Hard – Oh madmoizelle

Oh madmoizelle

Il me fallut plusieurs jours de songeries, et de bilans sur moi-même qui semblaient ne jamais devoir prendre fin, avant de me décider à retourner rue de la République.

Je ne peux pas dire que je savais exactement ce que je voulais, alors, mais j’y pensais, en tout cas. Je rêvais, d’une certaine manière. Et il y avait une volonté de rendre ces pensées réalisables. Je me remémorais ce qu’il s’était produit avec ce premier homme. Je songeais à ce qui était possible.

Et je marchais.

Plus jeune, et ça pourrait paraître idiot de dire ça à 28 ans seulement mais ça ne l’est pas tant que ça, je me faisais siffler, draguer, interpeller quotidiennement. Je me souviens très bien du sentiment que j’éprouvais à ce sujet : ça me saoulait. Profondément, même. Maintenant que ça ne m’arrivait plus – depuis que j’avais atteint les 25 ans, et pourquoi ? A croire que j’avais passé le délai ou que l’enlisement de mon existence avait fini par tuer toutes mes possibilités d’attrait –, ça me manquait. Logique, dans toute sa splendeur. Et quand j’entendais désormais un « oh mad’moizelle » ou un sifflement, je me retournais, non plus pour voir qui était le garçon qui m’interpelait, mais par curiosité de savoir à quoi ressemblait la jeunette de 20 ans que je n’étais plus et qui avait attiré les regards. Je la jalousais un peu, dans le fond, même avec bienveillance, et j’étais souvent troublée de découvrir des filles très différentes de ce que j’avais été moi-même. Si apprêtées. Si assurées dans leur potentiel de séduction. En tous points ce à quoi je n’avais jamais ressemblé, au point de me faire me demander ce qui avait pu tant plaire, en moi, les années précédentes, en quoi ma banalité avait pu être si digne d’intérêt. Je savais que ce n’était pas juste une question de beauté, mais ce que j’avais possédé, alors, je l’avais perdu ou, du moins, j’ignorais comment le retrouver…. sauf peut-être pour les hommes pour qui la jeunesse se réduisait désormais aux filles comme moi, bien que ceux-ci ne m’auraient pas sifflée, bien sûr. Peut-être que ceux-là décelaient ce que je ne voyais plus.

Ce jour-là, j’aurais aimé être abordée. Par n’importe qui.

Marcher seule suffisait à le provoquer, à l’époque, mais qu’est-ce qui était encore vrai, avec la nouveauté de ce qui était moi, depuis, ce qui avait changé en moi ? Quelle image pouvais-je bien offrir, désormais ?

La vérité, c’est que j’étais vraiment perdue.

Lorsque je passais devant une série d’arrêts de bus et qu’un jeune homme m’interpela, au milieu de sa bande de potes, avec un « oh madame », je fus face à deux sentiments. Le premier, dû au « madame », qui me blessa parce que je ne méritais pas encore qu’une telle distance soit creusée entre moi et eux, mais de toute évidence, eux l’éprouvaient autrement. J’encaissais donc. Le deuxième fut celui de la surprise, assorti d’une curiosité qui se transforma en faible attendrissement quand, après s’être approché de moi, il me sortit, mi-gêné, mi-kakou pour ses copains qui le regardaient derrière, « madame, euh… Vous savez, vous, si un hymen ça peut se recoudre ? »

Là, je souris, parce que sa question était idiote, et que m’interpeller ainsi l’était tout autant et que, d’une certaine manière, c’était mignon, aussi. Candide, même dans cette façon de faire ainsi son malin. Je l’observais. Il devait avoir entre 17 et 20 ans, grand max. Je savais pertinemment que rien ne sortirait d’un tel échange : le « madame » me l’avait indiqué immédiatement, mais j’eus quand même envie d’en saisir les quelques secondes de légèreté. Au moins ça. Je lui fis remarquer que, si ce qu’il suggérait était possible, il y avait toutefois des voies pour la pénétration qui évitaient ce genre de conséquence si on y tenait vraiment. Ce n’était pas méchant de ma part. Un brin taquin, à peine, une façon d’user de ma posture de « connaisseuse », puisqu’ils me voyaient visiblement ainsi. C’était un moyen de défense, aussi.

L’un de ses amis lâcha un « oh, la dame, c’est une cochonne, en fait » qui m’amusa de nouveau faiblement mais… à peine. Je me sentais déjà hors du jeu, hors d’intérêt.  Ils m’avaient intégrée à leur conversation, mais ce séjour n’était que temporaire. Ma phrase était à peine finie que j’en sortais. Ou c’était peut-être juste moi, qui fuyais, cette bouffée d’oxygène à peine recrachée. Cet apparat social à peine abandonné.

Alors que je les quittais en continuant mon chemin, je ne pus m’empêcher de repenser à cette transition entre « la fille qu’on drague », que j’avais été, à « la femme à qui on s’adresse uniquement parce qu’elle passe à ce moment-là et qu’on veut crâner devant ses copains », et à laquelle j’avais tant de peine à m’accoutumer. J’avais souri mais, dans le fond, j’avais été blessée et, lorsque je passais devant l’une de ces glaces qui ponctuent parfois les murs des rues commerciales, je m’arrêtais pour regarder mon reflet. Il ne m’offrit qu’une image perturbante. Quelqu’un de triste, laid, qui avait passé sa chance. Je savais que le miroir n’est souvent que dans la tête mais le message restait le même : je ne risquais pas de plaire à qui que ce soit. Mes raisons d’être là se noyèrent dans un flou qui m’immergea toute entière.

Je fis demi-tour.

En repassant devant les arrêts de bus, pensive, je remarquais la bande de jeunes, toujours au même coin. L’un d’eux me vit et fit un signe à ses copains pour me désigner. Celui avec qui j’avais parlé m’adressa un sourire et un salut, auquel je répondis mais avec gêne et distance. Puis, alors que je continuais d’avancer, l’un d’eux me rattrapa. Il était timide et on aurait dit qu’il avait pris sur lui avec force pour faire ce pas, et ses copains l’interpellaient en riant. Ce n’était pas celui qui m’avait abordée, la première fois.

Là, je fus véritablement perturbée.

– Vous… Madame, euh… mad’moizelle, vous…

– Oui ?

– Vous êtes charmante, vous savez.

Je m’arrêtais.

Je ne le croyais pas mais le « euh… mad’moizelle » était mignon de sa part et puis, surtout, je me demandais ce qu’il voyait en moi. Ce que mon attitude avait pu lui donner comme image, cette forme d’assurance que j’avais affichée un instant face à eux, et que je ne maîtrisais plus vraiment, sur le coup. Le fait que je me sois interrompue, là, pour lui répondre. Est-ce que j’avais l’air disponible ?

Je me demandais.

Est-ce que j’avais l’air baisable ?

– On peut…, reprit-il. On peut boire un verre, si vous voulez.

Je l’examinais.

Il avait dans les 20-22 ans, grand, avec un style street et un visage anguleux dont l’expression était moins hésitante que ses amis. Il avait des airs de sale gosse, en fait. De sale gosse présentant une image séductrice mais que je sentais terriblement de surface. Je me mis à hésiter violemment entre le remballer et voir où accepter me mènerait.

Je répondis :

– Oui.

En réalité, je crois que j’aurais dit ça à n’importe qui, malgré le stress que j’éprouvais. Ou presque. Je n’aurais pas dit ça à un mec venant de qui j’aurais senti une séduction autre qu’éphémère. Le fait qu’il m’apparaisse comme un petit con jouait en sa faveur.

Je me demandais quel effet je pouvais bien lui faire. Comment me voyait-il ? Comme l’occasion incroyable, alias un accostage lourdaud dans la rue qui payait – champagne ? Une femme plus expérimentée porteuse de promesses sexuelles dont il pourrait profiter en s’en vantant ensuite à ses potes ? Ou qu’il pourrait enculer, comme je le leur avais suggéré  à propos de cette histoire d’hymen ? Une cochonne qui parle de sodomie et qui se laisse aborder, ça se tente, non ?

Je songeais très fortement à cette dernière éventualité. Je laissais grossir l’idée dans ma tête. Je crois que j’aurais aimé ça : qu’il m’emmène quelque part et s’empare de mon cul. Qu’il recommence, en invitant au passage ses amis. Du moins, était-ce ce que me soufflaient mes fantasmes. J’étais moins avec lui que dans mes pensées.

On alla à un bar, dans une rue adjacente. J’arborais consciemment le masque de cette femme plus assurée qu’il semblait voir en moi, mais je n’étais pas sûre de le tenir aussi bien que j’aurais voulu. Je restais surtout curieuse. De l’intérêt qu’il me manifestait. De voir ce que donnerait cet échange. Mais, honnêtement, je ne croyais pas vraiment qu’il puisse aboutir à quelque chose. Je n’y croyais même pas du tout ; j’observais juste ce qu’il se produisait, en attendant qu’on arrive à un point de rupture.

Il prit un verre de coca, moi un café. Il parlait. On n’avait pas grand-chose à se dire, mais c’est toujours ainsi dans ces histoires de drague.

Draguer, ce n’est jamais s’intéresser à la personne qu’on a en face ; c’est lui exposer une surface que l’on pense susceptible de lui plaire. Rien de bien passionnant, en somme. On ne cherche pas réellement à se connaître ; seulement à atteindre un but. C’est pour ça qu’il en sort rarement du positif. On donne à l’autre l’image de ce que l’on croit pouvoir lui plaire, on est dans le superficiel au mieux, et au pire dans le faux. On dit ce que l’on croit devoir dire. On répond ce que l’on croit devoir répondre… Soyons honnêtes, si tu dragues quelqu’un, et que cette personne te répond dans une drague réciproque, tu ne gagneras rien : tu ne te seras jamais vraiment intéressé à celui ou celle que tu as en face de toi, et tu ne lui auras jamais montré qui tu es réellement, toi. Les techniques de drague qui passent sur le net, c’est du bullshit. Les discours sur la friendzone et toutes ces autres conneries, c’est du bullshit aussi. Si quelqu’un t’attire, cherche à le connaître, montre-toi tel que tu es vraiment, et dis-le verbalement. Ne triche pas. Et n’attend pas que cette autre personne triche elle aussi.

On était donc dans cette superficialité totale avec ce mec, et je crois que tout en moi lui disait qu’on n’avait pas grand-chose en commun, et tout en lui me soufflait la même chose, mais ce n’était pas très important, finalement, puisque l’important était de savoir si notre but était le même. Pour moi, du moins. J’écoutais sans entendre, du coup. Je pensais, plutôt. Je rêvais.

Tout à coup, je lui dis :

– Tu habites dans le coin ?

Probablement que ce que j’attendais fut visible dans ma brusquerie. Je pensais en même temps : il doit se dire que je suis grave… La femme qui veut se faire sauter, vraiment, et je ne savais pas si je me faisais rire ou pitié, mais le fait qu’il soit plus jeune et cette idée persistante que, de toute façon, il ne se produirait rien me rendait un peu plus bravache.

Il habitait chez ses parents. Sérieusement…

Tu veux que je te suce ?

Je le pensais si fort, prise d’une soudaine envie de provocation, un fond de révolte qui se réveillait en moi et qui ne se manifestait pas tant vis-à-vis de lui mais de ce qu’était alors ma vie mais, bien sûr, je ne le dis pas. Ce n’était pas tant que j’avais besoin qu’il le verbalise à ma place ; juste que ce n’est pas si aisé, de faire sortir ces mots. Une autre, peut-être, aurait pu. Dans d’autres circonstances. Avec un autre vécu…

Je crois qu’à partir de là, je n’écoutais plus du tout ce qu’il disait. Il prononça encore quelques mots mais j’étais trop ailleurs, il y avait des bribes d’Ayme qui me revenaient, et de mon quotidien, et ma tête bouillonnait. Je me levai suffisamment brusquement pour faire se renverser son verre qu’il rattrapa avant qu’il ne se vide réellement sur la table. Je ne saurais dire ce qui m’arriva, alors. Une forme de vertige. Un besoin de fuir la situation, cette drague par laquelle je m’étais laissée emporter, un temps, mais dont la superficialité me dérangeait. Qui n’était pas ce que je voulais. Je le regardais dans les yeux en lui disant que j’allais aux toilettes.

Je ne sus pas vraiment comment je le fixais, alors, quelle attitude j’eus, sinon que j’étais paumée, mais je dus le faire d’une manière particulière à son regard ou… je ne sais pas. Je pense qu’il y eut quelque chose, quelque chose que j’ignorais. On n’est pas toujours conscient de ce que l’on donne à voir. Au moins de l’ambiguïté, puisque je ne savais pas moi-même ce que j’éprouvais. Toujours est-il que je n’étais entrée dans les toilettes que depuis quelques secondes quand je le remarquais à l’entrée de la pièce. Et que ça me fit un choc, parce que je savais ce que ça pouvait signifier et que j’étais dans du concret. Non plus uniquement dans mon imagination.

On était dans un grand bar, avec un étage, et une série de sanitaires au deuxième niveau. Et pas de clients : tous étaient restés en bas, leur brouhaha montant jusqu’à nous dans une intensité qui noyait tout désir de parler. Je n’en avais pas, de toute façon.

Je me demandai quelle image je pouvais bien donner à ce mec, et ce qui allait se passer, et ce qu’il dirait de moi, à ses potes : comment cette histoire sonnerait dans sa bouche, comment elle serait présentée.

Alors, je l’observai et je crois que j’eus alors une attitude provocante dans la manière dont je m’appuyai contre le lavabo derrière moi, mais je ne maîtrisais pas pour autant l’image que je pouvais donner.

Il parut hésitant, avec son vernis de gars qui joue le rôle qu’il croit attendu de lui, soit celui de la séduction et du mec, du vrai, aussi ridicule que ce soit, mais qui est décontenancé par ce qu’il voit, avec quelque chose de plus incisif en lui, aussi. Je voyais vraiment poindre le sale gosse que j’avais présumé. Et il examinait mon visage : ce visage dont l’expression – s’il y en avait une – m’était certainement étrangère à moi-même, puisque je ne savais que faire de toutes les contradictions de mon esprit. Puisque je ne savais plus où j’en étais, soudain. Et que ça faisait peut-être des jours, des mois que ça durait, en fait.

Sa voix, quand elle s’éleva, eut un accent agressif qui me perturba :

– Pourquoi est-ce que tu es venue ici ?

Bonne question… Je lui répondis d’une autre :

– Pourquoi est-ce que j’ai accepté de boire un verre avec toi ?

Il hocha la tête. Il paraissait méfiant, en attente de ce que je dirais, et si dur, alors, que j’eus le sentiment d’avoir peut-être trop joué avec le feu ; que je ne pouvais pas attendre que ça se passe forcément bien avec le premier inconnu rencontré dans la rue. Que je n’aurais peut-être pas dû entrer dans ce jeu de séduction, ou que j’aurais dû être sûre de ce que je voulais vraiment avant cet instant. Que je devrais être sûre, maintenant. Le premier qui m’avait abordée, son pote, semblait adorable. Lui m’offrait une image toute autre. Lui ne paraissait pas prêt à me passer toutes mes ambiguïtés.

Je ne répondis pas.

Parfois, quand on ne sait pas si ce qu’on va dire risque d’améliorer ou d’empirer les choses, mieux vaut se taire. Et là, je constatais que je n’avais rien à lui donner qui pourrait contredire l’idée qu’il était en train de se faire de moi, et que je voyais bien : celle d’une allumeuse qui s’était joué de lui, et même mon attitude provocante me desservait, à ce sujet, mais je ne pouvais pas m’en défaire. C’était le rempart qui me restait. Et puis j’ignorais trop ce qui allait arriver. J’étais aussi peu sûre d’avoir vraiment envie qu’il me saute, comme j’avais pu le lui laisser penser, que sûre d’avoir envie de repousser cette idée.

Les fantasmes, c’est une chose… Les pensées, les rêves, le fait de laisser la porte ouverte à une situation. Le faire vraiment, c’est différent.

Mais je ne me défilai pas. Je rétorquai juste d’une question :

– Et toi, qu’est-ce que tu attends ?

– Comment ça ?

– Qu’est-ce que tu espères ?

Il fronça les sourcils.

Je crois qu’il n’avait rien à répondre à ça, ou que, comme moi, il ne voulait pas le dire, alors il se tut également.

J’étais plus intriguée de voir comment il réagirait à mon attitude.

– Putain, souffla-t-il enfin.

Et il s’avança, avec un air embarrassé mais toujours ce fond agressif en lui, en-dessous, et il essaya de m’embrasser.

De réflexe, je détournai la tête. Le souvenir du dégoût que j’avais éprouvé lorsque cet autre homme, ce type plus âgé, m’avait fourré sa langue dedans, était encore trop vif et je n’avais pas envie de ses lèvres sur les miennes. Peut-être juste de sa queue. Et je pensais encore à Ayme.

Toujours, à Ayme.

Tout le temps. Son ombre sur moi.

Je ne m’attendais toutefois ni au « salope » qui sortit alors de sa bouche, ni à la façon dont il me bloqua contre le lavabo en mettant la main entre mes cuisses dans un geste qui n’avait plus la moindre once de séduction. Plutôt à l’image des reliefs anguleux de son visage. Durs et secs.

D’une manière incongrue, mon corps s’en échauffa : dans un mélange de peur, de dégoût, latent, persistant, et de culpabilité, et d’excitation, et de révolte, aussi, et de désir de partir comme de poursuivre ce qui arrivait. Il pressa sa main contre ma jupe, et plissa ma culotte dans le mouvement, serra, faisant entrer le tissu dans les replis de ma chair, m’en faisant sentir la moiteur et la sensibilité, la chaleur, mais de manière tellement agressive pour moi… Je sentis que je me raidis en réaction de rejet, mais mêlée de désir, en même temps, et il y avait toujours ce regard, chez lui, qui oscillait entre perte de repères face à mon attitude, et cette forme de colère qui me heurtait tant, comme s’il voulait voir comment j’allais réagir, aussi : ce que je lui montrerais puisque je ne lui disais rien.

Mon bassin pulsait, mon corps hurlait. Et, lorsqu’il m’attrapa finalement par le cou pour m’embrasser malgré mes réserves, et passa la main sous ma jupe pour presser plus vivement contre ma culotte, je ne sus plus comment réagir. J’accueillis les doigts qu’il glissa à l’orée de mon sexe trempé, écartant mon sous-vêtement, avec un désir douloureux qui se disputait avec une pulsion de défense, et de choc, aussi. Parce qu’on n’agissait pas ainsi. Parce que personne ne devrait agir ainsi. Et j’échappai alors à ses lèvres, heurtée, mais ne m’évadant pas.

Je ne savais plus ce que je voulais. Qu’il me relâche et me laisse partir. Qu’il déboutonne son jean et sorte son sexe. Qu’il me retourne contre le lavabo et m’y maintienne pour me baiser aussitôt. Qu’il s’empare de mon cul, dans cette pratique que j’avais suggérée en boutade, dans la rue, sans savoir le moindre instant qu’elle me mènerait là où je me trouvais alors.

Je voulais ce monde parallèle-là.

Et je ne le voulais surtout pas. Il m’effrayait. Il était trop réel, soudain. Il remettait trop en question. J’étais glacée de l’intérieur et enflammée sous ses doigts. Aussi incohérente que soit la dualité de ces deux sentiments.

Lorsqu’il plongea un doigt en moi, je m’agrippais à son bras sous la violence des sensations qui m’assaillirent, me faisant trembler de besoin et de choc à la fois, et je ne savais plus si je m’accrochais à lui pour le repousser ou pour le tirer à moi.

Je ne savais plus rien.

On était dans des toilettes de bar, avec le brouhaha venu du niveau inférieur, et aucun de nous n’avait même fermé la porte nous séparant du couloir. Pas vraiment cachés. Ça dépendrait si quelqu’un arriverait et j’ignorais si ce serait le cas, mais je doutais qu’on puisse rester longtemps sans que personne ne débarque.

– Arrête, me mis-je à souffler dans son cou, haletante et molle, avec l’excitation qui m’embrouillait l’esprit.

Il m’invita à répéter : « redis-le si tu le veux vraiment », mais il ne s’arrêta pas. Et aucun mot ne passa ma gorge nouée tandis qu’il poussait contre ma chair pour ajouter un second doigt au premier, me faisant me raidir et emportant mon corps trop sensible d’avoir été autant négligé dans un flou épais où tout autour de moi n’était plus que des brumes et où je n’étais plus que chair… Un sursaut inattendu me fit finalement le repousser, mais mon stress monta d’un coup, parce qu’il ne me lâcha pas, et que sa main était encore dans ma culotte, et il y eut même une seconde durant laquelle je me demandai si je n’allais pas crier, mais je ne le fis pas.

Et il me laissa enfin m’écarter comme l’avait fait ce pédophile, plus jeune, m’accordant de m’échapper de cette situation que j’avais pourtant recherchée.

Je fis plusieurs pas de côté. Je déplissai ma jupe, repris ma respiration, pris conscience de ce que je venais de vivre, et à quel point ça avait été violent.

De ce qu’il venait de se passer.

Je lui fis remarquer :

– J’ai dit « arrête ».

Mais il objecta je ne sais plus quoi… Que je savais très bien que je l’avais voulu. Des trucs comme ça. Je n’entendis pas vraiment ses paroles, en fait, sinon leurs accents agressifs. Et je ne sus dire s’il disait vrai ou non.

Je tournai enfin le visage vers lui pour voir son expression qui était celle de l’incompréhension, et je me rendis compte que j’étais incapable de lui montrer autre chose que le mystère que je représentais désormais aussi pour moi-même. Mon corps pulsait toujours de besoin inassouvi, mais je décidai de l’ignorer. L’urgence de fuir fut tout ce que j’éprouvai. L’urgence de me casser de cette situation et la peur, aussi : de lui, de moi-même, de mes réactions… de tout ce qui pouvait m’arriver.

Je ressortis dans la rue. Il ne me suivit pas. Je marchai. Je courus presque et je ne pus cesser de trembler qu’une fois revenue dans le métro, emportée dans le clair-obscur de ses tunnels.

Là, enfin, je repensai à ce mec, à ce qui s’était produit et ce qu’il devait se dire, de son côté.

Peut-être regretterait-il ses gestes ou se lamenterait-il plutôt sur leur dénouement.

Peut-être se branlerait-il en songeant à moi ce soir. Je l’imaginais. Il porterait à son nez les doigts qu’il avait enfoncés dans mon corps et se dirait que c’était les boules, que ça se soit arrêté là. J’y pensais fortement : à son orgasme en se rappelant de moi.

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