Ainsi sombre la chair – P’tit Ju (partie 1)

P'tit Ju

Après l’histoire avec Chris, j’eus besoin de prendre du temps. Je ne repassai pas chez Loïc et ne réessayai pas de le recontacter. Parce qu’on avait échangé nos numéros, il m’envoya bien un message en évoquant l’idée qu’on puisse recommencer avec Chris – enfin, aux quelques lignes minimalistes qu’il m’envoya : « on fait une soirée avec Rastouille », ce fut ce que je supposais – mais je n’y donnai pas suite.

J’avais besoin de réfléchir. De prendre de la distance. De savoir où j’en étais, aussi difficile que ce soit.

De m’allonger sous le couperet et de l’observer… en me demandant si je voulais qu’il tombe, et où exactement. Quelle part de moi il trancherait, laquelle il emporterait avec lui. Ce qui en serait amputé. Ce qui en renaîtrait, peut-être.

Je ne voulais pas recommencer à coucher avec Loïc. Enfin, pas comme on l’avait fait la première fois, en tout cas. Je savais ce que je voulais et « Loïc » ne suffisait pas à le représenter. Pas lui seul. Par contre, il possédait en lui quelque chose qui m’intéressait, mais ce n’était pas tant lui que les promesses que je pouvais construire autour de lui. Ce n’était pas la personne que je recherchais ; juste la porte d’entrée.

J’ai déjà parlé de cette recherche d’un « ailleurs » qu’il y a dans la consommation de drogue ou l’addiction à des outils virtuels : cette volonté inconsciente de renouer avec l’imaginaire de l’enfance, avec ses jeux et ses fantasmes, ses « délires » sans conséquences. Dans le fond, je n’étais alors pas dans une démarche différente. Je savais que recoucher avec Loïc et Chris ne résoudrait rien. Que ça ne ferait même pas vraiment partie de ma vie, dans le sens où c’était une autre « moi » que j’y projetais : quelque chose totalement à part du reste de mon existence, une sorte de jeu de rôle ou de théâtre, destiné à s’évanouir dès la partie finie ou le rideau tiré, mais dont je tirais néanmoins des avantages, pas seulement sur le plan du sexe. En matière d’évasion, aussi. De ma vie, de mes problèmes. De mon incapacité à faire changer quoi que ce soit.

Le désir que j’éprouvais de recommencer était lancinant, et avec un fond d’addiction, aussi. J’étais attirée par cette sexualité comme je l’aurais été par de la drogue, ou d’autres des hamburgers, des réseaux sociaux à l’excès, même si je n’avais pas encore ce niveau d’analyse dessus. A l’époque, je ne voulais pas réfléchir à cet aspect-là de l’histoire, en fait.

Et, bien sûr, je ne parlais à personne de ce que je faisais. Ça ne voulait pas forcément dire que c’était moche et que ça méritait d’être caché, du moins je ne  le vivais pas comme ça. Quand on ne parle pas de quelque chose, ce n’est pas forcément parce qu’on en a honte, mais juste parce qu’on n’a pas d’oreille pour l’écouter. Ou le voulant. Personne de susceptible de comprendre sans renvoyer un miroir en forme de jugements. A qui aurais-je pu bien me confier ?

Je n’aurais pas su quoi raconter, de toute façon. Mes désirs et pulsions persistaient à me rester étrangers, curieux, et je continuais à observer ce que je vivais comme si je représentais mon propre sujet d’étude, comme s’il s’était agi d’une autre moi-même, que je ne comprenais pas tout à fait. Quelqu’un qui me suscitait plus d’interrogations que de compréhension.

Je ne disais donc rien. Sur rien, en fait : ni sur mes histoires de cœur, ni sur mes histoires de cul, ni sur toute la souffrance que j’avais en moi.

A la place, je souriais.

Je souriais au travail, je souriais avec mes amies…

J’ai lu un jour le témoignage d’une fille qui avait subi des viols de masse. Une sordide histoire de caves. Elle racontait qu’elle riait beaucoup à cette époque. Ça ne m’avait pas surpris. On peut rire et sourire beaucoup quand on est en souffrance.

Je ne souriais pas avec Ayme parce qu’Ayme n’avait pas besoin de cette façade-là, parce qu’avec lui je pouvais encore être vraie, et c’était important de savoir qu’on avait toujours ce lien-là, dans le fond : cette vérité, entre nous, qui nous permettait de nous démunir de nos masques, même si ça voulait aussi dire qu’il était privé de ce j’offrais aux autres. Privé de sourires et de légèreté. Privé de façade.

Juste face au « moi » qui ne souriait pas. Un autre de ces « moi », d’ailleurs.

Combien de masques différents pouvons-nous revêtir ? En combien de version de nous-mêmes nous déclinons-nous selon les moments, ou les personnes avec qui nous sommes ?

Et je songeais à ce que j’attendais. Une opportunité, peut-être. Une avancée plus qu’une répétition. Le sexe avec Loïc et Chris m’avait plu, mais je n’étais pas sûr de vouloir recommencer avec eux. Peut-être avec d’autres… peut-être dans d’autres circonstances, différemment.

Diverses options me passaient en tête. Me connecter à internet. Aller dans un club échangiste : à Lyon, ce ne devrait pas être si compliqué.

Ça semble facile, sur le principe…

Ouais.

Ça ne l’était pas.

Ça peut l’être éventuellement quand on a déjà une sexualité assez libérée, ou qu’on a atteint un certain âge, un vécu suffisant pour permettre une assurance plus forte, mais je n’avais que 28 ans, j’avais toujours eu une vie « normale » et une sexualité « normale », et toute mon existence d’adulte avait été construite autour d’un amour unique avec lequel je m’étais dit que je passerais toute ma vie…

Je crois que ce n’était pas pour rien que mes désirs sexuels m’avaient conduite à passer à l’acte avec Loïc. C’était parce que, dans le fond, il n’était pas si différent de moi. Il l’était mille fois moins que ce mec plus âgé croisé devant le cinéma, ce gamin qui m’avait abordée dans la rue, ou que ne l’aurait été un type rencontré dans un sex-club. Il me ressemblait, l’univers dans lequel il évoluait aussi, ses potes n’étaient pas si éloignés des miens. Je n’étais pas en terre inconnue.

D’ailleurs, je crois qu’on finit toujours par retourner vers les gens  proches de nous. C’est là où on mesure l’impact culturel du milieu dans lequel on évolue, finalement. Il y a des barrières invisibles entre nous, que l’on peut franchir, et même que l’on traverse à l’occasion, mais qui restent élastiques : qui finissent par nous ramener vers ce qui nous est le plus familier. Ou, si ce n’est toujours, le plus souvent, au moins ; je sais qu’il y a des exceptions.

Je revenais donc à l’option « Loïc ».

Le fait qu’il m’ait envoyé un message montrait que la porte était toujours ouverte, et puis je tenais quelque chose avec ce mec. Quelque chose que je ne voulais pas laisser s’échapper. Il y avait d’autres possibles que je voulais explorer. D’autres voies que je désirais voir s’ouvrir, d’autres extrêmes vers lesquels aller.

Après plusieurs jours d’attente et de réflexions, je me décidai donc à le recontacter.

Je lui envoyai un texto. Sans détours, parce que ça ne m’apparaissait pas utile :

Tu veux baiser ?

J’utilisai son propre vocabulaire volontairement. C’était plus simple, ainsi. Inutile de parler de « soirées » ou d’utiliser des termes détournés. Loïc savait très bien ce que je voulais, et je savais très bien qu’il attendait la même chose que moi. Aucun de nous deux n’avait assez d’intérêt envers l’autre pour avoir d’autres attentes et puis, au-delà de tout ça, c’était aussi une manière pour moi de cloisonner. De mettre en mots le fait que rien, dans notre relation, ne méritait qu’on y mette plus de formes que ça.

Il mit quelques heures à me répondre.

Tu veux que je te baise ?

Je reconnus bien là son caractère supérieur : cette subtile reformulation qu’il faisait pour resituer les rôles de chacun. Ça ne me dérangeait pas. Je confirmai :

Oui.

Il me donna une heure, le soir. Ayme était à la maison. Moi, je travaillais à l’hôpital, mais je décidais de ne pas rentrer après ma journée de boulot et puis voilà.

J’envoyai quand même un SMS à Ayme. Ça me mit de nouveau face à mes contradictions : on n’était plus vraiment ensemble, ou dans cet entre-deux à la con faisant que je ne le savais plus, mais je le prévins quand même de mon absence. Je ne lui dis juste pas pourquoi.

Dans le fond, ça me fit mal, de ne pas le lui dire, parce que ça témoignait du fait qu’on avait même perdu ça : cette vérité, qui avait été si importante, pour moi. Le fait de ne jamais rien se cacher.

Que nous restait-il encore ?

Le fait qu’on se montre sans masque l’un à autre… Cette pureté dans image donnée, aussi douloureuse qu’elle soit.

Je traversai Lyon.

Les journées diminuaient à cette époque de l’année, alors je voyais les lumières de la ville s’allumer tandis que je marchais. Pétrie de solitude, je me noyais dans leur contemplation. J’écoutais le claquement de mes pas sur le bitume, sentais les gouttes d’eau effleurer mes chevilles, suivais du regard les liserés des lumières rouges et jaunes que les voitures et les lampadaires projetaient sur l’asphalte des rues détrempées par la pluie.

 C’est curieux de voir comme certaines images vous restent, parfois. Ce qu’elles peuvent porter en elle. Le sens qu’elles conservent.

Quand j’arrivai chez Loïc, il était assis dans son canapé, une bière devant lui et une clope à la bouche – pas un joint, pour une fois –, et il m’accueillit direct avec un petit sourire en coin que je commençais à connaître, chez lui, et dont je devinai la signification. Ça voulait dire « tu n’as pas pu attendre plus longtemps, hein ? ». Je n’avais rien à y répondre.

Je m’assis à côté de lui sur le canapé.

Il posa sa clope dans le cendrier, passa la main derrière ma nuque, et m’attira à lui pour m’embrasser, de cette manière intrusive qui était lui et qui se manifestait de manière grandissante, avec moi. Je me laissai faire. Je pliai même un peu entre ses doigts, consciente de la manière dont mon corps se relâchait, offerte à ses gestes.

Il ne joua pas au jeu des faux-semblants. Il me dit direct :

– J’ai appelé Rastouille.

– Il viendra ?

Je m’étonnais moi-même de l’assurance que j’étais en train de prendre par rapport à cette situation, mais je ne le montrai pas.

Loïc hocha la tête.

– Tu préfères, non ?

Cette remarque me troubla, non pas seulement parce qu’elle montrait à quel point Loïc m’avait cernée, mais parce qu’elle témoignait d’une adaptation de sa part à mes attentes. Une action faite pour moi… Je ne sus qu’en penser. Que penser de ce qu’il me montrait de lui, alors.

Mon ton fut toutefois maîtrisé quand je reconnus :

– Oui.

Il me fixa silencieusement, comme s’il voulait vérifier la pertinence de son jugement, ou examiner d’autres choses encore… Voir en moi ce que je ne lui montrais pas. Je n’en restai que plus dans ma réserve.

Je ne crois pas avoir un jour vraiment compris Loïc, pas plus que lui ne doit l’avoir fait pour moi. Il a toujours été ainsi, en tout cas : distant, hautain, à la limite du mépris dans sa manière de me regarder et de me parler, et pourtant curieusement attentif sur d’autres plans.

Mais ceci n’a pas d’importance.

D’une manière inattendue, sa proximité me troubla. Peut-être parce que ça faisait trop longtemps que je ne m’étais plus blottie dans des bras. Parce que j’étais contre lui, et que je sentais sa chaleur, je me mis à éprouver le besoin de chercher plus de contact. Comme je l’aurais fait avec Ayme. Ce qui me choqua, d’une certaine manière ; je ne voulais vraiment pas éprouver ça, mais il y avait quelque chose de profond, d’enfoui, qui cherchait à ressortir de moi. Qui débordait. Quelque chose que je ne voulais surtout pas voir surgir. Des manques. Des souffrances. Je devins nerveuse.

– Qu’est-ce qu’il y a ? me demanda Loïc.

Je faillis lui répondre : « rien », soucieuse de le garder le plus possible à distance de tout ça, mais il s’était adressé à moi avec une forme de sollicitude, même si légère, et je ne pus lui mentir, du coup.

– Je stresse.

– Pourquoi ?

Je haussai une épaule.

Je n’allais pas lui avouer que c’était parce que la jolie barrière que j’avais mise entre ma tête et mon corps, ce merveilleux cloisonnement que j’opérais, était à la limite de se fissurer. Que j’avais besoin de tendresse, quelle que soit la force avec laquelle je m’évertuais à le nier.

Que le cul ne remplissait pas le creux de mon cœur. Que celui-ci restait béant et que je ne savais pas ce que je devais faire pour lui permettre ne serait-ce que de faiblement se refermer.

Je ne dis rien. Je voulais rester pour lui cette fille qu’il pouvait sauter avec son pote sans se poser de questions, surtout.

Je me levai pour faire rompre cette proximité troublante, et fis quelques pas. J’observai négligemment les divers objets décorant la bibliothèque qui trônait dans son salon. Il avait plein de vinyles. Des objets de collection. Des partitions de musique. Le témoignage d’une importante culture artistique que je n’avais plus voulu voir dès l’instant où j’avais décidé que, pour moi, Loïc ne serait qu’une queue sur pattes, ou plutôt le vecteur de mes envies.

– Chris arrive quand ? demandai-je.

– Il devrait être là.

Je saisis une longue pipe, fine, toute en bois, elle aurait pu venir d’Inde ou d’un autre des pays de cette région du monde, et la tournai entre mes doigts.

Loïc ajouta :

– Arriver à l’heure est toujours compliqué pour lui.

Je sentis un léger sourire poindre sur mes lèvres, quelque chose en moi de plus doux.

Quand trois coups rapides se firent entendre à la porte et qu’elle fut poussée, je posai la pipe, le cœur battant légèrement plus vite, et tournai la tête pour voir arriver Chris, débraillé, avec ses cheveux en bataille qui lui donnaient un air vraiment craquant – je le trouvais plus beau à chaque fois que je le voyais, ça craignait décidément – et un petit sourire qui disait « je sais que je suis à la bourre mais qu’on va me le pardonner ». Je repensais à son strip-tease devant la piscine. Je repensais à cet air léger qu’il avait si aisément pour tout, cette façon de sourire de ses conneries, présentes ou à venir.

Loïc se leva pour lui taper sur l’épaule, lui dire qu’il était en retard, et lui proposer un coup à boire. Il m’en proposa un à moi aussi par la même occasion, et on se retrouva à descendre des bières sur son canapé.

– Tu n’as pas eu de mal à rentrer chez toi, la dernière fois ? me demanda Chris avec une expression tout à fait charmante.

Ça aurait pu être mignon de l’entendre me dire ça si le contraste avec la manière dont il m’avait plantée sur le canapé après m’avoir pris si vivement, avec son pote, et laissée me démerder ensuite, n’avait pas été si criant. Si je ne m’étais pas sentie si insignifiante, alors. Et, en même temps, je voyais mes contradictions : le fait de vouloir un peu plus de prévenance de sa part, tout en les gardant à distance le plus possible. Ça n’avait pas de sens

– Non, ça a été.

On bavarda. Je fus en retrait parce que Chris et Loïc parlèrent surtout musique et que c’était leur monde, ça, mais ça ne me dérangea pas. Même la curiosité que j’avais éprouvée à ce sujet le premier jour où j’étais allée chez Loïc était lointaine, pas parce que je m’en foutais réellement mais plus parce que je n’étais pas là pour ça. Quant aux questions que Chris finit par me poser, elles m’embarrassèrent plus qu’autre chose, même si son intérêt était visiblement sincère. Je ne voulais pas qu’on se connaisse vraiment, en fait. Surtout Chris : je craignais qu’il puisse me plaire d’une façon que je réprouvais. J’y répondais de la façon la plus laconique possible, du coup. Il m’aurait parlé cul, j’aurais été plus réceptive, mais là où j’habitais, les études que j’avais faites et si j’avais de la famille… Ce n’était pas pour nous.

Sauf que Chris ne le comprit pas. Il insista. Je fus stressée et il arriva un moment où j’adressai un regard à Loïc pour l’appeler à l’aide. Et ce, pour la deuxième fois. Comme je l’avais fait lorsque Chris avait été sur le point de me pénétrer. Je voulais qu’il nous fasse sortir de cette proximité pour basculer vers autre chose. Du cul. Un rapport dénué de sentiments. Peut-être une forme de rabaissement, s’il le voulait : quelque chose qui allait avec ce regard supérieur que je le voyais toujours poser sur moi. Qu’importe. Pourvu que ça me tire de cette situation. Chris ne se rendait pas compte, lui. Dans le fond, Chris était peut-être juste un mec sympa. J’avais besoin de l’aspect « connard » de Loïc. J’avais besoin qu’il balaye cette gentillesse superflue.

Loïc réagit par un froncement des sourcils et une attitude interrogative.

– Tu veux qu’on commence ? dit-il d’un coup.

Mon cœur battit un peu plus vite.

Je soufflai :

– Oui.

Encore une fois, Loïc chercha à voir en moi, à discerner ce qu’il y avait au-delà des apparences. Je ne savais pas comment je m’étais débrouillée pour que ce mec, si centré sur lui-même, se comporte ainsi.

– Tu veux toujours utiliser une capote pour sucer ?

Je le fixai, surprise sur les premières secondes. Puis je jetais un œil sur la table basse, où j’avais effectivement remarqué qu’un paquet de préservatifs y traînait.

– Oui.

Loïc me fit signe d’un doigt :

– Prends-en une sur la table et viens prendre ma queue dans ta bouche.

Cash.

Et en même temps soucieux de ce que je voulais.

Parfait.

Les choses étaient en train de changer.

Je saisis la capote.

– Allez viens, souffla Loïc à peine m’approchai-je.

Il s’étendit sur le dos, sur la longueur du canapé, et m’attira contre lui pour m’embrasser. Il faisait toujours ça. Quelle que soit la manière dont il me traitait, il cherchait toujours mes lèvres.

Ce que j’en éprouvais était devenu différent, aussi. Le dégoût oublié, il restait cette sensation d’intrusion trop forte avec lui, de possession intense, mais qui m’excitait largement autant qu’elle me dérangeait.

En m’allongeant sur lui, je me rendis compte que son sexe était légèrement dur. Et qu’il le devint plus encore au fur et à mesure qu’on s’embrassait.

Il finit par me repousser vers sa queue.

– Vas-y. Suce-moi.

Et il attrapa deux coussins pour pouvoir les mettre derrière sa tête et ainsi se redresser pour me voir.

Je restais dans un entre-deux curieux. Loïc me donnait ce que j’attendais, certes, mais passer à l’acte persistait à m’être difficile. Je ne pouvais pas m’empêcher de me juger. De juger Loïc, dans son attitude et ses propos. De songer à Chris, derrière moi.

– Attends, dis-je.

Je me penchai sur la table pour attraper ma bière dont je bus une gorgée. Comme une respiration. Comme un décompte que l’on fait avant d’affronter une situation. Je croisai le regard de Chris. Lui aussi avait un quelque chose d’interrogatif dans le regard. Je crois que je lui faisais aussi se poser beaucoup de questions. C’était compréhensible, après tout. Je restais cette fille qui avait débarqué chez Loïc pour coucher avec lui et ses potes, tout en rechignant à donner quoi que ce soit sur ma vie privée.

– Tu veux fumer ? me proposa Loïc.

Je réfléchis quelques secondes.

– Oui, décidai-je enfin.

Chris se pencha vers moi.

– Tu veux que je m’en occupe ?

Sa voix était douce. Son expression aussi.

– Oui.

Je le laissai donc rouler, consciente que cette béquille-là ne m’était pas proposée par hasard ; que si Loïc l’avait fait, c’était qu’il avait remarqué mon stress. J’étais bien transparente.

L’excitation n’en pulsait pas moins dans mon ventre, tout comme l’envie. Cette fois serait différente de la première, je le savais, et je bouillais de voir comment. Ce qu’il se passerait, à quels actes elle aboutirait… Et aussi ce qui en sortirait, ensuite. Quelles portes nouvelles s’ouvriraient devant moi.

Sans plus attendre, je déboutonnai le jean de Loïc. Savoir Chris concentré sur une autre activité et non pas fixé sur ce que je faisais m’aidait. Avoir eu ce léger échange verbal, aussi : cette proposition de « soutien » de la part de Loïc, cette attention de Chris qui s’occupait de faire pour moi quelque chose dont j’avais exprimé le besoin… Cette forme d’attention que je n’avais ni exigée, ni attendue, mais qui était là, pourtant.

J’ouvris le jean de Loïc et le baissa légèrement, le faisant hausser les hanches pour me faciliter le geste. Et je sortis son sexe à l’air libre.

Il me parut tout de suite tentant, attirant. Quelque chose qui manquait à ma bouche. Quelque chose qui avait manqué à ma vie, ces derniers temps. Quelque chose qui manquait à mon être.

J’avais envie de le sucer, oui. J’avais envie qu’il pourfende mon ventre, j’avais envie qu’il me baise, et qu’ils se succèdent, avec Chris, qu’ils me prennent comme j’aurais aimé qu’Ayme le fasse… comme jamais je ne le lui aurais permis.

C’était bizarre d’attendre d’eux quelque chose que je n’aurais aucunement accepté de sa part.

Je déchirai l’emballage de la capote, la déroulai sur sa queue. Puis je me penchai dessus, prenant mon temps, cette fois, pour aborder son sexe… le frôlant de mon visage en tirant doucement la langue. Mais Loïc ne voulut pas de ça.

– Mets-la au fond de ta bouche, dit-il.

Je relevai la tête et l’observai.

Dans l’échange de regards qui suivit, ce fut comme si on tenait une conversation muette. Loïc me disait « je sais ce que tu veux » et je lui répondais « je ne suis pas sûre de pouvoir te faire confiance ».

Je choisis néanmoins de le suivre. Il me caressa les cheveux tandis que j’approchai ma bouche de l’extrémité de son sexe et commençai à y faire glisser sa longueur.

Je ne m’attendais pas pour autant à ce qu’il place sa paume sur l’arrière de ma tête, une fois que j’eus sa queue en bouche, pour me pousser plus loin. Ni qu’il me maintienne quelques secondes de trop quand je reculais pour me dégager. Putain de manière d’agir…

Je me redressai, tremblante, en colère et troublée, à bout de souffle et…, sérieux…, échauffée. Putain de corps. Putain de réactions de merde, en moi.

Putain de connard de Loïc qui me laissait penser une seconde que je pouvais me fier à lui pour me pousser trop loin dès la suivante.

Je le fixai, haletante, me demandant pourquoi il avait agi ainsi et s’il avait voulu faire impression devant son pote. C’était quelque chose auquel j’avais déjà songé, la dernière fois : comme s’il voulait montrer à Chris comment, lui, savait baiser les filles, ou se croire un modèle d’acteur de film X. Pour me maintenir ainsi son sexe dans la gorge, il fallait au moins avoir vu des films de cul. Et croire que c’était une marque de virilité, quelque chose que faisaient les types qui assuraient au lit. Peut-être était-ce juste une de ces merdes que les mecs se retrouvent parfois à avoir dans la tête.

– Je pensais que tu pourrais assumer, remarqua Loïc avec un sourcil haussé.

Je ne dis rien, parce que j’étais énervée, sur le coup, et puis aussi troublée. Je ne savais pas s’il venait de me tester, et je n’avais pas envie de lui dire que je n’en étais effectivement pas capable ou qu’il devait se calmer sur ce qu’il voulait tenter avec moi, parce que ça c’était ce qu’aurait dit l’autre « moi » : celui de tous les jours, celui d’avant. Et que le « moi » que j’étais avec lui voulait justement ce type d’acte de sa part, aussi perturbant que ce puisse être.

OK, j’étais pétrie de contradictions et je ne savais plus où j’en étais. Si ce geste de Loïc me heurtait, je n’avais pas envie pour autant qu’il agisse autrement. Ça allait avec le fait que je ne voulais surtout pas d’un mec bien. Là, il y avait une cohérence, au moins. Je voulais pouvoir me laisser aller entre des mains que je savais ne jamais risquer d’avoir une importance pour moi. Être jetables d’un instant à l’autre. Interchangeables à souhait. Surtout, je voulais n’avoir rien qui puisse, même de loin, me faire avoir peur de « perdre » quoi que ce soit. Dans le sexe, oui, connaître une forme de possession, parce que ça allait avec la relation d’« outils » réciproques que je recherchais, mais qu’elle s’arrête une fois refermée la porte du lieu où j’aurais eu ce rapport.

Chris m’évita de répondre en me proposant le joint qu’il venait de rouler. J’appuyai le dos sur le dossier du canapé et l’allumai en inspirant une longue bouffée. Le papier crama, et une odeur d’herbe s’éleva dans la pièce.

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