fois, je tombai sur le canapé.

Mes yeux ne voyaient plus rien. J’étais le brouillard, le flou, la perte de repères complète.

J’essayai de faire le tri en moi : entre l’exaltation puissante de mon corps, l’imminence de l’extase qui y sinuait encore, et cette curieuse image qui m’était renvoyée, soudain, et dans laquelle je me voyais en train de me faire baiser par ces deux mecs. Aucun des deux n’avait cherché à me donner du plaisir. Ils avaient juste pris le leur.

Mais peut-être n’était-ce que ce que j’avais voulu, dans le fond.

Ce que j’avais attendu.

Là aussi, je ne le savais pas.

Hard – Chris (partie 1)

Chris

J’allais donc à la « fête » organisée chez le pote de Loïc, Chris.

Ayme taffait de nuit, ce jour-là. J’avais déjà commencé à ne plus calculer mes sorties en fonction de ses absences, les jours précédents, mais j’attendais quand même qu’il parte au travail pour sortir moi-même. Pas envie d’avoir des questions, pas envie de devoir me justifier, ou même que la simple éventualité que je puisse avoir à le faire soit évoquée. Merde, à tous les niveaux.

Je me souviens du regard qu’il tourna vers moi, juste avant de tirer la porte, au moment où il allait partir. Je ne crois pas qu’il y eut une compréhension de ce j’allais faire. Pas encore, en tout cas. Autre chose. Quelque chose de silencieux, qui passait entre nous. Une douleur réciproque. Je l’observais  comme j’aurais observé ma vie qui partait en éclat. Sans que je puisse faire quoi que ce soit pour la rattraper.

Longtemps, je restais à tourner sur place. Je ne parvenais pas à passer outre mes hésitations, incertaine de ce que j’allais faire…

Ça a toujours été comme ça, concernant Loïc et ses potes. À aucun moment, que ce soit avant ou après, ou même à distance, le doute m’a lâché. Ça allait avec le stress qui, du coup, ne me quittait jamais véritablement. J’étais incapable d’avoir le moindre recul sur ce que je faisais, mais au moins j’agissais. Je vivais. J’avais cette pulsion, interne, violente, de vie, de survie presque, qui m’invectivait de ne pas me laisser crever tout à fait et de bouger.

Je décollai donc.

Je pris le métro, le tram. Je songeais…

Je savais qu’il y aurait une piscine, une maison, plein de monde, de l’alcool et probablement de la drogue, aussi. Chris m’avait dit tout ça.

Disons-le franchement : je me demandais ce que j’allais y foutre. Mes fantasmes décadents me donnaient toujours des images de sexe orgiaque dont je serais le point d’orgue, mais je savais parfaitement que je me barrerais si ce devait être le cas. Quant à ma raison, elle était là pour me rappeler que je n’allais qu’à une soirée, même s’il était évident que Loïc ne m’avait pas fait cette proposition sans arrière-pensée. J’ignorais juste quel en serait l’aboutissement…

Ce qu’il se passerait.

Je n’avais pas assez d’affinités avec lui pour être motivée par la seule idée de le retrouver, et ce n’était pas différent pour Chris. Je ne m’intéressais pas à qui ils étaient, dans le fond. Je les aurais limite vus comme des queues sur pattes, mais la réalité n’était pas si réductrice : ils étaient ces mecs susceptibles de me donner ce que je voulais. Ça s’arrêtait là.

La soirée avait lieu dans un petit pavillon dans le pourtour Lyonnais, que je devinais plus vraisemblablement être celui des parents de Chris que son propre logement. Il devait être 22h quand j’y arrivais. Chris fêtait son anniversaire et, que ce soit dans le jardin, la cour, la maison, tout débordait de monde. Je ne connaissais personne. Ça ne me dérangea pas. Je ne comptais pas vraiment m’intégrer, de toute façon.

J’avais eu l’habitude de ça, les années précédentes. J’avais fréquenté pas mal de teufs et été accoutumée aux discussions éphémères que l’on peut avoir dans ce type de cas. C’est facile. Il suffit de ne s’investir dans rien, de prendre ce qui s’offre à soi et de vivre l’instant présent. Il suffit de virevolter au gré du vent. Je l’avais beaucoup fait, aux côtés d’Ayme. On avait aimé ça, tous deux : rencontrer des inconnus, picorer des instants de rire et de découverte commune, et puis repartir en les gardant comme des moments funs de notre existence.

Bien sûr, ce soir-là, chez Loïc, j’étais loin d’être aussi légère, mais je picorais quand même, du coup. Par habitude, par attente… Par besoin de combler un vide que je n’étais pas en mesure de supporter. Pourvu qu’on reste dans le superficiel, c’était tout ce qui m’importait.

Je repérai Chris de loin : il semblait déjà saoul et se lançait dans un strip tease mi-sexy mi-comique au bord de la piscine. Je le regardai, du coup. Je le trouvai un peu lamentable et cool, en même temps. C’était marrant, que je puisse éprouver cette dualité de sentiments à son encontre aussi, comme pour Loïc. Chris était un beau mec. Vraiment. Je le notai particulièrement tandis qu’il se déshabillait. Je cherchai vaguement Loïc du regard mais je me fichais un peu de le repérer ou pas.

C’est lui qui finit par me trouver. Il vint vers moi pour m’embrasser et, encore une fois, je me demandai s’il considérait qu’on était ensemble. Et puis il le fit de cette façon pressante et intrusive qu’il pouvait avoir, comme s’il me déshabillait devant tout le monde. Comme s’il voulait signifier que j’étais à lui. Il me dépassait. C’était à peine s’il savait mon prénom et il n’avait toujours que cette façon de me regarder dans lequel je pouvais lire une distance, quelque chose de hautain, comme si je ne méritais que de très loin son attention. Objet à portée de sa main, ou objet consentant. Les deux, surement.

Je remarquai sa petite sœur, aux bras de deux autres mecs qui la collaient de vraiment près, surprise une nouvelle fois que Loïc soit si cool vis-à-vis de ça, et même surprise de m’en foutre moi aussi, du coup. A croire qu’ils m’influençaient dans ce détachement que je vivais dans un miroir du leur. Cette façon d’observer sans éprouver de sentiments. Je lâchai simplement à Loïc :

– Chris ne sort plus avec ta frangine ?

Il me répondit direct :

– Qu’est-ce que ça peut te foutre ?

Je le fixai, interloquée. Je ne sus déterminer si j’avais été indélicate en abordant ainsi un sujet sensible pour lui en tant que grand frère, ou si c’était le fait que je puisse m’intéresser à Chris qui le dérangeait. Je me sentis obligée de préciser :

– Je disais ça par rapport à Chris.

Je n’étais pas sûre que ce soit la bonne réponse pour autant. Elle sous-entendait le fait que je me moquais bien que sa sœur soit avec ces deux mecs. Elle sous-entendait que je m’intéressais à Chris. C’était celle qui était sincère, toutefois.

Loïc ne me répondit pas mais je vis qu’il m’étudiait. Je ne lui dis rien de plus. S’il comprenait que je voulais me faire son pote, je n’avais pas de raison de le détromper.

Je discutai brièvement avec des inconnus, déambulai et me servis des verres.

Je ne vis ni Violaine ni aucune des personnes qu’elle m’avait présentées, le jour où j’avais rencontré Loïc. Tant mieux.

Je croisai le pote de Chris et Loïc qui me répugnait, toujours aussi petit, toujours aussi dodu, toujours aussi laid, avec toujours ces cheveux trop longs qui retombaient en rideau de serpillère autour de son visage. Toujours aussi impraticable, quoi.

Je sais que je suis une connasse de m’exprimer ainsi, et même de penser ainsi. J’ai toujours méprisé les jugements au physique, mais j’étais différente, alors. C’était comme si je me glissais dans une seconde peau, ou peut-être était-ce plus un dépouillement : un abandon de toute valeur morale, de toute ouverture sur les autres, un seul repli sur moi, mon nombril, mon sexe, ma solitude et mes désirs.

L’âme pour Ayme et le corps pour les autres. Avec un cloisonnement parfait.

Plus j’éprouvais le besoin de m’émanciper de ma relation toxique, avec Ayme, plus je me retrouvais seule, finalement. Plus je m’enfermais différemment. Seule avec moi-même… J’en arrivais à songer que, si Loïc ou Chris avaient voulu que j’ouvre les jambes pour ce mec, je l’aurais fait. J’aurais juste fermé les yeux. Je me demandais… Est-ce que le sentir en moi pourrait être si différent, du moment que ce n’était qu’à sa queue que je m’offrais ?

Bien sûr, je remarquais que des gens étaient plus défoncés, aussi. Un type vint me parler, clairement perché. Je l’écoutai, avec une politesse dissimulant les sentiments que j’ai toujours éprouvés, dans ces cas-là, c’est-à-dire un mélange de tristesse, d’inquiétude et d’amusement. Un aspect « observatrice à distance » qui m’évitait de me laisser impacter émotionnellement.

Ce n’était pas quelque chose auquel je n’étais pas habituée. Aussi lointain que je me souvienne, j’ai toujours eu cette tendance-là : à voir, mais à traiter avec légèreté même ce qui aurait affolé d’autres, peut-être parce que ma vie était si sérieuse, déjà, si grave, avec tant de responsabilités… Une façon de tout tenir à distance.

Il n’y avait qu’avec Ayme que j’avais vraiment baissé les armes, finalement.

A ce stade-là de ce récit, je me dois de constater que je n’ai pas développé plus que ça les raisons pour lesquelles je consommais ainsi ces joints et – je n’en ai pas parlé, mais il m’était aussi arrivé de prendre occasionnellement d’autres produits.

Allons-y.

Comme tout ce que je raconte ici, il n’y a pas de raison simple ou bien clichée. « Mon père me battait alors je me suis mise à me droguer ». « J’ai vécu dans la rue »… Les histoires qui servent ça n’ont rien compris, ou donnent dans la facilité, le superficiel. Il n’y a jamais qu’une seule cause. Il y en a toujours plusieurs, il y a des facteurs de personnalité, il y a des facteurs d’histoire personnelle, il y a des facteurs d’entourage et d’accessibilité du produit… Les rencontres que l’on fait, ce qu’on se voit proposé, ce qui est disponible ou bien inaccessible, et à quel moment de son existence on y est confronté. Tous ces éléments sont fondamentaux. On pourra être dans la pire dèche du monde, si on n’a personne qui nous dit « tiens, prends ça », on ne va pas en consommer, évidemment.

Me concernant, il y avait donc évidemment mon histoire familiale, la manière dont je m’étais construite dans l’accumulation de responsabilités, et qui s’était traduit à l’adolescence par un besoin viscéral de compenser en étant comme les autres ados, c’est-à-dire « conne », moi aussi. Comme on peut l’être à cet âge. Non pas seulement comme la jeune fille qui s’occupait de sa mère malade et de son père dépassé. C’était un besoin qui a perduré de par mon investissement associatif et puis dans mon métier, aussi. Ce besoin d’être au moins aussi inconséquente qu’investie quand j’y étais… Être aide-soignante, n’est pas faire que « torcher des culs », comme les gens le pensent parfois avec un mépris évident. Loin de là. Et encore mois en service de Réa, comme celui dans lequel je bossais. Et puis, bien sûr, il y avait aussi d’autres choses. Quelque chose de plus profond, en moi. Un besoin de me retourner l’esprit, comme un joker qui allait m’aider à m’accommoder du monde m’entourant. Ça, c’est vraiment un élément propre à ma personnalité, parce que ça a toujours été là. J’ai toujours eu, dans ma tête, quelque chose qui me donnait envie d’aller voir ce qu’il se passait dans un monde parallèle, de la foutre en vrac…

Avec la drogue, il ne faut pas chercher cinquante explications différentes. La plupart du temps, ça vient d’une envie de modeler la réalité. On sait qu’on ne pourra pas la changer mais on fait comme si : on lui met un filtre coloré par-dessus, on joue du photoshop virtuel. On n’enlève pas les merdes, on les peint en couleur. On leur dessine des moustaches au feutre noir, on pose un voile à la con sur la vie, la société, tout ce qui nous fait chier. Mais au fond, on ne change rien. On ne cherche pas vraiment à changer quoi que ce soit, d’ailleurs : juste à le fuir. Ces affreux drogués que l’on regarde comme des moins que rien sont juste des gens qui auraient aimé vivre dans le monde de Mickey. Qui ont remplacé leur imaginaire de l’enfance par un monde façonné par des produits toxiques. Et que ceux qui ne consomment pas de ces psychotropes que l’on avale, fume ou s’injecte n’imaginent pas être si différents. Les ordinateurs jouent exactement ce même rôle. Les jeux vidéo, les réseaux sociaux… L’histoire est toujours la même : on se plonge dans un univers cadré, choisi, rassurant, ciblé, et c’est pour ça que c’est addictif. C’est parce que ça se substitue si merveilleusement à la réalité… Trop.

Je connaissais toutes ces mécaniques-là. J’avais essayé de les enrayer, et même arrêté de fumer des années auparavant, à une époque où j’avais décidé de me prendre en main et d’être responsable.  Puis j’en avais repris la consommation au cours d’une mission humanitaire. Pays en guerre, je suppose que je n’ai pas besoin de détailler les raisons. Maintenant, si je ne fumais pas à une fréquence de folie, je le faisais quand même trop régulièrement, et je ne contrôlais plus vraiment, même si je serais tentée de dire que ça allait, que je gérais. C’est toujours ce qu’on veut se faire croire.

Je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui fume et qui contrôle vraiment ça. Par contre j’en ai vu des paquets qui clamaient maîtriser. Inutile de se fatiguer à le leur dire, ceci-dit : il ne le reconnaitront pas, mais il faut savoir que c’est un mensonge. En vrai. Quand on est honnête avec soi. Quand sa vie se résume à trainer au fond de son canapé et que toute motivation semble impossible à atteindre, ce n’est pas que la vie est cool et qu’on s’éclate trop, hein ? Mais bon, c’est le propre de la drogue que de pousser à se mentir, et je l’ai assez fait moi-même pour savoir ce que c’est.

Toujours est-il que j’avais passé le stade de me leurrer. Je ne regardais plutôt mes excès, mes trébuchements et mes illogismes que de haut, à la fois observatrice cynique de ma vie et actrice de cette dernière.

Chris finit par venir me voir, partiellement à poil – il avait gardé un boxer, c’était tout –, et me sourit avec un fond de séduction, mais qui me sembla inhérent à sa personnalité. Je pris ce qu’il m’offrait. Ça me convenait tout à fait, ce léger flirt avec lui.

Lui s’intéressait à moi et, bien que je n’en attende pas forcément autant de lui, c’était agréable. Il me demanda ce que je faisais dans la vie, je préférai lui répondre que je bossais dans le social plutôt que nommer mon métier, ce qui était une pirouette tout à fait acceptable, et dont il se contenta. Lui travaillait dans un garage. Je voulais bien le croire avec ses mains noircies en permanence – j’avais déjà remarqué ça, chez lui – ses doigts épais et sa musculature prononcée. Je me pris à penser à ses doigts s’enfonçant en moi.

Je me pris à penser à lui et Loïc se partageant mon corps. C’était ce que je voulais, en fait, aussi curieuse que puisse être cette envie pour moi. La raison pour laquelle j’étais venue là.

Quand Loïc nous rejoignit, Chris passa son bras sur mon épaule pour me prendre par le cou. Je ne le repoussai pas. Nous passions un bon moment, je ne savais pas depuis quand nous parlions rien que tous les deux, mais je n’avais pas nécessairement envie que cela s’arrête.

– Tu me la prêteras un moment ? dit alors Chris à l’intention de Loïc.

Ces mots sonnaient comme une boutade, et la façon dont Chris me sourit le confirmait. Pourtant, ils éveillèrent quelque chose en moi, de trouble et de prégnant. De puissant.

Un mot clochait, seulement. Je le corrigeais :

– Loïc n’a rien à « prêter ».

Que ce soit clair, parce que je n’étais pas à Loïc. Il n’y avait rien d’exclusif entre lui et moi.

Chris sembla décontenancé.

Je tournai la tête vers Loïc.

– Tu lui as dit qu’on sortait ensemble ?

– Non.

Son regard était froid, pourtant, et je ne sus ce que je devais en penser. Que Loïc ne soit pas loquace sur les sujets qui ne touchaient pas à sa musique, je commençais à le comprendre mais, visiblement, je ne faisais même pas partie des sujets méritant d’être mentionnés entre lui et son pote.

Je me sentis obligée de préciser pour Chris :

– On couche juste ensemble.

– Je te baise, ajouta Loïc.

Des mots plus crus. Plus justes, aussi. Peut-être plus provocants.

J’acquiesçai.

– On baise, oui.

J’avais transformé le « je » en « on » volontairement, mais je n’insistai pas non plus dessus.

Ça m’a toujours dérangé qu’on parle des femmes en termes de choses qui « se font » baiser et seulement elles. Là, ça m’allait bien de revêtir cette image d’objet que l’on désire, que l’on prend et que l’on saute, certes, mais ça m’allait parce que c’était mon fantasme. Et que c’était temporaire, que c’était sans finalité précise, que ça n’avait pas d’importance. Mais, dans le fond, je considérais que je baisais Loïc tout autant.

– Tu resteras à la fin de la soirée ? lâcha Loïc.

Il m’examina en disant ça. Vraiment.

– Oui.

Il jeta un œil rapide à Chris et me dit :

– Nous aussi.

J’acquiesçai.

Je ne sus rien de plus de ce qu’il se produirait.

Plus tard, tandis que je me servais un verre d’alcool, je les vis toutefois parler ensemble, et ils me jetèrent chacun suffisamment de coups d’œil, durant ce temps, pour me laisser penser que c’était à mon sujet.

A un moment, je remarquai ce qu’il se passait dans l’une des pièces de la baraque de Chris. Je le devinais, en tout cas. J’avais assez côtoyé des toxicos pour savoir qu’il y avait de la drogue, là-bas. J’entends par là de la drogue moins commune que le shit qui passait de mains en mains ou l’alcool que tout le monde consommait. Je pensais à de l’héro. Il m’avait semblé voir un bout d’alu briller derrière un nuage de fumée, dans l’embrasure d’une porte devant laquelle j’étais passée. Au cas où ce soit nécessaire de le préciser, l’héroïne ne se consomme pas forcément en se piquant : il y a plein de gens qui la fument sur un bout d’aluminium, tout simplement. Je n’ai jamais rencontré que des gens qui la consommaient comme ça, d’ailleurs, ou si ce n’a plus été le cas, je les ai perdus de vue. On appelle ça « chasser le dragon ». Il faut voir le geste : c’est assez parlant. Ça ne m’amusa pas. On n’était plus dans la « petite connerie », mais je n’avais rien à dire à ce sujet. Rien à faire. Juste constater ce qu’il se passait.

Et bien sûr, je remarquais que Chris et Loïc entraient dans cette pièce, eux aussi.

Chris et Loïc…

A ce stade-là, j’étais forcée de me poser des questions.

Est-ce que j’étais vraiment prête à rester avec deux mecs que je ne connaissais finalement pas et qui seraient complètement défoncés ? Est-ce que je voulais vraiment avoir un rapport physique avec eux ?

Je ne fus pas capable de déterminer une réponse claire à l’une ou l’autre de ces questions : quelque chose avec lequel je puisse me sentir ne serait-ce qu’assurée, mais c’était comme ça. Je fis avec. Je me gardai juste de trop réfléchir.

Je passe sur les détails de la soirée. Elle se déroula normalement, plus ou moins. Personne ne sembla commettre trop d’excès ou ne partit « trop loin » : personne ne vomit, personne ne fit de bad trip, personne n’eut sa conscience suffisamment altérée pour ne plus pouvoir avoir de conversation. L’ambiance resta sympa et détendue.

Petit à petit, les invités partirent. Un à un, imperceptiblement, ou en gros packs, parfois. Je voyais passer les heures. Une heure, deux heures… Trois.

Je restai.

J’observai leurs disparitions avec cette distance que je m’étais mise à ressentir, ces derniers temps : ce détachement curieux, comme si tout ce qui m’arrivait ne me concernait pas vraiment. Comme si j’étais extérieure aux évènements. Ou peut-être comme si ça ne concernait qu’une imitation de moi-même, plutôt, quelque chose que je n’étais pas et qui était amené à disparaître, de toute façon. Que j’oublierai dès cette phase de mon existence passée.

Je larvais dans le canapé ou au bord de la piscine. Je buvais aussi, mais modérément, et je regardais les lumières des étoiles dans le ciel, captive de cet arrachement de moi qui me prenait de plus en plus vivement, mais ne me laissait pas la sensation d’être plus libre, pour autant. Juste ailleurs. Coincée par les mêmes merdes, dans le fond.

Et, bien sûr, je pensais à Ayme. Tout le temps. A ce qu’il avait pu être, pour moi, ce qu’il avait représenté. Et aux cendres qu’il en restait.

Je n’éprouvais pas mes actes comme une trahison envers lui parce que c’était lui qui m’avait trahie. Lui, en ruinant ce qui faisait qu’on aurait pu être heureux. Lui, en continuant à le ruiner, en ne changeant pas, quel que soit ce qu’il advenait de nous. En me laissant si démunie…

Que je reste avec Loïc et Chris était déjà convenu.

Quand tout le monde fut parti, tous deux vinrent me rejoindre dans le salon où je trainais sur le canapé, seule. Ils me proposèrent de fumer. J’acceptai.

Je me posai des questions sur ce qu’avait Loïc en tête. Vraiment. S’il voudrait juste m’entrainer dans une chambre pour me sauter ou si je devais m’attendre à autre chose… J’étais stressée, du coup. Normal. Quelles que soient les représentations que j’avais pu me faire, je ne pouvais pas être détendue.

Chris se posa à mes côtés, suffisamment près pour que nos peaux soient en contact, mais pas plus que lorsqu’il m’avait pris par l’épaule, plus tôt. Trop pour deux connaissances, c’était sûr. Assez pour un contexte de séduction.

J’étais troublée et je le fus plus encore quand Loïc s’assit de l’autre côté de mon corps, parce qu’il me touchait aussi et que ça n’avait rien d’anodin d’être encadrée ainsi par l’un et l’autre. Et que je n’étais pas sure. Je ne l’ai jamais été. Et toujours continué à porter sur moi un regard sans concessions, un regard de haut.

J’aurais aimé annihiler la part de moi-même qui jugeait chacun de mes actes, qui jugeait mes pensées, mes erreurs comme mes faiblesses, mais je ne le pouvais pas.

Loïc m’enleva des lèvres le joint que je tenais pour m’embrasser, penché sur moi, et ce fut déjà transgressif parce que Chris était bien trop proche pour qu’il se permette de fourrer de cette manière-là sa langue dans ma bouche. Pour que nos souffles soient si près de lui. Pour que ce soit aussi sexuel, avec lui juste à côté. J’accueillis néanmoins son baiser avec une langueur paresseuse, une conscience extérieure de ce qu’il se produisait, un abandon à une situation que je ne maîtrisais pas et qu’en aucune manière je n’aurais voulu maîtriser.

Mon cœur battait fort.

Quand Loïc me relâcha, je remarquai une ombre de sourire sur son visage. Un aspect supérieur que je ne pus m’empêcher d’interpréter comme moqueur, comme s’il y avait un jugement, là-dedans.

Peut-être la satisfaction d’avoir vu juste en moi.

Peut-être que j’hallucinais. Il était défoncé, j’étais défoncée, on aura fait mieux pour l’observation objective.

Quand il posa la main sur mon sein tout en penchant la tête pour baiser mon cou, je m’arquai dans un mélange de surprise et de gêne. Mon corps ne s’en échauffa pas moins et je crispai le poing pour retenir le réflexe que j’eus d’arrêter son geste. Son pouce passa sur mon mamelon et ma tête tomba sur le dossier du canapé, mes paupières fermées. J’haletais, prise dans les brumes, consciente que Chris était juste là à nous observer. Et qu’il nous observait encore quand Loïc étira soudain mon cache-cœur pour en faire sortir mon sein, et le dénuder d’un geste sur le tissu de mon soutien-gorge. Exposant ma poitrine, donc. Ma chair nue. M’exposant aux yeux de Chris.

Là, je ne pus m’empêcher de poser la main sur le poignet de Loïc et je serrai pour le retenir de bouger encore, mais il ne m’en empauma pas moins le sein. J’ouvris les yeux. Il me caressa le mamelon du pouce, et mon souffle se coupa un instant.

– Qu’est-ce qu’il y a ? dit-il.

Une voix froide et une question qui voulait plus dire « pourquoi tu protestes ? » que se soucier sincèrement de ce qui me dérangeait. J’entendis le sous-entendu derrière. N’est-ce pas ce que tu veux ? Ce que tu es venue chercher, ici ?

Je me retrouvai perdue entre mes réflexes qui restaient ceux d’avant, ceux qui n’auraient jamais permis à un homme – à quiconque – d’agir de cette manière avec moi, et mes désirs qui criaient que cette situation se poursuive. Et qu’elle aille plus loin, et qu’elle m’entraine plus loin, et qu’elle me pousse encore. Et qu’elle m’attire jusqu’à me faire me perdre totalement

Et j’avais voulu ce qui arrivait, alors.

Je le savais.

Je quittai l’échange de regards avec Loïc pour, puisque je ne pouvais ignorer sa présence, tourner la tête vers Chris. Je ne sais pas ce que j’attendais de voir exactement : si c’était du soutien, si c’était un sourire, si c’était une assurance qui pourrait me permettre d’en avoir plus moi-même… Je découvris un regard fixé sur mes lèvres. Je découvris un désir latent, une gêne manifeste, une plongée dans une situation qui ne lui était pas habituelle. Ce fut flagrant. Et je songeai que ce devait être similaire pour Loïc, en fait. Il y avait cette conscience brutale : qu’aucun de nous n’était dans la maîtrise de ce qu’il se produisait. Que chacun découvrait.

Je savais que je ne donnai pas beaucoup de clefs pour me comprendre, surtout pour Loïc : que j’étais juste claire quant aux raisons pour lesquelles j’étais là.

Et désormais claire quant au fait que je voulais me faire sauter par son pote aussi.

Je fixai à mon tour les lèvres de Chris.

Porn ? What Porn ? – Du porno ? Définitivement ! (2)

Deux jours plus tard, ses résolutions volèrent en éclats alors même que son front rencontrait une nouvelle fois la surface de son bureau. Ce n’était plus possible. Il prit une longue inspiration, poussa sur ses mains et se mit debout. Il regarda encore quelques instants la petite crevette qui se faisait prendre par le Musclor (alors celui-ci, c’était pile-poil entre les deux styles !) avant de mettre la vidéo sur pause. Il avait beau tourner et retourner le problème dans sa tête, il ne parvenait pas à définir des codes clairs qui lui permettaient de les classer dans une catégorie plus qu’une autre, et plus il en visionnait, plus le problème se complexifiait. Oh, il aurait bien tout collé dans « porno », hein ? Comme ça ç’aurait été plus simple. Mais il savait aussi que qui disait scénar et suggestion, mise en place d’une relation, disait « érotique ». Et que s’il le classait en porno, on viendrait lui reprocher que, non, si on ne voyait pas la pénétration en gros plan et surtout si on n’avait pas une belle éjaculation bien visible, ça n’en était pas. Et que les clients seraient déçus. Et ils allaient en dire quoi les amateurs d’érotique quand on leur proposerait celui dans lequel le minet se prenait un avant-bras dans le… hein ? Ils en diraient quoi ? Que le gars qui faisait le classement avait fait n’importe quoi !

Il était temps d’agir, parce que là, il en avait plein le pompon. Et sexy en diable ou pas, soit Juan lui filait un autre poste, soit il lui disait sur quels critères il se basait pour savoir si une vidéo était érotique ou porno, soit il se les classait lui-même !!! Non mais, oh !

Il ne répondit même pas au « bonjour » de l’une de ses collègues, qui était pourtant bien sympathique, il ne pouvait pas dire le contraire, et se dirigea d’un pas énergique jusqu’à la porte du bureau de Juan. Là, il prit quelques secondes pour tenter de se reprendre un minimum. Il n’allait pas l’agresser non plus. Quand il vit Juan lever la tête vers lui et se mettre debout pour venir à sa rencontre, il respira lentement, essayant de modérer son agacement.

— Oh, Florian, quelle belle surprise, constata Juan d’un ton qui avait quelque chose de mi-professionnel, mi-sucré, en lui ouvrant.

Il se tint ensuite dans l’encadrement de la porte dans une attitude qui semblait tenir autant de l’invitation que de la contemplation rêveuse, un sourire clairement charmeur sur les lèvres. Florian sentit refluer en lui son irritation et poindre tout autre chose. #JAuraisDûMEnDouter.

— Je… Euh…

Allez, il recommençait à être incapable d’aligner deux mots !

— Je pourrais te voir ? demanda-t-il en se reprenant.

— Je suis tout à toi.

Et comme si cette phrase à elle toute seule n’était pas suffisante pour que Florian perde complètement pied, Juan lui sourit avec un naturel qui finit de le déstabiliser. Après quoi, Juan ouvrit la porte en grand, mais ne s’ôta pas pour autant du passage. Et pendant tout ce temps, Florian ne put s’empêcher de contempler ses épaules et les formes de son torse que laissait deviner sa chemise impeccablement repassée, et le sourire joueur qu’il arborait au coin de ses lèvres… et d’imaginer ce que ça ferait d’avoir réellement tout ça rien que pour lui. Mal à l’aise, il releva les yeux pour tomber dans deux orbes le scrutant avec amusement. Juan fit enfin un pas en arrière pour le laisser pénétrer dans la pièce, mais resta suffisamment près pour que Florian ne puisse éviter de le frôler lors de son passage. Il aurait clos les yeux s’il l’avait pu, mais il n’était pas là pour fantasmer sur lui. Il souffla discrètement pour essayer de garder ses esprits.

— Qu’est-ce qui se passe, donc ? demanda Juan après avoir refermé la porte.

Florian prit une longue inspiration en le suivant du regard tandis qu’il retournait vers son bureau.

— Il y a que je n’en peux plus de ces vidéos.

OK, c’était sorti comme ça, d’un coup. Pourquoi pas, après tout ? Juan s’immobilisa. Comme il ne réagit que par un haussement de sourcil, Florian poursuivit :

— Déjà, les perversions habituelles (OK, celui-ci était sorti tout seul aussi !), ça m’use, mais ça va, je dirais au moins que je n’ai pas de difficultés à les classer. Que ce soit les sous-catégories ou la question du porno-érotique, je gère, mais les dernières, là…

Il s’était arrêté pour se pincer l’arête du nez.

— J’ai vu que tu avais demandé la création de catégories supplémentaires, commenta Juan en posant une fesse sur son bureau.

— Déjà, oui.

Maintenant qu’ils parlaient boulot, il se sentait gonflé à bloc. Il n’était pas sûr que ce soit une bonne chose, mais en tout cas, c’était ce qu’il éprouvait. Il sentit son débit de parole s’accélérer alors qu’il poursuivait :

— Mettons pour le tentacle porn, mettons pour tous les trucs bizarres avec les créatures surnaturelles, mettons pour les sexes de la taille d’un tronc d’arbre dans le pire des cas et, dans le meilleur, de mon avant-bras, mettons…

Si quelqu’un lui avait dit un jour qu’il tiendrait de tels propos…

— Mais moi, quand on me demande de dire si le tronc d’arbre qui sodomise le gars fin comme une brindille en lui susurrant des mots d’amour, sans qu’on voie les détails, est de l’érotique ou du porno, là, je suis désolé, mais ça me dépasse ! Si ça s’adresse à des femmes ou des hommes, mystère et boule de gomme, si certains types peuvent trouver leur came dans ce genre de personnages, pour le tronc d’arbre peut-être, pour la brindille ambulante, je ne sais pas…

Il prit une longue inspiration.

— Assieds-toi, lui proposa Juan d’un ton chaleureux, mais qui ne tolérait pas de refus.

Il ne pensait pas pouvoir, mais il prit quand même sur lui pour s’exécuter.

— Ouais…

Il se posa dans le fauteuil qui faisait face au bureau de Juan et essaya de se calmer.

— Je comprends, reprit Juan. J’avoue que je ne m’attendais pas non plus à ce qu’on nous donne ce genre de films. Je n’avais vu que les premiers, plutôt soft. Mais en remarquant les demandes de catégories que tu avais faites, j’ai bien compris que quelque chose clochait.

Florian hocha la tête, content en un sens de savoir que Juan n’y était pour rien.

— J’imagine bien que ça doit être assez perturbant. D’autant que j’ai trouvé les premiers plutôt plaisants à regarder.

— Euh… Oui, c’était euh…

#LeRetourDuEuh.

De nouveau, le sourire amusé fit son apparition sur les lèvres de Juan, à croire qu’il savait pertinemment bien ce qu’il faisait.

— Pour en revenir aux suivants, reprit Florian.

Juan l’invita à poursuivre d’un geste de la main.

— Je mettrais bien tout en porno franchement, mais…

Il haussa les épaules, comme si ce geste voulait tout dire.

Juan hocha la tête.

— Bref, tu n’y arrives pas, conclut ce dernier.

— Ouais.

Ou enfin, non. Bref, Juan l’avait compris. Il ne manquait plus qu’à ajouter qu’il n’en pouvait plus de ce taf et tout serait dit. Juan croisa les bras, l’air pensif.

— Pourtant, tu n’avais pas tant de mal avec les vidéos classiques.

« Classique » était sûrement un grand mot, mais…

— En effet.

— Alors, qu’est-ce qui te pose réellement problème avec celles-ci, en dehors des catégories particulières de certaines, bien sûr ?

Il essaya de réfléchir… La représentation graphique si différente de celle dont il avait l’habitude ? Le mélange des genres ? Le contraste entre les images et les paroles ?

— Je ne sais pas, avoua-t-il en se passant la main dans les cheveux, las. Je n’arrive plus à avoir de repères.

Juan hocha la tête et se leva.

— Et donc, tu aurais besoin d’aide ?

C’était le moment d’annoncer qu’il avait surtout besoin de changer de poste, mais avec le regard profond de Juan sur lui, il était incapable de trouver les mots.

— Oui, admit-il finalement, faute de dire autre chose.

— Bien. Je…

Juan consulta sa montre, avant de se pencher en arrière pour vérifier l’agenda papier qui se trouvait sur son bureau. Florian en profita pour se rincer l’œil. Ce type savait y faire dans le choix de ses chemises, celle-là le mettait une fois de plus particulièrement en valeur. La façon dont ses courtes mèches brunes tombaient tandis que Juan baissait un peu la tête était tout aussi charmante.

— Écoute, j’ai une conférence téléphonique dans vingt minutes, mais après je passe te voir et nous en parlerons.

— Oui. D’accord.

Lui et Juan enfermés dans son bureau avec des films pornos, en voilà une idée.

— Parfait.

Juan se redressa et le contourna. Quand ses mains se posèrent sur ses épaules, Florian se raidit.

— Nous étudierons tout cela en profondeur.

#ScienceFiction.

Florian se tendit un peu plus en percevant le souffle chaud dans son cou et il n’y avait aucune chance pour que Juan ne le remarque pas. Il se redressa brusquement, quitte à le bousculer.

— OK, eh ben, à tout à l’heure, alors.

Et il s’écarta de Juan dont les yeux pétillaient d’une étrange lueur. Il retint de justesse le coucou de la main qu’il avait été tenté de lui adresser (oh bon sang, il était ridicule…) et se contenta d’un petit sourire, d’un infime hochement de tête et il sortit.

***

Assis à son bureau, Florian attendait que Juan le rejoigne. Une bonne heure et demie s’était déjà écoulée et on approchait doucement du moment de la sortie. Et pendant tout ce temps, avait-il travaillé ? Absolument pas ! Il ne cessait de tourner et retourner dans sa tête les derniers gestes et paroles de Juan.

Son patron était gay. Si Florian n’avait pas réagi tout de suite quand il avait annoncé avoir trouvé excitants les premiers films Boy’s love, à peine était-il sorti de son bureau que l’évidence l’avait frappé de plein fouet.

— Merde, en avait-il murmuré.

Ce fait étant établi (à un moment donné, il fallait bien percuter), la deuxième question qui se posait était : Juan s’intéressait-il à lui ? Franchement, dans un autre cadre, Florian n’aurait eu aucun mal à déterminer que oui, mais là… Il s’agissait quand même de son patron. Personne ne faisait d’avances ouvertement comme ça à l’un de ses subordonnés surtout dans une grande boîte, non ? Juan était peut-être simplement charmeur et tactile, ce qui irait avec ses origines hispaniques…

OK, il était débile à essayer de trouver des justifications.

Mais si c’était le cas, que devait-il faire ? Très honnêtement, si Juan commençait à lui proposer d’aller boire un verre, par exemple, comment devrait-il réagir ? C’était chaud de sortir avec son supérieur… Si jamais ça se passait mal, si ça venait à se savoir ? Il risquait de perdre son job, déjà.

Mouais. D’un autre côté son job, hein ?

Non mais, il allait arrêter de tirer des plans sur la comète et essayer de rester zen… professionnel, oui, c’était ça, le mot (même si sa « profession » consistait à cocher « tentacle porn », « cougar », « infirmière » ou… ouais, « patron », en hésitant comme un âne à y ajouter « érotique » ou « porno »).

Perdu dans ses pensées, il sursauta lorsque la porte s’ouvrit sur Juan. Et s’il espéra que ce dernier ait raté son bond de surprise, le petit rire qui lui échappa lui prouva que non.

— Trop concentré ?

— Euh… oui.

— C’est ta phrase préférée, hein ?

Retenir le « Euh oui », retenir le « Euh oui ».

— Non, pas du tout.

Il avait dû faire quelque chose dans une existence antérieure pour que la vie le déteste à ce point. Ce n’était pas possible, autrement.

Juan posa sur le bureau les deux gobelets qu’il tenait.

— Je nous ai apporté du café. Ça m’a demandé un peu plus de temps que prévu, mais je suis à ta disposition.

Il défit le bouton de sa chemise pour se mettre à l’aise et Florian se serait collé des claques tellement il trouva le geste séduisant. Une fesse sur le bureau plus tard, Juan enchaîna comme si de rien n’était.

— Donc, tu disais que tu as des difficultés de classement.

— Oui.

— Sur quoi tu te bases habituellement ? poursuivit-il.

— Pour faire la différence ?

— Huhum.

— Eh bien… L’existence de scénario, la suggestion des actes, les dialogues, la présence visible d’une éjaculation… Enfin, j’ai pris la petite liste de consignes qu’on m’a remise quand j’ai commencé.

Juan hochait la tête.

— Mets un film en route.

Il plaisantait, n’est-ce pas ? Ils n’allaient pas vraiment regarder un porno ensemble, non ? Si ? Du genre… « si » comme « si » ?

— Vas-y, l’encouragea son boss.

Florian modéra le haussement de ses sourcils et obtempéra en relançant une des vidéos.

  1. Alors, celle-ci, c’était parfait : un truc japonais avec « Sexual harassment» dans le titree graphisme était plutôt pas mal et les mecs dedans fichus correctement : un peu fins (mais ça, il commençait à s’y habituer, c’était le style asiatique), mais avec des corps pas trop mal proportionnés. Et, effectivement, ça débutait par un scénario… quoique, tout était relatif à ce sujet. Ça aussi, ça aurait pu être un débat en soi. Mais contrairement à un porno plus conventionnel, il y avait un scénario.

— C’est érotique, jugea Juan au bout de plusieurs minutes.

— Non, c’est porno… quand même.

Ben oui.

Il avança la vidéo jusqu’à la première scène de sexe, non loin d’ailleurs. On y voyait le gars tout fin se faire sodomiser avec un sex-toy. Enfin… pas en gros plan : la vue était prise du côté de la tête, mais bon.

— Pas si tu t’en tiens à ta liste, insista Juan.

— Oui, mais cette liste, elle ne tient pas la route, je ne peux pas coller ça en érotique. Ce n’est pas…

Il regarda à nouveau la vidéo : certes, on ne voyait aucun gros plan sur les parties génitales, mais le gars était ligoté et… en train de subir un viol (même s’il en rougissait d’émoi, mais ça, c’était le n’importe quoi habituel). Du genre : érotique, vraiment ?

Il réfléchit à comment expliquer ça à Juan rapidement et se frotta le front en soupirant.

— C’est…, commença-t-il.

Il croisa les bras sur son torse et releva le regard sur Juan :

— À un moment donné, il se prend un épi de maïs gonflé à l’aide de traitements transgéniques façon Monsanto dans le fondement.

OK, celui-ci aussi était sorti tout seul ! Mais il fallait bien finir par dire les choses, non ?

Un éclat de rire retentit dans la pièce.  À la vision de Juan en partie plié en deux, il ne put s’empêcher d’être gagné par l’hilarité à son tour. Quand enfin, ils se calmèrent, Juan essuya ses yeux humides de larmes. Florian lui sourit avant de se passer de nouveau la main dans les cheveux, à la fois gêné et amusé de sa tirade. Au moins, la tension était tombée. Du moins était-ce ce qu’il pensa jusqu’à ce que Juan se lève. Un détail dans son sourire, dans sa démarche, dans ses pas lents et mesurés le fit se tendre à nouveau, dans l’attente de quelque chose qu’il ne voulait ni tout à fait voir venir, ni tout à fait manquer.

— OK, il faut donc que nous définissions ce que tu considères comme érotique et pornographique, reprit Juan.

— Huhum.

Retour au point de départ. Florian attendit. Pas que ça le gênait : le fessier de Juan, alors qu’il lui tournait le dos, était un spectacle suffisamment captivant pour l’occuper. Lorsque Juan tendit la main pour saisir son gobelet de café et le porter à ses lèvres, il fut incapable de détacher ses yeux de la silhouette qui se présenta à lui de profil : de la courbure masculine de ses reins que soulignaient les plis de sa chemise aux détails de sa gorge quand il déglutit doucement. Après s’être essuyé la bouche d’un geste léger du pouce que Florian ne put s’empêcher de trouver éminemment suggestif, Juan lui adressa un regard amusé.

— Ça, là, par exemple : tu trouves que c’est érotique ?

La question le tira de sa rêverie à la manière d’une claque.

— Quoi ?

— Quand je bois devant ce bureau. Ou quand je m’essuie d’une main.

Son sourire était autant moqueur que séducteur.

— Euh… Non, c’est potentiellement charmant, mais ça n’a rien d’érotique.

La réponse était pourtant « oui ».

Pour toute réaction, Juan se contenta de relever un sourcil.

— D’accord. Il faut donc qu’il y ait plus que cela.

Durant quelques secondes, plus aucun d’eux ne parla et Florian éprouva avec force le besoin de s’enfuir… Ou de fermer les yeux pour tester si, cette fois encore, Juan se rapprocherait. Il était incapable de décider. Lorsque Juan s’appuya au rebord du bureau et le fixa d’un regard pénétrant, il parvint encore moins à réfléchir. La main de Juan se leva, glissa sur la courbe de son cou, en suivant la ligne douce, parvint au col de la chemise, laissant apparaître les volumes de ses clavicules en tirant légèrement dessus…

Au moment où Juan défit un bouton en le fixant, Florian savait déjà quelle serait la prochaine question. Il en avait la gorge sèche.

— Et ça, demanda Juan, c’est érotique ?

La réponse était « oui », mais sans doute parce que tout en Juan criait l’érotisme. Si Paul, l’un de ses collègues, en avait fait autant, il aurait dit « non ».

— Peut-être, consentit-il à reconnaître, selon la personne. Mais là encore…

Ne jouait-il pas à un jeu dangereux ? Juan allait-il…

Un deuxième bouton suivit.

OK, la réponse était oui : Juan allait poursuivre.

Puis un troisième.

#AuSecours.

#LeQuatrièmeAussiParPitié.

Florian ne savait pas ce qu’il souhaitait le plus ardemment : que cette situation s’arrête ou continue. Par ailleurs, les mouvements de doigts de Juan et les encarts de peau mate qui se dessinaient progressivement au sein de la chemise blanche, pigmentés d’une pilosité sombre, lui grillaient désespérément le cerveau. Il devait être vraiment en manque : gavé de sexe virtuel et de fantasmes ambulants de son patron au point de finir par avoir des hallucinations.

Catégories : boss, voyeurisme, gay, striptease, bureau… masturbation, fellation, huile, latex, sodomie, switch… OK, là, il délirait.

Imperturbable, Juan poursuivait.

— Et ça ?

Juan fit glisser ses doigts sur la peau entre les pans de la chemise. Celle-ci était désormais défaite jusqu’en son milieu. Puis il les fit remonter lentement vers sa gorge.

— Oui, c’est érotique, avoua-t-il.

Un sourire léger se peignit sur les lèvres de Juan et il finit de déboutonner sa chemise avec moins de cérémonie. Le spectacle de sa chair dévoilée à son regard, puis du torse devant lequel s’écartèrent les deux pans de tissu, n’en fut pas moins captivant.

— Nous sommes toujours en érotique, là ? Pas de pornographique ?

— Non, pas de porno, répondit-il.

— Bien.

Juan sembla réfléchir avant de reprendre :

— C’est le mélange des genres qui te pose souci, hein ? Dans l’hétéro, ça ne te posait pas de problème. Dans le gay sex non plus.

Florian essaya de se concentrer sur ce que disait son patron. Oui, son patron ! Patron qui lui faisait un méchant gringue, là. Et pourtant, il ne pouvait s’empêcher de se dire qu’il déraillait complet : qu’il avait bu trop de café, passé trop de mois sans rapports sexuels, vu trop de vidéos de pénétrations en tout genre, trop fantasmé sur Juan, et que, la prochaine fois qu’il clignerait des yeux, ce dernier aurait sa chemise bien boutonnée et serait assis devant son bureau et il n’aurait qu’à se mettre une claque mentale. Ou serait encore torse nu et à quelques centimètres de lui. Ou allongé sur le bureau, à sa portée… Peut-être devrait-il essayer…

— Florian.

— Ouais ?

Vous pouvez répéter la question ?

— C’est le mélange ?

— Oui… Oui, confirma-t-il enfin, plus sûr de lui.

— OK, donc si je te dis : j’ai tellement envie de t’enculer maintenant sur ce bureau, c’est quoi ?

OK, c’était mort, Juan ne voulait pas vraiment qu’il réponde à ça. Et ses joues brûlantes devaient le faire pour lui. Genre… la réponse demandée, c’est « oui, moi aussi, je veux » ?

— Alors ? Pornographique ou érotique ?

Il déglutit, les yeux rivés sur le torse de Juan.

— É… érotique ?

Après tout, le vocabulaire était cru, mais Juan n’était qu’à moitié nu et encore.

— Approche, réclama ensuite Juan.

Florian ne bougea pas. Bien sûr. Il n’allait pas se diriger de lui-même vers ce qu’il pressentait être sa perte ! Enfin, ce fut surtout ce qu’il se dit parce qu’en réalité, il s’avança comme le papillon attiré par la lumière, dans un acte totalement irréfléchi… Et il ne reprit son contrôle qu’une fois qu’ils ne furent qu’à quelques pas l’un de l’autre.

— Continuons. Ça, par exemple…

Florian le vit caresser son torse, sensuellement, jusqu’à frôler et faire se plier son fin téton.

Il n’eut pas besoin que Juan l’interroge pour donner la réponse. Il savait déjà ce qu’il voulait :

— Érotique, déclara-t-il.

Juan descendit la main sur son ventre, et Florian la suivit des yeux, et plus le mouvement se poursuivait vers le bas, plus son regard se trouvait attiré par le pli du pantalon en dessous et… plus il dut se retenir de le détailler, peu sûr que la forme qui était devant lui soit seulement due à la raideur du tissu.

Il releva les yeux sur Juan.

— Je suis gay, dit-il.

Et il le dit comme ça, sans préambule, parce qu’il fallait bien l’avouer en de telles circonstances, avant que Juan aille trop loin ou que…

— Je sais, répondit ce dernier.

Florian essaya d’encaisser cette information, bien qu’hypnotisé par la manière dont Juan déboutonna lentement son pantalon, centimètre après centimètre… Que son patron ne se soit pas arrêté après sa déclaration le rendait encore plus incertain quant à la suite.

Juan renversa légèrement la tête en arrière, lui exposant la rondeur de son cou dans une image lascive, et se mit à respirer plus fort.

— Et ça ?

— Érotique, répondit-il sans tergiverser.

Et putain d’érotique quand Juan se mit à frotter doucement, par l’ouverture de son pantalon, son sexe qui, cette fois sans l’ombre d’une hésitation, était raide et dressé. Juan n’aurait eu qu’un mot à dire pour qu’il vienne l’aider.

Florian releva les yeux sur le visage de Juan, qui le fixait avec un regard amusé et tentateur. Visiblement l’un d’eux savait parfaitement à quoi il jouait et ce n’était pas lui.

— Aide-moi, exigea doucement son boss en ôtant la main de son sexe pour la poser sur le rebord de la table, s’y appuyant.

Florian ne se fit pas prier.

Il franchit la courte distance qui les séparait et frôla aussitôt son torse, percevant la force du courant électrique émanant de leur soudaine proximité. Un parfum se dégageait du cou de Juan et du col de sa chemise… Une odeur ambrée et masculine, légère mais entêtante.

Il faisait quoi, là, exactement ?

— À deux, ce sera plus explicite, précisa Juan.

Si celui-ci le disait, il n’irait pas le contredire. Grand Dieu, il se sentait tellement perdu et Juan avait l’air de tellement maîtriser la situation qu’il était tout prêt à se faire guider et à voir où cela les mènerait.

— Touche-moi, réclama son patron.

Le tout dit avec une autorité si naturelle…

Devait-il vraiment le faire ? Mais Juan avait dit « touche-moi » et là était le seul élément que son cerveau voulait bien intégrer. Le reste n’était que futilité, à oublier, à renvoyer au néant.

Le cœur battant, il leva la main, contempla le torse solide et sculpté de Juan, en approcha ses doigts et puis, doucement, il les y posa, suscitant un frémissement qu’il sentit se répercuter jusqu’au plus profond de lui. Juan aurait pu tout lui demander à cet instant. Il lui aurait dit de le sucer qu’il se serait jeté à ses genoux pour s’empresser de le faire. Pourquoi Juan ne le lui réclamait-il pas encore ?

— Plus bas.

Il obtempéra sans hésiter. Lentement, il descendit sa paume, suivant tous les reliefs des abdominaux défilant sous ses doigts, savourant la sensation des poils s’y frottant, avant de trouver enfin la rondeur qu’il attendait… et d’y poser la main. Le contact l’excita avec force, et plus encore en sentant le sexe de Juan tressauter en retour, mais celui-ci ne bougea pas pour autant.

— Et là ? demanda Juan.

Ce dernier ne pouvait pas vraiment vouloir une réponse à cette question… Un rictus de sidération monta aux lèvres de Florian parce que parler était la dernière chose dont il avait envie, là, tout de suite. Pourtant, et sa curiosité était à blâmer, il répondit :

— Érotique.

Et il attendit de voir quelle serait la suite des événements.

Juan hocha doucement la tête, puis murmura :

— D’accord.

Collé à lui et le regard insondable, Juan était tellement sexy que Florian n’en revenait pas. Quelle serait sa demande suivante ? Jusqu’où mènerait-il le jeu ? Rien qu’à cette idée, il se sentait plus dur que jamais. Quand Juan glissa la main dans ses cheveux jusqu’à l’arrière de son crâne et le rapprocha de lui avec une lenteur qui était autant torture que plaisir, il en vibra tout entier.

Hard – Statu quo

Statu quo

Je n’étais donc ni réellement séparée d’Ayme, ni réellement avec lui, et on habitait encore ensemble. Oui, c’est un concept, je le sais. A vrai dire, je ne savais plus vraiment dans quoi on était, si ce n’était qu’Ayme avait accepté toutes les barrières que j’avais finies par ériger entre nous, ce qui faisait qu’on ne se parlait plus, qu’on ne se touchait plus, qu’on ne dormait plus dans la même pièce, et qu’on ne se croisait quasi même plus.

J’ai employé le terme de « colocataires », nous concernant. Pourtant, ça ne valait rien, et je le savais. J’aurais dû quitter Ayme. Vraiment. C’était celle-ci, la seule vérité. Le « moi » d’avant l’aurait fait. Le moi d’avant ne savait pas encore à quel point l’idée même de le faire allait s’apparenter à un arrachage de ma poitrine et de mon âme. Je ne pouvais pas me résoudre à abandonner les petits morceaux de verre cassés qui restaient de notre couple. Et puis, c’était un deuil, qu’il vivait, c’était juste un putain de deuil, alors pourquoi il durait depuis quatre ans, ce putain de deuil ? Ce n’était pas censé être juste une phase ? Bien sûr, ce connard – parce que là-dessus, c’était vraiment un connard – d’Ayme refusait de faire une psychothérapie. Aller voir un psy, c’était admettre qu’il avait un problème, et c’était aussi avoir à en résoudre d’autres, parce qu’il y en avait d’autres, plus anciens, bien sûr. Je les connaissais. D’autres auxquels ce deuil s’était mêlé. Mais c’était tellement plus simple pour lui de faire comme si tout ceci n’existait pas…

Alors, on était arrivés à ce statu quo : on avait ce putain d’appart qu’on avait acheté, on avait cette putain de cette relation de merde qui était en train de crever, et donc, on faisait quoi ? Eh bien rien. On restait dans notre merde, dans notre appartement, avec tout ce qui y résidait de toxique, entre nous, mais on y vivait comme collocs. Pas de baisers, pas de contacts physiques, pas de confidences, surtout pas d’exigences, si ce n’était la mienne : qu’Ayme accepte cette forme de séparation bâtarde que je lui imposais.

Statu Quo. Un miracle nous sauverait peut-être.

Et je commençais à coucher avec d’autres. Je crois même que j’essayais de nous tuer plus vite, ainsi. Ou peut-être juste moi. Pas physiquement, mais quelque chose à l’intérieur de moi. J’avais un processus à faire, quelque chose qui ne passerait que par la perte. Je n’étais pas dans le renouveau. Peut-être juste arrivée à ce stade ultime où je ne pouvais qu’admettre qu’il n’y aurait plus jamais rien à reconstruire entre Ayme et moi. Que c’était fichu, que cette connerie de vie nous avait tout pris, et que notre couple était mort entre un accident de voiture aux portes de la Côte d’Azur et une porte vitrée qui s’écroule.

Hard – Rastouille

Rastouille

Ça me prit trois jours. Trois jours d’hésitations, de songeries, et d’attente d’un moment plus propice pour moi, dans le sens : qui n’avait pas à me mettre face au regard d’Ayme… Pas non plus face au mien à travers ses yeux.

Son taf faisait que, parfois, il bossait de nuit, alors j’attendis simplement que ça arrive. Je ne l’ai pas encore dit, mais Ayme est policier. Officier, pour être précise : il a fait l’École Nationale Supérieure de la Police après la fac’ de droit. Un jeune homme intelligent, sensible et engagé. Plein d’idéaux, d’humanité… Je n’étais pas tout à fait dans la même mouvance, quand je l’ai rencontré — mes parents, grands contestataires sociaux, avaient une image peu positive de la police, j’en avais hérité — mais je n’en avais pas moins éprouvé une forte estime à son égard. Tristement, je pense que ça rentre dans ce qui a fini par nous tuer, avec le temps. Je ne détaillerai pas ce qu’il vit dans son taf mais, pour l’aider à être apaisé dans sa tête et donc bien avec moi, on aura fait mieux. J’ai trop souvent eu le sentiment d’être là pour me prendre dans la gueule ce qu’il ne pouvait pas exprimer ailleurs, en tout cas. Mais bon, passons là-dessus.

Je partais donc voir si Loïc était dans son appartement, ce qui n’était pas gagné parce que je n’avais pas grand-chose pour le retrouver, finalement. Je savais où il habitait et son prénom. Ça s’arrêtait là. Je n’avais ni son numéro de téléphone, ni son adresse – je n’avais absolument pas fait attention à la rue et d’ailleurs, je galérais une fois sur place pour la retrouver. Enfin, si, j’avais Violaine, mais je ne voulais pas l’appeler : où aurait été la logique de demander le silence à Loïc si c’était pour me griller toute seule auprès d’elle ? Donc je choisissais l’option culot : débarquer chez lui – enfin, s’il y était – en mode : voici la fille dans laquelle tu as fourré ta langue et ta queue – et tes doigts – l’autre jour, et elle revient chez toi.

J’avais le cœur qui battait…

J’ai rarement eu un tel manque d’assurance quant à ce que je faisais. J’aurais pu changer d’avis d’un instant à l’autre, faire demi-tour…

Je ne le fis pas.

J’arrivai en bas de son immeuble, je cherchai l’interphone… Il n’y en avait pas. La porte du bas baillait, cassée depuis longtemps, le hall était toujours aussi crade et même un peu plus glauque maintenant que je le regardais avec la lumière du jour – il était 19h, pas minuit comme la fois précédente. Je montai. L’escalier penchait. Je m’en rendis compte en le gravissant. J’y avais à peine fait attention la première fois. La porte de Loïc était fermée, mais j’entendis distinctement du son à travers le bois mince. Une musique étouffée, entrecoupée très fréquemment : des essais auditifs, de toute évidence. Il n’y avait pas de voix. Pas d’autres personnes, visiblement. Tant mieux. Je n’aurais pas passé le cap de me présenter à lui s’il n’avait pas été seul. Je frappais.

Il se déroula plusieurs longues secondes avant qu’il vienne enfin m’ouvrir. Quand il me découvrit, son expression aurait pu être risible tant elle affichait la même interrogation que la première fois, mais plus marquée, encore : en mode répétition plus forte d’une situation déjà vécue. Mais qu’est-ce qu’elle fout là ?

Je n’en éprouvai bien sûr qu’une gêne encore plus forte.

– Euh… salut, me dit-il.

Ça sentait la beuh chez lui : une odeur plus verte et plus marquée que la dernière fois.

Il enchaîna, hésitant :

– Euh… Ça va ?

– Oui.

Je mentais, bien sûr. Je n’avais pas l’intention de lui donner à voir plus qu’une façade de surface de ma part.

– Tu veux…

Il ne savait vraiment pas comment réagir.

– Tu veux entrer ?

Je hochai la tête.

Il m’invita à le faire.

J’eus l’impression qu’il se sentait redevable d’avoir fourré sa queue en moi. C’était peut-être une idée que je me faisais mais, tandis qu’il repartait vers son salon en passant la main dans ses cheveux d’un air perdu, ce fut l’image que j’eus, vraiment. Un truc comme : « OK, la fille bizarre que j’ai sautée l’autre jour est de retour chez moi ». Ou bien « il va falloir que je m’en occupe ».

Il me conduisit jusqu’à son canapé.

– Tu veux un café ? me demanda-t-il, un peu démuni.

– Je veux bien, oui.

Il prit alors un temps pour m’examiner des pieds à la tête, avec toujours l’air d’atterrir mais pas seulement. Comme s’il se demandait s’il pourrait me sauter de nouveau, aussi. Ce fut ce que je vis dans son regard, en tout cas : cette réflexion qu’il se faisait sur mon arrivée chez lui et ce qui en sortirait.

Il alla à sa kitchenette. Son ordinateur était allumé et je pus voir le même logiciel ouvert, avec plein d’autres fenêtres ouvertes en même temps.

J’étais pensive quand il me rapporta une tasse qu’il posa devant moi sur la table basse. C’était l’effet que me faisait le fait d’être face à son travail de création. Il me proposa le joint de beuh qu’il tenait encore entre les lèvres. Je l’acceptai.

Je ne me souviens pas exactement de quoi on parla, tellement c’était bateau. Des banalités qui parlaient de tout sauf de lui et de moi. Je ne me souviens même pas qu’il ait eu l’air plus intéressé que je ne l’étais, dans le fond. Je crois qu’on meubla juste le silence. Par contre, je me rappelle parfaitement qu’on fuma en buvant du café, puis qu’il eut des coups frappés à la porte et que débarquèrent plusieurs des personnes qui allaient marquer cette période de ma vie, alors, puisqu’il s’agissait des potes de Loïc.

Et que, à peine furent-ils entrés que je leur consacrai ma plus grande attention.

Les amis de Loïc étaient des musicos, comme lui. Des mecs à l’image de son appartement. Plus ou moins attentifs à leur apparence – l’un d’eux, un type petit et large avec des cheveux longs et graisseux, semblait avoir abandonné depuis longtemps l’idée de séduire qui que ce soit —, avec cet air détaché qui caractérisait leur bande entière, et une attention plus portée sur la consommation de produits illicites que sur des projets de vie. Et ils avaient l’air tous plus ou moins célibataires. Les « potes », quoi.

Loïc fut mal à l’aise quand il fallut me présenter. Je vis bien que ça le dérangeait que je sois là tandis qu’ils débarquaient, mais il n’en dit rien. Par contre, il bloqua carrément sur mon prénom et, sérieusement, ce n’était pas possible qu’il ne l’ait pas encore imprimé, alors je me présentai moi-même à ses amis. Aucun ne me demanda ce que je faisais là, Loïc n’en parla pas, et ça passa comme ça.

Surtout, il y avait un mec qui attira mon attention. Il était plaisant à regarder – plus que Loïc dont la laideur me frappait plus vivement que la beauté, désormais –, et il avait l’air, tout autant que les autres, d’être un petit con. Il était aux bras de la petite sœur de Loïc. Celle-ci devait avoir, quoi ? 16, 17 ans ? Je ne sais pas, mais elle avait vraiment l’air gamine. Elle fuma autant d’herbe que chacun, et quand le pote de Loïc l’entraina dans la chambre de ce dernier pour… j’imaginai tout de suite du sexe, mais j’avais peut-être l’esprit trop axé sur le sujet, et peut-être n’était-ce que du pelotage, celui-ci ne moufta même pas.

J’observai donc ce petit groupe indifférent à leur entourage, évoluant dans un univers qui ne m’était pas inconnu, mais sans que j’y appartienne moi-même pour autant. Je veux dire… Je connaissais des gens qui craignaient vraiment, mais je ne les voyais qu’à quelques soirées, et de loin, la plupart du temps : je ne m’occupais pas de leur vie et je suis sûre qu’ils ne remarquaient même pas la mienne. Mais, du coup, j’avais ce regard-là, tout de même : celui qui repère les mecs un peu graves très rapidement.

Toujours était-il que ce mec me plaisait, et qu’il y avait quelque chose, chez lui, qui me remuait un peu profondément, comme avec Loïc. Du genre qui éveillait mes fantasmes.

Ce deuxième mec, donc, s’appelait Christophe, Chris, ce fut ainsi qu’il se présenta à moi, mais tout le monde l’appelait Rastouille. Magie des surnoms improbables. Chris, donc, était un joli blondinet que je situais plus proche de ma personnalité que ne l’était Loïc — moins connard égocentré, en tout cas —, et il sortait avec sa petite sœur.

On but des bières, on fuma… Moi, pas trop : je voulais garder un maximum de ma lucidité. Les mecs bossèrent un peu sur l’ordi. L’un d’eux alluma la console et ils se mirent à faire un jeu de baston, je jouai avec eux, je les éclatai tous – j’étais très forte à ce type de jeu, et très fière de les éclater – et Loïc se comporta avec moi comme si on était ensemble. Enfin, plus ou moins, mais il posa plusieurs fois son bras sur mon épaule, et il m’effleura même les seins à un moment.

Bien sûr, je me laissai faire.

Puis, quelques temps après que Chris et sa sœur soient sortis de sa chambre, il se pencha et chuchota « viens » à mon oreille, avant de m’y entraîner à mon tour.

Comme ça. Sans me demander mon avis. Comme si c’était évident, que je le fasse.

Du coup, je le suivis mais avec trouble, des questions plein la tête. Je veux dire… Il n’y avait qu’un mur entre le salon et cette chambre. Est-ce que Loïc allait vouloir me sauter alors que ses potes étaient à côté ?

La limite entre mes fantasmes et la réalité était flagrante. D’un côté, j’imaginais un rapport à plusieurs avilissants dont je serais le point central, et de l’autre je peinais à penser que ces mêmes personnes, de l’autre côté de la porte, puissent savoir ce que je faisais dans cette pièce, qu’on ne puisse être séparés que par cette mince paroi.

Alors que Loïc fermait la porte, je vérifiai si une clef permettait de fermer la serrure. Il n’y en avait pas. Que quelqu’un puisse débarquer était l’horreur.

Ou peut-être ce que je voulais.

Je ne le savais pas.

Loïc m’embrassa vivement et je me demandai ce qu’il pensait de notre rapport, dans le fond.

S’imaginait-il qu’on était ensemble ? Qu’il avait acquis des droits sur moi ?

Ou profitait-il toujours de cette fille qu’il ne connaissait pas vraiment mais qui était venue chez lui dans le but de se faire baiser ? Après tout, j’étais là, non ? Donc pourquoi ne pas en profiter ?

Très vite, le contact fut sexuel, cash et cru. Loïc s’assit en arrière sur son lit en m’attirant contre lui et me toucha les seins et les fesses comme si j’étais déjà nue, m’amenant rapidement à incandescence. Il essaya de me déshabiller mais j’étais mal à l’aise. Je résistai.

– Qu’est-ce qu’il y a ? me dit-il.

Il avait toujours ce regard entre curiosité et mépris. Comme s’il ne me comprenait pas, mais que je ne méritais absolument pas qu’il s’en soucie. Je le méprisais — en retour — pour ça, et le désirait tout autant.

– Ta porte ne ferme pas ?

Il fit non de la tête et ajouta :

– Personne ne rentrera, ne t’inquiète pas.

Je fis la moue.

– Je ne suis pas tranquille.

Le soupir qu’il poussa aurait pu me mettre en colère s’il ne s’était pas agi précisément de ce qui m’avait poussée vers lui : cette façon de considérer comme une contrainte lassante tout ce qui ne collait pas à ses envies personnelles.

– Personne ne va venir ici, répéta-t-il.

Je restai tout autant braquée.

Il soupira plus vivement encore. Puis il déboutonna son jean.

– Suce-moi, alors.

Je le fixai sans répondre.

D’un autre, vraiment, je ne l’aurais pas accepté.

Dans une autre situation.

A une autre période de ma vie…

Sa proposition avait l’avantage de permettre plus facilement de s’arrêter si quelqu’un entrait. De me permettre de garder mes vêtements, aussi… Pourtant, je n’étais pas plus à l’aise avec l’idée. Je n’étais pas à l’aise avec ce que je voyais de moi, en fait. Comment étais-je passé de la fille qui s’imaginait vivre jusqu’à la fin de ses jours avec l’homme qu’elle aime à cette situation ? Qu’est-ce qui m’était arrivé, dans l’intervalle ?

Je restai un moment hésitante. Puis je réclamai une capote. J’en avais dans mon sac mais il était resté dans le salon.

– Je croyais que tu ne voulais pas te désaper, remarqua-t-il.

– C’est pour te sucer.

Il haussa un sourcil. Ça m’agaça. Puis il dit :

– Il n’y en a pas besoin.

– Si.

Je tendis la main  en parlant, manifestant clairement que j’attendais ce que j’avais exigé.

– Je n’aime pas, objecta-t-il.

– Tu aimeras.

Il soupira et me donna enfin un préservatif, que j’attrapai pour le dérouler sur son sexe.

Il m’avait suffisamment saoulée pour rendre l’acte difficile.

Je levai les yeux sur lui, du coup.

La manière dont il m’observait, en attendant, avait un quelque chose de déplaisant et d’excitant à la fois.

Comme la fois précédente, je lui trouvais une beauté curieuse, une beauté que je pris quelques instants à contempler. Il passa une main sur le côté de mon visage, repoussant quelques mèches qu’il cala derrière mon oreille.

Alors, je commençai à le sucer. Je n’en fus pas excitée comme la première fois, j’étais trop mal à l’aise dans cette configuration, mais j’allai quand même au bout. Je me débrouillai pour le faire jouir ainsi. Je me surpris juste à observer la manière dont il renversa la tête en serrant les doigts sur mon crâne, son corps pris de soubresauts dans l’orgasme, avec une certaine fascination.

On revint ensuite au salon. J’avais l’impression que ce que je venais de faire était marqué sur mon visage, mais je fis comme si ce n’était pas le cas, bien sûr.

C’est facile de « faire comme si ». C’est un si joli masque, une si jolie façade, une bien belle barrière. Je sais que tu sais, et tu sais que je sais que tu sais, mais je fais comme si je ne savais pas.

Je passai quand même à la salle de bains pour me rincer la bouche. Le fait d’avoir mis une capote m’avait évité d’avaler du sperme, mais j’avais encore le goût du latex, et j’avais peur que l’odeur puisse se sentir, aussi.

Personne ne dit rien.

Ne parlons de rien. Ne faisons rien.

Les mecs se mirent à bosser pour de bon. Je constatai que la sœur de Loïc était partie et que j’étais devenue comme invisible. Du coup, je ne pus plus empêcher le flot de mes pensées de s’écouler et chacune était une interrogation. Qu’est-ce que tu fais là ? Qu’est-ce que tu attends ? Est-ce que tu te reconnais seulement, là-dedans ? Dans la fille que tu es, là, assise sur ce canapé après avoir sucé ce type à quelques mètres des autres ?

La conclusion arriva vite : je n’avais rien à foutre ici, je devais me barrer.

Casse-toi. Maintenant.

Je le fis. Je ramassai mon sac et me préparai à partir et, probablement, aurait-ce sonné le glas de mes venues chez ce mec – Loïc : c’était encore « ce mec », pour moi, et je doutais que ça cesse de l’être – quand il se tourna vers moi et me dit d’un ton détaché :

– On fait une fête, samedi prochain ? Tu viendras ?

Des images troublantes me vinrent en tête. Des images que je voulais. Et je me demandais pourquoi, cette fois-ci, il m’invitait.

– Où ?

– Chez moi, dit le mec qui m’intriguait : Chris.

Je pris quelques secondes pour réfléchir.

– OK. Ce sera où ?

Il me donna l’adresse. Je me penchai sur la table basse pour chopper un morceau de carton – un reste de paquet de feuilles déchiré – et un stylo, et la noter. Je fus consciente de ce que je montrais de mon anatomie, en faisant ça : de la cambrure de mes reins et la courbe de mes fesses, et mes cheveux qui tombaient sur le côté de mon cou.

Je me redressai.

Peu de temps avant, je m’étais sentie pas à ma place, avec le besoin de quitter cette situation en urgence. Soudain, je me sentais conquérante, une porte ouverte devant moi. Connerie de la psychologie changeante.

Au fond, c’était le vrac en moi. Rien n’avait de sens. Mais je faisais avec.

Je faisais avec, surtout.

Et j’observai longuement Loïc.

Je ne peux pas dire ce qui passa exactement entre nous, à ce moment, mais j’eus le sentiment d’une compréhension réciproque. Que Loïc savait ce que je cherchais. Qu’il savait ce que j’étais venue foutre chez lui.

Ainsi commença une relation curieuse dans laquelle nous ne chercherions jamais à savoir qui était véritablement l’autre, mais où nous avions tous deux notre compte à y trouver.

Hard – Fantasme ou désir

Fantasme ou désir

Assise dans le bus, alors que je partais travailler, je repensais à la nuit qui s’était déroulée. J’avais croisé Ayme le matin sans qu’il me pose la moindre question sur ce qu’il s’était passé même si je voyais bien que ça lui brûlait les lèvres, dans cette solitude inconfortable qui était notre quotidien. Et, du fond de mon spleen, je pensais à ce type, Loïc – moi, j’avais vraiment bien retenu son prénom – avec qui j’avais couché.

Est-ce que ça m’avait apporté quelque chose ?

Je me demandais.

Est-ce que c’était censé m’avoir apporté quoi que ce soit ?

J’avais éprouvé mon corps comme autre chose qu’un terrain de cendres, oui. J’avais vu que je pouvais encore ressentir de l’excitation. J’avais vu la complaisance que j’éprouvais à être baisée sur ce canapé défoncé, à ne pas avoir cette partie-là de moi qui était morte, au moins. À sentir encore de la vie couler dans ma chair oubliée.

J’éprouvais le désir de retourner voir Loïc. Je l’imaginais me prendre encore, sans me parler et avec cette indifférence dont il avait fait preuve, corps chaud à sa disposition dont il profitait parce qu’il se rendait disponible à lui. Je le voyais m’offrir à d’autres, me tenir contre lui tandis qu’un autre me prendrait, me maintenir les mains ou encore les cuisses ouvertes pour leur faciliter le passage…

Je peinais à distinguer ce qui était encore de mes fantasmes – de ce qui est ces « vrais » fantasmes : ceux que l’on laisse couler dans son esprit mais tout en sachant que jamais, jamais, on ne voudrait qu’ils se réalisent, que ce serait même pire qu’un cauchemar – et de ce qui était de mes envies. Il y avait une zone de flou, là-dedans, que je ne parvenais pas à éclaircir. Moi-même, je n’étais pas claire. J’aimerais pouvoir dire que l’on sait toujours plus ou moins ce que l’on veut, ou que quand on s’interroge suffisamment sur soi-même on y parvient, mais ce n’est pas vrai. Je n’y arrivais pas. J’avais juste des images, et des interrogations. De la souffrance, qui s’exprimait ainsi et qui, moi-même, me surprenait dans ce qu’elle faisait naître dans mon esprit.

Ce que je savais toutefois, et je le savais avec force, c’est que ces fantasmes — ou envies — prenaient une place de plus en plus importante chez moi. Et qu’on était en train de passer d’un monde de chimères à une réalité, et qu’elle était déjà là, cette réalité, après tout, puisque j’avais passé le cap avec ce mec, rencontré une nuit avant. Puisque j’avais ouvert ma bouche et mes cuisses pour lui. Puisqu’il avait pénétré mon corps.

Et je savais que ça ne s’arrêterait pas là.

Sans en parler à personne, ni Ayme, bien sûr, qui n’avait plus de droits sur mon intimité, ni surtout à Violaine – qu’elle ne sache pas : elle m’avait téléphoné le lendemain pour me demander comment avait fini ma soirée, et je lui avais allègrement menti –, je décidais de reprendre contact avec Loïc.